Gauthier Fourcade, Liberté !, La Manufacture des Abbesses, 24 août 2017

En approchant de Gauthier Fourcade…

En bref : Gauthier Fourcade redébarque à Paris. Les kiffeurs de rire intelligent ne manqueront pas son retour : autant que je suis concerné par vos actions, filez voir ce grand malade de l’os de la tête – dramatiquement, c’est brillant ; humoristiquement, c’est excellent ; artistiquement, c’est vivifiant.
Le concept : Gauthier Fourcade n’est rien. En tout cas, pas un comique, pas un dramaturge, pas un penseur. Plutôt les trois – une sorte d’humain, en somme, mais avec du talent, lui. Si, pour les amateurs de sang bleu et de traçabilité raciale, on devait lui définir une lignée, on le décalerait du côté des gens bizarres qui font des trucs étranges en réussissant à nous faire rire donc croire qu’ils sont presque normaux et que ce « presque » mérite que l’on aille les applaudir moyennant quelques menus sesterces. Concrètement, après son triomphe avignonnais, cet ingénieur informaticien au look assumé de savant fou propulse son cinquième seul-en-scène écrit et interprété par lui-même en personne. Le titre : Liberté !.
Le genre : comme pour les précédents récitals (notamment l’excellent Secret du temps plié, dont il reprend l’image du sablier sur la nouvelle affiche comme pour nous demander quelle est notre liberté face au temps qui passe et, pendant que nous nous cultivons, nous peut plier – réaction en chêne), l’homme en scène, pas en chêne, enchaîne et affronte un grrrand sujet et, de jeux de mots cocasses en coq-à-l’âne aussi absurdes que logiques, nous dévoile une histoire cohérente, séduisante, amusante et souvent profonde.

Photo : Sylvain. Document mis en ligne avec l’autorisation de Gauthier Fourcade.

L’histoire : à l’instar d’un Pierre Palmade s’interrogeant sur les choix impossibles donc le rapport entre les canards, le cinéma et nous, un personnage s’interroge sur ce qu’est, concrètement la liberté. Ou ce qu’est l’histoire de Rome, il n’est pas bien fixé – en plus, il parle de ce qu’il veut, il est libre. D’autant que, liberté ou Rome, cela ne change rien? tous les chemins menant à Rome – las, les miens mènent plutôt à la station rhum, mais bon. Partant, même s’il emprunte la voix ou la voie de la liberté, il parlera de Rome, de son pull chéri donc de Pulchérie. Mais ne nous emballons pas, comme disent les fouteboleurs, et tâchons de rester quasi intelligible tant qu’un peu de lumière. Les préoccupations du personnage-narrateur liberto-romophile sont multiples quoi qu’elles tournent autour d’un même projet : choisir. Choisir en restant libre. Rester libre en choisissant. Donc choisir librement entre le bleu ou le rouge (ou faire choisir autrui) ; faire la moue avec la femme qu’il aime ou faire l’amour avec l’autre femme qu’il aime ; porter un vêtement unique ou opter pour un vêtement tunique (qui n’est donc plus un vêtement unique, à moins que l’on considère que toute tunique est unique alors que, en vrai, toute tunique est banalement tunique) ; croire à la magie du lapin ou douter de Dieu ; trancher entre l’insupportable difficulté du choix et le danger de la boulangerie antidémocratique (« les dictateurs savent que le peuple veut du pain, c’est pourquoi ils le mènent à la baguette ») ; préférer l’un de mes deux seins ou appeler l’urgentiste, quitte à ce qu’il lui pique une fesse et que le presque honnête homme (ou le sous-franc) se retrouve avec un seul globe – ce qui doit mettre anus beaucoup de contrepets, mais c’est pas la question ; avoir les zobs lents, comme Blancs et Noirs de peau (voire de Lourdes) ou les os verts, comme une femme ; voire, si on lui offre un nez rond pour que l’enflamment les arômes à Rome, mettre ou ne pas mettre le dîner.
Entre jeux de mots fouillés, farces inattendues, trouvailles facétieuses et billevesées profondes, la performance de Gauthier Fourcade est triple : donner une cohérence à cet enchaînement de sketchs ; grâce à son personnage, donner de la chair à ce qui ne pourrait être qu’une collection de jeux de mots malins et tirés par les cheveux (pour le sortir du marais-cage) ; offrir un divertissement engagé (les multinationales sont méchantes, la gauche sauvera le monde, Dieu n’existe pas, refrains connus) qui unisse le public, quelles que soient ses convictions, dans un même enthousiasme devant la loufoquerie maîtrisée et toujours narrative du zozo.

(J’avais une photo plus pro de la scène, mais je préfère celle-ci. Toutes mes excuses ou presque.)

Le dispositif : une malle, encadrée par un tableau à gauche et des panneaux à droite, constituent l’espace de jeu offert à l’acteur. Si l’on regrette le tic de « metteur en scène d’aujourd’hui » qui consiste à écrire les mots comme on stabylote son livre, façon Olivier Py à l’opéra (entre deux partouzes d’éphèbes efféminés) et Thomas Jolly (entre deux pulsions bisoutales homosexuelles), on apprécie le travail sur la lumière, en dépit d’un espace scénique de petite dimension, que valorise un régisseur au taquet. On goûte itou la volonté de donner de la présence au personnage du narrateur par un travail paradoxal sur la division (disparition « dans la boîte » comme la langue qui met en boîte le spectateur, placement à jardin ou cour, substitution par des marionnettes, ruptures entre texte parlé et chanté, ou entre texte dit et dit-à-la-place-de…), ce qui incarne dramatiquement l’instabilité et l’indécidabilité de l’olibrius. Bien vue aussi, la volonté de donner du mouvement à l’acteur sans le couper de ses marques de fabrique (ruptures de rythme, pauses d’après-blague jamais vulgaires, débit virtuose mais distinct malgré quelques rares bégaiements propres au soir de nouvelle première…) donne de la vivacité à cette pièce de théâtre qui est tout sauf un monologue « gratuit », d’autant qu’il est payant, mais qui s’amuse à distraire en plongeant, comme par inadvertance, le spectateur au cœur de problèmes graves donc potentiellement drôles, du type : « Est-ce que je suis libre, c’est une question qui n’a d’intérêt qu’à partir du moment où je sais ce que ça veut dire, être libre… »

Photo : Sylvain. Document mis en ligne avec l’autorisation de Gauthier Fourcade.

La conclusion : est-ce un spectacle réservé aux fanatiques du jeu de mots farfelu ? Non. Est-ce un spectacle philosophique ciblant les amateurs de théâtre post-moderne à forte valeur sartrienne ajoutée ? Non. Est-ce qu’il faut aller voir cette production indépendante, co-financée par le crowdfunding (payé rubis sur l’ongle aux contributeurs, c’est assez rare pour être souligné) parce que l’on va passer une bonne soirée à cause du talent de Gauthier Fourcade ? Carrément. Mais à une condition : même si vous vous forcez à sortir parce que cette critique vous assure que « ça vaut sa mère la peine », allez-y en toute liberté – passkoné lib, mârde !
Jusqu’au 5 novembre, du jeudi au dimanche. Tarif pour le mois d’août : 10 € en pré-réservant. Rens. ici.

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