La solitude du contrebassiste avant la bataille. Photo : Josée Novicz.

Un opéra en version de concert : rassurant car pas de mise en scène ridicule à subir ? Falstaff version Philharmonie de Paris 2017 met la question à l’épreuve.
L’histoire : voir ici.
La représentation : le problème d’un concert, qui plus est lyrique, à la Philharmonie, est que l’on n’entend pas la même chose selon l’endroit où l’on est placé. Au second balcon, face à cour, la différence est sensible entre le rang E, où l’acoustique sèche étouffe et les voix et l’orchestre, et le rang G, où l’on entend mieux l’effort que font les voix pour percer. Dans ces deux cas, même s’il vaut clairement mieux être assis au rang G, il est quasi impossible de percevoir des nuances médianes, tout effort musical semblant se dissoudre dans l’air. Seuls les piani finaux de Lisette Oropesa (Nanetta), rêvant d’Andrew Staples (Fenton), permis par une orchestration adaptée, contrastent avec l’obligation faite aux chanteurs de projeter fort et loin.

Le plateau : dans ces conditions difficiles, tous les solistes (dix, dont, bien sûr, pas un Français, ce serait d’un vulgaire !) brillent par leur métier et, pour les plus sollicités, par leur endurance. Ambrogio Maestri, Falstaff jusqu’au bout du bidon, surjoue avec gourmandise son rôle de bouffe, renonçant tout à fait à rendre touchant ce personnage grotesque. Teresa Iervolino (Dame Quickly) n’est pas en reste dans son rôle d’entremetteuse multipliant les « Reverenza » sans faiblir. Barbara Frittoli (Dame Alice Ford) joue soigneusement les allumeuses intouchables, et Christopher Maltman (Ford) incarne les outragés repentis d’une voix idoine. L’orchestre fait le travail avec une précision qui compense une acoustique peu flatteuse ; le chœur, amateurs éhontément exploités, donne vaillamment de la voix dans un petit rôle interprété pour partie par cœur (on regrette pour le principe que certaines choristes soient insuffisamment présentes à leur travail bénévole comme en témoignent des gestes parasites, mais la puissance et la justesse de la phalange séduisent).

« Et la lumière sera peut-être » par Josée Novicz

La question : interroge la semi-mise en scène qu’incarnent les solistes. Tous chantent de mémoire, mais les voir s’activer dans un espace abstrait (un siège de pianiste figure le paravent, une marche symbolise une cachette…) et des costumes neutres sauf exception (Falstaff osant un T-shirt humoristique à la fin du III) perturbe l’auditeur. Pour un opéra en concert, c’est trop ; pour un concert mis en espace, c’est insatisfaisant. On sent bien que ces acteurs-chanteurs roués auraient préféré un véritable travail scénique avec quelques accessoires bien sentis ; devant l’importance de la spatialisation du jeu, on est d’autant moins convaincu que cette option mitoyenne entre opéra de concert et œuvre mise en jeu soit optimale.

Une partie du tout par Josée Novicz

Le bilan : une musique gouleyante, des artistes expérimentés, une bonne maîtrise globale signée Daniel Harding assurent au spectateur une soirée peut-être un brin frustrante, mais assurément agréable.

Il a, entre autres, rapté deux Premiers prix au CNSMDP, et trois, dont le Mégagrand Prix d’interprétation au festival de Chartres ; et, en plus, il est simple et sympa. Bref, quand Emmanuel Hocdé a accepté de venir jouer un programme ébouriffant pour le festival Komm, Bach!², on a dansé la gigue. Venez la danser avec nous samedi, juste à côté de la place de Clichy parisienne : entrée libre, grantécran, cadreuse lailleve, et nous aussi, souvent, on est sympa. Prêts ?

Il a beau piquer mon titre, Michael piquera pas le texte d’un roman qui a choqué et ému la « littérature jeunesse ». Roman qui se peut commander pour 12 €, port compris pour l’Hexagone, en envoyant un message à ce site, mais c’est dit en passant, avec souplesse.

Captatio benevolentiae
De Clérambault, le « Caprice sur les grands jeux »
Ouvre et clôt le spectacle. En organiste, je
Ne puis qu’en éprouver quelque jubilation
Sans que cela conclue toute interrogation.
(La dernière phrase est peu claire, je l’admets.
Je tâcherai, après, d’être plus précis, mais
Parlant en vers, je puis exprimer mon propos
Plus en rythme fripon qu’en précis et clairs mots.)

L’histoire
De Poquelin JB, la pièce que voici

Narre l’art intrigant d’un parasite aussi
Prompt à parler et de Dieu et des cieux
Qu’il l’est à aspirer au coït ou, des vieux,
Le pognon. Cependant, ô justice suprême,
Comme oint par le baptême du sceau du saint chrême,
Par l’intercession d’un serviteur taquin,
Le roi mettra bon ordre aux forfaits du faquin.

Orgon (Michel Bouquet), Tartuffe (Michel Fau) et Elmire (Nicole Calfan).

La représentation
Dans un décor uni (palais sous LSD ?)

Qui s’ouvre quelquefois lorsque l’autel paraît,
L’on ne s’active guère. Aussi, la mise en scène
Est-elle promptement enlevée, sans astuce
Mais sans forfanterie dégradante. Vois, n’eût-ce
Été la contrainte qui consiste à permettre
Au vieux Michel Bouquet, ce vénérable maître,
De s’asseoir, il n’est point de facétie notable
Ni de grand sacrilège – est-ce assez remarquable ?
Michel Fau leur préfère un curieux collage.
Certains acteurs sont secs tels bêtes de hallage ;
D’autres, de leur costume à leur babil, s’étalent
En plate extravagance. L’ignorance, fatale,
Nous conduit à ne point comprendre qu’un Damis
(Alexandre Ruby) soit ridicule ainsi.
De Juliette Carré, à la béquille obscène,
L’on n’entend guère goutte à la première scène ;
Et cela est, ma foi, quelque peu ennuyeux
Puisque, de grandes scènes, elle n’en a que deux.
(Il est vrai que la pauvre est censée être mère
D’un acteur renommé, hélas nonagénaire.)

Le décor de « Tartuffe » vu par Emmanuel Charles

Globalement, on peine à comprendre le choix
Qui permet aux acteurs de choisir – selon quoi ? –
S’ils feront la diérèse, obligatoire hélas,
Ou diront l’e muet qui met le vers en place.
Parlons donc des grands noms, et admirons que pour
La première fois, oui, Michel Fau resta court
En extravagance et en dramatique messe.
Nous le vîmes plus prompt en montrage de fesse.
Michel Bouquet souffrote, et ces moult « taisez-vous »
Tombent trop tard après des silences trop mous.
Irradiant vraiment, la vedette du soir,
Christine Murillo, tient le coup ; et la voir
En manipulatrice ou en maîtresse femme
Est un bonheur certain, et pour l’homme et pour l’âme,
Fût-elle déguisée en quelque Bolivienne
Qui semble attendre enfin qu’un gogo lui revienne.

Cléante (le très louable Bruno Blairet), Dorine (l’excellente Christine Murillo) et Orgon (Michel Bouquet)

On ne peut terminer sans dénoncer Valère,
Que la voix de fausset de l’acteur met à terre.
Justine Bachelet, sa compagne de scène,
Joue les utilités ; dire ça est amène.
Mais l’ensemble est honorable et fait le boulot ;
Face aux Tartuffe dramatiques, c’est bien beau.

Damis (Alexandre Ruby, déguisé en Dedo-Johnny Depp), Cléante (Bruno Blairet), Dorine (Christine Murillo), Orgon (Michel Bouquet), Tartuffe (Michel Fau), Elmire (Nicole Calfan), Madame Pernelle (Juliette Carré), Mariane (Justine Bachelet) et Valère (Aurélien Gabrielli)

La conclusion
Nous ne rirons point si, selon un tract de bien,
l’« assistantmise en scène » a pour nom « Damien ».
Quoi qu’il soit scandaleux qu’au prix où sont les places

On y soit aussi mal tant il fait chaud, de grâce
Si vous voulez glousser, au moins pendant deux actes
(Les trois suivants dilatant un peu moins la rate),
Sachez que vous pouvez, en toute paix de l’âme,
Aller voir cette pièce, y compris si, et bam,
La fin est un vomitif éloge du roi.
Bah, certains ont élu Macron, et c’est leur droit.

L’histoire : Boris et Genia divorcent. En attendant de vendre leur appartement, ils cohabitent un peu, quand ils ne copulent pas avec leurs nouveaux partenaires. Ils n’osent pas encore avouer la vérité à leur fils Aliocha, douze ans. Las, celui-ci, bien sûr, sait tout, pleure et, un jour, disparaît. Les recherches entre forêt, cachette, maison familiale, hôpitaux et morgue ne donnent rien. Donc la vie continue.
Le film : Andrei Zviaguintsev, acclamé pour Leviathan et primé à Cannes pour cette nouvelle réalisation, semble construire son travail sur le contraste entre trois pôles : la contemplation de natures mortes (nature naturelle, comme telle forêt enneigée ou triste, et nature artificielle comme tel appartement chic ou tel magasin pour future maman) ; l’insertion de séquences narratives n’abusant pas du champ – contrechamp (entretiens avec la police, échanges entre futurs ex-époux, reportage sur les battues) ; et la plongée dans la médiocrité du quotidien, écho de la solitude d’humains rongés par la rancœur, la peur, la déception. Le principal intérêt du film est alors de travailler sur le franchissement des lisières séparant les pôles. En témoigne le refrain visuel constitué par la fenêtre – vitre pluvieuse par laquelle on est regardé en train de regarder lors de longs travellings avant, baie par laquelle on ne regarde pas tomber la neige lors de longs plans fixes. L’illustre aussi le bouclage sur la séquence initiale, où la bande de rubalise est à la fois intégrée à la nature tout en faisant écho à l’histoire narrée par ce film… et en renvoyant l’enfant à la solitude du disparu. De la sorte, le réalisateur paraît interroger les limites de la communication et des liens qui unissent donc désunissent les êtres.

Genia (Maryana Spivak) et Aliocha (Matvey Novikov) , dans le flou du mensonge,ne se regardent pas – et bientôt, disparaîtront à leurs yeux. Photo : Pyramide films.

Dès lors, ce film sur un couple en déréliction travaille aussi bien l’interpénétration des individus et de leur destin, incarnée par des séquences érotiques esthétisées, que leur répulsion et leurs expulsions mutuelles – séquence où Genia est boutée hors de la voiture, plan sur le ventre rond annonçant l’imminence d’une nouvelle naissance, peur d’être licencié donc d’être expulsé des gens-comme-il-faut.  De nouveau, ce sont toutes les strates intermédiaires de cette tension entre intégration et désintégration de l’homme dans ses microsociétés qui finissent par se mêler, déclinant alors la notion d’amour, notion spectrale allant de la haine au désir en passant par l’amitié, l’intérêt et le fatum familial – avec, in fine, la certitude que l’on ne sait pas plus aimer que l’on s’est aimé.
La place, réduite puis nulle, de l’enfant marque cette « faute d’amour » que pointe le titre français. Faire un enfant, c’est fauter – Genia accuse Boris de l’avoir récupérée à cause d’Aliocha ; et comment aimer une faute d’amour… faute d’amour ? De fait, le film joue sur le procès perpétuel que chacun intente à l’autre pour ses fautes (tu as gâché ma vie, tu es une fille perdue, tu vas abandonner ta nouvelle compagne quand votre enfant aura dix ans) ou craint pour lui-même (accusation d’avoir tué Aliocha ou de ne plus être un employé correct). Andrei Zviaguintsev parvient fort bien à montrer la fixation de la parole dans une sorte de judiciarité perpétuelle, où les rapports interpersonnels sont régis par des attendus, des codifications et des stéréotypes délétères, autant dans les déclarations d’amour sans réponse que dans les invectives ou les silences. À l’évidence, dans ce Moscou où noir et blanc, sépia et couleurs sales se succèdent, personne ne sait vraiment se parler : la police craint de s’investir pour ne pas crouler sous la paperasse ; les proches, quand ils s’approchent, dégainent l’injure avec la délectation de celui qui gratte une croute en sachant qu’il vaudrait mieux la laisser sécher ; les couples marqués peinture fraîche sont déjà félurés (Genia est plus intéressée que son nouveau mec, Boris est trop distant au goût de sa nouvelle blonde) ; les parents ne savent parler à leur fils ; et les seuls qui croient savoir écouter, ces fameuses associations parapolicières qui pullulent en Russie, ont beau abuser du talkie-walkie, ils seront aussi vains que les autres acteurs. Alors, pour se rassurer et montrer que l’on est comme les autres, on se selfise, on réseaute social, mais, à l’arrivée, on ne saura rien de ce qui anime l’autre, donc ce qui m’a(n)ime, moi. Faute d’amour, de soi comme de l’autre.

Le slogan approprié proposé par le Cinéma des cinéastes. Photo : Josée Novicz.

Sous cet angle de vue, Faute d’amour est un film-sens. Échafaudé sur un plot creux, il fixe lentement la façon dont le rien peuple nos vies : le rien de l’incommunicable ; le rien à quoi l’on sert quand on reste « bien en ligne » pour chercher un enfant métaphorique donc introuvable, un gilet fluo sur le dos ; le rien du changement qui, par-delà la satisfaction animale, renvoie l’homme à sa finalité inacceptable qu’une visite à la morgue figure de manière saisissante – Genia y passe pour identifier son fils, crier que ce n’est pas lui, s’entendre néanmoins exiger une recherche d’ADN et coller une tarte à son mari. En juxtaposant des séquences quasi muettes, des monologues verbeux ou des échanges de taiseux, en alternant paysages et acteurs puis en les confondant, Andrei Zviaguintsev paraît saturer l’espace visuel et sonore sous la chape de plomb d’une fatalité lancinante où tout se mêle pour ensuquer l’homme dans la médiocrité de ses quelques coups d’éclat et de ses nombreuses trahisons (lâcheté devant l’enfant, mensonge pour feindre d’être moralement nickel afin de ne pas perdre son job, colère extravertie de la grand-mère pour cacher sa détresse, construction d’un couple sur le sable des faux-semblants, du besoin sexuel et des regrets ressassés, etc.). À l’instar de ce piano aux cordes étouffées que ramène sans cesse à la surface la bande originale, le scénario ténu étire sur plus de deux heures la déréliction moyenne de l’homme moderne – lente berceuse, désespoir sourd.
En conclusion, Faute d’amour semble mettre en scène une vision de la société où l’homme, fatigué et lâche, cherche à survivre grâce aux femmes, réseauteuses conformistes et victimes en révolte, afin de reproduire une humanité que sa médiocrité rassure. On peut à la fois en accepter l’augure, reconnaître le travail visuellement intéressant, et repartir un peu déçu par l’absence d’un je-ne-sais-quoi (radicalité sporadique, twist, effet de surprise…), certes difficilement envisageable si l’objectif est de souligner, par la parabole de l’enfant disparu, l’implacabilité de ce point de vue, mais qui eût été précieux pour donner au spectateur l’impression que le film, au contraire de nos vies, peut décoller à tout moment grâce au talent du réalisateur.

– Bonjour, c’est le centre des alcooliques pas anonymes au téléphone mental. Bertrand Ferrier, on nous a envoyé une image. Alors, cette Kronenbourg en terrasse entre deux messes matinales, on en parle ?
– Je suis victime d’une dénonciation malveillante. Voici, sans cliché, la photo #nofilter.

Après trois mois de pause, la folie Komm, Bach! revient secouer l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8). Pour lancer ce festival d’une vingtaine de concerts, le récital de ce soir ne devrait pas manquer de souffle. Au programme (à découvrir en intégralité ci-dessous, et sur grantécran en direct) : orgue et cor, feat. de magnifiques duos et, parmi les soli de Yann Liorzou, « le B-A-C-H » de Liszt ! Le tout se conclura sur un coquetèle convivial pour le prix ridicule d’une entrée libre. M’enfin ! C’t insensé, non ?
Ben non. De toute façon, on ouvre les portes à 19 h 45. See ya.

Après son triomphe parisien, le 17 mars 2017, le souffleur brestois Pierre Douerin s’exporte derechef en Francilie. C’est ce samedi 23 septembre, et ça va sentir le celte à plein nez. Avec de l’orgue en sus. Que demande le petit peuple (à part du pognon, c’est normal) ? Une prime, comme cette improvisation sur un air celtique, registrée lors du concert du 17 mars ? Allez, c’est cadeau.

Michel Barré, Benoît Fourreau, Camille Lebréquier, Adrien Ramon, Shigeko Hata. Photo : Josée Novicz (ça va, j’avais oublié d’apporter à l’artisss le vrai pareil photo alors que je venais de racheter une carte spécialement pour la soirée, ça arrive…)

Oui, c’est un cliché, et alors ? Les cuivres, c’est sympa. Les cordes, c’est chichiteux et ça respire trop fort ; les bois, c’est mignon mais ça chougne ; les pianisss, ça surjoue l’émotion et ça saoule sur la longueur. Non, pour donner envie d’aller voir un concert, y a pas : faut mettre des cuivres. Même nous, on fait pareil, c’est dire. Il n’y a donc nul hasard si François Segré et l’institut Goethe ont choisi de lancer la nouvelle saison de leur série mensuelle « Classique en suites » avec le quintette Magnifica, auquel s’ajoutent les bons services de Shigeko Hata, soprano.
Trente ans après ses premières distinctions, dont les concours de Baltimore et… Narbonne, la formation est constituée de deux trompettisss (Michel Barré et Adrien Ramon), une cornisss (Camille Lebréquier, dont la pédale de commande pour tablette fascina bruyamment jusqu’à notre voisine nonagénaire or something), un trombonisss (Pascal Gonzalès) et un tubisss, Benoît Fourreau. Leur répertoire du soir alterne avec habileté arrangements pour quintette, que signent sporadiquement Michel Barré et Benoît Fourreau, et pièces pour quintette et soprano. Les œuvres remixées pour quintette seul n’hésitent pas à taquiner les intouchables (ainsi de « La fille aux cheveux de lin » ou de la redoutable BWV 578, dont les amateurs de vitesse et de headbanging apprécient tant la version de Ton Koopman) et des tubes de cuivre (« Arrivée de la reine de Saba » ou « Fantaisie brillante », transformée ici en grand défi lancé à chaque instrumentisss, tubisss compris). La soprano récupère, elle, une flopée de golden hits, dont « Je dis que rien ne m’épouvante », l’air de Marguerite-Castafiore et « Ebben? Ne andrò lontana », mais aussi quelques relatives raretés dont « Conduisez-moi vers celui que j’adore ». La plupart des arrangements séduisent, même si certains, joyeusement provocateurs, peinent à s’approprier un original, qu’il paraisse simple à rendre (fugue de Bach, plaisante mais dont on n’a guère ressenti le vertige et, bizarrement, les contrastes entre l’agilité requise et la puissance que permet la composition dans ses tutti) ou compliqué à traduire dans la langue des cuivres (Debussy, Catalani). La distribution des rôles entre solistes et accompagnateurs, la recherche d’une sonorité commune et la précision des attaques ou des respirations convainquent et effacent presque les p’tits sursauts que peut susciter, par exemple, l’étrange hiatus que l’on entend quand sont concaténés l’ouverture de Carmen et l’air de Michaela.


Ces bizarreries, ces inégalités de détail importent, en vérité, autant qu’une larme sur une plaque de verglas. (Certes, par respect pour Kaamelott, je pensais écrire « autant qu’un pet sur une plaque de verglas », mais il se murmure qu’un peu de tenue ne nuit pas, surtout le jour. Bref.) En effet, le concert donné par le quintette Magnifica fait plus que remplir sa promesse de moment agréable, intelligent et grand public (présentation des pièces voire des compositeurs). La variété des pièces, par leur style et par leur écriture, la délicatesse des musiciens – même quand untel semble souffrir le martyr à chaque note sous son barda de huit kilos ! –, l’agencement du programme et la présence d’une soprano de haute volée remportent un enthousiasme mérité. Car il faut dire quelques mots de Shigeko Hata : cerise rose sur le bonbon cuivré de ses compères, elle apporte un souci d’incarnation spécifique à chacune de ses interventions ; elle séduit par le spectre large de sa tessiture, toujours tenue sans pour autant chercher la puissance au-delà de ses capacités, surtout dans une salle à l’acoustique sèche ; elle stupéfie par un souffle et une spontanéité live qui la rendent autant remarquable que sympathique au public – même le petit arrangement avec sa gorge, assumé avant la dernière grande vocalise, ajoute à son aura… Tout cela est élégant, goûtu et accessible à tous sans que les so called happy few puissent y trouver à redire.

La bonne nouvelle est que les curieux franciliens, par cette notule alléchés, pourront retrouver le même menu à la salle Cortot, le 1er février 2018… après avoir profité du CD/DVD publié en 2011 et du p’tit nouveau, paru en 2017 mais invisible sur Amazon ou sur le site du label, et à peine visible en tout petit sur le site perfectible mais pro et élégant, managé par Pascal Gonzalès – les deux galettes sont parues chez Indésens. Quant à nous, il est temps de boucler l’article afin de réfléchir aux clichés qu’il nous faudra plaquer en guise d’incipit, pour le prochain compte-rendu, après les médisances de celui-ci : le concert suivant de cette série réunira violon et piano. Chichi et comédie, vraiment ? D’ici le 24 octobre, on a le temps de trouver une justification. En revanche, si vous tente un concert de grand standing à 10 € (placement libre), dans un cadre cosy, suivi d’un cocktail généreux et servi avec le sourire afin que chacun se remette de ses émotions et puisse rencontrer les artistes, guettez ici l’apparition de cette date et réservez vite : toutes les dates sont complètes très promptement. Pour une fois dans cet étrange business de la musique classique, c’est aussi brillant que justifié.

Repérée non loin de là, voici sans doute la salle de team building où le sextuor s’est briefé avant la bataille.

  • Passke la musique programmée sera magnifique et pomme pet deup, pour ce grrrand concert
  • Passke l’accueil est toujours sympa, au Festival Komm, Bach!
  • Passke les musiciens sont des virtuoses de tout premier plan (ce que les glophones appellent la crème-de-la-crème) et sympa en susss
  • Passke c’est quand la dernière fois que t’as esgourdé du Glazounov ?
  • Passke le concert est retransmis sur écran chéant avec une camérawoumeune dédiée
  • Passke l’invitation est assez cible à tous (et même pas zigée à l’entrée)
  • Passke l’égliz est belle et bien située
  • Passke y a un coquetèle après
  • Passke le concert et le coquetèle sont à entrée libre, mais on peut pas entrer au coquetèle si on n’a pas ouï le concert
  • Passke le curé vient de spliker que l’égliz est pas une salle de concert, et que c’est important de rappeler par la présence de tous les ploucs que nous sommes que l’église est aussi un endroit de concert vuk la région a par ézampe financé 25 % de la restauration de l’orgue (par ézampe, hein)

– Hé, Bertrand ! Ça te dirait de donner un récital d’orgue ici ?
– Carrément, mais t’as remarqué que c’est une grotte et qu’il n’y a point d’orgue ?
– C’est ça qui est génial !
– Dans ce cas, on part quand ?

Quatre mois pile après le dernier concert, je come back. Oui, moi aussi. Compter sur votre présence serait rigolo, sympathique et souple tout simultanément. Ce qui n’est pas rien, l’on en conviendra.
Ah non, finalement, non. Désolé (moi le premier).

Du coup, voici un reste de répétition : un matin, je me suis réveillé, ça m’arrive, avec une reprise de Léo Ferré par François Marzynski et Jean-Marc Boël dans la caboche, issue du formidable DVD réalisé par le premier nommé – à noter que le double film auquel j’allusionne est toujours dispo et commandable en suivant l’hyperlien ; pour ma part, je continue de le conseiller inlassablement à tous ceux que la pratique artistique, que la chanson, que la vie cachée des p’tits musiciens (ceux qui passent pas dans l’écran plat, comme son non, ha ha, l’indique) intéresse. Voilà un documentaire qui prend aux tripes sous des allures de comédie et, hormis la pochette pas terrible (on n’est pas censé la glisser dans le lecteur, non plus), c’est fait avec ce mélange de professionnalisme et de talent qui te fait dire des concurrents, pardon, des presque-collègues : « Tudieu, les bâtards, ils sont bons. »
Bref, la casserole (c’est pas que moi) de thé ayant fait son travail, j’ai décidé d’écrire une chanson de Léo Ferrier et d’en faire une gravure à la barbare. Elle n’était pas au programme du concert annulé, mais comme le concert non plus n’est plus au programme, voici, pour les amateurs de double inédit, « Jusqu’à ce qu’il n’en reste rien ». Oui, c’est du vol, mais du vol artisanal et un peu créatif.


Quand tu arrives à la tribune dont que l’orgue a été restauré un an plus tôt, dont que c’est qu’est-ce que t’es le rganiss, dont que personne t’a prévenu de rien mais que, là, bizarrement, tu le sens pas.


Quand tu te dis : « Putain, ils ont quand même pas fait ça sans prévenir le facteur de l’étendue des dégâts possibles ou, a minima, le rganiss, les facétieux faquins ? Non…


… ils ont quand même pas juste posé a posteriori une bâche lâche sur la console (mais rien pour les tuyaux de façade, juste au-dessus – l’effet nuage de Tchernobyl, sans doute ?)…


… après coup, en oubliant de balayer les cochonneries qu’ils y avaient laissé…


… et en balançant le pupitre sur le pédalier comme des gros farceurs ? »


Ben tiens, ils vont s’gêner. De toute façon, les paroissiens et la région ont déjà payé. Pourquoi qu’on s’f’rait chier à protéger quoi qu’ce soit ? En plus, la poussière, ça s’voit pas. Si ça merde, on aura qu’à dire que la restauration a été mal faite.


(En revanche, le plancher cabossé est super bien bâché, c’est sympa.)


Ils ont même laissé des trucs qui servent à rien à la cave. Pardon, à la tribune de l’orgue qui vient d’être restauré pour 175 000 €. La grande classe.

Compensons-nous quand nous pensons ?

C’est vrai, parfois, je ne fais pas que des éloges des disques que l’on m’offre. Pascal Vigneron ne le savait sans doute pas quand il m’a remis tantôt deux disques qu’il produit via son label Quantum – et moi-même, j’ignorais qu’il fût le patron de ce label, et quel label avait suscité la chronique mitigée ici évoquée. Donc, oui, c’est vrai, nous avons naguère exprimé notre déception devant le disque Couperin propulsé par le même label, notamment décontenancé que nous étions par la voix d’une des cantatrices, que nous réentendrons bientôt sur un disque Bach du même label – l’occasion de vérifier cette première impression. À l’occasion de cette critique, j’allais jusqu’à recopier, tout en citant ma source, une erreur de Wikipédia (la généalogie de l’organiste remonte à 1841 selon Internet, mais à 1645 dans le livret du disque – à moi qui n’ai pas le culte du sang bleu ou pur, ce détail biographique ne fait ni chaud ni froid, mais on gagne toujours à être un minimum précis).
Et pourtant… (Oui, jusqu’ici, ce n’était que la captatio benevolentiae, nous attaquons à présent le vif dans le sujet, et réciproquement.) (Avec un intermède, quand même, car, ici, critique et métatexte, autrement dit texte qui réfléchit, ça m’arrive, sur la critique, vont souvent de conserve.) (Mais on va finir par en venir au fait, point d’inquiétude.) (Enfin, j’espère.) (Bref.)
Et pourtant, donc, le disque que nous chroniquons aujourd’hui nous enchante. Parce que nous craignons l’ire de cette masse qu’est le syndicaliste et musicien Pascal Vigneron ? Ben non. On a exprimé des déceptions autrement dangereuses pour notre personne, et on n’a pas l’intention d’arrêter : on s’efforce ici d’être le plus honnête possible, pas de se faire des potes ou de taper sur les collègues pour le plaisir pyromaniaque d’incendier. Partant, sera-ce parce que, une fois que l’on a rencontré des « artistes sympa », c’est pas une insulte, on risque fort de devenir leur premier fan ? C’est encore une éventualité dont nous sommes conscients, mais pas sûr qu’elle soit, en l’espèce, pertinente. Les lecteurs qui survolent nos pages de temps en temps savent que nous avons eu l’occasion d’exprimer notre déception à l’égard d’artistes que nous connaissons, apprécions et/ou admirons, suscitant ponctuellement d’aigres mais compréhensibles « droits de réponse ». Nous avons été jusqu’à nous brouiller, malgré nous, avec celui que nous croyions être un de nos plus sûrs amis (apparemment, il a quand même réussi à embaucher des hackers pour faire disparaître la critique de Pluie d’été, répugnant moyen-métrage de Cyril De Gasperis, mais si c’est sa gloire, qu’il en jouisse, youpi – tout le bien que j’ai écrit sur ce talentueux olibrius auparavant reste valable : je n’applaudis presque jamais par amitié, ou avec la pulpe de l’index et de l’auriculaire, à la rigueur).
Alors… (Non, on n’a toujours presque pas parlé du disque, mais on va dire que c’est pour faire monter l’insoutenable suspense. Pour ceux qui en ont marre, voici un essstrait volé à Lorraine magazine, avec l’autorisation de l’artissse.)


Alors, serions-nous enchanté par le nouveau disque de Pascal Vigneron parce que, à l’occasion d’une merdique polémique 2.0 qui l’intriguait sans qu’il souhaitât, ce qui nous plut, y prendre part, j’ai rencontré cette espèce d’escogriffe cultivé, multiple et néanmoins réaliste, qu’est l’organiste du jour ? En fait, autant que nous en puissions juger, non. Juste parce que la composition de Jean Giroud, de nouveau gravée après un premier enregistrement – que nous ignorons – par le grand Philippe Brandeis, nous apparaît, dans cette seconde version, comme une suite de pièces fortes et attachantes interprétée avec goût (mesure des tempi, précision des attaques, sens du son et respirations pour la résonance…).

Peut-on admirer à demi-rai (sans « e ») ?

L’excellent disque dont il est question aujourd’hui semble avoir été enregistré autour du live du 14 avril 2017, qui réunissait Pascal Vigneron et Brigitte Fossey, sans doute pour suivre le vrai chemin de Croix. Il y a donc quelque audace éditoriale à publier ce disque forcément « trop tard » pour une adéquation entre temps liturgique et propos de l’enregistrement. Comme si le temps long de l’exploitation primait sur l’urgence de la rentabilisation (le sponsoring aidant, peut-être, et prouvant son intérêt par-delà l’aspect pécuniaire immédiat) ; ou comme si le label souhaitait décontextualiser l’œuvre, l’annoncer à temps et à contre-temps, soulignant de la sorte qu’il s’agit d’art et non juste d’une bande-son fonctionnelle destinée au Vendredi saint – après tout, on peut apprécier la finesse d’une Pietà même après Pâques, non ?
La dernière réalisation de Quantum – on en a mis, du temps, pour arriver exclusivement au sujet, mais là, impossible de reculer, ouf – associe le texte du « Chemin de la croix » de Paul Claudel et les « illustrations pour orgue » de Jean Giroud, interprétées sur l’instrument Schwenkedel / Koenig de la cathédrale de Toul. Nombreux, certes, sont les organistes qui ont fricoté avec le texte claudélien et tricoté des improvisations, parfois mises en disque, pour accompagner cette évocation frappante de l’auteur de la demi-paire de souliers satinés. Néanmoins, rares sont les compositeurs du vingtième siècle qui se sont risqués à fixer sur partition un chemin accompagnant les (encore) quatorze stations.
Avouons-le, et pas que pour montrer que nous sommes peu soucieux de flatter benoîtement, l’interprétation volontiers sentimentale sinon grandiloquente de Brigitte Fossey, collaboratrice habituelle du musicien, nous laisse sur le bord du chemin. Plutôt que l’hasardeuse diction du « il vaut mieux être sur la croix que deux sous », station 9, ou « le grain était grugé », station 10, on la préfère tekielskienne sur la station de Simon, la deuxième chute de Jésus ou l’étrange silence après le « tabernacle » de la station 13. Quel dommage, selon nous, que ce ton saisi par des ruptures a priori inappropriées et cependant dénué d’affect ne parcoure pas l’ensemble de la lecture ! Le drame est déjà dans le texte ; il ne nous semblait point utile d’en rajouter…
La partie organistique, elle, est une révélation pour nous. Les pièces, d’une durée oscillant entre moins d’une minute et deux cents secondes environ, séduisent immédiatement, d’autant que l’orgue semble fabriqué pour l’œuvre, ce qui est faux (le premier enregistrement de cette pièce de Jean Giroud fut réalisé, lui, sur un orgue Michel Giroud). C’est dire le talent de l’ex-trompettiste converti aux charmes vénéneux de la Grosse Bête à tuyaux : il rend avec sensibilité la richesse des harmonies par une harmonisation juste et merveilleusement captée par [on n’a pas trouvé le nom de l’ingé son sur le livret, peut-être un signe de modestie de l’organiste s’il a supervisé cette affaire aussi ?].

L’heure grée est-elle proche du regret ?

En dépit de notre enthousiasme, on peut pointer quelques regrets, en sus de la partie parlée, comme cette triple absence : absence de composition de l’orgue – que l’on peut néanmoins retrouver ici, p. 25 (incitation à contacter l’artiste pour se procurer la belle et riche brochure qu’il a publiée sur ce grand instrument – pour les coordonnées, voir l’image supra ?) ; absence de précision sur les registrations choisies ; et absence de séparation de plages entre texte parlé et musique (poser que chaque station fait unité, texte et musique, argument intelligible, conduirait cependant à affirmer qu’une symphonie en trois mouvements doit être enregistrée en une seule plage, ce qui, par analogie, le fragilise un tantinet). Ces regrets sont, finalement, broutilles. Voici ce qui compte : la musique saisit, secoue, fascine.
Entre à-plats puissants ou retenus, renforcés par une pédale grondante, jeux d’anches parfaitement accordés qui semblent interroger dans le lointain l’improbabilité de ce qu’ils décrivent, jeux solistes touchés avec grâce et assortis à l’accompagnement, éclatements transcendants d’un tutti jamais criard, ces « illustrations » de Jean Giroud et leur mise en valeur par l’éclectique Pascal Vigneron nous captent. Qu’un peu du grisbi collectionné par la SNCF et quelque « société de gestion de fonds » serve à financer de telles merveilles ne nous réconcilie pas avec tel mécène que nous sponsorisons tous les jours en empruntant les voies ferrées pour aller travailler ; mais qu’un olibrius ait réussi à convaincre ces financeurs de soutenir un projet excellent, avant de l’exécuter excellemment lui-même, cela mérite le respect. Chapeau au mec qui a osé, bravo à l’artiste qui a réussi, et bonne écoute aux lecteurs curieux : aussi loin que nous sommes concerné, ça vaut le coût et le coup d’oreille.