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« Should I stay or should I stay », La Manufacture Avignon, 10 juillet 2026

« Should I stay or should I stay », une image. Photo : Bertrand Ferrier.

Ainsi que nous l’avouâmes tantôt, le nier serait niais : on n’en peut mais, en France, on adore les Belges. Ce soir, face à la Horde furtive, l’on se réjouit donc d’être raciste positif à l’avance. D’autant que, pour un admirateur claustrophobe du nouveau théâtre, le pitch est ultime : quatre personnages sont enfermés dans un espace clos mais pas vraiment clos – une scène de théâtre, en somme. C’est le spectacle qui excite les papilles. Un parfum d’absurde bien conventionnel dopé aux belgicismes : on est à fond. Même si

  • on ne peut réserver sur le site officiel du off d’Avignon,
  • la compagnie tente une sodomie en proposant une réservation un euro plus cher sur son site, et
  • même s’il faut patienter demi-heure au téléphone en se faisant raccrocher au pif toutes les deux minutes avant de joindre, enfin,  la scène subventionnée afin de préempter un billet contre sesterces sonnants tout en promettant à un collègue d’être de retour pour ploum-ploumer à la fin de son spectacle à condition que les gars ne soient pas late,

le projet est assez sexy pour que, bon, d’accord, on y va. Malgré

  • les demandes d’assistance des collègues,
  • les sollicitations de rencontres d’occasion,
  • les fatigues et les urgences du moment,

scintille le spectacle de Simon Thomas intitulé Should I stay or should I stay. Porté par une compagnie d’outre-Quiévrin, il se déroule au soir de la confrontation Belgique – Espagne. Intelligemment, la scène a prévu d’accueillir dans le hall les fanas de foute devant un grantécran et des bières sans la clim qui va bien.
Devant la double affluence des théâtreux et des fouteux, je manque de défaillir tant la chaleur est intense… d’autant que le spectacle commence en double retard : le temps de poser le décor et de faire venir un handicapé moteur positionné à l’extérieur de la salle, donc pas près d’arriver. Une ouvreuse fait son max pour fluidifier la chose, mais un responsable débile a décidé que l’handicapé devait entrer en premier. Le mec ne rentrera pas en premier tout en bénéficiant de la meilleure place qu’il pouvait solliciter, mais les cons subventionnés se sentiront sans doute mieux d’avoir défendu rien auprès d’équipes respectueuses du handicap mais consternées par la connerie du boss.

 

Ti K Fouti, guide avignonnais, m’aide à filer d’un spectacle où je ploum-ploumais jusqu’au spectacle que je souhaite plopodir. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Difficile pour autant d’échanger avec les employés. Les hurlements des télévisomanes sont puissants. Quand on pointe le titre de la publication festivalière (« parler plus fort que le bruit »), les petites mains ne sont pas fières : non, on ne peut pas parler plus fort que le hurlement des biéromaniaques quand la Belgique égalise provisoirement à un partout. Enfin, il est permis d’accéder au sein du sein. Quatre personnages se dressent ou se vautrent face à nous.

  • Un grand (le texte reviendra sur sa taille) escogriffe capé de rouge,
  • un bleu qui serine « Should I stay or should I stay » en boucle,
  • une nana bottée et cirée de jaune qui sourit,
  • une nana moulée de noir avec une capuche blanche.

Certains acteurs étant « en alternance », nous renonçons à les identifier en dépit de leur dévouement sincère à la galère qu’ils incarnent. Comme décor, l’espace normal et des néons.

  • Madame Noire essaye d’ouvrir les portes.
  • Madame Jaune se promène en souriant.
  • Le grand rouge est immobile.
  • Dialogue interminable avec le bleu au point de nous faire comprendre le titre : carrément, on should I go or should I go.

Mais les payeurs (dont nous sommes, hélas) essayent de rire de ce qui n’est pas drôle. Faute d’être tous abonnés à Télérama, nous ne sommes pas nombreux à nous salir de la sorte.

  • Faiblesse de la dramaturgie.
  • Vide de la scénographie.
  • Abandon de l’absurde tant vanté dans le storytelling convoquant sans vergogne Beckett et les Monty Pythons, mytho qui s’effondre devant la médiocrité du texte et du dispositif.

 

« Should I stay or should I stay », une image. de l’incipit Photo : Bertrand Ferrier.

 

La première scène tente de provoquer la lassitude par

  • la stagnation,
  • l’itération et
  • la non-verbalisation – projet qui peut avoir moult autres aboutissements aboutis, y compris dans le off où l’on nous a parlé de pièces muettes autrement bien foutues.

Soudain, la nana en noir prend son élan pour défoncer la porte puis renonce. Ouh, quel suce-pince !
Enfin, la parole advient. Les noms et les sexes des personnages changent. Simon Thomas tente des punchlines ratées comme : « Quand ça sent l’cramé dans mon toaster, tu crois que j’attends que la maison brûle ? Non, je vire la tranche de pain du toaster. » La pragmaticité de la proposition émeut par la vibrance du quotidien dans le spectaculaire – non, c’est juste raté.
Plus les minutes s’écoulent, hélas lentement, plus on s’abasourdit devant la médiocrité d’une proposition que l’on était venu applaudir avec autant d’envie. Les bonnes idées telle l’opposition entre

  • la construction d’une montgolfière et la constitution d’un sandwich américain banane,
  • l’immortalité du homard et la méditation sur les sables mouvants,
  • les crachats gratuits et le viol moins gratuit,

croupissent dans une facilité étouffante que l’engagement des acteurs ne suffit pas à dissiper. En dépit de cet investissement que l’on imagine sincère, la moyennerie, j’assume, des spectatrices tatouées qui font gling-glinguer leurs gourdes en verre respectueuses de mon cul sur l’environnement et glouglouter leurs gorgées n’illumine guère ce moment d’effarement et de déception.
Sur scène, on essaye de fomenter des sketchs pour oublier la vacuité de l’enjeu dramatique.

  • On rêve de base-ball pour se prouver qu’on a des bras.
  • On raconte des rêves qui ne veulent rien dire en précisant qu’ils ne veulent rien dire, pô pô pô.
  • On est déçu par les termites du cerveau.
  • On se rassure avec un sang-de-gouiche haricot-abricot ou on s’assomme.

Et puis ? Le toreador bleu remercie tout le monde en castellano. On oublie. La narration se cabre. On se lance dans des « hyper Douglass » qui rappellent singulièrement le « jeu de la balle » mollement inventé par Alexandre Astier pour Kaamelott à l’occasion du cinquante-quatrième épisode de la deuxième saison. Ça végète, ça se reconnaît presque comme sa poche (« mais je ne connais pas ma poche »), ça assomptionne, ça s’étrangle, ça ouvre des portes mais ça reste sur scène. Résultat,

  • même quand on est venu pour applaudir
    • du nouveau théâtre modernisé,
    • de l’absurde ou
    • du chaotique,
  • même quand on salue le travail d’acteurs hautement sollicités,
  • même quand on est plutôt pour bravoter les collègues fussent-ils dans le haut du spectre subventionel,

on doit admettre le truc in fine :

  • le texte,
  • la structure,
  • les piteuses esquisses de dialogues parallèles,

tout, dans cette pièce de Simon Thomas, hormis la bonne volonté de valeureux comédiens, est consternant. Quelle tristesse !


Jusqu’au 21 juillet, plus de détails ici.

« Confessions d’un vampire sud-africain », L’incongru (Avignon), 4 juillet 2026

Jann Halexander sur la scène de l’Incongru (Avignon), le 4 juillet 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

À force d’accompagner le chanteur Jann Halexander, j’en avais oublié que le zozo était aussi acteur. Par chance, à Avignon, au début du mois de juillet, il vient nous parler de sa vraie vie, au fil d’une conférence tramée pour la première fois en 2008 au musée des Vampires, depuis disparu. Le voici devant les étudiants que nous sommes, prêt à s’autobiographier puisqu’on le paye pour ça. « Le sang, c’est bien, pose-t-il, mais l’argent, c’est mieux. » Le conférencier admet son trouble : « J’ai pas l’habitude de raconter ma vie devant mon repas », admet-il. Jadis, le narrateur était un bon gars. Un gentil protestant. Mais quand les Noirs de toute nuance ont été victimes du racisme d’État, il a viré sa cuti puisque « le bon Dieu est un connard qui n’a rien fait pour nous aider ».
Heureusement, le jeune métis est engagé à l’hôtel Transsylvania, en grande banlieue de Cape Town, par Elisabeth, la patronne « à la peau très blanche ». L’ambiance est étrange. Pas de miroir dans l’établissement. Des serveurs disparaissent. Les clients ont des voix métalliques. Comme Elisabeth, ils ont la peau « très pâle ». Voilà pour l’ambiance.
Le plot se noue quand débarque un client très spécial. Il est choyé par la patronne. Mange avant les autres. Semble « beau comme la mort-orgasme ». A des lunettes très, très noires. Finit par s’intéresser à son serveur dédié, comme on dit dans les data centers. Apprend qu’il s’appelle Pretorius. Lui apprend qu’il s’appelle Dracula et qu’il a une certaine chcoumoune : parti d’un pays qui persécuta juifs et tsiganes, il se retrouve dans un État qui n’apprécie guère les gens de couleur.

 

 

Les fans de Jann Halexander se délectent des extraits de chansons glissés dans le texte mine de rien. Les autres et les mêmes savourent l’art et le plaisir de conter du vampire du soir. Il y a

  • de la décontraction mais de la tenue (tension dont témoigne le costume étrange dont s’affuble l’acteur),
  • de l’aisance et de l’ironie,
  • de la spontanéité et de la pose maîtrisée,

ce qui signale et valorise un long compagnonnage avec

  • le personnage,
  • le texte et
  • l’univers qui sous-tend la pièce.

Pretorius, lui, se laisse aller. Dracula l’enivre. Le drague. Obtient que le serveur reste à l’hôtel « dans la plus belle suite ». L’encule en chanson puis en verbe et en chair. Le transforme en « browncula ». La jouissance fait trembler les fondations, et pourquoi pas, après tout ? « L’amour est raison, le sexe est pulsion, la raison un désastre. » On hurle de joie. On a le regard rouge comme l’Enfer. On ronfle. On pleure, aussi. Bref, on intègre la compagnie des vampires.
Jann Halexander se délecte de son sans-gêne, de sa verve débridée et de ses audaces potentiellement choquantes. Le public, dans la diversité de ses horizons de réception, se repait du ton simple et gourmand qui ne quitte pas l’acteur. Avec lui, on se vautre dans

  • la fange,
  • le stupre,
  • le gore,

on écoute des coïts sanguinolents et l’on s’effraye de la tristesse de la solitude éternelle – peut-être parce que l’auteur nous convainc sans aucunement le sous-entendre que, quand il parle des vampires, il parle de nous, de lui, d’elle, peut-être même de moi. Peut-être, hein. Ça m’étonnerait, mais peut-être.

 

 

Son orgasme obtenu, Dracula s’enfuit. Laisse Pretorius avec son nouveau statut. Lequel Pretorius constate : « Je ressemble à un homme mais les hommes sont pour moi de la nourriture. Vous qui m’écoutez, vous êtes ma bouffe. » Le monde l’étonne. L’homosexualité le stimule : « Oh, on fait confiance à la science pour que les hommes deviennent enceintes. Bah quoi ? Faut qu’on rigole un peu ! »
Le narrateur séduit par son mélange

  • d’outrance rabelaisienne,
  • de cynisme hypertrophié et
  • d’invraisemblances émues comme quand il avoue :

« J’ai caché toute cette histoire à mes parents. D’ailleurs, j’ai tué mes parents. Et le reste de ma famille aussi. » Grâce à un superpouvoir que nous ne dévoilerons point ici mais qui fait frissonner le claustro griffonnant ces lignes, il a grignoté son lignage et, avec l’aide d’Elisabeth, a offert le reste des corps aux cochons d’à côté pour, enfin, « commencer à goûter le bonheur d’être heureux ».
Un petit chien en forme de molosse traverse sa vie. Elisabeth aussi. Sa véritable mère itou. Il y a

  • des fuites,
  • des morts,
  • des apocalypses et
  • des peurs comme celle du cousin Simon qui pressent que le cousin Pretorius se retient de le manger.

Il y a aussi les années Sida, où il devient difficile de trouver de la viande de bonne qualité. La vie suit son cours :

  • les amours se fanent,
  • les vampires peinent à mourir,
  • Transsylvania périclite (« il a fallu licen – bouffer le personnel »).

 

 

L’hôtel est transformé en « lotissements pour la classe moyenne afro-américaine qui monte ». Pretorius voyage à travers le monde, « ce fantastique garde-manger ». Tip pour ceux qui ont peur des vampires, il évite les humains qui ont accepté les vaccins anti-Covid. S’il est à Avignon, ce soir, c’est pour le fric. Parce que le sang, c’est bien, mais l’argent, etc.
Le récit qui court sur environ une heure se clôt sur un conseil de bon sens (« ne venez pas me parler si vous me croisez vers trois heures du matin »). La salle applaudit à tout rompre, subjuguée par cette polyphonie

  • de provocations rutilantes,
  • de plaisir du conte et
  • de maniement délicat de la musique, chansonnée ou non.

C’est

  • palpitant,
  • audacieux,
  • roboratif

et, sans la moindre flagornerie, pas vraiment la crèmerie de ces pages même lorsqu’il s’agit de recenser une connaissance, l’on se réjouit d’apprendre que des perspectives de tournée provençale se dessinent pour un spectacle

  • joyeux,
  • souriant et
  • vigoureux

qui le mérite diablement.
Ah, sinon, j’avais rédigé une base d’article pour une blogueuse qui voulait ABSOLUMENT chier une chronique sur la pièce sans la voir. Donc, pour ceux qui souhaiteraient s’adonner à cet exercice, voici une critique lyophilisée accessible à tous :

  • Le vampire, un thème universel et intemporel.
  • Jann Halexander, un chanteur et acteur pluriel.
  • Avignon off, un lieu de brassage culturel qui bruisse d’audaces.

J’aime bien le passage sur « qui bruisse d’audaces ». Sérieux, je trouve que ça claque. Mais, en vrai, Confessions d’un vampire sud-africain, ça vaut mieux que ces éléments de langage de merde, heureusement.

« Soleil déréglé », La Factory Avignon, 3 juillet 2026

Camille Ludig, Caroline Marcos, Frédéric Jessua, Charles Van de Vyver, Nadir El Arabi et Grégoire Isvarine le 3 juillet 2026 à Avignon. Photo qui vaut c’qu’elle vaut : Bertrand Ferrier.

3 juillet 2026, 21 h 45. Avec Charlotte Grenat, alias mademoiselle Maya (ou l’inverse), et sa camériste Inma, nous venons de finir la mise en place de la régie pour le spectacle que nous jouons à partir du lendemain soir jusqu’au vendredi suivant. Le festival off d’Avignon est entré en ébullition, autrement dit les bars débordent. Tout commence vraiment demain. Nulle fatigue, pour le moment.

  • Une envie,
  • une urgence,
  • une émulation.

L’effroi devant la concurrence (plus de 1600 spectacles sont officiellement recensés), aussi. Pas vraiment conscientisé. Un effroi tranquille. Presque.
Nous rentrons tranquillement dîner à notre camp de base quand Charlotte se fait alpaguer par un gars de la FACTORY (ha, ces scènes qui pensent qu’elles sont plus importantes parce qu’elles sont CAPITALES), en passant devant l’une des adresses de cette scène conventionnée : une générale va commencer, ma colonelle ! En l’espèce, celle de Soleil déréglé, une création ambitieuse de la compagnie Navaquesera. Comme le veut la tradition, l’aventure est gratuite.
Nous ne nous consultons pas longtemps. La verveine-menthe que nous envisagions de suçoter avant de partir sur le traîneau du tram ? Qu’à cela ne tienne, nous nous rattraperons. La salade en kit qui nous attend au frigogidaire ? Elle patientera bien 1 h 30 de plus. Puis, comment mieux commencer un festival que par une invitation impromptue ?

 

Le pitch

Casimir (Frédéric Jessua), chômeur ayant un goût appuyé pour la dive bouteille dans sa diversité, se fait remonter les bretelles par son épouse. Secoué, il s’accorde une prune sans besoin de flicaille et voit apparaître Gilles Bouleau en son humble logis (Charles Van de Vyver). Rien de très étonnant en soi, le gars ayant l’habitude de jouer son rôle dans des fictions cinématographiques ou télévisuelles, entre Tuche et pancolades. Mais Casimir n’y est pas habitué et se retrouve tout ébaubi devant le présentateur de TF1. Lequel, assisté par Étienne Petit (Grégoire Isvarine), astrophysicien imbu de lui-même et de son mépris des autres, apprend à Casimir qu’un tout nouveau programme informatique vient de décider qu’il devait être le nouveau président de la Répubique. Est-ce

  • le fruit de l’alcool ou la victoire d’une « réalité objective » définie et subvertie par la science ?
  • un délire de dépressif bon pour l’HP ou une opportunité séduisante à ne pas louper ?
  • un rêve éthérique ou un cauchemar tellurique ?

90′ doivent aider Casimir et nous-mêmes à le déterminer.

 

 

Le spectacle

Parmi ses nombreuses tendances, le off d’Avignon travaille

  • le féminisme le plus épouvantablement consternant dans sa course au consensualisme,
  • les comédies beauf les plus effarantes,
  • les arnaques de compagnies sans honneur prétendant porter sur scène des pièces rapiécées par leurs soins sans en avertir préalablement le spectateur
    • (Huis clos avec trois personnages,
    • Un fil à la patte en 1 h 15,
    • Ubu Roi réécrit pour dénoncer Trump et Poutine, quelle audace !),
  • les tendances alternatives les plus porteuses que sont les stand-up et
  • l’arrivée massive de chansonneries, pain bénit pour les propriétaires de théâtre.

Certaines créations collectives subventionnées tentent de secouer le cocotier en osant l’abondance, fût-elle tempérée par des gnangnanteries puputes à se taper la tête contre les murs (« ce spectacle est conçu dans une démarche écologique avec décors et costumes recyclés », on y reviendra).
Alors que, contrairement au in, féru de durées plantureuses faisant arty, la plupart des spectacles du off ne dépassent guère l’heure un quart afin de permettre aux théâtres d’encaisser un max, Navaquesera ose l’heure et demie autour de deux types d’acteurs : Casimir, comédien unique, et les autres, aux multiples rôles dégenrés à l’occasion – les deux principes de performance étant, en soi, remarquables. Dès la générale, le travail de troupe saute aux agates :

  • les stichomythies groovent,
  • les ensembles sont réglés avec sérieux,
  • la sérénité des artistes permet de gérer les imprévus à base de tranquillade (panne du vidéoprojecteur).

Pourtant, en dépit de ces deux qualités principales (générosité et travail patent), nous allons sortir de cette invitation avec un sentiment frisouillant la déception. En essayant de comprendre pourquoi la foufouitude du projet ne nous a pas tout à fait envolés, nous avons cru déceler quatre freins limitant notre enthousiasme.

 

Les dissonances

Le premier frein est lié au casting des personnages. Le plaisir de l’archétype – chaque acteur étant appelé à incarner des topoï – s’enlise rapidement dans la facilité de la caricature. Ainsi

  • de la prof de fac féministe à l’idiolecte boursouflé,
  • des ninjas niveau Dorothée et
  • du savant vulgarisateur vomissant son public (Étienne Klein, arnaqueur d’État, reviens-nous, immonde farceur !).

À la longue et, parfois, à la courte, cela désamorce tout intérêt du spectateur.

  • La pantalonnade s’enlise dans un prévisible stabyloté,
  • le comique de situation s’envase dans une itération pataude, et
  • la volonté pédagogique d’équivalence entre les grotesques s’ensuque dans un copié-collé dont l’intérêt narratif et dramatique finit par nous fausser compagnie donc nous échapper.

Le deuxième frein est lié à la faiblesse du nœud diégétique. En clair ou presque, le texte se concentre trop souvent sur l’alternative, digne d’une vieille rédac de collège, entre « is this just real life? is his just fantasy? ». Franchement, en tant que spectateur, on aimerait s’en taper le coquillard.
Dès lors, on décolle presque quand Camille nous embarque dans sa foi dans le multivers, moins quand il rabat le réel sur la dichotomie opposant rêve et réalité. On aurait préféré l’ambiguïté tentatrice ou l’invraisemblable psychédélique au cocooning rassurant du « l’un ou l’autre », tant aller au théâtre pour s’entendre expliquer que le délire n’est in fine qu’une mauvaise passe psy et pas une ouverture sur d’autres possibles chausse l’esprit de semelles de plomb. Tout se passe comme si la compagnie avait frissonné à l’idée d’aller plus loin dans le dérèglement du soleil rationnel, alors qu’elle avait à l’évidence de quoi creuser pour nous offrir une réalité de l’irréel alla Arrabal.
Le troisième frein est lié à la construction du propos. Bouffie par un name-dropping plus fffatigant que moderniste ou post-Bret Easton Ellis, la pièce se présente comme une suite de saynètes assez nombreuses pour que, peu finement, l’on demande à Casimir de les récapituler sporadiquement afin d’aider les spectateurs à se repérer dans l’accumulation (l’apparition, l’HP, les drogues…).

  • Le manque d’interactivité entre les épisodes,
  • l’absence de diachronie et
  • l’impression de feuilleter un catalogue plus qu’une existence

contribuent à limiter la palpitation du spectateur.
Le quatrième frein est lié à l’absence d’auctorialité. Seule, sans doute, une patte auctoriale aurait pu impulser une ambition dans le délire – au sens étymologique du terme – pour oser

  • l’invraisemblable,
  • le franchissement voire
  • le crissement.

À défaut, les successions

  • d’impossibles,
  • d’analepses et
  • d’itérations convenues n’aboutissant pas au postulat d’un autre monde en train d’émerger

ahanent en nourrissant un certain manque de rythme marqué par l’absence

  • de contretemps,
  • d’accents surprenants,
  • de précipitations ou
  • de trépidances

susceptibles de singulariser tel passage et de permettre à tel autre de s’étaler avec astuce.
Au fil des scènes, la dynamique se perd. L’exploration de plusieurs « réalités objectives » n’impacte en rien Casimir, et la mise en avant de postures ou d’idiolectes  – science, sociologie, trafic, psychiatrie et plus – ressemble à une liste de courses plus qu’à une pièce de théâtre. L’explicit étouffant, avec Père Noël, semble assez dire le manque de perspective du récit, quitte à morfondre le spectateur dans une consternation grandissante, qui contraste avec l’envie des comédiens de les amuser pour leur donner à penser.

 

La conclusion

Devant tant d’énergie, allant

  • de salle à scène,
  • de cour à jardin, et
  • du texte (trop) abondant à l’acting,

on aimerait être submergé par une pulsion roborative, fût-elle perturbée par la malaisance liée au traitement réservé au texte de Nadhir El Arabi, puant de racisme. Hélas, on pense avant tout à la punchline du philosophe Jean-Jaques G. dans « Une autre histoire » : « Moi, le premier acteur, je rêve d’un auteur. » On sent que Casimir en aurait eu besoin. Spectacle apparemment collectif, revendiquant son côté écolo parce qu’il réemploie des chaises et une table (wow), Soleil déréglé ose mais souffre d’une absence

  • d’écriture,
  • de choix et
  • de radicalité.

De densité aussi, peut-être. En se souciant de laisser à chaque acteur un moment vedette donc un moment pas vedette, le tableau Excel de la pièce se dissout en compromissions sans intérêt pour le spectateur. Des acteurs valeureux,

  • le souffle,
  • l’envie d’en découdre et
  • la capacité de questionnement

(mais aussi le talent imperturbable de Frédéric Jessua, aussi hénaurme que son rôle l’exige) nous auraient plus donné envie de les voir dans des pièces d’une vraie férocité, type Les Maxibulles de Marcel Aymé – même si, dans ce cas, ils n’eussent point été programmés à La Factory. À croire qu’il convient de ce se réjouir que le soleil de nos fantasmes soit définitivement déréglé !


Jusqu’au 25 juillet à la FACTORY d’Avignon.

Rendez-vous à Avignon !

L’affiche officielle

Au plaisir de ! Rens. ici.

« HEAR EYES MOVE », Philharmonie de Paris, 26 juin 2026 – 3/3

Cathy Krier et Iván Merino Gaspar au studio de la Philharmonie de Paris (Paris 19), le 26 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Confrontée à la danse, petit à petit se dissout la musique de György Ligeti – singulièrement son troisième livre d’Études pour piano, d’une durée d’un petit quart d’heure. La chorégraphie

  • l’avale,
  • la rend quasi secondaire,
  • la transforme en prétexte.

Elisabeth Schilling l’anticipe. Coupe les parasites.Laisse Cathy Krier envoyer « White on white ». Puis pousse Iván Merino Gaspar à serpenter vers l’horizontalité. Il inspire ses consœurs danseuses qui s’érectent itou. Le silence ne les effraye point et fait même office de groove. Puis les corps se contredisent,

  • ici galvanisés,
  • çà figés,
  • là rabougris.

Libérés de la musique, les artistes reprennent vie comme hébétés de l’aventure qu’est, pour un danseur, sinon l’immobilité, du moins l’interdiction de se mouvoir. Et il y a de cette tension, dans la conception de la chorégraphe, entre

  • silence et musique,
  • stimulus et spontanéité,
  • explosion et contrainte.

Alors des corps restent statufiés quand d’autres choient. Les hommes tâchent de récupérer l’usage de leur squelette. Elisabeth Christine Holth leur montre la voie. Gonzalo Alonso lutte comme il peut. Ses complices se retrouvent pour profiter de leur liberté regagnée, fût-ce imparfaitement : nous sommes autant humains que finis. Le plateau s’éclaire alors de joie, de tournoiement, d’extension, de précision, de coordination et de créativité. Énergiques et coordonnés, les danseurs

  • se démantibulent,
  • se déséquilibrent et
  • dispersent leurs pulsions entre
    • sol et ciel,
    • mouvement et statisme,
    • danse et silence éternel.

Force reste au piano quand les danseurs se regroupent jusqu’au noir final, ce grand macabre qui nous réunira tous et que, pourtant, nous continuons d’applaudir. È finita la commedia !

« HEAR EYES MOVE », Philharmonie de Paris, 26 juin 2026 – 2/3

 

Cree Barnett Williams, Gonzalo Alonso, Piera Jovic et Elisabeth Christine Holth au studio de la Philharmonie de Paris (Paris 19), le 26 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Deuxième livre des études pour piano de György Ligeti, créé au fil du temps et achevé en 1993. Ici augmenté par une création d’Elisabeth Schilling, lancée en 2020 et réinitialisée en 2026 pour la Philharmonie de Paris.
Pour « Galamb Borong », le quintette de danseurs se blottit contre le sol. La lumière diminue. Force reste au piano.. Quand les aigus se révoltent, des corps réagissent dans la pénombre. Se relèvent. Pirouettent. « Fém » voient les danseurs mâles prendre le lead. Élégance. Lutte. Piera Jovic rejoint Gonzalo Alonso et Iván Merino Gaspar. Ça tournoie. Elisabeth Christine Holth et Cree Barnett Williams rejoignent la danse jusqu’à l’orgasme final.
Enchaîné, « Vertige » vacille. Balancements. Oscillations. Insaisissabilité des lignes qui luttent contre la saisissabilité du monde. Non, le mot n’existe pas, mais le fait, si. Ça déborde – n’est-ce pas cela, le vertige ? Ça s’aligne pour rentrer dans le rang donc ça bouge encore. Ça s’obstine à s’encastrer dans une seule direction. Ça veut vivre – en somme, ça fait du bien.
Avec l’apprenti sorcier dit « Der Zauberlehring » (pardon pour l’accent), ça travaille la diagonale. Se confronte. Se menace Se fuit. Échange ses positions. S’active. À jardin, oscille. Déborde du tapis. Se réaligne. Se redisperse. Déborde,. Se déplie. Se replie sous des formes complexe sans cesser quand cesse la musique.
« En suspens » offre son solo à Iván Merino Gaspar et à ses tatouages. Le danseur tournoie. Pirouette. S’écroule. Se démantibule. Se relève sans effort apparent. Se contorsionne. Périt avec vitalité. Le quatuor de non-solistes provisoires sort de sa léthargie sous l’impulsion de Cree Barnett Williams. Le mouvement s’étend lentement. Les corps s’extraient dans le silence. Se bravent. S’interrogent. Se redressent. Se cherchent puis cherchent à s’orienter.
Le langage radical de György Ligeti semble les inspirer avec « Entrelacs ». Cree Barnett Williams y propose un solo contorsionné entre volonté d’élévation et aspirations telluriques. Gonzalo Alonso la rejoint. Elisabeth Christine Holth se relève, et le silence embrase des mouvements au bord de la gesticulation artistique.
« L’escalier du diable » semble contraindre des corps sans issue, comme en contradiction avec eux-mêmes. Ça se rapproche entre ensembles compacts mais jamais solides. Ça pivote. Se tortille. Jaillit. Persiste derrière une apparente stagnation. Ça cherche une issue même après la fin de la musique. En se regroupant ou en testant les limites physiques de l’espace.
« Coloana infinità » enjoint les danseurs à frôler l’épilepsie ou à se sentir bien « anywhere out of the world ». On passe de jardin à cour. On franchit les limites. On teste le sol, entre immobilité et secousses, noir et lumière, brièveté et temps long, jusqu’à l’explosion finale.
C’est créatif, stimulant et prenant. Jusque-là , tout va bien. À suivre, donc pour le bref troisième livre !

« HEAR EYES MOVE », Philharmonie de Paris, 26 juin 2026 – 1/3

Cathy Krier au studio de la Philharmonie de Paris (Paris 19), le 26 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

Au gré des invitations, joie de découvrir différents recoins de la Philharmonie de Paris : après l’amphithéâtre fréquenté pour écouter Nicolas Horvath (chronique disponible ici, re-ici et encore re-ici), le studio, super pas bien indiqué pour un néophyte et peut-être pas que pour lui. D’autant que, ce 26 juin, il y a quelque défi à se glisser dans un espace réputé plein où, en réalité, un tiers des spectateurs annoncés ont fait défection, plus probablement à cause de la canicule qui bat son plein qu’à cause du match opposant l’équipe de France et l’équipe de Norvège. En effet, pas sûr que les clients d’une intégrale des Études pour piano de György Ligeti augmentée d’un ballet contemporain soient les mêmes que les fanatiques de la machine à cash de Gianni Infantino le trumpomaniaque !
La création chorégraphique au programme ce soir date de 2020 – Elisabeth Christine Holth et Piera Jovic étaient de la création, pas Cree Barnett Williams, Gonzalo Alonso ni Iván Merino Gaspar. Pourquoi la chorégraphe Elisabeth Schilling, assistée de Brian Ca – qui était de la première – et se revendique comme étant très influencée par Astérix, l’a-t-elle intitulée « ÉCOUTE BOUGER LES YEUX » ? Mystère qu’il est sans doute prudent de laisser mystérieux.
C’est à la Luxembourgeoise Cathy Krier qu’est confiée l’exécution d’une œuvre monstrueusement difficile, distribuée en trois « livres ». Le premier, créé en 1985, est ici précédé d’abord par les bruits d’éventail que ce que les entomologistes du genre humain désignent sous le nom d’espèce de « connasses » ne peuvent s’empêcher de lâcher alors que l’espace est parfaitement climatisé, puis par l’entrée dans un espace vide paré de blanc des cinq danseurs et de la pianiste. Le noir domine. Le silence. Les corps se figent. Un danseur tombe. Un autre se plie. Le déséquilibre gagne. Tournoiements. Regroupement.
La première étude, résolument polyrythmique, s’appelle « Désordre ». Elisabeth Schilling tient son oxymoron en synchronisant la désorganisation de ses danseurs. Au service de la danse, le piano est plus tonique que détaillé. On investit l’espace en parcourant la diagonale qui va de jardin à cour (j’ai noté l’inverse, mais mon souvenir se rebelle, alors bon, laissons le débat se poursuivre et mon sens de l’orientation briller). Après la musique, le silence puis les corps prennent le relais. Ils s’étirent. Se déploient. Suspendent le temps aux cordes du regard.

 

Gonzalo Alonso au studio de la Philharmonie de Paris (Paris 19), le 26 juin 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

 

« Cordes à vide », où une main ne joue que des touches blanches, une autre que des touches noires, offre un premier solo jouant avec les ombres et les lumières blanches, crues, géométriques, créées par Fränz Meyers et Nina Schaeffer. L’espace s’agrandit de hauts et de bas. La danse s’anime de fulgurances contraires et contrariées. Tensions et extensions s’exposent. Le fond de scène est à son tour investit. Le solo se dissipe. Le quatuor absorbe le corps qui lui manquait.
Avec « Touches bloquées » (où la pianiste ne peut jouer toutes les notes puisque certaines sont déjà utilisées quand elle est censée les faire sonner, ce qui crée du groove), un duo part en quête d’une mobilité en parallèle. La danse semble provoquée par des stimulus sonores. Des symétries apparaissent, se résorbent, s’inversent. Les trois danseurs restés statiques se mettent à leur tour à explorer ces possibles.
Pour « Fanfares », l’électricité percute tour à tour chaque danseur. Le quintette se meut sans sembler connecté, ouvrant le champ des possibles. Les mouvements se décomposent dans l’espace ouaté de la lenteur.  Les graves du piano plombent les corps ; les aigus les relèvent.
Avec « Arc-en-ciel », Gonzalo Alonso, qui joue le brun moustachu et barbouillu par contraste avec un Iván Merino Gaspar moustachu reconnaissable à ses cheveux plus décolorés que blonds, s’offre un solo. Convulsions. Course au ralenti, ressorts, ressassement. Volonté de repousser la pesanteur depuis le sol. Ou juste de la pousser. Ou simplement de la contredire. Pas facile, voire perdu d’avance. L’important, c’est la lutte. Émoustillés par le défi, les collègues du moustachu barbouillu s’y mettent eux aussi. La bataille est rude, et tous n’ont pas la même ténacité. Pourquoi l’auraient-ils ? Comme nous, ils savent que nous nous retrouverons tôt ou tard au point de départ, les halètements de fatigue en plus.
Avec le redoutable « Automne à Varsovie », le motorisme pianistique contamine le quintette. La troupe s’attire, se retire, se réaccorde. Saccades, imitations, échos. Aspirations contradictoires vers les cintres et le ras du plateau, l’avancée et la prudence, l’énergie et l’affaissement. Les mouvements s’amplifient jusqu’au chaos et à l’éclatement. Une vitalité tantôt souriante, tantôt menaçante, secoue l’ensemble qui se réunit et se rétracte sur lui-même comme le son se concentre dans les graves à la fin du premier livre. Il en reste deux. À suivre, donc.

Yann Guillarme, « Libre », L’Européen (Paris 17), 6 mars 2026

Florilège de l’affiche

Yann Guillarme ne le sait pas, mais il va affronter sinon le plus gros défi de sa carrière, du moins le plus con. Naguère, j’ai acheté mon billet pour le voir afin de rire alors que, pour des raisons qui n’ont pas à être exposées ici comme on étale ses lettres au Scrabble, ce 6 mars 2026, pas du tout envie de marrade. Vas-y, mon pote, débrouille-toi avec ça ! Autant dire que cette chronique est biaisée, un peu comme si tu invites quelqu’un à tenter de battre le record du monde du 100 mètres avec Gérard Larcher (et ses fauteuils à 40 000 balluches, l’enflure) sur le dos. Mais c’est notre liberté à nous de placer la barre très haut, ne serait-ce que pour passer dessous plus aisément – non, elle est pas de nous, celle-là, elle est piquée à Barthélémy Saurel.
La liberté de Yann Guillarme – vu jadis à l’Apollo 90, lui qui blinde aujourd’hui une nouvelle fois un théâtre de 350 places où le stand-up, ultra rentable, a balayé la tradition chanson qui y vibrait jadis – ne va pas jusqu’à tatouer sur son front « les terroristes de Daesh sont des petites pédales », peut-être parce qu’il n’a pas encore le front assez grand ou parce qu’il serait nul à la bagarre, surtout face à une Kalash. Elle consiste plutôt, entre autres facettes,

  • à revendiquer une grosse dose de vulgarité dans un monde prude,
  • à marteler qu’il a été bisexuel avant de se mettre en couple avec « la même nana » depuis vingt ans (voire après),
  • à faire de la fellation le principal sujet ou, du moins, gimmick de la soirée, jusqu’au : « Brad Pitt, s’il arrive torse nu, toutes les femmes veulent le sucer. Moi aussi. Même s’il n’est pas torse nu. Même si c’est pas Brad Pitt »,
  • à admettre, selon son sketch bien rentabilisé, qu’il est mi-gros vu qu’il aime bien bouffer (mais c’est plus facile d’inciter à sucer, assure-t-il, en foutant de la chantilly sur son zguègue qu’en l’agrémentant d’un céleri, même quand tu as choisi une vegan comme aspiratrice),
  • à expliquer qu’il DÉTESTE LES CYCLISTES tout en coursant les keufs grillant un feu rouge sur sa trottinette électrique (« c’est pas moi qui l’ai achetée ») alors même que son échelle de Richter à lui, c’est l’Argus,
  • à affirmer qu’il est surtout de gauche mais parfois de droite, ça dépend s’il faut manger du bœuf de Kobé ou de Lidl,
  • à reconnaître qu’il déteste les fêtes foraines à la fois parce qu’il n’aime pas les manèges à sensation aux conditions de sécurité douteuses à cause de Jojo Lopez et des siens, et parce qu’il y découvre que son fils, sa bataille, est trop con pour appuyer sur un bouton qui permettrait à son avion de décoller et à lui d’attraper la queue de Mickey (le père, lui, finira avec, dans la bouche la queue de Mickey, le patron du manège),
  • à inculquer la politesse à son gamin tout en lui offrant l’image d’un connard sanguin qui connaît les codes de survie à Paris,
  • à adoooorer l’impro tout en revendiquant être nul dans l’exercice (« par exemple, tu t’appelles comment ? Fred ? Voilà »),
  • à claironner que, pour maigrir, faudrait lever le pied et non le coude sur l’alcool, « mais rien que de dire ça, j’suis en manque »,
  • à vouloir rester avec sa femme mais pas au point de ne pas chier en public à cinq heures du matin malgré les menaces de séparation immmmmmmédiate,
  • à respecter le consentement et la liberté du beau sexe mais à reconnaître être habité par Jean-Marc dit Juan Marco, l’animal affamé de chair qui demande à être nourri ou à nourrir « au moins de temps en temps »,
  • à se sentir bien vivant tout en percevant l’haleine d’Alzheimer pas très loin devant lui (« je voudrais que mon fils se souvienne de moi comme celui qui, dans un éclair de lucidité, alors qu’il était alzheimerisé, mettait des low kicks sur le pif des requins de Marineland avec son zguègue »), ou
  • à être audacieux tout en rappelant que CNews, c’est vilain, et le Moyen Âge, c’était chaud pour accoucher ou se faire soigner une dent, même si l’époque avait un avantage : Michel Sardou n’existait pas.

La tension est palpable (belle expression de merde, mais, déjà, on a évité les épithètes façon « ciselé », « jubilatoire » ou « coruscant », alors bon) entre, d’un côté, la pulsion de lâchage qui sied au comédien et à ses multiples voix caractéristiques quand le texte libère l’artiste pour friser l’absurde quitte à défriser les gentils petits censeurs, et, de l’autre côté, la prudence qui l’oblige à rappeler qu’il est du bon côté et connaît les codes

  • (le consentement,
  • les médias autorisés selon les gens de gauche,
  • les épisodes sur la déconstruction des stéréotypes de rôles genrés, etc.).

La peur d’être désigné comme un facho – lui qui émarge pourtant à Canal, gage d’une capacité à se conformer au conformisme, eh oui, à peine dépassé par le totem France Inter – lui impose des gnangnanteries assez attristantes pour quelqu’un qui revendique sa liberté. Ajoutons que le format d’1 h 20 hors bis semble parfois un peu longuet à cause de passages à vide où

  • les blancs s’allongent,
  • les mots de liaison ou de ponctuation du type « voilà » saturent,
  • les gags de la bouteille avec applauses lassent (peut-être faudrait-il introduire plus tard ce pacte de complicité avec le public pour éviter l’impression de rrrrrépétition),
  • les séquences muettes dites « mimées » semblent tenter de dilater le sablier, et
  • les récurrences (la nullité en impro, la succion de teub ou la bisexualité, par exemple) finissent par moins amuser que ffffatiguer – on l’avait dit, le défi de faire hurler de rire un mec qui n’est pas dans le mood était chaud de night.

Néanmoins, prédomine l’évidence

  • d’un savoir-faire dans la façon dont le bonhomme tient son personnage de scène,
  • de l’audace physique dans le choix d’un tout schuss de près de quatre-vingt-dix minutes, encore compris,
  • de la virtuosité vocale dans les différences
    • d’intonation,
    • d’intensité et
    • d’identité proposées (sans compter que le bougre chante très bien, comme il l’avait laissé entendre grâce à l’hymne breton parfois corsifié), et
  • d’une association assumée entre la volonté de faire frémir les belles âmes et le désir impérieux d’être ultra consensuel afin de gagner plus de fric, autre obsession du spectacle qui devrait lui permettre de s’offrir une Rolex afin de remplacer sa Rulex achetée dans un souk.

Cela fonctionne : le gars reste à l’Européen « jusqu’à la rentrée », va passer à deux dates par semaine, et investira la Cigale – presque 1500 spectateurs – le 24 mai. Un dimanche, certes, date moins prestigieuse sauf pour André Rieu et Franck Michael, mais cela correspond bien à son personnage

  • plus rondelet que radioactif, ce qui est bien sa liberté,
  • moins rentre-dedans qu’un Dieudonné quand il avait du talent (et dont on jurerait que Yann Guillarme l’a bien regardé, ce qui ne serait certes pas une infamie),
  • moins inventeur de personnages qu’un Jérôme Commandeur, avec lequel il a d’évidentes similitudes, ce qui est fort réjouissant, et
  • assurément reconnaissable comme, fermement, Yann Guillarme, ce qui est heureux – signalons que le zozo est assez aimable pour venir à la rencontre des spectateurs sitôt le show fini, selon une tradition désormais bien établie par Arnaud Tsamère mais fort impressionnante quand on subodore l’énergie dépensée juste avant donc, en l’espèce, et c’est bien sain, l’urgence d’aller suçoter une verveine menthe à la Clichy’s Tavern.

Le neveu de Rameau revient sur scène

Détail de l’affiche du spectacle

Suite à notre chronique de tantôt, nous reçûmes des milliers – que dis-je ? des millions de sollicitations pour savoir où et quand voir Le Neveu de Rameau dans la version scénique de Vincent Auvet, avec ledit Vincent Auvet et Jean-Pierre Colombiès en personne dans le rôle-titre. J’ai cinq bonnes nouvelles à partager avec vous, mais d’abord, rappel.

Le pitch

1761. Paris. François, le neveu du Grand Génie Jean-Philippe Rameau, est une sorte de loser lunaire qui survit grâce à un protecteur trouvant le drôle drôle, si si. Hélas, quand la pièce commence, François a échoué dans une taverne, jeté à la porte par son sponsor pour abus d’insolence. Dans le troquet, il trouve un philosophe qui lui paye un coup, puis deux, puis trois, histoire de confronter sa haute sagesse à l’apparente bouffonnerie du semi-clodo.

L’avis

  • L’épaisseur des personnages,
  • la drôlerie des punchlines,
  • la puissance corrosive du rire (c’est pas du stand-up communautaire donc on rit bien, pas que mais on rit), et
  • le soupçon de mélancolie pour épicer la comédie triste

bénéficient

  • d’une interprétation renversante,
  • de costumes aux petits oignons et, en attendant les grands théâtres,
  • de la petitesse de la jauge,

instaurant une efficacité intimiste parfaite pour apprécier le texte,

  • sa vitalité,
  • son acidité et
  • sa force,

lesquelles installent le spectateur tantôt dans la posture du moqueur, tantôt dans la posture du moqué. Le résultat est à la fois réjouissant et poignant. Oui, poignant et non « popignant », comme j’avais écrit, c’est d’ailleurs dommage parce que le mot a beau ne rien vouloir dire, il donné envie de le fréquenter voire de s’en faire un super pote.

Les cinq bonnes nouvelles

La pièce est de retour au Zéro Trois Studio (3, rue du Ponceau | Paris 2) les samedis

  • 31 janvier,
  • 28 février,
  • 28 mars,
  • 25 avril et
  • 27 juin

à 15 h pétaradantes. L’entrée est libre sur réservation absolument indispensable vue la petitesse du lieu, réservation qui se passe exclusivement au 07 66 73 55 72. Il n’est pas interdit d’exprimer sa joie de la découverte en lâchant un billet de deux cents euros ou quelques piécettes dans la sébile qui sera tendue à la sortie.

Déclaration d’intérêts

Je ne connaissais pas le Jean-Pierre Colombiès comédien, j’en connaissais un autre, pas plus comédien que nous le sommes tous pour exister un peu dans ce bas monde. J’ai été emballé par cette autre facette du personnage, y compris par l’exigence remarquable qu’il met dans son incarnation sobre donc efficiente. Pour le reste, je n’ai pas d’action dans la compagnie, mais j’ai trouvé le spectacle

  • étonnant,
  • très réussi et, ça ne gâche rien,
  • fort plaisant.

Aussi m’incombait-il, par souci éthique envers l’humanité, et c’est l’objet de la présente notule, de le déconseiller aux personnes préférant le théââââtre à la Télérama, pour qui la chiantise

  • pompeuse,
  • snob,
  • consensuelle en une syllabe et
  • subventionnée,

évidemment « portée par » une vedette bien identifiée, de ces fakes qui

  • vivent à Saint-Germain-des-Prés mais se battent pour le mélange, le vivre-ensemble, l’ouverture à d’autres cultures et pétitionnent contre les supérettes dans leur coin parce que ça pourrait attirer des gens qui ne font pas toutes leurs emplettes au Bon Marché, ces gueux,
  • entre deux coquetèles dans les palaces du huitième arrondissement parisien, se déclarent bouleversés par les drames vécus par les migrants, et
  • s’hystérisent (c’est beau) sur les plateaux de télévision pour « défendre la démocratie » à condition qu’elle aille dans le sens le plus trivialement macroniste, néolibéral et monolithique possible,

sera toujours préférable au kif. Désormais, j’ai accompli mon devoir et je peux souhaiter bonne curiosité aux autres lecteurs qui, eux, pourront vibrer joyeusement au Zéro trois studio, même à l’heure de la sieste !

« Le Neveu de Rameau » d’après Diderot (Paris 2), 23 octobre 2025

Détail de l’affiche du spectacle

C’est l’histoire, tirée d’un roman dialogué,

  • d’un loser,
  • d’un bouffon et/ou
  • d’un pique-assiette.

D’un côté, le Philosophe qui a réussi, ce qui est peut-être un échec pour un philosophe ; de l’autre, le neveu de Rameau, qui a tout foiré ce qui n’est pas une réussite. Le premier (joué par le metteur en scène Vincent Auvet) décide de payer à boire puis à manger au second (Jean-Pierre Colombiès)

  • un peu pour être bousculé,
  • peut-être pour jauger sa propre capacité de répartie (plutôt nulle, en réalité),
  • mais surtout pour s’en payer une bonne tranche.

En effet, le loser est cocasse. Il revendique d’être

  • un escroc,
  • un fake,
  • un adepte du vice.

Sur ses échecs successifs, il a bâti son personnage.

  • Musicien étouffé par l’ombre de son oncle, il a donné des cours de clavecin voire de composition sans connaître un traître mot de ce qu’il enseignait.
  • Écrivain impuissant, il a développé son verbe parfois fleuri pour se vanter de ses mauvaises fortunes.
  • Mari largué, il regrette sa femme pour sa croupe, partie des personnes du beau sexe qu’il préfère, et pour ce qu’elle pouvait lui apporter dans la bonne société grâce à ses appâts avantageux.

Las, ses rodomontades n’en peuvent mais : même dans son travail de parasite, il échoue. Viré pour excès d’insolence, il n’arrive pas à rentrer dans le rôle du soumis repentant et se retrouve à devoir aller à l’opéra. Pas pour entendre une œuvre d’Antoine Dauvergne mais pour aller mendier à la sortie, son orgue de Barbarie en bandoulière.
Si, avec seulement deux comédiens sur scène, la pièce entre dans la catégorie des pièces « pas chères », elle fait néanmoins l’effort de taper dans le costume et les accessoires presque d’époque. Surtout, ce soir de première, elle est portée par un Jean-Pierre Colombiès en feu. L’acteur a deux voix à son répertoire, avec un large éventail d’expressivité pour chacune d’elles. Fort de cet atout, il construit un personnage

  • ambigu,
  • retors,
  • insaisissable et
  • finalement sympathique comme peuvent l’être les filous de théâtre.

Le résultat ?

  • Ça parle juste,
  • ça joue précis,
  • ça ne faseye pas.

Il y a

  • de l’électricité alla Cyrano Depardieu dans ses emportements,
  • de la détresse à peine masquée dans le récit des plus grands exploits,
  • du doute permanent dans l’assurance qu’il étale comme une mairesse de grosse ville ou de gros arrondissement étale ses notes
    • de taxi,
    • de pressing ou
    • de sa(lo)pe Dior.

Face à lui, Vincent Auvet rend avec habileté l’ambiguïté de son propre personnage, à la fois

  • meneur de jeu et dupe,
  • mécène s’offrant une représentation privée et imbécile rossé verbalement par son protégé,
  • donneur de leçon et petit garçon souventes fois sermonné.

L’adaptation dramatique revigore un texte

  • drôle et joyeusement dérangeant,
  • captivant et heureusement acide,
  • prenant et progressivement malaisant

tant, le temps avançant, on sait de moins en moins si l’on doit

  • s’indigner des propos du mauvais garçon,
  • sourire de ses provocations ou
  • plaindre un type un peu perdu pour la société, pour lui-même et pour le « petit sauvage » qu’il a engendré.

Le moment est

  • remarquable,
  • passionnant,
  • joliment enlevé

et, ce, dès la première, donnée dans un lieu encore confidentiel du centre de Paris. Que sera-ce, sans doute, lors des reprises dont certaines sont presque annoncées, notamment au théâtre Darius-Milhaud lors des dates gardées secrètes hic et nunc. Ne laissons pas Diderot ou Rameau aux profs et aux musicologues : profitons de cette adaptation savoureuse pour jouir d’un théââââtre

  • accessible (c’est une qualité),
  • divertissant et
  • stimulant !