Ce samedi 16 novembre, pour fêter son soixante et onzième épisode (on est très fort en prétextes), le festival Komm, Bach! passe en mode breton avec le play-boy titulaire de Saint-Pierre de Montmartre, Michel Boédec, associé à sa fidèle récitante, Anne Le Coutour. Les deux hurluberlus viennent nous faire rêver, frissonner et vibrer entre narration, improvisations savantes mais bien quand même, et musique traditionnelle.
Pendant une heure tout rond, venez faire la nique au froid, à la pluie et à la haine de la culture manifestée par les hordes de Pharaon Ier de la Pensée complexe. Venez, donc, vous blottir dans une église chauffée, enveloppés par le folklore importé au cœur de Paris par deux passionnés, avec respect et originalité. Un écran géant permet de suivre en direct le concert au plus près des artistes. L’entrée et la sortie sont tout autant libres – que l’on donne pour soutenir les artistes et le festival, ou que l’on ne donne pas, on est les bienvenus. Et, à la fin, on peut discuter le coup avec les artistes, que l’on achète ou non leurs disques (dont le tout dernier album de Michel Boédec encensé dans Diapason par le grand organiste Vincent Genvrin en personne).
Pour vous impatienter comme nous, retrouvez d’ores et déjà le programme ci-dessous et préparez-vous à recevoir comme il faut le terrrible Ankou en l’église Saint-André de l’Europe, 24 bis, rue de Saint-Pétersbourg (Paris 8) !

Photo : Bertrand Ferrier.

– Je sais pas pourquoi ces connards de compositeurs s’obstinent à faire des partitions de plus de trois pages. C’est complètement débile, aucun pupitre d’orgue n’est assez grand pour…
– Mais c’est toi, le connard de compositeur !
– Dans ce cas, c’est pas si complètement débile que ça ; et j’aimerais bien que, quand on s’adresse à un compositeur, on le traite avec un tout p’tit peu plus de respect, nom d’une pipe en bois !
– Seigneur, prends pitié.

Hervé Désarbre et Benjamin Pras. Photo : Rozenn Douerin.

Sur la route, 66 : soixante-sixième concert depuis la création du festival Komm, Bach!. C’est lui qui inaugurait la quatrième saison du festival, ce 21 septembre. En conséquence, Hervé Désarbre, organiste du ministère de la Défense s’il vous plaît, avait concocté un programme spécifique, intitulé « Ça s’est passé un 21 septembre ». Et ça incluait un hommage au 21 septembre 1435 – date, comme chacun sait, où le traité d’Arras mit fin à la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. Et le commandant Désarbre est homme à choisir son camp, fût-ce par Benjamin Pras interposé.

 

 

Puisque le 21 septembre 1778 est né l’entomologiste Carl Ludwig Koch, il était logique – d’après l’hurluberlu – d’honorer un compositeur qui n’hésite point à puiser son inspiration dans le Cantique des cantiques ou certains passages de la Bible. Si c’est pour rendre hommage à la puce, au papillon de nuit, au criquet, à la chenille et au doryphore, on se pourrait demander pourquoi, mais admettons que certains êtres sont plus spirituels que l’auteur de ces lignes.

 

 

Le 21 septembre 1930, le Grand Prix automobile filait faire fantasmer Pau. Aussi le grand secrétaire de l’Association internationale Dmitri Chostakovitch a-t-il opté pour un extrait des Aventures de Korzinkina, comédie cinématographique de 1940, dont il a souhaité ploum-ploumer la parodie de film muet suivante.

 

 

Le 21 septembre 1874, naissait Gustav Holst. Il faudra quelques années avant que le pauvre Gus soit écrasé par le succès de sa suite symphonique planétaire. Pour attendrir sa mémoire, Hervé a proposé à Benjamin Pras de se coller à l’éloge de la paix inséré dans l’hommage à Vénus. Benjamin ne s’est pas dérobé. Voici le résultat de ce complot.

 

 

Le 21 septembre 1832 périssait Walter Scott. Une marche écossaise s’imposait, selon Hervé, d’autant que celle-ci est écrite par un organiste de théâtre, tantôt engagé dans la Royal Air Force, tantôt animateur de télé quand cet organe honorait « la musique légère », et hop. Voici, donc, de la musique pas légère mais qui, jouée par le zozo du soir, swingue.

 

 

Le 21 septembre 1860 trépassait Arthur Schopenhauer, donc héritait Atma, son caniche et légataire universel. Si « j’ai déjà un pied dans la tombe » pourrait passer pour l’hymne des humains en général, c’est surtout une hymne protestante devenue une cantate de Johann Sebastian Bach, dont la sinfonia n’est pas très éloignée d’un concerto pour hautbois et cordes. En vrai, on n’est pas obligé de balancer le hautbois, car ça donne ça.

 

 

Le 21 septembre 2011 fut le premier 21 septembre raté par Yannick Daguerre depuis sa naissance. Yannick était un formidable organiste et un compositeur protéiforme qui sut mourir à 41 ans pour chagriner à vue ceux qui le connurent. Cette année, le festival Komm, Bach! lui rend hommage en éditant la partition de sa Pastorius toccata et en sollicitant les artistes programmés pour qu’ils la jouent. Hervé est le premier à s’être prêté à ce jeu à la fois triste et joyeux. En dépit de la justesse imprécise des anches au sortir de l’été, son interprétation, vivante et personnelle, recherchant plus l’effet que la mesquine précision, l’illustre.

 

 

Le 21 septembre 1776, New York crame après avoir été occupé par les Britanniques. James Hewitt n’y est pour rien, il avait six ans. En revanche, c’est lui, l’organiste, qui a composé le premier donné en costumes aux USA. Et c’est lui, l’organiste de Boston, qui a écrit ces variations sur un thème que même les non-spécialistes devraient reconnaître sans même le shazamer.

 

 

Le 21 septembre 1711, le corsaire Duguay-Trouin prenait Rio de Janeiro. 206 ans plus tard, José Gomes, pseudonymé Zequinha, de Abreu signait l’un des plus grands tubes interstellaires de tous les temps brésiliens. Son « moineau de la farine » continue de zouker all over the world, parfois avec la grâce d’un Benjamin Pras en état de, euh, lévitation. (Ouf, j’ai évité la répétition de peu. Comme je sors d’une autre forme de répétition, je n’en suis pas malheureux.) La preuve par l’image animée.

 

 

Le meilleur prétexte, Hervé Désarbre l’a gardé pour la quasi fin. « Le 21 septembre 2017, la réserve ornithologique du Grand-Laviers effectue un comptage des oiseaux qui recense, entre autres, trois bécassines des marais, un busard des roseaux et trois pies bavardes. » Si c’est l’occasion d’entendre un arrangement de l’intro de La Pie voleuse pour orgue à quatre mains, pas façon Marillion mais presque, on dit : « Encore ! Encore de la mauvaise foi ! »

 

 

Devant tant de tristesse, de traumatisme, de musique jouée avec souffrance, vous reprendrez bien un p’tit bis, non ?

 

 

Pour les passionnés, qu’ils aient ou non vibré à ce concert virevoltant donné par le clergyman facétieux Hervé Désarbre et son adjoint cachant sa virtuosité et sa bonhommie sous les airs de playboy relax qu’il est aussi, rendez-vous ce samedi 16 novembre, à 20 h 30, pour un nouvel épisode improbable du festival.

 

On va pas se mentir, mâme Chabot : à la base, il devait y avoir plein de zoulies photos pour agrémenter le souvenir d’un concert impromptu mais pétillant à souhait. Puis, comment dire ? j’ai dû ranger le dossier des photos dans un endroit qui, pour le moment refuse rigoureusement de se dévoiler. Du coup, par chance, il nous reste la musique et les vidéos où, parfois, l’on entend le bruit des photos que l’on ne verra pas, du moins immédiatement. Alors, commençons sans temps mort par un brin d’humoresquisme.

 

 

Mais n’allons pas croire qu’un concert flûte et orgue est, forcément un concert ploum-ploum tralala. En témoigne la convocation d’un choral de Bach d’ordinaire attribué à l’orgue seul… avec un débat : la mélodie au même niveau que l’accompagnement pour respecter la promesse manualiter, ou en solo, donc avec la pédale pour assurer la magnifique basse ?

 

 

En dehors des contes – souvent trahis – de son homonyme, Andersen n’a souvent que les flûtistes virtuoses pour souffler sur ses cendres. Par chance, ce soir du 12 octobre, Joachim avait un sacré souffleur pour rendre son foyer plus ardent. En témoigne cette fantaisie hongroise où jamais l’aisance digitale et la maîtrise du souffle ne s’exonèrent du souci de faire de la musique par-delà la précipitation des notes.

 

 

Le ploum-ploumeur Gilles Rancitelli – virtuose de l’Orchestre national de France et néanmoins hautement diplômé itou pour son savoir organistique – rejoint alors son comparse pour une Sinfonia d’une tonicité exemplaire. La photographe en profite pour nous rappeler que nous avons particulièrement bien rangé son travail, mais bon, ça, c’est fait, il nous faut bien l’admettre.

 

 

Contrairement au piètre fake Gautier Capuçon, grand violoncelliste et humain ridicule, Guy Angelloz et son accompagnateur n’ont pas eu besoin que flambe Notre-Dame et débarque BFM TV pour interpréter « Après un rêve », sans affèterie ni effet de brushing mais avec sensibilité, offrant ainsi un beau cadeau aux amateurs de golden hits et de musique qui va droit au cœur.

 

 

Pas une raison pour s’endormir, non mais.

 

 

La virtuosité exacerbée est joyeuse, mais les grands musiciens savent qu’elle est encore plus émouvante quand elle se met au service d’une musique plus feutrée. Tandis que la photographe en profite pour stabyloter mon sens du rangement, l’on apprécie à la fois la richesse du son Angelloz et la profondeur de son lien avec Gilles Rancitelli – respirations, tenues et synchronicités signent un véritable duo.

 

 

Sur le morceau suivant, on va être honnête, récurrente mâme Chabot : si, grâce à lui, on fait pas vibrer en nous la grand-mère qui écoute Radio Classique, on a raté toute notre vie de programmateur. Justesse du tempo, exactitude du propos, sensibilité sans mièvrerie et évocation d’un standard de la musique classique – tout est fait pour susciter l’enthousiasme du public sans jamais claydermaniser le propos. L’apparente facilité est joyeuse, mais elle masque avec grâce un bel enjeu artistique.

 

 

C’est pas non plus une nouvelle raison pour ronquer, hein. Plutôt une occasion de réénergiser le concert tout en ajoutant à l’effet wow le plaisir de la musique que permettent, par-delà le mais-comment-diable-il-fait accents, résonance et contraste d’atmosphères.

 

 

Les puristes s’étonneront d’entendre « le dernier nocturne » de Chopin à l’orgue… et à la flûte. Les curieux se laisseront envelopper par cet arrangement où la simplicité de la pièce s’adjoint les qualités expressives des musiciens pour trouver ici une nouvelle piste d’expression – car le fait est que ça fonctionne à la fois sans fatuité et avec justesse.

 

 

Dès lors, il était temps, de rendre une petite visite à une chanteuse chérie des griegophiles : la p’tite Solveig. Dans cette pièce aux moments bien caractérisés, la vibration de Guy Angelloz et la précision toute en modestie de Gilles Rancitelli font merveille. On s’émeut du thème liminaire, on sautille dans la partie centrale – hey, what else?

 

 

Bien entendu, le concert (dont les pièces précédentes ne sont que des aperçus incomplets) ne pouvait s’achever sans un morceau technodance. En fins musicologues, les artistes réunis pour le soixante-dixième épisode du festival Komm, Bach! ont opté pour le spécialiste mondialement reconnu de la technodance – juste après Philippe Chasseloup, qui a peu écrit pour flûte et orgue : François-Joseph Gossec en personne.

 

 

Bien entendu, le concert ne pouvait s’achever sans bis. Le bis est un moment crucial du concert classique. Trop connu, il donne l’impression de ne s’adresser qu’aux ploucs. Trop peu connu, il donne l’impression d’être le fait d’un prince guindé ne s’adressant qu’à ses pairs privilégiés. Le premier bis du duo laissait clairement transparaître combien ces excellents musiciens craignaient la réprobation des snobs.

 

 

Mais, comme il ne s’agissait toujours pas de s’endormir, les zozos avaient prévu un p’tit shoot d’adrénaline pour remettre le dawa dans ce festival qui tient tant aux aspects et musical et festif. Si le public enthousiaste a fini par sortir avec le smile et en farandolant, admettons que Guy et Gilles, venus in extremis remplacer un concert annulé pour cause de grave accident de santé, ne peuvent se dédouaner de toute responsabilité après avoir donné un récital d’une simplicité, d’une efficacité, d’une maîtrise et d’une allégresse euphorisantes. Pour toute plainte tardive, adressez-vous à eux. Nous ne sommes que le maillon véhiculatoire de leur talent aussi allègre que généreux !

 

Jean-Michel Alhaits. Photo : Rozenn Douerin.

Pour ouvrir la Nuit blanche, un concert orgue + bombarde et basson hautement symbolique puisque, si tel morceau est en forme de poire, ce récital est en forme de médius préalablement humecté tendu bien haut vers la maladie. En effet, le 5 octobre, Jean-Michel Alhaits était de retour en l’église Saint-André de l’Europe avec Jean-Pierre Rolland, son complice de(puis) 25 ans. L’an dernier, après des répétitions au poil, un fichu ennui de santé avait riboulé ce souffleur dans les joies blanches de l’hôpital, plus proche de la mort que de la vie.
Cette année, youpi, les deux artistes sont vivants. Aucun blues blanc n’est à l’horizon pour gâcher ce projet longuement mûri. Du coup, ça barde et bombarde.

 

 

Au programme : un déluge de musique baroque, un peu de Renaissance, des chouïas de traditionnel, une once de virtuosité euphorisante (les Fantaisie et fugue en Si bémol d’Alexandre Pierre-François Boëly) et des arrangements qui pulsent.

Jean-Pierre Rolland et son assistante, volée à Jean-Michel Alhaits. Photo : Rozenn Douerin.

À dire vrai, cette fois, c’est plutôt Jean-Pierre Rolland qui aurait eu besoin des secours d’Esculape. Un comble puisque, les jours précédents, ce Rouennais avait profité de l’air délicieux et « plutôt bon » pour la santé, répandu par Lubrizol avec la bénédiction de l’État français – cette triste farce placée sous l’égide de Pharaon Premier de la Pensée complexe et son empoisonneuse préférée, de femme en mari – çuikidi Lubrizol il a pollué, cuikié un complotiste cherchant à faire le jeu de Marine Le Pen et des réseaux sociaux c’est tellement mieux la lecture, çuikidi, hein. L’organiste est néanmoins parvenu à passer outre ce cadeau Seveso 2, mettant ainsi en valeur et sa technique très sûre, et son fidèle comparse.

Le résultat a obtenu son grand succès attendu tant le public – ni malade, ni fou, simplement foufou – a tenu à remercier les deux hurluberlus avec force clap-claps et moult « brava ». Et c’est ainsi que la Nuit blanche a bien commencé…

 

Un cybercorrespondant nous le faisait remarquer il y a peu avec une lucidité éblouissante : voilà longtemps que l’on n’a pas parlé d’orgue, ici. Recollons-nous-y donc, bien qu’ouvrir le troisième disque Bach de Jean-Luc Thellin conduise à s’agacer. Si. Car non seulement des chiffres incompréhensibles ou organroxxocentrés (« 09 », WTF, man ?) souillent la présentation ; non seulement le livret est toujours aussi mal pratique à lire et à replier (peut-être faudrait-il un mode d’emploi, comme pour ouvrir un CD de François Valéry) ; mais il est de surcroît grevé par un grand nombre de fautes orthotypo (même le nom de la basilique, Saint-Remi, est fracassé, c’est abuser)… sans compter, ou presque, les répétitions (« virevoltante » pour la BWV 564) et les lapsus (que diable sera le « postule » dans la double fugue d’après Legrenzi, sinon un postlude mal écrit ?) qu’une correction digne de l’ambition portée par cette intégrale aurait rectifiés.
Voilà, c’est dit. Un éditeur correct devrait se soucier de la lisibilité et de la qualité du produit qu’il fournit, texte compris. Ce n’est, clairement, pas le cas d’Organroxx. Le livret est exhibé en tenue négligée – au point de parler des « intensions » de Bach – ; et le CD n’est même pas reconnu par notre lecteur – en clair : les titres des pistes n’apparaissent pas quand nous insérons l’objet dans notre ordinateur. Oh, pas d’inquiétude, fougueux lecteur, nous allons passer à la musique – ce p’tit regret sera néanmoins gage de notre souci d’honnêteté.
Le récital se décapsule avec les Prélude et fugue BWV 532. Le Prélude, tourmenté, l’interprète s’attache à le claquer avec un mélange séduisant de rigueur et de liberté – la rigueur l’emportant à l’Alla breve, sans exclure de justes respirations (2’10), et un changement de registration avec tremblant singularise l’Adagio final à double pédale, s’il vous plaît : les enregistrements de l’intégrale s’enchaînent, mais le désir d’aller dans le détail demeure. La célèbre et redoutable fugue qui suit est attaquée sans faux-semblant. On y apprécie, comme dans le Prélude, le jeu de pédale qui assure la clarté du discours, no matter la difficulté d’indépendance concoctée par le compositeur. Originalité, ici : l’artiste, d’ordinaire chiche en registration, va répartir les dialogues sur des plans sonores distincts, conduisant l’oreille du piano au fortissimo. Cette option colle avec une œuvre à la fois très cohérente et très segmentée puisque fonctionnant sur des questions-réponses. Aussi faut-il saluer l’association entre une technique remarquable et un projet musicologique solide.
Le bref choral Herzlich tut mich verlangen BWV 727 se faufile alors avec Nazard et quintadine de 4, donnant une étrange sensation de tremblant. L’exécution, sérieuse, associe la raideur polyphonique nécessaire à une certaine liberté dans les retenues des points d’orgue ou l’écoute des différentes parties entre elles. Reste une énigme : quoi qu’il puisse avoir fonction de respiration bienvenue, que diable peut faire ce choral dans la set-list, qui plus est orientée alla francese ? Sans doute rappeler qu’il s’agit bien d’un récital et non d’une intégrale centrée sur des dates ou des ensembles préétablis, Jean-Luc Thellin étant, révélons-le, plutôt musicien que dame à moustache du CDI au collège Marlène-Schiappa.

Le livret (détail) avec les registrations et les notes de programme de l’artiste… et cette inquiétude quand tu penses que tu devras tout replier tantôt sans avoir fichtrement idée de comment. Photo : Bertrand Ferrier.

La Fantaisie BWV 542 qui suit est en fait le prélude d’un diptyque jamais achevé. Associé à une Flûte allemande, le Cromorne s’y confronte avec profit au cornet de 5 rangs. La pièce se révèle moins typiquement bachienne que grignyste, popopo, comme nous en avertissait l’interprète dans le livret. Lequel interprète en profite pour l’associer avec la fugue BWV 574, sur un thème de Giovanni Legrenzi. Rien de rigolo ou de spectaculaire dans le premier thème, carré-carré, que le musicien exécute toutefois avec un feeling musical indispensable pour faire coulisser cette partition bien plus rigoureuse qu’aguichante (petit retard à 1’07 ou à 4’, par ex.). On est même heureux, dans ce monde guindé, d’entendre des signes de vie (pédale autour de 5’13). Un postlude puissamment registré suit curieusement la tierce picarde ; et Jean-Luc Thellin excelle à apporter un peu de personnalité dans une musique magistrale mais sèche.
S’ensuivent, comme un entracte, deux préludes de choral sur « Liebster Jesu, wir sind hier » (Jésus bien aimé, nous sommes ici). Le BWV 730 est exécuté avec la solennité sans chichi qui sied à ce type de partition à la fois fonctionnelle et non dénuée de beauté. Plus d’ornement dans le superbe BWV 731 qui met en valeur le cornet de six rangs propre au récit de l’orgue Cattiaux – du calme, Bucéphale : on en parle bientôt, de cet orgue. Le soin apporté au legato, aux respirations et à la bonne tenue du tempo font le prix de cette interprétation.
La célèbre BWV 572, couramment appelée fantaisie mais ici dénommée de façon plus neutre « Pièce d’orgue », s’articule en trois sections. L’une d’elles, exigeant un si grave à la pédale (qui n’existe à peu près nulle part, les pédaliers s’arrêtant au do, un demi-ton au-dessus), a fini de convaincre l’artiste d’enregistrer à la basilique « Saint-Remy » de Reims où l’orgue Cattiaux de 2000 s’enfonce jusqu’au la. Le « Très vitement », manualiter, associe joliment un sifflet d’un pied au bourdon du grand orgue. Le « Gravement » lance les choses sérieuses avec une pédale gonflée à bloc pour tenir le discours à coups de rondes… mais pas que. Le si grave, mythique, se claque à 4’35, soit dit pour les curieux empressés. Pour le reste, on salue l’énergie de l’interprète, qui tire à lui une bonne grosse masse sonore avec la précision exigée dans cette partie à cinq voix, sans répit ni respiration. Encore une pièce peu caractéristique du Bach topique, par conséquent ! Le « Lentement » (avec des triples croches, quand même) revient sur une déclinaison chromatique pour montre, bourdon et soubasse. La bonne rythmique de la basse et la rigueur de l’interprète mènent cet étrange trois-mâts à bon port.
Les Prélude et fugue BWV 547 démarrent sur un 9/8 (id est neuf croches par mesure) dont Jean-Luc Thellin veille à rendre

  • la régularité,
  • le balancement ternaire et
  • le swing des notes répétées.

Si la pédale puissante cache souvent les circonvolutions de la main gauche, elle contribue aussi à la solidité de l’exécution, à la fois vivante et carrée d’une pièce qui, en dépit de sa difficulté technique, ne fait certes pas dans la légèreté. La fugue, en 2/2, tranche puisqu’elle renvoie l’utilisation du pédalier 3’36 après son début. Cependant, les graves qui arrivent à 0’59 font joliment illusion, quoi que les rares jeux de 16 pieds (id sunt les plus grands tuyaux donc les sons les plus graves de l’instrument) des trois claviers ne soient pas de sortie. Le ressassement du sujet est aéré par des ornements précis et des respirations bienvenues d’autant que parfois inattendues (petite syncope autour du la bécarre à 4’25, par ex.). La spécificité de l’orgue donne des effets curieux – ainsi de ce ré grave à la pédale qui sonne une octave plus haut à 4’52 ; mais la simplicité des registrations et l’efficacité de l’interprétation n’en pâtissent pas.
La Fugue BWV 577 se trémousse comme une gigue (elle est à 12/8). Grâce à elle, construisant son disque comme un récital, Jean-Luc Thellin veille à réveiller son auditeur en envoyant du pâté, en l’espèce des anches, parfois associées à des jeux aigus sur des reprises de motif (0’27, par ex.). Les articulations sont soignées ; l’équilibre des registrations entre claviers et pédale est assuré ; bref, le résultat pulse comme il sied à cette pièce sympathique par lequel le mythique « simple curieux » gagnera à commencer son écoute.

 

 

Le disque se termine sur un ambitieux triptyque : les Toccata, adagio et fugue BWV 564. La Toccata est essentiellement lancée sur les fonds, relevés toutefois par une Quintadine et une Flûte de 4′, ainsi qu’une Quarte de 2′. On apprécie qu’elle soit vraiment jouée, avec les suspensions qui vont bien. Le grand trait de pédale dégaine six des neufs jeux spécifiques, dont le Basson de 16’ et la Trompette de 8’. Associés à un Principal et une Soubasse de 16’, à un Principal de 8’, à une Octave de 4’ et à une tirasse sollicitant, entre autres, une nouvelle Trompette, ça dépoussière les tuyaux et joue joliment avec la résonance du lieu. À 2’35, des claviers en plein jeu viennent éclairer cette démonstration virtuose par une entrée tranchante. L’interprète ne faiblit pas pour autant et, Dieu soit loué, ne manque pas d’allant – il en faut, pour ce monstre. Sa Toccata est décidée et ne regarde jamais en arrière. Elle sait à la fois filer droit et énoncer clairement les échanges entre les différentes voies.
L’Adagio associe des fonds au solo d’une Voix humaine de 8’ flanquée de la Quintadine de 4’. Comme à l’accoutumée, l’organiste n’en fait pas trop : nulle minauderie, point d’affèterie qui surligne la mignonnité du texte, rien que la musique, avec solo à droite, harmonie à gauche et pulsation octaviante à la pédale. Le Grave qui conclut ce mouvement médian permet d’apprécier d’autres sonorités de l’orgue avec une basse plus présente et une Montre pour renforcer cette coda recueillie. La redoutable Fugue s’élance sans ambages sur les pleins jeux. C’est fluide mais vivant (1’24, par ex.), sans détour mais agrémenté de p’tits changements de clavier opportuns pour des effets d’écho et de contraste (3’12, par ex.), bref : tonique et solide – avec une erreur bénigne de montage après le dernier morceau, un bout de vraie vie de l’enregistrement étant laissé à 5’09 !
En conclusion, porté par une set-list pour le moins impressionnante, ce troisième volume a un double intérêt. D’une part, il ne dépare pas des deux précédents disques : l’exécution est techniquement convaincante et musicalement recherchée. D’autre part, il aborde un pan du répertoire stylistiquement distinct, piquant l’intérêt de l’auditeur, qu’il ait ou non fréquenté le premier ou le deuxième épisode. Un livret accessible et riche, quoique mal édité, étanche pour partie la curiosité des mélomanes. Vivement la suite… avec un livret relu par des professionnels, cette fois !


Pour acheter le disque, c’est ici.


Double disque genevois ou éclairage sur feu un interprète original ? Tel est le biais par lequel nous abordons l’exploration de cette minibox fraîchement publiée par VDE-Gallo, éditeur (presque) toujours inattendu.
Pour repartir après notre première escale, voici les monumentaux Prélude et fugue en Mi bémol BWV 552. Ils ont été enregistrés à la cathédrale de Genève en août 1966, soit dix ans après que le jeune Richard a coiffé son Premier prix au Conservatoire de musique de Genève et, si nos notes sont exactes, peu après l’inauguration du nouvel instrument central de ce lieu qui compte trois bestioles. Le prélude, profitant à plein des croches pointées, irradie d’envie. Le ravissant échange manualiter est rendu avec élégance. Les tutti souffrent de bandes d’époque qui entraînent un brin de confusion, parfois entretenue par l’artiste (4’12, par ex.). On soupçonne que ce moment fut capté en concert – ce qui aurait mérité d’être stipulé en gros, bon sang : cela relativise certains pataquès et valorise les prises de risque. De fait, tout n’est pas toujours très précis – sans snobisme, certains auditeurs sursauteront plusieurs fois sur l’air du « c’est bizarre », comme, par ex., à 8’08. Toutefois, le finale, sur le même modèle que le prologue, ne manque pas de tonus.
La fugue à 5, en 4/2, est sérieuse à défaut d’être parfaite (entrée personnalisée du soprano sur la mesure 15, par ex.). Sa seconde partie, qui débute manualiter, est agrémentée par les bruits de vraie vie (3’14) et par quelques errements digitaux (3’59, par ex.). Rien de grave, puisque le 12/8 attendu débaroule avec une certaine fougue. Tant pis si le rendu sonore empêche de capter la précision du travail : assurément, ça joue, et le mi bémol final claque comme il sied. Une contextualisation de ce souvenir aurait d’autant mieux permis de percevoir la spécificité d’une telle exécution.
La Sixième sonate en trio BWV 530 est un méchant défi lancé au jeune virtuose. Pas de quoi l’effrayer, cependant ! Dans le Vivace initial, même si, çà et là, des notes baguenaudent presque librement – ainsi du la têtu qui fleurette avec le si à 0’57 et 0’59 ou du ré dièse « ornementé » à 1’13. Quelques frottements (2’21, par ex.) trahissent l’énergie du direct mais, dans cette partition redoutable, on retient surtout l’exigence et le groove qui irriguent ce mouvement et que portent les bonnes relances (pédale décidée à 1’41, par ex.). Le Lento installe tranquillement – mais sans la reprise, ouf – sa pompe funèbre que drapent un cromorne inquiétant et quelques originalités telle cette pédale qui rebondit lors du duo en la mineur avec la main gauche (3’04 et 3’08). À sa suite, un Allegro clôture ce célèbre monument. Cornet et pleins jeux s’affrontent sur une walking bass ; vaillamment, Richard Anthelme Jeandin y impose sa virtuosité et son souci du rythme jusqu’aux sols finaux.

 


Largement moins courue, euphémisme, la Sonate pour orgue de Jean-Jacques Grunenwald (1911-1982) a été enregistrée quelques mois plus tôt au Conservatoire de Genève, où les deux acolytes, fut un temps, se partageaient la classe d’orgue. « Introduction et thème varié » constituent le premier mouvement. Après un prélude escarpé où les saucisses ont l’occasion de se dégourdir, la pédale gronde pour rappeler tout le monde à la raison. Le thème est repris par manière de cromorne sérieux. Il est entrecoupé de parties flûtées qui ne rechignent pas à s’encanailler avec une liberté dépenaillée – je tente l’expression. Le cornet et la pédale tâchent de cadrer le discours en réexposant le motif à leur façon. Surgit alors le deuxième mouvement, enchaîné et déchaîné, bref. Ces « Fioritures sur une antienne » explosent sur les pleins jeux, avec anche en pédale, jusqu’au silence. Un dialogue interrompu s’engage alors, essentiellement manualiter, entre pépiements, échos et emportements.
Le « Récit en taille » qui constitue le troisième mouvement fait réentendre le cornet sur les fonds, festonnant autour d’un motif énigmatique qui finit par s’apaiser puis se poser. Le Final dépoussière les tuyaux dans un grand à-plat initial qui ne cesse de revenir entre deux envolées de la main droite. La partition s’articule autour d’un bavardage digital que structurent des alternances récurrentes et une basse puissante. Les bandes d’époque peinent évidemment à rendre la saveur des tutti, mais on apprécie les contrastes et la capacité de l’interprète à tenir l’unité du discours en dépit de son morcellement. Un bon gros braoum conclut une pièce dont on peut goûter, grâce aux doigts dynamiques de Richard Anthelme Jeandin, l’association entre

  • un propos mystérieux – les « thèmes » sont plus fondés sur des écarts que sur des lignes mélodiques, les mouvements sont souvent brisés en plusieurs morceaux – et
  • une continuité dramatique faite de similarités et de confrontations de registration.

Dans le patchwork que constitue ce second disque, voici venu le temps du Petit labyrinthe harmonique BWV 591 de Johann Sebastian Bach, capté en 1970 sur un « orgue de procession » de passage au Musée des instruments anciens de Genève. Ce petit positif, capté très près, conduit l’organiste à quelques aménagements opportuns. Dès lors, on salue l’originalité de cette proposition qui fait respirer le disque et ne se dépare par d’une réelle exigence musicale : les légers effets d’attente et les bonnes relances soulignent le soin apporté par l’artiste à une interprétation exotique mais pas que. Une « Danse juive » profite de la particularité de cet instrument déplaçable, donc susceptible de servir aussi bien pour les cérémonies religieuses que pour quelque festoiement. Les dissonances typiques sont rendues avec un sérieux et une énergie fort bienvenus. La Fugue en Ut P 131 de Johann Pachelbel prolonge la promenade sur cet instrument. Ce divertissement à trois voix joue sur les notes répétées jusqu’aux 57 sols aigus qui concluent cette sympathique incartade, rendue avec un mélange précieux d’exigence et de tonicité souriante – impossible d’entendre l’œuvre sans choper le smile.

 


On finit plus sérieusement avec les quatre mouvements – composés en 1911 – de la Messe Sainte-Cécile de William Montillet (1879-1940), dirigée par Richard Anthelme Jeandin. Gisèle Blanc prend la tribune de l’église Saint-Joseph de Genève où William Montillet avait été maître de chapelle. En effet, en sus de ses activités de prof d’orgue, de piano et d’harmonie, Richard Anthelme Jeandin était kapellmeister dans une paroisse où « l’un de ses soucis majeurs consistait laisser sa place à la vraie musique – ancienne ou moderne – au service de la liturgie » ; les collègues musiciens du culte rigoleront en lisant ça. Les bandes proposées ici sont connues des passionnés : on trouvera l’intégrale du disque original ici.
Les voix du Chœur mixte local ne sont certes pas les plus belles (ouïr par ex. l’attaque des soprani, piste 16, 0’25), mais on s’incline devant le travail de synchronisation, d’attaque et d’énergie – les différentes intensités du « Christe » et la justesse des tenues (fin du Gloria, par ex.) l’illustrent avec maestria. La partition elle-même est souvent charmante, sachant être sagement tonale, certes, mais intelligemment variée itou. La référence au grégorien n’écrase jamais une polyphonie à la fois savante et simple (incipit du Benedictus et de l’Agnus). Bref, cette musique, qui ne renie pas une fonctionnalité de bon aloi, brille plus d’une fois d’un savoir-faire qui ne semblera plat qu’aux sots. Pour une fois, nous n’émargerons pas dans cette catégorie.

 

 

En conclusion, si l’on estime que cet hommage mérite de rayonner au-delà du cercle genevois, sans doute peut-on exprimer des regrets sous forme d’hypothèses :

  • peut-être le disque eût-il mérité d’être resserré autour des pièces suisses moins connues ;
  • et peut-être l’entretien avec Richard Anthelme Jeandin eût-il gagné à être proposé en intégrale via un QR code ou un lien internet.

En l’état, la minibox donne une idée du musicien que fut Richard Anthelme Jeandin ; sous cet angle, ce parcours paraît réussi. Les curieux étrangers au cénacle genevois le pourront acquérir pour se concentrer sur les raretés ici rassemblées. En effet, les versions jeandiniennes des standards, si valeureuses fussent-elles, ne bénéficient pas de circonstances de captation permettant à l’interprète de rivaliser avec les grandes versions que chacun peut découvrir par ailleurs.


Curieux objet que cet hommage à Richard Anthelme Jeandin, organiste et pédagogue suisse. Si l’on considère l’intérieur de la box, on y est assommé par un livret où chaque témoin y va de son piapiapia lénifiant – cela semble réserver le coffret de deux disques à la famille et au conservatoire de Genève, in memoriam. De l’extérieur, en revanche, l’affiche est alléchante : d’un côté, Bach, Franck, Messiaen et Pachelbel sont là pour assurer un programme sérieux ; de l’autre, Vuataz, Chaix, Barblan, Grunenwald et Montillet promettent un programme bigrement intrigant. Nous oublierons donc l’intérieur, quelque élégant soit-il, pour espérer que l’essentiel est en surface – après tout, y a que les moches qui militent pour affirmer le contraire.
Au cours des deux épisodes de cette exploration, la question que nous nous auto-poserons consistera à évaluer l’intérêt, fors le devoir de mémoire genevo-centré, de ce disque. Comme chacun sait peut-être, nous ne sommes point musicologue, nous avons pris langue depuis longtemps avec le label VDE-Gallo qui assume cette production, et nous n’avons jamais conseillé à nos lecteurs – si tant est que nous conseillions quoi que ce soit à qui que ce soit – d’acquérir un disque qui ne nous séduise pas. Partant, la réponse, assumant notre incompétence, tâchera du moins d’être à la hauteur de notre honnêteté.
Trois chorals de Bach à la gloire de Dieu ouvrent le premier disque. L’affaire commence avec le duo BWV 711, où une basse tonique habille le choral. Cette pièce, et pas que, a été enregistrée en 1972 sur l’orgue de la cathédrale de Genève. Hélas, toute la place ayant été réquisitionnée pour des souvenirs sans intérêt, le livret n’en peut rien dire. Rien de virtuose dans la pièce, mais un souci de l’interprète de donner du sens à ce que sa musique convoque métaphysiquement. En témoignent les choix subtils entre legato et détaché. Quelques imprécisions (tel ce mi manquant à 2’37, avant le dernier retour du thème) attestent l’authenticité du témoignage, tout comme son finale ultraritendo. Le même choral, version BWV 662, revient pour deux claviers et pédalier, avec une ornementation abondante et un cornet surplombant. Quelques originalités de texte – tel que ce do# au pédalier tombant une croche trop tôt à la reprise ou cet arrangement dans la mesure 36, ou encore cette octaviation du mi grave à la pédale, mesure 48, etc. – traduisent la prise sur le vif sans gommer la conviction sérieuse de l’artiste.
La version BWV 663 du même choral est censée renvoyer l’accompagnement à la main droite (essentiellement) en sus de la basse tonique que procure la pédale. Petit détail pour l’auditeur : ce n’est pas ce choral, mais bien le BWV 664 qui est au programme – une pièce rudement difficile, tonique et en trio, c’est-à-dire que la main droite joue un truc, la gauche un autre et la pédale un troisième, les trois étant quasi d’égale importance. Cette fois, dynamisme et énergie semblent couler de source – et ce ne sont pas les minimes dérapages (zip-zoup inopiné avant le sol dièse de la pédale, par exemple, à 2’10, ou cafouillage de la main gauche à 4’01, quand la pédale a repris le thème) qui relativiseront ni la performance technique, ni la pertinence musicale de cette exécution, comme si l’artiste se révélait quand la partition devient vraiment sérieuse à défier. (J’avais écrit « challenger », ça faisait plus classe et aussi plus benêt, alors bon.)
Les Fantaisie et fugue en sol mineur BWV 542 ont beau quasi s’ouvrir sur un p’tit dérapage, ils affirment une personnalité qui, quoi qu’elle n’ait aucune difficulté technique, se refuse à faire son kéké dans les triples croches ouvrant le prélude. Bien que rien ne précise l’aspect live (on entendra néanmoins tousser, par ex. à la fin de la piste 8, ce qui dut offenser le public très sage), celui-ci se confirme par :

  • quelques sautes de doigt coupables en soi (fa # – sol – la, 1’11, par ex.), mais évidemment bénignes en récital,
  • des choix de registrations très contrastées – spectaculaires en direct quoique fluorescentes au disque quand elles ne sont pas contextualisées, et
  • un tempo étonnamment précautionneux, gorgé de ritendi, sans doute pour assurer la lisibilité du propos en dépit de la résonance.

Les presque cinquante ans écoulés depuis l’enregistrement empêchent il est vrai de se goberger du son de l’orgue pour compenser un tempérament résolument paisible qui, sans presque aucune considération musicologique et toute honte bue, toute, nous paraît quelque peu en décalage avec l’énergie contenue dans la partition. Il est vrai que, de la sorte, l’on se réjouit d’autant plus de la libération offerte par la fugue colossale prise, elle, sans pincettes. Ce ne sont pas quelques brouillages de texte à l’issue d’une grosse séquence (1’45) qui modèreront notre hypothèse d’avoir affaire à un artiste au tempérament posé que seule la difficulté fait sortir de lui-même. Et non, rien à voir avec notre racisme stéréotypé sur les Suisses, c’est, à ce stade de notre écoute, un constat inspiré d’une part par, oups, un prélude qui nous semblait un brin empesé et d’autre part par, re-oups, une fugue bien plus tonique.

 


Issu sans doute du même concert, le Premier choral de César Franck enquille. Le début, très pianistique (3’30 sans pédale), est exécuté sans lenteur. Les âmes sensibles se méfieront néanmoins de l’arrivée de l’équivalent de la « Voix humaine et tremblant » : le disque n’évacue rien de sa virulence. Survient manière de « basse et dessus de cromorne », particulièrement séduisante grâce à l’allant et à la liberté de ton dans le respect de la mesure, hélas arbitrée par un récit au son agressif comme une mamie virulente, genre : tu peux pas l’achever, mais tu sais ça serait mieux pour elle. De belles qualités se font cependant jour :

  • la rupture des maestoso et largo révèle de belles sonorités ;
  • le passage en Si bémol, outre les dispositions techniques remarquables, offre de réels moments où la musique s’émancipe de la seule et déjà pas si simple énonciation des notes ;
  • l’arrivée du thème à la pédale est finement registré ;
  • le passage en semi-ternaire s’emporte assez pour préparer une juste péroraison en Mi.

En somme, en dépit d’un orgue dont la captation a mal vieilli, cette version propose de l’œuvre une vision qui tâche parfois de s’émanciper d’un savoir-faire très sage.
Trois extraits de La Nativité du Seigneur d’Olivier Messiaen, œuvre majeure  et néanmoins passionnante – même pour les messiaenophobes – de 1935, émergent du même enregistrement du 27 juillet 1972. Ici, les anges, sixième épisode dans le recueil messiaenique, sont plutôt pressés (3’ contre 3’33 dans l’intégrale d’Olivier Latry, par ex.), et cela leur sied fort bien. La netteté du toucher, l’aisance digitale et la souplesse rythmique bien tempérée rendent opportunément raison de l’énergie de la partition. Un extrait des « Desseins éternels », troisième épisode de la saga, prend la suite. D’ordinaire mesuré autour de 5’20, l’œuvre est ici flashée en 3’08. Quoi que nous n’ayons pas la partition sous les hublots, nous ne nous plaignons de cette étrange entourloupe qu’avec modération : l’orgue Metzler de 1965 ne semble pas posséder le velouté et les jeux de détail permettant de rendre avec profondeur la beauté de cette pièce contemplative… qui semble néanmoins étonnamment sabrée. De même, quand Olivier Latry prend 9’45 pour exécuter « Dieu parmi nous », 7’23 suffisent à Richard Anthelme Jeandin ; mais, cette fois, la célérité de l’interprète semble seule en cause dans cette partition fondée sur les contrastes. Il y a

  • de l’envie dans les duos,
  • de la franchise dans les tutti,
  • de l’allant dans les séquences rythmiques,
  • de la clarté dans la séparation des plans, et
  • de la virtuosité jamais extravertie.

Autant dire que, à défaut d’une poésie qui semble échapper à l’instrument, le musicien tire, dans le contexte qui est alors le sien, le meilleur de cette pièce.
En avril 1973, Richard Anthelme Jeandin se retrouvait face aux micros de la RTS pour capter les Trois pièces pour la Pentecôte de Roger Vuataz (1898-1988). Racialement très genevois – un arbre généalogique est proposé, et l’on nous garantit que sa descendance a pris racine « en terre vaudoise ou neuchâteloise » –, marié trois fois, organiste et prof, ce compositeur est présenté par ses fans comme « très enraciné dans une foi protestante libérale et non dogmatique ». Pour le reste, on apprend qu’il « fait rudement bien le café turc » et que, à la pratique de l’orgue liturgique, il regrette surtout qu’elle l’empêche de pratiquer « les courses de montagne » – le petit entretien disponible sur son site mémoriel laisse entrevoir un musicien qui ne manque ni d’humour, ni de lucidité. Rappelons à l’intention des fieffés mécréants – et des oublieux – que la Pentecôte est une fête célébrant la descente de l’Esprit-Saint sur les apôtres, qui se retrouvent capables de parler dans toutes les langues utiles et imaginables afin de prosélyter. Hâte, donc, de voir si cette musique dont nous ignorons tout nous parle !

 


L’Intrada ne rigole pas. Sur une base d’accompagnement, un jeu d’anche énonce une mélodie quasi asiatisante que développent un écho puis une anche grave. Pas de séduction mélodique, mais un entêtement centré sur un motif tenace décliné en différents nuances et profils. L’Alléluia repart sur la même structure et le même début de motif, avec des teintes vaguement arabisantes cette fois, masquant sciemment tant bien que mal un choral bien connu. La Toccata conclusive poursuit le thème tourmenté sur la même structure (accompagnement / cornet) avant que des accords saturants ne créent une rupture. Un unisson pointé se faufile, vite rattrapé par les fonds et les grands jeux, anches comprises. Un passage pour anches étale les états d’âme d’une harmonie torturée. Ensuite, la main droite batifole poursuivie par les graves. Un passage calme mais secoué d’harmonies intranquilles laisse se refaufiler, et hop, le cornet. Après une ultime diversion en plein jeu à la main droite, l’on comprend que cette toccata intérieure cherche à se démarquer du genre triomphal imposé entre le dix-neuvième et le vingtième siècles. Le résultat laisse l’auditeur curieux mais, même après plusieurs écoutes, peinera à le convaincre de la puissance spécifique de ces pièces presque de jeunesse puisque le compositeur revendique comme emblème un concerto portant un numéro d’opus supérieur à la centaine (contre 36 pour celui-ci).
Suivent trois des Six chorals figurés composés par Charles Chaix (1885-1973) à 22 ans. C’est son premier numéro de catalogue, publié alors qu’il est sous la férule d’Otto Barblan dont on parlera ci-après. Le premier, « Ich folge dir nach Golgotha » (Je te suivrai au Golgotha) bénéficie des jeux clairs du temple protestant de Carouge, et se présente comme une pièce en trio dans un langage très bachien. Exécutée avec quelques respirations, dilatations et – il faut bien le dire – hésitations, cette proposition a le charme absolu de l’imitation jusque dans l’optimiste tierce picarde finale. Court, « O Traurigkeit, o Herzeleid » (plutôt que « Herzelied » ?), quelque chose comme : « Quelle douleur saisit mon cœur ! » s’exprime, en trio, avec une trompette, une flûte et une pédale. L’interprétation semble manquer parfois de clarté, mais le langage singeant le maître absolu est brillamment écrit et restitué avec honnêteté. Le non moins bref « Was Gott tut, das ist wohlgetan » (Ce que Dieu fait, c’est carrément sa mère top) conclut le bal des trios avec un allant convaincant. Brillante étude de style et joyeuse découverte pour nous, quoi que cette captation à la va-comme-je-te-pousse (clic-clacs photographiques comme à 0’48, piste 15) ne donne hélas pas vraiment une chance honnête de briller au compositeur ni à l’interprète sur CD.
Fils d’organiste, compositeur et prof, Otto Barblan (1860-1943) voit à l’honneur son Andante energico, pièce concise de 1924 interprétée en 2001 sur l’orgue du conservatoire de Genève. Les pleins jeux y sont à l’honneur, avec ou sans pédale, exploitant un thème entre plenum et parties moins dotées en décibels. Pas de quoi jauger l’intérêt de l’œuvre de celui qui, selon le site des concerts de la cathédrale de Genève, « influença pendant des décennies la vie musicale genevoise ». Un miniextrait d’entretien, sympathique mais sans intérêt extra-genevois, permet d’entendre la voix de l’interprète.
Le second disque nous convaincra-t-il que ce projet méritait une diffusion plus large que genevoise ? Un peu de suspension ne nuira point, espérons-le.

Photo : Bertrand Ferrier

Événement dans la saga ! Parmi les Sleepy & Partners envoyés par leur grand gourou expertiser le plus grand nombre d’orgues possibles et imaginables, c’est le Kangourou lui-même qui s’est propulsé jusqu’au Cavaillé-Coll (il préfère le terme de « Cavaillé-Cool ») de Notre-Dame du Rosaire.
L’objectif officiel : tester l’instrument « notamment en ce qui concerne sa granularité sonore ». Pour la quatorzième fois, notre tentative de nous faire expliquer ce qu’est cette fameuse granularité sonore a échoué. Nous n’avons pu recueillir qu’une description pour le moins vague du projet. « C’est le saint Godet de notre examen musicologique, acoustique et métaphysique – une quête à la fois impalpable, très concrète et furieusement évanescente », a, pianissimo, accepté de souffler celui qui est à la fois le mandant et le mandataire mais aussi l’expert référent et le coordinateur général des études spécialisées. Le MELMMALERELCGDÉS, tout à fait.

Photo : Bertrand Ferrier

Comme l’exige la tradition, il est évident que, sa tâche accomplie, le Partner en chef était éreinté. « Voilà sans doute ce que l’on appelle un arrêt buffet », a-t-il lâché en pouf-pouffant, fort satisfait de sa facétie, avant de sombrer dans une puissante méditation un brin ronflante.

Photo : Bertrand Ferrier

Suite de la saga des expertises organistiques par Sleepy & Partners, les spécialistes aux yeux riboulants (sauf exception), « idéaux pour faire la ribouldingue ». Le Graal de la ribouldingue consisterait à dénicher l’instrument dont la granularité sonore paraîtrait correspondre « aux pistes esquissées par l’exigence du KanGourou » (comme un grand gourou, mais qui saute partout). C’est peu dire que l’ambiance était complètement crazy, quasi camerounaise, à l’arrivée du mandataire – l’expert était à l’heure… mais on ne lui avait pas communiqué la bonne ! Aussi s’est-il mis à la tâche sans tarder, réalisant ces exercices que seuls les connaisseurs peuvent décrypter, tel que ce célèbre test de résistance au postérieur, réussi par l’instrument examiné ce jour.

Photo : Bertrand Ferrier

Sur le chemin du retour, à notre accoutumée, nous tentâmes d’en savoir plus sur le ressenti granulaire du technicien-conseil. « Nous tâcherons de ne point tenir compte de notre déception animalière, mais nous sommes indubitablement déçu de n’avoir pas rencontré le noble individu qui nous était pourtant présenté comme le contraire d’un pigeon », a-t-on accepté de nous lâcher. « Pour le reste, il est certain que notre prospective, je dirais notre cap, notre proposition co-créée avec ce qui est et ce qui énergise le présent, peut-être l’appellerons-nous l’espérance du possible, notre prospective, donc, s’inscrit dans une démarche où l’exigence pragmatique se conjugue à une vision à 360°. En d’autres termes, nous essayons d’envisager la problématique de la granularité sonore sous l’angle du concret et d’un certain horizon transcendant les biais qui se seraient, fort malencontreusement, ensuqués dans une partisanerie mal tempérée. » Dont acte, bien sûr : faut bien l’avouer, c’est impressionnant, les vrais gens qui savent.

Photo : d’après Rozenn Douerin

Ceux qui fréquentent ce site connaissent notre conviction : on fait de la musique pour avoir la chance de participer aux afters. On va pas se mentir, madame Lucet. Ce que je vais dire, ça va p’t-être pas faire plaisir à tout l’monde, mais j’vais l’dire quand même : je crois que je suis pas le seul à partager ce credo. Car quand on propose à un expert de participer à la répétition d’un Belge, il n’accepte pas que pour le plaisir de l’accent exotique. Tôt ou tard, donc tôt, il a soif, et on le comprend.

Photo : d’après Rozenn Douerin

Bien entendu, cela n’exclut pas d’envisager les choses avec un mini môme de professionalimse. En art, l’alcool a toujours été un lieu de réunion, d’engueulade, donc de fructuation, j’ose le mot. De détestation et de franchise aussi, mais ça, c’est quand ça se passe mal. Quand un expert et un Belge se rencontrent, aucun danger. Même si on attire le Belge pizzophile dans un couscous, tout se passe bien tant que l’on peut discuter autour d’un verre. Faut dire que l’expert s’appelle Boulgour, donc connaît bien tout ce qui est semoule, et le Belge est le virtuose de Wallonie François-Xavier Grandjean, aka le Bûcheron des Ardennes – lui connaît bien tout ce qui rapproche. Jamais il n’est question de hips, toujours de fraternité, de relation post-travail, de partage le plus possible décérémonialisé, et hop. Autrement dit, tant qu’il y a du Boulaouane, même rouge parce que l’autre imbécile de rganiss a omis de commander du gris, plus typique, ça devrait bien se passer.

Boulgour l’espert et François-Xavier Grandjean. Vague photo : Bertrand Ferrier.

L’autre imbécile confirme : ça s’est bien passé. On est entre experts, nom d’une pipe en bois ! (Vivement la prochaine spertiz, ce nonobstant.)

Guy Angelloz à Saint-André. Détail d’une photo de Bertrand Ferrier.

Jacques Boucher étant tombé gravement malade, le concert « orgue et sax from Québec » qui nous avait tant mobilisé s’est transformé en « orgue et flûtes from Paname », ce qui zouke aussi. On s’inquiète pour l’artiste de Montréal et on regrette le projet qui nous tient en haleine depuis plusieurs années grâce aussi à la ténacité de Sophie de Courval, but show still goes on (quand on a des nouvelles du malade, on partage). Ce samedi, on perd en exotisme et en découverte, mais pas en dynamisme et en souci du public puisque Guy Angelloz s’associe à Gilles Ranticelli, un organiste virtuose et néanmoins stéphanois, devenu percussionniste de l’Orchestre national de France, afin d’éblouir son public inattendu.

Le programme va pétiller, entre tubes, changement d’instrument et tricotage de saucisses. En butinant un menu concocté in extremis, curieux et néophytes devraient avoir plaisir à déguster ce qui suit. Si vous êtes tentés, rendez-vous ce samedi, 20 h 30, église Saint-André de l’Europe, 24 bis rue de Saint-Pétersbourg Paris 8, tout près place de Clichy, pas loin gare Saint-Lazare. Et hop !

François-Xavier Grandjean, le 5 octobre 2019. Photo : Rozenn Douerin.

Dans le désordre de la vie, voici de bonnes nouvelles du soixante-septième concert organisé autour de l’orgue de Saint-André de l’Europe depuis octobre 2016. Soixante-septième fête, donc, depuis la réinauguration de la Bête par Daniel Roth, après restauration par la manufacture Yves Fossaert. Et troisième occasion d’entendre en l’église Saint-André de l’Europe le sieur François-Xavier Grandjean, titulaire des grandes orgues de Sainte-Julienne de Namur et professeur dans de multiples académies. Ce 5 octobre, il illuminait la Nuit blanche avec le deuxième épisode de son florilège intitulé « Les plus grands tubes pour tuyaux ». Sur le pupitre, des partitions métissées, où les piliers du répertoire (Bach et Franck en tête) taillaient une bavette avec des compositeurs moins connus, tel le religieux et néanmoins brillant ploum-ploumiste Jean-Marie Plum (1899-1944).

 

 

Ce début festif, écrit par un prêtre, illustrait avec brio la tension propre au répertoire de l’orgue entre sacré et profane. Symbole du répertoire sacré, l’un des trois grands préludes de choral écrits par Johann Sebastian Bach sur « Nun Komm der Heiden Heiland » semblait répondre – avec la froufoutante solennité voulue – à l’exubérance anglo-belge liminaire. Armé d’une technique solide, donc d’une pulsation têtue, l’interprète optait pour un jeu direct, sans chichiterie, seul à même de rendre la double tonalité de la pièce : à la fois supplication visant au come-back du Sauveur, et renouvellement de l’acte de foi – quel plus beau credo que d’espérer le retour de son Dieu ?

 

 

Pour découvrir une autre version de la pièce sur le même orgue, par un autre organiste belge bien connu des habitués du présent site, c’est ci-d’sous.

 

 

Heureusement, il n’y a pas que Bach, dans la vie. Surtout pour un organiste belge, impossible de faire l’impasse sur César Franck. Après le Deuxième choral l’an passé, François-Xavier Grandjean a élu le Troisième, l’une des rares pièces pour orgue durant près d’un quart d’heure à ne pas lasser même les néophytes : variété des climats, différenciation des registres, récurrence de motifs reconnaissables, harmonies singulières, inventivité nullement séraphique éclairent le hiératisme du titre de « choral », dont le caractère sacré reste, joyeusement, hypothétique.

 

 

Dans la touffeur de juin, Bruno Beaufils de Guérigny en avait proposé une interprétation singulièrement différente, à découvrir ci-dessous. Outre le respect des désirs des interprètes, c’est le plaisir de réentendre de multiples visions des piliers du répertoire qui nous incite à « reprogrammer » volontiers de telles splendeurs lorsque les virtuoses le suggèrent.

 

 

Autre pièce ambiguë quant au rapport entre sacré et profane, le « Choral dorien » de Jehan Alain prolongeait astucieusement le climat méditatif créé par le finale du choral de Franck… et préparait le surgissement du fil rouge de cette saison Komm, Bach! : la Pastorius toccata de feu Yannick Daguerre. Le compositeur avait joué cette pièce lors d’un récital à Saint-André. Le festival l’a édité cette année. Elle sera jouée une dizaine de fois. Après Hervé Désarbre, c’est le tonique Bûcheron des Ardennes qui propulse sa version tout feu tout swing.

 

 

… et il en faut, du tonus, pour s’attaquer à la mystérieuse Fantaisie BWV 572 de Johann Sebastian Bach. Sa structure étrange, son origine nébuleuse (aucun manuscrit autographe n’est disponible), ses multiples moutures repérées par les historiens, son rapprochement avec le mythique duel avorté entre JSB et Louis Marchand, tout nimbe cette pièce brillante d’un halo excitant. La technique sûre de Fix Grandjean permet aux auditeurs de profiter de cette énigme musicale qui ne manque pas de scintiller dans les cœurs longtemps, longtemps, longtemps après que l’écho du dernier accord s’est résorbé.

 

 

Pour finir ce deuxième volume des tubes pour tuyaux, François-Xavier avait choisi d’envoyer du lourd. La célèbre et somptueuse « Suite gothique » de Léon Boëllmann était donc au programme, bouclant ce récital comme pour synthétiser la tension entre sacré et profane que l’orgue magnifie (trois pièces de la suite ont des noms profanes, l’une des plus célèbres est manière d’Ave Maria). Nos lecteurs coutumiers ont eu l’occasion d’en apprécier les deux premiers mouvements en répétition…

 

 

Les auditeurs de 23 h ont été happés par une interprétation qui revendique à la fois la fidélité au texte et une place laissée à la spécificité du moment : respirations, travail sur la réverbération, prise en compte de la spécificité de l’instrument… Nous laisserons aux courageux du samedi soir la chance d’avoir entendu la spectaculaire Toccata qui conclut la tétralogie. En revanche, comme, hélas, on n’est pas chien, on veut bien partager la Prière à Notre-Dame qui, grâce à la belle registration choisie par l’artiste et par un jeu ne confondant pas « méditatif » et « sirupeux », se pare de mille diaprures sur l’orgue de Saint-André de l’Europe.

 

 

Des regrets de n’avoir point assisté à ce moment ? Merci. Mais triple raison d’être rassurés : premièrement, inch’Allalalalah, François-Xavier reviendra l’an prochain pour le troisième volume des tubes pour tuyaux ; deuxièmement, sa précieuse assistante du jour, dans la vraie vie claviériste-compositrice-photographe-écrivain virtuose, sera en forme et en concert le samedi 9 mai, à 20 h 30, dans cette même église de Saint-André de l’Europe, pour un récital dingodingue…

François-Xavier Grandjean et Esther Assuied. Photo : Rozenn Douerin.

… et, troisièmement, dès ce samedi 12 octobre, un concert formidable nous attend dans le cadre du festival Komm, Bach!. Orgue et flûtes se rejoindront pour un récital prestigieux, feat. la fine fleur des orchestres parisiens aux commandes. C’est gratuit, y a un écran géant pour tout voir de ce qui se passe là-haut, et le programme bluffera les mélomanes experts tout en emballant les curieux. Vous y croiser serait une joie, tu penses.

 

On l’aura supputé en contemplant l’expert : il était tôt quand il a fallu se bouger les saucisses pour examiner un orgue ayant, jusqu’à ce jour, échapper à la virtuosité spécialiste des grands inquisiteurs. Ce nonobstant, devant l’obligation de bosser, chacun doit s’incliner. Même si, on l’aura supputé en contemplant l’expert : ce jour-là, il était, décidément, très tôt.

 

 

Trop tôt, ça, incontestablement.

 

 

Et le fin du fin, c’est que cette expertise matinale s’est prolongée avec une expertise après-midique. C’est pas que l’expert ne voulait pas la faire ; c’est surtout qu’il convenait de ne point se risquer à susciter son ire (un seul « r »).

 

 

Il est possible qu’une profonde méditation ait fini par saisir l’expert. Fort heureusement, l’expertise n’a fait aucune victime. Enfin, je crois. Mais c’était moins une. Trop tôt, donc. Toujours trop tôt.

 

 

Après l’arrivée du matériel et la mise en route des dernières répétitions à l’orgue (épisode 1), vient le moment de la mise en route technique pour le projet lumineux.

Loïc Leruyet et Clément Gulbierz. Photo moche : Bertrand Ferrier

13 h

Tu connais ce moment, oh, tu connais ce moment où ça devrait marcher. Ajouter quelque chose serait superfétatoire, voire carrément relou.

Photo de la tribune d’orgue : Bertrand Ferrier

14 h

Je demande aux régisseurs le 06 de leurs mamans. Je veux savoir comment elles s’y prennent pour les faire ranger leur chambre.

Photo : Bertrand Ferrier

15 h

Les jeunes régisseurs admettent enfin que l’on ne peut pas déambuler dans le monde du spectacle sans boire. Encore jeunes, ils ont opté pour un alcool raisonnable mais secoué.

Loïc Leruyet et Clément Gulbierz au travail. Photo : Bertrand Ferrier.

16 h

Loïc et Clément regardent vers la voûte. Soi-disant pour vérifier si ça marche. Je les soupçonne surtout d’invoquer le Ciel parce que ça ne marche pas, mais bon.

17 h

Tu connais ce moment, tu connais ce moment où ça marche, mais ça marche trop. En clair, le projecteur fait ce qu’il veut ; et son goût pour le zouk déstructuré ne cadre pas avec les plans très précis des régisseurs. Du coup, ils filent s’en occuper. Bien sûr, je pourrais me saisir de la console – non, pas pour la revendre sur eBay, voyons, plutôt pour reprendre la main et mettre en pratique mon talent d’ignorant. Par bonheur, je préfère les laisser apprendre leur métier par eux-mêmes et me contente de prendre une photo.

Photo : Bertrand Ferrier

18 h

L’heure de la messe approche. Le local de l’étape prépare donc un catering pour les artistes, régisseurs, assistants et vidéastes du soir. La drogue des ex-élèves du lycée Paul-Poiret est évidemment sur la table. Bientôt, y aura plus qu’à.


Pour la Nuit blanche de ce 5 octobre 2019, le festival Komm, Bach! avait mis les grands plats dans les très grands. Les trois concerts du soir étaient programmés depuis lurette ; restait à les concrétiser. Voici donc le début du récit d’une journée de foufou.

Photo : Bertrand Ferrier

8 h 55

Arrivée des flight cases pour le concert de 23 h 30. Les scoutesses acceptent de céder un peu d’espace afin que l’on puisse provisoirement stocker le matos. Certains chauds lapins le regrettent.

10 h

Après que l’intégralité du matos a été crapahuté sur deux étages et demi, les experts commencent une installation électrique, au sens polysémique – comme stipulerait Mme Romatif, la prof qui nous a permis de rencontrer les loustics au travail : on vérifie ce qu’il manque comme matos digne pour irriguer de jus les engins ; et, forcément, comme tout ne colle pas pile poil, le stress commence.

11 h

François-Xavier Grandjean débarque pour sa seconde répétition de quatre heures. Avec une grimace astucieuse, le Bûcheron des Ardennes fait savoir qu’il trouve que c’est tôt. Heureusement, l’arrivée de sa registrante préférée lui redonne le smile. En revanche, Clément trouve que le mec fait quand même beaucoup de bruit. Courageusement, le programmateur refuse de jouer les médiateurs en prétendant qu’il n’y est pour rien : lui, il prend juste des photos comme Jean-Jacques Goldman – en passant.

Midi

Fix en a ras la courge des tuyaux qui sonnent faux. Il décide de passer outre son vertige et d’aller accorder ce maudit clairon de grand orgue. Faute de rasette, il adopte un couteau qui se prend pour une rasette. De son côté, Loïc Leruyet propose de détendre l’atmosphère en donnant des leçons de chorégraphie à Clément Gulbierz, pourtant expert en dansologie – art qu’il pratique depuis treize ans. On va pas se mentir, elle est pas gagnée, la Nuit blanche qui s’annonce.

Photo : Rozenn Douerin

Pour la deuxième année consécutive, le festival Komm, Bach! vous invite à une soirée pleine de wow, d’émotions et de surprises (au moins), avec écran géant, entrée libre, sortie aussi, mais concerts – d’env. 1 h – bien quand même.
À 20 h 30, Jean-Michel Alhaits (bombarde et basson) s’acoquine avec Jean-Pierre Rolland pour un récital animé par de vrais morceaux de Frescobaldi, Bach et Boëly – notamment. Amateurs de musique ennuyeuse, un conseil : restez loin du 24 bis, rue de Saint-Pétersbourg pour cette victoire de la musique sur la mort – prévu l’an passé, ce concert avait dû être repoussé suite à l’hospitalisation en urgence de l’un des artistes.

 

 

À 22 h pétaradantes, François-Xavier Grandjean, herr titulaire des grandes orgues de Sainte-Julienne de Namur, débaroule de Belgique pour envahir Paris avec le deuxième volume du florilège de la musique d’orgue finement intitulé « Les plus grands tubes pour tuyaux ». Au programme, quelques-unes des œuvres les plus sexy jamais écrites pour l’instrument monstrueux, écrites notamment par Jehan Alain, César Franck, Johann Sebastian Bach, Yannick Daguerre et… Léon Boëllmann.

 

 

Et, pour finir, à 23 h 30 tintinnabulantes, place à la poésie et à la magie. Poésie avec cette série de quinze improvisations sur le thème « Nuits et brouillards », rythmées par des fragments de textes et secouées par le souffle de l’orgue. Magie, car un gros dispositif lumineux sera piloté en direct par de jeunes diplômés en régie lumière chargés d’interagir avec la musique… voire de l’influencer par leurs jeux. Un moment exceptionnel et une « expérience immersive » à vivre et partager avec gourmandise et sensibilité. Fin des festivités à la minuit passée de trente minu(i)tes.


Pour fêter mon engagement mensuel par la communauté hongroise d’Île-de-France, un expert en granularité sonore est venu tester le son de l’harmonium mis à ma disposition pour accompagner le culte. En dépit de la nouveauté de l’expérience (une heure en hongrois, tous les experts n’y sont pas habitués), ce spécialiste a tenu à signifier son appréciation d’un son « authentique et charnu, sans outrance de couleurs, offrant une chaleur équilibrée sur l’ensemble du spectre sonore ».
Bien entendu, le reste de l’expertise demeure réservée à son mandant, et l’on ne peut que regretter ce tacet tant les premiers éléments de l’analyse nous poussent à nous pourlécher les babines neuronales. Peut-être plus d’éléments perceront-ils lors d’une prochaine expertise… si le fin connaisseur a récupéré ?

 


Pascal Vigneron est presque autant polémique que musicien, ce n’est pas la moindre de ses qualités. En clair, l’ex-frère des Lumières, comme il se décrit, résolument rentre-dedans, a atteint un stade où les rageux ne l’atteignent plus vraiment. Il se moque des lèche-culs comme des aboyeurs. Il fait son bintz, c’est tout. Est-ce une présentation réductrice pour celui qui, sous ses airs d’Obélix ronchon, cache une réelle volonté de musiquer sans cesse, quitte à froisser les bien-pensants que ses projets chagrinent ? Pour parer à cette hypothèse, étayons cette esquisse de portrait.

  • Grand manitou de l’orgue de Toul, Pascal Vigneron en est le « technicien-conseil ».
  • Il blinde la cathédrale dès qu’il y organise un concert sur fonds publics.
  • Il joue même hors des églises grâce à un orgue Virtualis qu’il ne cesse de perfectionner.
  • Il a été célébré comme trompettiste et revendique néanmoins, preuves à l’appui, d’être organiste de haut niveau, ce qui constitue un crime de lèse-majesté pour les organistes natifs.
  • Il prétend que l’accordéon, c’est un instrument pas que de torture (alors que tout le monde sait combien ce truc est à la fois vilain et insupportable, mais surtout vilain, et surtout insupportable aussi)?
  • Surtout, quand on le rencontre, bien que porteur d’une carte de policier national, il boit de l’eau chaude avec des plantes : si ça, c’est pas être polémique…

Ce personnage récurrent du présent site, venu interpréter « les Goldberg » à Saint-André de l’Europe sur son instrument ne se contente pas d’irriter ses pairs par ses succès, sa faconde, son pedigree : il avance, il ose, il propose. Le voici donc qui publie un nouveau disque, enregistré en 2016, juste autour de la restauration du mastodonte. Objectif : glorifier l’orgue (à tuyaux) de Toul, à travers un programme non chronologique zigzagant de Couperin à Messiaen.
Le disque
commence par deux extraits de la « Messe à l’usage ordinaire des Paroisses pour les Festes Solemnelles » de François Couperin (mon pauvre François, si tu savais ce qu’est une feste solemnelle nowadays, bref). Anticipant le mépris des gens bien du sérail, le zozo choisit deux pièces avec pédale obligée. Premier extrait, le Kyrie « en plein chant » et en taille est pris résolument alla breve, comme l’exige la partition. Telle que nous la percevons, la prise de son ne permet pas de distinguer clairement et distinctement la pédale, mais l’énergie de la prise ouvre utilement le disque. Ensuite, on fait un bond jusqu’au milieu de la messe, direction le Benedictus qui sert d’élévation avec un « chromhorne en taille ». Si l’écoute ne nous convainc pas que l’orgue de Curt Schwenkedel (et non Scwhenkedel comme l’écorche le livret, plats 1-4 compris), remixé par Yves Koenig en 2016, soit Couperin-compatible tant les fonds peinent à dessiner une ligne qui nous happe, on apprécie le souci de ne pas jouer autrement que « sostenuto » comme l’exige la partition. Les ornementations sont respectées avec sobriété – la répétition des « ré » est ainsi assumée sans mordant. Sans doute les experts chougneront que respecter ce qui est écrit revient à ne point comprendre l’art de Couperin mais, comme ils auraient chougné que le mec n’est pas capable de respecter la partoche dans le cas contraire, ils ne nous importent guère.
Enchaînée, le tube de l’orgue – les Toccata et fugue en ré mineur BWV 565 – nous replonge dans les légendes qui auréolent ce golden hit : peut-être n’était-il pas de Bach ; mais peut-être aussi le jeune Johann Sebastian l’aurait composée pour séduire les nénettes le venant visiter à la tribune, d’où certaines figures spectaculaires qui, comme on disait au dix-neuvième siècle, « font beaucoup d’effet » quand elles sont bien menées. Quoique peu soucieux d’esbroufer, l’interprète attaque la toccata sans mollesse. Les premières doubles croches en écho sont sérieuses, genre début de soirée quand on a plutôt bu du Pschitt qu’un punch arrangé. L’auditeur apprécie la différenciation des registrations, et les amateurs de pyrotechnie repasseront. Pascal Vigneron privilégie la netteté au détriment du wow, comme l’indiquent par ex. ces triolets joués détachés, renforçant l’effet moche d’un si bémol (juste sous la portée en clef de sol) qui bzzz, comme qu’on dit en termes techniques – enfin, je crois.
Le retour d’un legato dans le début de la fugue séduit, même s’il se libère à l’approche de l’entrée de la pédale pour revenir à une clarté certes rigoureuse mais que l’on eût rêvé plus ébouriffante (on a compris que, ici, c’est pas le projet). Cohérent, le projet d’exécution précise fonctionne néanmoins avec efficacité car le travail sur la régularité et le doigté paye. Le retour de la pédale en do mineur est un modèle du genre : c’est précis, ça n’en fait pas des caisses, ça joue les notes et ça avance ré-gu-lier. Prétendra-t-on que l’on est séduit par tous les détachés qui suivent ? Bah, la réponse est dans la question, je fais qu’un voyage. Mais Pascal n’est pas un sentimental exacerbé. Il joue ce qu’il a à jouer avec sa technique, solide, et le maximum d’honnêteté. S’il laisse vibrer la musique, c’est dans les dix secondes de résonance en fin de bal. Ce souci de s’effacer, d’une certaine manière, derrière le texte, participe de sa patte artistique.
On retrouve cette force-qui-va dans le célèbre choral « Nun komm der Heiden Heiland » BWV 659, qui valorise tant la maîtrise de l’organiste que le solo du cornet émergeant d’un redoutable accompagnement. Nulle sensiblerie dans cette supplique au Seigneur des païens (point de ritendo final ni de dilatation de certains morceaux de phrases), mais de judicieuses options comme ces triples croches jouées telles une dégringolade qui permet de prendre son élan (1’58).  Le splendide « Erbarm’ dich mein, o Herr Gott » BWV 721 (titre fautif sur le plat 4) est alors joué dans sa version pour deux claviers et pédale – une version manualiter, fondant le solo dans la main droite, existe. Tempo soutenu pour cet ample Kyrie confié à la trompette de chamade, qui permet à l’auditeur de continuer à se promener dans les couleurs de l’orgue de Toul. La prise de son rend cette fois raison de l’opposition entre la puissance de la soubasse de 32 pieds associée aux fonds, et le solo. L’interprétation, digne de la devise d’Anne de Montmorency (« Aplanos », droit, sans dévier) convient à la fois :

  • à la confiance dans la pitié du Tout-puissant ici exprimée,
  • aux types de jeux disponibles sur l’instrument, et
  • au caractère de l’interprète.

 

Pascal Vigneron. (c) Quantum.

Ayant démontré qu’il sait jouer, Pascal Vigneron peut prendre un risque : celui de jouer une œuvre triplement impie car

  • profane,
  • pas écrite pour orgue,
  • exigeante en termes de précision et de concentration mais pas ultradifficile à monter.

La notice, aussi intéressante que révélatrice de l’interprète par sa formulation pédagogique (ce n’est pas une insulte même si, parfois, la profusion nous perd comme quand on nous apprend que Jean Giroud est « né à Pont-Audemer le 19 avril » ou que le premier prof de musique de Mendelssohn « fut Carl Friedrich Zelter », ce qui est sans doute signifiant pour beaucoup mais pas pour nous), approfondie et directe, trahit le projet exploratoire qui motive ce disque : nous allons fureter du bourdon au plein jeu, et de la montre du grand orgue à celle du positif. Les reprises sont idéales dans cette perspective pour sautiller d’un clavier à l’autre, donc d’une intensité à une autre. En effet, pour avoir joué, enregistré et rejoué les Goldberg, Pascal Vigneron sait comment guider son auditeur dans une partition cousue de reprises. Placer ici cette pièce est extrêmement judicieux :

  • elle tranche avec le type de pièces exécutées jusqu’ici ;
  • elle met un peu de pétillance dans ce monde si solennel de l’orgue ;
  • elle permet d’apprécier la notion de registration en offrant des surprises à l’auditeur (troisième et quatrième variations).

La prise de son, un peu trop proche, peine, selon ce que l’on entend, à rendre l’équilibre main droite – main gauche (sixième variation), mais cette respiration n’en demeure pas moins bienvenue… avant de plonger dans les Prélude et fugue en Sol op. 37 de Felix Mendelssohn. Le prélude, deuxième de la série, permet d’entendre la voix humaine. Fidèle à sa ligne de conduite, Pascal Vigneron déroule franco de port cette pastorale où il voit des échos des chorals de Lepizig. Pour la clarté du discours, il veille à faire respirer la pédale et à ne pas gâcher la dynamique ternaire par d’impudents ralentis. La fugue, ouverte par le pédalier, ne lambine pas tout en ménageant habilement ses surprises en chamade – d’autant que le mi bémol (3’36) bzzz un brin lui aussi. Des respirations (2’45) et des choix de registration (donc d’interprétation, notamment pour les dix derniers temps !) permettent  de faire un peu chanter ce contrepoint serré à défaut d’être bouleversant.
On pourrait croire que Jean Giroud, cheval de bataille de Pascal Vigneron, va secouer cette joliesse avec sa Toccata pour l’élévation. Foin des clichés. Ici, en dépit du terme de « toccata », généralement associé avec virtuosité et volume sonore, c’est le recueillement qui prime dans une forme d’apparente improvisation-paraphrase autour d’un motif de type mélodie grégorienne. Belle respiration et belle transition vers Charles Tournemire dont l’écriture a souvent préfiguré les chemins harmoniques ici empruntés.
Car voici venue l’heure du Deuxième choral alléluiatique. D’emblée, on comprend le choix : ça secoue et, pour une fois, le rigoureux Pascal Vigneron ose se lâcher même si, bientôt, les boîtes fermées font leur office pour donner à l’auditeur l’idée de la richesse harmonique de mister Tournemire, fors la simplicité du thème ; de la capacité de contraste de l’orgue et la solidité de l’interprète. Charles Tournemire n’a pas son pareil pour tirer un maximum d’un thème sans intérêt, fût-il enrubanné du label « grégorien ». Le résultat est magnifique, et rendu avec une énergie et une science du son (résonance, contrastes, dynamique) fort sapide – sans que l’on s’emballe jusqu’à la taxer de « plus belle page pour orgue du vingtième siècle » comme le propose l’interprète.
Le Banquet céleste d’Olivier Messiaen, quasi contemporain du un tout p’tit peu moins connu Jean Giroud, occupe une place de choix. Pièce symphonique à l’origine, comme le rappelle l’interprète, cette hénaurmité du répertoire s’épanouit dans sa dimension contemplative. C’est inattendu sur un orgue résolument récent, mais cela sonne merveilleusement et, gâteau sous la cerise, sans ostentation. Le résultat est aussi inattendu qu’appréciable.

 

Tube des organistes un peu charpentés, la Toccata d’Eugène Gigout est toujours aussi géniale, avec son énergie et son crescendo hénaurme. Pascal Vigneron prend soin de différencier les évolutions a contrario des version cherchant à tuiler les paliers. Le rigoureux zozo refuse la progression harmonieuse et privilégie la netteté des mutations. La prise de son très proche empêche de profiter du tutti final mais valorise la précision contre l’impressionnisme souvent privilégié.
En bis de ce récital, Pascal Vigneron propulse un concerto de Haendel qui « conclu » (sans « t » selon le livret, celui qui n’a jamais fauté se gaussera, l’heureux fripon) le récital de démonstration. En dépit du nom honni des modernes, il propose un « Pomposo » efficace et net qu’il dirige tout en le motorisant avec son détaché qui ne s’emberlificote d’aucune difficulté ni d’aucune lourdeur d’écriture (3’22). Le mini Adagio  envahi par l’orgue seul sonne sec, sans fioriture, ce qui n’est certes pas une critique pour une virgule dont la richesse harmonique reste relative. L’orchestre propulsé à la tribune pour l’occasion ne manque pas de lyrisme dans le troisième mouvement dit « A tempo ordinario » qui permet, surtout, à l’orgue de montrer ses capacités et d’accompagnateur et de soliste. Le jeu sur le détaché re-marque la patte vigneronnique qu’agrémente un souci sérieux d’ornementation. La prise de son, intelligente, restitue la place d’un orchestre joyeusement conclusif.
En somme, un disque qui donne envie de connaître en vrai l’orgue de la cathédrale de Toul. Dans la mesure où, certainement, c’était son projet, sera-ce enfin un disque réussi ?


Soit. C’est pas tous les jours qu’on rigo-o-o-le, mais – paro-o-o-le – faut quand même faire le boulot. Sleepy & Partners continuent donc leurs inspections organistiques, même sur des Johannus plus qu’à moitié en rideau. « Il ne faut pas se laisser impressionner par la bouteille si ce sont l’ivresse sonore et sa granularité qui nous intéressent », a glissé l’expert avant d’entamer son inspection.

 

 

Doucement réchauffé par l’éclat d’un vitrail, le spécialiste, tout en refusant de livrer ses conclusions, a semblé satisfait de la « bonne quantité des bitounious et des taraillettes, en dépit d’une hygiène au demeurant certainement perfectible ». Quiconque s’y connaît peu en facture d’orgue électronique aurait juré que l’enquêteur prenait plaisir à jouer avec les registrations pré-enregistrées, d’autant que les pannes de l’appareil rendaient aléatoire le résultat des programmations. Bien entendu, mais le doit-on stipuler ? il n’y avait rien de ludique dans cette débauche d’analyses ultraprécises.

 

 

Ne restait plus au partner qu’à effectuer le dernier volet de son évaluation : le célèbre « toboggan de la granularité sonore » auquel, hélas, nous n’avons pas été autorisé à assister entièrement. De quoi diable se pouvait-il agir ? Bah, dans une prochaine vie, peut-être fera-t-on granularité sonore première langue…

Bruno Beaufils de Guérigny, dit 2bdG. Photo : Rozenn Douerin.

Ce 21 juin, Bruno Beaufils de Guérigny, aka 2bdG, a participé aux 5 h 30 de concerts donnés pour la Fête de la musique en l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8), dans le cadre du festival Komm, Bach!. En dépit de la chaleur ambiante, son programme rigoureusement original, son engagement interprétatif et ses choix judicieux de registration ont suscité l’enthousiasme du public. En accord, avec l’artiste, voici deux (beaux) extraits du concert. D’une part, le gros choral de César Franck, le dernier, peut-être le plus passionnant – qui sera de retour à Saint-André pour le concert de la Nuit blanche donné à 22 h par le Bûcheron des Ardennes, aka François-Xavier Grandjean.

 

 

D’autre part, le clou du spectacle : « Réflexion et lumière », hommage rendu à Albert Schweitzer par Robert Maximilian Helmschrott, dont les œuvres à la fois messiaeniques et personnelles ont rythmé la troisième saison du festival. Il était heureux que, grâce à 2bdG, un tel chef-d’œuvre, rarement ouï dans nos contrées, puisse résonner à l’occasion d’une Fête de la musique que l’on réduit souvent au massacre de « Quelque chose en toi / ne tourne pas rond » au bar du coin-coin. À l’issue de ce solide morceau, le triomphe réservé à l’artiste témoigne que le public n’est point aussi sot que l’espèrent les crétins qui nous gouvernent. Voici donc venue la séance de rattrapage ou de gourmandise pour tous les amateurs de découverte sonore !

 

Le voici donc, ce disque qui, avant même sa parution, a suscité une polémique typique de l’amour que l’orgue sait susciter entre interprètes ! En effet, un ex-organiste, ayant renoncé à l’orgue pour mieux se consacrer aux chambres d’hôte, a publié sur Facebook un billet furibond contre son compatriote Jean-Luc Thellin, jugeant inutile son projet d’intégrale et pitoyable sa façon de jouer. L’originalité de cette analyse infamante était, assurément, de n’avoir pu se fonder, au mieux, que sur l’écoute des seules vingt secondes par titre disponibles, soit (13X20) / [(66X60) + 12] X 100, autrement dit 6,5 %. C’est peu, fût-ce pour envisager un billet vachard de qualité. Et c’est d’autant plus regrettable que – indépendamment des aigreurs qui valent bien, après tout, les courbettes hypocrites propres au milieu du travail, fût-il artistique – ce projet d’intégrale Bach mérite a minima que l’on s’y intéresse avant de postillonner son p’tit glaviot.
Porté chez Organroxx par un jeune musicien à la fois expérimenté et au début de son ascension, déjà prof au conservatoire de Chartres et concertiste sur quelques-unes des plus belles orgues mondiales, le projet, gigantesque et réaliste à la fois, revendique une posture aussi musicologique que musicale. Chaque volume est joué sur un orgue choisi pour les morceaux qui, eux-mêmes, sont sélectionnés à la façon d’un récital et non selon une logique encyclopédique, de date de composition ou de numérotation. De plus, la prise de son du précédent disque était remarquable ; et, même si le design supposément moderne du livret est aussi malpratique que possible, l’on appréciait, en décembre 2018, l’abondance d’informations fournies, telles que les registrations de chaque pièce (idéal pour permettre aux organistes de rêver). Autant d’ambitions et de qualités qui valent que l’on écoutille, et hop, le produit avant de venimer, et re-hop.

[Pour retrouver la déclaration d’intérêts relative à toute critique de Jean-Luc Thellin paraissant – avec « ai » tout de même – sur ce site, voir ici la chronique du précédent volume.]

Or, le livret du deuxième volume (non du « second », comme il est spécifié, puisque le troisième pointe déjà le bout de sa rondelle à l’occasion du concert rémois de l’artiste, ce 22 septembre 2019) nous met en garde : cette fois, on ne va pas rigoler. Finie la forfanterie délicieuse de la BWV 565 ! Désormais, nous allons contempler la face obscure de Bach. Pour en rendre raison, Jean-Luc Thellin a encore choisi un orgue de Dominique Thomas, le facteur qui remporte à peu près tous les gros marchés de facture en Europe. Le livret, même s’il n’est pas explicitement signé Dominique Thomas, permet au facteur de présenter cet instrument de style nord-allemand sis à Wissembourg. On eût préféré que l’interprète le présentât lui-même pour expliquer sa préférence pour la Bête, mais le niveau d’ensemble du livret est très élevé, plus-que-justifiant l’achat d’un disque physique à l’ère ou le streaming est censé l’emporter… quoi que l’on regrette que le disque et ses titres n’aient pas été « marqués » (sur notre lecteur informatique, l’album reste inconnu et les pistes non nommées). Toutefois, avant d’envisager une telle acquisition, dépassant souvent les deux heures et demie de SMIC, encore faut-il que la grosse heure de musique soit à la hauteur de l’écrin. Le vérifier est l’objet du présent blabla.
D’emblée, le premier mouvement du Prélude et fugue BWV 546 saisit. Loin des ténèbres austères que l’on pourrait craindre, cette pièce en do mineur – qui finit quand même par claquer sa petite tierce picarde, à l’instar du dernier morceau de la set-list – révèle l’art thellinique du swing :

  • assise rythmique sûre, indispensable pour contraster binaire et ternaire ;
  • travail précis sur le legato et les doigtés, sans lequel jamais on ne peut suivre la logique polyphonique de cette sorte de gigantesque fugue servie en guise de prélude ; et
  • art de la respiration sobre et bien amenée (voir à l’approche de la reprise-coda 5’58 et 6’08, par ex.), vitale pour ne pas donner l’impression à l’auditeur que lui est servi un gloubiboulga aussi impressionnant qu’indigeste.

Jean-Luc Thellin (et non Arnold Schwarzenegger). Photo : Rozenn Douerin.

Même si la registration moins puissante permet d’entendre les faiblesses des 2G, 2A et voisins sifflants (un soudain changement de température, entre l’accord de l’orgue et la captation, explique ce signe de vie), la sérénité du tempo, ni ébouriffant, ni ensablé, met à l’aise l’auditeur.

[Pour nos lecteurs non coutumiers du jargon de l’orgue, expliquons à la louche que la registration est l’art de choisir le type de sons – aussi appelés jeux ou registres – que l’on va utiliser (doux, nasillards, profonds…). Les « pieds » se réfèrent à la taille des tuyaux. Plus le tuyau est grand, plus le son est grave. 8, c’est un tuyau normal. Un « 16 pieds » sonne deux fois plus grave qu’un « 8 » ; un « 2 », trois fois plus aigu, etc.]

Les jolies sonorités bien harmonisées (superbe pédale en simple 16-8) réservent quelques surprises (1Ab sonnant comme un 16 pieds à 3’12, ou le 1F à 4’40… et le 1G évidemment) qui, à l’instar des légères inégalités sporadiques ou des ornementations finement choisies, donnent de la vie à ce qui, sans cela, serait un bloc marmoréen beau, certes, mais vite lassant. Le résultat n’est pas spectaculaire. Il est, bien plutôt, bigrement convaincant. On y décèle :

  • de la solidité technique,
  • de la hauteur de vue,
  • de l’assurance – celle qui permet de renoncer aux froufrous pour midinettes de tout sexe – et
  • du savoir-faire pour rendre raison d’une musique puissante sans assommer l’auditeur par une déclamation pédagogique.

 

 

Après la fugue, la deuxième séquence rassemble trois préludes de choral sur « Nun komm, der Heiden Heiland ». Le BWV 659, c’est le tube de l’Avent. La mélodie fanfreluche – du néoverbe « fanfrelucher » comme dans « je fanfreluche, tu fanfreluches, il ou elle fanfreluche », etc. – sur un accompagnement à deux voix (main gauche) plus une basse perpétuelle (pédale). L’articulation du solo joué sur manière de cornet (8, 4, Nasard 2 2/3 et Flûte de 2) est ici essentielle si l’on veut jauger le sérieux de l’interprétation ; et Jean-Luc Thellin soigne précisément cet aspect, en choisissant ce qu’il lie et ce qu’il détache. Il laisse traîner sa patte d’artiste avec de légers décalages-ritendo (2’41) qui ne ralentissent pas le propos mais lui donnent du coffre. Le BWV 660 explore intelligemment d’autres registres de l’orgue – la dulciane du GO et la trompette du récit – pour ce redoutable trio.

[Pour nos lecteurs non coutumiers de ce genre, sous-titrons l’affaire en précisant qu’un trio, à l’orgue, consiste en une partition accordant une voix et une seule à la main gauche, à la main droite et au pédalier. En clair, ce type de pièce exige de l’interprète une maîtrise absolue de l’indépendance et des mains, et des pieds.]

L’option du musicien : marier énergie (tempo sans précipitation ni retenue) et solidité – qui n’est pas lourdeur, comme en témoigne le choix de ne pas renforcer la pédale par un 16 pieds, afin sans doute de traiter la ligne basse à égalité avec ses collègues. L’association entre principal de 8 et 4-3-2 comblera les amateurs de sonorités nordiques, déjà alléchés par le prélude liminaire – ceux qui préfèrent des sonorités plus rondes n’auront qu’à sautiller jusqu’à la Fantaisie. Le BWV 661 clôture la trilogie avec les pleins jeux plus le p’tit nasard qui va bien. Tandis que les choix de liaison de Jean-Luc Thellin assurent la lisibilité du pépiement des claviers, une bonne grosse pédale des familles énonce le thème jusqu’à la résolution mettant en valeur la tierce picarde faisant rayonner l’espérance que présente, pour les croyants, la venue du sauveur des païens.
Rien de spectaculaire en apparence (on oscille souvent cependant entre quatre et cinq voix) dans la Fantaisie BWV 537, qui se motorise, et pourquoi pas ? sur un long système d’écho. Jean-Luc Thellin a la juste idée de ne pas la specturaliser par une registration évolutive ou démonstrative. La Fugue qui lui est associée joue en écho le sérieux au côté du brillant – incluant l’ornementation comme le mordant sur le si bémol à 1’01. Les experts débattront sans doute de l’octave de certaines basses (1’34, Ab et G) ; mais nul honnête homme ne contestera l’efficacité de la longue marche chromatique qui suit, interprétée sans trembler de la fesse.
Curieusement, l’intégraliste revient en Avent – popopo – avec la prime version de « Nun Komm » (BWV 599), la pièce ouvrant un Petit livre d’orgue qu’il sera toujours plus chic d’appeler Orgelbüchlein. Ce passage obligé d’une intégrale est exécuté avec l’apparente modestie qui sied – les organistes de niveau correct savent néanmoins ce que cèlent de technicité ce respect du tempo et cette impression de souplesse contredite par le métronome.

 

 

Plus question de modestie avec la Deuxième sonate en trio BWV 526 choisie par l’organiste afin, suppose-t-on, de proposer un récital d’une grande variété. La registration du Vivace est idéale, associant 8-4, 8-2, et deux 8 pieds très élégants à la pédale. Le tempo est tout aussi malin : vif, oui, mais pas extravagant, à l’instar d’une exécution qui privilégie le travail d’articulation, donc de ligne musicale, sur celui de l’esbroufe technique. Les très légères respirations thelliniques le soulignent – ainsi de cet art de poser le do de pédale au troisième temps de la huitième mesure, 0’25, astuce que l’on retrouve une minute plus tard, évitant aux gammes descendantes de sombrer dans le fastidieux sans, pour autant, leur ôter le groove que leur confère la régularité. Le mouvement coule de la sorte, avec fluidité et sens du détail (ornement pour corser les doubles de la pédale à 3’46), ouvrant paisiblement la voie au Largo en majeur, bien posé sur une soubasse de 16. L’association voix humaine – tremblant (+ flûte de 4) pour le solo sonne pertinente, et tant mieux si le résultat n’en sera pas moins apprécié diversement selon les esgourdes des auditeurs.
En effet, dans ce mouvement technique, guère plus secouant que le premier, c’est bien la spécificité sonore de l’orgue de Wissembourg qui capte l’attention. La précision de l’interprète, elle, confère à ce passage à trois temps un balancement opportun, aéré par les petites respirations qui désamorcent le risque de s’embourber entre lancinant et mécanique tout en maintenant la paix hypnotique du morceau – écoutez, par ex., la légère tenue du la bécarre à 2’38 (main droite) ou du do, une minute plus tard, à la main gauche. En associant rigueur et musicalité, il faut une bonne dose de talent pour garder le cap dessiné par le compositeur et éviter les récifs du gnangnan et de la minauderie ; l’exercice, réussi, se prolonge aussi joliment dans l’Allegro conclusif, vif, certes, mais surtout allègre quoique en mineur. La pétillance, voilà bien l’état d’esprit de ce mouvement qui éclaire la sonate d’un rai de lumière bienvenu. Réjouissent l’auditeur :

  • les flûtes et le nasard,
  • l’ajout par tirasse d’un jeu de 4 à la pédale qui allège la pompe des huit pieds, ainsi que
  • l’interprétation allante et sûre.

Les tuyaux lâchent alors deux tubes coup sur coup. Le premier n’est autre que la Fugue en sol mineur BWV 578. Ce mégahit bénéficie d’un choix audacieux de registration : une flûte de 4, même à la pédale, et c’est marre. Pour quiconque pense, comme moi, qu’un concert de flûtes à bec magnifique n’est qu’un oxymoron, voici le contre-exemple spectaculaire. Le pari de la couleur unique et claire est convaincant et tenu par une exécution sans défaut, crépitant d’ornements choisis avec soin. Quelle réussite !

Jean-Luc Thellin. Photo : Rozenn Douerin.

Seule la Passacaille en do mineur BWV 582, le chef-d’œuvre absolu de Johann Sebastian Bach, pouvait être enquillée après ça et conclure le disque – voici donc le second tube annoncé supra.

[Pour nos lecteurs qui ne sont pas des fous de musicologie, la passacaille est une pièce qui tourne autour d’un sample perpétuel. Ici, le thème est énoncé au début à la pédale. Les pieds de l’organiste vont répéter cet échantillon de huit mesures pendant 3’33, tandis que des variations s’organisent. Pendant le reste du morceau, la même séquence de huit mesures ne bouge pas, qu’elle soit jouée explicitement ou que, juste, l’on respecte la grille d’accords qu’elle impose. Cette passacaille est la plus sa mère impressionnante du répertoire.]

Jean-Luc Thellin choisit un tempo qui n’a rien d’extravagant (la pièce tient en 13’20, durée similaire à la plupart des versions de référence), et des registrations qui jouent l’ombre et la lumière en partant de 8+16 pour gagner les deux pieds et se colorer, au gré des variations, d’une sesquialtera, de mixtures, d’une trompette et de l’indispensable Posaune [trombone] de 16 au finale, d’autant plus efficace que l’interprète se refuse à faire pouët-pouëter la Bête. Nue au début, la pédale laisse entendre les souffrances endurées par l’orgue (souffle continu : écoutez par ex. à partir de 0’11). L’entrée des claviers masque vite ce rappel que l’orgue est un instrument énorme mais fragile, et impressionnant mais vivant. De la forme mafflue propre à la passacaille, l’interprète tâche de pincer les deux joues à la fois : il s’agit de garder une unité de caractère au fil des vingt et une variations, mais aussi de présenter une diversité d’humeurs et de styles correspondant aux évolutions proposées par la partition. D’où, peut-être, le choix d’une registration sérieuse et logique, dont les mutations accompagnent le texte en omettant de le brusquer ou de le fanfariser, tsoin-tsoin. En effet, ce qui est à dire est déjà assez abondant pour ne pas avoir à sortir son Stabylo ou mettre un coup de tut-tut afin de garder l’auditeur en éveil. Derrière la technique, la patte thellinique se retrouve musicalement à travers

  • le travail sur le legato donc le détaché,
  • l’utilisation de microdilatations-respirations,
  • le souci de clarifier le discours en veillant à la cohérence de la polyphonie (ce que seule une technique magistrale et un compagnonnage de longue date avec l’œuvre permet).

Les changements de jeux, jamais extravagants, confortent le choix d’une interprétation qui préfère le précis et le tonique à l’extraverti et au foufou. Cela réussit doublement : en solennisant le formel et en donnant du cachet aux variations ouvertement virtuoses. L’arrivée d’un « thema fugatum » résolu pousse davantage l’orgue que l’organiste dans ses retranchements : la soupape du 1G de pédale peine parfois, par ex., à se relever complètement à temps (8’35). Rien de méchant, car l’exécution est impressionnante bien qu’elle ne cherche – ou parce qu’elle ne cherche – jamais à impressionner. Elle file le propos sur la quenouille de la rigueur distincte du rouet de la rigidité. En témoignent, par ex., la légère dilatation qui installe le retour du thème à 10’27 ; le choix personnel du mi bémol – fa – mi bémol – fa bissé à 10’57, mes. 247, quand d’autres versions optent pour un sol lors des premières doubles ; le ritardendo entamé dès la mesure 290 et non mesure 291. Cette association entre respect du texte et investissement artistique offrent une péroraison maîtrisée à un disque enregistré en deux nuits seulement, sous les micros toujours alertes de Paul Baluwé.
En conclusion, il y a quelque chose de jouissif et de révoltant à penser que cette intégrale passe sous les radars des grands médias. Jouissif, car nous partageons ainsi un secret qui, n’étant pas porté par une grande boîte ou une star, désintéresse les paresseux plus ou moins corrompus qui somnolent dans les organes médiatiques importants. Révoltant, car ces premiers jalons laissent augurer d’une somme importante dans l’histoire récente des intégrales de l’œuvre d’orgue de Bach ; partant, il est assez hideux que les gens capables de la promouvoir préfèrent promouvoir en exclusivité les productions de mastodontes ou de vedettes du petit monde claviéristique. La qualité objective et l’engagement subjectif de l’interprète méritent que tous ceux que cette aventure et cette musique intriguent se risquent à acquérir l’un des disques, donc à soutenir ce projet discret mais, autant que nous en puissions juger, digne des superlatifs les plus flatteurs. Tant pis si les apostats motards pestent : au stade actuel, çuikidi cette énième intégrale est nulle et inutile, çuikilé.


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Figus, expert et partner, en inspection à Sainte-Julienne de Namur. Photo : Bertrand Ferrier.

Ça ne prévient presque pas, ça arrive – du coup, on vient de loin. À l’invitation de François-Xavier Grandjean, j’ai rejoint Namur cet été pour y propulser un concert d’improvisations en l’église Sainte-Julienne. Par le fait même, j’étais flanqué d’un expert chargé de scruter la granularité sonore des claviers belges. Dès l’arrivée, il s’est agi d’organiser une inspection en profondeur, puis un test selon la technique dite du tape-cul, un truc que seuls certains facteurs d’orgue sont habilités à pratiquer.

Test du tape-cul à Sainte-Julienne de Namur. Photo : Bertrand Ferrier.

Le spécialiste ayant donné son accord, les répétitions ont pu commencer. Et il y a de quoi faire, d’autant que, face à moi, se dresse la concurrence du festival Les Solidarités, un gros machin bien beauf avec, en vedette, Pascal Obispo et Aya Nakamura, et, en invitée, la gagnante d’un télécrochet belge qui n’a pas encore de chanson à son répertoire, à part « Bohemian Rhapsody » mais, si elle a gagné c’est sûrement une future vedette, ce qui est un gage de qualité comme chacun sait. Pas question, donc, de décevoir ceux qui auraient renoncé au featuring de Charlotte pour assister à mon concert à moi.

Répétition à Sainte-Julienne de Namur. Photo : François-Xavier Grandjean.

Enfin, « mon concert à moi »… En vérité, c’est plus compliqué, mais on y viendra. Pendant que je travaille, l’expert, lui se remet de ses émotions – ce qui, selon lui, constitue néanmoins une autre facette de son travail. En effet, il s’agit de compenser « une extrême attention où les connaissances accumulées, les exigences de l’analyse et l’objectivation de la subjectivité indispensable au jugement » par un retour au calme à même de « structurer les conditions sine qua non d’une évaluation probante et, forcément, granulaire ». Ce qui, en termes iconographiques, se traduit ainsi…

Le repos de l’expert. Photo : Bertrand Ferrier.

On notera que la présence d’une bière ambrée s’inscrit dans une volonté résolue de s’imprégner de la culture locale » afin de mieux saisir les particularismes propres aux orgues de la capitale de la Wallonie » et de se ressourcer aux fiertés autochtones. Il ne s’agit donc aucunement d’une perversion ou d’un simple apéro au bord d’une piscine chic. Bien plus, l’on doit parler d’une imprégnation – le terme est bon, je trouve – aussi méthodique que consciencieuse, seule à même de cerner les spécificités géographiques dans leur dimension holistique, au moins. Sinon, oui, il paraît que la bière était délicieuse.

La conscience de l’expert, en gros. Photo : Bertrand Ferrier.

Pendant ce temps, à la différence du spécialiste, parti se ressourcer après tant d’émotion consciencieuse

Photo : Bertrand Ferrier

… le musicien était tenu de ploum-ploumer. Alors, soit, on ne va point le cacher, selon certaines révélations, lui aussi avait dû céder aux pressions – le terme est excellent, je trouve – et se retrouver dans tel ou tel endroit de perdition, en l’espèce le Cardinal. Mais c’était essentiellement pour profiter d’un super piano idéalement désaccordé, fracasser des standards et échanger des impros à quatre mains sur des marches harmoniques bien carrées avec le Bûcheron des Ardennes qui se trouve être le prof d’orgue du coin.

Photo : François-Xavier Grandjean

Puisque certains farceurs ont cru bon de faire circuler cette photo, nous préférons la révéler nous-même : oui, à un moment, nous avons partagé quelques gouttes de houblon avec le patron du lieu ; mais c’est, bien entendu, parce qu’il eût été indélicat de lui refuser un tel honneur, après en avoir accepté de semblables de la part d’à peu près tous les habitués du lieu. Pas question de risquer un incident diplomatique alors qu’approche à toute berzingue le concert, intitulé « France-Belgique, le match »

Il reste toujours deux coups à boire au Cardinal de Namur, surtout avec Hoki, le patron. Photo : François-Xavier Grandjean.

Le dimanche venu, forcément trop tôt après un bref passage au Cardinal, il n’en était pas moins temps d’aller à la messe. L’occasion faisant le luron, l’expert a décidé de se transbahuter aux grandes orgues de la cathédrale de Namur, où le titulaire, Emmanuel Clacens, lui a volontiers laissé expertiser sa Bête. Disons que, là, il ne s’agissait plus d’être dans l’esprit ploum-ploum-tagada. Clairement, le projet était différent, comme le sous-tendait une certaine esthétique peu propice à la farce et à la gaudriole.

C’est donc avec le sérieux respectueux requis que l’expert a décidé de se coller à son expertise, dont le clou reste forcément l’épreuve du tape-cul, réalisée d’abord très posément puis dans la vitalité que l’exercice impose.

Après avoir eu la chance de jouer un offertoire et la sortie à la cathédrale, ne restait plus qu’à préparer le concert de l’après-midi à Sainte-Julienne ; et c’est alors que, patatras, une idée surgit. Et si, tant qu’à improviser, on intégrait un local de l’étape, le tout nouveau directeur de conservatoire et excellent flûtiste Jean-François Dossogne ? Aussitôt dit, aussitôt acté. Pour la troisième fois sur trois concerts namurois, l’énergumène s’est retrouvé engagé dans une nouvelle posture : d’abord co-soliste, ensuite percussionniste, enfin, ce 25 août, partenaire pour la première des trois séries d’improvisations.

Avec Jean-François Dossogne, devant Sainte-Julienne de Namur. Photo : François-Xavier Grandjean.

Après écoute, l’expert est formel : il attend avec hâte une prochaine invitation en Wallonie. Il estime n’en avoir pas fini avec cette granularité sonore qu’il traque inlassablement à chaque tribune que ses partners et lui visitent. L’appel est lancé. Au nom du salut, puisse-t-il être bon entendu !