Diane à ParisPour ses 70 ans, Diane Dufresne revient à Paris avec un spectacle nouveau. Une habitude. On l’avait acclamée, mal entourée et fragile mais irrésistiblement tarée mentale dans des arrangements technoïdes. On l’avait portée aux nues, malgré une agaçante faune très très très sensible qui composait l’essentiel du public, alors qu’elle était associée cette fois à Gérard Daguerre seul au piano, et proposant un double répertoire Dufresne / Weill aux Bouffes du Nord – un récital impressionnant, ambitieux et intime, il y a déjà six ans. Cette fois, le concept fait craindre le pire : un orchestre à cordes. Tant de vieux groupes sont revenus avec des musiciens classiques pour masquer leurs faiblesses ou leur manque d’inventivité… Qu’en serait-il de la diva québécoise ?
Disons-le d’emblée, c’est un échec. Orchestre à cordes techniquement parfait ; pianiste compétent à défaut d’être charismatique, créatif ou spectaculaire ; chef-tromboniste aux faux airs de Jérôme Guedj ; mais surtout, boîte à rythme (discrète, il est vrai), à laquelle on peut adresser deux reproches : montrer que les arrangements ne tiennent pas sans cette piètre béquille ; et être absolument scandaleuse quand les premières catégories sont facturées 150 euros, ce qui doit laisser quelque monnaie pour rémunérer un batteur. Or, je l’admets, quand je viens au concert, j’aime bien entendre des musiciens vivants. J’ai ainsi cessé d’être client de Michèle Bernard depuis que j’ai assisté à un concert à l’Auditorium Saint-Germain où la basse qui l’accompagnait était enregistrée. Des bande-sons, en tant qu’auditeur et en tant que musicien, pour des prix de place élevés, je trouve ça dégoûtant.
Mais l’équipe de Diane Dufresne a voulu faire les choses en vaste. D’où, en sus, des vidéos projetées sur un grand écran en arrière-scène. Ça aussi, faut arrêter. Car l’idée est d’autant moins bonne que, d’une part, elle n’est pas utile au propos scénique (aucune interaction, c’est juste au cas où les spectateurs craindraient de s’emmerder, je suppose) ; et, d’autre part, les vidéos sont, euphémisme, consternantes : des chevaux qui galopent ou se cabrent en noir et blanc, une fausse 3D aux couleurs synthétiques, des animations de spirales sur un fond de ciel nuageux – grotesque et cacateux. Voire nauséeux, quand la Terre et les planètes tournent dans différents sens. Pénible, assurément.
Reste l’essentiel, la musique. Et là, Diane Dufresne ose : elle aurait pu écouter Elton John en laissant passer les clowns, rencontrer l’homme de sa vie ou louer le gars d’bicycle en hôtesse de l’air. Au contraire, hormis un « Oxygène » où on sent qu’elle est prête à fumer l’hélium comme la lionne qu’elle est, elle opte pour trois directions : l’écologie gnangnan cucul, surabondante ; les covers supposées hype (Bashung pour ouvrir le concert, Zazie) ou popu (Jonasz, dont on aurait préféré entendre « J’vieillis », joliment écrit pour la star, plutôt que la joliment efficace mais désormais scie pour télécrochet « J’aimerais te dire que je t’attends ») ; et les chansons de ses derniers albums (« Que », extrait du déroutant et palpitant disque dual de 1997, et surtout des extraits du pas très enthousiasmant Effusions de 2007, avec « Partager les anges », « J’t’aime plus que j’t’aime », « Psy quoi encore », « L’été n’aura qu’un jour », etc.).
La première déception Diane Dufresne naît doublement de là : le répertoire n’est pas au niveau de cette interprète exceptionnelle ; et les arrangements n’arrangent rien. Ils sont plats, traînants, sans intérêt, farcis aux intermèdes instrumentaux sans doute imposés pour le repos de la vedette mais, et cela est inexcusable, d’une nullité incroyable – oh ! ce « Belle qui tiens ma vie » insupportable même sans quinte juste ! oh ! cette fausse fugue façon Piazzolla qui accouche d’une limace ! oh ! cette interminable série de reprises façon Barber endormi ! Alors stipulons-le pour son agent-producteur qui semble en douter, Diane Dufresne, ce n’est pas seulement une chanteuse aux coiffures – signées Mme Barrette – et aux robes incroyables, qu’elle porte avec une spontanéité propre et nette ; c’est surtout une boule d’énergie musicale et créative, qui se trouve ici figée, engoncée, désamorcée, vitrifiée dans une poupée à qui on a retiré les piles qui lui permettent de s’exprimer.
La seconde déception Diane Dufresne arrive alors. Certes, la grande dame donne souvent l’impression de rester le nez collé sur son prompteur (qui n’est peut-être pas un prompteur, mais qui laisse en tout cas penser que la vedette ne chante pas pour les gars du fond du second balcon… ou du fond de l’orchestre). Et pourtant, il n’y a pas grand-chose d’autre à lui reprocher. Vocalement, elle fait ce que doit, sachant astucieusement compenser les mutations de l’âge, mais sans rien rabattre de l’intensité de l’interprétation : ses « secrets » restent incroyablement secrrrrrets, ses « secondes imprécises » sont « imprécizzzzzzzes » jusqu’au bout. La Diane est là, mais elle n’a aucunement la possibilité de sonner comme une Dufresne. Voilà la vraie déception de la soirée. Savoir que, si le concert n’est, objectivement, pas bon, ce n’est certes pas que la dame a atteint la limite d’âge, ce n’est même pas parce que sont privilégiées des thématiques écolochiantes, ce n’est pas non plus uniquement parce que l’essentiel du répertoire pêchu, défoncé ou weissenbergien est occulté – c’est juste parce que le spectacle, en tant que mise en scène du personnage « Diane Dufresne », la production musicale et le concept ne sont pas à la hauteur. Ce regret se double d’un espoir : et si, pour ses soixante-seize ans, Diane Dufresne rev’nait avec un vrai band de rock ? Chiche ?

Le point de vue du pandaC’est bientôt, c’est enfin bientôt. En attendant, voici une version provisoire de la couverture. Bonne impatience pour découvrir cette seconde édition des « néologismes de l’année », alias Grodico, en version papier pour le best of, et ePub pour l’intégrale des 5000 « néo-mots » !