Jean-Pierre Morgand, « L’Homme qui passe après le canard »

Donald, Zamboleïo et l’homme qui passe après les canards

Avec Les Avions, Jean-Pierre Morgand est devenu l’homme de la « Nuit sauvage », hit de l’année 1986. Trente ans plus tard, il se retrouve sur la tournée des « stars 80 ». Le choc est sans doute bénéfique et violent pour l’ex-vedette devenue vedette des ex – des ex-jeunes, des ex-dragueurs, des ex-gens à espoir, des ex-futurs-quelque chose dont la nostalgie sut être monétisée par un marchand habile. Jean-Pierre Morgand ne crache pas dans la soupe. En tournée, il attend, juste, l’intermède grotesque qui voit la scène squattée par des humains déguisés en canards. Jaunes, les canards. C’est le chant du signe : après c’est à lui. Depuis quelques années, à côté de quelques aventures musicales plus confidentielles, Jean-Pierre Morgand « des Avions » est, donc, « l’homme qui passe après le canard », ce qui, pour un musicien, reste plus flatteur que l’inverse.
L’Homme qui passe après le canard est le titre du nouvel album de Jean-Pierre Morgand, et l’intitulé du quatrième morceau d’icelui. Le disque, soutenu par le musicien fou du Nord François Marzynski et le mélomane déraisonnable Jean-Pierre Ficheau, a été financé de façon spectaculaire par crowdfunding (plus de 8600 € récoltés, ça ne rigole plus même si c’est à peine quelques pourcents de ce que Hallyday, parmi d’autres profiteurs, gagnait en tant que « nouveau talent » auprès des financeurs étatiques des faiseurs de disques français). Le morceau qui lui sert de simple est une sorte de récit désabusé et souriant sur fond musical. Derrière ses airs rassemblant la soirée disco de Boris et le récit légionnaire et corse de Polo Lamy, « L’homme qui passe après le canard » dessine un portrait sympathique et vivement évocateur du chanteur affrontant son passé, vivant à présent grâce à lui et tentant de se construire un avenir via de nouvelles chansons.
Ce titre constitue la pierre d’angle de la première veine, supposée d’inspiration autobiographique, qui bat dans ce disque (avec « Là », « Maman » et « Par terre »). Sur des mélodies souvent contenues dans une simple tierce, la voix, traînante et cependant entraînante, ha-ha, oscille entre Alain Bashung (écoutez « laisse une trace quasi éternelle » dans « Par terre »), Stephan Eicher (« Et là, tout va bien » dans « Et même si ») et Paul Personne (« Pas assez d’amour » sur la fin de « TCDA »), comme si le chanteur tentait de déguiser en spleen vocal protéiforme une oscillation personnelle entre désarroi existentiel et plaisir de créer de la musique avec un savoir-faire certain.

La deuxième veine de l’album est à peine une veinule, en un mot. Elle croise chanson presque « à texte » et pop, après une introduction celtique dont on peine, faut bien l’dire, à comprendre l’intérêt (le fait que le compositeur ait un nom à consonance bretonne serait une justification fort consternante – que penserait-on d’un peu de musique nègre pour ouvrir toute composition écrite par une personne à peau sombre ?) : « Les grandes filles », seule chanson à ne pas être écrite par le chanteur, festonne, autour d’une ligne logique et sans chichi, un texte simple et clair qui détonne joyeusement au regard des autres créations.
La respiration est d’autant mieux venue que la troisième veine de l’album fait couler en elle le sang de la pop sciemment basique (« Fatigué », « Éphémère »), avec des paroles résolument cradossées (« Où est passé l’éphémère ? / Non non non non / Où est-il don[c] ? ») voire quasi indochinoises dans leur non-sens souvent égotiste (« Debout sur le grand quai du matin, je proclame des horizons lointains / Une fille me croise, se retourne, me pose comme un soleil ») ou leur agrammaticalité (« attendons le vent tourner »). Si l’on aime ce je(u), on appréciera particulièrement le potentiel trouvé dans la simplicité inachevée de « Et même si » comme dans l’idée intrigante de « TDCA » (« Trop d’chansons d’amour, pas assez d’amour »). Alors que la plupart des chansons sont centrées sur un « je » qui serait saturant sans le contrepoint sporadique de la deuxième personne du singulier et des références à d’autres chanteurs (Bob Dylan, Phil Collins, JJG…), Jean-Pierre Morgand a l’intelligence de varier les tempi de ses chansons, l’air de rien, entre pulsations excitées et ballades languides, permettant une écoute continue jamais inintéressante de son disque – une performance, pour un enregistrement revendiquant sa dimension pop, laquelle privilégie l’efficacité de la chanson à l’attention sur le long terme.


Faut-il encore une preuve que nous avons apprécié cet album ? Dans notre omnipotence prétentieuse d’auditeur, il nous donne oh, des regrets, des regrets, des regrets ou, du moins, quelques regrets – ce que ne nous aurait pas inspiré un disque insipide. Regret, par exemple, sur les codas des chansons simples et efficaces, où l’on s’attend à ce que la sauce monte alors que, pof, faute de créativité, de temps ou de technicité guitaristique, elle redescend et laisse notre désarroi dialoguer avec notre imagination – on peut subodorer qu’un tel dérapage eût partiellement contredit l’esthétique sans fioriture excessive ici déployée… n’empêche. Regret, aussi, subjectif mais assumé, de la présence récurrente d’une voix féminine, souvent en arrière-plan alors que, eh bien, disons que cet accessoire nous paraît saper pour partie l’énergie ou le potentiel onirique des morceaux concernés. Regret aussi, sans les pouvoir blâmer, des paroles parfois bancales – mais l’on veut bien admettre, ou presque, que la facile répétition du premier couplet « pour tenir les 3’30 » peut être considérée comme constitutive d’une certaine chanson pop. En revanche, je regrette sans regret la pudeur poétique de l’artiste, qui reste souvent, sage comme une absence d’images, au bord du délire higelinien, de l’apocalypse textuelle façon Tekielski, de l’explosion musicale des postludes, pile au moment où notre p’tit goût personnel nous eût laissé espérer que l’affaire s’emballât et fît entrer telle ou telle chanson dans une dimension nouvelle. C’est cette même sagesse, sans doute, cette même retenue, que l’on retrouve dans des arrangements parfois trop semblables (débuts « Par terre » et « TCDA ») ou peinant à, pardon, décoller (quasi a capella sur le fade out de « Fatigué » : y avait un truc à creuser, bon sang, ça partait hyperbien !).
Dans l’ensemble, en dépit des réserves propres à l’exercice de la critique, suppute-t-on, ce disque, coloré comme un canard, qui passe de l’énigmatique et assez convaincant « Rose » à l’assez énigmatique et convaincant « Rouge », fait agiter agréablement oreilles et restes de capillarité grâce à un produit de qualité. Et ce, sans subvention publique. Double signe de qualité, coin coin.

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