Secoué par les polémiques hexagonales autour de l’ayahuasca, David Dupuis raconte dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026) qu’il décide de revenir en Amazonie pour approfondir et boucler son enquête de terrain. Il cherche à vérifier si, oui ou non, les Européens venant aux Amériques pour goûter le breuvage sont des gens fragiles fascinés par un gourou ou s’ils conservent leur capacité de réfléchir, autrement dit leur autonomie.
La réponse, évidemment, ne pourra être binaire, tant les situations varient ; mais l’entretien avec un certain Adrien se révèle assez éclairant. Cet expérimentateur – l’anthropologue, on l’a vu, préfère parler de pèlerin – aspire à tester l’ayahuasca non comme un « objet de croyance » mais comme « une présence (…) dont il s’agira d’éprouver la consistance ». Son projet s’inscrit dans une démarche de catalogage personnel de diverses formes de médecines traditionnelles. Il se définit comme « explorateur du soin » soucieux de perfectionner sa connaissance de « thérapeute énergétique ». Or, le voici confronté au diagnostic du chef de centre, le French doctor croisé au début de cette traversée. Celui-ci estime que son client est victime d’une « entité parasite », ce que pourra confirmer la prochaine ingurgitation d’ayahuasca. Confirmer, mais aussi infirmer : le voyageur est « placé dans une position d’enquêteur ». Il connaît la vérité, mais il n’y croira qu’après en avoir eu une confirmation.
En effet, la promesse de l’ayahuasca est celle d’une « vérité susceptible d’être éprouvée par le corps ». Si la démarche est intellectuelle, elle passe par une « délégation de l’interprétation », instituant une forme de croyance oscillant entre l’autorité de l’officiant blanchi sous le harnais et la capacité proprement apocalyptique de la plante. En réalité, l’oscillation est biaisée : pour accéder à la plante, je dois passer par le maître. Son diagnostic est donc déjà une manière de travailler la suggestibilité, plus ou moins grande, de l’adepte. Toutefois, en apparence, se construit une « posture du croire à l’essai ». Quand le verdict du chaman tombe, le client ne peut que l’accepter, fût-ce avec étonnement, scepticisme ou colère ; sauf qu’il ne l’accepte que provisoirement, jusqu’au moment où une tisane lui permettra de jauger la pertinence de la parole donnée.
Il y a quelque chose d’étonnant dans le déplacement de la démarche intellectuelle de l’expérimentateur : le diagnostic délivré par un charlatan (ou, du moins, un psychanalyste sauvage) doit être vérifié par l’absorption d’une tisane qui fait vomir et délirer. David Dupuis l’explique par la perspective de ce qu’il appelle des « évidences sensorielles » (j’ai des visions, je tremble, je me vide dans un seau…), lesquelles permettent de pré-valider des « vérités extérieures » sous prétexte que l’on pourra les confronter au feu d’une plante peu après. Cette habile chronologie accroît la capacité d’adhésion d’un adepte à un processus qui, sans cela, risquerait de paraître léger scientifiquement et intellectuellement plus farfelu qu’exotique.
Pour rendre compte de ce qui se joue, l’auteur appelle « expérimentalisme visionnaire » la construction de critères physiques chargés de « fonder la validité de la vérification ». En remettant ma conviction dans les lianes de l’ayahuasca, j’adhère à une « culture moderne de la preuve » mise « au service d’un monde structuré par des intentions non-humaines ». Mon raisonnement se met en retrait pour que les effets de la plante me révèlent la vérité. Certes, l’association entre croyance et recherche de la preuve n’est pas exclusive de cette pratique, loin de là ! Le sanctuaire de Lourdes n’est-il pas doté d’un « bureau des constatations médicales » chargé de vérifier la réalité de guérisons miraculeuses ?
Ce nonobstant, par-delà les similitudes (consommation d’une décoction ou contact avec l’eau d’une grotte pour obtenir une guérison), la constitution d’un « dispositif rituel et pharmacologique » se distinguerait d’une « irruption spontanée du surnaturel ». Plus encore, la reproductibilité de l’expérience (je peux reboire une tisane quand je veux, alors qu’un miracle, c’est rare et ça ne dépend pas que de ma volonté) participe à la singularité de la consommation d’ayahuasca dans le cadre d’une démarche de soin.
Cette reproductibilité n’est pas sans danger. Peu à peu, elle conduit souvent l’expérimentateur à « une adhésion grandissante à la lecture qui lui a été proposée ». Sans qu’il s’en rende compte, le dégustateur de tisane transforme un diagnostic en hypothèse, puis vérifie l’hypothèse qui devient vérité, validant l’aura du maître et confortant le siroteur dans la justesse de sa démarche psychédélique. Un tel mécanisme est facilité par le recours à un idiolecte à la fois spécifique (« énergie », « démon », « infestation »…) et flou. La plasticité des termes, que chacun peut investir selon son bon vouloir, contribue à développer une « attitude de croyance » sans pour autant remettre en cause, à en croire David Dupuis, le principe d’adhésion flottante, ce « régime d’engagement réversible et d’ouverture interprétative » qui permet au patient d’ouvrir le spectre du croire, c’est-à-dire de rejeter la binarité du credo (je crois / je ne crois pas) pour se situer, tant bien que mal, dans un « espace d’instabilité ».
Ça ne fonctionne pas à tous les coups. Certains participants à ces expériences se révoltent contre une affirmation voire contre la dimension religieuse envahissant plus qu’auréolant le sirotage ; d’autres ronchonchonnent contre « l’univocité du cadre interprétatif et un dispositif perçu comme saturé et vertical ». C’est la preuve plutôt réconfortante que « l’ajustement au cadre n’est jamais garanti ». En conséquence, l’anthropologue pose que, entre adhésion béate et rejet définitif, la plupart des expérimentateurs associent « engagement dans le dispositif visionnaire » et « posture critique », le curseur pouvant évoluer pour chacun des testeurs. De surcroît, au-delà de la capacité de l’officiant à
emporter l’adhésion,
arracher la conviction et
conforter son client dans son aventure exotique,
la liberté de jugement serait garantie par un critère objectif : je viens pour guérir, donc je jugerai sur pièces, en fonction de mon état avant/après. Hélas, cette objectivité est doublement trompeuse. D’une part, parce que la non-guérison peut toujours être expliquée (adhésion limitée à la démarche, ancrage profond de l’infestation nécessitant un temps plus long, etc.) ; il est donc compliqué de déduire d’un mal-être persistant qu’il est la preuve que tout ça n’est que charlatanerie. D’autre part, parce que le mot même de « guérison » est compliqué à cerner. Guérir de quoi ? comment ? et qu’est-ce qu’être guéri ? Autant de questions que nous examinerons dans une prochaine notule.
Le monde est dangereux. Pis, tout y est dangereux, même ce qui devrait nous protéger du danger.
Les armes, c’est dangereux.
La police, c’est dangereux.
Les religions et autres spiritualités, c’est dangereux.
Parce que les religieux détestent les mécréants, quand ils en ont les moyens, et les concurrents, vu qu’ils ont besoin de moyens. Et parce que, très vite, les voies salvatrices rejoignent les contrées hautement tentatrices de l’envie de fric et de sexe, lesquelles n’incitent point à la modération.
Depuis une cinquantaine d’années, l’hindouisme en a, parmi d’autres, fait la démonstration en partant à la conquête du marché occidental, notamment américain. Son expansionnisme a transformé les gourous en « entrepreneurs de la spiritualité », selon l’expression d’Ysé Tardan-Masquelier, et cette marchandisation accélérée a entraîné sa cohorte de dérives.
Détournement d’argent,
enrichissement personnel,
obsession commerciale,
violences sexuelles,
rapprochement avec des nationalismes agressifs (des nationalismes, donc) et
terrorisme de masse
marquent l’essor de ce produit – vaguement – spirituel pour Occidentaux déphasés, ainsi que le rappelait Virginie Larousse dans sa série sur « L’hindouisme à l’heure de la mondialisation » et singulièrement dans l’épisode sur « La ruée vers l’Ouest » (in : Le Monde, 9-10 août 2026, p. 25).
Aussi n’est-il guère surprenant que l’attractivité croissante de l’ayahuasca ait inquiété les braves autorités hexagonales, ainsi que le montre David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026). En revanche, l’objet de cette inquiétude peine à être nommé. En 2009, le rapport de la Miviludes raconte l’histoire de deux Italiens partis boire leur tisane trash dans la jungle amazonienne et retrouvés morts, mutilés, quelques mois plus tard. L’ayahuasca n’est pas directement coupable de ce double assassinat ; tout au plus devrait-on avertir les voyageurs que certains coins de l’Équateur sont chauds de night. Cependant, l’affaire devient un prétexte pour associer
« néochamanisme »,
« manipulation de la conscience » et
« emprise mentale ».
Ayant lui-même navigué dans ces eaux troubles, l’auteur s’étonne d’un traitement à ce point approximatif. A-t-il été victime d’un « lavage de cerveau » administré par un « mouvement sectaire » ? Il réfute sans hésitation cette hypothèse et envoie bouler le soupçon de brainwashing car « ce n’est pas un concept utilisable en droit » et, au scanner anthropologique, il révèle sa faible « validité empirique ». Son succès est lié à sa faiblesse : comme il n’est fondé sur aucune analyse solide, il peut être appliqué à un tas de situations, notamment à un maximum de « ruptures familiales ou existentielles ».
Dans cette optique, celles-ci sont moins des phénomènes à examiner que des événements utilisés pour prouver l’applicabilité du brainwashing. Pour faciliter le glissement, le dénonciateur recourt à la figure canonique de « l’individu sous emprise ». En ce sens, le consommateur d’ayahuasca serait « un individu vulnérable, exposé à une suggestion traumatisante dans un espace perçu comme
clos,
opaque et
potentiellement coercitif ».
Inquiet, sous l’influence d’un gourou, fragilisé par l’usage d’une drogue puissante, il serait promptement victime de « faux souvenirs induits ». Rien ne l’étaye ? Qu’importe ! La rhétorique de la manipulation et l’idiolecte du lavage de cerveau s’inscrivent alors dans un leitmotiv de la Miviludes, dénonçant sans relâche le « danger diffus » qu’elle relève dans les activités situées « aux marges du religieux et du thérapeutique ».
Lucide, David Dupuis ne rejette pas en soi l’idée que les pratiques thérapeutico-religieuses peuvent présenter un danger, tant par les pratiques qu’elles mettent en place que par celles qu’elles excluent ou par l’exploitation des adeptes qu’elles sont susceptibles d’entraîner. En revanche, il s’offusque en constatant que la quête et la consommation d’ayahuasca soient si mal caractérisées et comprises si peu spécifiquement.
En France, la plante elle-même est classée comme stupéfiant depuis 2005. En cause, un rapport de pharmaco dénonçant des « sectes européennes usant de la substance pour parvenir à ses fins via des manipulations permises par la « soumission chimique ». Des situations exceptionnelles confirment en effet la dangerosité de l’association entre
stupéfiants,
présence d’une autorité charismatique,
isolement social et
cadre interprétatif fermé.
Dans ces cas précis, l’ayahuaca, substance très désorientante – euphémisme – à en croire le témoignage de l’auteur, « amplifie » incontestablement « les dynamiques
relationnelles,
symboliques et
institutionnelles »
en cours. Reste que, selon David Dupuis, il s’agit de « cas-limites » dont la rareté ne justifie pas la « panique morale » entourant la plante. À l’inverse,
les soupçons psychologiques,
les dénonciations toxicologiques et
les avertissements sociaux
disent quelque chose du rapport politique à la liberté des citoyens. Tout se passe comme si la plante était moins la cause de l’émoi national que l’effrayante aspiration à une autre vérité (forcément fausse, au moins en partie, comme toutes ses consœurs) que La Pravda étatique. Au reste, l’aspiration à une transcendance vaguement religieuse distingue les États-Unis, qui autorisent son usage grâce à ce cadre à la France qui se hérisse à cause de ce prétexte mystique. Juridiquement, psychédélique n’est pas français. Consensuel, mou du g’nou et soumis, si. CQFD.
Cher lecteur, combien de fois devrons-nous te le rappeler ? La drogue, c’est mal. Si tu en vends, à la rigueur, l’État peut le tolérer puisque ça lui permet d’éviter d’investir dans les quartiers les plus pauvres en laissant ruisseler sur les clampins abandonnés quelques gouttelettes du fleuve de cash ainsi généré – Jean-Pierre Colombiès l’a montré ce tout tantôt dans l’indispensable Face obscure de la police (Max Milo, 2026). En plus, après, il peut faire son kéké en envoyant la CRS 8 jouer son sketch devant les caméras obséquieuses afin de saisir deux sachets de beuh vides pour montrer que l’État reconquiert le terrain et n’a perdu aucun territoire de la République. Alors, s’il-te-plaît, lecteur, suis nos conseils : si tu consommes, il te faut
faire attention à ne pas laisser traîner tes sachets de coke sur la table d’une conférence de presse,
bien se nettoyer sous les naseaux mais pas trop souvent car ça finit par se remarquer, et
disposer d’une paire de Rayban bleu foncé pour les lendemains des jours où tu t’es pété les pupilles.
laisser traîner ses sachets de coke sur la table d’une conférence de presse,
se nettoyer si souvent sous les naseaux que ça a fini par se remarquer, et
disposer d’une paire de Rayban bleu foncé pour les lendemains des jours où il s’est pété les pupilles.
Aussi, se demander de quoi la consommation de l’ayahuasca par les Occidentaux est-elle le symptôme, ainsi que nous le faisons en déambulant à travers L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026) de David Dupuis, exige-t-il de rappeler que, selon l’article 221-5-6 du code pénal, mis à jour le 26 janvier 2022,
est puni de dix ans d’emprisonnement et de 150 000 € d’amende le fait pour une personne d’avoir consommé volontairement, de façon illicite ou manifestement excessive, des substances psychoactives
si elle profite du fait d’être high pour commettre un homicide. Sans aller jusqu’à ces extrémités, l’article L3421-1 du Code de la santé publique, tel que valable jusqu’en janvier 2029, stipule que « l’usage illicite de l’une des substances ou plantes classées comme stupéfiants est puni d’un an d’emprisonnement et de 3750 € d’amende ».
Quand, en 2012, l’auteur revient en France après son voyage d’étude où il a consommé force décoctions d’ayahuasca pour les besoin de sa cause, il compte « ouvrir un espace de mise à distance pour réfléchir aux matériaux accumulés », autrement dit faire un break et laisser reposer tout ça. Pour aider sa réflexion à s’organiser, il coorganise un « atelier » à l’EHESS pour « créer un espace de discussion sur les reconfigurations contemporaines du statut social de ce breuvage », parce qu’un travail universitaire sans style ampoulé, c’est comme une villégiature d’Epstein sans mineure ou une expo au musée de Tokyo sans foutage de gueule : no way.
Aussitôt, ça rue dans les brancards. Confirmé puis annulé puis rétabli, l’atelier rencontre un succès tendu, entre « vigilance soupçonneuse » et « désir clandestin » de tester le produit dans l’Hexagone. Amusé par le désir, étonné par le soupçon, David Dupuis décide de s’intéresser au second nœud qu’il n’a pas encore exploré dans son étude – le premier a été grandement abordé. Cette partie de l’étude interroge donc ce que la vigilance devant l’ayahusca, dont l’étendue et les spécificités des usages est peu étayée sociologiquement voire scientifiquement, dit des peurs et des préjugés des autorités françaises.
Nous avons évoqué ici (voir p. 47) la dénonciation des « pratiques chamaniques » dans le rapport 2005 de la Miviludes. En 2009, signale l’auteur, la mission gouvernementale va plus loin pour dénoncer « le néo-chamanisme et ses dérives » (voir ici pp. 30 sqq). Nous sommes donc allé feuilleter nous-même le cœur du rapport pour en relever les éléments principaux relatifs à notre sujet.
L’ayahuasca, mentionnée 47 fois dans le document, est qualifiée de « substance dangereuse », au côté de l’iboga. On rappelle que cette « décoction de plantes originaires d’Amérique du Sud », aussi appelée yagé, est « classé » (au masculin, alors que les pratiquants tendent à féminiser le produit) sur la liste des stupéfiants depuis le 3 mai 2005 comme l’iboga deux ans plus tard, mais contrairement au datura ou, dans une certaine mesure, à la « sauge des devins ». L’institution dénonce une « utilisation dévoyée de l’ayahuasca (…), hors du cadre religieux », y voyant « un nouveau phénomène de l’internationalisation des pratiques sectaires utilisant des produits hallucinogènes ».
En effet, la mission s’appuie sur des témoignages posant que la plante peut entraîner notamment
une « déstabilisation mentale »,
des « modifications de comportement avec les proches » voire une « rupture avec la famille et le milieu social », et
un « abandon des projets de vie » pour privilégier la « plongée dans le labyrinthe de l’inconscient », ce qui serait logique puisque « tous ces centres, écoles, instituts et autres universités à vocation commerciale (…) militent pour un changement de paradigme », bouleversant « les paradigmes du sujet », selon un certain Guy Rouquet.
Que, dans une logique de prévention, la Miviludes s’inquiète des risques liés à la consommation de drogues, d’un point de vue
physique,
mental ou
social,
n’a rien d’éberluant. Cependant, David Dupuis se demande comment l’institution, en l’absence de chiffres ou d’enquêtes de terrain (le rapport compile surtout quelques témoignages à charge),
définit,
perçoit et
cerne
le phénomène. La Miviludes ne répondra pas à la sollicitation de l’anthropologue, qui se tournera vers une « association nationale » qu’il ne nomme pas. Là encore,
hostilité,
absence de chiffres et
acceptation puis refus de participer à un débat universitaire
le convainquent que l’étude du phénomène – pourtant reconnu intuitivement comme non négligeable – se réduit à une binarité stérile qui exige que celui qui prend la parole soit « pour ou contre, adhère ou dénonce ». Les craintes étatiques et associatives semblent se cristalliser sur un postulat : la plante hallucinogène, absorbée par un individu fragilisé ou structurellement fragile (qui d’autre en absorberait ?), permettrait à un gourou de mettre le dégustateur dans un état d’emprise mentale voire de pratiquer sur lui un lavage de cerveau. Mais que se cache-t-il sous ces deux syntagmes ? C’est ce que nous évoquerons dans une prochaine notule. À suivre !
C’est tout ce qu’il me reste, après, je n’ai plus rien
C’est tout ce qu’il me reste, c’est mon slip et j’y tiens
fredonnait Thomas Fersen. Dire et écrire avec fermeté et droiture, dans un monde qui préfère acquiescer et agréer sans discernement, c’est la ligne de conduite qu’assume Jean-Pierre Colombiès. De plateaux télé en interviouves radio, d’entretiens YouTube en livres, celui qui fut commandant de la Police nationale
trace sa voie,
pose sa voix et, au fond, en somme
analyse et objecte bien plus qu’il ne dénonce.
Il le fait presque toujours en dialogue. Aussi faut-il qu’il croise le fer avec le bon bretteur. Si, pour La Face obscure de la police (Max Milo, 2026), son livre disponible chez votre libraire chouchou ou ici, il a trouvé le meilleur (au moins) puisque c’était moi, entre les dizaines de zozos qui l’ont sollicité ces dernières semaines, il a aussi déniché un solliciteur high level qui sait
structurer le propos,
relancer et, qualité essentielle,
se taire.
En dépit d’un titre naze et d’une typo à se taper la tête contre le premier perron venu, la vidéo ci-dessous est une occasion précieuse d’entendre une parole
informée,
réfléchie et
intelligemment dissonante
sur la police, la justice, la politique donc notre société et ce, de manière
intelligente,
informée voire, pire,
assez motivée pour que le causeur semble avoir lu le livre qui suscite l’entretien,
ce qui est, pardon pour l’euphémisme, rarissime. Bon visionnage pour ceux qui surpasseront la présentation mochississime (ils auront raison) et, pour les plus fouyouyous, bonne lecture du parallélépipède feuillu sus évoqué !
À l’ère de la science sinon triomphante du moins tonitruante, le soin reste un domaine où les croyances restent presque aussi importantes que les savoirs. Loin de s’effacer, le rôle des non-médecins dans la mentalité et les pratiques occidentales paraît même s’imposer, de façon
alternative (selon mes humeurs ou mes souffrances, pour guérir, je choisis parfois la médecine, parfois la non-médecine),
cumulative (j’engage un magnétiseur pour compenser les brûlures occasionnées par ma radiothérapie) ou
oppositionnelle (je suis contre tout ce qui n’est pas officiellement validé par la science, donc pour tout ce qui l’est, vaccins expérimentaux compris, ou je suis contre tout ce qui relève de la médecine officielle et des thérapeutiques chimiques).
À travers le cas spécifique de la consommation par des Européens de l’ayahuasca dans la jungle amazonienne, David Dupuis analyse, dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026), la complémentarité des rôles thérapeutiques entre
la science (le directeur du premier centre où il ingurgite la plante est un docteur français),
la croyance (l’ayahuasca va me révéler des vérités qui m’aideront à guérir en me connectant à des entités invisibles chargées de me reconnecter à moi-même) et
les pratiques des guérisseurs.
Ainsi souligne-t-il le rôle des « officiants » lors des cérémonies au cours desquelles est ingérée la décoction hallucinogène. Il les décrit comme les « leviers de transformation de l’expérience visionnaire » actionnés via
un chant,
une posture,
un souffle,
une aspersion,
un geste ou, à l’inverse,
une immobilité, un silence, etc.
En soi, nihil novi sub sole : comme dans toute cérémonie, le chamanisme amazonien intègre des « éléments sensoriels » dans ses « pratiques rituelles ». Ceux-ci « font passer l’expérience du registre du chaos sensoriel à celui d’une scène intelligible ». Comme on l’a vu dans le précédent épisode, l’interaction entre la plante et celui qui la consomme n’est jamais pure : elle est
préparée,
organisée et
débriefée
par un maître de cérémonie chargé, parfois à la demande, parfois à l’insu de l’expérimentateur, de créer les conditions d’une « homogénéisation progressive » des hallucinations. Néanmoins, l’anthropologue va plus loin. Pour lui, la « socialisation visionnaire » (le cadre qui me permet d’accéder à la consommation de la plante et à faire signifier, au moins partiellement, ses conséquences) est partie prenante de la « fabrication du visible », autrement dit à la « production phénoménologique de ce qui apparaît ». La vision n’émerge pas uniquement grâce à l’absorption d’une molécule. Les mécanismes que déclenche cette consommation « prennent forme dans un tissu d’engagements perceptifs et relationnels » et s’organisent autour de « l’inférence active » (id est de notre tendance à anticiper ce qui va advenir en imaginant le plus probable).
En l’espèce, les interférences sensorielles des « officiants » contribuent à l’interprétation de l’hallucination voire l’infléchissent ou la suscitent. Un souffle chaud pourra confirmer la présence d’une entité bienveillante ; une aspersion pourra me débarrasser d’un démon en me rassurant ; etc. Si beaucoup de récits des consommateurs d’ayahuasca se ressemblent lors des groupes de parole qui suivent l’ingestion du produit, c’est certes que l’imagination des participants a été formatée par un cadre culturel et pédagogique peu ou prou similaire, mais c’est aussi que le cadre de l’expérimentation est identique pour tous. De sorte que
les règles fixées aux consommateurs,
la mise en scène de la consommation et
le comportement du maître de cérémonie et de ses assistants
construisent l’hallucination permise par la drogue. Le rituel, explique l’auteur,
agit en modelant les prédictions perceptives, réduisant l’incertitude sensorielle et guidant l’expérience vers certaines configurations stabilisées.
Ce que je perçois – et pas seulement quand j’hallucine – est toujours le résultat d’une interaction tant est patent « le caractère profondément hypersocial de la cognition humaine ». Quand agit la DMT, la subjectivité de celui qui hallucine est polluée, parasitée, contaminée donc guidée par l’ensemble de ce qu’il vit, ce qu’on lui a dit, ce à quoi il a été invité de prêter attention, la manière dont se comporte l’officiant, etc. Dès lors, il n’est pas nécessaire ni même utile de croire aux démons pour en voir un si l’on se retrouve « immergé dans un environnement saturé d’indices perceptifs et affectifs qui rendent leur présence
plausible,
tangible et
investissable ».
Par conséquent, constate David Dupuis, raconter l’ayahuasca exige de décrypter une « grammaire de l’expérience visionnaire » pour rendre raison d’un « entrelacement de dynamiques » :
l’effet de la plante,
le cadre du rituel et
les dispositifs d’interprétation.
L’analyse est d’autant plus intéressante qu’elle fait écho à de nombreuses situations du quotidien dont, Dieu soit loué, la drogue n’est pas forcément présente. Cependant, le décryptage de l’anthropologue ne se limite pas à nous aider à prendre conscience de la manière dont nous construisons notre perception du réel et du possible en fonction de nos interactions. Il met aussi en évidence le danger que représente la capacité – essentiellement insidieuse – des guérisseurs-officiants à guider des consommateurs, fragilisés par une situation de détresse plus ou moins grande, dans des réflexions qui peuvent bouleverser leur existence.
La perspective qu’existent et se développent ce que l’on appelle volontiers, ne serait-ce que parce que c’est encore plus flou que vague, des situations d’emprise mentale n’a pas échappé aux autorités françaises, qui poursuivent depuis charmante lurette l’ayahuasca de leur zèle hostile, obstiné et pas toujours bien argumenté. Nous le décrypterons tantôt avec David Dupuis. À suivre !
Derrière une couverture très vilaine, de face comme de dos, se cache un livre fort intéressant payé par le CNRS aux éditions Mimésis. Peintres de l’ombre. Les faussaires à l’œuvre est paru tout récemment et se propose de décortiquer le mécanisme qui préside à la création de faux. Ceux-ci sont essentiels au marché de l’art top niveau. Ainsi estime-t-on que 90% des prestations graphiques de Salvador Dali sont des faux ! Plus généralement, depuis le quinzième siècle, a émergé en Europe la pratique volontariste de la falsification comme
continuité post mortem donc éternisant un artiste (et finançant tant le faussaire que ses descendants, les deux pouvant être les mêmes),
hommage car ajoutant au catalogue une œuvre digne d’un maître, ou
imitation jugée parfaite donc pouvant remplacer un tableau du peintre contrefait.
Presque rien de caché : « Les contrats passés entre les ateliers de peintres tels que Joardens et Rubens stimulaient très clairement le degré d’intervention du maître dans l’exécution de l’œuvre. »
Le recul de l’anonymat à l’époque romantique, puis
la marchandisation de la culture et
la valorisation progressive de la notion de génie artistique au-delà du savoir-faire artisanal
induisent l’avènement progressif mais généralisé d’un art du faux qui culminera au vingtième siècle avant de connaître de nouveaux développements ces dernières années. Or, si le faux fascine, c’est que sa transgression renverse la foi dans la singularité de l’artiste, consubstantielle à la notion occidentale moderne d’art. Il montre que « rien n’est assez singulier pour apparaître irremplaçable ». Plus encore, le principe de « substituabilité d’un maître » (idest, par exemple, le fait qu’un clampin puisse créer un Rubens) interroge le « rapport différentiel à la délectation esthétique ». En clair ou presque, je peux kiffer un Renoir parce que c’est un Renoir… même si ce n’est pas un Renoir.
En effet, un chef-d’œuvre peut se révéler être un faux ; ce nonobstant, ce faux n’est-il pas pour autant une superbe peinture ? David Stein, faussaire patenté, s’est ainsi emporté quand la qualité de ses faux Chagall ou de ses faux Picasso a été stigmatisée, arguant que tel tableau de sa main « n’était pas très bon, mais il ressemblait bien à un Chagall pas très bon ». Autrement dit, vrai n’est pas forcément magnifique, ni mauvais irrémédiablement faux.
Pourtant, la sacralisation d’un tableau de vedette s’est incrémentée dans notre mentalité. Elle ruisselle y compris sur des productions de médiocre qualité grâce aux « interactions associant les divers acteurs du monde de l’art », featuring experts, critiques, juristes, commissaires-priseurs, historiens de l’art, conservateurs, mécènes et collectionneurs. Tout ce petit monde, au sens lodgien du terme, jonglant avec les millions pendant que le peuple vérifie le prix des tomates a intérêt à perpétuer une ontologie du vrai, même médiocre… et à développer une industrie du faux adoubé comme vrai. De la sorte, néanmoins, il laisse entendre que « c’est le monde de l’art plutôt que l’artiste lui-même qui réalise l’œuvre » et la rend géniale. Dans cette mesure démesurée, l’on regrette que Monique Jeudy-Ballini n’émaille pas ses observations d’une incidence politique, analysant l’extension du business du fake à l’aune d’un néolibéralisme galopant imposant peu à peu le fric comme juge de paix et des hommes et de l’art.
En revanche, l’auteur montre fort bien pourquoi le faux peut être satisfaisant et significatif, comme quand « le Faussaire espagnol » (personnage probablement faux lui-même) réinvestit à la mode de son époque des tableaux connus, par exemple en substituant à l’imaginaire religieux un goût certain pour la galanterie. Même si l’auteur ne le mentionne pas explicitement, ces « traces de réinterprétation » résonnent avec l’idée de modernité d’une œuvre ainsi que l’entendent les metteurs en scène dépourvus de talent donc férus de Regietheater, acte pseudo artistique produisant une critique de l’œuvre matricielle « à travers des traces de réinterprétation trahissant notamment des différences d’historicité ».
Surtout, cette tendance au remix rappelle que, à l’instar de l’art qu’il imite, le faux procède essentiellement d’une posture mercantile, et les modifications proposées par « certaines copies » ont donc pour visée de « renforcer l’attractivité commerciale » d’une toile, par exemple en ajoutant des patineurs sur un paysage lacustre et hivernal. En somme, le faux s’inscrit dans un large éventail de possibles dont trois variantes apparaissent comme essentielles :
le faux comme copie à l’identique,
le faux comme modernisant à la marge une œuvre de maître dupliquée, et
le faux comme inventant une œuvre à la manière d’une star du business du beau et du wow.
D’autres variantes existent, telle celle du « vrai faux » entendu comme une œuvre authentique présentant des « traits atypiques » voire des « défauts » de réalisation qui ne paraissent pas dignes d’un maître. Néanmoins, ces faux-là sont révélateurs d’une foi constitutive de la délectation esthétique. Selon Monique Jeudy-Ballini,
si la qualité d’une maîtrise technique s’apprécie sur un continuum de degrés plus ou moins élevés, le génie, à l’inverse, renverrait sans nuance et pour ainsi dire ontologiquement à une propriété démarcative (sic) dont un être se trouverait doté sans l’avoir cherché.
Dans cette perspective, le faux est un miroir que l’art nous tendrait pour comprendre notre fascination.
2.
Y a-t-il une essence du faux ?
L’art,
le principe et
le business du faux,
rappelle Monique Jeudy-Ballini, reposent sur l’idée qu’un faussaire imite alors qu’un artiste n’imite jamais. Ce présupposé revient à fantasmer l’originalité d’une pièce. La contrefaçon a pourtant été pratiquée de longue date.
Cézanne a contrefait Ingres ;
César s’est dédit de dessins qu’il jugeait faibles, les vrais devenant des faux ;
van Dick a peint « environ 800 tableaux signés Rubens » ;
Magritte n’était pas en reste, etc.
Plus son état phsyico-mental s’aggravait, plus Dali a produit : bizarre autant qu’étrange, non ? Bref, l’authenticité est-elle toujours objectivable ? Le fait est que l’ontologie de l’œuvre d’art se trouve bousculée et confrontée à ces questions borderline qui font croustiller l’abondante présence des faux.
« Que dire d’un faux Modigliani peint par Soutine, ou d’un Gustave Doré peint par van Gogh ? »
« Quand les artistes copient les artistes, où sont les originaux ? »
« Que dire d’un peintre qui a réalisé de multiples versions de ses propres œuvres ? »
La contemplation du faux amène inéluctablement à se demander ce qui constitue l’authentique. Par exemple, un ready-made n’est authentique que par sa signature : l’objet lui-même n’est pas créé par l’auteur. Pour autant, suffit-il d’un auteur pour constituer une œuvre d’art authentique ? Quand, au tournant de 1960, Yves Klein vend « des parties invisibles et intangibles d’espace vide », que deviennent les notions d’œuvre et d’authenticité ? Ces interrogations sont d’autant plus aiguës que « maints artistes du vingtième siècle » ont érigé « l’imposture en posture » sous prétexte d’ironie. Au point que l’authenticité ne concerne plus l’œuvre mais son créateur. Pour le faussaire Guy Ribes, la signature de Picasso « est un tableau ». Ainsi apparaît la spécificité du faussaire vis-à-vis de l’artiste. Lui se bat pour une « imposture consistant à convaincre qu’il n’y a pas d’imposture » quand l’artiste peut se battre en vue de valoriser sa posture d’imposteur.
Pour avoir travaillé sur le livre d’Éric Piédoie le Tiec, souvent cité par l’auteur, on ne prétendra pas que « les acteurs du monde de l’art » se rendent complices « à leur insu » des faussaires (63). Le plus souvent, il semble qu’ils soient partie prenante voire demandeuse d’une entourloupe hautement rémunératrice. En réalité, « l’effet de faux constitue un travail collaboratif » où celui qui a forgé le fake est le plus souvent intégré à une machine de l’arnaque aussi huilée et rentable qu’une chaîne de Ponzi ou un bon broutage ivoirien. Pour autant, la clef-de-voûte du système est la capacité du faussaire à se démettre de son statut de créateur… au point que certains artistes – tel Giorgio de Chirico – ont choisi de brouiller les pistes en dénonçant leurs propres tableaux comme des faux, se démettant à leur tour de leur statut de créateur.
Dès lors, le travail du faux apparaît être un miroir particulièrement stimulant de l’art en général et des problématiques liées à sa réception en particulier.
3.
Qu’aime-t-on quand on aime un faux (ou un vrai) ?
Le faux chafouine car il questionne l’œuvre. Pour le commun des mortels, dont votre serviteur, une œuvre est artistique ou pas. Le faux renverse la table et rappelle que l’art n’est qu’une illusion associant
artisanat,
mythologie culturelle et
business.
La science essaye bien d’épuiser la question en multipliant
les centaines de milliards de pixels pour cerner une œuvre,
les analyses inframachin,
les impressions 3D et
les reconstructions « à l’identique » par des peintres pas si soumis qu’on l’eût souhaité.
Monique Jeudy-Ballini souligne avec pertinence que cette technicité de la lutte anti-faux « donne à penser que la vérité d’une composition résiderait dans ce qu’elle occulte plutôt que dans ce qu’elle rend visible ». Pour examiner
les infrarouges,
la radiographie et
le non-dit d’une œuvre,
il existe des technologies. Mais elles coûtent du pognon. Et l’on revient à la logique néolibérale du fric à générer coûte que coûte : le pognon qui coûte cher est moins beau que celui qui rapporte.
Le faux renvoie les passionnés d’art à leur hypocrisie ontologique. Quand ils kiffent une œuvre, ils la kiffent. Quand on leur apprend que c’est un faux, non. Monique Jeudy-Ballini s’en offusque : « Comment se fait-il que [l’émotion] disparaisse dès qu’ils apprennent que c’est un faux ? » Cette bizarrerie trahit l’importance de « l’imaginaire » projeté sur l’œuvre. Tout se joue sur l’élaboration d’un narratif, au point que certains estiment que « la clef pour être un grand faussaire n’est pas d’être un grand peintre mais plutôt un conteur convaincant » (73). En effet, le faux ne peut exister que dans un cadre
narratif,
social et
économique
cohérent. La différence entre vrai et faux entre dans une variation de degrés qui efface la binarité de l’opposition initiale vrai / faux. Au point que certains faux font « eux-mêmes l’objet de faux », les copies devenant modèle pour d’autres copies. Matisse en avait conscience, pour qui « le jour où les faux Matisse ne s’achèteront plus, on ne donnera plus cher des vrais » (79).
En somme, les tableaux de peintres vedettes vivent sur un continuum d’authenticité et peuvent se déplacer de haut en bas en fonction de leur histoire et de leur contexte ». La dégradation de l’authenticité est factice – le contraire serait contrariant pour le business. L’original ou la matrice n’est rien d’autre qu’un puits de possibles artistiques mais surtout pécuniaires.
Habiles artisans,
joyeux intermédiaires et
experts sans conscience
en ont intimement pris conscience.
4.
Qui est l’auteur d’un faux ?
Monique Jeudy-Ballini montre que le faux en art soulève deux questions : d’une part, comment peut-on réussir à imiter parfaitement ce qui est censé relever du génie (donc ce qui est censé relever du génie est-il vraiment génial ?) ; d’autre part, si j’ai été ébloui, ému voire bouleversé par un faux, suis-je un ignare, un nul ou un imbécile dupé par le storytelling qui entoure une œuvre
(grand musée,
beau cadre,
réputation de l’artiste) ?
En sus de me remettre en cause, la duperie du faux interroge en profondeur l’idée d’émotion artistique. Monique Jeudy-Ballini l’admet en estimant que « se sentir affecté par un objet fait signe tout autant de la valeur de cet objet de celle de la personne affectée ». Dès lors, on peut considérer que le faux ne doit pas être considéré uniquement comme une entourloupe si sa capacité à affecter émotionnellement celui qui le regarde est avérée. L’auteur cite Julie Cayla qui signale que, au Burkina Faso, « les originaux ne sont pas des prototypes [uniques] mais des archétypes [dupliquabes et personnalisables] ». Le faux n’est alors critiquable que s’il est « imitation servile » ; en revanche, s’il est inspiré et augmenté d’une matrice existante, il est fort appréciable (92).
En Occident, au contraire, le faussaire est invité à se « réclamer d’une analogie avec le cascadeur » qui remplace des acteurs pour des scènes spécifiques tout en restant méconnaissable. Cet effacement participe d’une moralisation du faux, que développent nombre de gros arnaqueurs en expliquant que « la contrefaçon n’est pas de la triche » car elle exige
de l’admiration pour le peintre que l’on espère égaler,
de la sincérité dans l’acte pictural et
de l’honnêteté vis-à-vis de soi-même.
Imiter ou copier, ce serait rendre hommage à un modèle qui a touché, et l’authenticité de l’émotion liminaire dédouanerait l’illégalité de la chose. La dimension créative et non strictement reproductive permettrait aussi d’amoindrir la fausseté du faux. Ainsi, Rosa Elba Camacho raconte que, quand il s’est agi de reproduire les fresques de Lascaux, les artisans peintres ont refusé de suivre « une projection pour copier au millimètre près les formes des figures », préférant « recréer le plus possible
la vigueur,
la force et
la vie des figures » (102).
En somme, un faussaire pourrait déclarer, comme Eric Hebborn : « Les autres peignent la nature, je peins l’art. » Icilio Federico Joni, lui, se considérait « comme un peintre de tableaux anciens en rejetant pour lui-même l’appellation de faussaire », qu’il réserve aux faux-monnayeurs. Il prolonge ainsi la distinction de Jerrold Levinson entre « inventive forgeries » et « referential forgeries ». Guy Ribes va plus loin en affirmant « créer » et non pas imiter, copier, dupliquer ou reproduire car il lui faut « aller jusqu’à ce moment d’élévation où la distinction entre soi et l’autre [le peintre qu’il copie] s’abolit dans l’acte même de peindre ».
Fausser, c’est accepter d’être possédé par un autre pour s’approprier son art. L’authentification d’un faux est l’acte final de cette dépossession qui transforme le faussaire en « personne diffuse » voire dissoute. La réussite de l’artisan « réside donc dans son talent à présentifier le génie d’un absent en s’absentant lui-même de ses propres accomplissements ». Quitte à les revendiquer, plus tard, de préférence après avoir été rattrapé par la patrouille…
5.
Qu’apporte le faux à l’art ?
Contrairement à l’original, le faux – tel que nous l’envisageons en déambulant dans Peintres de l’ombre. Les faussaires à l’œuvre (Mimésis) de Monique Jeudy-Ballini – est multiple. Multiple car il multiplie des œuvres ; mais multiple aussi car il peut être copie d’une pièce éventuellement disparue, ou création inspirée par l’esprit et le style d’un artiste princeps. En effet, la rhétorique des faussaires s’emploie fréquemment à revendiquer une moralité irréprochable, frisant la bienveillance et la générosité désintéressée.
En l’espèce, la multiplication d’une œuvre par la production de faux, loin de les étouffer, étofferait la gloire et le rayonnement d’un créateur. Un exemple ? Le faussaire Alin (sic) Marthouret a expliqué avoir « contribué à augmenter le patrimoine artistique parce que, en définitive, mes faux sont devenus des vrais avec le temps ». De même, Éric Piédoie le Tiec assure avoir « agrandi » l’œuvre des artistes qu’il a siphonnés en se substituant à eux pour créer ce qu’ils n’avaient pas eu
le temps,
l’envie ou
l’idée
de créer. À en croire ces praticiens de l’entourloupe, une œuvre originale se déplierait voire se dévoilerait pleinement à travers leurs manigances. Curieusement, les faits ne leur donnent pas toujours tort. Certaines copies en viennent à remplacer des originaux considérés comme perdus. À leur instar, l’ersatz serait susceptible de se hisser à la hauteur de l’original ; et
le mensonge,
l’illusion ou
la manipulation
contribuerait à la pérennisation du patrimoine. En captant la patte d’un artiste, un faussaire l’installerait plus durablement dans le paysage muséal et marchand. Chemin faisant, le statut de son travail se transsubstantierait : faux un jour, authentifié le lendemain, l’ontologie de la copie se renverse.
Monique Jeudy-Ballini montre que le raisonnement va plus loin : si « la faculté de faire illusion » permet au faux de passer pour vrai, elle valide aussi la démarche du faussaire en démontrant, selon lui, sa « connivence présumée » avec un artiste matriciel. Plusieurs d’entre eux revendiquent d’avoir besoin d’admirer un artiste ou d’être tombé en amour devant une œuvre pour se trouver en capacité de copier. Grâce aux faussaires, à les en croire, le catalogue de certains artistes s’enrichit de « tableaux que [les artistes] ne peignirent jamais ou qu’ils auraient pu peindre ».
Un tel tour de passe-passe n’est pas pour rien dans l’imaginaire flatteur qui entoure souvent ces artisans, d’autant que leur gloire ne peut rayonner qu’a posteriori, leur meilleur atout consistant à « élaborer leur invisibilité ». Cette discrétion, parfois provisoire (avant d’être attrapé et puni, par exemple, et de se mettre à table devant flics, juges puis grand public), parfois définitive, peut frustrer ou lasser l’artisan, dépité de créer des œuvres de génie sans être lui-même reconnu comme un génie. D’où la tentation de l’énigme qui le taraude à l’occasion, comme dans ce faux de La Tour où on pouvait lire « Merde » au détour d’une dentelle (sans ciller, le Metropolitan museum a fait effacer l’outrage).
L’énigme,
le détail baroque ou
la revendication discernable aux infrarouges
est un pied-de-nez aux experts. Toutefois, pour le faussaire, il apparaît surtout comme une manière de s’inscrire dans l’œuvre et d’être en capacité, un jour, d’être enfin reconnu comme l’auteur de cette toile. Certains faussaires vont plus loin et cherchent à laisser une trace d’eux dans une silhouette ou un détail, la trace devenant un signe à mi-chemin entre l’autographe dissimulé et l’autoportrait fugace, l’ensemble des faux d’un même artisan constituant « un vrai musée » que lui seul a la liberté de visiter en contemplant le carrousel de ses souvenirs. Dans cette perspective, l’inscription du faux dans le marché de l’art constitue une étape essentielle du processus.
L’authentification,
la fixation d’un narratif expliquant l’apparition d’une œuvre nouvelle et
l’optimisation des enchères
participent à la validation du faux donc du faussaire. Pour l’artisan, gagner beaucoup d’argent devient un moyen de confirmer son talent pour l’arnaque artistique. Ironie de l’histoire, certains faussaires revendiquent d’avoir vendu des faux… pour acheter ou conserver des tableaux authentiques.
De même que le faux devient un vrai quand il est authentifié, de même l’argent des faux peut financer des vrais. Il est certain que ce tourbillon a quelque chose d’étourdissant mais aussi d’intéressant dans la mesure où, peu à peu, il donne l’illusion que les deux rives de l’art séparant vrai et faux parviennent quelquefois à se rencontrer au gré d’embrouillaminis assez amusants et fondés sur le moins amusant culte du dieu Pognon.
6.
Quel est le contraire d’un faux ?
Pour conclure notre promenade à travers Peintres de l’ombre. Les faussaires à l’œuvre (Mimésis) de Monique Jeudy-Ballini, interrogeons-nous sur l’ontologie de l’art du faussaire. Au reste, peut-être y a-t-il dans ce syntagme manière d’oxymoron. En effet, l’artiste est réputé « se penser soi-même sur le modèle du créateur divin, produisant des formes à partir de sa seule pensée, libre de tout modèle et donc à l’origine de quelque chose de neuf » ; le faussaire, c’est tout le contraire.
L’imitation,
l’inspiration poussée, parfois même
la reproduction la plus similaire possible
ne cadrent pas a priori avec la définition de l’art comme geste créatif. Or, le problème que pose le faux ne s’arrête pas là. Le faux interroge le vrai. Le met en cause. L’introduit dans l’ère du soupçon. Selon l’expression de l’auteur, il « contamine le regard » et fait craindre que le vrai ne soit « qu’un faux qui ne s’est pas fait prendre » (148). Aussi certains distinguent-ils les bons faux (qui passent pour des vrais) des mauvais (que l’on décroche piteusement de leurs cimaises).
En ce sens, un faux authentifié perd – au moins provisoirement – son statut de faux pour gagner celui de vrai. La distinction entre l’authentique et la copie, que l’on avait tendance à supputer ferme et définitive, peut s’effacer grâce à « une sorte de blanchiment », que celui-ci signale le talent et la maîtrise du contrefacteur ou qu’il couronne l’avidité d’experts soucieux de croquer à pleines dents dans le gâteau du marché de l’art. De la sorte, le faux « confronte régulièrement le monde de l’art à son impuissance » ou à sa voracité, le processus global étant souvent l’aboutissement d’une conjuration des malfaiteurs.
Artisan roué,
intermédiaire véreux et
expert corrompu ou incompétent (l’un n’empêchant pas l’autre)
sont autant de participants potentiels et complémentaires à ce genre d’arnaque. D’autres larrons renforcent le mécanisme.
En général, les conservateurs de musée et les restaurateurs n’ont aucun intérêt à admettre la présence de faux dans les collections ou parmi les tableaux de maître qu’ils manipulent. Roger Roche, restaurateur en chef au musée du Québec admettait à la fois « ne pas être toujours capable d’identifier un faux » et « ne pas toujours être en mesure de le dénoncer ». C’est que le faux rappelle qu’une grande partie de l’art tourne autour des problématiques pécuniaires qui s’appuient notamment sur un principe résumé par Tony Tetro, faussaire renommé :
Signé par moi, un simple dessin ne valait rien ; signé par un peintre célèbre, il valait de l’argent que je pouvais mettre à la banque.
Dans quelques cas rarissimes, il arrive que l’amour de la notabilité l’emporte sur l’appel de l’argent. Monique Jeudy-Ballini cite le cas de Mark A. Landis, faussaire qui a préféré faire don de son travail « à une cinquantaine de musées et de galeries d’art américains » comme s’il s’agissait de vrais. L’arnaque n’ayant rien coûté à ces institutions, le malin s’en est tiré comme un prince… tout en révélant la faiblesse scientifique et/ou l’aveuglement du petit monde de l’art.
Reste que, à l’exception près, le rapport entre le faux et l’argent est d’autant plus fort qu’il est exactement le même que celui qu’entretient le vrai avec l’argent. Jean-Claude Anaf, commissaire-priseur, le résumait ainsi à ses clients :
Le tableau, c’est pas très important, mais le certificat vaut plus cher que le tableau.
Au point que les profits potentiels à tirer de ce juteux business ont inspiré à Henri Abel Abraham Haddad, dit David Stein, une jolie formule : « J’ai fait du toboggan sur le vertige des autres. »
Pour autant, l’argent n’est pas le seul moteur du faussaire. Monique Jeudy-Ballini évoque aussi « le plaisir éprouvé à maîtriser un jeu de dupes » où « les experts ne sont bons que si le faussaire est mauvais ». De même, constatait le faussaire Guy Ribes, quand un collectionneur comprend que son chef-d’œuvre est un faux, il le revend ; quand celui à qui il l’a cédé s’en aperçoit à son tour, il le revend, etc. John Myatt résume cette chaîne d’une phrase : « C’est la richesse qui essaye de se protéger – et pourquoi pas, je suppose ? »
Il n’en demeure pas moins que commettre un faux est un acte passible de peines sévères, bien que les plaintes ne soient pas systématiques. Par exemple, on raconte que Pablo Picasso rechignait à attaquer les très nombreux faussaires qui salissaient son travail en expliquant : « Je sais bien ce qui va arriver. Je serai chez le juge d’instruction, on introduira un criminel, menottes au point, et ce sera un de mes amis ! » Certains faussaires – ça les arrange bien, évidemment – estiment que « l’histoire de l’art est pleine de peintres qui se savent copiés (…) ou de peintres qui se copient entre eux ». En conséquence, commettre un faux serait non seulement participer à l’extension du domaine d’un maître, mais aussi se hisser au niveau des plus grands noms de l’Histoire de l’art.
Ce nonobstant, même si Monique Jeudy-Ballini évite d’employer le terme, l’une des grandes révélations que permet le faux concerne la fétichisation du nom du peintre qui, quand il est renommé, devient à lui seul une machine à cash, indépendamment de l’œuvre elle-même. Cette constante travers des siècles de beaux-arts, tout comme la faible féminisation du business, tant du faux que du vrai. La capacité à transformer le geste artistique en espèces sonnantes et trébuchantes emporte la morale et l’équité sur son passage, guidée par le désir de « celui qui achète une toile non pas pour l’émotion qu’elle lui procure mais pour l’investissement qu’elle représente ».
À cette aune, les progrès de la digitalisation et du numérique ne révolutionnent pas ces pratiques, au contraire : elles perpétuent une pratique de duplication et ne cessent d’interroger ce qui suscite réellement l’émotion artistique. L’auteur cite l’exemple de la duplication des Noces de Cana de Véronèse, recréées par une imprimante 3D. Résultat : « Les gens savaient qu’ils regardaient une copie et, pourtant, ils pleuraient. »
Monique Jeudy-Ballini constate « une fluidité entre réel et virtuel » augmentant « l’indécision quant à la définition du faux ». Un tableau reproduit, une œuvre perdue reconstituée – autrement dit : imaginée – par un logiciel ou une intelligence artificielle correctement promptée, cela ne ressortit pas forcément du faux au sens où le processus est assumé sans duperie, mais cela questionne la notion d’authenticité artistique et de la « transformation du rapport entre un auteur, une œuvre et ses regardeurs », sans oublier le marché qui en tire profit.
En dépit d’une écriture qui aurait parfois gagné à être lissée (récurrences, répétitions et pléonasmes sont nombreux), Peintres de l’ombre. Les faussaires à l’œuvre permet de plonger dans ce monde interlope avec un souci patent de la documentation et un art certain pour donner à penser au lecteur. De quoi inviter joyeusement à découvrir à la source les analyses et pistes rassemblées dans cet ouvrage !
Halluciner après la consommation d’ayahuasca donne-t-il accès
à des vérités crystal clear,
à des perspectives permettant de construire du sens, ou
à des visions en grande partie préfabriquées par un conditionnement préalable,
s’interroge David Dupuis dans L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026) ? Pour le déterminer, l’anthropologue propose de définir « une écologie de l’expérience visionnaire ». À l’en croire, les visions sont des phénomènes à la fois
« subjectifs,
collectifs et
biologiques »
entrelaçant « un dehors pur » et un « dedans clos ». Elles associent
« effets pharmacologiques,
histoires biographiques,
répertoires symboliques et
interactions sociales »…
ce qui implique, à rebours de ce qu’enseignait le French doctor de Takiwasi, qu’elles ne donnent pas accès à des entités existant en soi mais à une iconographie fondée sur la suggestivité extérieure et le vécu intérieur. L’auteur s’intéresse donc à la construction du phénomène, autrement dit à l’apprentissage de la vision. Dans les témoignages recueillis, il repère une dynamique mêlant, ainsi qu’il l’envisageait, maïeutique extérieure (un sachant t’amène à comprendre en décryptant) et maïeutique intérieure (à force d’expériences et de conseils, je deviens à mon tour davantage capable
d’attention,
de perception et
d’interprétation)…
ce qui confirme, à présent, que les entités apparaissant dans les visions ne sont pas préexistantes : elles sont construites progressivement
par l’expérience vécue puis accumulée par le consommateur d’ayahuasca,
par les types de cérémonies et d’officiants qui accompagnent l’ingestion de la tisane corsée,
par l’environnement et l’état d’esprit de l’expérimentateur, et
par les échanges fermement guidés via les groupes de parole, par exemple.
Ainsi David Dupuis semble-t-il proposer une construction du sens visionnaire en trois dimensions :
verticalité du sachant,
profondeur autobiographique de l’expérimentateur, et
horizontalité d’un retour entre pairs.
Lui synthétise la « socialisation visionnaire » en « deux plans » : l’explicitation des cadres jouant sur l’attention portée aux hallucinations
(conseils,
interdits,
interprétations par le sachant…) ;
et le non-dit qui tend à mettre hors champ ces cadres qui structurent l’expérience
(« régimes d’autorité,
circulation des récits,
épreuves partagées et
ajustements collectifs des attentes »).
Dès lors, il appert à petites touches que voir l’invisible n’est ni un don ni même un automatisme lié à la prise de certaines substances : c’est une technique qui s’apprend à travers « une grande diversité de formes et de dynamiques ». Parallèlement à cet apprentissage, l’expérimentateur désapprend aussi qu’il apprend. Il prend pour naturel ce qui est en réalité un contexte très construit, notamment par
la situation géographique de la dégustation (la jungle lointaine),
la temporalité du sirotage (la nuit), et
la scénarisation de la cérémonie d’ingestion (comme quand le MC marmonne sotto voce ses prières si vite qu’elles sont incompréhensibles à l’homme et laissent donc supposer qu’elles s’adressent à des entités ici présentes).
Or, cette « éducation de l’attention » impacte non seulement l’exégèse de la vision a posteriori, mais le contenu de cette vision in medias res. Si l’on entend bien le propos de l’anthropologue, la consommation de l’ayahuasca n’est pas une déprise mentale (grâce à la DMT, j’abandonne ma perception habituelle et me retrouve disponible pour une toute autre perception que je ne contrôle plus) mais une forme d’emprise mentale (en réalité, je contrôle une large partie de mes visions parce que le maître m’a conditionné pour voir ce que je dois voir, ce qui suppose que je ne contrôle plus mes perceptions mais qu’un autre les contrôle pour moi). Le « cadrage perceptif et attentionnel » influe sur
le contenu de la vision,
la perception que j’en ai et
l’interprétation que je suis invité à en tirer pour ma reconstruction mentale et ma vie nouvelle.
Comment analyser et percevoir le pouvoir – variable – des guérisseurs – divers – impliqués dans de tels phénomènes ? C’est ce que nous découvrirons au début de la prochaine notule. À suivre !
elle est dure, la voie qui mène à l’ayahuasca, dont
les effets,
le fonctionnement social,
la marchandisation et
l’effet miroir qu’elle a sur la manière dont de plus en plus d’Occidentaux accueillent leur mal-être personnel et collectif
sont l’objet de L’Épreuve de l’invisible. Carnets d’anthropologie psychédélique (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026). Car, après une première expérience au « centre Takawasi », David Dupuis a décidé de tester le breuvage au « centre Situlli ». En effet, le protocole accompagnant la dégustation de cette décoction repensée pour des Européens plus ou moins mal dans leur peau et leur tête n’est pas uniforme. Aussi se pose une question : les effets objectifs et subjectifs de l’ayahuasca sont-ils les mêmes si le cadre géographique et organisationnel de l’ingestion diffère ? Sans
consigne,
conseil ou
mise en scène (hormis la coiffe à plumes du cérémoniaire et le lieu excentré où se tient la dégustation),
le participant ingurgite la tisane. Se fait percer de lumière. De « petits êtres
phosphorescents »,
« insectoïdes » et
« translucides »
lui apparaissent, le greffent puis s’évanouissent quand un autre participant se met à crier et à convulser. On trempe le malade, on chante, et « les visions reprennent ».
Une femme mystérieuse,
un décor d’adolescence,
des violons puis
du rien.
Le lendemain, en décryptant sa démarche, le cérémoniaire se défend de tout objectif de purification. Dans sa démarche, il ne s’agit que d’être en contact avec la plante car « ce sont les plantes qui enseignent » alors que le rôle du guérisseur est « juste (…) que tout se passe bien ». La perspective moins dirigiste adoptée à Situlli ouvre davantage de possibles à l’imagination. Selon les mots de David Dupuis, ici, « d’autres grammaires de l’invisible circulent ».
Une conclusion s’impose : autant de manières de donner à boire la décoction à vocation psychédélique, autant de manières de projeter sur ces séances « une forme sensible suscitée par nos attentes », comme « une interface où l’altérité se configure à partir de l’univers symbolique du sujet ». Le protocole guide ce que l’enquêteur qualifie d’expérience « visionnaire » au sens où se met en place « une configuration sensorielle et cognitive composite où
perception,
imagination,
émotion et
mémoire
s’entrelacent dans un même mouvement d’élaboration ».
Bien sûr, le moment où le ressenti devient récit, c’est-à-dire où il « transforme l’expérience en matériau », n’est pas seulement orientée selon le récit préparatoire formulé – ou non – par le maître de cérémonie. La bascule commuant le vécu en langage et en diégèse est ancrée dans les « récits et références » préalablement ingurgités par les « pèlerins ». Il n’en demeure pas moins que des « motifs récurrents de l’expérience visionnaire » se détachent.
Cette communauté narrative est sans doute liée à des « dynamiques pharmacologiques », admet David Dupuis. En gros, une même substance produit peu ou prou les mêmes effets. Toutefois, l’explication est un peu courte dans la mesure où la DMT, substance active de l’ayahuasca, n’est pas utilisée de la même manière par tous les cérémoniaires :
le taux peut varier,
la DMT peut être mélangée à d’autres substances tirées d’autres plantes médicinales, et
il n’est même pas évident que la DMT soit consubstantielle aux « rituels visionnaires ».
Ce qui déclencherait la vision serait moins l’ayahuasca spécifiquement que sa capacité à susciter « un motif généré par la dynamique propre des réseaux neuronaux », lesquels sont à peu près les mêmes pour chaque humain – d’où la proximité des motifs peuplant les « visions » des participants. Par exemple, comme l’homme a longtemps été élevé dans la peur des serpents, beaucoup d’expérimentateurs relatent avoir vu des serpents généralement terrifiants. Le recours à des figures structurant notre imaginaire permet à la fois de raconter l’irracontable… et de l’écraser sur des schémas prédéfinis ou une iconographie établie. Plus encore, d’un point de vue psychanalytique, la « vision » procèderait d’une symbolisation de dynamiques inconscientes, manifestées sous les « formes symboliques collectives, inscrites dans une mémoire partagée de l’humanité » et connues comme des « archétypes transculturels ».
Pour autant, cette intellectualisation du processus n’étouffe pas la foi selon laquelle « les figures perçues sous ayahuasca ne sont pas produites par l’esprit du sujet mais des entités autonomes véritablement rencontrées ». Dans cette perspective, il ne s’agit pas d’hallucinations mais de perceptions des « figures de l’invisible ». David Dupuis ne rejette pas complètement cette croyance bien qu’il en doute fortement puisque les « visions » sont souvent décrites selon leur « apparence familière », qu’elle soit
« animale,
humaine ou
mythologique ».
Si l’hypothèse d’une schématisation liée à l’impossibilité de dire autrement qu’en rapprochant le ressenti avec des figures connues, l’anthropologue estime qu’il est probable que, a minima, les « visions » « ne sont pas simplement rencontrées mais coproduites par le sujet ». Certes, sur le moment, le « visionneur » peut avoir un sentiment de réalité devant ce qu’il perçoit, de sorte qu’il est convaincu que la « vision » existe bel et bien – et, en un sens, elle existe… en tant que vision. A posteriori, il est raisonnable d’éviter une « assimilation fragile entre perception et réalité », en dépit de l’hybris que procure « l’impression d’accéder à un savoir irréductible au langage et porteur de certitude intérieure » inébranlable. Mieux vaudrait inventer « une manière de produire du sens à partir de l’expérience visionnaire »… ce que nous examinerons dans une prochaine notule. À suivre !
au flonflon des évidences sinon des camemberts en plastique,
certaines sciences humaines assument ou devraient assumer leur parenté avec la magie et l’optique. En effet, pour leurs lecteurs, les travaux de sociologie et d’anthropologie ont ceci de jouissif que, bien menés, ils rendent
signifiant l’insignifiant,
intéressant le banal et
ample l’étriqué.
David Dupuis semble animé par cette conviction puisque, avec L’Épreuve de l’invisible (Le Seuil, « La couleur des idées », 2026), il aspire à transformer un phénomène vulgaire – des Blancs qui vont soigner leurs tristesses en allant prendre de la drogue typiquement locale loin de chez eux, mais si possible chez un docteur blanc quand même – en un miroir que notre civilisation se prend devant elle alors qu’elle pensait impunément se promener le long d’un chemin. Pour lui, le désir d’ayahuasca, dont la consommation n’est aucunement agréable (ce qui la rend sans doute plus désirable pour ses adeptes, dans la mesure où elle exclut le plaisir coupable – forcément coupable – du stupéfiant et voit dès lors, dans la substance, un remède d’autant plus efficace qu’il est dégueulasse) est le résultat d’une « construction issue de l’entrecroisement
d’imaginaires globaux,
de dynamiques marchandes et
de transmissions locales » mais biaisées pour être davantage marchandisables.
Dans l’imaginaire des participants à la cérémonie,
la consommation d’un hallucinogène serait une rédemption face au méchant Occident,
l’usage de la plante une réponse aux thérapeutiques chimiques qui nous polluent sans nous guérir, et
le recours à l’ayahuasca la reconstruction d’une figure maternelle donc protectrice – même dans un monde réputé patriarcal – qui aurait déserté notre société européenne.
En témoigne le groupe de parole qui suit la soirée d’ingestion de la potion magique et, visiblement, dégueulasse. David Dupuis y décèle la « naissance d’un langage commun qui vient recouvrir le désordre de la veille » contrôlée par le French doctor qui préside l’entreprise thérapeutique et construit « une grammaire interprétative d’inspiration psychologique » où « la vision est convertie en symptôme puis en levier thérapeutique ». L’anthropologue veille à rappeler que « le corps vulnérable [des participants] devient aussi le lieu où se réfléchit le corps social ». Dans son récit, flotte voire pèse sur le récit le soupçon fomenté a posteriori que ces expériences stupéfiantes participent à un « dispositif de purification d’une pollution pathogène ». En gros, si je vais mal, c’est que « l’agentivité » d’une entité maléfique a pris possession de moi ; mais celle-ci n’est peut-être pas unique, elle peut très bien être le fruit de plusieurs mal-êtres et d’une collectivité radioactive.
La notion d’infestation implique une dimension morale qui vise à lutter contre la « possession » des participants. Nous sommes infestés par le Mauvais (terme générique choisi par mes soins et non employé dans l’ouvrage afin de synthétiser d’autres appellations diverses), aux formes multiples comme les
entités malveillantes,
carrément démons, ou
conséquences d’actes de sorcellerie diligentés par autrui.
Pour lutter contre ce Mauvais, « la diète » entendue comme « un ensemble de restrictions
alimentaires,
sexuelles et
relationnelles »
s’impose. Par exemple, plus de sel car il faut « ouvrir le corps énergétique ». Très peu à grailler. Rien à faire. Juste à être. Seul. Pendant quatre jours. En presque pleine Amazonie. Tant qu’il en reste. Un mot d’ordre : « Il faut nettoyer. »
Pour cela, peu de place à l’improvisation. Les groupes de parole relatés par David Dupuis témoignent, selon le point de vue, d’une police de la pensée ou du souci des participants de bien
parler,
interpréter,
se comporter physiquement et verbalement,
c’est-à-dire de faire tout « les mains tendues vers le maître », eût chanté le philosophe Jean-Jacques Goldman dans « Quelque chose de bizarre », un traité de première importance. En effet, selon la doxa locale, au Mauvais intérieur s’oppose le Bon mystérieux que l’on ne peut atteindre qu’en se conformant à un mode de fonctionnement qui nous échappe partant que l’on doit s’approprier en suivant les
instructions,
suggestions et
sous-entendus du maître de céans.
Par conséquent, David Dupuis finit par poser la question vitale : quand nous consommons la potion censée nous connecter à l’invisible, « voyons-nous ce que l’ayahuasca révèle ou ce que l’on nous apprend à voir ? »
On, dans « ce qu’on nous apprend à voir », c’est Jacques Mabit, le French doctor du village de vacances stupéfiantes. Lequel a accueilli l’anthropologue sans que celui-ci de ne se masque et, on l’a mentionné, s’est senti trahi en lisant la thèse dont L’Épreuve de l’invisible est issu. Peut-être parce que David Dupuis n’a pas totalement succombé à son emprise. Peut-être aussi parce que l’insolent a décidé de voir comment ça se passait chez la concurrence. Ce qu’il s’apprête à faire dans les pages suivantes… mais parlons-en dans une prochaine notule, voulez-vous ?
Attention, on est parti pour une première séance d’ingestion d’ayahuasca. Ça se passe dans la jungle péruvienne. Le rôle du chaman-prêtre est tenu par un French doctor, Jacques Mabit, évoqué dans le post précédent et qui, dans la cabane destinée à la cérémonie, est surplombé par des icônes du Christ, de la Vierge Marie et de saint Michel. Un prêtre catholique dédié à Takiwasi, comme quoi on ne manque pas tant de prêtres que ça, marmonne. D’autres « officiants » et d’autres « outils rituels » sont présents. Des règles sont édictées, plus ou moins sous forme de conseils, comme
vomir dans les seaux prévus à cet effet,
ne pas communiquer avec les petits camarades,
« formuler une intention » avant de boire la potion magique, et
demander l’autorisation si l’on souhaite aller aux toilettes.
(On synthétise, mais il faut bien : on en est à la page 11 et ceci est déjà la deuxième notule sur le sujet.) Pour mettre l’ambiance, il y a
de l’encens,
du sel,
de l’eau bénite et
des gestes qui se répètent pour « fermer lentement le cercle rituel ».
Des chants s’élèvent. Le maître
s’oint,
souffle du tabac et
invite les intéressés à siroter « le breuvage »,
lui-même finissant par ingurgiter une bolée à son tour pendant que « son épouse souffle du tabac sur son corps et lui enduit le dos d’huiles parfumées ». Ensuite,
noir et silence,
chants et tabac,
eau de Cologne et mélopées.
Disparition du temps, raconte également l’auteur. Nausée. Hallucinations bigarrées. Fragments. Spécularité de la pensée qui s’observe. Tachycardie. Effondrement. Obligation de se rasseoir. Brouillage de la frontière « entre corps et esprit », surtout pendant les vomissements. Le chaman agite basilic et maraca devant ses patients, puis offre une nouvelle tournée d’ayahuasca. Ne souhaitant pas passer pour le mauvais bougre, l’auteur accepte d’aller chercher la petite sœur. Lui apparaissent
des visages familiers,
un serpent,
des « yeux insondables » et
une « fatigue tranquille ».
Puis le langage anthropologique reprend le dessus. Les échanges se traduisent par une expérience « qui s’était tissée d’un langage commun » (page 28, il évoquera des synchronicités « tissées de rencontres », page 103, plus fort, « d’une véritable écologie de l’expérience [« coconstruite »] où se tressent cadres culturels, relations sociales, états affectifs et dynamiques pharmacologiques », etc.), l’idiolecte universitaro-textile oscillant entre la volonté de rendre concret un ressenti invisible et l’orgasme du chercheur quand il chope un joli syntagme qui fait chercheur.
Après ce prologue, le premier chapitre joue les défriseurs en offrant une analepse donc en nous propulsant « trois jours plus tôt ». On se retrouve avec l’auteur à Tarapoto. On découvre son intérêt pour une « expérience visionnaire » qui serait « travaillée par des circulations globales » (en gros : du chamanisme pratiqué par un scientifique occidental). À Takiwasi,
« le médical,
le religieux et
le rituel
ne sont pas cloisonnés ». C’est aussi ce qui attire des Européens, « majoritairement francophones, issus des classes moyennes et supérieures » et souhaitant « rencontrer la plante ». Celle-ci est personnalisée, formant manière de repère pour un « voyage vers le monde invisible » qui participe à une « économie contemporaine du salut où
la guérison,
la quête spirituelle,
l’engagement écologique et
la formation professionnelle
s’entrecroisent ». Parmi les participants venus au Pérou,
une psychothérapeute quasi quinqua toujours en vie malgré cinq accidents,
un cadre trentenaire lassé de ses « états dépressifs »,
une même pas vingtenaire alternant anorexie et boulimie.
Plusieurs expriment leurs désillusions tant médicales que psychothérapeutiques, mais l’espoir d’une « renaissance » porté par « un intérêt croissant pour l’animisme et le chamanisme » perce çà et là.
Éthique (« les peuples premiers ont préservé la forêt amazonienne »),
politique (« nous, on a tout détruit, en Europe ») et
mystique (« je viens comprendre comment on peut communiquer avec les esprits de la nature »)
se mêlent et rejoignent un « horizon culturel commun » que l’auteur désigne comme celui des « mobilités spirituelles ». Au cœur de cette curiosité attisée avec opiniâtreté par les tenanciers du business, un « imaginaire primitiviste qui érige les sociétés autochtones en contre-modèle d’un Occident perçu comme en perte de sens ».
Dans cette perspective, « les plantes psychotropes sont investies comme médiatrices d’un savoir thérapeutique et spirituel ancestral », la demande du riche Occidental transformant radicalement la nature des us autochtones afin de les faire coïncider avec son désir. Le mythe du bon sauvage connecté à la nature et dont l’Occidental peut se rapprocher grâce à une tisane qui secoue dévoile « un support de projections » typique de chez nous, qui permet de rêver « se guérir » mais aussi « réparer une civilisation jugée dévoyée » grâce à l’Autre.
David Dupuis montre sommairement mais utilement comment « l’essor de centres chamaniques » nourrit et aggrave la marchandisation de la figure de l’indianité, jusque dans le changement des mots : les touristes et clients des centres sont plus volontiers étiquetés « pèlerins ». Dans leur diversité, ils viennent en pèlerinage pour rencontrer un « ailleurs investi d’une puissance de présence, un lieu où quelque chose peut
se manifester,
répondre ou
se dérober ».
De même, l’ayahuasca peine à trouver une épithète, « hallucinogène » ou « psychédélique » étant peu valorisés, euphémisme. En conséquence, on parle plus volontiers de « la plante » tout court, dont on gomme « l’ambivalence dans les pratiques autochtones » où elle est perçue « non seulement comme guérisseuse mais aussi comme potentiellement dangereuse ». À suivre !