Jean-François Chabas a tué l’océan

Jean-François ChabasOn le sait, mais, parfois, faut l’assumer : c’est pas vrai que, quand on vous donne un livre, vous crevez toujours d’envie de le lire. Même quand c’est un peu votre métier. Exemple : j’avais pas trop envie d’ouvrir le nouveau Jean-François Chabas. Ben oui, quand l’école des loisirs m’envoie des SP, je suis toujours un peu gêné de pas en dire du bien, et comme j’avais pas du tout aimé le précédent livre de l’auteur, boum, j’étais méfiant rapport à la politesse, tout ça. Mais comme j’aime pas non plus ranger les services de presse dans ma bibliothèque sans les avoir lus – ce qui souligne que c’est compliqué voire paradoxal, la politesse, alors que péter, hypermoins -, j’ai quand même testé J’ai tué l’océan (l’école des loisirs, « Neuf », 92 p., 8,7 €). Voilà l’résultat.
L’histoire : Pridi, dix ans comme le lecteur-cible, est possédé par le « démon de la farce », la bonne excuse. Cela lui vaut des ennuis, mais il n’y peut rien : il ne maîtrise pas son corps quand les esprits exigent de lui un nouveau sacrifice sur l’autel du gag. Jusqu’au jour où il tente un gros coup en allant fourrer des crustacés pourris sous le plancher du gros richard du coin. Paniqué, en un mot, dès qu’il imagine les conséquences de son inconséquence (c’est nul, mais j’ai pas mieux pour l’instant), il fuit à l’autre bout de l’île. Il devrait pourtant savoir que, pire que la rage d’un magnat, il y a l’ire d’un cobra royal, la colère aveugle d’un vieillard veuf qui aspire à tuer l’océan et ses enfants en harponnant sans cesse les flots, et la fureur d’un requin mako luttant pour sa survie… Marqué par la fréquentation de ces dangers, Pridi se repentira-t-il, poil au nombril, de son penchant pour la blague limite, poil à la mite ?
Le bilan : passé la dédicace pas très excitante, j’ai bien aimé. Si.
Bien aimé la construction du récit : ce petit livre pour jeunes lecteurs a l’air d’un conte (c’est bref, ça s’passe en Afrique, ça part sur des airs moralisants) vaguement mis en roman (y a des chapitres). En fait, c’est plutôt une nouvelle, bien construite avec ses rondeurs et ses vides, ses précisions et ses flous, et en prime bien ficelée par une fin ouverte.
J’ai bien aimé aussi que l’on rende hommage à un farceur. Même si on suppute à la lecture que l’auteur n’est pas du tout un familier de la blague (les gags, attendus, ne sont ni drôles ni fouillés), et c’est un euphémisme, ça fait quand même zizir d’avoir un tel projet dans un livre pour la jeunesse, même si on est loin des excès rapides et excellents de Dan Gutman (dont les traductions françaises sont dispo ici).
J’ai bien aimé aussi l’écriture, qui assume de bout en bout un registre élevé, ce qui n’exclut pas un irritant aspect « rédaction sage » par moments, avec « mots de vocabulaire » intégrés, mais ce qui cadre le propos et installe une convention qui est honnêtement tenue de bout en bout.
Enfin, bien sûr, j’ai apprécié que le repentir moral se prenne un doigt d’honneur dans sa face de Carême, même si je me serais réjoui d’apprendre les projets de déconnade envisagés par Pridi pour la suite.
Le résultat des courses : J’ai tué l’océan offre une lecture plaisante, où la blagounette ne se taille pas la part du cobra royal, mais où le propos de l’auteur cadre avec le genre du « livre pour lecteurs de dix ans » sans être inintéressant dans sa forme ou gnagnagnesque dans son propos. Pouce levé, donc !

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