Philippe Entremont chez lui. Photo : Bertrand Ferrier.

Philippe Entremont, l’entretien :
troisième mouvement, la prospective

Philippe Entremont, la première puis la deuxième parties de cet entretien en trois mouvements l’ont montré : l’enregistrement de la sonate D 960 de Schubert est une pierre sur votre chemin.
C’est mieux qu’une pierre dans mon jardin… J’ai eu très peur de votre audace, jeune homme !

Ne vous défaites pas de votre crainte, monsieur. En effet, puisque vous avez fait des choses objectivement folles, à l’échelle du commun des mortels : obtenir des distinctions mythiques dès votre adolescence, jouer un grand concerto de Mozart sous la direction de votre père, être invité et réinvité dans les plus grandes salles du monde, obtenir un succès jamais démenti, former des jeunes artistes que vous avez choisis, diriger des orchestres, enregistrer la sonate de Schubert qui signe la maturité de l’artiste et qui vous tenait tant à cœur, il ne me reste plus qu’à poser la question qui s’impose : pourquoi êtes-vous encore vivant ?
Ben c’est pas ma faute, quand même ! Je vous assure que j’ai rien fait pour. J’ai eu une vie tout à fait normale, donc j’ai commis toutes les bêtises du monde. En revanche, je ne me suis jamais fixé un but. Jamais. Ce qui m’intéresse, c’est d’être bien au moment où je suis sur scène. Voilà. J’ai besoin d’être sur scène. C’est quelque chose que j’estime naturel. Je me sens bien, sur scène. J’adore communiquer avec le public. Je déteste l’esbroufe. Ça ne sert à rien. Vous voulez une réponse définitive ? Très bien : pour moi, ce qui est important, c’est le prochain concert. Toujours. En espérant y faire de mon mieux. Dire que je suis content tout le temps, ce n’est pas vrai. Ne croyez pas ça. Mais, tout de même, il y a des moments très agréables.

Ce sont ces « moments agréables » que vous recherchez ?
Oui. Donner un concert au cours duquel je me sens bien. C’est là où je me sens le mieux : sur scène, devant un piano. Là, ça va. C’est ça mon but. Je n’ai pas l’intention de m’arrêter. Je sais que la fin arrivera. En attendant…

Rêvez-vous toujours de diriger un grand opéra de Mozart – puisque, en 2015, vous annonciez deux rêves : enregistrer cette sonate gravée pour Solo-Musica et diriger un grand opéra de Wolfgang Amadeus ?
Oh, quant à ça, je sais que ça ne se produira pas. Tant pis. Ça ne m’empêche pas d’adorer Mozart, mais le monde de l’opéra est aussi dévorant que passionnant. Maintenant, j’ai besoin de davantage de calme. Je ne me vois plus dans la fosse. Bien sûr, diriger un opéra de Mozart, je serais capable de le faire, je vous le dis tout de suite ! Ce n’est peut-être pas un hasard si, en tant que chef d’orchestre, j’ai connu, travaillé avec et accompagné les plus grands chanteurs. J’ai enregistré avec eux. J’ai fait le dernier disque de Régine Crespin, si je ne me trompe. Un disque que j’aime énormément ? Les mélodies de Strauss avec Sophie Koch. J’ai dirigé le dernier concert de Carlo Bergonzi…

… mais il restera donc ce regret mozartien…
Oui et non. J’ai quand même dirigé un opéra, dans ma vie. Pas n’importe où : à Saint-Pétersbourg. On m’avait demandé de diriger un opéra français. J’étais tout à fait d’accord. Puis j’ai reçu la demande : « Nous voudrions que vous fassiez La Bohème. »  « Comme opéra français, on fait mieux », ai-je objecté. Et on m’a rétorqué : « Voyons, ça s’passe à Paris ! »

Ça doit être coton à diriger !
Coton ? Vous plaisantez, jeune homme ! Ce n’est pas coton : c’est l’opéra le plus difficile à diriger. Comme c’était horriblement compliqué, je l’ai fait. Et je dois dire que ça s’est bien passé.

Dans votre livre, vous dites que la soif d’une grande carrière s’accompagne de choses qui ne sont pas toujours très jolies…
Faut pas vouloir. Faut pas compter sur quoi que ce soit. C’est voué à l’échec. Ça paralyse.

Vous, vous dites : je ne m’y suis jamais abaissé.
C’est normal, le mot « carrière » ne m’intéresse pas. Je trouve ça éminemment prétentieux ; et je n’aime pas la prétention. Cela dit, je peux vous raconter un exemple de prétention extraordinaire dans un train. Ça vous intéresse ?

Mes lecteurs et moi sommes tout ouïe.
Mon manteau sur le dos, j’entre dans un compartiment. Un grand type s’y dressait, aussi massif que laid et gros. Rapidement, j’ai appris qu’il était président d’un conseil général… Il était carrément odieux et me regardait de haut, rosette de la Légion d’honneur en évidence. Il me cassait les pieds, multipliant les exigences du genre : « Non, mettez ça là-haut », etc. N’en pouvant plus, j’ai retiré mon manteau, et le type en est resté comme deux ronds de flanc : devant lui, il avait un type qui était commandeur de la Légion d’honneur. Et là, je me suis dit : « Au fond, ça vaut la peine de l’avoir, cette rosette ! » Le pauvre type était décomposé. Sa fierté était si mal placée…

Puisque l’on est dans le civisme et la politique, via ce président d’un conseil général, restons-y un instant : selon vous, un ministre de la culture est inutile.
C’est pas « selon moi » ! On en a confirmation tous les jours.

Vous allez plus loin : à vous croire, la France devrait suivre le modèle des États-Unis, donc s’en remettre exclusivement aux financements privés. N’est-ce pas paradoxal pour quelqu’un qui a lancé sa carrière sur ses années passées au Conservatoire National et sur le prix que celui-ci a décerné ?
Soyons sérieux, et regardons ailleurs. En Amérique, c’est formidable. Tout – la recherche, l’université, la vie culturelle – dépend de l’argent privé. Pour les gens très riches, c’est entièrement déduit des impôts.

Pourquoi un système fondé sur les désirs privés serait-il meilleur qu’un système fondé sur l’intérêt public ?
Vous voulez dire que le système américain a ses défauts ?

Un peu, oui.
Peut-être en a-t-il ; mais, croyez-moi, tout système a ses défauts.

Sauf que, pour vous, le système français n’a que des défauts…
Ne me parlez plus du système français, enfin ! Regardez l’Allemagne. Là-bas, il y a le fédéralisme. Il y a les Länder qui subventionnent ce qu’ils veulent. Prenez Munich, par exemple…

Comme par hasard, vous choisissez un exemple hors norme, lié à la richesse de la Bavière.
Qu’importe ! Vous savez ce qu’ils claquent comme argent pour l’art ?

Ça ne répond pas à la question du rôle de l’État : la Bavière est une région très riche. Qu’ils dépensent beaucoup d’argent pour la musique, c’est joyeux ; mais quid des autres Länder et de leurs habitants ?
Attendez, vous avez vu ce qu’ils en font, les Bavarois, de ce que vous appelez la richesse ? Le plus grand opéra du monde, trois orchestres symphoniques, des orchestres un peu partout… Tout ça est financé par la région ! C’est formidable, il me semble.

Le Bösendorfer (Yamaha) offert à Philippe Entremont par la firme pour son anniversaire. Photo : Bertrand Ferrier.

Alors, en France, on crée cinq nouveaux orchestres à Paris et on abandonne la Creuse ?
En France, puisque ça vous obsède, il y a beaucoup d’argent dépensé ; mais il est tellement mal dépensé ! C’est ça, le problème. Je suis découragé de voir les ministres de la Culture de tous bords se succéder. Ils sont tous aussi mauvais les uns que les autres. Depuis Malraux, on n’a pas eu de vrai ministre de la Culture.

Depuis Malraux ? Ce n’était pas un passionné de musique…
… mais c’était Malraux ! Il y a eu aussi le jardinier… Comment s’appelait-il, déjà ? Ah, oui, Michel Guy [de 1974 à 1976, secrétaire d’État à la Culture car il était horticulteur, mort du Sida en 1990]. J’aimais bien aussi Frédéric [Mitterrand]. Il avait des défauts mais il était engagé. En dehors de cela, quelle collection de zéros ! et, grâce à eux, quelles nominations absurdes à l’opéra ou à la tête des grands orchestres ! C’est d’une absurdité totale et d’une grande méconnaissance.

Vous n’avez jamais eu de grand poste en France.
J’en suis bien content.

Ça ne vous a jamais tenté ?
J’ai failli en avoir un, une fois. On m’avait pressenti pour être professeur au Conservatoire national de Paris. Mais le responsable du recrutement a décidé que j’étais inaccessible : je dirigeais des orchestres, pensez ! En vrai, il ne m’avait pas posé la question. Bref, ne me parlez pas de ça, c’est moche. Et, le plus moche, c’est que ce n’est pas mieux aujourd’hui. Dommage.

Les relations de pouvoir doivent être compliquées, avec des personnalités plus politiques que compétentes…
Écoutez, un jour, un directeur de grrrande scène vient me voir.

Qui ?
Je ne dirai pas son nom.

Un indice, au moins !
Il dirigeait le Châtelet.

On progresse.
Ce monsieur vient me voir à la fin d’un concert que je dirigeais. Vous savez ce qu’il m’a sorti ? « Ha ! Si nous avions, en France, un chef comme vous ! » Je crois qu’il était persuadé que j’étais Canadien… Voilà où on en est. Bien entendu, vous ne l’écrivez pas, hein !

Vous décidez ce qui est off.
Bon, marquez-le quand même. Ça pourra toujours être utile pour mon livre posthume.

Alors, avant le off, le on. Une presque-dernière-question : comment l’artiste qui vient de sortir un disque écoute-t-il son travail ? Quelle est la part de la satisfaction de la frustration, de…
Je sais que l’on peut toujours faire autrement. Je le souhaite. Sinon, on meurt. Comme disait Stravinsky, tout enregistrement est un cadavre. Moi, j’avance. Depuis, j’ai déjà gravé un autre disque, on peut le dire ? [Son attaché de presse approuve.] Ça s’est très bien passé. Je suis très content du résultat. Pourtant, il n’y a rien d’amusant à faire un disque. Cela exige de faire abstraction. Beaucoup. Il faut penser à l’œuvre. Surtout pas se dire : y a des micros. Là, on est foutus. Faut faire attention à ça.

La spécificité du studio joue-t-elle ?
Énormément. Je crois beaucoup à l’environnement. Y a des salles que j’aime bien, d’autres que je n’aime pas. Pas beaucoup, mais y en a. Et il y a quelques salles que je déteste. Par exemple une qui n’est pas loin de chez moi. On peut y aller à pied. Une fois que l’on est passé devant le palais de l’Élysée, il suffit de [censure]. Mais, non, ce n’est pas le théâtre des Champs-Élysées, très beau théâtre… sauf pour la musique. Moi, je n’aime pas les salles qui n’ont pas d’acoustique. C’est pour ça que des salles comme le Concertgebouw à Amsterdam, c’est merveilleux. Et les salles modernes, il y en a beaucoup d’excellentes.

Même en France ?
Vous savez que, dans ce pays, on a longtemps été victime de Mondial Moquette. Jusqu’à une période récente, ils ont souillé toutes les salles de France. C’était monstrueux ! En plus, certaines salles sont insauvables. Elles doivent avoir une vie et une âme. À Pékin, j’étais aux anges. Toutes les salles sont magnifiques. Imaginez que, en Chine, ils ont construit cent six opéras. Et des géants, attention ! C’est ça, la Chine. Moi, j’ai pris le nouveau train qui va de Shanghaï à Pékin. Y a 1273 km. À côté de leur train, notre TGV soi-disant merveilleux est un tortillard. Leur train est incroyable. On ne sent rien. Il est d’un confort ! J’ai demandé si cette ligne était une incongruité. On m’a répondu : « Non, nous en avons partout ! » Et ce n’est rien – c’est simple : ils ouvrent un aéroport par mois.

Donc l’avenir du transport et de la musique est en Chine ?
Il ne faut pas négliger ce pays. Ils sont très musiciens. J’ai été un des premiers à aller en Chine. C’est fou, ce qu’il s’est passé depuis. Quand vous irez en Chine, vous n’en croirez pas vos yeux.  D’autant que ce sera le premier pays à se débarrasser de la pollution. Ils ont pris le problème à bras-le-corps. Du coup, quand j’étais à Shanghaï et à Pékin, il n’y avait aucune pollution. Ils y mettent les moyens. Il faut dire qu’ils sont riches.

Y compris pianistiquement ?
Vingt millions de Chinois jouent du piano. Par conséquent, faut fournir les pianos. Leurs usines de pianos, Renault, c’est de la bibine, à côté ! En plus, ils commencent à avoir de très bons orchestres et de très beaux luthiers – c’est essentiel d’avoir de beaux instruments !

En somme, la Chine vous redonne la confiance que vous n’avez plus dans la France.
Oh, on n’est pas encore morts, mais, culturellement, on s’en approche. Quand le journal télévisé d’une chaîne publique parle en pleurnichant de la succession du « plus grand artiste français »… on se fout du monde, non ? Quand on voit que le président de la République va à l’enterrement de ce Johnny Hallyday, je suis choqué. M. Macron n’y avait pas sa place. Comment peut-il saluer l’un des plus grands évadés fiscaux du pays ? C’est se foutre du monde. Tenter de manipuler un peuple de la sorte, c’est choquant. Et le pire, c’est que je paye ma redevance ! Ça me rend malade. Je préfère les États-Unis. Les gens savent se tenir. Et pourtant, ils ont des entertainers d’un talent plus notoire, quelque sympathique qu’ait pu être ce monsieur. Quand ils meurent, le président se tient à l’écart. Un peu de dignité, que diable ! Tenez, je vais vous le dire, pour conclure notre entretien – un président de la République française qui se comporte comme ça… ça me scandalise. Mieux : ça me dégoûte.

– Alors, ça va pas vous plaire, mais faudrait jouer pas trop fort pendant une heure trente en vous arrêtant trois minutes toutes les dix minutes.
– Mais je joue quoi ?
– Ce que vous voulez. Idéalement, vous improvisez sur les chants de la feuille de Carême. C’est pour qu’il y ait un fond musical pendant que les gens prient en attendant de se pouvoir confesser.
– Bigre, peste et youpi, je crois n’avoir jamais joué une célébration aussi excitante que ça. Vous pensez que je suis vraiment un psychopathe, Père ?

On ira tous à l’opéra, mais c’est pas sûr

Pour compléter nos p’tites critiques glissées çà et sur la première partie du Ring vu par Gergiev et ses loulous, quelques instantanés complémentaires pris dans la tourmente. Comme ce rappel, en chemin, que la vraie vie est aussi ailleurs…


… ou cette installation très symbolique représentant un type qui a obtenu un job consistant à se demander pourquoi il est payé…


… ou ces crottes jaunes, genre atelier de maternelle raté, qui parsèment le parterre jouxtant la Philharmonie. Ni de l’art, ni du cochon, juste du caca que, curieusement, personne n’aurait ramassé à l’heure où nous bouclons ces lignes musicales.

Philippe Entremont, l’entretien :
deuxième mouvement, l’actualité


Philippe Entremont, après une première partie d’entretien qui dressait manière de bilan, nous voici au cœur de notre entretien pour évoquer votre actualité – en l’espèce, un nouveau disque Schubert. En ouverture et au centre de l’enregistrement, la vingt-et-unième sonate de Franz Schubert…
Vous voyez, cette sonate, je la joue toujours ; mais je ne la joue plus pareil que sur le disque. On trouve toujours quelque chose à modifier. C’est plus ou moins réussi. En tout cas, ce disque représente ce que je pensais de la sonate D960 quand j’étais en studio, voilà.

Pourquoi avoir choisi, enfin, de l’enregistrer ?
D’une part, le temps pressait. D’autre part, j’en ai toujours eu envie.

Vous écrivez que vous y avez pensé pendant cinquante ans… Pouvez-vous expliquer, pour les pékins de mon acabit, ce que signifie remâcher, rabâcher, mûrir une œuvre pendant cinquante ans et se décider à la graver ?
Il était temps de le faire. Mais ça fait plutôt vingt ans que j’y pense.

Vous écrivez dans le livret : « Depuis plus d’un demi-siècle, je pense à cette sonate »…
Et j’ajoute : « Le désir de l’enregistrer est venu vers 2009 »…

Alors, neuf ou cinquante ans ?
Écoutez, ce qui est amusant, c’est que, cette sonate, je vais la jouer en concert prochainement en Italie, et on va en faire un DVD. Un an après environ la version que vous avez écoutée, ce sera donc, déjà, une chose différente. J’espère que cette évolution ira vers le meilleur, car on peut toujours faire mieux. En tout cas, l’idée me passionne. Imaginez que, cette sonate, je la joue, pour moi, de manière régulière. Une fois par semaine ou tous les quinze jours, ça dépend ; eh bien, je continue à l’interpréter différemment. Même si les gens ne s’en rendent pas compte, pour moi, c’est important.

Pourquoi cette fascination envers cette sonate, que vous évoquez plusieurs fois dans votre livre ? Que cristallise-t-elle pour vous… et pourquoi avoir tant tarder à l’enregistrer ?
Cette sonate a été beaucoup enregistrée, mais presque toujours à titre posthume. C’est à la fois triste et logique. J’ai écouté des disques de jeunes artistes qui l’interprétaient : on n’y est pas. Cette œuvre demande du temps. Il faut être libre. Il faut être mûr. C’est quasiment la dernière pièce que Schubert a écrite. C’est donc un aboutissement. Pour le compositeur comme pour l’interprète. Il n’y a pas de hasard si cette sonate est la dernière œuvre qu’ont enregistrée beaucoup de grands pianistes.

Vous-même n’avez pas été tenté de l’enregistrer plus tôt, donc trop tôt ?
Les Polonais ont enregistré une version que j’ai faite jadis. J’ai le disque. Récemment, je l’ai réécouté. J’étais allé le déterrer. Il n’est pas resté longtemps en surface. Il y a des choses bien, mais…

Qu’est-ce qui vous déçoit, dans cette version ?
C’est une version de pianiste, pas de musicien. On peut être pianiste sans être musicien. On peut être musicien sans être pianiste. Le but, ça reste quand même de combiner les deux. Parce que c’est là que ça commence à devenir intéressant.

Donc, dans votre ancienne version, il y avait plus de notes que de musique ?
Disons qu’il y avait une préoccupation que, quelquefois, on sent. C’était brillant, très brillant. Il faut dire que, à cette époque, Vladimir Horowitz avait enregistré la sonate avec un grand succès. Mais, si vous écoutez, ce n’est pas Schubert qui joue : c’est Horowitz. Attention, c’était un immense pianiste, Horowitz, comme l’a été Claudio Arrau. Bon, le plus grand de tous, ça reste Rachmaninov. Il y a lui et les autres. Aujourd’hui, on peut citer Lang Lang. Il est étourdissant. Faut surtout pas l’imiter, ce serait une erreur monumentale. Mais quel artiste ! Moi, je l’ai entendu quand il était très jeune. Il avait dix-sept ans et il étudiait à Philadelphie. Ce qui sortait de son piano était magnifique, de pensée et de jeu. Je suis sûr que le milliardaire redeviendra un millionnaire normal !

Pour jouer Schubert, il existe plusieurs écoles. Pour votre part, pas d’ambiguïté : vous revendiquez votre colère contre la mode des pianofortes
Ah, mais je n’éprouve pas de la colère contre eux : je les hais, nuance. Et ça continue ! C’est pire que jamais… Qu’est-ce qu’on nous bassine avec ça ? Rappelons ce qu’est un pianoforte : c’est un mauvais instrument de transition. Le clavecin était enfin devenu de grande qualité. On a décidé de partir sur autre chose, en l’espèce un piano. On a balbutié pas mal de temps, avant d’obtenir un prototype satisfaisant. Mais enfin, monsieur, imaginez-vous Beethoven, il a connu ça, imaginez-vous Chopin, imaginez-vous Liszt, bon sang ! connaissant le piano que nous avons aujourd’hui, croyez-vous un instant qu’ils préfèreraient être joués sur un pianoforte ? Mon Dieu, non ! Jamais ! Regardez les pédales de Beethoven. Il exigeait des tenues à la pédale pendant vingt mesures. Pourquoi ? Parce que la pédale ne tenait rien du tout. Vous aimez ça, vous, le pianoforte ?

J’aurais bien dit oui, pour polémiquer ou parce que je connais une étudiante qui se spécialise dans cet instrument, mais non.
Je vais être plus dur : la seule justification du pianoforte, c’est que c’est une manière pour les gens qui ne jouent pas bien du piano d’avoir un instrument à la hauteur de leurs modestes moyens.

Vue l’étudiante à laquelle je pense, je ne suis pas certain que ce soit toujours le cas…
Je savais que vous alliez tiquer, car je n’ai jamais été aussi méchant.

Non, là, j’insiste : pour parler de l’artiste à laquelle je pense, je crains que, révérence parler, vous ne soyez plus dans l’erreur que dans la méchanceté.
Écoutez, que des gens, même talentueux, se laissent avoir à ça… Ça me laisse sans voix. J’ai lu des musicologues. Des critiques, aussi. Tous, ils écrivent n’importe quoi.

Même les critiques ?
Les critiques, c’est comme les pianistes. Y en a des bons, y en a des mauvais. Me concernant, deux critiques ont été extrêmement utiles. Ils ont pointé des défauts que j’avais à seize et dix-sept ans. Ce sont les seuls bons critiques que j’ai connus. Ils étaient New-yorkais. C’est quand même étonnant, que je doive à des critiques parfois compositeurs comme Virgil Thomson, du Herald Tribune, ce que je suis aujourd’hui, non ? Je ne le dois pas QU’aux critiques, attention ! Surtout que, quand on lit certaines âneries…

Par exemple ?
Je suis révolté quand je lis que j’ai eu la chance de jouer à Carnegie Hall… Je n’ai jamais eu de « chance » ! On a l’opportunité d’y jouer une fois mais, ce qu’il faut, c’est y revenir. C’est ça qui est important ! Actuellement, je vois les jeunes pianistes qui font leurs fiers parce qu’ils ont donné un concert à Carnegie Hall. Ils ont tous joué à Carnegie Hall. Ils oublient juste de préciser qu’il y a trois salles à Carnegie Hall ! Les gamins ne jouent pas dans la grande salle. Je n’ai rien contre la petite salle, qui est tout à fait charmante ; mais pourquoi essayer de tromper les gens ? Parfois, il est bon de mettre les choses au point. C’est comme si on me disait : « Philippe Entremont, vous allez jouer à Pleyel ! », et que l’on m’envoyait jouer dans la petite salle Chopin-Pleyel, en bas. Eh bien, pardon : on ne jouait pas « à la salle Pleyel » quand on jouait à la salle Chopin-Pleyel.


Votre nouveau disque, qui n’est pas enregistré à la salle Chopin-Pleyel, est l’occasion de revenir sur votre déclaration : « Je veux consacrer une partie de mon temps à des artistes en devenir. » En l’espèce, vous offrez une place à Gen Tomuro, qui était votre élève…
Absolument. Je l’ai vu hier. En un an, il a fait des progrès phénoménaux. Je suis très content de la manière dont il joue actuellement. On le sent très ouvert. Moi, j’aime ça. J’aime les progrès.

Dans votre livre, vous évoquiez deux élèves : M. Tomuro et Mlle Tian.
Oui. Et alors ?

Mlle Tian a-t-elle rejoint le purgatoire des pianistes talentueux qui, à l’instar des candidats talentueux de certains concours internationaux, n’auront pas de place dans le monde du piano-business ?
Aucun juré ne dira que beaucoup de candidats sont talentueux. Dans aucun concours.

J’en ai croisé un
Vous me faites rire.

Bon, j’ai pas perdu ma journée.
Écoutez, j’étais au dernier concours Chopin. Si j’ai entendu trois candidats avec du potentiel, c’est le bout du monde ! En fait, je demande que l’on arrête avec les concours, bon sang.

Vous ne pensez donc pas qu’il y a un gap entre les bons pianistes et la capacité du marché à les valoriser à leur j…
Non. Y a toujours autant de bons pianistes. Pas plus qu’avant. Vous voulez me faire dire qu’il y a de belles mécaniques ? Soit. Mais des musiciens respectueux de la partition, non, monsieur. Ils jouent bien ? La belle affaire ! Ont-ils quelque chose à dire ? Que nenni ! Du moins, il y en a peu. Et certainement pas plus qu’avant.

Bref, contrairement à ceux qui dénoncent les concours parce qu’ils couronnent des rois sans royaume, vous dénoncez les concours parce que…
… mais parce que c’’est une monstruosité, tout simplement ! Des concours, il y en a des centaines. Tous affirment produire le génie du siècle. C’est dramatique, comme est dramatique la situation du pianiste. L’instrumentiste à cordes, s’il a quelque chose dans le ciboulot, il se rend compte qu’il ne sera pas un Jascha Heifetz, un Jacques Thibaud, un Zino Francescatti ou un Itzhak Perlman, etc. Mais lui, au moins, il a l’espoir de vivre de son instrument.

En intégrant un orchestre ?
Évidemment ! Vous ne vous rendez pas compte du nombre d’orchestres qui existent, dans le monde. Comme les concours, c’est énorme ! Et ils sont très bons, croyez-moi. Partout. Moi, j’ai connu le temps où il y avait, disons, dix bons orchestres aux États-Unis. Aujourd’hui, on peut multiplier ça par vingt. Il y a de bons orchestres partout. C’est pas le Philharmonique de Berlin, mais quelle qualité ! Tenez, l’autre jour, je regardais les Victoires de la musique classique. Il n’y avait qu’un vainqueur, dans cette soirée : l’Orchestre de l’opéra national de Lyon. Superbe.

D’ailleurs, vous n’avez pas encore eu votre Victoire…
C’est pire que ça : c’est la seule récompense que je n’ai jamais eue. J’ai eu toutes les autres, mais alors toutes, et pas la Victoire !

Vous le reprochez à votre agent, aux coteries…
Certainement pas aux coteries : juste à un mot qui, en français, est très bon – la connerie.

Donc, c’est fait, vous n’aurez pas de Victoire de la musique…
Oh, non seulement je ne l’aurai pas, mais j’espère ne surtout pas en avoir une à titre posthume !

À suivre : troisième mouvement, la prospective

Valery Gergiev. Photo : Bertrand Ferrier.

Devant la montagne, osons le rappel : le ring, c’est seize cordes ; le Ring, c’est quatre soirées et vachement, vachement plus de cordes. Ce dimanche, le Mariinsky, sous la direction de Valery Gergiev, venait zouker La Walkyrie à Paris. Nous y étions, pas que, même si, à la marge, ça joue, parce que nous tendons bien haut un médius préalablement humecté aux débiles qui pensent que Wagner, c’est le nazisme ; pas que, non plus, parce que nous adressons la même expression digitale à ceux qui prétendraient boycotter Valery Gergiev sous prétexte qu’il est le laquais culturel de Vlad Poutine ; et pas que, ben non, parce que c’est mal d’aller applaudir Yevgeny Nikitin, dont on regrette davantage les explications risibles pré-Bayreuth que son droit à avoir des tatouages, même honnis par des bien-pensants si prompts à être choqués pour avoir leur entrefilet de gloire médiatique. Tiens, puisqu’on, c’est le caca de le dire, parle des cons, saluons Claude Guéant, l’homme qui ne dépense que 80 € par an… mais arrive au con(ha, ha)cert avec berline de luxe, chauffeur, garde du corps et entrée sécurisée payée par les cons qui, eux, payent leurs billets. Claude, j’espère que, la prochaine fois que tu entreras avec une telle gloire dans une institution publique, ce sera dans un cul-de-basse-fosse à ton image. Mais c’est pas le sujet du post, enquillons, avec un « i », merci.

Passons donc au synopsis du jour. La Walkyrie, c’est essentiellement l’histoire d’un frère qui nique sa sœur et la féconde (c’est mieux pour préparer les prochains épisodes). Le dieu qui a engendré le bâtard veut le protéger. Sa femme lui lui ordonne de le défoncer. Courageux comme un dieu, Wotan envoie sa fille préférée faire le sale boulot. Comme elle le fait pas, il se résout, pour sauver son couple et ses pantoufles, à buter le fripon et punir l’insolente. Voilà. En gros, hein. Pour plus de précisions, par exemple, c’est zizi.
L’opéra est hénaurme, puisqu’il enchaîne trois actes d’1 h 10 à 1 h 30, avec deux p’tits entractes. On apprécie d’emblée l’accueil ridicule de la placeuse qui lâche : « Je vous donne qu’un programme pour deux, j’en ai pas assez. » Premièrement, t’en as, tu donnes, pauvre sotte. Deuxièmement le concert est annoncé complet depuis plusieurs mois : c’était pas possible de prévoir un programme par siège ? ou juste une distribution, parce que c’est ça l’intéressant ? ou, si tu veux la jouer généreuse, un programme qui inclut les durées des parties, parce que ça peut être sympa pour les naïfs ? Troisièmement, jeune péronnelle et sale menteuse, tout le monde en a déjà piqué deux, des programmes, sur ton stock situé à l’entrée, car chacun écule ton mensonge. Non, ça ne veut rien dire, mais je propose une question qui est peut-être un détail pour vous mais qui, pour nous, veut dire beaucoup : c’est quoi, ce truc du « j’en ai pas assez », choupette ? À la fin, tu les revends à un recycleur de papier ? Tu te les tailles en biseau et, avec ou sans une giclette de vaseline, tu en profites ? M’énerve, les trompeurs satisfaits. M’énerve aussi l’inégalité républicaine : devinons à combien de programmes a droit (dans ses bottes ou son fesse, nul ne sait) cette cochonnerie de Claude Guéant quand il vient accompagné. Bien.

Varvara Solovyova (Siegrune), Anna Kiknadze (Girmgerde), Oxana Shilova (Helmwige), Zhanna Dombrovwkaya (Gerhilde), Natalya Yevstafieva (Waltraute), Evelina Agabalaeva (Rossweisse), Irina Vasilieva (Ortlinde), Yekaterina Krapivina (Schwertleite). Photo : Josée Novicz.

La prestation de l’orchestre est remarquable, même avec les miniscories constitutives du live de grands orchestres, du type petites baisses de tension à mesure que les actes se déroulent, ou couacs sporadiques des cors pour rappeler qu’ils sont humains. L’ensemble est joué avec art et professionnalisme. Côté solistes lyriques, les gros rôles sont au rendez-vous ou presque. Mikhail Vekua, qui a pourtant chanté Loge la veille, est un Siegmund excellent. Certes, il n’a pas l’aisance onctueuse d’un Jonas Kaufmann ; il ne semble pourtant jamais en difficulté. Il a le rôle dans la voix et dans les intentions d’interprétation – ce qu’il chante est juste et bon. Sa Sieglinde, Elena Stikhina, n’est pas en reste : en dépit de la niaiserie de son rôle, elle ne laisse jamais le sentimentalisme déborder l’exigence pyrotechnique qui lui incombe. La Brünnhilde de Tatiana Pavlovskaya est solide, et l’on regrette que la miss ne soit reconduite que pour Siegfried, pas pour le Crépuscule de septembre (il est vrai qu’elle chantera la veille, mais Mikhail Vekua est annoncé pour les deux Siegfried), tant elle convainc sur cet épisode.

Le débat arrive avec Yevgeny Nikitin. En effet, après un début impressionnant, l’artiste craque complètement. Visiblement hors de forme, il souffre le martyre et peine à tenir jusqu’au terme de sa prestation, malgré l’assistance aquatique de Brünnhilde et la main portée à son oreille droite. Doit-on pour autant le blâmer ? À notre sens, certainement pas : il faut plutôt saluer la performance d’un chanteur sans doute malade, à l’instar d’un Christian Franz touchant en Tristan grâce à son courage, qui fait l’effort de chanter jusqu’au bout, avec des faiblesses mais sans ridicule, ce qu’il a promis d’interpréter. On a hâte de le réentendre dans deux rôles, moindres (le Wanderer et Günther), en septembre. Les autres artistes sont sans reproche : on apprécie les graves du méchant Hunding, bien servis par Mikhail Petrenko, la bonne tenue globale des filles de Wotan et la solidité rageuse de Yekaterina Sergeeva en Fricka, bafouée mais manipulatrice : beau travail.

Yevgeny Nikitin, enfin libre. Photo : Josée Novicz.

En conclusion, une belle prestation de la bande à Valery Gergiev, qui sait déjà que du lourd l’attend dans quelques mois, pour leur retour à la Philharmonie qui ne devrait pas tarder à afficher complet, le Ring étant en tête du boxe office. Bien.

Vladimir Gergiev au max de son sourire. Photo : Josée Novicz.

Le Ring fait driiing avec la première partie des deux diptyiques russes : entre mars et septembre, le Mariinsky exporte ses habitudes wagnériennes nées en 2003, avec, en guise de mise en bûche vouée à envoyer du bois, L’Or du Rhin ce samedi et La Walkyrie ce dimanche. Donc, Valery Gergiev à parti, c’est l’pari, et ça marche peu ou prou, sans « t », merci, dans les deux sens, je pense qu’il est inutile de spécifier lesquels. Alors que ses fans espéraient, après sa prestation, croiser le chef au cure-dent à la sortie des artistes (« non, il dédicace son livre / – Il a sorti un livre ? Je savais pas / – Lui non plus, il croyait juste avoir dit quelques mots à un mec, et bim », bien – oh, ça va), la Philharmonie mettait du temps à se vider de ses spectateurs tant l’enthousiasme avait été partagé, ce qui n’est pas toujours un synonyme de mesuré – comme quoi, les synonymes, faut s’en méfier. Que s’était-il donc passé pendant plus de cent cinquante minutes sans entracte, dans une salle comble, pour expliquer cet enthousiasme ?
Pour ceux qui s’intéressent au synopsis de Das Rheingold, disons que c’est, fondamentalement, une histoire de BTP, fondée sur un litige entre un couple qui se croit plutôt malin – il propose de refiler aux entrepreneurs la sœur de madame, en guise de paiement –, puis qui s’en mord les doigts parce que les entrepreneurs acceptent et, du coup, y a plus personne pour aller cultiver le verger. Plus de détails sur le pitch ici.

Mihail Petrenko (Fafner), Vadmi Kravets (Fasolt), Ilya Bannik (Donner), Alexander Timchenko (Froh), Zlata Bulycheva (Erda), Oxana Shylova – enfin, un bout (Freia), Anna Kiknadze (Fricka), Mikhail Vekua (Loge) et Yuri Vorobiev (Wotan). Photo : Josée Novicz.

Cette version de concert permet de rappeler un problème structurel de la Philharmonie de Paris : l’acoustique est aléatoire. À la place où nous sommes, pourtant en hauteur, nous entendons parfaitement les chanteurs, au point de soupçonner une improbable amplification, non parce que ça envoie, jusque dans les respirations, mais parce qu’il est impossible d’identifier la provenance du son. Si l’on accepte cette étrangeté assez perturbante, on peut affronter ces 2 h 30 (plus proches des 2 h 45) avec l’orchestre et les solistes du Mariinsky, accompagnés par le chef-qui-dirige-juste-les-concerts-pas-les-répétitions, réputation affirme. Le résultat est tout à fait gouleyant, bien que l’énergie étonnante et bienvenue du début semble se déliter à mesure que passent les scènes de cet ample prologue. L’orchestre est remarquablement préparé et semble fort expérimenté dans cette saga, prêt à répondre aux signes parfois cabalistiques du chef, voire à les anticiper. Le contraste entre les ensembles, les détails des pupitres et le souci du juste accompagnement séduisent.

Côté solistes, les Russes débarquent avec des Russes, ce qui paraît très exotique en France où l’Opéra national ne programme, c’est à peine une exagération, quasi aucun Français. Ce samedi, toutes les voix sont sûres, travaillées, précises et engagées, n’en déplaise au critique qui critique. Dans les grands rôles, Yuri Vorobiev, Wotan du jour capable de chanter les mains sous les aisselles tant il se sent à l’aise sur la fin, a la faconde du rôle, mais sa voix, initialement sûre, paraît moins solide à partir de la scène avec Alberich. Mikhail Vekua est un Loge pervers à souhait, même si on aurait pu l’imaginer plus noir et moins en recherche de sympathie que ce que ses sourires laissent entendre, version de concert oblige. Les deux minifrangins ennemis, Mime (Andrei Popov) et Alberich (Roman Burdenko), jouent avec gourmandise leurs personnages, l’un de chougnard benêt, l’autre de vainqueur provisoire aussi sot (et non point aussi son, ceci serait sans sens, sauf pour un charcutier, à l’art rigueur) qu’un balai ou que son frère… même si l’on aurait rêvé, parfois, plus de graves pour le nain-crapaud. Les filles du Rhin (Zhanna Dombrovskaya, Irina Vasilieva et la rayonnante Yekaterina Sergeyeva) chantent avec une joliesse soignée leurs trios voire leurs soli, même si on ne jurerait pas que, dans la tribu de Zhanna, la langue allemande soit extrêmement naturelle. Les deux frangins géants, Fafner et Fasolt, sont incarnés par Mikhail Petrenko et Vadim Kravets, qui font valoir leur énergie en colère plus que la puissance de leurs graves, ce qui montre ainsi la palette d’un Mikhail Petrenko loué jadis dans cette salle Pleyel massacrée par les crétins incultes de hauts fonctionnaires français, bref. À notre goût, il manque aussi un p’tit quelque chose aux deux autres solistes principaux : Alexander Timchenko est un Froh vaillant mais sans la puissance incontestable qui sied au rôle ; et Anna Kiknadze, coupe façon Waltraud Meier, propose une Fricka plus soprano que mezzo – c’est une option, mais, pour la maîtresse du destin, ce n’est pas notre casting préféré. Dans l’ensemble, le plateau vocal oscille donc entre digne et impressionnant.

Valery Gergiev. Photo : Josée Novicz.

De sorte que, entre artistes vigoureux et orchestre joliment à l’ouvrage, le snobisme du spectateur revenu de tout peut être mis à part pour saluer un concert de très haute volée. Le long triomphe fait aux musiciens et aux chanteurs est mérité, en attendant l’écheveau échevelé de La Walkyrie dès ce dimanche.

Philippe Entremont, gamin, avec Leonard Bernstein. Source : staff de l’artiste.

Philippe Entremont, l’entretien :
premier mouvement, le bilan

Suite de nos grands entretiens, après le cas Cyprien Katsaris ! Encadré par son attaché de presse et son assistante, ce 16 mars 2018, Philippe Entremont me reçoit chez lui, tout frétillant : il vient de lire une critique dithyrambique de son dernier disque. Bien qu’il ait plus hâte de diffuser la bonne nouvelle que de répondre aux questions de l’inconnu, il accepte de bonne grâce de se poser à son bureau pour affronter les questions sans doute rituelles, auxquelles l’artiste répond néanmoins avec fougue avant, parfois, de se reprendre d’un : « Bon, ça, vous n’êtes pas obligé de le dire, hein ! » Voici donc ce que, après une heure de discussion et d’écoute, l’on s’est senti obligé de dire.

 

« J’espère jouer jusqu’à cent dix ans, au moins »


Philippe Entremont, nous nous rencontrons à l’occasion de la publication d’un disque que vous avez longuement préparé…
Non, pas préparé : mûri.

La particularité de ce disque est que vous l’avez tant « mûri » qu’il paraît être à la fois un bilan de votre art pianistique, une nouvelle actualité de votre carrière d’interprète et un nouveau départ. Si vous l’acceptez, ce seront donc les trois mouvements que nous suivrons : bilan, actualité, prospective. Et nous pourrions commencer en insistant sur votre jeune âge, afin de contribuer à faire reculer la rumeur. En effet, vous avez coutume d’attirer l’attention sur un point crucial : contrairement à une fake news souvent répandue, vous n’êtes pas né le 6 juin 1934 mais le 7 de ce mois.
En effet. C’est très important, et ce n’est toujours pas corrigé, cette histoire.

Quelques années après ce 7 juin, quand vous étiez encore plus jeune qu’aujourd’hui, vous avez d’abord été violoniste.
Oui, huit jours.

En effet, vous avez très vite découvert l’intérêt du piano : sauf pour certains, ça se joue assis, et ce n’est pas un détail pour vous. Vous écrivez même, dans Piano ma non troppo (de Fallois, 2015) : « J’avais envie de travailler assis. J’aimais le confort, et voilà tout. »
C’est la vérité. L’absolue vérité.

Plus tard, avez-vous regretté cette illusion du confort ?
Certainement pas. D’autant moins que j’ai pu constater que les violonistes étaient obligés de s’arrêter de jouer très jeunes. Le seul qui ait joué relativement tard, c’est Nathan Milstein. J’étais très ami avec lui. Je l’ai entendu jouer, à quatre-vingt ans révolus, toutes les sonates de Bach en une soirée, à Vienne… et sans qu’il y ait un pépin. C’était une merveille, mais une merveille exceptionnelle. Les pianistes, eux, jouent tard. Mieczysław Horszowski a donné son dernier concert à plus de cent ans.

C’est l’avantage de jouer assis ?
Ça va surtout devenir une nouvelle norme. Avec l’allongement extraordinaire de la vie, on peut espérer jouer jusqu’à cent dix ans !

Vous envisagez donc vos trente prochaines années de carrière avec sérénité.
Trente ans ? Vous n’êtes pas très optimiste ! Laissez-m’en un peu plus, de grâce…

Votre indéfectible passion pour la position assise n’empêche pas votre goût pour la position surplombante de chef d’orchestre. Puisque nous parlons ici de votre nouveau disque de pianiste, nous pouvons interroger cette expérience fluide. En effet, vous avez expliqué combien votre position de soliste, à la fois hors de l’orchestre et faisant corps avec lui, vous avait aidé dans votre travail de chef ; inversement, votre position de chef a-t-elle nourri votre travail de pianiste ?
Écoutez, je dois vous avouer quelque chose. En un sens, c’était inévitable et, cependant, je n’ai jamais cherché à être chef d’orchestre. C’est étonnant. J’ai commencé le piano à huit ans, mais j’ai fait en quatre mois ce qui se faisait en trois ans. Tout ça parce que j’étais prêt. Avant de toucher l’instrument, j’avais suivi une année entière de solfège. Je ne travaillais que ça. Si bien que, à huit ans, j’étais un grand virtuose du solfège. De toute façon, il ne faut pas commencer trop tôt le piano. La main n’est pas terminée, et on prend très facilement de très mauvaises habitudes dont on ne se débarrasse jamais. Moi, quand on m’a mis un piano sous les doigts, j’ai avancé très vite. En trois mois, je jouais les petites sonates de Beethoven. C’est quand même formidable, non ? Et le plus formidable, à cet âge, c’est la mémoire : c’est fou ce que l’on peut apprendre rapidement !

Donc, à huit ans, vous avez beaucoup travaillé.
Pas « à huit ans », bien davantage : entre huit et onze ans, j’ai beaucoup travaillé.

Et, à onze ans, c’était fini ?
Honnêtement ?

Je subodore que ce sera plus intéressant ainsi, oui.
Eh bien, après onze ans, je n’ai rien foutu pendant les quatre ans que j’ai passés au Conservatoire de Paris. Dieu merci, j’ai quand même eu, jeune, mon Premier prix… même si José Iturbi, grand pianiste et chef espagnol, m’avait devancé et avait eu son Prix plus jeune que moi, de quelques mois.

Vous l’avez encore en travers de la gorge.
Disons que ça m’a beaucoup contrarié pendant très longtemps.

 

« Je ne suis pas le seul à bien jouer du piano »


Revenons à ma question, si vous le voulez bien : en quoi votre activité de chef a-t-elle influencé votre activité d’instrumentiste ?
J’ai toujours été intéressé par l’orchestre. J’ai toujours orchestré ce que je jouais. Quand j’interprétais des sonates de Beethoven, je les orchestrais dans ma tête. Le piano permet d’imaginer tous les instruments. On a une variété de registre phénoménale. L’orchestration au piano est une activité très saine. Dans certains passages, on entend les violoncelles ; dans d’autres, on entend les cors, les timbales, etc. Les couleurs que l’on peut trouver au piano sont infinies. Il n’y a pas, d’un côté, piano, de l’autre, forte. Le plus intéressant, c’est ce qu’il y a entre les deux. Je le vois, avec les jeunes artistes qui me font la gentillesse de venir travailler avec moi. C’est affolant, ce que l’on constate : manque de culture musicale, défaut d’imagination absolument hallucinant, méconnaissance du style, difficulté à nuancer avec finesse, ignorance de l’art de la pédale – la pédale, ça se travaille avec le bout du pied, c’est pas un accélérateur ! –, etc. Cela dit, je ne suis pas le seul à bien jouer du piano, attention : il y a de très grands pianistes… et de très mauvais. Mais, je vais vous faire une confidence, je préfère les mauvais aux moyens.

Parce que, au moins, ils sont bons dans leur « mauvaiseté » ?
Exactement !

Dans votre livre, vous avez expliqué que Maureen O’Hara vous séduisait davantage que Germaine Tailleferre. Ne pensez-vous pas, puisque l’on parle de bilan et d’évolution, que vos jeunes consœurs doivent affronter une « exigence Maureen O’Hara », qui les inciterait à faire passer, parfois, leur talent sous leur capacité à être plus fantasmatiques que Germaine Tailleferre ?
Il faut reconnaître que le piano a eu un âge d’or. Aujourd’hui, il n’y a plus un Chopin. Il n’y a plus un Liszt. Il n’y a plus un Debussy. Il n’y a plus un Ravel. Ravel était un compositeur pour piano exceptionnel ! Il n’y a plus un Prokofiev. Bref, il n’y a plus de grandes œuvres pour piano. Les dernières, c’étaient les sonates de Pierre Boulez. Aujourd’hui, on est dans une impasse épouvantable. Pour les compositeurs, le piano, c’est assez terminé.

Vous-même avez connu un certain âge d’or, puisque vous n’êtes pas seulement pianiste, chef et pédagogue, mais aussi mémoire vivante. Vous avez rencontré des personnalités très importantes de la musique de ce dernier siècle – je pense à trois exemples : Stravinski, Bernstein et Villa-Lobos.
Je vais vous le dire tout de suite : il vaut mieux connaître la musique que les compositeurs.

Vous l’avez dit d’Igor Stravinski…
Il n’y a pas que lui. Et puis, moi, je n’ai pas connu le vrai Stravinski. J’ai connu un personnage déjà âgé. Il était curieusement un peu aigri, alors que tout lui réussissait. Peut-être était-il dans une impasse musicale, aussi. Le langage musical avait évolué depuis Le Sacre du printemps ! Je l’ai connu trop âgé. Disons pudiquement que, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il n’était plus lui-même. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’est beaucoup, quand même… Je vais être clair : quand je l’ai connu, ce grand monsieur était dans l’incapacité de diriger un orchestre.

 

« Être normal, c’est sortir de la musique »


Pourtant, vous estimez avoir enregistré un très beau disque avec lui…
Oui, je suis très content de ce disque, et les gens l’aiment beaucoup. Il faut absolument que vous l’écoutiez ! Bien des années plus tard, je ne peux que remercier les musiciens freelance de New York avec qui j’ai travaillé. C’étaient des interprètes étourdissants, bien qu’ils n’appartinssent pas à un orchestre. Le principe était identique à celui de Hollywood, où vous avez des orchestres sensationnels qui enregistrent les musiques de films avec des artistes éblouissants. Le Columbia Symphony Orchestra était de cette trempe. C’était formidable, et ça nous a permis de faire le disque tout seuls.

Malgré la présence du compositeur…
Je vais vous dire : je me souviens de deux choses, à propos d’Igor Stravinski. Première chose : il ne me parlait presque pas. Manifestement, il ne pouvait pas me voir, peut-être parce qu’il voulait faire le disque avec… hum, une pianiste dont je tairai le nom. C’est hallucinant, parfois, le choix des compositeurs, même si je ne suis pas sûr qu’il était en état de la choisir personnellement. Seconde chose dont je me souviens : il me tutoyait. J’étais très content. Un jour, il m’a dit : « Dis-moi, Philippe, qu’est-ce qu’on fait, ici ? » Méfiant, je l’ai laissé s’embourber seul. Eh bien, il ne s’est pas embourbé du tout ! Il m’a dit : « On fait un disque. On fait une photo. Un disque, c’est simplement le reflet d’un instant. » Il avait raison. Un disque n’indique jamais une manière définitive de jouer une œuvre. Même quand le compositeur dirige. Un disque illustre simplement la manière dont on jouait une œuvre ce jour-là, point à la ligne.

Vous-même l’avez prouvé en réenregistrant des œuvres.
C’est exact. J’ai fait tout Ravel, et je l’ai réenregistré vingt ans après. La vision est à peu près la même, mais il n’y a rien de pareil. Heureusement. C’est une autre photo.

D’autres photos sont plus joyeuses : vous êtes souvent revenu sur votre intimité avec Leonard Bernstein et sa famille.
Bernstein, c’était un copain. Je m’entendais très bien avec lui, alors que nous étions totalement différents à tout point de vue. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi doué. Vous savez, celui qui a écrit West Side Story n’est pas n’importe qui. C’est quand même un des plus grands opéras jamais écrits. Dans le siècle dernier, il y a deux opéras miraculeux : West Side Story et les Dialogues des carmélites de Francis Poulenc. Oh, on peut ajouter L’Ange de feu de Sergueï Prokofiev, que j’aime beaucoup. Certains compositeurs contemporains ne manquent pas d’intérêt, notez bien. Par exemple, j’ai développé une oreille spécifique, donc un penchant pour quelqu’un comme Philip Glass. C’est de la musique répétitive, mais c’est formidable. Ce type est un grand compositeur. Il a écrit un opéra de 95’ à partir des Enfants terribles de Jean Cocteau. Il y a trois pianos dans l’instrumentarium, et c’est magnifique.

Parmi les compositeurs que vous avez croisés, il y a Heitor Villa-Lobos.
Oui, un jour, j’étais à New York, il m’invite à venir travailler chez lui. J’accepte avec empressement. Je me mets au travail ; et lui, assis à la table qui jouxtait le piano, composait. Effarant, n’est-ce pas ? Moi, je lui collais des Ballades de Chopin, et lui écrivait des Saudades do Brasil ou je ne sais quoi !

C’est curieux, d’inviter un musicien et d’écrire autre chose à deux mètres de lui, non ?
C’est simplement le signe qu’il savait faire abstraction. Je vous l’accorde, on peut se demander comment…

… et pourquoi, aussi !
Je l’ignore. Je ne lui ai jamais posé la question.

Puisque nous parlons de ce qui est logique et compréhensible, parlons aussi de la normalité. En 2015, vous affirmiez vouloir vivre comme un individu normal. C’est quoi, pour vous, être normal ?
Oh, je sais bien que l’on n’est jamais normal. Personnellement, je me considère néanmoins comme normal chez les anormaux.

Comment se constitue la normalité d’un pianiste au rayonnement international ?
Pourquoi cette question ? Vous ne me trouvez pas normal ?

Ça dépend, mais ça me permet de reposer ma question : c’est quoi, pour vous être normal ?
Pour moi, c’est sortir de la musique. Je m’intéresse à tout. Je ne martyrise personne. J’ai d’immenses défauts. J’ai de grandes qualités. [Son assistante intervient : « Pardon ? J’ai pas entendu ! Cette phrase a glissé… »] Bref, je suis comme tout le monde. Sauf que j’ai tout à fait réussi à être un artiste et un être normal. C’est pas mal, non ?

À suivre : deuxième mouvement, l’actualité

L’Ensemble Vocal International Bastille, sous la direction de Luca Sannai. Photo : Rozenn Douerin.

Impressionnant, émouvant, puissant : en conclusion du week-end magique de Saint-André, le concert de Carême donné par l’Ensemble Vocal International Bastille (EVIB) a fait plus que tenir ses hautes promesses. À la base, une proposition absurde, faite à ces artistes, pour la plupart membres titulaires du chœur de l’Opéra national de Paris : venir chanter pour le festival Komm, Bach!² en contrevenant à une de leurs règles – inclure une partie d’orgue, au moins pour l’ouverture et la conclusion du concert. Ces foufous ont accepté le défi et se sont donc armés du jeune, brillant et néanmoins fort sympathique continuiste Geronimo Fais, formé aux meilleurs conservatoires italiens avant d’intégrer le Conservatoire à Rayonnement Régional de la rue de Madrid, et fortifié par les conseils, entre autres, de Christophe Rousset et Noëlle Spieth.

Dans cette perspective, les artistes dirigés par Luca Sannai ont osé interpréter un programme d’une exigence audacieuse ou d’une audace gorgée d’exigence, va-t’en savoir, qu’ils n’ont point hésité à mettre en espace en fonction du sens des pièces interprétées et de l’acoustique du lieu. Le résultat : 1 h 20, avec entracte, de motets « de circonstance » carémistologique, puisant dans la musique grégorienne comme dans la musique contemporaine (on peut retrouver le détail du programme ici), bref, une set-list capable d’embrasser et d’embraser le cœur du public. Sous la direction d’un chef en fusion (un chef italien, quoi), onze « choristes » ont signé une prestation magnifique pour le seul plaisir de partager de la grande musique interprétée avec de grands talents pour qui n’en veut. Touchant et fort. Méritaient bien un coquetèle de prestige, ces artiss, avec verre en cristal, caviar et champagne grand cru, nom d’une tartiflette.


Merci à chacun des treize olibrius venus passer leur dimanche après-midi en l’église Saint-André de l’Europe, et merci aux frappadingos qui ont bravé la tempête de neige (aka les quelques flocons parisiens) pour les applaudir. À chacun, rendez-vous le 8 avril, 17 h, pour le concert héroïque de l’organiste belge de l’année – je sais pas pourquoi, Komm, Bach! est obsédé par les organistes belges : l’an passé, on accueillait la pépite Jean-Luc Thellin ; cette année, ce sera cet escogriffe de François-Xavier Grandjean pour un programme pyrotechnique allant de Bach à la musique contemporaine, en passant par Franck et Gigout, toujours précieux pour l’interprète virtuose qui souhaite se dégourdir les saucisses. Fais-tu pas ton maudit nigaud de niaiseux, rates-tu pas ça, malheureux !

L’organiste Dominique Aubert par Rozenn Douerin

C’était un concert improbable à l’aune des bienséances compassées : orgue et flûte de Pan autour de classiques de la musique ancienne.
C’était aussi un pari audacieux, fomenté notamment par Philippe Emmanuel Haas, venu spécialement de Suisse pour souffler dans ses tuyaux, et soutenu par Dominique Aubert à l’accent du Sud aussi solide que ses vingt doigts, fins dans l’accompagnement, sûrs dans le diptyque du Bach au programme ce soir-là.
Un concert construit, maîtrisé et réjouissant, à l’image de deux artistes… et de l’assistante de l’organiste. Joyeux de partager cela avec un public trié par lui-même sur le volet. Merci à lui et à eux.

Philippe Emmanuel Haas par Rozenn Douerin

Le ténor 3, en clef de sol, au-dessus, chante un fa et dit : « Fa. »
Le basse 2, en clef de fa, tout en bas, chante un fa et dit : « Fa. »
Comme de par hasard, le compositeur essaye de piéger le basse 1, en lui faisant chanter un si tout en disant : « Fa. » Comme de par hasard, le basse 1, c’est moi. De par haasard, donc, ou complot scientifique ?

Le week-end magique de Saint-André de l’Europe s’ouvre ce samedi, à 20 h, avec un incroyable concert orgue et flûte de Pan ; et il s’achève ce dimanche, avec un concert qui commencera à 17 h pétouillantes. Au programme, un chœur formé par les meilleurs choristes titulaires de l’Opéra national de Paris et quelques-uns de leurs estimés collègues, le tout piochant dans les plus brillants gosiers du monde, entre Chine, États-Unis, Espagne, forcément Italie et même, pour la couleur locale, France. Sur leur set-list, des motets magnifiques qui vont de Bach (né en 1685) à Piotr Janczak (né en 1972). À l’orgue, un jeune continuiste formé par les meilleurs rganisss italiens et, côté secouage des saucisses, par un certain Christophe Rousset (Noëlle Spieth vient de le prendre en mains au CRR de la rue de Madrid, ça promet).
Du coup, on va pas se mentir : vous pouvez rater le concert du samedi qui s’annonce original et cultivé, ou ce concert qui s’annonce spectaculaire et poignant, hein. C’est l’inconvénient de la liberté. Parfois, ça pousse à faire des bêtises.  Mais comme ça pousse aussi, parfois, à venir aux concerts Komm, Bach!, ça nous va bien.

C’est samedi !

Ben voilà. L’heure approche, et non le rap roche, ça ne voudrait guère dire. Afin d’imploser le médiocre et le banal, Komm, Bach! vous invite à profiter d’un week-end magique, qui commence ce samedi 17 mars avec un concert orgue et flûte de Pan. Mais pas orgue et flûte de Pan genre bonnet et condor qui passe dans le métro. Non, orgue et flûte de Pan genre frac et Bach-Mozart-Petrali-entre-autres. Dominique Aubert tiendra les orgues, Philippe Emmanuel Haas soufflera ses tuyaux, Rozenn Douerin filmera le récital pour que vous en profitiez en direct sur grantécran, et vous, vous pourrez venir écouter et donc, voir, librement ce duo improbable. À samedi !

Avec Frédérique Épin, Emmanuelle Isenmann, sopranos ; Caroline Tarrit, alto ; Eloan, le percussionniste ténor ; et Olivier Fourcade, basse. Photo : Rozenn Douerin.

Si chanter, c’est fermer deux fois la gueule aux cons, alors chanter en chœur de la musique contemporaine dans l’un des départements les plus pauvres d’Île-de-France, c’est faire encore mieux. Surtout quand ça se pratique dans la bonne entente, le professionnalisme et l’enthousiasme.

Photo : Rozenn Douerin

Après, qui dit 93, dit forcément problèmes religieux. À titre personnel, je propose un gros culte du diapason beaucoup plus en contact avec le son. Mais bon, chacun peut faire ce qui lui chaut. Comme ne disait pas jadis un chiadiss : aussi loin que concerné je suis, j’m’en fous.

Tous les chanteurs pratiquent la religion du diapason, mais les cultes varient parfois. Photo : Rozenn Douerin.

Parfois, on regrette que chanter de la musique contemporaine n’implique pas d’être transporté  en limousine vers des contrées aux paysages enchanteurs. Mais c’est joyeux qu’un département croie encore que la musique de qualité, à défaut de sauver le monde, réunit les curieux et propose un partage un brin plus stimulant qu’une émission de la télé publique, pourtant infiniment plus coûteuse. Bref. Et puis marcher plus d’un kilomètre entre le métro et le lieu du concert, ça inspire pour le post du jour. Alors bon.


Parfois, pour la journée, je pars en vacances, ni de vie ni d’envie, dans un autre monde, une autre galaxie. Invité par un propriétaire de chevaux (et sa compagne propriétaire de cheveux), je découvre le monde des courses hippiques. Comme y a plein de nanimaux et des gens sympa, je kiffe ma race, comme on disait dans les années 1900. Bien sûr, le principal est d’encourager Ayguemorte…

Ayguemorte dans la meilleure position (jockey en casaque rose et grise) : l’attente du début de course

Après sa douche, sur laquelle il convient de jeter un voile de lumière pudique…


… on peut même discuter avec le crack, genre c’est normal de parler aux vedettes.


En l’absence des lads, tu peux même causer avec des concurrents logés non loin. Foufou.


Puis, à l’écurie, quand tu raccompagnes le monstre, tu rencontres ses frères d’entraînement…


… ou juste des voisins punk…


… ainsi que d’autres frères plus ou moins hippyques…


(Si, il est typique, ce frère : il vole absolument.)


Bref, plus la journée avançait, plus les chevaux prenaient des formes inattendues.


J’m’en fous, comme les humains, j’aime bien parler avec les chevaux de n’importe quelle race, sauf que je préfère parler aux chevaux qu’aux humains, bref. À un moment, gorgé d’amitiés et de rencontres, tu retrouves le ciel…


… et la vraie vie…


… mais, quand t’as vu des chevaux de toute race, tu te dis que, pour le reste, on verra plus tard, et puis c’est joyeusement marre.


Après, tout ce que je peux dire pour ma défense, c’est que j’étais là en concert avec Soli-Tutti, pour chanter Rebeca Santiago Martinez, Petr Eben et Huihui Cheng. Et AUSSI pour, comme tous les membres du chœur, sans doute, photographier des reflets de vitraux avec un méchant smartphone, mais bon. Une église était pleine, contre entrée payante, pour entendre un concert de musique contemporaine ébloui par les solistes de l’orchestre Divertimento. Et ça, malpeste, ça fait chaud.

Bruno Beaufils de Guérigny par Rozenn Douerin

Et hop, encore un concert ambitieux, original et sur-mesure concocté avec grâce et audace par Bruno Beaufils de Guérigny. Un récital de Carême autour de l’orgue mystique, feat. des pièces de bataille de Jehan Alain, APF Boëly et Johann Sebastian Bach, mais aussi des raretés siglées Jean Françaix ou Erik Satie, le tout interprété avec la sérénité d’un artiste moins soucieux de plaire ou d’impressionner que de jouer de la musique.

L’impeccable BBdG en pied ou presque par Rozenn Douerin

Un moment hors du temps offert aux foufous venus ouïr, grâces leur soient rendues, le concert Komm, Bach! de ce 10 mars. Merci à tous, et… à bientôt pour l’incroyable vikande qui s’annonce : orgue et flûte de Pan, puis orgue et chœur essentiellement issu des artistes de l’Opéra de Paris !

 


Ce vendredi, au théâtre L’Odéon – Jean-Roger Caussimon de Tremblay-en-France, a été créé
Tian Wen II de Huihui Cheng par le chœur Soli-Tutti (dans lequel je glisse quelques sons de basse 1), sous la direction de Denis Gautheyrie, avec l’orchestre Densités issu de l’ensemble Divertimento, feat. notamment les excellents Yves Bruchon, première clarinette, et Sandrine Roche, piano, sous la direction de Zahia Ziouani.  Juste avant, une partie des ensembles répétait les Řykadla de Leoš Janáček.
Les reconnaisseurs reconnaissent le régisseur, toujours attentif et serviable (si, un mec qui s’occupe du plateau puis qui tient la porte à une trentaine de clampins, c’est un mec attentif et serviable) à son bun, uniforme de la fonction à égalité avec le casque-micro pendant le feu de l’action. Quant à moi, j’ai vu la mort me faire couroucoucou dans les coulisses : la dernière fois que j’étais venu dans ce théâtre, c’était pas pour chanter de la musique hypercontemporaine, c’était pour applaudir comme spectateur fanatique les Jambons, formidable groupe mouvant marqué par la personnalité de l’excellentissime Philippe Chasseloup.
Si je devais bilaniser cette expérience, ce qui ne veut RIEN dire mais le dit BIEN, je proposerais cette formule : le temps passe ; les souvenirs de charcuterie, non. Bizarreries de la cognition humanoïde.

C’est le concert que les curieux et les fanas d’orgue attendent, avec un programme au titre intrigant (« l’orgue mystique »), des standards magnifiques du répertoire (le « Prélude, fugue et variation » de César Franck, les « Litanies » de Jehan Alain) et des curiosités signées Éric-Alfred-Leslie Satie ou Jean Françaix. Une heure de belle et grande musique, avec grantécrantrélibre, jouée par un concertiste habitué de Saint-André de l’Europe… mais aussi de grrrandes tribunes comme Saint-Germain-des-Prés.


À noter que, pour ceux qui baguenaudent dans le quartier quelques heures auparavant, Gauthier Fourcade prestationne tout près de l’église Saint-André de l’Europe, dans un p’tit théâtre gouleyant, à l’occasion d’un spectacle singulier, rigolo, fin et riginal dont nous dîmes jadis du très bien, ça nous arrive, ici. Aussi loin que concerné nous sommes, nous en conseillons donc vivement la fréquentation. Rens. ici.

Loïc d’Argut. Photo : Bertrand Ferrier.

Loïc d’Argut (Argut étant une petite commune de la Haute-Garonne) est un artiste en développement. C’est comme tel qu’il faut envisager son spectacle Premier volume (une heure de comique-qui-chante-avec-sa-guitare) et non à l’aune de pairs déjà méchamment installés dans le métier, tel Redouane Harjane. Aller voir Loïc d’Agut, c’est donc imaginer un potentiel plutôt que de jauger un résultat.
Dès lors, toute critique signale moins un défaut supposé qu’une piste que l’artiste s’apprête sans doute à creuser, à mesure que se déroulera sa carrière. Des exemples ? Donnons-en six.
Un, son personnage, peut-être peu défini en l’état, se nourrira au fur de l’expérience, même si l’on apprécie la tentative d’associer stand-up (saynètes pseudo autobiographiques) et petits bouts de sketchs.
Deux, les punchlines, encore sporadiques, vont s’affiner et se multiplier.
Trois, Loïc atténuera sa modestie qui le bride encore, nous semble-t-il, sur deux plans : il n’ose pas développer ses idées les plus prometteuses car les plus singulières, et il paraît s’obliger à délayer des tunnels sur des sujets convenus (du type : « Je respecte la religion mais j’ose critiquer que les cathos alors je vais critiquer les cathos avec des piques pas forcément injustes mais éculées donc pas toujours drôles »).
Quatre, ses audaces vont probablement s’audacifier, en transformant la provocation en ironie et le non-conventionnel en inattendu distancié : tenter de choquer en contant fleurette à la mort ou en se gaussant des victimes de criminels, éternel petit Grégory compris, ne suffit pas à se rapprocher de l’insolence d’un Desproges, référence revendiquée au début.
Cinq, détail qui a son importance, les retours d’expérience lui conseilleront très vite de changer de costume s’il veut continuer à lever les bras sans que le public profite de ses auréoles ensueurées.
Six, la mise en scène de Coralie Lascoux va se déniaiser : pour le moment, on a du mal à comprendre la maladresse qui consiste à mettre l’artiste sur scène pendant que les gens s’installent ou passent devant lui pour aller pisser en arrière-scène. Plus encore, on eût aimé que la conseillère scénique de Loïc poussât plus loin les bonnes idées, comme celle de boire une gorgée de Mort subite sur scène en parlant de la mort : il y aurait beaucoup plus à faire autour de ce running-gag (accumuler les bouteilles au lieu de les cacher, alléger ou varier la revendication du sponsor, par ex.), quitte à remotiver l’idée simplissime d’Elisabeth Buffet entrant sur scène et commençant par boire vraiment, elle, une bouteille de bière, bordel.


Pour le moment, on apprécie la méritoire prise de risque de Loïc d’Argut. Après s’être souvent produit sur de petites scènes comme chanteur, il tente à présent de chanter par la bande (qui n’est pas qu’un terme porno – thème cher au zozo), en se glissant dans la programmation du théâtre Le Bout, désormais spécialisé dans les one-man-show. Certes, cela change la vision des chansons qui, malgré l’enthousiasme du clan d’Argut, ne paraissent pas assez drôles pour remplir la promesse de rigolade pas bête faite aux spectateurs – parce qu’elles ne sont pas préconçues, pour la plupart, pour être uniquement drôles. Quelques ratures joyeuses – trou, si l’on peut dire sans avoir l’air con, redites d’amorces, jointures trop visibles – rappellent le plaisir de voir un artiste en live : plutôt qu’un DVD patché, nous avons affaire à un être vivant, certain du message qu’il veut communiquer mais potentiellement fragile. Ainsi, on est convaincu que l’artiste en développement, qui se sort souvent fort bien des aléas du direct, transposera bientôt ses chansons un peu plus haut, notamment la première qui, malgré la confiance de l’hurluberlu dans sa voix grave, semblait trop basse et était, du coup, peu audible.
De même, l’artiste en développement saura créer ses propres gimmicks, auxquels il travaille (« une chanson pour vous-même de moi-même », avec un savoureux effet d’attente que j’aurais encore prolongé : c’est gros, mais ça marche très bien car c’est joliment troussé…), tout en continuant à reprendre des intertextes de vedettes : Florence Foresti et sa nounou gothique disparue (technique de l’horreur macabre réutilisée à propos de l’épouse ou presque, tuée de plusieurs façons) ; Franck Dubosc et son « mais tout ça c’était avant le drame, bien entendu » ; truc repris par moult comiques du « vous pouvez me parler, je suis pas un DVD », ici bien remotivé par « je suis pas une VHS ». Artiste en développement, on l’aura compris, Loïc va, à l’évidence, continuer à travailler son jeu de scène, notamment sur les transitions, sur la diction (sporadique impression d’un texte plus récité qu’interprété) et sur la gestion du public (ce soir-là, les piques, euphémisme, au premier rang, où se trouvaient maman et deux autres « vieilles », sont trop faciles et appuyées : quand on n’est pas du clan quasi-toulousain, ces quolibets, même s’ils sont pris en bonne part par la famille, sont, pour les étrangers, plus gênants qu’amusants).
En résumé, il est joyeux de voir quelqu’un qui a partagé une scène de chansonniers avec soi remplir le petit mais chaleureux théâtre Le Bout grâce à un vrai spectacle à lui-tout-seul, qui plus est le soir où le PSG, fidèle à sa tradition, se ridiculise – cette fois devant le ridicule pantin au double Z. Faut-il, si on n’y alla point, regretter de n’être point allé applaudir LDA ? Soyons clair : non si vous rêvez d’un show léché et conforme aux standards mous que déploient benoîtement la plupart des « nouveaux talents » de « Rire & chansons » ; oui si vous souhaitez découvrir un talent brut mais riche de possibles, perfectible mais volontaire, provocateur mais mesuré, chanteur mais comédien, bref un type à la sauce Goldman-Jones : il est, comme les pôles, solide et fragile à la fois… comme tout respectable artiste en développement.

Parfois, le « programme » d’un enterrement d’1h30 est très abondant. Parfois, il est plus impressionniste. Illustration du second cas.