20150323_191116[1]Un curé avec lequel je travaille m’apprend qu’il vient de siffler un p’tit muscat.
– Chic ! Y avait une raison spéciale ?
– Oui : plus de whiskey.
Pas mieux.

Psaume 50… mais y a des gens qui sont payés pour composer ça, faut pas croire. Voire pour l’accompagner. En revanche, si quelqu’un se demande pourquoi les fidèles se font rares, je crois que nous avons une partie d’explication.

Bertrand Ferrier au Café Oz (Paris 9). Photo : Adam Brislee.

Bertrand Ferrier au Café Oz le 10 mars (Paris 9). Photo : Adams Brislee.

Madame,
Plusieurs années durant, je vins chanter dans votre estaminet, à raison d’une dizaine de concerts par an.
Vous m’y accueillîtes gracieusement, faute de m’y accueillir avec grâce. Cela ne fut pas sans accroc. Parfois, le piano que vous promettiez de fournir avait perdu son fil d’alimentation, et je chantai à la fois ici et a capella (vous me remerciâtes même d’avoir été cordial en dépit de ce gros contretemps, vous en souvient-il ?). Souvent, le piano n’avait pas de sustain, la pédale étant hors service (mais je dus être trop doux avec vous car, quand je vous le signalai après un concert, vous paniquâtes en pensant que Valérie Mischler, qui chantait le vendredi suivant, ne s’en satisferait point). Il arriva que, la Préfecture de Police débaroulant, vous nous demandâtes, en présence – à votre insu – d’un commissaire de police, de feindre que le concert était une répétition. Il advint aussi que vous fixâtes par un pan le piano au mur, de telle sorte qu’il ne pouvait plus se retrouver face spectateurs (j’inversai donc notre place avec celle des auditeurs afin qu’ils pussent nous voir). Vous reconnaîtrez que, toujours, je fus de bonne composition, tentant de transformer ces aléas du direct en ingrédients donnant saveur au spectacle.
Dans votre troquet désert aux heures où je performais, je chantai donc avec plaisir et exigence, y compris à des dates qui ne m’arrangeaient pas spécialement mais où le programmateur me demandait de revenir pour ne pas laisser le silence envahir l’été – par exemple. Chacun des concerts fut documenté par des vidéos mises en ligne sur YouTube, assurant sinon une notoriété, soyons lucides, du moins une cyberaudience potentielle à votre établissement.
En guise de redevance à payer, je bus dans vos verres avec mes spectateurs (jamais vous ne prîtes la peine de promotionner les concerts que je donnai, ni sur Facebook, ni autour de votre zinc), au nombre variant de trois à une vingtaine – les spectateurs, pas les verres, hélas. Pour cela, nous poireautâmes parfois un quart d’heure avant de voir apparaître quelqu’un susceptible de prendre notre commande, mais nous restâmes car cela me paraissait sain de pay our debts – enfin, surtout la mienne ; et nous acceptâmes même, pour les moins alcooliques d’entre nous, de siroter chez vous un fond de Coca servi sans vergogne et sans sourire à partir d’une bouteille de 2 litres entamée depuis lurette et conservée plus souvent au chaud qu’au frais. À quelque quatre euros la bubulle, c’est, vous l’admettrez, perfectible. En échange, jamais, saluons cette constance, vous ne m’offrîtes un godet contre la glotte sèche qui guette parfois l’artiste après son travail (avant aussi, d’ailleurs, sans parler de pendant, mais c’est pas la question).
Admettons que tel est le destin des mini-chanteurs. Ceux qui peuvent – parfois – se produire avec une exigence professionnelle, mais à qui on demande moins un talent ou un travail  que « d’avoir un réseau ». Ceux qui ne sont pas programmés pour leur musique mais pour leur capacité supposée à « faire venir du monde ». Bref, ceux qui, comme moi, acceptent volontiers, puisque c’est leur lot, de travailler en chantant « pour rien », et se sentent même chanceux quand, à défaut d’être payés, ils n’ont rien à payer – sauf leur bière, bien sûr.
102_7366Or, le programmateur de votre manière de salle de spectacles, personne avec laquelle cordiales et, oh, nettes furent toujours les relations, m’apprend ce jour qu’« on m’a demandé de ne plus te programmer, désolé ». À ma demande d’explication, silence. Dans la mesure où je fus toujours correct avec vous, où j’assurai chaque concert annoncé et ce, avec la même exigence de 2011 à 2015 (ponctualité, présentation, réalisation d’affiches spécifiques, diffusion de l’information, petit écot final via les consommations), dans la mesure où, j’insiste, nous payâmes notre dû en nous désaltérant a posteriori (a minima) dans votre bistrot sans jamais la moindre ristourne – qui en rêva ? Manu, peut-être… (pas pu m’en empêcher) –, je suppute que l’affluence à mes concerts ne vous suffisait pas, quand bien même, la plupart du temps, vous n’eussiez eu aucun client au bar, avant notre débarquement, et alors que, généralement, aucun artiste n’avait sollicité la date qui m’avait été attribuée.
Dès lors, voyez-vous, madame, ce n’est pas cette hypothèse mercantile qui me choque. Je la comprends pour deux raisons. D’une part, comme vous, j’ai besoin d’argent. D’autre part, cette exigence est appliquée par nombre de vos semblables, prétendissent-ils être chansonnophiles, qui programment les chanteurs selon les seuls critères des limonadiers qu’ils sont professionnellement. Cette réalité est, pour partie, attristante, décourageante, mais légitime et intelligible. Seuls s’en offusqueront ceux qui croient, c’est-à-dire ceux qui feignent de croire, que small is always fair et que les majors jugent l’artiste à sa capacité de monétariser son éventuel savoir-faire ou sa possible dissonance, au contraire des petites salles de spectacles. En vérité, je me le dis, il n’y a pas là de quoi s’offusquer, hélas pour moi. En revanche, de votre lâcheté, oui, il y a de quoi s’offusquer. Après mon dernier concert, n’eûtes-vous pas, salope, la délicatesse de me lancer, alors que vous aviez scellé mon sort : « À la prochaine ! » Rigoliez-vous, dans votre puanteur de for intérieur, en prononçant ces mots judassiens ?
Soyons clairs : m’eussiez-vous signalé que le chiffre d’affaires que je générais ne satisfaisait plus votre appétit, je l’eusse eue mauvaise – à quoi bon prétendre le contraire ? –, mais je l’eusse accepté ainsi que je l’acceptai, bien forcé, en d’autres lieux. Prétentieux comme un chanteur, oui, mais fair-play. En revanche, que vous n’ayez pas eu la décence de me le signifier en direct, alors que je considère avoir, certes, « profité de vos locaux » mais tout autant travaillé pour votre bénéfice, me pousse, ce jour, à vous envoyer une lettre ouverte parfumée à la poudre de merde. Vous aurez ainsi, madame, une idée de l’estime dans laquelle votre comportement me fait tenir votre couarde personne.
Avec mépris,
Bertrand Ferrier.

Nataly & ses potes… parfois, elle vient avec ses personnages en chair et en os. Enfin, en écaille et tentacules, pour ce que ça change.

Aujourd’hui, je jouais un office sur le très bel orgue de l’église Saint-Laurent (Paris 10), d’Ann Dominique Merlet et Béatrice Piertot. Et puis c’est tout, j’ai pas à me justifier, non plus.

Notre DameAujourd’hui, rencontre syndicale avec les représentants de l’archevêché de Paris. Ils ont bâti vite fait un Algeco pour impressionner le chaland, mais il en faudra plus, les loulous, bien plus, si vous voulez nous convaincre, sans verlan. Tout simplement car cela est juste et bon.

Michel Bühler au Limonaire, le 4 mars 2015.

Michel Bühler au Limonaire, le 4 mars 2015…

Michel Bühler, chanteur vaudois de son état, est un puzzle anthropomorphe, dont les morceaux ne cessent de se diffracter de chanson en chanson, ou quelque chose comme ça.
En 2015, le voici remâcheur d’instants (« Rue de la Roquette »), ironiste patenté (« Tribulations d’un chanteur », « Le dragon de Komodo »), claqueur d’instantanés (« Camille », « Nous étions trois amis »), voyageur qui dégaine sa chanson comme d’autres leur appareil (« Le café arabe », « Kosovo »), carabin grivois (« Coming-out »), et, en sous-ma(r)in, homme engagé – à gauche toute, comme l’exige la tradition de la chanson. Pourtant, si l’on excepte la parabole des « Poissons sont des cons », cette veine revendicative était quasi absente du récital qu’il a donné ce mercredi 4 mars au Limonaire.
Aux tubes presque récents (« Vulgaire », « Mondialisation »…) comme aux chansons datant d’antan (« Vivre nus », « La garrigue »…), il préfère les chansons douces plus fraîches, fredonnées mezza voce car sa voix est cassée menue, ce soir-là. Le résultat pourrait être ch(i)ant, d’autant que l’homme ose le total unplugged : guitare sèche, pas de micro. En réalité, l’ambiance chaleureuse, les pointes acidulées, le métier et les savoureux interludes parlés dessinent un portrait attachant de celui qui cumule quarante-cinq ans de chanson-business. Concert maîtrisé, répertoire cohérent, et hommage aux grands en sceptre pour le bis (une rareté de Gilles Vigneault, « Ton père est parti » feat. le mot « historlet », si cher au Québécois ; et une chanson bien suisse de Jean Villard-Gilles) : en une heure vingt, tout ce qui devait être dit fut dit, et cela fut juste et bon.
Le tout sous le regard d’Anne Sylvestre, toujours heureuse de discuter avec les fous qui osent l’aborder (« C’est moi qui vous ai invitée à la fête de Lutte Ouvrière. / – Ah. / – Et vous vous produisez bientôt ? / – Non. Au revoir »).

... et dans la foule, une sylvestre chevelure rouge.

… et dans la foule, une sylvestre chevelure rouge.

Chemises d'organisteIdée pour le concours permettant l’inscription sur la liste d’aptitude des organistes professionnels de la Zone Apostolique de Paris : une épreuve de repassage pour tous les célibataires ou les maris de féministes. (Du coup, mon fer à repasser a fui et m’a dit qu’il repassera plus tard. Mais bon, c’est pas la question.)

Décor de "Faust" (Opéra Bastille). Photo : Bertrand Ferrier.

Décor de Faust (détail). [Photo : Bertrand Ferrier]

Le recyclage, c’est maintenant ! Pour la deux mille six cent soixante-troisième, rien que ça, représentation de Faust de Charles Gounod à l’Opéra de Paris, Bastille s’offre une nouvelle production… à moindres coûts : l’institution recycle le décor de la production illuminée par Roberto Alagna avec une « nouvelle mise en scène ». En dépit de la belle ambition de la partition, le résultat est pour le moins mitigé.
L’histoire : le docteur Faust s’apprête à mourir. Mais, entendre la joie des vivants lui met le seum, et il se laisse tenter par Méphistophélès afin de jouir de la belle Marguerite (acte I). Les deux associés débarquent au milieu d’une fête précédant la campagne militaire. Faust, un peu ballot, y croise la prude et chaste et pure Marguerite, qui refuse ses avances, mais aussi Siebel, son rival, et Valentin, le frère de Margot, sur le départ (acte II). Dans le jardin de la belle demoiselle, Siebel dépose un bouquet de fleurs. Las, Marguerite lui préfère un coffret de bijoux offert par Faust via Satan, qui touche au but mais accepte de ne pas conclure ce soir. Le diable l’engueule. Faust ravale ses scrupules, monte à l’assaut et, rapi(ha, ha – bain si, thalassothérapie, bref)dement, Margot cède (acte III, et pause après 1 h 45′ de show). Quand le rideau se relève, Marguerite, abandonnée de tous sauf de Siebel, essaye de prier, mais Méphistophélès lui donne la frayeur de sa vie. Puis les soldats reviennent de la guerre, Valentin croise Faust et le provoque, Faust tue le frère, Valentin meurt en maudissant Marguerite (acte IV). Alors que Faust profite de la nuit de Walpurgis pour s’ébattre avec des courtisanes, il a un flash : Marguerite ! Il file la revoir, mais son ex a fondu quelques plombs : condamnée à mort pour avoir tué son enfant, elle meurt en reconnaissant le démon en Méphistophélès, sans avoir accepté l’offre de fuite fomentée par Faust, et le Christ la sauve comme il nous sauvera tous, mécréants (acte V, et fin après une seconde partie d’1h20′).
La représentation : dans un décor unique (une sorte de grand immeuble-bibliothèque en amphithéâtre à quatre niveaux, pouvant s’ouvrir par endroits), parfois agrémenté d’accessoires minimalistes (un arbre, un canon-cercueil explosif, un bar pour rentabiliser la production précédente), la mise en scène de Jean-Romain Vesperini fait le service minimum, se contentant, rayon innovations, de réinventer la fin, qui ainsi laisse entendre que tout n’aurait été qu’un rêve de Faust agonisant en pensant à ses marguerites. Rien d’ouvertement anti-bourgeois (il y a même une actrice seins nus pour faire un chouïa olé-olé mais pas trop), rien de franchement créatif pour cet investissement du décor d’un autre : c’est moyen. Et cette médiocrité est regrettable car l’opéra est grandiose, débordant de mélodies et abordant des genres très différents (drame, tragédie, opérette…) avec des effectifs à l’avenant (soliste, ensemble de solistes, grandes scènes de chœur, prologues orchestraux systématiquement joués à rideau fermé…), ce qui offre une belle marge de créativité en dépit des contraintes. Lesquelles contraintes ne justifient pas les costumes incompréhensibles de Cédric Tirado, tiraillés entre classicisme (Méphistophélès en grande tenue noire avec chapeau haut de forme) et passe-partout hors sujet (soldats encravatés). On veut bien supputer que cela signale le dérèglement mental de Faust, mais on se doute aussi que cette hypothèse haute valorise par trop un travail à l’emporte-pièce dénué de réel projet esthétique.

De gauche à droite : Anaïk Morel (avec le chapeau bleu, on sait pas pourquoi), Jean-Romain Vesperini, Ildar Abdrazakov, Piotr Beczala, Michel Plasson, Krassimira Stoyanova, Jean-François Lapointe, Doris Lamprecht. Photo : Bertrand Ferrier.

De gauche à droite : Anaïk Morel (avec le chapeau bleu, on sait pas pourquoi), Jean-Romain Vesperini, Ildar Abdrazakov, Piotr Beczala, Michel Plasson, Krassimira Stoyanova, Jean-François Lapointe et Doris Lamprecht. [Photo : Bertrand Ferrier]

Le plateau : qu’une partition francophone aussi réussie soit confiée, à l’Opéra national de Paris, à des chanteurs yaourt est le vrai scandale de la soirée. Certes, Jean-François Lapointe (Valentin) et Anaïk Morel (Siebel) sont, Dieu merci, à peu près intelligibles. Mais le reste, par la malepeste, quelle fumisterie ! Piotr Beczala ne fait de réels efforts de francophonie qu’au premier acte ; la fatigue aidant, suppute-t-on, il se met rapidement au diapason linguistique de ses camarades. Or, comme le laissaient craindre leurs patronymes, Krassimira Stoyanova (Marguerite) et Ildar Abdrazakov (Méphistophélès) chantent dans une langue étrange dont l’auditeur est incapable de reconstituer les syllabes. Reconnaissons que Marguerite garde, pendant un air ou deux, les consonnes de son texte officiel dans lequel elle distribue des voyelles plus ou moins au hasard ; mais, très vite, elle renonce à cette exigence ténue, et les consonnes cèdent à leur tour. Du moins Krassimira Stoyanova a-t-elle la voix du rôle. Méphistophélès, lui, manque terriblement de grave, au point de mimer les abysses plutôt que de les chanter. Texte massacré, tessiture dépassant ses moyens – n’est pas Bryn Terfel qui veut : autant dire que l’abattage scénique d’Ildar Abdrazakov, incontestable, ne suffit pas pour apaiser l’agacement ainsi suscité – à la différence d’une Doris Lamprecht (Dame Marthe) qui, pour un rôle court, assure une prestation vocale pas toujours très intelligible, mais sans reproche et éclairée par une présence scénique pétillante à souhait, comme à son habitude.
En conclusion, face à de belles voix solistes (Piotr Beczala, Krassimira Stoyanova…) s’exprimant en purée de pois chiche, le vrai vainqueur de la soirée reste le chœur, dont les membres semblent s’éclater lors de leurs grands ensembles (excellents tutti, puissants et justes). Comme à son habitude, l’orchestre brille et fait briller ses solistes (remarquable clarinettiste), même si l’on regrette le son de synthé des eighties attribué à l’orgue en plastique loué ce soir-là. Las, Michel Plasson, sans démériter vraiment malgré une certaine tendance à la lenteur, doit souffrir d’un manque de répétitions patent : les désynchronisations avec les chanteurs sont nombreuses, suscitant souvent l’inquiétude des spectateurs, voire saccageant des hits (aïe, ce « Veau d’or » avec deux à trois temps de décalage entre scène et fosse…). Bref, si l’on sort de l’Opéra heureux d’avoir entendu le fantôme d’une composition aussi riche, on ne peut pour autant masquer le regret d’avoir assisté à un spectacle médiocre où les vedettes chantent français comme François Hollande parle anglais. Dommage (euphémisme).

Rideau ! (Photo : Bertrand Ferrier)

Rideau ! [Photo : Bertrand Ferrier]

20150301_164937[1]Soyons schématiques, et disons qu’il y a trois sortes d’organistes plus ou moins professionnels : les titulaires ou partiellement titulaires, les sans-contrats et les avec-contrats-de-non-titulaires, un même individu pouvant émarger dans les trois catégories.
Depuis que j’ai signé un CDI pour être titulaire et un autre pour ne pas être titulaire, je suis convaincu que ce boulot d’organiste est ce qui s’approche au plus près de la physique quantique (de Jean Racine, éventuellement).