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Du plaisir amer d’avoir raison

Capture d’écran

Jean-Pierre Colombiès est un franc-tireur qui, comme le veut sa fonction, tire franchement. Mais, si ses balles sont réelles, elles

  • sont faites d’encre et de mots,
  • ne visent pas à préserver un business ou un territoire mais
  • aspirent à proposer des pistes solides, sérieuses et efficaces afin de sauver le soldat Ryan qu’est la France face à l’hyperpuissance des narcotrafiquants (entre autres).

Dans une nouvelle intervention fracassante, le commandant de police honoraire, qui a notamment sévi aux stups à Marseille et à Paris,

  • pointe l’hypocrisie des déclarations ministérielles devant les drames des fusillades qui se multiplient,
  • dénonce l’accumulation de mesures cosmétiques qui feraient rire si c’était leur intention – et si le contexte n’était pas aussi macabre et dramatique – tant elles sont
    • maladroites,
    • sous-dimensionnées,
    • ou les deux mon capitaine, et
  • pose
    • des explications à cette situation,
    • des démontages de carabistouilles ainsi que
    • des réflexions nourries par son expérience policière et par le prisme dont il a hérité

avec un objectif : limiter l’emprise croissante de cette plaie béante qu’est le marché de la drogue, dorénavant au cœur de notre société. Autant d’éléments qu’il développe plus longuement et pourtant sans davantage de longueurs dans La Face obscure de la police (Max Milo), le livre que je l’ai aidé à peaufiner et qui est disponible chez votre libraire chéri ou chez des Grands Méchants comme celui-ci. Les Franciliens intrigués pourront

  • se procurer l’ouvrage,
  • interroger l’auteur,
  • discuter avec lui et
  • acheter un exemplaire à un vrai libraire de quartier

lors du lancement parisien de l’ouvrage, le jeudi 28 mai à 19 h à la librairie Au bonheur des livres (Paris 17), jouxtant quasiment le métro Rome. En attendant, les amateurs de punchlines peuvent se goberger en replayant, et hop, son inneterviouve à partir de 48 minutes environ ici.

Notre part d’ombre

Première de couverture (détail)

Censée assurer la sécurité de notre petit monde, la police brille par sa face obscure à double titre. D’une part parce qu’elle baigne dans certains des bas-fonds sordides de nos âmes, corps et actes et que, à force de clapoter dans ce marigot, elle se retrouve souvent contaminée ; d’autre part parce qu’elle ajoute plus que fréquemment des couches de ténèbres au noir Soulages de notre vie en cohabitation.
À l’heure du triomphe de Master Poulet, il fallait bien un ancien commandant de cette institution, qui a aimé son métier avec passion, pour dénoncer de l’intérieur, dans La Face obscure de la police qui vient de paraître chez Max Milo, les travers de la grande Boutique en claquant des questions qui fâchent comme :

  • pourquoi la lutte contre le narcotrafic est-elle devenue une mascarade ?
  • pourquoi la police est-elle davantage au service du pouvoir que de la population ?
  • pourquoi de nombreux agents dérapent-ils dans l’exercice de leur fonction ?
  • jusqu’à quel point la franc-maçonnerie tient-elle l’institution ?
  • les syndicats font-ils plus de mal que de bien aux fonctionnaires ?
  • à qui profite le remplacement de la police d’État par ses succédanés piteux et dangereux que sont la police municipale et les entreprises de sécurité privée ?

L’ancien des stups qui a sévi à Marseille et à Paris, lui-même ex-franc-maçon et syndicaliste, répond d’une plume alerte à ces questions et à bien d’autres. En associant expériences vécues, événements tout frais et analyse rigoureuse, il

  • décrit les conséquences délétères de ces moments où la police est incitée à faire du chiffre en interpelant à l’aveugle ;
  • révèle l’influence des réseaux, prompts à promouvoir des incompétents et à protéger des agents déviants ;
  • dénonce la détérioration des conditions de travail des policiers et leur impact direct sur la vie publique ;
  • montre pourquoi les forces de l’ordre ont pris l’habitude de casser du citoyen ; bref, il
  • illustre, exemples précis à l’appui, comment le néolibéralisme macronien – mais pas que – a largement transformé une institution vouée à une mission noble en un pantin politique souvent réduit à jouer des scènes guignolesques pour nourrir les médias, promouvoir des notabilités aux bas instincts et nuire aux citoyens de mille et une façons.

Cette histoire, racontée avec une truculence lucide par un Jean-Pierre Colombiès dépité par la tournure des événements mais croyant toujours à la possibilité d’un sursaut, ça claque et c’est disponible chez votre libraire ou, par exemple, ici. Pour les Franciliens, une rencontre avec l’auteur est prévue le 28 mai à 19 h à la librairie Au bonheur des livres (Paris 17). Au plaisir de vous y retrouver !

Isaure, librairie Au bonheur des livres (Paris 17), 20 novembre 2025

Isaure et Thierry Durnerin le 20 novembre 2025 à la librairie Au bonheur des livres (Paris 17). Photo moche : Bertrand Ferrier.

Souvenir plus qu’archive : le 20 novembre 2025, il y a donc près d’un siècle, Isaure fêtait la réédition en poche de ses Mémoires d’une femme de ménage (Le Seuil, « Points »). Le livre

  • est initialement paru chez Grasset, où il a obtenu un succès considérable,
  • est parti ensuite se promener en Allemagne pour un autre joli succès… et
  • a abouti en poche au Seuil avec, désormais, deux couvertures différentes.

En effet, grâce au succès de la série autour de « la femme de ménage », Le Seuil a choisi de relancer cet essai à la fois

  • autobiographique et sociologique,
  • secouant et drôle,
  • dissonant et intimement tourné vers les autres.

 

Isaure, Thierry Durnerin et des lecteurs, le 20 novembre 2025 à la librairie Au bonheur des livres (Paris 17). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Dans le cadre chaleureux de la librairie Au bonheur des livres, l’auteur a répondu aux questions de Thierry Durnerin, le patron du bouge qui a réussi en moins de trois ans à transformer son antre en lieu prisé du quartier des Batignolles ; puis le public venu remplir l’espace disponible a pu échanger avec

  • l’écrivain,
  • la femme et
  • l’ex-p’tite bonne tout terrain.

Bien qu’elle se revendique maladivement timide, Isaure a raconté

  • son expérience professionnelle étonnamment variée,
  • sa vision extérieure de l’intérieur – si, si – en tant qu’image (parfois trompeuse) de nous-mêmes, et
  • les conséquences personnelles de ce bout de vie passé à rendre propre et beau chez les autres.

 

Échange avec le public de la librairie Au bonheur des livres (Paris 17), en présence notamment de Guillaume Vatan, réalisateur, Charlotte Grenat, chanteuse, et Guillaume Karr, auteur. Photo : Thierry Durnerin.

 

Le livre est toujours disponible en librairie ou chez les vendeurs digitaux tel le grand méchant Amazon. Au bonheur des livres organise très souvent des rencontres mais, évidemment, nous attirons l’attention de nos lecteurs sur celle qui aura lieu le jeudi 28 mai, à 19 h : Jean-Pierre Colombiès sera dans la place pour La Face obscure de la police, qui paraîtra chez Max Milo le 5 mai.
Ancien des stups à Marseille puis à Paris, investi dans la lutte contre l’atteinte aux personnes et aux biens, ce flic blanchi sous le harnais profite d’avoir quitté la Boutique, son service accompli, pour promener son regard

  • lucide,
  • acéré et
  • volontiers piquant

sur l’évolution parfois inquiétante d’une institution en butte, notamment, à l’impéritie – pour partie calculée – des gouvernements.

 

On en reparlera !

Arnaud Locquet, « La Méditation était presque parfaite » (Quadrants)

Présentation du premier livre d’Arnaud Locquet

La première réussite éditoriale d’Arnaud Locquet ouvre la serrure qui porte bien des questions [j’ai résisté autant que j’ai pu mais, vacance oblige, un jour, Ferrier a craqué devant le lacanisme le plus dévoyé]. Notamment une :

  • entendre baiser ou s’engueuler (for that matters) ses voisins,
  • tenter de se mettre à la place de quelqu’un que l’on n’aime pas (Donald Trump, forcément Donald Trump) ou
  • pointer son doigt sur son visage,

cela aide-t-il à moins mal vivre une rupture amoureuse et une difficile quête de débouchés en BD dès lors que l’on se met à méditer grâce à une « app conseillée par [un certain] Gui », un certain Gui nous ayant offert cet ouvrage ? Arnaud Locquet tente de nous emmener dans son intrigante enquête en racontant son expérience de méditateur d’abord sur courant alternatif puis intimement convaincu voire prosélyte auprès de ses téléamis. Tel est le sujet de La Méditation était presque parfaite (Quadrants [Soleil], « La médecine autrement », 96 p., 17,5 €). Entre expérience personnelle et doubles pages informatives, l’auteur-illustrateur essaye de sérier les

  • questions,
  • stéréotypes et
  • confusions.

Selon lui,

  • non, il n’est pas nécessaire d’être irey pour ressentir les bienfaits de la méditation ;
  • non, le renfort d’une religion, d’un « mouvement spirituel » ou d’un gourou entre Mathieu Ricard et Christophe André n’est pas obligatoire ;
  • non, « se faire frapper sur un point de shiatsu » par le « maître » d’un « ordre », pour intrigant que ce soit, n’est pas indispensable.

En revanche,

  • oui, le méditant demeure susceptible de s’escagasser pour des motifs futiles (mais clairement escagassants) même s’il médite et médite encore ;
  • oui, il peut rester curieux de se faire traiter de « petit scarabée » par un vieux qui t’incite à être présent à l’instant présent ;
  • oui, le pratiquant sera volontiers défié par des sceptiques ou des passionnés d’autres pensées alternatives comme le quantique.

Alors,

  • peut-être, Lego après l’ego, la méditation aidera-t-elle ses convaincus à sortir de leur Truman Show intérieur et des fractures familiales devenues des fractures intimes ;
  • peut-être, pour certains profils heureux, le confinement forcé ou choisi construira-t-il un retour sur soi qui deviendra ouverture sur les autres ;
  • peut-être dix minutes par jour de méditation ne sauveront-elles pas l’humanité mais aideront-elles quelques humains ce qui, reconnaissons-le, n’est pas si pire.

Le dessin est à la hauteur de l’auteur – même moi, j’ai saigné des yeux en relisant ça, mais bon, on n’a qu’à dire que c’est une licence pas poétique. Après tout, pourquoi n’y aurait-il que des licences IV ou poétiques ?

  • La modernité mangaïque du trait,
  • le multicadrage américain et
  • la liberté créative
    • (couleurs,
    • traits,
    • espace de la p. 80)

réjouissent le lecteur. Sans conteste, le livre s’adresse davantage aux adeptes de la méditation, fussent-ils non-pratiquants réguliers, qu’aux curieux ou aux indifférents, ce qui le destine à une belle audience ; mais il touche par l’interstice

  • du doute,
  • du ressenti et
  • de la conviction construite par l’expérience

qu’il dévoile. Entre certitude et remise en cause sporadique, le livre raconte certes le triomphe heureux de celui qui médite et qui met en scène les conséquences positives de sa nouvelle app

  • (BD publiée,
  • famille recomposée qui se réunit,
  • bien-être structurel),

qui sonne comme une promesse de nirvana à peine euphémisée. Cette linéarité scénaristique risquerait de paraître plus prosélyte que stimulante, mais le ton adopté est celui d’une conversion lucide à ce qui se vit comme une thérapie perpétuelle dont on peut regretter qu’Arnaud Locquet balaye en une case la dimension religieuse, visiblement jugée comme infamante. Si l’on comprend que le néophyte évite de s’attarder sur les débordements que « pleine conscience » et méditation peuvent entraîner en termes d’emprise et de manipulation psychique ou pécuniaire, qui plus est sur des personnes assumant leurs fragilités récentes ou anciennes, la proximité entre

  • religion et spiritualité,
  • croyance et habitude,
  • disjonction du monde et inscription dans une réalité

aurait peut-être été captivante à évoquer et à interroger. En effet, la posture du reborn est intéressante mais dramatiquement un rien lisse à notre goût. Trois expériences alimentent ce regret que l’auteur ait dû esquiver la spécificité de sa joie.

  • Jadis, j’ai écrit un livre excellent (au moins) qui interrogeait la médecine allopathique et les médecines « alternatives » en dialogue avec la patronne du seul centre hospitalier homéopathique de Paris, moi qui ne suis soigné quasi que par allopathie – les médecins du comité de lecture du Grand Éditeur ont in extremis interdit la publication annoncée de l’ouvrage. Nous y confrontions les convictions des uns et des autres, lesquelles ressortissaient autant de la science que de la religion ou de la mystique, c’était fort stimulant.
  • En dépit d’une pression juridique entre comique et espantante, j’ai aidé une ex-Témoin de Jéhovah à écrire un livre racontant le fondement de ses convictions de croyante et les dévoiements qu’elle a voulu dénoncer (ouvrage disponible ici).
  • J’ai aussi eu de longues discussions privées mais pas que avec un grand pianiste bouddhiste (çà) et un célèbre musicien scientologue ().

En conséquence, pour continuer à nourrir ma réflexion, j’aurais aimé qu’Arnaud Locquet approfondît sa posture. L’ex-loser largué au fond du seau qui réussit sa vie et son œuvre grâce à la méditation, ç’aurait par exemple mérité une planche de confrontation spéculaire où Arnaud aurait fait face à Locquet. Telle quelle, la bande dessinée ne se limite pas à une promesse de bonheur pour quiconque médite, mais elle évite à dessein d’interroger ce qui ne correspondrait pas au propos, faisant parfois sonner certains passages comme un article de La Tour de garde de la méditation. Reste qu’un livre ne peut se soumettre aux

  • désirs,
  • exigences et
  • sommations

de chaque lecteur. La confrontation entre conviction réalisante et scepticisme ensuquant n’est pas le propos de ce volume sincère et animé par l’ébaubissement d’une découverte : la méditation à l’occidentale, en solo ou en groupe. Alors, oui, le fait que le livre soit intégré à une collection intitulée « La médecine autrement » peut rendre malaisante ou dissonante l’appréhension du propos qui ne se situe pas dans une problématique médicale à ce que nous avons perçu ; mais les trouvailles artistiques de l’auteur pour exprimer son ressenti, donc l’outrepasser en l’interrogeant et en cherchant à le partager moins par la raison que par l’intuition, valent de balayer une prévention à la fois légitime et hautement secondaire.

Jann Halexander revient avec « Cœur canari »

Première de couverture (détail)

On pourrait croire que l’épithète « ténébreux » a été inventée pour lui. Pas pour sa couleur de peau, il n’est que métis. Plutôt pour sa capacité à nourrir son propre mystère en le creusant. Jann Halexander, né Aurélien Makosso-Akendengue,

  • a vu le jour à Libreville,
  • a vécu au Canada, et
  • pousse ses « chansons cabaret » en France.

Un jour de 2025, il revient là où il a vécu. Au Gabon. Ne feint pas l’émotion de reconnaissance. Constate au contraire que tout a changé. N’encense pas :

  • la démocratie,
  • l’eau et
  • l’électricité

sont aléatoires, en un mot. Il regarde. En artiste. En tire un livret. En artiste. Se prépare à l’accompagner d’un single à paraître incessamment – surveillez YouTube cette semaine ! Pour lui, c’est l’occasion d’explorer le Gabon en tant que pays physique et en tant qu’espace intérieur.

  • Figure discrète de la scène LGBTQIA+,
  • bisexuel assumé,
  • père ému néanmoins en couple avec un homme,

Jann semble vouloir faire la paix avec lui-même. Avec

  • le mulâtre qu’il revendique d’être,
  • l’homosexuel qui salue les gens se foutant de ce qui se passe dans la salle à coucher du voisin,
  • l’enfant qui se souvient de Port-Gentil, et
  • l’ado qui, aimant les hommes, aimant les femmes, a détesté le pays.

Dans son récit, il nous invite à redécouvrir avec lui le pays où il est né – et ce, à travers

  • ses transports dont on imagine qu’ils sont autant véhiculatoires que sentimentaux,
  • ses regards sociétaux sur lesquels on devine le souci de discerner l’influence des dictatures successives,
  • ses cahots, que ressent l’artiste français dans sa vie et sa chair, sans prétendre pour autant être un pur Gabonais, comme le ferait un faiseur soucieux de séduire la diaspora en quête d’un porte-drapeau convenable.

Entre une « maman porcelaine » et un « papa encre de Chine », Jann Halexander

  • hésite entre l’observation et la vitupération contre les énergumènes français qui s’étonnent que la télévision publique se passionne à grands frais pour des drag-queeens (j’en fais partie),
  • milite pour « l’homo sapiens lgbticus », et
  • invente les discours intérieurs ou extérieurs des homophobes sans, reconnaissons-le, définir à quel moment on devient homophobe aux yeux d’un bisexuel.

Cette mauvaise foi qui pulse est la force du livret de Jann Halexander : l’artiste

  • s’engage sans expliciter son engagement,
  • défend la communauté homosexuelle sans prétendre que la communauté est une communauté,
  • attire l’attention sur les OVNI en Afrique – une de ses spécialités youtubesques et physiques – sans obliger le lecteur à se passionner pour la question,
  • loue la société gabonaise pour son mépris de la minceur – lui qui est un pro du régime – mais la stipendie pour son goût de l’apparence.

Les amateurs de mollesse univoque, l’opuscule les agacera. C’est son charme. Jann Halexander ne cherche ni à convaincre, ni à agréger. Avoir le cœur canari, pour lui, c’est

  • chercher à être lucide sans s’aigrir,
  • être Gabonais sans n’être que Gabonais,
  • farfouiner dans un monde bien moisi sans, par contamination, devenir nidoreux.

Les gens plus straight ont toute liberté à préférer la grenadine. Les curieux, eux, pourront fricoter ici.

Charles Guyard, « Travailleurs de la mort » (L’Aube) – 4/4

Première de couverture (détail)

Travailler la mort, travailler avec la mort, dans l’optique de Charles Guyard, c’est avant tout travailler les morts pour développer une économie du care après le care, même si l’aspect économique est l’un des quasi tabous de l’ouvrage. En se focalisant sur une vingtaine d’événements dramatiques – attentats, accidents, meurtres en tout genre – pour lesquels il a retrouvé des témoins ayant participé à la prise en charge des cadavres, l’auteur pose une question intéressante : derrière l’événement exceptionnel en nombre de cadavres ou en horreur, comment les process funéraires permettent-ils de rétablir la fausse banalité de la mort (la plupart d’entre nous ne la côtoyons pas tous les jours, mais nous savons malgré nous qu’elle finira par tous nous choper) ? En d’autres termes, comment normalise-t-on le hors-norme ?
L’accident de passerelle, lors de l’inauguration du Queen Mary 2 (16 morts), en 2003, permet d’aborder à nouveaux frais cette problématique. Le témoin raconte précisément le retournement de situation : aux chiffres traduisant la monstruosité du navire (« hauteur, longueur de pont, capacité, nombre de cabines, de piscines, de salles de restauration ») se substituent

  • les chiffres des victimes, mortes ou blessées,
  • ceux qui permettent de prendre conscience de la chute qu’elles ont subie (« l’équivalent de cinq à six étages, au moins »), et
  • ceux qui donnent une idée des derniers instants des malheureux (« pendant quelques secondes, [ils] ont forcément pu prendre conscience de leur sort tragique »).

Ainsi le témoin reconstitue-t-il une sorte de retour dans le temps par la numération approximative. Apprivoiser la mort semble ici passer par

  • la quantification
    • (conditions du décès,
    • nombre de cercueils à prévoir,
    • temps de trajet entre le lieu du drame et la morgue improvisée…),
  • le physique (entrée en jeu des thanatopracteurs pour la reconnaissance par les familles) et
  • la métonymie (quand les crânes ont éclaté, les croque-morts ferment le cercueil et posent dessus les bijoux : ce sont ces substituts que les familles seront invitées à reconnaître).

Cela passe aussi par la gestion de l’après :

  • le « petit coup » bu en rentrant,
  • le débrief psy,
  • l’invitation au restaurant par le patron de la boîte, et
  • un reste de colère contre ceux qui avaient à gérer le public et ont fait n’importe quoi.

Il ressort du récit que la mort est banale parce que nous sommes des animaux drogués à l’habitude. Beaucoup d’inacceptable devient acceptable dès lors qu’il peut être inscrit dans une routine. Le travail de résilience commence donc par la capacité à retrouver de l’habituel dans l’inhabituel. Dans le cas de la tempête Xynthia qui, en 2010, « a tué vingt-neuf personnes en quelques heures » (teasing : les lecteurs du livre apprécieront la jolie chute de ce chapitre), l’habituel, c’est le repas annuel du club de foot de la commune où vit le témoin. L’inhabituel, c’est

  • l’interruption de la fête pour cause de trop nombreuses ruptures de courant ;
  • l’énormité des dégâts commis par le vent ;
  • l’arrivée de la presse et des cons qui regardent, alléchés par le nombre de cadavres.

Le témoin décrit bien le phénomène de flux et de reflux psychique :

  • incompréhension car réflexe de vouloir saisir l’inhabituel par le prisme de l’habituel ;
  • prise de conscience de l’inhabituel et changement de focale ;
  • gestion de l’inhabituel pour le remettre sur les rails de l’habituel
    • (reconstitution des stocks,
    • tailles des cercueils,
    • gestes commerciaux pour éviter le bas de gamme,
    • trucage des actes de décès pour que les familles puissent voir le défunt avant les obsèques…).

Le signe que l’opération est réussie, c’est que, une fois l’inhabituel redevenu habituel, on peut apprécier à nouveau des phénomènes inhabituels qui, à petite dose, pimpent l’habituel

  • (venue d’un ministre,
  • sélection de trois cercueils « pour représenter toutes les victimes »,
  • conseils de shopping aux familles devant habiller les défunts…).

Dans cette narration comme dans l’ensemble des témoignages recueillis par Charles Guyard, il appert à ce stade que le plus intéressant est une triple ambiguïté.

  • Ambiguïté structurelle : les témoins travaillant autour des cadavres, ils ont conscience que leur posture, quoique collective, est singulière, mais ils le vivent comme une habitude.
  • Ambiguïté circonstancielle : les témoins étant confrontés à des catastrophes d’ampleur, ils ont conscience que la situation est exceptionnelle mais doivent le gérer avec les outils de l’habitude.
  • Ambiguïté posturale : en témoignant, par définition, les témoins ont conscience qu’ils attisent autant qu’ils désamorcent le voyeurisme ou la curiosité des lecteurs-auditeurs, mais ne manquent pas de s’emporter, ainsi que nous le pointions dans la précédente chronique, contre le voyeurisme ou la curiosité des journalistes dont ils ne maîtriseront pas le narratif… tout en regrettant d’être toujours « la dernière roue du carrosse, les grands oubliés ».

La noyade dans le Drac, au cours de laquelle six élèves de CE1 et une accompagnatrice meurent après un lâcher d’eau d’un barrage EDF, est l’occasion d’observer cette ambiguïté à l’œuvre. Le témoin est un professionnel : il sait

  • que les véhicules de secours ne peuvent transporter de cadavres (sauf si le préfet dit le contraire) ;
  • comment gérer la reconnaissance par des parents (sauf si les forces de l’ordre se contredisent) ;
  • ce qu’il a l’interdiction de faire même pour présenter plus joliment un cadavre (sauf si le parquet l’autorise à le faire).

Pour autant, ce cadre

  • légal,
  • réglementaire et
  • professionnel

ne le protège pas irrévocablement de l’émotion quand

  • il découvre les cadavres d’enfants qui « semblent simplement endormis » ;
  • il partage « l’ascenseur émotionnel » des parents qui découvrent que leur enfant n’est pas le cadavre qu’on leur présente… mais qui déchantent quand on leur en présente un autre ;
  • il reconnaît que la carapace qui lui permet d’exercer son boulot ne l’empêche pas de « transférer [sa] peine immense sur [sa] propre vie » de parent, y compris dans la gestion des rideaux (les lecteurs du livre comprendront pourquoi à la fin du chapitre concerné).

C’est bien le rapport aux corps morts et non le rapport à la mort qui

  • interroge,
  • construit et
  • défie

les témoins. Le chapitre sur le « four crématoire géant » qu’est devenu le tunnel du Mont-Blanc, le 24 mars 1999, le confirme. Le témoin dépeint son rapport aux corps, c’est-à-dire

  • à son propre corps (qu’évoque le besoin de manger en attendant l’autorisation d’intervenir),
  • aux corps morts (« inutile de prendre des cercueils et des housses mortuaires »), et
  • au traitement des cadavres, ici métonymisés par des cartons contenant « des mâchoires, des dents, des crânes » lesquels seront intégrés à des cercueils standards pour sauver les apparences, comme on l’a vu dans une chronique précédente.

Le témoin qui va récupérer à Villacoublay le corps d’un soldat mort en opex pour le ramener au funérarium des Batignolles parle, lui aussi, du rapport au corps

  • en bombardant les thanatopracteurs au rang « orfèvres de la mort »,
  • en racontant la dépossession de la famille, un temps privée du cadavre pour que l’armée et la nation jouent leur comédie des hommages,
  • en effleurant la part spéculaire de ces corps qui nous renvoient à notre « conception de la vie », c’est-à-dire à notre manière de donner du sens à ce qui n’en a pas – en l’espèce, la mort.

On regrette que Charles Guyard ne saisisse pas les perches qui auraient permis à certains témoignages d’aller plus loin. Typiquement, ici, le témoin explique que, à force de fréquenter des familles de soldats défunts, « on n’a plus la même conception de la vie » : c’était un boulevard pour creuser cette question avec lui et passer d’une formule vague ou creuse à une réflexion plus poussée. Peut-être l’auteur a-t-il préféré éviter de dépareiller ses entretiens… hypothèse qui ne fait qu’accentuer notre regret ! Sans doute faut-il accepter son choix d’entretiens peu directifs, laissant la place à la spontanéité, fût-elle frustrante.
Néanmoins, ce n’est pas la spontanéité qui frappe dans le dernier chapitre, où « le patron d’un réseau national » de pompes funèbres « raconte l’enfer de la pandémie vu depuis les chambres mortuaires ». Pas parce que le chapitre est gauche mais parce qu’il s’ouvre sur un courriel secret, annonçant le premier mort (chinois) du virus en France alors que, « à cet instant, l’Hexagone est officiellement épargné ». Entre

  • ignorance,
  • silences et
  • mensonges,

les informations manquent sur ce que des franchisés appellent « Bagdad » tant pleuvent les cadavres. Les bras viennent à manquer. Les patrons de pompes tremblent à l’idée qu’on leur colle un procès si un employé meurt du Covid après avoir manipulé un malade décédé, d’autant que les équipements de protection manquent. Les pompes funèbres apprennent à

  • hiérarchiser leurs interlocuteurs pour gérer les manques (le maire l’emporte alors sur le préfet),
  • jongler avec des normes
    • improbables,
    • éphémères et
    • souvent contradictoires, ainsi qu’à
  • accepter l’invisibilisation de leur travail, notamment en comparaison avec celui des soignants.

Gérer les cadavres est un métier. On ne le connaît pas vraiment mieux à l’issue de cette myriade de récits, mais tel n’était pas le propos. Celui-ci semblait consister

  • à interroger plutôt qu’à définir,
  • à laisser résonner plutôt qu’à délimiter,
  • à évoquer des fragments de réel plutôt qu’à se perdre en
    • philosophie,
    • métaphysique et
    • autres manières plus ou moins spirituelles d’appréhender notre mort prochaine et celle de nos plus ou moins proches.

Pour aller plus loin sur l’autre versant du sujet, on pourra feuilleter ceci.

Charles Guyard, « Travailleurs de la mort » (L’Aube) – 3/4

Première de couverture (détail)

 

  • Vingt chapitres,
  • un drame médiatique par chapitre,
  • un résumé du drame et le témoignage d’un mec chargé d’évacuer les corps :

tel est le principe du livre de Charles Guyard. Les témoignages du jour commencent avec la mort de migrants dans la Manche, en novembre 2021. Le témoin évoque brièvement

  • les housses noires, « spécial réquisition », qui « empêchent tout liquide de traverser au niveau de la fermeture »,
  • la tristesse devant ces morts de masse,
  • l’engagement pro-migrants dans lequel il s’investit par la suite.

Car Charles Guyard s’intéresse moins

  • à la mort,
  • à sa perception par des professionnels ou
  • à sa capacité à grignoter l’espace de cerveau disponible des vivants

qu’aux conséquences sur les témoins de la fréquentation de certains morts. Pas d’exception pour le récit lié au massacre de l’Ordre du temple solaire, en 1995, le témoin narrant la réorganisation de sa vie suite à la réquisition judiciaire, puisque celle-ci tombe un 23 décembre, alors que

  • la préparation du réveillon,
  • les rêves d’huitre et
  • les projets de foie gras

réjouissaient déjà les croque-morts… et occupaient aussi les défunts puisque des cadeaux de Noël ont été retrouvés dans leurs voitures. Back to business, donc, pour les pompes funèbres, car la gestion des morts, c’est très concret. En l’espèce, cela passe notamment par

  • la convocation du personnel pour s’occuper des cadavres,
  • la vérification des fourgons nécessaires pour emmener seize morts, et
  • le déplacement des corps sous l’œil encore plus rapace que gourmand des journalistes…

ainsi que par la question récurrente et ouverte de l’impact à long terme d’une telle proximité avec les défunts. En 2023, moins médiatisé mais paré de l’étiquette fashion de « féminicide », l’égorgement de Cathy par son mari (qui s’est pendu dans la foulée) fait l’objet du chapitre suivant. Le témoin entre cette fois dans les détails de l’enterrement du suicidé, incluant

  • le souhait de sa fille d’aller au moins cher (cercueil bas de gamme + pas de pierre tombale), puisque la loi l’oblige à payer la cérémonie ;
  • la mauvaise volonté du maire à l’idée d’accueillir le défunt dans le cimetière local, mais la loi l’y oblige ;
  • la cérémonie expédiée en cinq minutes devant la fille du mort pour vérifier que tout se déroule comme convenu.

Popularisée comme un « meurtre à la Breaking bad », la tentative de dissolution d’Éva dans un bain d’acide occupe le chapitre suivant. C’est l’histoire d’un échec. Devant l’exigence des condés de sortir le cadavre dans son encombrant bain d’acide, les croque-morts repartent Gros-Jean comme devant. Parfois, la concrétude de la mort est rebelle…
Ce qu’esquissent ces différentes histoires, c’est que, même si elle est fluide et variable, il existe une hiérarchisation des horreurs. Charles Guyard insiste discrètement sur ce point, qui est au cœur de l’intérêt suscité par « les travailleurs de la mort » : sont-ils imperméabilisés par leurs habitudes et les process qu’ils doivent respecter, ou leur arrive-t-il d’être affectés par le commerce qu’ils ont et qu’ils font avec les cadavres ? Il leur arrive, évidemment ; et, dans le classement des scènes que redoutent plusieurs témoins, trône en majesté la confrontation avec un cadavre d’enfant, surtout si celui-ci a été victime de violences. Le chapitre suivant évoque cette situation, rencontrée par le témoin en 2023 alors que tout est réuni pour assurer l’ambiance :

  • l’hiver (plus loin qualifié d’automne, l’auteur souhaitant peu habilement rendre le drame méconnaissable puisque l’affaire n’a pas encore été jugée),
  • le froid,
  • la nuit et
  • le réveil à quatre du (« Je ne m’explique pas la fichue manie qu’ont les gens de mourir violemment ou se faire tuer sitôt que le soleil est couché »).

Le concret de la mort, cette fois, s’articule autour

  • des conditions d’intervention (« jamais seul pour un bébé, un enfant ou un ado »),
  • des basses tracasseries d’un monde qui continue d’être con quelles que soient les circonstances (« On transporte le cadavre d’un enfant / – Et alors ? Vous payez le parking de l’hôpital ou vous n’entrez pas »), et
  • du choc d’avoir vu la masse d’examens subis par le corps sans vie.

Originalité du témoignage, le narrateur assume attendre le procès des « présumés innocents » avec impatience et précise que ce n’est « pas par voyeurisme ». Or, le livre de Charles Guyard, plutôt destiné aux voyeuristes comme votre serviteur, est traversé par cette question de la curiosité malsaine, reproche paradoxal adressé par les témoins

  • à leurs amis,
  • aux journalistes et, indirectement,
  • aux lecteurs.

En effet, il semble exister une tension entre l’envie de se rendre intéressant en témoignant tout en dénonçant l’intérêt qui est suscité de la sorte. Sans doute peut-on voir dans ce double réflexe de dévoilement et de réprobation le résultat de l’ambivalence propre aux deux grands machins qui fascinent et inquiètent l’humanité : le sexe et la mort. Ces deux grands machins rendent la vie

  • plus sapide,
  • plus captivante,
  • plus vivante ;

mais ils peuvent aussi la rendre

  • moins désirable,
  • moins précieuse,
  • moins excitante.

C’est aussi à une réflexion sur notre rapport à ces deux pôles – l’instinct de survie de l’espèce et la conscience individuelle, qu’elle soit sourde ou vive, que nous mourrons – qu’invite à bas bruit Travailleurs de la mort ; et cela participe de son intérêt, par-delà la jouissance joyeusement coupable de la curiosité dite voyeuriste. À suivre !

Charles Guyard, « Travailleurs de la mort » (L’Aube) – 2/4

Première de couverture (détail)

Les premiers chapitres de ce livre sur « comment ceux qui gèrent les morts gèrent la mort » ne manquaient ni de tonicité, ni d’une ambiguïté consubstantielle au genre : plusieurs témoins interrogés s’offusquaient du voyeurisme des lecteurs par les massacres alléchés tout en se donnant eux-mêmes en spectacle à travers leurs confidences anonymes à Charles Guyard – un peu comme Michel Tirabosco, chroniqué ce tantôt, refusait d’être envisagé comme un handicapé alors que son livre racontait sa vie de virtuose handicapé. Second point d’attention : la plupart des « travailleurs de la mort » ici évoquants plus qu’évoqués ne parlent pas du tout de la mort. Ils parlent

  • de l’horreur,
  • du dégoût,
  • de leurs façons de se protéger – plus ou moins efficacement – et de protéger proches ou collègues,

jamais de l’impact philosophique sur leur conception de la mort ou sur la vie, au-delà de la peur des avions quand ils ont travaillé sur un crash ou de la méfiance devant les camions s’ils ont sévi sur le massacre de Nice. Nul défaut, au contraire : voilà deux tensions dont a hâte de découvrir comment le livre, avec son principe systématique (un gros attentat par chapitre, le témoignage en écho d’un membre des pompes funèbres chargées de s’occuper des morts),

  • les nourrit,
  • les irrite ou
  • les dénoue.

Dans cette perspective, le cas du Bataclan, où meurent en 2015 quatre-vingt-dix spectateurs (d’autant que j’aurais pu être dans la fosse si la pochette du dernier disque en date des EODM n’avait pas été si vilaine, grâces soient rendues au graphiste), est intéressant. Le narrateur, employé de pompes funèbres, raconte

  • les couleurs (rouges les vêtements jadis blancs, blanche la housse qui enveloppe le cadavre jusqu’àl’IML),
  • l’odeur « de viande fraîche »,
  • la géométrie carrée que les TIC découpent dans la salle pour organiser l’évacuation des cadavres,
  • les bruits des cellulaires vibrant ou sonnant dans le vide,
  • les anatomies de scènes de guerre (« on fait une quinzaine de corps et un pouce, celui du terroriste qui s’est fait exploser »), et
  • la sensation d’irréalité, au retour, entre jeu vidéo resté allumé et télévision crachant les infos.

Le trauma de l’employé reste le vibreur des téléphones. Être vivant, c’est pouvoir encore répondre au GSM. De Charlie-Hebdo à l’Hypercasher, itou en 2015, le témoin suivant retient surtout son ordre de mission consistant à aller récupérer les corps des frères Kouachi à Dammartin-en-Goële. Un convoi par frère, sans savoir quel frère il récupère. Deux modes d’assassinat : la précision qui sectionne un nerf et tue net, et le mitraillage. Moralité, « il y a des morts qui font moins de peine que d’autres ». Ce n’est pas forcément une apocalypse, mais cela dévoile une raison pour lesquels ceux dont Charles Guyard reformule la parole parle si peu de la mort : ce ne sont pas des travailleurs de la mort mais des défunts.
À Saint-Étienne-du-Rouvray, la lâcheté bien française conduit à de nouvelles entourloupes sémantiques : point de musulman comme égorgeur de prêtre, mais un « radicalisé » comme, ailleurs, un « déséquilibré » ou un « jeune », accompagné ou non, remplacerait le mot honni de « migrant ». Il est des pudeurs coupables quoique significatives. En attendant, ce jour de 2016, dans l’agence des pompes funèbres, on s’ennuie sec jusqu’à ce que la mère et le frère d’Adel Kermiche entrent pour solliciter des obsèques. Plus que morale (l’argent fait loi), la problématique est logistique. Il faut notamment

  • trouver un cimetière où enterrer le terroriste,
  • prendre garde aux consignes spécifiques (pas de nom sur la plaque, etc.),
  • gérer les RG,
  • déterminer un horaire de funérailles hors ouverture

le tout en travaillant avec une collègue qui connaissait la victime du tueur – et qui finira dans les bras de la maman, reconnaissante pour une cérémonie digne. C’est que la mort n’est pas qu’une grande question métaphysique. Elle est surtout une question pratique pour les vivants dont la principale est : que faire des cadavres ?
L’enterrement des cadavres Dupont de Ligonnès est justement l’objet du très décevant chapitre suivant. Le témoin narre

  • le stress (le sien devant l’ampleur du dispo et celui du faiseur de sandwichs paniqué devant l’arrivée d’une horde de Men in Black),
  • les ragots entre collègues,
  • la formation de la débutante, et
  • le rôle gnangnan de l’équipe qui est « primordial » alors que le boss propose d’aller boire un coup.

On regrettera que jamais – jusqu’à présent – le business du mort ne soit assumé. Les pompes funèbres puent la générosité et l’amour, ce qui n’est pas leur créneau. Les majors de l’enfouissement sont des entreprises qui, par définition, visent à faire du fric. Par proximité avec les acteurs de ce business souvent éhonté, le livre tend grandement à le gommer. Ce tabou est d’autant plus regrettable qu’il émerge sur l’incendie de Charly-sur-Marne, où la gendarmerie demande aux PF si elles peuvent gérer huit corps, ce qui est leur marché. C’est pourtant LE sujet.

  • Les assurances qui payent.
  • Le collègue qui vient gratos après s’être tapé 4àà km (why?).
  • La sous-préfète qui remercie.

À quel prix ? Combien vaut un calciné ? Le livre se perd faute de ligne de vie. On a bien compris que le sujet n’était pas la mort mais la gestion du cadavre. Mais quel est le sujet ? Peut-être le découvrira-t-on lors de la prochaine notule sur le sujet. À suivre !

Charles Guyard, « Travailleurs de la mort » (L’Aube) – 1/4

 

Première de couverture (détail)

 

La mort est leur métier, et voici comment ils la vivent, promet en substance le pitch des Travailleurs de la mort, paru fin août 2025 aux éditions de l’Aube. Pour le décrypter, il propose de se plonger dans vingt drames – de ces drames que l’on n’ose plus appeler faits divers – contés par vingt narrateurs, employés de pompes funèbres ayant intervenu pour récupérer les cadavres. Vingt témoignages anonymisés, recueillis et remixés par Charles Guyard, dans un exercice associant récit de vie et aménagements pour planter le décor sans trop en dire. Vingt textes au « je » précédés d’un résumé de l’affaire, le « je » se chargeant de l’à-faire, et hop. Le premier coup de projecteur saisit dans son faisceau le crash d’un Airbus sur le mont Saint-Odile, en 1992, et ses quelque quatre-vingt morts racontés par un pompier volontaire, croque-mort de métier. Il dit

  • la frustration de se faire dégager parce que le nombre de morts impose la réquisition d’une plus grosse boîte ;
  • la colère quand il est rappelé pour s’occuper nos plus des corps mais de la charpie que ses concurrents ont laissée sur place ;
  • l’émotion de l’après, en l’espèce l’enterrement d’un gars du coin qu’il connaissait et le retour sur le mont pour y disperser les cendres de vieux qui souhaitaient que leur poussière volette sur ce lieu d’ordinaire paisible ; et
  • le non-débriefing qui a suivi.

Autre crash, en 2000 cette fois : celui du Concorde à Gonesse et ses quelque cent vingt morts. Le témoin raconte

  • l’attente interminable pour accéder aux cadavres,
  • les dépouilles tellement calcinés qu’elles « sont comme des troncs d’arbre »,
  • la petite poupée aperçue par terre,
  • la perte d’appétit et la grande fatigue,
  • les vêtements du jour qui se retrouvent à la poubelle,
  • les questions des copains (« Ça puait ? »),
  • la gêne en entendant voler un avion et la panique à l’idée de le prendre,
  • l’impression de s’être fait avoir, lui qui venait « juste pour rendre service » et dont le travail habituel consistait à « accompagner les familles » non à « aller sur les lieux où se sont produits les drames », et
  • le détour qu’il lui arrive de faire « pour ne pas passer devant le lieu du crash ».

L’auteur procède par

  • la fragmentation d’un regard qui cherche où et sur quoi se poser,
  • le changement d’échelle entre the big picture et le petit détail qui reflète le réel mieux qu’un mégaécran 3D ne l’eut fait, et
  • l’incapacité de l’individu à se situer dans l’événement, ce qui laisse souvent en creux la question de la mort pour mettre en évidence celle, souvent encore plus non-dite, de la vie,
    • son sens,
    • ses limites et
    • notre façon de gérer cette idée que, 1) un tel drame pourrait nous arriver, et 2) si nous y échappons, nous mourrons quand même.

Thématique similaire, autres circonstances : le crash de la Germanwings, en 2015,

  • son pilote autant meurtrier que suicidaire,
  • ses cent trente morts et
  • ses trois mille fragments humains.

Dans un kaléidoscope au ton plus professionnel que sensationnaliste, le témoin évoque

  • le moment où, à l’annonce d’une mission d’ampleur, disparaissent les préoccupations habituelles telle la livraison de capitons pour la boutique de Brignolles ;
  • le choix et la préparation de l’entrepôt ;
  • les tracasseries administratives (ainsi des défunts domiciliés au Kazakhstan, où « l’anglais est un dialecte aussi courant que le bengali chez vous » et l’intervention du consulat aussi indispensable que celle d’un interprète) ;
  • la mise en bière des restes dans un cercueil habituel « même s’il n’y a qu’un ongle », car « on ne va pas remettre une petite boîte à la famille en lui disant : toutes nos condoléances, il ne reste que ça de votre fils » ;
  • le stockage des restes non identifiés dans des reliquaires ;
  • le renvoi en Allemagne du meurtrier par la route car, en avion, il aurait été identifié par ses ex-collègues ;
  • la dépollution du site et la correction de l’entreprise aérienne impliquée ;
  • la fierté d’avoir garder secrète l’adresse où étaient stockés les corps ;
  • l’importance de la collaboration entre différents corps de métier ; et
  • l’impression d’avoir vécu « une sacrée expérience ».

On sent Charles Guyard soucieux de mêler

  • l’attrait voyeuriste pour la catastrophe vue par un insider,
  • les implications techniques liées à une crise spécifique, et
  • l’écho plus ou moins déflagrant que l’intervention a eu voire a encore sur le narrateur.

Retour sur Terre avant de passer dessous avec l’attentat de Nice, en 2016, perpétré cette fois par un type autant suicidaire que meurtrier. En un bilan : près de quatre-vingt-dix morts et deux cents blessés. En une image :

  • un enfant écrasé ;
  • un portable qui vibre à côté de lui ;
  • sur l’écran, l’auteur de l’appel : « MAMAN ».

Cette fois, le narrateur est le patron d’une grosse antenne funéraire locale. Il raconte

  • les vacances imminentes à reporter,
  • le réflexe clope-portable-gourde-bisou avant de partir,
  • la découverte du massacre,
  • l’organisation de l’évacuation des corps,
  • les gens qui filment les corps,
  • la difficulté d’encaisser la scène,
  • le dégoût quand l’État remercie tous les intervenants sauf les croque-morts, et
  • l’idée que cette expérience risque de resservir car l’hypothèse d’un massacre à venir (jamais le mot « islam » ou « islamiste » n’est employé) ne peut être exclue.

Il affirme aussi avoir reversé ce qu’il a facturé pour financer une opération organisée « dans le cadre de la journée nationale des gestes qui sauvent » tout en précisant avoir « choisi de ne pas apparaître sur les supports de communication. Un choix qui, s’il n’a pas été inspiré par les organisateurs, a dû les rassurer. Des pompes funèbres sponsorisant « les gestes qui sauvent », il y aurait sans doute eu matière à quelque ironie…


À suivre !

Michel Tirabosco, « Le Souffle de ma vie » (Favre)

Première de couverture (détail)

 

Comme Michel Petrucciani en son temps, comme Jean-Michel Alhaits aujourd’hui, et même s’il refuse l’écrasement des artistes à leur statut physique, Michel Tirabosco fait partie de ces musiciens pour lesquels les critiques tournent sept fois leurs doigts sur le clavier avant de se résoudre à lâcher un mot ou deux. Par son parcours davantage incrédible qu’incroyable, il révèle le malaise des gens obsédés par la normalité et obséquieux devant la difformité. Mettons donc les pattes dans la ratatouille, puisque c’est écrit en quatrième de couverture : contrairement à ce que laisse entendre la première de couv sirupeuse, Michel est né « avec deux bras atrophiés », une caractéristique qui ne prédestine pas un gamin à devenir un virtuose diplômé du plus prestigieux conservatoire suisse. La question que pose son livre, écrit par Zahi Haddad (l’auteur l’assume avec une franchise remarquable), n’a rien à voir avec les limites de l’acceptation de la différence, même si le livre gravite autour du sujet. Elle est double et beaucoup

  • plus profonde,
  • plus large donc
  • plus puissante :

qu’est-ce qui fait de nous ce que nous sommes ? et dans quelle mesure faisons-nous ce que nous sommes plutôt que de nous laisser façonner par un fatum plaqué sur nous par

  • les stéréotypes,
  • l’habitude et
  • la paresse

de ceux qui aiment à s’appeler les sachants ? OK, je suis différent de toi, mais c’est pour une raison simple : tu es différent de moi. Je peux te sembler

  • indigne,
  • dégoûtant,
  • ignoble

par exemple parce que,

  • selon toi, j’ai trop bu,
  • je profère ce que tu juges être des gros mots,
  • j’ai un bout de jambe en moins

mais, toi, crois-tu que tu n’as pas de raisons de me paraître

  • commun,
  • fatigant,
  • à gerber ?

Sans sombrer dans un plaidoyer pour l’inclusivité, le récit de Zahi Tirabosco et Michel Haddad

  • bouscule,
  • chamboule,
  • rue dans les brancards.

Il débute, ainsi qu’il est séant, par un passage in medias res autour d’un concerto de David Chappuis, mais il ne néglige pas de revenir là où tout a commencé. Au milieu

  • des couleuvres,
  • des cerfs-volants (les coléoptères, pas les engins) et
  • des martinets

(j’ai bien souri en lisant le sauvetage d’un oiseau qui ressemble fort à celui raconté par Jérôme Pensu dans Sauvage, paru très récemment chez Max Milo, auquel j’ai prêté une main ou deux, et qui s’ouvre presque sur une saynète similaire). Michel Tirabosco raconte

  • sa volonté d’apprivoiser un corps prothésé,
  • son envie de dépassement et
  • sa lutte,
    • concrète,
    • obsédante,
    • exténuante parfois,

pour « trouver des réponses » à ses problématiques, à l’aide

  • de la médecine,
  • de la controversée kinésiologie et
  • de l’entêtement personnel, façon Cyrano, à « y arriver seul ».

Paradoxal, pour un personnage qui ne cesse de rendre hommage à ceux qui l’ont aidé ? Oui, donc intéressant. Fan

  • de Souchon (on est en 1974),
  • de Sardou (on est en 1976)
  • de Montagné (on est en 1985),
  • de Béart,
  • d’Isidore le tailleur de pierre et même
  • de Jacky Galou (on est vachement plus tard, mais moi, j’ai croisé sa camionnette quand on partait en famille sur l’autoroute et il nous a fait coucou, et je veux pas me vanter, bref),

le gamin regarde la flûte de Pan que son père vient de lui construire/offrir avec une idée, celle qu’ont normalement tous les jeunes mâles en zyeutant leur gratte :

  • je vais devenir une star grâce à elle ;
  • comme je serai une étoile, on va m’admirer ;
  • l’amour que j’aurai eu pour ce bout de bois va susciter l’amour pour moi de toutes les bonnasses de la planète.

Classique. Cela passe par

  • le contact avec les vedettes façon Gheorghe Zamfir,
  • le soutien d’une mère décidée, et
  • les rencontres de hasard et pas que.

Livre sponsorisé, le volume trouble parfois son propos jusqu’à se confondre avec des miscellanées d’intérêt secondaire incluant témoignages dispensables (comme celui de l’institutrice) et album photo inessentiel. La quatrième prévient que le propos est censé entre gnangnan et lénifiant afin de délivrer « une véritable leçon de courage ». Le résultat, finement pensé par l’auteur et habilement conçu par la vedette, est beaucoup plus intéressant que ce genre de connerie. Y a pas de chougne. Y a

  • de la colère,
  • de la mauvaise foi (on veut t’aider pour la prise de notes, même musicien, tu prends ça comme une insulte),
  • de la rage même, et c’est heureux.

Certes, le parcours de Michel Tirabosco impressionne, c’est peu de le dire, mais, plus fort, il ne cherche pas à

  • inciter à la larmichoune sur le brave handicapé qui « se bouge un peu »,
  • faire la morale aux moins handicapés, ou
  • donner des leçons aux indifférents, aux haters ou aux gens normalisés qui se sentent mal à l’aise devant le handicap, qui plus est physique.

Comme chantait le honni Bertrand Cantat, il s’illumine de visages, de figures tels Patrice, le prof qui ne cherche pas à niquer sa mère sous prétexte de donner des cours au gamin, et tel Pascal Jaermann, une révélation pour le jeune Michel. Poursuivant sa route virtuose sans souligner combien ce doit être chaud de night, le flûtiste reconnaît ce qu’il doit à la musique « populaire », rejetant le fight avec une musique « élitiste ». Il ne masque pas la stupidité que doivent subir tous les musiciens (« ton fa dièse était un peu haut ») et sa capacité à s’abstraire de ce genre de farce grâce à la « paix intérieure » ancrée dans la certitude que « des hirondelles doivent faire [s]on printemps ». Survivant

  • de catastrophes aériennes,
  • de plans foireux,
  • de remplacements in extremis,

Michel glisse quelques compliments à celle qui a porté ses enfants et corrigé son livre, non sans laisser passer quelques billevesées de Zahi Haddad censées ponctuer son tour du monde de quatorze mois (« l’Inde et sa culture millénaire », wow, comme c’est spécifique !). On peut être consterné par son autopromo de couple (dans son premier one-man, « Sophie (…) me fait embarquer (…) pour une heure et quart de rires et délires », « les artistes y célèbrent leur joyeuse amitié », c’est « un véritable petit bijou », bref), qui n’a pas sa place ici, à supposer qu’elle l’ait ailleurs. Pour autant, le mec a joué avec Gergiev, Rieu (« pourrais-tu jouer Hijo de la luna ? ») et, surtout, lui-même.

  • Une traversée étonnante,
  • un doigt d’honneur stimulant,
  • un cri d’espoir soufflant

que racontent un livre

  • inégal,
  • secouant souvent et
  • déflagrant parfois,

un livre que l’on peut acheter en librairie ou ici.