Au nom de tous les interviouveurs préparant des projets de livre avec des personnalités, merci à toi, ô inventeur du dictaphone !

Quand tu reviens d’une exposition et que, après une belle marche dans Paris, tu découvres une fresque magnifique te donnant envie de te poser, afin de reprendre souffle et de la mieux contempler.


Après l’annulation de mon dernier concert de chansons, j’ai décidé d’écrire douze nouvelles chansons pour non-fêter ça. Donc des chansons différentes de mes ritournelles habituelles, ben parce que. C’est fait, j’ai mon petit paquet de douze. Façon première partie, j’en chanterai  35′ le 16 décembre, à 22 h fulminantes, au Petit Théâtre du Bonheur de Montmartre, avant qu’un certain Jean Dubois, qui connaît un peu les lieux, ne prenne ma suite, avec une cédille. Rien de plus compliqué !

Balthus, « La Vallée de l’Yonne ». Photo : Josée Novicz.

350 pièces de 3 zozos qui gravitaient plus ou moins dans un cercle proche : tel est, schématiquement, le fil rouge de l’exposition trois-en-un proposée par le musée d’Art de moderne de la Ville de Paris. Hormis lors de quelques passages zoomant sur un créateur, notamment la salle finale, le projet s’obstine à mélanger des compositions des trois artistes. Les thématiques prennent donc le pas sur la chronologie, ce qui est souvent stimulant pour confronter des visions (portraits d’amis, espace du songe…), même si les rapprochements sont parfois forcés (les « tableaux sur fond noir »). Dans l’ensemble, cette stratégie zoome sur les spécificités de chaque artiste par un effet de contraste plutôt convaincant. Au classicisme apparent d’un Derain, le plus ancien du lot, répond la juxtaposition de rigueur et de liberté qui singularise Balthus, tandis que Giacometti est celui dont l’art « décloisonné » a le spectre le plus large, en termes de style comme en termes de matériau artistique.

Giacometti, « Le Tombeau des Médicis ». Photo : Josée Novicz.

Si l’option thématique permet  un joli voyage dans des projets variés (portraits, réinvestissement de tableaux connus, travaux pour la scène ou l’illustration…), elle n’en gomme pas moins l’évolution des artistes, et ce lissage uniciste nuit forcément à la lisibilité des parcours personnels de chacun. La place et la logique des statues de Giacometti, par exemple, semblent peiner à trouver leur justification dans l’espace pictural éphémère concocté par la commissaire Jacqueline Munck. On n’en apprécie pas moins la variété des pièces proposées – tableaux aux multiples techniques, esquisses, dessins, réalisations en trois dimensions… – dont certains « tubes » de Balthus notamment. Dans le lot, on s’extasie, selon son goût, devant le premier portrait de la mère de Giacometti, perdue et raide dans son grand appartement, devant les enfants balthusiens ou la richesse des couleurs sombres de Derain ; et, quand le rapprochement entre artistes ou tableaux paraît un peu forcé, les multiples traitements des fondamentaux picturaux (perspective, lumière, effets de réel ou d’irréel – les pommes !, etc.) attirent le regard et contribuent à l’intérêt de la visite, par-delà la facticité ponctuelle du pari.

Derain, « Nature morte sur fond noir ». Photo : Josée Novicz.

En conclusion, en dépit d’un éclairage parfois inadapté aux tableaux sous verre, cette exposition finissante et moins courue que d’autres hits du moment a tous les arguments pour séduire les visiteurs : une problématisation assumée, des œuvres importantes et une diversité souvent captivante. Que diable pourrait réclamer le petit peuple moderne ?

Rue avec lieu de culte en banlieue parisienne. On est tout simplement, simplement, un jour d’octobre français en 2017.

Rachel Kolly d’Alba en concert. Photo : Rozenn Douerin.

Ils sont deux, ce qui est plutôt logique pour un duo : une rouge flamboyante, Rachel Kolly d’Alba, et un quasi sosie visagal d’Éric Judor, Christian Chamorel, pourtant moins là pour amuser la golerie que pour régaler la galerie, bref. Afin de les accompagner dans l’aventure de la musique, ils sont deux aussi : un Stradivarius 1732 et un piano à queue Blünther. Et, face à ces quatre-là, ce 24 octobre, elles sont deux. Deux sonates composées entre 1888 et 1893, l’une par Guillaume Lekeu, l’autre par Richard Strauss, sur un modèle similaire (trois mouvements d’environ 10′ pièce). Dans les deux sonates, les deux interprètes préviennent à deux reprises : c’est le deuxième mouvement qu’ils préfèrent. Au milieu d’une salle comme d’habitude bondée, nous étions venus à deux pour les applaudir tous deux, à l’occasion de la sortie de leur deuxième disque. Parlons donc d’eux.

La sonate de Guillaume Lekeu associe à une facture classique (arche tripartite, alternance vif – lent, dialogue violon accompagné – piano solo…) un goût certain pour la récurrence des motifs et leur irisation via des dentelles de modulations. À la virtuosité attendue quoique pas toujours extravertie du violon s’agrège l’exigence de la partie pianistique, qui recourt souvent à des stratégies très reconnaissables : riches accords posés dans les passages lents, utilisation de toute la tessiture du clavier quand l’accompagnement s’emballe, déploiement d’une kyrielle de doubles croches pour orchestrer l’émotion qui monte, cherchant un exutoire sonore qu’elle n’exprime que rarement dans les nuances forte. Signe de cette quête expressive, le deuxième mouvement, forcément lent, pourrait s’engoncer dans une suavité mielleuse de bon aloi, mais il porte en lui cette étrangeté instable offerte par l’originale mesure à 7/8. Répartie en général en 4+3, cette cellule ouvre et ferme le mouvement, attaquée çà et là par le 8/8, à son tour bousculé par d’autres métriques (3/8, 4/8, 8/8, 3/4…).
L’intérêt paradoxal de l’interprétation du soir est de quasi dissimuler ces irrégularités, écrêtant dans un même souffle les soubresauts portant ce flot d’idées. Choisir de mettre en avant la paix « maternelle », selon l’expression du pianiste, contre la raucité de ces contrepieds rythmiques exige une maîtrise tout à fait remarquable. Elle pose, aussi, la douceur de l’unicité comme sublimant in fine les à-coups émotifs. Fût-elle exprimée de manière un brin hermétique, je le concède, l’option est plus radicale qu’elle n’y paraît car, sur douze minutes, elle prend sciemment le risque d’égarer par moments un auditeur fatigué non par la musique mais par sa vie – on pense à Blandine Vernet qui, lucide, disait en substance : « Je peux passer une journée à travailler mes trilles, mais je sais que celui qui m’écoute a passé une rude journée et se prépare à prendre le métro dans une heure. » En dépit du brio intérieur de l’interprétation, l’apparente paix de la composition risque de lénifier sur son fauteuil le spectateur inattentif ou distrait, même si ça ne veut à peu près rien dire.
Cependant, elle permet de valoriser la grande secousse qui ouvre le troisième mouvement et se répercute tout au long des dix dernières minutes. En effet, explose alors un festival de tensions qu’expriment notamment la lutte entre les deux instruments avant leur réconciliation finale, les changements brusques de tempi entre « très vif » et « très modéré, et les évolutions des tonalités – le Si bémol comme retenu ouvre sur un Si plus éclatant, revient sur la tonalité inquiète du début et mute, enfin, vers un Sol solennel, solaire puis triomphal. Rachel Kolly d’Alba et Christian Chamorel sont ici à leur affaire et, si l’on eût souhaité sporadiquement une énergie plus soutenue et rageuse (cette « urgence » de Leonid Kogan que loue la violoniste dans le programme de salle), on apprécie et leurs doigts étincelants et leur vision à l’évidence réfléchie de l’œuvre.

Christian Chamorel en concert. Photo : Rozenn Douerin.

Plus immédiatement accessible et pétillante, la sonate de Richard Strauss part sur des bases fort riches, associant sens mélodique, lyrisme et variété du rôle du piano (soutien, rythmicien, dialoguiste, soliste pour faire transition…). Alors que le violon est mis à rude épreuve, tant dans les traits très, ha ha, rapides que dans la variété des climats à créer, le piano semble s’amuser des difficultés qui rendent sa partie fascinante. Dès lors, chacun semble se répartir les tâches : à Rachel Kolly d’Alba d’assurer la continuité de la ligne et la cohérence de l’ensemble, par-delà la construction du mouvement (retour du thème liminaire en clôture) ; à Christian Chamorel d’impulser l’énergie et de nourrir les variations d’atmosphère par son jeu. Alors que la violoniste ne démérite pas, le sens musical et l’art de l’accompagnement du pianiste éblouit, jusque dans sa façon de dompter le piano pour envelopper, porter ou défier le violon sans jamais, à ce stade du concert, risquer de l’étouffer dans les rets de sa puissance.
C’est dans ce contexte que surgit l’apaisé, que dis-je ? le chantant deuxième mouvement, marqué par le balancement doux associant ternaire et binaire. Le grondement sporadique des accords graves du piano, contrastant avec la sonorité ample que cherche le violon, semble souligner que le caractère « appassionnato » recèle toujours une part d’ombre ! Les interprètes esquivent ainsi avec talent le double piège : celui de gommer les tensions que le compositeur exprime par des contrastes de nuances et de caractères (très expressif, bien marqué, plus animé…) ; et celui de surjouer les à-coups au risque de fêler l’émotion de l’instant. Animé ou serein, il s’agit bien d’un même mouvement, d’un même geste que le duo évite astucieusement de décomposer, ce qui rend justice à la fois de l’art mélodique et de la science narrative du compositeur. De plus, cela colorie avec un contraste bienvenu les premières notes dramatiques du Finale.
Celui-ci exige beaucoup des interprètes, invités à tricoter des saucisses tout en modérant leurs transports (la nuance piano, voire pianissimo, contient les élans rageurs des instrumentistes). Au chant mélodieux du précédent mouvement se substituent l’énergie, le rythme, la syncope et l’itération de motifs transposés, décalés, comme irrités par le dialogue rugueux entre violon et piano, entrecoupé de phases plus amoureuses, plus posées ou sautillantes. Comme à leur habitude, les deux artistes restituent avec science la spécificité de ces dix dernières minutes, Rachel Kolly d’Alba osant même se laisser emporter par les accélérations, au risque de perdre en netteté, dans les cavalcades montantes, ce qu’elle gagne en folie – charme du live, assurément.

Rachel Kolly d’Alba et Christian Chamorel en concert. Photo : Rozenn Douerin.

Conscients de l’effort consenti et par eux-mêmes, et par le public, les concertistes choisissent de terminer avec deux p’tits bonbons : la « Valse viennoise » miniature de Fritz Kreisler et le « Rag-Gidon-Time » de Giya Kancheli, compositeur dont la facette souriante n’est pas la plus connue. Moins anecdotiques qu’ils n’y paraissent, ces deux bis synthétisent avec humour les deux principales qualités de ces deux interprètes – deux D, donc : dextérité et dialogue. Voyons si l’ensemble Quentin le Jeune, programmé le 21 novembre dans cette même série de concerts toujours aussi agréables grâce à l’organisation de François Segré et de l’institut Goethe, sera à la hauteur de ces défis.


Puisque certains bénévoles se réservent sottement Jodie, ma chouchoute, voici mon contre-chouchou : Sotchi. Il vient d’arriver après avoir été retrouvé dans la rue (pourquoi c’est jamais moi qui retrouve des nanimals errants ?). C’est un chien que gentil, rigolo et câlin puissance mille. On sent qu’il n’a pas vécu que du bonheur à la façon dont il se soumet à la moindre panique, mais c’est un p’tit bonheur sur pattes. J’espère que je ne le reverrai plus. Même s’il a un certain talent pour le cirque au point de m’avoir lancé un défi sur le thème : « Tu sais loucher ? Grand bien te fasse. Mais allonger ton nez visagal, t’es cap ? »


Je lui ai proposé de faire plutôt une vraie pose, face objectif. Le résultat, indubitablement, fut beaucoup trop proximal.


Donc j’enchaînai avec les belles histoires du jour.  D’abord celle de Husk, superbe manière de husky, encore foufou tant il est affectueux. Ce monsieur n’est plus à l’adoption. En attendant d’être castré, il rigole et attend son maître.


Mais c’est difficile de prendre des photos sérieuses avec des chiens qui, sans cesse, se gaussent de vous.


Et la dernière belle histoire, c’est l’avantage du samedi : une famille a adopté un p’tit bonhomme, actuellement prénommé Spring et bientôt rebaptisé Karl. La mère (à gauche), Emma la fistonne (qui tient la laisse) et Pierre le fiston (à droite) sont venus revoir leur futur bonhomme à eux. Ils ont déjà tout acheté pour le recevoir, mais il n’a pas encore pu être castré, alors il reste cantonné à Grammont. On a fait une belle balade même si, quand il a fallu que je ramène le monstre en box, c’était pas une rigolade. Encore quelques jours de patience, et bientôt, youpi.

Vichy – Le Parc des Sources, 1970 (détail). Photo : Josée Novicz.

Exposition vedette (plusieurs heures d’attente si tu n’as pas d’ami handicapé), la rétrospective David Hockney, qui se tient au Centre Georges-Pompidou pour encore quelques jours, propose de plonger dans le kaléidoscope produit par le peintre anglo-californien octogénaire.
Suivant une chrono-logique, elle présente donc, dans une première partie, des œuvres de jeunesse, presque sages mais déjà colorées, des portraits gravés tantôt réalistes tantôt libres, puis des œuvres rageusement abstraites, manières d’introduction à ce qui fit la renommée de la star : les paysages avec piscine et, souvent, cul de garçon nu (les textes officiels ne parlent pas d’homosexualité mais d’« hédonisme californien » et d’« ode à la liberté », ô euphémisme quand tu nous tiens, comme est heureuse notre barbichette, bref). Les tableaux semblent s’amuser des exigences de savoir-faire : sous des dehors brillants et chic, évoquant la maîtrise hautaine et ironique d’un Voutch, se cache un souci permanent de glisser le sale à l’intérieur du beau, l’imperfection au sein du rigoureux, le cochon derrière le brillant, la couleur insolente en réponse aux teintes vraisemblables. C’est çà une coulure, là une rupture de perspective, ailleurs des taches cracra, un peu plus loin des traits de crayon non effacés, un raccord maladroit, un trait inégal, une toile inachevée… Comme si l’artiste s’amusait de cette notion d’art qui surgit quand la maîtrise technique se troue, sciemment ou pas, cette fausse désinvolture, assise sur une technique et une culture picturales patentes, interroge la notion de représentation, de réalisme donc de réalité mieux qu’une toile plus sage ne l’aurait fait. Sur l’ensemble de la visite, le mélange des options esthétiques – réalisme, cubisme, onirisme, abstrait, graff sur le mur final – dans une même œuvre ou sur un même mur saisit, surprend et nourrit l’intérêt de l’exposition.

Pool and Steps, 1971 (détail). Photo : Josée Novicz.

La deuxième partie fait éclater la notion de peinture au profit d’une profusion de stratégies esthétiques. La technique des joiners (ces œuvres assemblées pour former un tout, homogène ou hétéroclite) s’applique aussi bien à la peinture – acrylique en général, huile rarement – qu’aux Polaroïd, aux papiers teints et à l’image vidéo (installation vidéo saisonnière incluse, les quatre murs de Four Seasons reproduisant le même panoramique avant sur une même route à quatre saisons différentes). Après les célèbres tableaux chlorés, le deuxième clou du spectacle est alors l’immense Bigger Trees, qui happe le visiteur dans une saisissante paroi, où nature jointoyante, route et petites bâtisses humaines déclinent trois thèmes picturaux chers à David Hockney sur cinquante tableaux associés avec plus ou moins de précision. Pour partie, cette évidence ambitieuse et polymorphe de l’image « réaliste », parfois narrative, souvent mise à mal par une dissonance ou des décalages (ainsi des remarquables tables en verre, pourtant jamais respectueuses de la perspective), constitue à la fois l’attractivité du peintre et sa singularité. Néanmoins, elle ne permet pas de les résumer, d’autant que l’exposition souligne l’amplitude d’un projet où chacun peut entendre résonner des références qui lui sont propres par écho formel (Picasso affleure parfois), colorique (couleurs entre Matisse, Magritte et Miró), créatif (Rothko), par l’insertion d’œuvres collées sur la peinture, par le décalque de scènes typiques déjà peintes par d’autres, par la recréation de tableaux connus, etc.

A Large Diver, 1978 (détail). Photo : Josée Novicz.

La dernière partie de l’exposition, centrée sur les œuvres plus récentes, se révèle assez décevante, peut-être parce que, trop documentée sur une courte période (trop de tableaux d’une même veine ?). De fait, elle semble décliner un seul motif – en l’espèce une terrasse bleue, avec ou sans l’intérieur qui va avec. Plane alors une impression de répétition, de ressassement, de remise sur le chantier, qui peut évoquer, certes, un recentrage obsessionnel par contraste avec la variété des pièces précédentes, mais aussi une mise en scène du choix de perspective (l’artiste cherchant à ouvrir les possibles que referme d’ordinaire un tableau), une interrogation de la question d’unicité d’un tableau (qu’est-ce qui différencie un style ou une peinture : un sujet, un choix de couleur, d’angle, de technique, de disruption ?), ou la formalisation d’un travail réflexif d’ordinaire caché (l’artiste aurait alors refusé de trancher sur la « meilleure » manière de saisir un lieu ou un instant, chaque œuvre apportant un regard spécifique sur un aménagement identique). Avouons-le : pour celui qui n’est pas spécialiste, le plaisir de goûter des couleurs riches et pleines, fût-il associé à une réflexion sur le pourquoi de cette déclinaison au quasi identique, ne suffit pas toujours à soutenir l’intérêt, surtout après la variété des formes d’expression précédentes.

Nichols Canyon, 1980 (avant Google Maps, détail). Photo : Josée Novicz.

Reste une exposition riche et puissante, où l’on regrette un éclairage pas toujours adapté (reflets sur les vernis, par exemple) et où l’on s’amuse de la bêtise d’un Centre Pompidou qui interdit les photos même sans flash dans certaines salles mais pas partout, au bon vouloir des « gardiens ». Heureusement, cette attitude stupide, discrétionnaire et rétrograde n’enlève rien au plaisir de découvrir, en inculte de bonne volonté, une œuvre saisissante.

Tableau liminaire. Photo : Rozenn Douerin.

La captatio benevloentiae : ils n’y croyaient pas. À trois reprises, ouvreuse, metteur en scène – librettiste et compositeur sont venus avertir le public de la générale parisienne : ceci n’est pas un filage mais bien une répétition qui peut être interrompue à tout moment et donner lieu à des reprises, comme son nom itératif le laisse supputer. Pourtant, cette nouvelle première, à laquelle nous assistons en lieu et place de l’un des coproducteurs issus de l’opération crowdfunding de la salle (7% du budget total), s’est déroulée quasi sans encombre, augurant du presque meilleur pour la suite… hormis dans la gestion des artistes (« toutes les chanteuses sont malades, et la récitante n’est même pas en état de venir sur scène, on a dû faire venir la remplaçante prévue pour Zagreb, sortie du métro demi-heure avant son entrée en scène ») – illustrant cette tension, la chanteuse enceinte jusqu’aux yeux et celle qui passe une partie du dernier acte, immobile et allongée dans l’eau, ne viendront pas saluer les invités du soir, tu m’étonnes.

Comme cherchant une lueur d’espoir dans la marée humaine. Photo : Rozenn Douerin.

L’histoire : y en a pas mais, autour de textes d’Elfride Jelinek et du metteur en scène, elle s’articule en trois parties. D’abord (« 2011 »), après l’explosion de la centrale de Fukushima et du tsunami, un homme et une femme déclament leur impuissance : description des faits, évocation de leur stupeur, questionnement sur leur statut. Ensuite (« 2012 »), ils proclament à la fois leur volonté de prendre sur eux la faute… et leur bonne conscience consistant à tardivement sortir du nucléaire, typique de la connerie française, pour augmenter la production du CO², façon Allemagne charbonneuse. Enfin (« 2017 »), partie curieusement scandée à plusieurs reprises – sera-ce parce que l’histoire se répète ? –, aux menaces atomiques devenues farcesques, se substitue le danger du méchant Donald Trump, dans une grande inondation où tout est souillé par notre inconséquence et notre envie de selfies.

L’opéra moderne a besoin de liquide. Photo : Rozenn Douerin.

L’opéra : paradoxe pour paradoxe (cette commande de l’Opéra-Comique a été créée avant son arrivée à l’Opéra-Comique, elle est commandée par un Français pour une institution française mais se déroule essentiellement, c’est tellement plus classe, en allemand) ceci n’est pas un opéra. Philippe Manoury propose de lui substituer le concept de « thinkspiel », en gros entreprise de conscientisation, plus que de pensée, dans laquelle, parfois, des gens chantent. En conséquence, il n’y a pas de personnages, ni chez les chanteurs, ni chez les récitants. Au sens de feu Zygmund Bauman, fluides sont les entités, dont témoigne l’égalité de traitement costumier, signé Marysol del Castillo, entre hommes et femmes, les premiers étant vêtus comme les secondes, robes fendues inclues (faut bien séduire le public gay censé renflouer les caisses des opéras, supputerons-nous). Du reste, le fluide finit par envahir la scène, illustrant physiquement l’explosion de Fukushima mais aussi, suppute-t-on, l’incapacité de nos sociétés à contenir la haine égoïste et la stupidité qui gangrènent l’humanité. En effet, par l’exemple (utilisation abondante d’eau), la troisième partie plaide pour la sobriété et la protection de la planète tout en déversant des dizaines de litres, sans doute afin d’incarner la tension entre le consensus écolo (Nicolas Hulot est invoqué) et nos pratiques effectives. Le livret, moins non-narratif que pesant, accumoncelle raccourcis et poncifs gnangnan : c’est pas bien, les réseaux sociaux ; c’est méchant, les selfies ; le nucléaire, les tensions internationales et Donald Trump sont tous liés. Pointera-t-on que le type aux cheveux de poussin est peu impliqué dans l’explosion de Fukushima ? Cela importe peu, nous sommes entre gens bien, donc engagés contre le magnat président. Ce fourre-tout étant plus convenu et sot que polémique et irritant, on apprécie que, sans effacer totalement cette réserve, la musique permette souvent de passer outre cette plate collections de topoi bien-pensants.

Lionel Peintre et Niels Bormann. Photo : Rozenn Douerin.

La musique : ceci n’est pas un opéra à musique. Prédominante est l’interaction entre les activités que certains appelleront arts. Une grande part de la musique consiste à accompagner la récitation des deux acteurs, un homme et une femme, parlant essentiellement allemand et, accessoirement, un méchant français – le fait d’assumer le ridicule n’ôte rien au ridicule. Une autre part se réduit à une musique qui semble enregistrée et que le compositeur, présent pour la régler, revendique de pouvoir arrêter, « mais je ne le ferai pas ». Une troisième part, la meilleure et celle que, en vieux réac, on aimerait voir prendre plus d’espace, maîtrise clairement les équilibres de l’orchestre et, surtout, l’écriture vocale. Chaque intervention des solistes et du quatuor vocal servant de chœur est intelligente, singulière, captivante et superlativement accompagnée par des trouvailles et des harmonies envoûtantes.

Karina Laproye et la vedette du spectacle, Cheeky. Photo : Rozenn Douerin.

Quel contraste avec ces moments impatientants où le bruit de fond ne sert qu’à évacuer la vanité de vidéos signées Claudia Lehmann rappelant les pires heures du théâtre subventionné (fractales développant le mot « Énergie », bordel, depuis combien de versions de Word ça n’existe même plus sur les fonds d’écran de la Sécu ?), avec cette pauvre infographiste réalisant des performances apparemment en live pour surligner les mots importants (« pouvoir », « great ») avant de céder la place à une anim’ médiocre ou à une pauvrissime vidéo plus ou moins répartie, selon les moments, sur les trois côtés de la scène ! Or, je l’admets, cette tendance au stabylotage de mots qui comptent m’a toujours résonné, ça veut rien dire mais j’aime bien, comme une crotte de nez qu’on lance aux cons, moi en l’occurrence : t’as pas compris, alors je te dis ce que tu dois retenir. Et ça m’énerve, car on ne parle plus de thinkspiel, ici, mais bien de bourragedecrânespiel, à mon avis bien moins efficace, à subodorer que l’efficacité soit une nouvelle aune de ce type de non-opéra. La troisième partie est ainsi riche en divertissements au sens négatif d’un Pascal (bulles étouffant la narratrice nouvelle venue, eau assommant la dernière intervention soliste, faibles anim’ tentant de moderniser le propos en attaquant les attaquables comme la galaxie Trump, Poutine ou Al-Assad…) qui revendiquent de faire sortir l’œuvre de sa dimension musicale. As far as I am concerned, c’est dommage, car les artistes lyriques, revendiqués malades ou non, sont impressionnants, minichœur croate compris, et les musiciens luxembourgeois, autant que l’on en puisse juger, sont précis et engagés.

Nicolas Stemann et Philippe Manoury au premier plan. Photo : Rozenn Douerin.

La conclusion : cette œuvre propose de décaler l’attente opératique. Même si l’on y retrouve des figures attendues (soli, ensembles, rôle du chœur, instrumentaux), elle milite pour une transmutation du genre. Avec sa volonté farouche de conscientisation, ce n’est pas, à notre sens, son plus bel atout. La science musicale d’un Philippe Manoury mérite, assurément, un accomplissement non pas plus épuré, mais moins inféodé aux arts qui, dans ce contexte, gagneraient à rester au service de la musique au lieu de tenter, servilement, de l’asservir.

Jean-Luc Thellin juste avant son récital à Saint-Louis de Vincennes. Photo : BF.

D’emblée, j’avoue, j’avoue tout. De ce concert de Jean-Luc Thellin, je ne peux rien dire. Ou presque. Juste que, quoi qu’il fût joué par un monsieur aux airs de gendre idéal (grand bonhomme, lunettes sérieuses, rasage parfait, très léger accent, gnagnagna), le programme était celui d’un malade mental tant il était hérissé de difficultés (digitales, musicales, stylistiques pour adapter des esthétiques complémentaires mais différentes à un nouvel instrument encore en rodage, etc.). Les connaisseurs me comprendront : la set-list incluait, dans l’ordre, la Sinfonia de la cantate BWV 29 dans la très fine et très efficace transcription perso de l’organiste ; les « Naïades » de Louis Vierne, épouvantablement complexes ; la monumentale Suite op. 5 de Maurice Duruflé ; et le monstrueux Ad nos ad salutarem undam de Franz Liszt, avec sa petite demi-heure de variations pyrotechniques autour d’un pauvre thème grégorien.

Le nouvel orgue de Saint-Louis de Vincennes. Photo : BF.

Malheureusement, je ne peux rien dire car, sur quelques pièces, je tournais les pages, tout fier de cette marque de confiance alors que je commence d’avoir une bonne réputation de pire assistant du monde. Et les habitués de ce site connaissent, sinon l’éthique, du moins, restons parfois modeste, l’étiquette de la maison : entre rganiss, ce qui se passe à la tribune reste à la tribune. Seuls les nombreux auditeurs de ce récital exceptionnel pourraient en chanter les louanges. D’autant que ce M. Thellin est aussi un de mes gros donneurs d’ordre. J’aimerais pas passer pour un fayot, quoi que, même si « ça joue méchamment » (pas « ça joue méchamment » au sens « je veux passer pour un fayot », sot, juste « ça joue méchamment » au sens où le mec a quatre bras, six pieds et deux ou trois cerveaux pour les gérer, sans compter le cloud – du spectacle, certainement). Oui, ça joue méchamment, y compris quand le tourneur de pages tente d’accélérer la cadence en tournant deux pages d’un coup – mais, Jean-Luc, on avait dit : ce qui se passe à la tribune… Bref. Si ce p’tit Belge de France passe par chez vous, préparez-vous à être ébloui ou déménagé. Au choix. This guy is good. Il a même été invité à jouer à Notre-Dame et, pire, au Festival Komm, Bach!. Alors ça va, quoi. C’est pas si grave si je peux rien dire. Ouf.

La rosace de Saint-Louis. Photo : BF.

 

Claire Lizon en concert à Saint-André de l’Europe par Bertrand Ferrier.

Reconnaissons-le : ce ne fut pas le concert le plus couru du festival Komm, Bach!. Pourtant, quel plaisir que cet assortiment de pièces connues, virtuoses, émouvantes, proposé par le couple Angelloz/Lizon, de Loeillet à Grieg en passant par Bach, Caix d’Hervelois, Schubert et Albinoni ! Un snob dirait : mais à quoi bon ? Un auditeur, roué ou néophyte, répondra : parce que ça sonne, sonne, sonne. Un beau concert, un beau duo. L’enthousiasme d’un public métissé de connaisseurs, d’habitués et de gourmands, témoigna de cette réussite. Na pour les absents.

Guy Angelloz en concert à Saint-André de l’Europe par Bertrand Ferrier

Sur l’énorme marché des comiques, Yann Guillarme se place assurément parmi les plus fréquentables, c’est pas une insulte, en choisissant de représenter un humour communautaire plus attrayant que d’autres. Il ne joue pas l’Arabe ou le Noir brimé par ces salauds de bourgeois – des Blancoss, forcément cons et raciss ; il ne joue pas non plus le juif qui se sent opportunément insulté par le pape, les cathos et la hhhaine sournoise, rampante, sempervirens ; il n’est pas, enfin, une femme humiliée par le combo machiste ou un handicapé blessé par une société si hostile à la différence. Non, il est pire. Lui émarge chez les Bretons.
C’est la source de son sketch le plus connu, « Le bar breton », quintessence de son plaisir à jouer la comédie, à trouver des gimmicks vocaux (« c’est d’une violence ! », « j’avais une haleine solide », zappé hier, « tout est allé très vite », « c’est lui qui le fabrique lui-même », « ma mère était à l’intérieur », etc.) ou scéniques (le bouchon impossible à remettre après la chanson Roxane version troquet de l’Ouest) très personnels et à fricoter avec l’absurde inattendu (« c’est visuel, pour ceux qui nous écoutent », « f’est un nain qui arrive et dit : “Falut, les gars”, mais bon, c’est vrai, je sais pas faire l’accent des nains », « y avait même un vieux druide qui était là, en train de flageller les gens avec un Guy – enfin, le gars s’appelait Guy » et, au moins, tuitti quanti). Ainsi aspire-t-il, avec succès, et c’est pas un jeu de mots vu qu’il y a deux « c » dans ce « succès »-là (je suis pas Mr Weinstein, alas), à dépasser le stand-up basique grâce à un esprit fin, un savoir-jouer indubitable et un personnage sympathique que ses interactions, maîtrisées, avec le public campe avec astuce (Bretonne parisienne utilisée avec gentillesse, portable récalcitrant valorisé sans en faire trop, salutations polies du public à la sortie). Bref, c’est gouleyant.
Chemin faisant, on reconnaît certaines marques de fabrique préemptées par des compères bankable mais librement réinterprétées par l’artiste : on suppute que Yann Guillarme a souvent regardé, attention, on balance, un autre demi-Breton, alias Dieudonné M’Bala M’Bala – pas sous son versant polémique, calme-toi – et Franck Dubosc – par exemple sur la description de Caradec, sur la natalité ou le rapport entre armée et sexualité, même si on frôle aussi « l’impudeur de cette femme » typique d’un Patrick Timsit autour du thème-bateau, donc en soi un peu consternant, de l’accouchement vu par le papa. Ce concubinage artistique amuse plus qu’il ne déçoit : l’homme s’inscrit indubitablement dans la veine pas con, ça existe, de « Rire et chansons », surplombant une partie de la concurrence par sa personnalité plus incisive que d’autres – la mini-première partie de Fouad, qui essaye d’émarger dans l’ex-communauté des traders, permet, si besoin était, de sentir une abyssale différence de technique et, peut-être, de talent.

Yann Guillarme d’après Rozenn Douerin

Certes, on regrette çà et là certaine longueur sur des thèmes ayant déjà secoué les grains au moyen d’un van, donc ayant vanné (je voulais mettre un lien, peut-être mon côté SM, mais Muriel doit trop bien protéger ses dictionnaires). Ainsi du sketch sur la Bible, amusant mais n’ajoutant rien à l’excellent Bernard Joyet ou au beaucoup trop longuet Jérémy Ferrari ; ainsi aussi du sketch final, méchamment pompé sur « Les spermatos » de Barrier/Lelou, après que « L’enterrement » a inspiré Éric Antoine – qui du moins le citait dans le générique de fin de retransmission. Cependant, même cette dernière saynète a son intérêt, grâce à son postlude muet, une originalité très appréciable. Alors, oui, l’on regrette que les petites chansons remixées au début, amusantes, bouclent le spectacle avec une parodie pas terrible ; mais on applaudit le métier, la légèreté et le bon esprit du zozo. Je conseille donc de l’aller voir… ne serait-ce que pour mieux apprécier, dans quelque temps, ses prochains spectacles qui, on l’espère, développeront avec plus d’audace les qualités et les singularités de l’olibrius de l’Ouest et de Lyon.
Rens. : ici. Billets à réserver sur billetreduc.com, c’est quand même moins cher pour le même résultat. À quand la fin de cette arnaque ?

Invitation au premier des récitals d’inauguration, belle carte et DVD sur le projet et sa réalisation : Levallois a, certes, marqué le coup pour remercier ceux qui ont contribué à la construction du nouvel orgue de Saint-Justin ! Face à ces grands moyens, les efforts de Komm, Bach! restent des moyens moyens, mais ils persistent dans le temps : rendez-vous samedi pour le trente-et-unième concert d’inauguration, côté orgue et flûte, cette fois – et toc.

Photo : Rozenn Douerin.

Alors, ce n’était que ça ? Le contraire d’un « me v’là », un sourd chagrin incompréhensible, une chanson grise en do, une vieille douleur qui se faufile sur un fil dans le brouillard d’automne, même pas un coup au cœur mais cette impression de ne plus avoir de bonnes nouvelles voire de n’avoir plus personne à Paris, juste parce que les années cognent ? Certes, avec le temps, rien s’en va et on aime encore. Pourtant, il était temps qu’arrivât, dans la vie en vrai, cet immense nouveau théâtre rempli plus qu’à ras bord et plus de soirs qu’il n’était prévu par une chanteuse fêtant ses 58 ans… de carrière, mazette. Mamie, elle est pas si bien qu’ça, mais merci, oh merci d’offrir aux grands dépendeurs d’andouilles cette fête qui transforme une histoire ancienne en un épisode qui nous aide à nous tenir droit comme des bâtisseurs de cathédrale ! En attendant le jour où ça craquera, plutôt que de dire « allez, j’vais y aller », Anne Sylvestre, alias la dame qui fait la gueule, n’a toujours pas dégagé de la chanson. Elle a retrouvé un ticket dans son carnet, pour s’offrir et vendre à ses fans – non, pas une maison avec un géranium – un énième voyage à travers son immense répertoire. Combien de pommes au pommier, cette année-ci ? Nous n’avons pas compté. Mais, grâce à Éric Nadot qui nous a prévenu à temps (merci, Éric), nous avons passé une excellente soirée au Treizième Art, pour le récital des (faux) « Soixante ans de carrière » d’Anne Sylvestre, et voici trois raisons afin d’expliquer cela.
Le répertoire : même si, à l’évidence, la payse a le cœur à l’ombre quand il s’agit d’évoquer l’ancien temps (la p’tite hirondelle reprise très peu de chansons des années 1959 à 1972, les grands cheveux et gling gling dénoncés naguère dans « Parti partout »), elle s’amuse, à l’occasion de cette fausse sortie, à butiner dans le reste de ses disques, les quand-même-anciens inclus, mais aussi dans la quasi récente galette de 2013 (« Malentendu », « Violette » et les énigmatiques « Calamars à l’harmonica »), ainsi que dans le futur album (deux inédits sont au programme, dont le « Cœur battant » et, surtout, le très beau « Bruges », avec cette récurrente rime en –uge rappelant les affriolantes arabesques ou presque d’un Bernard Joyet, bien sûr présent en ce soir de première). C’est varié, c’est riche, c’est brillant dans la diversité, même si ça refuse la facilité d’enquiller les chansons drôlissimes – ce soir, c’est pas la faute à Ève, à Jules ou à Élise ; petits bonshommes et punaises resteront cachés avec les blondes, les langues-de-pute, les Berthe et autres reines du créneau narguant le mari de Maryvonne. Le dinosaure chantant privilégie son plaisir de parcourir ses différents arts chansonnistologiques, profond, poétique, facétieux ou un peu colère, se refusant à l’image univoque, digne d’un printemps gnangnan mais soi-disant flatteuse pour la doxa que les médias merdiques croient bon de dresser d’elle (la féministe engagée pour le « droit à l’avortement » et le mariage homo), et accordant de sobres obligations à « ceux qui ne sont venus que pour celles-là » selon l’expression parisienne de Marie-Paule Belle – « Les gens qui doutent », « Les amis d’autrefois » quand une chorale l’entonne en bis et « Gay, marions-nous », consensuel à souhait mais fort rigolo aussi.

La personnalité : nappée dans son écrin musical préféré depuis quelques années (l’obligée Nathalie Miravette au piano, un violoncelle précis et une multiclarinettiste élégante mais pas forcément indispensable dans les arrangements notamment signés Jérôme Charles et Nathalie Miravette pour faire suite à l’inégalable François Rauber), Anne Sylvestre est fidèle à elles-mêmes, tant ses personnalités est multiple. La femme fait la gueule, peste contre les lumières et tente néanmoins d’habiter le trop grand espace à sa disposition, très peu aidée – euphémisme – par la « mise en scène » (gâ ?) inutilement cosignée par les chanteuses Agnès Bihl et Clémence Chevreau. Sur son chemin de mots, l’anti-serpente essaye de gérer le public à sa façon (« il faut pas applaudir n’importe quand, ça déconcentre » + mimiques claires à l’iPhoniste des premiers rangs). Ainsi, elle impose sur scène sa forme d’expression préférée, que j’appellerais « la gueule au sourire ». De fait, Anne Sylvestre paraît perpétuellement lutter contre le plaisir d’être là, acclamée par une salle que la découverte d’un tour de chant original – et non une resucée d’heureux succès, ha ha, sans cesse ressassés – survitamine.
La volonté acharnée de l’artiste d’être à l’instant présent, pas dans la rentabilisation d’un passé glorieux car passé, s’exprime de trois façons : par des chansons aux textes clairs (« D’accord, c’est pas des primeurs… ») dont, parfois, quelques mots sont à peine changés (« je sais bien qu’à notre chemin, il y a plus d’un’ moitié de faite », pose la dame dans « Carcasse », façon Claudio Zaretti, le bien connu des habitués du présent site, chantant avec le sourire « Nous, on a vingt ans ») ; par une set-list multiple, vivante, sans impedimenta qui font que tout s’mélange ; et par cette difficulté cultivée à parler entre les morceaux, rappelant à dessein des interludes parlés déjà expérimentés (« on m’a dit : si tu ne parles pas, ils en déduiront que tu fais la gueule », gravé dans le Live à la Potinière avec le précieux Philippe Davenet au piano). Contre toute évidence, ce nouveau tour de chant refuse de fermer la belle parenthèse. Quand ce sera accompli, ça va nous faire drôle comme à des petits personnages de Sempé ; mais, devant l’enthousiasme bougon d’Anne Sylvestre, nous continuerons, fermes, à chercher les plus beaux mollets du canton, fût-ce par les chants inondés de nos chougneries.

Anne Sylvestre et Mme Bordel par Rozenn Douerin

La performance : que la chanteuse ait quatre-vingt-trois ans, on s’en fout. Après tout, elle nous taxe quand même de quarante-six euros pièce le billet ; pour ce prix, on est en droit de s’attendre à quelque chose de cossu. Or, « toute honte bue, toute » comme chantait tonton Georges, on ne peut être qu’admiratif devant sa prestation, âge exclu mais présence méchamment intacte. Certes, il y a des mailles qui sautent ; mais, quand la dame recommence, elle les retricote à chaque fois et recentre le motif, preuve que, en sus du métier, il y a un énorme travail derrière ce récital. De surcroît, ces quelques accros mineurs sont des signes de vivant, une preuve que les vrais chanteurs n’ont que foutre des prompteurs, sans compter qu’il est sain d’oublier un mot de temps en temps sur cent bonnes minutes de spectacle quand on ne recourt jamais à ces trucs dont raffolent les petits chanteurs à texte, au moins moi : l’interlude souple, le gimmick multipliable, le pont extensible qui permet de remettre un peu de texte dans la mémoire tampon avant d’entamer le couplet. Alors, oui, la voix racle à quelques moments ; et néanmoins quel choix bouleversant que ce rare « Lac Saint-Sébastien » à la large tessiture pour finir, quand les cordes vocales sont fatiguées, comme pour avouer : « Oui, je suis vieille, mais je chante encore, quelque âge que ça me fasse, si la chanson me plaît. » Et bim !

Juste avant la vie après le théâtre, par Rozenn Douerin

En conclusion : il y a du chien, dans cette Anne Sylvestre qui répète « ne boire que de l’eau sur scène » et précise, en désignant les coulisses : « Mais ça va pas durer. » Il y a du chien, dans cette nana qui chante en 2017 ce qu’elle veut, comme elle veut, et qui existe encore alors que ç’aurait été « pas difficile » de se retrouver dans le flou, tombant, comme Clémence, en vacances. Il y a du chien, enfin, dans cette artiste qui envoie chier les didascalies (« normalement, on devrait sortir, mais c’est trop loin ») tout en s’obligeant à lire des remerciements ennuyeux et grotesques, pour ne blesser personne. Bref, il y a du chien dans cette femme qui chante ; et, comme l’honneur, ça se mange en salade mais c’est fait pour les chiens, en tant que caninophile, on te salue, ô honorable spécialiste des arbres encore verts !
PS : non, je ne suis pas arboriculteur, même si j’admire fort Anne Sylvestre et Jean Dubois. Coïncidence ou hasard scientifique ?

Dans le bordel autour d’un orgue pourtant fraîchement restauré, ce fameux regard qui signifie « c’est pas bientôt fini, cette répétition à l’orgue ? ». Mais toi, tu t’es escrimé pour obtenir le créneau, t’as encore dix minutes devant toi donc tu lâcheras rien. Fuck la SPA.