Paris à l’air livre m’a envoyé, c’est quand même bien aimable, le cinquième tome du Journal d’un dégonflé, la série à succès et à films de Jeff Kinney. Voici donc un p’tit aperçu du volume, tiré d’emblée à 60 000 exemplaires en février (Livres Hebdo n°899, 2 mars 2012, p. 53), ça rigole pas.
Enfin, si, ça rigole, puisque La Vérité toute moche est un récit humoristique illustré, écrit sous forme de journal intime alla Georgia Nicolson version garçon. Il narre voire marre les affres de Greg qui, dans cet épisode, veut devenir modèle, échapper aux enseignements sur la puberté mais suivre des cours de sexe intitulés « éducation à la santé », ne pas assister au nouveau mariage de son oncle et éventuellement renouer avec son copain Robert (quoique, faut voir). La traduction de Nathalie Zimmermann est plutôt discrète, ce qui est présentement une qualité, malgré quelques anglicismes évitables (« ni rien de ce genre » ; le récurrent et agaçant « gosse » alors que « gamin », sporadiquement, semblerait plus approprié ; « je ne suis pas jaloux ni rien », etc.). Pour emporter l’enthousiasme, le résultat manque de scènes vraiment hilarantes et d’une vraie tension narrative (le coup du « vais-je renouer avec Robert, mon copain lourdaud » est un brin bâclé), mais on apprécie que soient enfin posées, dans un ouvrage pour la jeunesse des questions fondamentales, parmi lesquelles nous avons sélectionné les dix plus cruciales, voire curciales, comme souhaitait l’écrire mon clavier.

  • Avoir de l’acné quand on dort avec des peluches, sera-ce un oxymoron ?
  • Quel intérêt de savoir lire quand on met encore des couches ?
  • Lors des mariages, comment choisir les textes bibliques sinon pour rigoler quand le lecteur essayera de prononcer des prénoms débiles genre Ézéchiel ?
  • A-t-on le droit de tuer :
    • sa grand-mère si la conne colle tous les Lego en un bloc « pour qu’il n’y ait plus de petite brique qui traîne »,
    • son petit frère quand on s’aperçoit qu’il a léché toutes les chips saveur barbecue avant de les remettre dans le paquet, ou
    • la bonne quand on retrouve une de ses chaussettes dans son lit (son lit à pas-la-bonne, hein, sinon ça n’a pas d’sens) ?
  • Comment sanctionner un adulte qui confond une photo de coude avec une photo de cul ?
  • Doit-on se suicider si on n’est pas choisi au casting de « Coup de pêche, la glace qui donne la pêche » ?
  • Péter avec un tuba déclenche-t-il automatiquement la clim ?
  • Si on protège un oeuf comme s’il était son enfant et que la prof jette le wanna-be poussin, estimera-t-on (laveur) que cette salope a pratiqué un avortement ?
  • (Petit) peut-on ne pas s’essuyer avec des lingettes antibactériennes (ou un rideau) après qu’un oncle ou une tante vous a fait un bisou, éventuellement sur la BOUCHE ?
  • Mettre un Post-it avec son prénom sur le meuble d’une aïeule, est-ce une marque de propriété reconnue par le notaire quand il faut partager l’héritage ?

En fait, il n’y a que deux seules questions qui aient une réponse à peu près définitive. La première seule question, c’est : « Quelle est la capitale de la Russie dont le nom rime avec Noscou ? » (Réponse page 69.) L’autre seule question à réponse est : « Maman peut-elle reprendre ses études, quand il y a tant de ménage et de cuisine à faire ? » Et la réponse est : non. Même dans un livre humoristique, faut pas exagérer.

Il paraît que la salle Pleyel diffusera bientôt de la « musique du monde ». Spooky. En attendant cette connerie, je suis r’tourné dans cette salle le 24 octobre pour entendre l’Orchestre de Paris qui jouait Tchaï et Chos. Souvenirs.
Le show s’ouvrait par la Fantaisie pour piano et orchestre de Tchaïkovski, jamais jouée jusque-là par l’orchestre. Deux mouvements au programme (le second porte bien son nom de « Contrastes » : c’est le plus palpitant du lot) pour une demi-heure de musique portée par Viktoria Postnikova, dont le jeu n’a pas trop l’occasion de faire dans la subtilité car beaucoup de notes l’attendent. C’est une agréable mise en bouche, d’autant que la pianiste revient pour un petit bis tout en douceurs et nuances, dévoilant un pan de son savoir-faire qui nourrit l’envie de l’entendre dans des pièces où elle aurait peut-être plus l’occaz de s’exprimer.
La seconde partie du concert met la Quatrième symphonie de Chostakovitch sur le grill. Sous la direction du créateur occidental de l’oeuvre, Guennadi Rozhdestvensky (ne me félicitez pas, j’ai une antisèche), l’Orchestre déroule cette partition d’une heure en trois mouvements (25′, 8′, 25′), qui pose dès le premier bloc les bases de l’identité du compositeur, bien qu’il ait à peine trente ans à l’époque : unissons, petits blocs d’instruments qui se répondent, soli caractérisés. Le deuxième mouvement entretient le suspense. Le troisième ennuie (ben oui, on peut le dire, non ?). C’est trop long, trop pédagogique – nombreux soli qui permettent d’entendre la plupart des vedettes de l’orchestre, notamment le violoncelliste et le tromboniste, furieusement mis en valeur -, mais ça se termine sur un piano de plusieurs minutes magnifique. Du coup, on oublierait presque que c’était trop long tellement l’Orchestre réussit ce final.
La salle, comble, semble comblée, et, mis à part les grossiers gros cons qui se barrent dès la dernière note, prodigue des applaudissements foufous. As far as we are concerned, on reste mitigés, même s’il est toujours stimulant de se perdre dans les méandres d’une symphonie, peut-être bancale, dont on dira pour complaire aux fanatiques que l’ambition dépasse sans doute notre intelligence.

Si, en se chauffant au gaz, on contribue au réchauffement de la planète, peut-on en déduire que, à long terme, on fait des économies ?

En venant au Magique, pour le concert du 18 octobre, je relisais ma set-list, quand coup au coeur : impossible de me souvenir de quoi parlait l’une des chansons au programme. Alors, dans le métro qui m’amenait sur les lieux du drame, j’ai écrit une autre chanson à la place. La voici.

Fait ièch. Troisième version définitive (avant avis de l’éditeur) pour la préface du prochain gros projet, à paraître inch’Allah (et il a intérêt à le vouloir, ste zigue) en janvier 2013. Mouture censée être une fois de plus parfaite. On n’y est pas, coco. Mais bon, on avance…

Le seul bis qui serve aussi de test d’haleine ? Une exclu Bertrand Ferrier. Peut-être ce soir à 20 h lors du concert du Connétable (55, rue des Archives / 75003 / M° Rambuteau). Le chanter avec vous serait un plus positif, limite pomme-pet-deup, ne serait-ce que pour faire chier les connards qui promettent de faire grève pour retarder le moment où je ferai péter la salle pour cause d’excès de spectateurs.

Une vieille chanson sur la jontologie, cette médsine pour les psonnes âgées. Premier souvenir du concert propulsé au Magique le 18 octobre…

Si l’on soupçonne un excité d’avoir bu trop de café, est-il arrivé que l’on diagnostique à un mou une ingurgitation excessive de compote ?

L’Anniversaire du 28 octobre 1962, de Gil Ben Aych (l’école des loisirs, « Médium », 108 p., 7,5 € soit 0,07 € env. la p.) ? Ach, voilà un livre qui laisse perplexe. Ce n’est pas, en soi, un défaut, mais on aurait aimé en être, sur ce cas précis, franchement convaincu. (Voilà, c’est mon accroche pour ce livre. Elle est très perfectible, comme disait cette chère Malina Stachurska du temps qu’elle jaugeait mon travail, mais bon, c’est l’approche qui existe, reconnaissons-lui à tout le moins, j’adore cette expression qui donne envie de cogner quelqu’un, ce défaut ou cette qualité, c’est la moindres des causes.)
L’histoire : Gil quitte les Batignolles pour Champigny, où il a de nouveaux profs et de nouveaux kômôrôdes de klass. Il les décrit, mais on s’en fout car le coeur du sujet, c’est le week-end des 27 et 28 octobre 1962, marqué par le référendum gaulliste, la crise des missiles cubains… et le quatorzième anniversaire de l’auteur. Dans une chaude ambiance politique, imprégnée par le communisme virulent des uns et l’indifférence des autres, mais aussi une chaude ambiance religieuse, que nourrissent le judaïsme résolument casher des uns et l’ouverture au halouf des autres, l’auteur esquisse deux jours de tension, où égocentrisme annuel et mondialisme rouge cherchent, bon an mal an, un terrain d’entente.
Le bilan : forcément, chez un fils de pied-noir algérien (si) vivant aux Batignolles et dont une soeur s’est installée à Champigny, il y a un intérêt sinon communautaire du moins familial pour ce genre de témoignage. Pourtant, si ledit fils de pied noir n’oublie pas qu’il a aussi un cerveau et qu’il a passé des années, à tort ou à raison, à construire des critères de jugement argumentés, il doit bien admettre que le troisième livre de Gil Ben Aych publié à l’école des loisirs ne l’a pas entièrement séduit. Voici pourquoi.
En cause, en premier lieu, les artifices dont le maintien en l’état par l’éditeur vise, sans doute, à attester l’authenticité du témoignage, mais nous semble a contrario le desservir méchamment. Les doubles ou triples signes de ponctuation (« ?! », « !!!… », etc.) nous ont toujours paru traduire une faiblesse de l’expression – c’est donc aussi le cas ici. Le langage, le style, les astuces linguistiques de tout poil doivent pouvoir, à notre sens, éviter ces coups de Stabylo entre lourdeur et puérilité. De même, les notes de bas de page, intégrées au texte, qui sous-titrent sporadiquement le récit (« Lenny Escudero, célèbre chanteur d’origine portugaise »), nous désobligent aussi : ou le contexte permet de cerner le sens de cette référence, ou on s’en fout, c’est un petit bonus pour les connaisseurs et les curieux (pas d’ma faute ou presque, j’ai toujours détesté les donneurs de leçon qui exerçaient leur sacerdoce en dehors des cours ou équivalents).  Ces astuces peu astucieuses visant à paraphraser et surligner le sens, attestées même dans de très bons livres pour la jeunesse, sont ici si nombreuses qu’elles peuvent paraître saturer le récit et donner une impression d’amateurisme maquillé en signe de véracité, sur le thème : le témoignage n’a pas été écrit par un professionnel de la littérature pour la jeunesse, d’où ces dissonances… D’où, surtout, notre frustration.
Celle-ci est motivée par, en second lieu, une structure bancale, grevée par un long chapitre de quarante pages (les dix autres font donc en moyenne six pages chacun), truffant de commentaires dialogués le récit radiodiffusé de la journée de crise. Cette pénible leçon d’Histoire, même personnalisée de façon assez grossière (itals pour la radio, romain pour les commentaires, tuilage parfait entre les deux), donne l’impression que l’anniversaire du narrateur-autobiographe est un prétexte à un long panoramique didactique sur ce moment, au lieu d’être un réinvestissement personnalisé d’un événement international. Pour les gourmands, disons que c’est l’anti-Quand j’étais soldate de Valérie Zenatti, qui tendait à montrer comment être une jeune femme malgré les tensions israélo-palestiniennes et les joies de la vie militaire – faisant donc le choix du récit construit, nourri et enlevé contre le didactisme ou la plate série de notations d’époque. Cette impression peu favorable est renforcée par des listes descriptives (les profs, les élèves) dont il n’est fait aucun usage narratif. Leur intérêt est sans doute évident pour Gil Ben Aych, mais pour le lecteur, ce sont des pensums inutiles. Bien sûr, on aimerait dire qu’ils permettent de saisir, par petites touches, l’esprit d’une époque, mais on serait carrément des gros menteurs qui puent si on prétendait penser ça.
Le résultat des courses : les faiblesses patentes pointées supra sont d’autant plus agaçantes que le dernier tiers du livre est plutôt prenant. Les personnages de la boulangère et de son mari velu sont bien campés, on s’amuse à la dégustation de conserves interdites, on se réjouit de l’indifférence ironique de la mère, on apprécie l’ambiance assurée par les gens-qui-sont-malgré-tout-venus-à-l’anniversaire. Mais le mal est fait : faute d’un travail éditorial, même sciemment défaillant, qui aurait pu inciter Gil Ben Aych à alléger les répétitions sur l’onomastique, mieux construire son texte pour le gorger d’anecdotes croustillantes et significatives, bref, dépeindre de façon plus personnelle et moins ennuyeuse ce week-end spécial,  plus jouer sur les formulations comme il le fait parfois (« merde, pour une fois que j’avais quatorze ans », 45 ; « Où t’y as vu jouer ça, déjà ? », 54 ; « un anniversaire, ça te fait une année de plus à vivre en moins », 104 ; « si je me vois comme une figue, que serai-je dans une troisième vie ? », 107), bref, rédiger un fragment autobiographique plus personnel et plus prenant à la fois, on est déçu et, pensant au livre que l’on n’a pas lu, on peste à coups de « nom d’un petit bonhomme » (oui, comme le village gaulois) et autres saperlipopette.

Projet rétroactif : prendre le Titanic avec la ferme intention de s’y suicider par noyade.

Les apparences sont une arnaque, une fois de plus : sur la photo de Josée Novicz, il y a bien le comédien, romancier, livrettiste, metteur en scène, dramaturge, etc., Olivier Balazuc, un de ces potes qu’on a plutôt envie d’assassiner pour cause d’excès de talents-au-pluriel, mais, avec un p’tit effort, on devine aussi, sous l’oreiller, Leslie Bouchet, dont les tétons ne vont pas tarder à pointer hors du lit. Pour la bonne cause : depuis le 11 octobre et jusqu’au 26, le théâtre de la Commune, à Aubervilliers, accueille l’adaptation théâtrale de HHhH de Laurent Binet, signée Laurent Hatat. J’y suis allé le dimanche 14 en matinée, et voici ce que j’ai vu.
L’histoire : un écrivain compte raconter l’assassinat de Reinhard Heydrich à Prague, en 1942. Sauf que, paralysé par son souci d’exactitude, il n’avance pas, bien que sa marotte détruise son couple (première partie). Jusqu’au jour où il se lance (seconde partie) et accepte les béances de l’Histoire pour narrer, enfin, une grave histoire de parachutistes, jeune fiancée, crypte, Sten merdique, crin de cheval, salopard et trahison, le tout dans un seul souffle – le sien.
L’avis : l’adaptation de Laurent Hatat repose sur l’opposition entre un dialogue soliloqué (l’écrivain parle avec sa compagne, mais tient de moins en moins compte de ses interventions) et un soliloque schizophrène (l’écrivain raconte l’Histoire mais aussi sa difficulté à la raconter, son impossibilité à tout dire, ses silences obligés).
Ainsi donc, dans la première partie, le narrateur évoque son roman, l’Histoire, la réécriture mémorielle. De la sorte, il cherche à discerner ce qui est bien, intéressant, acceptable, etc. Pendant ce temps, sa compagne, après avoir joué le jeu, parfois au sens propre, lui signale qu’elle en a un peu ras la casquette et l’accuse de se laisser fasciner par le nazisme sous prétexte d’intérêt historique. Le couple tourne dans le lit, accompagné d’extraits de films que le narrateur commente, de projections du texte ou de sources qui tantôt défilent, tantôt s’ouvrent à la manière de notes de bas de page – pop-up, etc., jusqu’à ce que l’écrivain soit, à l’évidence, au bord d’une manière de folie, entendue comme emmurement ou déconnexion, ce que manifeste la désertion bien compréhensible de sa compagne. C’est là qu’on croit toucher le coeur d’un projet dramatique palpitant, en tout cas qui nous fait palpiter : il s’agirait de faire sentir la folie de l’art, l’invasion de l’écriture sur la vie, le retournement de la proie – le narrateur songeait-il écrire l’Histoire ? voilà que, en l’obnubilant, c’est elle qui écrit la vie de l’écrivain.
Or, la mise en scène n’est pas à la hauteur de l’enjeu. Demander à un acteur de jouer la folie en l’extériorisant (déstructuration du décor en forme de lit, bonds et jets de manuscrit) peut paraître vain à bon droit, tant l’effet Stabylo (tu as vu, spectateur, ce que je veux te faire comprendre ?) a quelque chose de lourdaud, voire d’insultant pour mes p’tites cellules grises. Olivier Balazuc tente, avec une abnégation stupéfiante, de le compenser. Comme pour signifier que le fou n’est pas que le vociférateur ou le proférateur pusillanime – je suis pas sûr que « pusillanime » s’applique ici, tant pis, je laisse car ça crache – mais est aussi celui qui interroge et s’interroge juste un peu trop, comme pour pointer que l’artiste en danger de démence est parfois celui qui repousse les limites de la norme en croyant qu’il saura s’arrêter à temps, partant maîtriser cette ivresse, Olivier Balazuc, donc, décline une palette impressionnante d’attitudes, de registres vocaux, de rythmes, de jeux avec le silence brefissime, d’expressions faciales, qui captent le spectateur et alimentent son attention. Pas entièrement suffisant, à notre goût, pour compenser les faiblesses de l’adaptation de Laurent Hatat (personnage fantoche interprété par Leslie Bouchet, début de la pièce joué entièrement nu par Olivier Balazuc – on l’a souvent vu postérieur dénudé, mais était-ce vraiment symbolique de lui demander d’exposer ses couilles ? – et presque entièrement nue par sa partenaire, musique clichetonnante…).
D’autant que trop court est le moment où l’on croit voir advenir un enjeu, un projet susceptibles de nous captiver. En effet, la seconde partie, après que l’acteur a tiré le rideau sur ce qu’il reste de son lit, est entièrement constituée d’un monologue de, quoi ? disons d’une vingtaine de minutes ininterrompue, qui réalise le débat entendu précédemment. La promesse de raconter l’assassinat est enfin mise à exécution, ha ha, avec une répartition des rôles plus qu’attendue – héroïques Résistants, connards et cons de nazis. Que cela corresponde à une réalité historique importe peu ; j’étais violemment déçu de me retrouver devant un récit, certes bien mené, mais dont l’absence d’originalité littéraire remet en cause l’intérêt des débats littéraires et historiographiques ! L’adaptateur a-t-il voulu jouer sur la dimension déceptive du résultat (en clair : tout ça pour ça, toutes ces réflexions pour un résultat si convenu) ? Cette hypothèse n’est pas tout à fait convaincante, car la happy end (retour de la compagne en imper) plaide plutôt pour un éloge d’une normalité retrouvée, ce qui est, dans la vie, rassurant, mais, en littérature, moins déceptif que décevant. Et pourtant, en direct, on ne peut que constater la virtuosité de l’acteur. Explosent sur scène le talent, le métier et l’art de conteur d’Olivier Balazuc, sa capacité à rapter la salle d’un regard, d’une intonation, d’un débit affolant (dans sa rapidité ou ses brusques brisures), d’un geste ou d’une immobilité, et d’une diction toujours parfaitement intelligible quoique jamais surfaite (on est aussi loin de la préciosité alla Comédie-Française que du marmonnement pseudo-profond d’une impatientante Jeanne Balibar). Cette prestation, sinon diabolique du moins surhumaine, ne peut que sonner l’esprit critique du spectateur, puis emporter son adhésion momentanément, et son admiration définitivement.
Le résultat des courses : ben oui, avouons-le, pendant le morceau de bravoure final, réellement exceptionnel – pas tant par sa longueur, même si bon, déjà, que par l’intensité du jeu d’Olivier Balazuc -, on est enlevé par l’évidence de cette interprétation, donc presque séduit par ce qui se dit, à la façon régressive de « raconte-moi une histoire, encore, encore, encore ». Mais, à l’arrivée, le soufflé retombe : l’acteur est éblouissant, c’est sûr, gravé, incontestable ; reste qu’il joue une adaptation peu épicée, malgré le sujet touchy, où l’essentiel de ce qui nous paraissait le plus alléchant est occulté. Vu le zozo qui joue ce texte, c’est quand même un chouïa dommage !

Principe du Rubik’s Cube appliqué : si tous les gens garés loin de leur destination changeaient de place avec les gens garés loin de leur-destination-à-eux, mais proches de la destination des gens-du-début-de-la-phrase, ben, ce serait plus logique, non ?

Tiens, une nouvelle chanson, extraite du concert du 9 octobre au Connétable ! L’occasion de nous souhaiter une joyeuse vie réelle à nous tous.
Et sinon, n’oubliez pas  : concert aujourd’hui au Magique (42, rue de Gergovie / 75014 / Métro : Pernety). Le fan-club permanent étant indisponible ce soir, j’ai absolument besoin que vous veniez et que vous rameutiez du people. Entrée libre, quart de queue, cave insonorisée, la grande classe pour les curieux. D’avance, merci les gens !

Le contexte : Robert Charlebois a traversé cinquante ans de carrière. C’est le chanteur québécois par excellence, tantôt à texte, tantôt rock, tantôt psychédélique. Il revendique d’avoir usé à peu près de toutes les drogues, même légales, ce qui l’a détruit, construit, instruit. Dix ans après son retour en France (2003), à l’occasion d’un concert bouleversant à l’Européen qui le relançait dans l’Hexagone, il re-revient au même endroit. J’ai acheté ma place début mai – inutile de dire que j’y étais ben à l’avance, avec un peu les choukoutounses : trop vieux ? trop identique ? Le verdict est ci-d’sous, même si le titre de la note, voire la note du titre, donne une idée du résultat.
Le spectacle : le tour de chant – attention, kind of spoiler – s’ouvre par deux hits au piano, avec une surprise : l’artiste, réputé pour sa nullité pianistique, s’est drôlement amélioré. Son niveau est désormais très bon ! De même, la voix monte toujours sans souci sur Québec Air à la recherche de Sophie. D’ailleurs, le chanteur n’est pas près de revenir définitivement à Montréal, même pour se marier avec l’hiver : après une semaine complète à l’Européen, il reviendra remplir le Trianon le 23 mars.
En ce soir de première, bien que le zozo frisé admette n’avoir pas rechanté depuis un mois et demi, le concert vaut déjà la chandelle. Marqué par une invasion de guitares de toutes sortes, entre ambiances intimistes et folie rockeuse, la set-list pivote raretés, quelques nouveautés (la plus potable, pardon Réjean Ducharme, étant sans doute « Je chante, donc je suis », signée par l’Académicien Jean-Loup Dabadie, présent), et un gros lot, et non un grelot, ça n’aurait pas de sens, de classiques. Surtout, excellente nouvelle, il s’organise autour de pôles classés par genre (les latinos, même si Dolores est, et c’est une bonne idée, séparée de Concepción ; les rocks ; les blues ; les folks, etc.), avec de bons arrangements rythmiques – dommage que le choeur des musiciens ne soit pas plus utilisé, il sonne bien ! Grâce à ce cocktail vitaminé, comme en 2003 mais avec une aisance retrouvée qui enlève en émotion ce qu’elle ajoute en plaisir immédiat, Robert Charlebois mélange avec art ses propres ingrédients, et c’est bon.
Comme en 2003 aussi, les chansons dynamiques envoient du son, avec l’accompagnement de deux guitaristes-bassistes (dont « le plus fringant des Cowboy Fringants ») et un très bon batteur. C’est un peu trop fort pour l’Européen (grosse caisse abusive sur les premières chansons), mais cela respecte le sound code – comme il existe des dress codes – des chansons énergiques et énergisantes. Robert Charle fait bois, oh, ça va, de tous les clichés, ironise sur ses différentes périodes musicales mais joue tout ce qu’il a choisir d’interpréter avec la même conviction, le même premier degré nécessaire, et un dynamisme spectaculaire. Les textes sont sus (quelques erreurs visibles et assumées sont là parce que c’est du live, merde !), le métier est patent, les accompagnateurs n’en font pas trop : l’artiste pousse la liberté jusqu’à faire une fin en decrescendo, avec chansons intimistes – alors qu’il aurait pu clore sur l’hyperpêchu et formidablement con « C’est pas physique, c’est électrique », « hommage à EDF », plaisante-t-il.
Le résultat des courses : c’est vrai, contrairement à la reine Diane Dufresne, le tsar Robaert Charlebohé n’écrit plus de chansons déjantées ou bouleversantes. Mais, partant de cette évidence, le Québécois  en insère juste  ce qu’il faut pour ne pas être qu’un musée vivant ; pour le reste, il se fonde sur un répertoire richissime qui vivifie un art de la chanson protéiforme et, dans chaque genre convoqué, merveilleusement maîtrisé. Chanteur pas ordinaire qui veut de l’amour au point de montrer le ventre plat qui signe sa sveltesse retrouvée (« J’veux d’l’amour » ouvrait le précédent concert européen, elle conclut le tour de chant 2012), Robert Charlebois n’éblouit pas malgré ses cinquante ans de carrière, il éblouit tout court. Bref, c’était pomme-pet-deup d’assister à la nouvelle prestation de ce talent.
Ah, et sinon, en première partie se produisait une pitoyable jeune femme dont on préfère oublier, car elle a l’air sincère et sympathique, qu’elle s’appelle Ingrid Saint-Pierre. Rien n’est bon : la chanson drôle n’est pas drôle, les chansons chougnantes sont juste chougnantes, pas émouvantes faute de talent musical, poétique ou scénique. La pauvre et chanceuse fille rend donc, malgré elle, furieux quand on pense aux talentueux chanteurs québécois (ou même juste connement français) que l’on aurait eu tant de jubilation à découvrir…


Les apparences : une pure arnaque, c’est connu. Sur cette photo de Josée Novicz, on voit, deux heures et demie plus tard, l’arrière-scène désertée par le choeur de mâles depuis la fin du premier acte. En fait, la salle Pleyel était pleine et bien tassée, et jusqu’au bout encore, pour assister aux quatre heures du Tristan und Isolde de Richard Wagner, avec la promesse d’entendre Nina Stemme en supervedette. Moi, j’y étais, et sans vouloir me vanter, quoi que, j’avais bien raison.
L’histoire : trois actes d’1h20 chacun. Premier acte, Tristan ramène Isolde vers le roi Marc. Elle est folle de lui, même s’il a un tact discutable (il lui a fait parvenir la tête de Morold, son futur époux, puis s’est fait soigner par la belle sous le pseudonyme résolument pourri de Tantris). Elle veut le punir en partageant avec lui un philtre de mort. Brangäne, sa suivante, lui file plutôt un philtre de love éternel, hyper efficace. Deuxième acte, Tristan couche avec Isolde. Ils se font surprendre grâce à la traîtrise de Melot. Le roi est dégoûté parce qu’il avait grave confiance en Tristan, lequel provoque Melot et se fait démonter la chetron. Troisième acte, Tristan, sur ses terres, est toujours vivant. Alertée par Kurwenal, fidèle second de son chéri, Isolde débarque pour le voir mourir. Elle meurt aussi en apprenant que son époux débaroule. Pas de pot, il venait les unir après que Brangäne a avoué que tout était de la faute de la magie. Trop tard, choupette.
L’interprétation : superbe version de concert. L’orchestre philharmonique de Radio France (superbe alto solo), attentif sinon toujours parfaitement synchro (comment cela pourrait-il être ?), est bien emmené par Mikko Franck, jeune poussah précis et très concentro-stressé sur sa chaise pivotante. Le plateau vocal est somptueux à des titres divers. Nina Stemme, la vedette de la soirée, se balade. Après un peu de tension, semble-t-il, en début de session (concentration sur la partition), elle se libère peu à peu et assure parfaitement où l’attend le public (intentions, aigus, sautes de tessiture, constance). C’est joliment envoyé. Christian Franz, Tristan, est visiblement malade (toux, cachets), bien qu’il ait eu l’étonnant courage de ne pas le faire signaler en début de concert ; pourtant, il est le seul à chanter par coeur, et il compense sa faiblesse relative du soir par un jeu et une interprétation (brefs phonèmes du troisième acte, profitant de la mourance – ou de l’agonie, faut voir – de Tristan) touchants, voire tout chants. La voix n’est pas la plus belle du monde dans les nombreux aigus, mais quel courage ! quelle présence scénique, servît-elle à compenser les faiblesses du moment ! J’en redemande, en état 100% fonctionnel la prochaine fois. C’est d’autant plus fort que, visiblement, il manque des répétitions pour les deux vedettes : leur très long duo qui ouvre le deuxième acte est imprécis, Mikko Franck étant obligé d’arrêter Nina Stemme sur le point de partir, et de contrôler Christian Franz à plusieurs reprises (on verra le chef après le concert en train de tirer violemment sur sa clope, signe sans doute que ce fut chaud). Mais, si la lettre de la partition est souvent en danger, son esprit est, autant que je puisse en juger, magnifiquement rendu : émotion, extrêmes, tensions, ça rigole pas.
Parmi les autres solistes, on apprécie la superbe voix d’alto de Sarah Connolly en Brangäne, et celle de baryton de Detlef Roth (sosie de Christopher Paolini, lunettes comprises) en Kurwenal. C’est beau, c’est propre, c’est tonique de bout en bout – on fait plus qu’apprécier, en fait, on admire. Peter Rose est une basse profonde digne de Marc, et Melot, qui n’a que deux interventions, est émouvant car la main gauche tremblante de Richard Berkeley-Steele surprend : comment un chanteur de cette trempe peut-il avoir peur de presque rien (au point de chanter sa seconde intervention par coeur, main calmée) ? C’est émouvant, et la proximité avec la réalité des chanteurs, moins maquillée que sur les scènes opératiques, fait aussi le charme des grandes versions de concert.
Le résultat des courses : superbe. Si, à l’heure du format 52 minutes, passer quatre heures de musique opératique et wagnérienne, avec deux entractes de vingt minutes, ça fait beaucoup, voire c’est hyper snob alors que la crise, l’euro défaillant et la défaite de l’équipe de France de foot, ben, cool. J’espère être re-hyper snob très bientôt parce que c’est drôlement bon comme ça.

Un roman qui commence par un clac (celui d’une claque) et finit par un smack, ne peut sans doute pas être tout à fait mauvais. Mais peut-il être bon, se demande-t-on en se lançant dans la lecture de Des yeux bleu trottoir d’Anaïs Sautier, tout frais sorti de l’école des loisirs, « Médium », pour 8,5€ les 180 p. soit, à une vache près, 5 centimes la page ? (Je sais, je sais, mais j’ai trouvé que ça, comme accroche, sur le coup. C’est débile, mais on n’a qu’à laisser à titre provisoirement définitif, ce qui est un titre fort honorable.)
L’histoire : quatre amours sont en jeu. Louis, dit Loulou, quinze ans, en croque pour Pauline, qui a la grâce d’être belle sans être jolie. Otto, son petit frère peut-être aussi surdoué que le grand, en croque pour Émilie, sa maîtresse de trente ans (mais sans beaucoup de nichons, apprend-on avec, car on sait être snob, mârde, un angliciste désappointement, tellement plus classe qu’une déception). Doris et Marc, leurs parents, sont en bout de course amoureuse. Et Marc en croque pour une petite nouvelle, dont on découvrira qu’elle s’appelle Émilie et n’est autre que l’Émilie d’Otto. Quand ses géniteurs se séparent, Louis, le narrateur (mais rassurons-nous, la titraille est rose pour attirer les lectrices), a donc trois missions : survivre au divorce ; draguer Pauline dans ses filets ; aider son frère Otto à surmonter la trahison paternelle. Y parviendra-t-il, poil au beau style ?
L’avis : voilà un petit roman plutôt sympathique. Propos, style et humour semblent délibérément imités d’un roman d’amour de Marie Desplechin, ce qui est loin d’être une insulte – même si, sur la longueur, la comparaison est, comment en aurait-il pu être autrement, cruelle pour Anaïs Sautier. Fondé sur le registre pseudo oralisé typique de l’école des loisirs, construit autour de chapitres de longueurs très variables, le récit fonctionne en s’appuyant surtout sur des trouvailles saugrenues, parmi lesquelles on pointera les propositions :

  • canines et câlines (« appeler un chien Câline, c’est téléphoné, alors qu’Odile, ça a du chien », 17),
  • musicales (« Otto est sûrement le dernier enfant de la galaxie à écouter des cassettes audio de Dalida », 22),
  • télécommunicationnelles (le père a un « naïfone », 12),
  • stratégiques (Louis est le seul mec au monde à séduire une nana en la traitant plus ou moins de « bâton merdeux », c’est testicouillu, 41),
  • chronologiques (pourquoi, se demande Otto, « quand on perd une heure en hiver, c’est jamais celle qui va de quinze à seize ? », 50),
  • digestives (la grosse copine qui bloquait Pauline ne réapparaît pas en janvier, « trop de chocolats pyrénéens, ça ne fait aucun doute », 65),
  • pédagogiques (« je me demande si les enseignants ne font pas un concours de médiocrité » pour se venger de leur vie de merde, par ex. en choisissant « le Molière le plus chiant, le plus convenu », 75),
  • immobilières (Otto s’étonne de l’appartement en U, « en forme de voyelle », 79 : quel dommage de pas pousser plus loin mémé dans les orties, en imaginant un appartement en consonne, type X, ça pourrait être rigolo),
  • mutilantes (mode d’emploi pour rapetisser une fille jugée « trop élancée pour un lutin », afin de lui « donner la main, ce serait le pied », à retrouver p. 83),
  • évaluatives (« c’est combien, ton problème, sur une courte échelle de un à dix ? », 105), voire
  • théologiques (« Dieu, Yahvé, Allah, Cantona m’envoient un signe », 177).

Dès lors, pourquoi ne pas s’enthousiasmer pour ce roman ? Tentative d’explication en trois points.
Premièrement, parce que l’exercice d’imitation paraît parfois un peu vain : comme contrainte par des modèles où l’humour gît volontiers dans les saillies, Anaïs Sautier reste toujours un peu trop sage à notre goût. Son imagination a, c’est quasi sûr, toute capacité à partir en brioche avec un sens de l’absurdité ironique très efficace ; dès lors, comment ne pas regretter de ne pas la voir pousser à son avantage ce talent si rare, dans la production pour la jeunesse, qui pourrait imprimer une marque sautiérique ?
Deuxièmement, parce que le récit lui-même semble patiner un chouïa, rendant lourdaud sur la durée l’humour léger qui teinte le texte : faute de compte à rebours, de défi, de rebondissement vraiment bondissant (oh la la, à la fin, alors que tout semble résolu, Otto disparaît, ouf, on le retrouve et on échange un premier baiser – Anaïs, merde, qu’est-ce que c’est que ce gâchis facile ?), de péripéties saisissantes (argh, ce « truc » du romancier pour la jeunesse qui, quand il ne sait pas quoi raconter, nous colle un spectacle à préparer – ici, la scène de Molière pour Louis + Pauline, et les shows de Doris-la-guitariste), de personnages secondaires prenants dont l’histoire, parallèle au récit principal, nous rapterait à jamais dans les rets de la romancière… Il m’a manqué un vrai projet narratif, avec son lot d’inattendu et d’embardées, voire de suspense, pour accrocher pleinement à cet opus, notamment dans la partie la plus marie-aude-muraillenne sur « comment, moi petit ado, je suis plus responsable que les adultes et j’essaye de gérer la situation même si je suis, aussi, un petit con comme tout le monde ».
Troisièmement, parce que, de la part d’un auteur attentif au langage (récurrente référence à l’agaçant « voilà », inventivitude verbale d’Otto, pistes de germanismes hélas trop timidement utilisées…), on ne peut que regretter de voir, au milieu des trouvailles, des astuces grossières d’excuse (« c’est nul, un vrai cliché », 13, exa-act, alors, pourquoi ne l’investis-tu pas, Anaïs ?), d’enrichissement sémantique très pédago et guère utiles (par ex. « vague à l’âme », 39 « garçonnière », 51 – même si l’ironie tente de désamorcer l’intégration de la définition dans le récit, etc.), des syntagmes figés oubliés dans le flot du récit (« je reconnaîtrais cette odeur entre mille », 83, par ex., pas à la hauteur du reste), des dialogues parfois patauds avec reprise de la phrase d’avant (par ex. « s’arracher », 44, « salut les mecs », 162…). Si on voulait chipoter sur la mise en page, ne serait-ce que pour faire chier, pour montrer qu’on a lu le livre ou juste parce qu’on fait c’qu’on veut avec ses ch’veux, on ajouterait que le foliotage en bas de la dernière page des chapitres est, quoique habituel chez cet éditeur, inutile et moche (alors qu’un point sur la dernière phrase, ça se fait, 137) ; mais on ne le fera point afin de n’être point confondu avec quelque pinailleur, cet adultérophile, ce qui n’est pas notre genre, Dieu au moins nous en est témoin.
Ou pas.
Le résultat des courses : hum, pour synthétiser tout c’la, comment dire ? Que, à l’évidence marquée par ses lectures médiumiques, Anaïs Sautier publie avec Des yeux bleu trottoir un premier roman qui pourrait bien annoncer de belles suites. Sous une condition : que son éditeur la pousse davantage à creuser sa veine (aïe) qu’à se conformer aux standards auxquels elle s’est nourrie. Cette première expérience la contraindra-t-elle à encore plus de normalitude, ou lui donnera-t-elle plus de liberté pour oeuvrer par la suite avec plus de foufouisme, d’ambition romanesque et de manipulation linguistique à la Juan Cocho ? Et c’est r’partir pour un diabolique suspense

C’est classe ou bien ? En plus, la trilogie est toujours accessible… via le bon de commande. Et attention, pour les premières commandes d’Ézoah, un exemplaire dédicacé par Maxime et moi-même-je peut être envoyé (dans la limite des quelques livres graffités par le Béthunois en chef…).

Ceux qui connaissent, en gros, En gros, le savent : ça paraît snob, ça ne l’est pas. Ce 10 octobre, je suis allé à la première de la reprise du Rake’s Progress d’Igor Stravinsky, à l’Opéra de Paris. Ben c’était bien. Plutôt très, même. Belle musique, belle mise en scène, beau plateau. Et maintenant, sachez-le, ce qui suit est une manière de délayage, et pas de déblayage, hein, de la présente introduction.
La musique, pour ceux qui ne connaissent pas, est une sorte de Mozart dynamisé par quelques dissonances bien amenées. Stravinski fait parfois peur, genre « musique de zoulou », comme on disait à son époque (enfin, peut-être pas à la sienne, mais vous captez l’idée), sauf que cette pièce-ci ne brusque pas les oreilles. Les fanatiques de la musique-où-il-faut-s’accrocher-pour-suivre en seront pour leurs frais : c’est harmoniquement riche, varié dans les types de musique et l’orchestration, prenant et réussi. Bien. Bon. Brrroumf.
L’histoire : Tom Rakewell, dont le titre promet, in a way, de suivre la progression, compte épouser la belle Anne Trulove sans pour autant prendre un job. Le père Trulove fait un peu plus qu’un peu la gueule ; c’est donc à ce moment que Nick Shadow, un étrange serviteur à l’aspect méphistophélique, j’adore ce mot, joue les spammeurs nigériens en promettant à Tom d’hériter de son oncle s’il vient avec lui pour régler quelques histoires de succession. Tom saute sur l’occase, fait un enfant (selon Olivier Py) à sa belle et part goûter aux charmes démoniaques des plaisirs organisés par un diable soucieux de trouver un peu de chair fraîche pour nourrir ses âmes damnées, affamées dans leur Enfer…
L’interprétation : après ce qui semble être quelques décalages inquiétants dans le lancement du premier air, l’orchestre joue avec conviction sous la direction de Jeffrey Tate. Le plateau vocal est au (haut) niveau de l’orchestre, même si on peut regretter que l’Opéra national ne donne pas plus sa chance aux chanteurs français. En tout cas, moi, je le regrette. Donc on peut regretter. Bref. Sur scène, la voix de plus en plus sûre au fil des airs d’Ekaterina Siurina (Anne Trulove, belle composition scénique) s’impose par son aisance et sa constance, même si, parfois, son anglais m’a paru garder une touche d’exotisme ; Charles Castronovo commence lui aussi piano et semble trouver son Tom Rakewell au cours de l’oeuvre – ce qui n’est pas absurde au vu du récit ; Gidon Saks (le diabolique Nick Shadow, en photo ci-d’sus, volée à l’Opéra de Paris) en fait des caisses comme peut l’exiger son rôle – une autre voix n’était-elle pas envisageable au moment du postlude qui conclut l’opéra ? me demandé-je cependant ; Scott Wilde a une belle voix, quoique un peu légère dans les notes les plus basses, mais, si j’ai bien entendu, bien entendu, son vibrato trop lâche par moments risque de ne pas agacer que les gros prétentieux dans mon genre ; enfin, Jane Henschel, en Baba The Turk (une supermoche que Nick fait épouser à Tom pour lui prouver qu’il n’est l’esclave ni de son désir ni de son destin), est répugnante à souhait car vocalement et scéniquement bien à l’aise.
La mise en scène d’Olivier Py, plutôt sage, affiche, avec le décor de Pierre-André Weitz, la marque de fabrique de la vedette : praticables amovibles ; multiples étages ; néons ; objets métonymiques, id est symbolisant un décor sciemment incomplet… Côté action, dès que possible, Pyisme oblige, la scène se peuple d’hommes nus ou en slip (majeure du costume de Tom), de filles en soutif ou seins nus, de couples hétéro et homo copulant de façon schématique ou plus crue, avec ou sans futal.  Le choeur, qui a une grande part dans l’oeuvre, semble de bonne composition pour cette quasi mise à nu très tactile. Pas question néanmoins, de réduire cette crudité joyeusement obscène à l’obsession Pyesque de toujours foutre des bonshommes à poil dans ses pièces, histoire d’appâter le bourgeois ou de le choquer, ce qui revient au même – en l’occurrence, l’opéra de Stravinsky peut s’y prêter, et l’aspect music-hall, même un peu lourdinguement souligné dans cette version, ne dissone pas de façon exagérée. Le résultat séduit, jusque dans ces excès qui mettent mal à l’aise (recours à un freak comme le nain, par ex.), avec quelques nuances : ainsi, le sens des anachronismes sporadiques n’est pas évident (pourquoi des appareils photos ?) ; le vide de la mise en scène qui accompagne le dernier quart d’heure permet, certes, d’éprouver le vide laissé par la folle punition infligée par le Nick niqué, mais sa créativité paraît évaporée (d’ailleurs, un inutile danseur noir à string, récurrent, essaye de la remplir vainement) au moment où la partition prend plaisir à traînasser un brin avant et après la bouleversante berceuse d’Anne ; etc.
Le résultat des courses : plaisante soirée ! Superbe musique, joyeusement classique-mais-pas-que ; livret clair, rehaussé des touches noires et ironiques qui font la patte de Wystan Hugh Auden ; mise en scène riche – une belle production à laquelle s’applique comme un autocollant l’expression de ce grand philosophe français déclarant « c’était bien, c’était chouette ». En prime, en ressortant du palais Garnier, les spectateurs pouvaient apprécier de ridicules illuminations célébrant une initiative médicale – double preuve, si besoin était qu’art pour tous et marketing ont encore des progrès sur la planche à pain or something, et que, à l’inverse, les agences de comm’ savent déjà, elles, piquer du blé pour faire, ce que l’on appelle, en termes techniques, de la mârde.

La première version disponible de « En gros » avait vocation à servir de bêtisier pour la saison 2011-2012. Voici une version, un brin plus écoutable, de cet éloge du travail et de l’écoute mutuelle. Ha, ha.

Projet : entendre, pour la première fois, un chanteur que l’on aime bien sur Rire et chansons, et entamer une vigoureuse dépression en s’apercevant que, in fine, on est un beauf comme un autre (la preuve, on est tombé sur Rire et chansons).


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Hé, les gens ! Aujourd’hui, c’est concert au Connétable, au 55 rue des Archives (75003, plan supra). Ce sera le premier spectacle depuis le lancement du site. Raison de sus pour souhaiter vous y croiser… Au programme : inédits, chansons récentes, chansons du répertoire et blagounettes. Entrée libre, ce qui veut dire que vous pouvez écouter sans bourse délier, et sortir en donnant quelques sesterces ou rien. Concert à 20 h pétantes. Durée : entre une heure et une heure un quart.
Pour les passéistes, petit cadeau en honneur de saint Thé, ou en odeur de sainteté, je sais jamais. Bref, voici un souvenir poétique de l’avant-dernier concert, bien qu’il évoque un sujet qui ne nous concerne absolument pas.

Arrêtons de déconner. Au moins cinq minutes. Bon, disons deux ou trois. Une, d’accord.
Sérieusement, les gens, on n’écrit pas pour le plaisir de caresser son clavier ou de contempler sa génialité profonde. Surtout pour la jeunesse. Non, la vérité, c’est qu’on publie des livres pour la jeunesse afin d’être invités, si possible, plutôt à Nice et Marseille fin septembre qu’à Besançon en plein hiver. Quoi que. Au moins, c’est typique, j’ai testé, et en fait c’était sympa. Sauf la remontée de la gare le soir dans la glacialité de l’immensité déserte, j’avoue. Mais bon, vous voyez l’idée.
En 1997, Sophie Chérer, elle, était invitée – et là, attention, on tape dans le top moumoute -, par des bibliothécaires de La Réunion. Sur place, elle découvre l’embryon d’une histoire captivante, et décide de faire partager sa révolte : pourquoi un enfant noir ne pourrait-il être considéré comme un grand savant, s’il a réussi ce qu’aucun grrrand biologiste ne savait faire ? Quinze ans plus tard paraît La Vraie Couleur de la vanille (l’école des loisirs, « médium », 210 p., 9 €), tout fraîchement arrivé en librairie.
L’histoire : Ferréol est gentil. Il lit des livres. Beaucoup. Il recueille Edmond, le fils nouveau-né d’une esclave noire qu’il n’a pas engrossée. Mais Ferréol est juste, il défend les Noirs, n’a pas peur de l’abolition de l’esclavage, n’aime pas les racistes, et a une vision moderniste de l’éducation (première partie). Il enseigne la biologie au fils de feue l’esclave, lors de longs développements sur l’acquis et Linné – on comprend mieux, à ces occasions, son goût pour les plantes fondé sur leur mutisme -, prétexte à une dénonciation des « mariages arrangés de la haute société de Bourbon » opposés aux « mariages d’amour » qui unissent les plantes. On apprend aussi, grâce à lui, c’est dire si on se passionne, l’origine de fuschia, qui se devrait dire fouxia (wouah ! ça trépide !) ; et on s’extasie avec ce guide sur l’intelligence d’Edmond, qu’il a pourtant formé avec l’aide des écrits pédagogiques de Jean-Jacques (deuxième partie).
Puis soudain, c’est le drame : inspiré par un viol, Edmond féconde la vanille, ce qui est un exploit. Ferréol refuse de le croire, se fâche, s’en veut, finit par se réconcilier avec lui et comprendre qu’Edmond a vraiment réussi cette merveille (troisième partie). Humain en dépit de sa bonté liminaire, Ferréol profite de la découverte d’Edmond, tente de s’accaparer cette avancée foudroyante sans en faire bénéficier l’inventeur – il aurait pu, pourtant, le récompenser en l’associant à sa publication, ou en l’affranchissant et en le rémunérant. Heureusement, auprès de lui, on veille pour montrer que ce n’est pas bien. Et l’abolition arrivant, Edmond devient Edmond Albius car, par sa découverte, il aurait mérité d’être blanc – albius en latin. Mais cela le sauvera-t-il, poil au pistil  (quatrième partie) ? Soudain, la chronologie s’emballe. Tous les personnages lèchent les fesses du plus puissant dignitaire de l’île. Même Ferréol s’y met. Edmond « prend femme », puis devient veuf au paragraphe suivant. Des chiffres de production montrent qu’il s’est fait méchamment enfler puisqu’il vit misérablement alors que les quantités de vanille explosent, boum. Néanmoins, quand Edmond meurt en rêvant de sa mère, il sait qu’il a sauvé l’île grâce à son coup de génie, donc que la vraie couleur de la vanille est noire comme sa gousse… et comme le héros (cinquième partie). Une brève annexe, écrite dans un petit corps – ça fait sérieux -, clôt le livre en offrant une manière de making of.
Le bilan : livre à message, La Vraie Couleur de la vanille peut agacer pour plusieurs raisons.
La première est sans doute le principe du livre à message consensuel : les colons sont tous des salopards sauf un, l’esclavage c’est pas beau, il faut respecter l’enfant dans l’unicité et la spécificité de son développement, et la lecture c’est super mais connaître la nature c’est bien aussi. Sans doute un message plus corrosif aurait-il davantage captivé que cette propagande en faveur d’une posture désormais seule à être admise.
La deuxième raison d’agacement est liée à la première : elle accompagne le développement d’un jugement rétrospectif. La distribution a posteriori de bons points historiques, compréhensible mais d’une facilité intellectuelle que l’on peut aussi juger guère digne, incite l’auteur à multiplier les archétypes à la fois favorables à sa démonstration et défavorables la dynamique romanesque (adieu surprise, émotion, attachements inattendus, etc.). Une telle façon de raconter l’Histoire en jaugeant le passé à l’aune de notre opinion contemporaine met mal à l’aise, tant elle stimule peu la réflexion. L’utilisation de formules figées (« si vous pensez à lui, Edmond ne sera pas mort en vain » – c’est quoi, pas mourir en vain, surtout pour le mec qui est mort ?) et de lourds signes de ponctuation d’insistance (récurrents « !? ») surlignent, entre autres stratégies, la leçon de choses qui nous est infligée. Cette « histoire vraie » (dit la quatrième, insiste la postface) se transforme en une pesante leçon qui vise à édifier les jeunes lecteurs, ce qui n’est pas mon premier critère de valeur littéraire, séduire les prescripteurs voire, pourquoi pas, susciter une nouvelle invitation. Pas de quoi faire vibrer le lecteur, quel que soit son âge.
La troisième raison d’agacement est donc liée à la deuxième : Sophie Chérer, qui sait être une styliste efficace et rusée, semble ici réduire sa plume à un marteau lourdingue cloutant les planches d’un cercueil de la pensée. Point d’ivresse de la nature, point d’émotions : ici, tout paraît cadenassé par la volonté de transmettre Le Message – de sorte que l’on ne ferme pas le livre  avec la conviction que cette stratégie pataude est la plus convaincante. Pour une belle scène onirique (la dernière du livre), combien de pensums didactiques ? Combien de passages visant à apprendre des choses au lecteur (donc à guigner lourdement vers le prescripteur) sans se soucier de capter son attention par le charme d’un roman ? Combien de chapitres guindés, empesés, convenus, dont on pourrait croire que le sérieux pédagogique vise à excuser les habiles sautes de style potentiellement littéraires (changement de focalisation, modification du temps et du rythme du récit…), comme si elles risquaient de détourner le lecteur du Message ? Non, j’vous rassure, j’ai pas compté « combien », mais je dirais, en gros : beaucoup.
Le résultat des courses : l’intérêt de La Vraie Couleur de la vanille, pour quiconque ne souhaite pas être réduit à la « dame du CDI » à moustache, est sans doute de découvrir ce que peut être un type très particulier et non moins répandu de livre pour la jeunesse : un produit pour prescripteurs scolaires, à stricte vocation morale et didactique. Dans cette catégorie, le nouveau texte de Sophie Chérer n’est certes pas le plus mal fichu, comme en témoigne le soin apporté à la construction d’un chapitrage cohérent, et le souci, fort louable, de distiller quelques bizarreries littéraires dans le sage flot d’un propos très cadré. Néanmoins, les lecteurs en quête d’une littérature pour la jeunesse qui soit dérangeante, émouvante ou délirante – au sens étymologique, tant chéri par Ferréol -, feront mieux de passer leur chemin.

Projet : habiter une HLM pourrie et chercher néanmoins son domicile dans une enquête sur les « cent plus belles demeures de France ». Au cas où.

Amis de la chanson intellectuelle, soyez les bienvenus. En souvenir du 26 septembre 2012 au Connétable, cette chanson est pour vous exclusivement… et aussi pour les autres, histoire de fêter les plus de 10 000 vidéos de moi-même-je vues sur Youtube. Merci aux curieux, big up aux fanatiques, et buvons un coup pour fêter ça, (c)hips !