Ce n’était pas prévu d’enregistrer cette pièce. Mais il y avait le temps, l’orgue et un formidable musicien qui en voulait encore. C’est ainsi que s’est construit le concert YouTube des Splendeurs de la catastrophe : on ouvre sur les Ténèbres, symbole des catastrophes ; on clôture sur la Résurrection, splendeur de la catastrophe s’il en est.
Ceux qui accusent le festival Komm, Bach! de snobisme parce que l’on aime la musique récente et contemporaine auront de quoi chougner puisque le concert s’ouvre et se ferme sur des œuvres d’Olivier Messiaen à l’orgue seul (élitisme choquant en ces temps où le métissage et le breakdance sont les seules cautions censées justifier la musique savante). Du coup, c’est le concert YouTube qui a fait le plus de vues sur YouTube. Pan sur vos doigts (c’était pas un doigt ? mais c’est à s’y méprendre !), gros nazes. J’espère que les mêmes gens-qui-sachent se sont offusqués que, les concerts suivants, nous ayons eu la vulgarité d’inviter des chanteurs – fi, c’est vulgaire, la chanson. On s’en fiche tout autant.
N’empêche, cette vidéo est proposée aussi bien aux mélomanes qu’aux curieux sans a priori – bref, à ceux qui disposent d’un cerveau et d’un cœur les distinguant des, faut bien dire les mots, gros cons.

 

 

 

Vous prendrez bien un peu de musique qui ravive les couleurs des alentours ? Feuilletant les splendeurs des catastrophes musicales pour les besoins du récital, Vincent Crosnier a justement quelque chose d’idoine pour la circonstance…

 

 

 

Enregistré dans les conditions du direct, dans une version pour orgue à deux mains et deux pieds, l’un des sommets in-finis de la fugue selon Bach, avec un chouchou de Jean Guillou (qui taquinait itou son Johann Sebastian)  à l’orgue de Saint-André de l’Europe. Please, enjoy.

 

 

 

J’vais vous parler d’ma vie, c’est rare quand ça m’arrive. Mais, là, quand même, j’étais en désarroi : mon disque dur a démissionné quelques heures avant la Première YouTube des Paysages intérieurs.
Je n’ai pas pu partager virtuellement avec curieux, artistes et mélomanes ce moment, désormais disponible en replay. Le partager a posteriori avec tous les curieux de belle musique variée, de surprises esthétiques et de métissages esthétiques serait une vraie joie.

 

 

 

Au programme, ce soir, à 20 h 30 : de l’orgue, du sax, du clavecin, de la flûte, de la peinture, de la vidéo (si) et de la chanson. Voici le casting.

À l’orgue, Anna Homenya

En 2013, elle obtient ses Premiers prix d’orgue et de clavecin au conservatoire Rimsky-Korsakov de Saint-Pétersbourg, enchaînant directement sur un doctorat de musicologie disséquant les symphonies d’Anton Bruckner. Elle se perfectionne au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris, avec Christophe Mantoux (orgue) et Noëlle Spieth (clavecin), ainsi que lors de classes de maître très prestigieuses.
En 2017, elle se faufile parmi les finalistes du redoutable concours d’orgue de Dudelange (Luxembourg). La même année, elle devient professeur de piano et de solfège à l’École russe des arts de Paris. Titulaire des orgues de Sankt-Albert (Paris), elle a claqué des concerts mémorables dans de nombreux endroits prestigieux, à Saint-Pétersbourg, à Paris (Saint-Augustin, Saint-Séverin, Saint-Gervais, les Billettes… et même à Saint-André de l’Europe pour la première fois le 9 décembre 2016) et en Allemagne.

 

 

Au saxophone, Dmitri Ouvaroff

Complice habituel d’Anna Homenya, Dmitri Ouvaroff est avant tout un soliste redoutable. Multidiplômé en saxophone classique à Saint-Pétersbourg, il a aussi décroché un master à l’Université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines. Il est membre de l’Orchestre symphonique de la chapelle d’État de Saint-Pétersbourg et, depuis 2020, de l’Orchestre symphonique sicilien de Palerme.
Neuf prix jalonnent le parcours du musicien éclectique, aussi passionné de musique baroque que de musique contemporaine. Il a fondé et dirige l’École russe des arts de Paris, et nous a préparé un programme aussi décoiffant que singulier…

 

 

Au chant, Claudio Zaretti

Si l’on avait respecté l’ordre alphabétique, il ne se serait pas glissé si haut dans la liste. Mais la particularité des concerts YouTube du festival Komm, Bach! étant, pour la deuxième fois, d’accueillir des chanteurs, nous avons décidé de nous tampiponner de l’alphabet pour évoquer dès à présent Claudio Zaretti. Italo-Suisse, il fait ses premières armes d’auteur-compositeur-interprète entre Genève, Lausanne et Spa. Exilé en France, il formalise en conservatoire ses connaissances en harmonie, entre Lyon et Villeurbanne. Guitariste, contrebassiste et chanteur, il écume alors les bars et multiplie les tournées à chaque saison touristique.
En 2005, ce voyageur revendiqué se fixe à Paris « quelque part dans le douzième ». Petites salles et cafés-concerts de la capitale (notamment !) lui ouvrent leurs portes avec chaleur. Alors qu’il contrebasse jazz pour le quintette swing de Paris, cinq disques ont jalonné son parcours dont le tout récent Cosmos hôtel.

 

 

Au piano, Nicolas Horvath

Derrière le beau gosse au brushing mouvant se cache l’un des virtuoses les plus singuliers de la planète classique française. Formé à l’Académie de musique Prince Rainier III de Monaco, Nicolas Horvath s’est perfectionné auprès de nombreux maîtres dont Philippe Entremont et Leslie Howard. Fructueuses ont été ces collaborations, puisque l’interprète a glané moult récompenses, dont les premiers prix des concours internationaux Alexandre Scriabine et Luigi Nono. Interprète des compositeurs pour piano les plus canoniques, de Liszt à Debussy dont il vient d’enregistrer des pièces rares, la patte Nicolas Horvath se caractérise par quatre singularités :

  • un goût non exclusif pour la musique contemporaine, qui l’a fait par ex. tout récemment graver un album Régis Campo peu après avoir défendu Karl Czerny ;
  • un attrait pour le répertoire méconnu, défendu avec talent pour le label GrandPiano ;
  • une dilection envers les concerts et les projets hors normes, comme son intégrale Philip Glass qui a attiré près de 15 000 fans à la Philharmonie de Paris ; et
  • une production électroacoustique partagée entre trois pistes convergentes – études sérieuses à l’École normale et au CRD de Pantin (d’où il sort diplômé) ; fulgurantes explosions (enregistrement harshnoise du Treatise intégral de Corneilus Cardew) ; et expériences d’art total comme cette exposition sanglante de 2013 (vidéo infra).

Ses embardées verront donc aussi bien Nicolas Horvath se produire dans les plus belles salles de la planète que Meldhkwis tourner avec les plus sulfureux des artistes black metal de la scène underground, feat. les cultissimes grogneurs de Hell Militia. Bref, Nicolas Horvath, c’est ça…

 

 

… et ça.

 

 

À la vidéo, Nicolas Fiery

Comme Inna Ouvaroff, danseuse formée au Bolchoï devenue aussi vidéaste (c’est elle qui filme son mari Dmitri dans Paysages intérieurs), Nicolas Fiery est bien le vidéaste qui a travaillé avec Charlotte Isenmann… mais, fondamentalement, il est danseur.
En 2009, il commence à pratiquer son art par le biais des techniques dites funky styles (popping and locking, savent les spécialistes). Dans l’école de Lady Del, dirigée par Candice Alekan, il débute sa formation professionnelle en se concentrant sur les danses hip-hop, jazz, modern… et en s’ouvrant au théâtre. Très vite, il investit les scènes françaises et italiennes, claquant des chorégraphies signées Lady Del et Candice Alekan, bien sûr, mais aussi Kayoko Watanabe et Julie Galopin.
Entre 2013 et 2015, il récolte moult prix en locking et en jazz.
En 2015, il fonde MUMOS, une plateforme artistique servant de support à la création pluridisciplinaire et au rassemblement des cultures. Les créations de la compagnie revendiquent d’être « des performances et des vidéos visant à surmonter les barrières géographiques ». À l’occasion d’un tournage au Costa Rica, Nicolas Fiery a filmé le peintre Jorge Portuez à l’ouvrage, et ce travail a singulièrement inspiré Charlotte…
En 2017, Nicolas intègre The Ailey School, le plus grand centre de danse de la côte Est, et la maison d’Alvin Ailey American Dance Theater. Ayant désormais validé sa formation, il danse pour ASPG, la JPA, et The Heraclitus Project. Ses propres chorégraphies ont été vues dans des lieux de spectacle tels que le Bataclan (Paris), le CRR de Paris, mais aussi Arts On Site et The Tank, à New York.

 

 

À la flûte, Charlotte Isenmann

Apparue en septembre 2000 à Paris, Charlotte Isenmann commence la flûte traversière en conservatoire dès sept ans. Trois ans plus tard, elle intègre le Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris (CRR) dans le cadre d’un double-cursus. Elle suit alors les cours de Madeleine Chassang pendant 5 ans, puis ceux de Frédéric Chatoux, flûte solo de l’orchestre national de l’Opéra de Paris, jusqu’à aujourd’hui. Elle obtient son Diplôme d’Études Musicales (DEM) en juin 2019 et entre en classe préparatoire à l’enseignement supérieur (CPES) en septembre 2019.

Charlotte Isenmann par Olivier Merzoug (extrait, découvrez l’intégralité dès ce samedi, 20 h 30 !)

Elle a participé à de nombreux projets : l’inauguration des studios de Luc Besson à la Cité du Cinéma en tant que piccoliste (2012) ; plusieurs concerts à la Sorbonne avec l’orchestre du lycée Racine ; la célébration des 300 millions de visiteurs à la Tour Eiffel (2017) ainsi que plusieurs masterclasses au CRR (avec le Trio d’argent, Olivier Ombredane, Martin Kutnowski…). Charlotte intègre l’Orchestre symphonique du CRR et entre au conservatoire du quinzième arrondissement dans la classe de jazz de David Patrois en septembre 2019.
En parallèle, Charlotte développe ses qualités de danseuse – décidément – depuis ses huit ans à travers les danses africaine, baroque, modern jazz, contemporaine et, actuellement, danse classique : elle est en sixième au Centre de danse du Marais, sous la houlette d’Anne Meteier. Comme tout cela était bien insuffisant, l’ogre artistique qu’elle a également entamé, en ce mois décisif de septembre 2019, des études de théâtre au conservatoire du Val Maubuée (Noisiel) sous la direction de Claire Delaporte.

 

 

 

Le prochain concert du festival Komm, Bach! se profile : il sera diffusé en Première YouTube ce samedi 23 mai, à 20 h 30. La plupart des artistes seront en direct pour lire vos réactions sur le tchat et partager avec vous ce moment d’émotion en direct.

 

Pourquoi ce concert ?

Paysages intérieurs s’inscrit dans le cadre du festival Komm, Bach!, fondé en octobre 2016 et qui invoque le grand maître de la musique (« Komm, Bach! ») pour célébrer le come-back de l’orgue après restauration… et la musique de Johann Sebastian Bach. Environ 21 concerts par saison, du 21 septembre au 21 juin, constituent le « plus petit festival international d’orgue-et-pas-que », sis en l’église Saint-André de l’Europe (Paris). Ces concerts veulent être accessibles aux mélomanes (seuls de grands musiciens y sont programmés) comme aux curieux, car ils sont

  • courts (en général 1 h 10 maximum),
  • variés (morceaux de durée et d’esprit contrastés, compositeurs métissés, instruments changeants – de l’orgue seul à l’orgue associé avec un choeur, un saxophone, une bombarde, un ensemble de cuivres, un récitant, un film ou des lumières créées pour l’occasion, par ex.),
  • clairs (lors des concerts in situ un programme détaillé est offert aux spectateurs),
  • intrigants (récitals retransmis sur écran géant), et
  • gratuits (à l’entrée et à la sortie) mais drôlement qualitatifs quand même.

Depuis la création du festival, 82 concerts ont été donnés.
Or, pour d’obscures raisons politiques, alors que les supermarchés et l’horrible ligne 13 sont ouverts, alors que les avions s’apprêtent à redécoller sans espacement spécifique des passagers, les concerts vivants sont, eux, interdits. Pour que la musique ne s’arrête pas au gré des décisions opportunistes prises par un gouvernement d’incompétents et de wanna-be dictateurs, des artistes invités se mobilisent au nom du beau dans sa plus large diversité.
Autour d’un thème proposé par le programmateur, ils enregistrent des pièces spécialement pour l’occasion… donc en mode « musique confinée ». La Première YouTube de l’événement est diffusée à l’heure initialement prévue pour le concert physique de la saison du festival Komm, Bach!. Celle du samedi 23 mai prendra la suite des Petites symphonies pour un nouveau monde, diffusé le 28 mars, Splendeurs de la catastrophe, diffusé le 9 mai.

 

 

Pourquoi ce titre ?

Nous habitons le monde ; un monde nous habite. Plusieurs mondes, même. De notre for intérieur, les autres ne savent guère ; mais, nous, qu’en savons-nous vraiment ? Paysages intérieurs est donc, d’abord, une géographie sensuelle de nos états d’âme.
C’est ensuite une exploration risquée de la lave qui bouillonne en nous et menace parfois de submerger nos cratères – nous menant, selon l’expression de René Char dans la deuxième édition du Marteau sans maître, « entre l’imprécation du supplice et le magnifique amour ».
Ces Paysages intérieurs sont, enfin, des suggestions musicales suscitées par des compositeurs promus architectes de nos émotions.
Ces paysages sont propres à chacun et accessibles à tous. Pour les vivre, il suffit de se confronter à l’espace sonore que propulsent ici un orgue, un saxophone, une flûte, un looper, une guitare, une voix, mais aussi à l’espace visuel dessiné par un peintre costaricien et commenté par une improvisation, pour éclairer, ouvrir et enrichir notre territoire intime. Voilà le projet : nous déconfiner l’âme, après le corps !

 

 

Quel est le programme ?

Pour chaque concert YouTube, le programme détaillé est un secret absolu connu de deux personnes seulement ! Ceux qui nous rejoindront samedi seront les premiers à le découvrir à mesure que se dévoilera le film. Quelques précisions néanmoins…

  • Le film durera env. 1 h 25, avec un entracte.
  • Il associera un orgue, un saxophone, un clavecin, une flûte, un piano, une guitare, une voix… mais aussi de la peinture et des loops.
  • On y entendra des pièces de Bach, Couperin, Dalibert, Glazounov, Hermann, Satie, Shirkoohi, Taneïev, Zaretti et une improvisation.

Prêts à affronter un concert qui secoue, remue et fait du bien ? Bienvenue dans le musical de nos états d’âme !

 

 

Vincent Crosnier à Saint-André de l’Europe. Photo : Bertrand Ferrier.

Dans la catastrophe, souvent, l’homme improvise. Parfois, le résultat est splendide.
Ici, Vincent Crosnier improvise sur le thème du dernier concert Komm, Bach! en date, Splendeurs de la catastrophe
. Je ne sache pas que ce soit une catastrophe (nouvel exemple pour un euphémisme).

 

 

Photo : Bertrand Ferrier

– Ne commencez pas un concert par du Messiaen. C’est du bruit, ça fera fuir tout le monde.
– Merci du conseil, j’adore, c’est tellement, genre, puissant comme un pet sur une plaque de verglas. Et maintenant, bonne écoute du premier morceau programmé pour les Splendeurs de la catastrophe.

 

 

Photo : Bertrand Ferrier

Déjà, on l’aimait bien.
Ensuite, c’était l’un des chouchous préférés de Jean Guillou, ça ajouta à son aura.
Enfin, il vint refracasser l’orgue de Saint-André de l’Europe pour fêter le déconfinement, cette arnaque politicienne éhontée.
Allez, déconfinez-moi, et juste tout de suiteuh.

 

 

Jean-Luc Thellin par Jean-Luc Thellin. Photo réalisée par l’artiste pour les « Splendeurs de la catastrophe ».

Et un prof de plus, un, au programme des Splendeurs de la catastrophe annoncées ce samedi 9 mai, à 20 h 30 ! En effet, Jean-Luc Thellin enseigne le clavecin à Sens, ainsi que l’orgue à Melun et au Conservatoire à Rayonnement Départemental de Chartres. Lauréat de plusieurs concours internationaux, ce Liégeois s’est expatrié en France mais se faufile volontiers en Amérique du Nord et dans les plus beaux pays d’Europe afin d’y donner des concerts.
Interprète de Bach, Franck et Duruflé notamment (il en a donné l’intégrale en concert), il est aussi passionné par l’improvisation, qu’il a enseignée – on y revient – en sus de l’harmonie écrite et de la basse continue au Conservatoire royal de musique de Liège. Le zozo est itou titulaire de l’orgue Stolz de Notre-Dame de Vincennes – ou de ce qu’il en reste : déjà en piteux état, l’instrument s’étouffe sous la poussière, les gravats et les mauvais traitements à lui infligés pendant et après la restauration de l’église.

 

 

En dehors de cela, ce qui fait déjà beaucoup, l’homme est un fin connaisseur des rhums rares et – ceci n’a bien sûr rien à boire – l’auteur d’une intégrale des œuvres pour orgue de Johann Sebastian Bach dont on attend incessamment le quatrième volume (compte-rendu des précédents ici, pour le volume le plus discuté, et là itou).
En 2018, il avait claqué un récital mémorable à Notre-Dame, dont nous avions révélé les dessous et les dessus. Sans mégoter, et bien qu’il s’apprête à sévir en tant que claveciniste, voici le making of de notre reportage que nous avions réédité après l’incendie criminel – plus ou moins criminel que de confier la restauration à un général vulgaire et stupide comme un général ? Le débat est ouvert !

 


Jean-Luc Thellin aux grandes orgues de Notre-Dame
Registration – Répétition – Concert

 

Premier épisode
La registration

Le Monstre. Photo : Bertrand Ferrier.

Avec un programme qui rendra fou de joie tant les amateurs de musique forte et spectaculaire que les spécialiss de Jean Guillou, Jean-Luc Thellin – qui a tout juste enregistré le premier disque de son intégrale Bach… sur un orgue du pays basque – revient jouer le plus grand orgue de France, en la cathédrale Notre-Dame de Paris, où nous nous faufilâmes jadis. Concert ce samedi 16 juin à 20 h pétantes. Durée : 45′. Entrée libre. Programme : Prometheus de Franz Liszt (transcr. : Jean Guillou) et Sonate « Psaume 94 » de Julius Reubke. Pour préparer ce récital, nous vous proposons un making of exceptionnel, au moins, révélant les dernières heures avant le concert, dans les coulisses de Notre-Dame, côté orgue.

Un aperçu de ce que les rganiss aiment appeler leur « bureau du soir ». Photo : Bertrand Ferrier.

Premier épisode, aujourd’hui, avec la première répétition in situ. En effet, les organistes admis à donner une « audition du samedi soir », comme Hervé Désarbre tantôt, ont droit à deux créneaux de répétition : trois heures l’avant-veille, deux heures la veille. La première séance est consacrée – le terme n’est presque pas trop fort car le projet est aussi enthousiasmant qu’aride – à la registration. Autrement dit : quels jeux choisir, les jeux étant les sons que l’organiste utilisera pour interpréter tel moment de son concert ?

Y a puka choisir parmi deux fois ça. Photo : Bertrand Ferrier.

Le terrrrible problème, c’est que le grand orgue de Notre-Dame rassemble 8000 tuyaux. Partant, le choix est extrêmement vaste, rendant ultraprécieux les avis du facteur d’orgue récemment recruté par Notre-Dame pour conseiller les artistes. Après la prise de contact avec l’instrument, l’enregistrement sur ordinateur des combinaisons de sons peut commencer, ce qui exige une concentration maximale pendant… quatre heures et demie.

Jean-Luc Thellin ne rigole plus. Photo : Bertrand Ferrier.

Pour effectuer les bons choix sans se perdre dans l’infini des combinaisons envisageables, l’artiste associe plusieurs critères, parmi lesquels : la tradition ; son expérience ; ses choix d’interprétation ; les particularités de l’instrument ; son écoute ; les avis et suggestions parfois faussement farfelues du facteur d’orgue qui connaît incroyablement le rendu possible de dizaines de milliers d’associations envisageables ; et l’anticipation du « rendu dans la nef » (ce que le musicien entend n’est pas ce que les auditeurs percevront). Dès qu’il a déniché la bonne combinaison, il l’enregistre, la vérifie, l’enchaîne avec les sons qui la précèdent et la suivent… et passe à la suivante. En moyenne, il faut compter 90 secondes par registration. Rapide ? Oui, mais imaginez quand il y en a 157 à inventer !

Dès lors, cette première répétition n’a rien à voir avec une « répétition » comme les musiciens la pratiquent régulièrement – jouer un morceau et reprendre quand ça ripe un brin. On est entre la musicologie, la science pragmatique de l’orgue et… le sport, car il faut enchaîner les figures sans cesse : le temps est compté.

Tests son, c’est parti. Photo : Bertrand Ferrier.

Doit-on rappeler que les saucisses s’agitent autant en haut qu’en bas ? D’autant que Jean-Luc Thellin a choisi des pièces qui valorisent au mieux cet hénaurme instrument. Pour cela, il faut un interprète capable de maîtriser autant les claviers « manuels » que les deux pédales d’expression (permettant d’enfermer les tuyaux ou de les ouvrir sur la cathédrale afin de les laisser jouer plus ou moins fort)… et le clavier réservé aux pieds.

Mon pédalier, ma bataille. Photo : Bertrand Ferrier.

Bref, à part le mec censé tourner les pages et appuyer sur un bouton pour changer les sons dès qu’ils ont été programmés, tout le monde (deux zozos, donc, mais quels zozos !) est dans une bulle pour découvrir les sons les mieux adaptés à l’interprétation des pièces choisies sur cet instrument particulier – chaque orgue étant trrrès particulier. Bref, le récitaliste (?) n’a pas le temps de poser pour une jolie photo. Il bosse, lui.

Toujours pas l’heure de rigoler pour Jean-Luc Thellin. Photo : Bertrand Ferrier.

Même avec des mains un peu partout, le coquin.

À l’orgue, croiser les doigts, c’est fâcheux ; les mains, ça passe. Photo : Bertrand Ferrier.

Et c’est ainsi que, de fil en aiguille, la répétition de trois heures, grâce à la bienveillance du facteur, admiratif du musicien tant pour sa dextérité que pour son art de la registration et son sens de l’écoute, a fini après cinq heures et demie d’effort et d’émotions. Plus qu’à récupérer vite, vite, pour revenir à une autre vraie vie et préparer la répétition de ce vendredi soir. Nouveaux scoupses à venir, donc !


Deuxième épisode
La répétition


Suite de notre reportage en trois mouvements sur les coulisses du concert de Jean-Luc Thellin à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Avec un premier arrêt pour s’éclabousser des dernières gouttes de lumière du jour, dans le Quartier latin, avant de monter vers la Bête pour la seconde répétition…


Près du Monstre, la lumière est toute autre.

Photo : Bertrand Ferrier

C’est la minute des derniers préparatifs. Le Belge dégingandé se défait de ses chaussures d’homme presque normal pour passer celles qui symbolisent sa mutation en rganiss virtuose – l’objectif pragmatique étant de ne pas souiller avec ses souliers, ha-ha, le pédalier sur lequel vont virevolter les semelles du maître. Les partitions sont prêtes. On peut commencer l’ultime répétition.

Photo : Bertrand Ferrier

Cette fois, la pression n’a rien à boire avec la bière. Elle est cette émotion qui sourd de la difficulté des compositions à interpréter, de l’importance de l’enjeu que constitue un récital en ce lieu, et de la brièveté du temps de répétition imparti. Partant, l’élégance exige d’esquisser un exquis sourire afin de masquer le juste stress. D’esquisser, oui. Mais un sourire quand même.

Photo : Bertrand Ferrier

C’est alors que « les chos’s aussi retiennent leur souffle, et puis le moment vient ». Vient, donc, le moment de remplir un triple objectif : exécuter sans faiblir l’enchaînement précis des notes ; vérifier et ajuster la pertinence des registrations (choix des sons dans le catalogue infini dont dispose cet orgue) ; et parfaire la synchronisation entre l’interprète et l’assistant – celui-ci est chargé de tourner les pages à peu près au bon moment ainsi que de changer les registrations selon les annotations et les respirations du musicien.

Extrait de la « Sonate » de Reubke annotée. Photo : Bertrand Ferrier.

De prenantes demi-heures plus tard, il est plus que temps de quitter la cathédrale. La prochaine fois que l’on y reviendra, ce sera pour le concert – l’instant magique et dangereux que documentera le dernier volet de notre reportage !


Troisième épisode
Le concert

Tu sais que tu es dans un endroit chic quand, même depuis les toilettes, tu disposes de ce genre de vue.

Dernières gouttes de lumière sur Notre-Dame. Ce samedi 16, c’est le soir de Jean-Luc Thellin : il revient aux grandes orgues de la cathédrale pour un récital de maboul, préparé avec gourmandise. Si, dans la vie, les trompettes sont parfois mal embouchées, les célébrissimes chamades de la renommée, elles, sont prêtes à pouët-pouëter lorsque viendra leur tour. Ça va sonner, pas d’inquiétude : en garde, mes mignonnes !

Quelques chamades. Photo : Rozenn Douerin.

Le temps que Philippe Lefebvre, l’un des trois titulaires, crache une puissante improvisation pour couronner la messe, et la concentration, tranquillement, se met en place. Les chanceux qui ont eu l’honneur d’être invités à la tribune – expérience impérissable même si on entend hypermieux en bas – choisissent leur place. Les sept à huit cents spectateurs (incluant l’important va-et-vient touristique qui pollue ces auditions gratuites) arrivent. Certains ont conscience de l’énormité de ce qui les attend ; d’autres sont curieux et prêts à s’enthousiasmer ; d’autres encore, qui ont été traînés ici par un tortionnaire du sexe opposé, craignent de s’ennuyer ferme parce qu’un récital d’orgue, c’est chiant, non ? (Parfois, si. Faut bien choisir, surtout si on est constipé. Bref.)

Encore des chamades. Ça fait un peu redondant avec la photo d’avant, mais j’aime bien ce cliché de Rozenn Douerin, alors bon.

De passage, des anges s’incrustent dans le buffet pour assister en connaisseurs à ce qui les attend. On les entend murmurer sur l’air du « Tiens, c’est pas une guitare mal jouée et du djembé massacré par un Versaillais blanc qui se prend pour un bel-re ? Il paraît que c’est la mode, à Paris aussi », mais on fait mine de n’avoir rien ouï – d’autant que l’on est d’accord avec eux, ça ne servirait de rien de se conforter en entonnant la symphonie contre l’épouvantable hégémonie dans le répertoire liturgique issu des nullités charismatiques. En sus, c’est pas le sujet immédiat. Là, on s’apprête à parler de musique, pas de fèces.

Sur le buffet de l’orgue, les enjeux sans nos campagnes. Photo : Rozenn Douerin.

L’artiste s’installe sur le banc. C’est à la fois chaud comme les dernières minutes avant une exécution (sauf que là, ce sont deux chefs-d’œuvre qui vont être exécutés) et brûlant comme le moment où, dans une course de fond, tu accélères vers les deux tiers de la course et tu sens que tes adversaires ne peuvent pas suivre. Cela dit, j’ai toujours été nul en parabole, j’en suis conscient. En revanche, point ne suis assez obtus pour ne pas sentir que là, y a plus de rigolade possible.

Juste avant. Photo : Rozenn Douerin.

Du coup, j’ai dû proposer une analyse musicologique de dernière minute, du genre : « Imagine, Jean-Luc, y a un énorme hippopotame qui rentre dans Notre-Dame et qui fait un gros, gros prout. » Enfin, quelque chose de délicat et de bon goût. Ou alors, je n’ai rien proposé mais l’artiste y a pensé en même temps que moi. Disons que, si ce n’est pas le cas, le résultat est à s’y méprendre – il est vrai que, à défaut d’avoir un grand sens de la mode voire de la politesse, je suis bourré parfois d’humour…

Photo : Rozenn Douerin

… et, contrairement aux apparences, je sais quand bien fermer ma grande gueule parce que l’art est dans les tartines blocks. En tout cas, ça m’arrive de savoir. Et là, en l’espèce, j’avais hâte de découvrir ce qui allait suivre.

Jean-Luc Thellin à l’orgue de Notre-Dame de Paris. Photo : Rozenn Douerin.

Paradoxale versatilité des humeurs : en tant qu’assistant, j’ai hhhâte que le récital se termine bien ; et, dans le même mouvement du cœur, pas du tout. Ben oui, quoi après avoir tourné les pages, appuyé sur un bouton 162 fois, été impressionné par un mec qui sait maîtriser tant les plus redoutables traits de Liszt/Guillou et Reubke que les plus fines subtilités et les grosses ficelles de l’orgue de Notre-Dame ? L’avantage, sur l’instant, c’est de ne pas penser. Trop à faire, et pas question de bégayer dans la phrase du concert. Y a du boulot, pour que le zozo au nœud papillon blanc puisse, lui, boulotter quasi en paix, quoi que sans faute d’orthographe (soit dit pour les hippopotames qui nous lisent).

Jean-Luc Thellin et ses trois bras. Photo : Rozenn Douerin.

En vérité, je vous le dis, sur un grantorg, un rganiss n’a pas besoin de deux bras et deux jambes : un gros, gros cerveau de malade mental, deux jambes et quatre bras sont a minima requis. Vous me direz que, sur la photo supra, on n’en voit que trois, de bras thelliniens. Exact : le quatrième pressait des boutons, sans doute pour se détendre… ou pour changer les registrations, c’est-à-dire les combinaisons de sons choisies par l’artiss lors des épisodes précédents (d’où l’importance des Post-it jaunes fluo que vous apercevez sur les partitions, indiquant approximativement le moment où faut appuyer).

Les boutons secrets. Photo : Rozenn Douerin.

Obligé d’être assis sur le banc près du rganiss pour tourner les pages, le sistan ne doit pas pour autant empêcher le virtuose de se sentir à l’aise, id est libre de vaguer de haut en bas et de droite à gauche sur les cinq claviers à sa disposition. Du coup, il peut lui arriver de se prendre pour Napoléon, afin de ranger son inutile bras gauche et d’obliger le musicien à chercher une esscuz en cas de fausse note, na – ô le sens de la vengeance que développe le toupti musicien, c’est choquant.

Quand l’assistant s’accroche à lui-même. Photo : Rozenn Douerin.

Pas de quoi perturber l’artisss, tout entier consacré à la musique spectaculaire qu’il interprète., entre pianissimi délicats mais audibles jusque dans la nef, nuances intermédiaires tracées au cordeau entre ondulants, fonds nourris et associations inattendues, et fortissimi où le but reste de faire de la musique même quand tu joues HYPERFORT (« on met où la contrebombarde ? et si on supprime la chamade de 8′, c’est pas plus wow ? », etc.).

JLT en plein concert à NDP. Photo : Rozenn Douerin.

Après sa prestation fabuleuse, parfaitement dans les temps (faut pas dépasser 45′, présentation par on-sait-pas-qui incluse), ne restait plus à l’artiste qu’à mettre un coup de boule à la rambarde, et le tour était joué… moins les SMS émus qui pleuvaient comme à Gravelotte – même si, bon, en 1870, y avait peu de Texto – pour applaudir le surganiss, comme y a des surom. C’était impressionnant, émouvant par le choix des pièces, abouti musicalement en dépit du temps si court laissé pour apprivoiser l’orgue, éblouissant techniquement… Bref, il est fort, ce coco. Hum, je sais, mais comment tu veux bien conclure dignement un moment aussi sekpsionnel que tu as essayé de faire vivre à tes lecteurs en témoins privilégiés ?

Vincent Crosnier pendant l’enregistrement des « Splendeurs de la catastrophe », le 28 avril 2020, en l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

Le samedi 9 mai, à 20 h 30, en Première YouTube, le festival Komm, Bach! organise un concert tutti frutti intitulé Splendeurs de la catastrophe. Pour présenter les artistes qui séviront ce soir-là, sont convoqués des souvenirs de disques ou de concerts qui ont marqué leur carrière… et notre mémoire.
Premier zozo sur la sellette, Vincent Crosnier sera l’organiste de la séance ; et c’est justice que l’on commence la galerie de portraits sonores avec lui car le festival Komm, Bach! s’autoflatte d’être le plus p’tit festival international d’orgue-et-pas-que. Pas que, soit, mais d’orgue quand même itou ! Zoom, donc, sur cet érudit guilloutophile, né en 1962, acclamé pour ses récitals dans l’Europe entière et assistant, en son temps, du maître de Saint-Eustache – église où il a claqué pas moins de 180 auditions dominicales. Titulaire des orgues de Saint-Joseph d’Enghien-les-Bains depuis 1989, il enseigne la formation musicale, l’orgue et le clavecin au conservatoire de Vincennes depuis presque dix ans. Pour le saluer en musique, voici la réédition de la notule inspirée, le 10 février 2019, par Périples, son disque envoûtant.



En orgue comme en sport en général, rien n’est simple et tout se complique. Prenez le dernier enregistrement en date du label Augure. Théoriquement dédié à la promotion des enregistrements laissés par Jean Guillou, cet éditeur a proposé à Vincent Crosnier non pas de diffuser son enregistrement – en première mondiale – de Périple, un inédit de son maître, mais l’intégralité de son grrrand récital italien. Donc, non seulement, c’est pas que du Guillou, mais surtout ce n’est pas Guillou qui joue. Et d’une.
De plus, cet enregistrement, essentiellement issu d’un récital donné le 28 octobre 2016 à Sant’Anastasia (à Villasanta, en Italie), est corrigé non pas par une séance de patchs, comme c’est la coutume… mais par des prises issues de la répétition-registration in situ. Ainsi se manifeste l’audace de l’organiste qui se risque à prolonger, comme souhaitait le faire Augure avant le décès de Jean Guillou, le travail de l’organiste-compositeur avec d’autres interprètes mais, pour cette première, dans des conditions pour le moins olé-olé. Et de deux.
Puisque cela ne suffisait pas, ajoutons une complexité : pour rendre raison de la Septième toccata de Michelangelo Rossi, qui ouvrait le concert, Vincent Crosnier a choisi de l’interpréter sur le Prina 1 clavier-30 jeux d’époque abrité dans l’église ; comme la suite était jouée sur le Bonato 3 claviers-90 jeux de 2013, nouvel instrument du lieu, seul cet orgue était réellement capté par les microphones – aussi n’entendra-t-on point la pièce locale, mal captée. Pour quel résultat au global ? C’est ce que nous comptons préciser ci-après, non sans avoir stipulé trois points d’honnêteté. Un, le disque ici notulé nous a été offert par Augure ; deux, Vincent Crosnier est un artiste venu à plusieurs reprises sévir au festival Komm, Bach! où nous grenouillons ; trois, tout en ne mordant point la main qui nourrit nos noreilles, nous hésitons peu à faire entendre nos déceptions, fût-ce avec la modération que requiert la politesse, même quand des amis sont impliqués dans les réalisations ouïes. Ceci étant posé, partons à l’assaut de l’ambitieux programme qui nous attend.

Dupré, Duruflé, Haendel

Le CD, qui suit la trame décapitée du récital, s’ouvre sur la Deuxième symphonie de Marcel Dupré, moins connue mais sans doute pas moins audacieuse que la première dite « Passion ». Le Preludio (7’30) envoie des guirlandes de tutti sur des accords sourds et rythmiques. Une farandole en duo essaye à plusieurs reprises d’échapper à la pesanteur, avant que la puissance de l’orgue ne la ramène à la raison. L’œuvre semble revendiquer sa dimension « Toccata improvisée », où des épisodes se succèdent, à la fois inaboutis et laissant résonner leurs possibles dans l’église. Se font entendre plusieurs extrapolations encadrées par des épisodes rageurs dont une pédale tonique constitue les piliers. De magnifiques crescendi secouent l’auditoire. Rien de « joli », ici, mais quelle maîtrise de l’interprétation (détaché des accords répétés, liaison des notes, registrations spécifiques, distinction des plans sonores, travail sur le silence séparant les séquences) ! Tant les affolements digitaux requis par la partition que les moments ondulants alla Messiaen – ainsi du retour de la séquence, 5’55 – proposent un captivant voyage dans l’orgue jusqu’au tutti final.
Curieux, l’Intermezzo (4’) s’ouvre sur une sorte de tambourin bancal, entre grotesque et inquiétant. Après avoir été énoncé dans l’aigu, la séquence thématique revient dans le grave au Cromorne. Surgissant du grondement profond, un monstre forte apparaît puis se dissout, laissant de nouveau la place au ressassement du pantin trébuchant. Une rythmique pleins feux lance la Toccata, la vraie (6’). Sans que cesse le martèlement des accords, un même motif rythmique court sur toute la première minute avant que l’affaire ne se dégrade. Une séquence mezzo forte grouille du désir purulent d’exploser. Échec : les fonds de l’orgue murmurent leur colère sous laquelle deux anches réexposent la structure première, traversée par des rages virtuoses qui confient le ressassement à la pédale.
Effets d’écho entre les claviers et le pédalier, maintien d’une pulsation constante, souci de lisibilité même dans les fortissimi (écoutez la respiration de la main droite piste 3, 4’09) : tout saisit l’oreille attentive. Deux ruptures tentent de donner le change sans parvenir à endiguer la vigueur motorique énoncée d’entrée qui finit par déferler et se conclure – assez platement, pontifiera-t-on –, par les trois pouët-pouët habituels. En conclusion, une œuvre idéale pour appâter les amateurs de musique – et pas que d’orgue – soucieux de composition évocatrice, vivante et interprétée avec esprit. Les évolutions incessantes des sonorités séduisent l’oreille… et compensent la faible définition des graves que la prise de son tend, comme signalé jadis dans cette même église, à écraser.

Vincent Crosnier à Saint-André de l’Europe. Photo moche mais hypermystérieuse : Bertrand Ferrier.

Comme Dupré avait succédé à Bossi, Georg Friedrich Haendel déboulonne Dupré avec le Onzième concerto (11’), agrémenté des transcription et cadences telles qu’Augure les a proposées dans une pentalogie. L’Allegro liminaire est envoyé avec une énergie dont l’agilité déborde les capacités de l’enregistrement, parfois confus. On y retrouve l’école Guillou :

  • le plaisir du détaché (on l’entendra encore mieux pendant l’Andante) ;
  • un recours à la registration la plus variée, parût-elle historiquement incohérente… quoique organologiquement défendable (faudrait-il jouer Haendel que sur des orgues d’époque ou qu’en châtrant les orgues contemporains ?) ;
  • un refus de la régularité rythmique qui oppose la rigidité de l’énoncé aux précipitations à vocation dynamique ;
  • une propension à la virtuosité furibonde, tant dans l’agitation des saucisses de l’organiste que dans le changement gourmand de clavier et la multiplication des registrations.

Le menuet est le plus sage, le plus clair et le moins polémique des mouvements, bien pulsé par une pédale puissante. Quant à la gavotte, dont le début du thème a de faux airs de « Joseph est bien marié », elle retranscrit l’orchestre dans un halo sonore qui imite mieux la masse des instrumentistes orchestraux qu’elle ne salue la précision de l’interprète – la prise de son, toujours.
Le sens du contraste conduit Vincent Crosnier à enchaîner avec deux pièces de Maurice Duruflé, dont il a plusieurs fois interprété l’intégrale pour orgue – dont une fois à Saint-Eustache où, bien entendu, nous étions. C’est dire si son choix d’ouvrir le bal avec la méconnue « Méditation » posthume n’est pas liée à une envie de reposer les paluches, même si l’œuvre ne présente pas de difficulté technique, contrairement à toutes les autres. Dans la pure tradition Guillou, le musicien adopte un tempo très allant, réservant la méditation à la deuxième partie, sur les ondulants (le 4E du jeu soliste souffre alors pour rappeler que l’orgue est un instrument au moins aussi vivant que l’organiste, voir par ex. piste 8, 0’32 et 0’34). Le soin apporté à l’exécution de cette pièce supposée mineure, grâce à l’agencement des sons, la caractérisation des moments et l’interprétation, séduit, même si notre côté gnangnan aurait sans doute apprécié un peu plus d’apaisement lors des énoncés du thème récurrent – tout à fait, je donne des leçons d’interprétation de Duruflé à quelqu’un qui peut tout en jouer, c’est au moins pour ça que je préfère être pseudocritique et pas virtuose.
Suivent, toujours du sieur Duruflé, les Prélude et fugue sur le nom d’A.L.A.I.N. Enlevé en moins de 11’, le diptyque ne baguenaude, ribaude ni ne vague en chemin. La familiarité de l’interprète avec cette double pièce lui permet, dès le prélude, d’associer la dextérité à la musicalité en dépit de l’injonction au prompt si guilloutique. Vincent Crosnier réussit à faire jaillir de ce tube une impression d’urgence, de nécessité, de verve souvent oubliée par des interprètes plus soucieux d’effets que d’énergie. La volonté de différencier les différents moments est d’autant plus savoureuse (piste 9, 4’43) que chaque atmosphère est dépeinte sans filtre adoucissant. Ça secoue, oui, mais c’est revigorant. La (double) fugue, dont l’interprète rappelle utilement la richesse dans un texte de livret passionnant, paraît relativement sage jusqu’à ce que l’affaire s’emballe à 3’15, alla Guillou, comme pour mieux faire grouver le crescendo, avec cette prise de risque insensée du live.

Composition de l’orgue (photo d’après livret)

Guillou and more

Point d’orgue, mais pas final, du récital, Périple de Jean Guillou (23’) débaroule enfin. En fin, ha-ha, connaisseur des arcanes guilloutiques, Vincent Crosnier narre ses multiples avatars. À l’origine, les Scènes d’enfant étaient sous-titrées « Première partie ». La seconde partie, inédite, est devenue partiellement une « Fantaisie concertante » pour violoncelle et, d’abord orgue, puis orchestre. Ensuite, pressé par son élève, Jean Guillou a accepté que cette pièce soit jouée sous le nom de Psyché avant de la renommer Périple… et de l’amender pour édition (dont l’exécution sera donc différente de celle qui est ici présentée). Partant des graves, l’affaire se développe rapidement entre notes répétées et questions-réponses que l’orgue local, doté de deux façades sur les conseils du compositeur, restitue avec un joli effet de spatialisation. Le ton interrogatif, marqué par des itérations de notes ou d’accords, sollicite cornets, cromornes et pédale grondante. Un faux statisme s’ensuit, où des accords longuement répétés sont commentés par une anche obstinée. L’arrivée du forte (5’15) semble agresser cette sagesse de l’habitude. Pourtant, le silence et des anches discrètes avalent cette tentative et reprennent leur quête, que sous-titre une flûte volontiers descendante.
Cette situation, arbitrée par le grognement de la pédale parfois trillée, semble partie pour rester, tant le discours se complaît à explorer la curieuse association entre pérennité du système et incertitude de la résolution. Le propos s’enrichit, s’apaise, et soudain advient un épisode inquiétant, autour de 11’ : sous des airs faussement improvisés, des fusées manuelles surplombent un martèlement rythmé de la pédale. Puis une flûte tremblante apaise la situation, laissant entendre le montage vivant (11’53) et replongeant l’orgue dans son mystère à trémolo. À l’auditeur de guetter les petits événements qui à la fois animent et unifient ce voyage, entre soli, dialogues, trios et ensembles, accents, tenues et répétitions. Une troisième partie s’esquisse sur une solide pédale (15’46) qui dialogue avec une anche ; mais la boîte expressive se ferme, et les pleins jeux s’escagassent. L’orgue s’ébroue, entre notes virtuoses, répétées et furibardes. Des accords sévères et une bombarde sans concession ponctuent les envolées. Un cornet essaye de se faufiler entre deux secousses ; néanmoins, l’on sent que la tension gonfle dans les voiles de l’instrument. Le langage typique d’un certain Jean Guillou se déploie avec colliers vivaces de notes, accords répétés, brefs silences, rugissements de la pédale, fausse fin tonitruante, interrogations ultimes et long tutti que quelques dernières notes finissent d’effacer en s’effaçant elles-mêmes.


C’était une feinte si, après cette création, l’artiste s’en allait – même si, contrairement à Anne Sylvestre, il ne craint guère que ça semble vrai. Afin d’ébaubir deux bonnes fois pour toutes ses auditeurs, Vincent Crosnier propose donc deux bis. La Fugue sur le carillon des heures de la cathédrale de Soissons de Maurice Duruflé (3’), pièce virtuose que l’artiste rend avec la virtuosité et la liberté d’un guilloutomane. Reconnaissons que, une fois de plus, la prise de son de Paolo Guerini peine à valoriser le détail de son travail. En effet, la polyphonie est noyée dans un wah-wah douteux, comme si les potards avaient été réglés pour le seul plein jeu final – parfait, lui. Le second bis est une improvisation qui commence par jouer sur la spatialisation des anches. Puis la pédale propose une autre histoire, parcourue de tensions d’où réémerge, comme chez le maître, le souvenir du motif liminaire. Une anche et une accélération lancent le crescendo torride chargé de faire chanter au mieux la Bête locale jusqu’au double tutti conclusif.

En conclusion

Voici le premier disque plus-que-recommandable de Vincent Crosnier. Indécrottable fan, élève et promoteur de Jean Guillou, cet artiste n’en développe pas moins un art d’interprète à la fois fidèle aux us de feu le maestro, et personnel dans cette manière de mêler aux foucades de l’original les exigences propres au grand disciple. Pour la richesse spectaculaire du programme, pour la qualité de l’exécution en dépit des conditions étiques dans lesquelles elle fut enregistrée, pour l’ambition et le premier enregistrement mondial d’un inédit de Jean Guillou – gravé, édité et publié avant le décès de la vedette, soit stipulé pour les faquins –, wow.


Acheter ce disque : ici.
Retrouver nos chroniques sur les disques Augure : .

 

Samedi 9 mai, à 20 h 30, deuxième édition des concerts Komm, Bach! sur YouTube suite au succès de la première édition.

Le thème

Splendeurs de la catastrophe

Le pitch

Les compositeurs ont toujours réagi à des catastrophes d’ampleur variée, transformant l’effondrement en beauté. Ainsi, la guerre, la mort, la fin d’un amour ou la perte d’un sou ont été mis en musique. D’autres bouleversements secouent le répertoire : compositeurs disparus à la fleur de l’âge, partitions inachevées ou gloires posthumes liées à des fakes – l’Adagio dit d’Albinoni ou l’Ave Maria dit de Caccini en sont des exemples célèbres.
Enfin, des bouleversements pragmatiques peuvent être constitutifs d’un morceau. Pensons aux conditions de composition de certaines pièces, tel  le « Quatuor pour la fin des temps », ou aux accidents instrumentaux comme ces notes coincées qui inspirent à Jehan Alain la « Berceuse sur une note qui corne ». En s’appropriant librement l’idée de « catastrophe », les artistes de ce concert illustrent, à leur manière, comment la musique peut, parfois, sublimer les bouleversements intimes et extérieurs – jusqu’à, peut-être, inspirer positivement ceux qui l’écoutent et se sentent, eux aussi, bouleversés.

Le contexte

Le projet s’inscrit dans le cadre du festival Kom, Bach!, fondé en octobre 2016 pour célébrer le come-back de l’orgue après restauration… et la musique de Johann Sebastian Bach. Environ 21 concerts par saison, du 21 septembre au 21 juin, constituent le « plus petit festival international d’orgue-et-pas-que », sis physiquement en l’église Saint-André de l’Europe (Paris). Ces concerts veulent être accessibles aux mélomanes (seuls de grands musiciens y sont programmés) comme aux curieux, car ils sont

  • courts (en général 1 h 10 maximum),
  • variés (morceaux de durée et d’esprit contrastés, compositeurs métissés, instruments changeants – de l’orgue seul à l’orgue associé avec un chœur, un saxophone, une bombarde, un ensemble de cuivres, un récitant, un film ou des lumières créées pour l’occasion, par ex.),
  • clairs (un programme détaillé est offert aux spectateurs),
  • intrigants (récitals retransmis sur écran géant),
  • gratuits (à l’entrée et à la sortie) mais drôlement biens quand même.

Depuis la création du festival, 81 concerts ont été donnés.
Cependant, en raison du Grand Confinement, les concerts vivants sont momentanément annulés. Pour que la musique ne s’arrête pas au gré des décisions opportunistes prises par le gouvernement, des artistes invités se mobilisent et, autour d’un thème proposé par le programmateur, enregistrent des pièces spécialement pour l’occasion… donc en mode confinement. La Première YouTube de l’événement est diffusée à l’heure initialement prévue pour le concert physique – donc le samedi 9 mai à 20 h 30 tintinnabulantes.

Au programme

Bach, Borodine, Božiċ, Eötvös, Hindemith, Khatchaturian, Kirchner, Messiaen, Mozart, Schubert, surprises et improvisations.

Avec la participation de

Vincent Crosnier (orgue), Jean Dubois (chanson), Cyrielle Golin (violoncelle), Jasmina Kulaglich (piano), Jean-Luc Thellin (clavecin) + un caméo du quatuor Akos. Présentation des artistes à venir !
Avec, en back-up technique et arty, la musicienne, femme de lettres et néanmoins vidéaste Esther Assuied, le graphiste Ludovic Nowicki et, en feat., Rozenn Douerin la cadreuse live du festival. Et, peut-être, vous derrière l’écran !

 

Photo : Bertrand Ferrier

Certains préludes de choral de Johann Sebastian Bach comptent parmi les chefs-d’œuvre de la littérature pour orgue. À l’occasion des « Petites symphonies pour un nouveau monde », Anna Homenya a interprété dans les conditions du direct ce trio (chaque main et les pieds ont une importance égale) d’une difficulté redoutable en théorie… même si, en pratique, il paraît couler de source. Constatez par vous-même, grâce à cette vidéo d’Inna Ouvaroff habillée par Esther Assuied !

 

 

Dmitry Uvarov et Anna Homenya (aperçu). Photo : Bertrand Ferrier.

C’est un truc évident et injouable, avec des breaks incessants et invisibles, et des mesures improbables. Pourtant, ce remix bachologique de Jean-Denis Michat sonne avec un naturel swinguant qui sidère grâce aux images d’Inna Ouvaroff, à la précision d’Anna Homenya et au souffle de Dmitry Uvarov – un disciple de… Jean-Denis Michat.
Démonstration en vidéo ci-dessous.

 

 

Anna Homenya et Dmitry Ouvaroff en l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

And now for something completely different: un tango pour orgue et saxophone avec les complices russes qui ont illuminé les « Petites symphonies pour un nouveau monde », Anna Homenya et Dmitry Ouvaroff.
C’est léger et poisseux, poignant et vibratoire, délicat et puissant. Belles émotions aux curieux.

 

 

Capture d’écran de la vidéo d’Inna Ouvaroff

Originellement écrit pour piano et saxophone, voici un extrait des « Tableaux de Provence » adapté pour orgue et saxophone par Anna Homenya et Dmitry Uvarov. L’occasion pour chacun de découvrir ou réentendre Paule Maurice, une compositrice guère prisée des programmateurs en quête de noms bankable.
Les amateurs de trouvailles harmoniques et d’ambiances goûtues le regretteront – mais ils auront, a minima, cette vidéo pour rêver au riche répertoire laissé par la créatrice !

 

Anna Homenya et Dmitry Uvarov (aperçu). Photo : Bertrand Ferrier.

Après avoir mis en ligne la première version YouTube de Tanets de Naji Hakim par Marie-Agnès Grall-Menet, en présence du compositeur…

 

 

… le festival Komm, Bach! est tout frétillant de présenter en création mondiale une miniature écrite spécialement par le chef et compositeur Nikita Sorokine pour le concert des Petites symphonies pour un nouveau monde. Bonne découverte ou réécoute de cette petite perle apte à pimper le collier de nos habitudes !

 

 

Ce n’était pas le premier concert collectif, mais c’était le premier concert doté d’ubiquité du festival Komm, Bach! : ce samedi 28 mars, a été diffusé pour la première fois sur YouTube le film des Petites symphonies pour un nouveau monde, avec six artistes internationaux. Voici le résultat.

 

 

Les curieux de belle musique peuvent prolonger l’expérience à travers les derniers disques des musiciens, comme…

Belles écoutes à chacun.

 

Vittorio Forte. Photo : Rozenn Douerin.

Le samedi 28 mars, à 20 h 30, le festival Komm, Bach! réunit six concertistes internationaux pour un concert exceptionnel diffusé sur YouTube et intitulé Petites symphonies pour un nouveau monde. Le concert s’articulera autour de pièces pour orgue et saxophone, présentés tantôt, et pivotera autour de pastilles distillées par pianos et clavecin. Quatre invités VIP ont accepté de participer au projet : aujourd’hui, nous allons découvrir les deux premiers (par ordre d’apparition à l’écran). Les deux suivants débarouleront demain.
Le premier nommé est un quasi habitué des habitués (j’ai pas fini) de ce site. Vittorio Forte est l’un des secrets les mieux gardés du piano virtuose et néanmoins musical, puissant et cependant subtil. En dépit de sa modestie envahissante, c’est un hénaurme pianiste, aussi brillant techniquement que généreux humainement, aussi curieux musicalement que sidérant digitalement. De ce grand escogriffe, il nous est même arrivé de dire plus que du bien, chose si rare paraît-il, çà et .

Photo : Bertrand Ferrier

Guidé par un pédagogue argentin, le zozo ne s’est consacré au piano qu’à 17 ans, quasiment à l’âge de la retraite chez certains. En quelques années, il a raflé moult prix de concours nationaux, avant d’aller se perfectionner auprès de pianistes prestigieux, de la trempe de György Sándor ou Mikhail Petukhov. En 1996, il glane le premier prix du concours international de Zumaia (en Espagne, évidemment), donc le droit de jouer son premier concerto avec orchestre – le mozartien Jeunehomme. En 1998, un nouveau concours lui permet de quitter l’Italie pour gagner les rives (françaises) du Léman. Une tournée de concerts européens passant par la Bulgarie et Toulon, si si, lui permet de décrocher une bourse.
De la sorte, le voici grenouillant au conservatoire de Lausanne, puis auprès d’hurluberlus notoires feat. Paul Badura-Skoda et Jean-Marc Luisada. Quant à François-René Duchable, c’est pire : il choisit Vittorio pour interpréter le Cinquième concerto dit « Empereur » de LvB avec rien moins que l’Orchestre de chambre de Lausanne.

Photo : Bertrand Ferrier

Le sommet ? Que nenni. L’Européen Forte continue de gagner des concours, d’intégrer des classes de maître spectaculaires avec, entre autres, des mentors de l’acabit d’un Andreas Staier ou d’un Menahem Pressler. Au Grand Prix Vlado Perlemuter, il récolte deux prix, dont le prix Chopin pour la meilleure interprétation d’une pièce du compositeur polonais. Lyrinx l’alpague, et son disque Clementi (ne vous fiez pas à la pochette pourrie, c’est wow) remporte, notamment 5 diapasons. S’ensuivent de nombreux enregistrements vite considérés comme des références, dont un disque Schumann, un disque Couperin-Chopin, un disque Carl Philip Emmanuel Bach, des intégrales et des récitals comme ce « Voyage mélodique de Schubert à Gershwin » qui alpague aussitôt ses cinq diapasons.
Ses innombrables récitals ne l’empêchent pas de délivrer de nombreuses classes de maître à son tour, et de susciter l’admiration incrédule de tous ceux qui assistent à ses concerts. Ne croyez rien au marketing : oui, Volodos, ça joue superbement ; mais Forte, c’est au moins aussi magnifique.

 

Jasmina Kulaglich. Photo : Laura Cortès, by courtesy of the model.

Jasmina Kulaglich est moins explosive. Plus intérieure. Pas moins volontaire, c’est un fait. À Belgrade, où la concurrence est rude, elle toque un Premier prix à l’unanimité au Conservatoire national supérieur de musique. Plus le Grand prix de l’université des arts. Plus le Premier prix au concours des jeunes pianistes serbes. Plus le Prix d’octobre de Belgrade. Rien que ça…
La jeune femme est volontaire, elle souhaite encore se perfectionner auprès – notamment – de disciples d’un certain Claudio Arrau. Son aura grandit et l’amène à se produire en France, en Suisse, en Italie et en Hollande.

 

 

Mais la dame n’est pas univoque. Soliste ? Soit. Chambriste itou. Elle se produit en petit comité – mais quel « petit » comité – avec les solistes et membres du Philhar de Radio France, de l’ONF, de l’Orchestre de Paris et de l’ONIF. Elle fracasse Londres avec l’Orchestre romantique européen, elle envahit le clavier devant l’Ensemble symphonique de Paris et l’Orchestre de chambre Dionysos. Elle gagne le New Jersey avec le trio Botticelli et la presse avec le trio Bohème, autour d’un excitant programme saisonnier disponible ici.
Chambriste, soit ? Soliste avant tout. Elle a notamment créé Byzantine Mosaic de Svetislav Božiċ, œuvre et disque inspirés par les monastères orthodoxes des Balkans. Le disque est un choc salué notamment par Radio Classique, France Musique et la Radio Suisse romande.

 

 

Critiques et experts se gobergent et s’écharpent pour savoir qui louera le mieux sa sonorité fruitée (si), sa sonorité idéale, son aisance diabolique, son intériorité sensible ou son don inné pour la beauté. Insatiable, la dame séduit la Radio Télévision de Belgrade et la Radio Suisse Romande qui l’enregistre avec admiration, et elle poursuit son projet musical doublement : d’une part en tant que prof (au Conservatoire à Rayonnement Régional d’Aubervilliers et au Pôle Sup’ 93), d’autre part en… mais oui, en participant au concert du 28 mars où, par ma foi, l’on vous attend !

Anna Homenya. Photo : Nikita Sorokine pour le festival Komm, Bach! (détail).

Le samedi 28 mars, à 20 h 30, le festival Komm, Bach! réunit six concertistes internationaux pour un concert exceptionnel diffusé sur YouTube et intitulé Petites symphonies pour un nouveau monde. Le concert s’articulera autour de pièces pour orgue et saxophone – nous présenterons leurs manipulateurs dans ce post. Il pivotera autour de pastilles distillées par pianos et clavecin – nous présenterons demain les VIP qui ont accepté de participer au projet.
Première à entrer en lice, Anna Homenya avait déjà coché la date et l’heure : elle devait se produire avec sa complice ce soir-là, en direct, pour un concert d’orgue à huit pieds et mains. Camille Déruelle étant contrainte de rester chez elle pour garder sa fille, Anna a décidé de maintenir sa participation avec un autre complice – un saxophoniste, pour changer. C’est une joyeuse nouvelle car la demoiselle vaut le coup d’oreilles.
En 2013, elle décroche le Premier prix d’orgue et de clavecin au conservatoire Rimsky-Korsakov de Saint-Pétersbourg et, dans la foulée, soutient son doctorat de musicologie – il porte sur les symphonies de Bruckner. Elle poursuit sa formation auprès de grands maîtres de l’orgue – comme Michel Bouvard et Louis Robilliard – et du clavcein – comme Christophe Rousset, Andrea Steier et Skip Sempé ; et elle la termine au Conservatoire à Rayonnement Régional de Paris, dans les classes de Christophe Mantoux (orgue) et Noëlle Spieth (clavecin). Parallèlement, elle multiplie les concerts DeLuxe en se faisant entendre à la Chapelle académique de Saint-Pétersbourg, à la Marienkirche de Stralsund, en Allemagne et, à Paris, aux grandes orgues des églises Saint-Séverin, Saint-Gervais, Saint-Augustin et des Billettes à Paris.

Insatiable, elle accumule les lauriers. Quelques exemples ? En 2017, elle est l’une des cinq finalistes du très prestigieux concours d’orgue de Dudelange (Luxembourg). En 2018, elle devient l’accompagnatrice de Quadrivium, un ensemble de musique baroque qui, avec le musée des Arts et métiers, déploie un programme de concerts autour des compositrices. Soliste, elle se plaît à travailler aussi en duo. Avec la claveciniste Tatsiana Khalevo, elle joue François Couperin à la Philharmonie de Minsk, en Biélorussie. En 2019, avec Camille Déruelle, elle s’aventure à Annecy pour une première expérience autour de l’orgue à huit pattes.
En 2019, elle participe au concert d’ouverture du festival Paris les Orgues parmi une pléiade d’organistes qui, à défaut d’être des chaussures, sont déjà des pointures connues et reconnues. La même année, elle joue au festival d’orgue de Murcia, en Espagne, fait ses débuts au Royaume-Uni sur l’orgue historique d’August Gern abrité à Leven, et est invitée comme professeur d’orgue à l’université de Saint Andrews, en Écosse. Parallèlement, elle est l’organiste de l’église parisienne de Sankt-Albert, grave la musique de Boris Tischchenko pour Naxos (disque paru début 2020), et enseigne piano et solfège à l’École russe des arts, cofondée en 2016 par Inna Ouvaroff – qui a réalisé plusieurs séquences des Petites symphonies pour un nouveau monde – et Dmitri Ouvaroff, le saxophoniste du concert.

Dmitri Ouvaroff à Saint-André de l’Europe. Photo : Inna Ouvaroff pour le festival Komm, Bach!.

Dmitri est né en 1985 à Apatity (en Russie, comme chacun feindra de le savoir). Il obtient son diplôme de saxophone – avec la mention Excellent, s’il vous plaît – au Collège d’État de musique de Saint-Pétersbourg Modeste Moussorgski, se spécialise en saxophone classique en terminant ses études au conservatoire Rimsky-Korsakov de Saint-Pétersbourg. Enfin, il ne termine pas vraiment puisque, en 2018, il soutient son master d’Arts, lettres et langues, mention musicologie à l’université de Versailles-Saint-Quentin.
Entre 2004 et 2014, il est lauréat d’une dizaine de concours internationaux. Dès 2006, il intègre l’Orchestre symphonique de la chapelle d’État de Saint-Pétersbourg. Rapidement, il est invité par les orchestres symphoniques du Mariinsky et de l’Académie philharmonique du Saint-Pétersbourg. Tout en peaufinant son art auprès de grands musiciens (dont Jean-Denis Michat, qui sera joué lors des Petites symphonies pour un nouveau monde), il se produit dans de grands festivals internationaux comme Aix-en-Provence et Vittenberg. En Italie, il se produit dans le cadre des « Jeunes talents de Saint-Pétersbourg » organisé par l’État russe. En Chine, il participe aux Journées de Saint-Pétersbourg. À Moscou, il joue pour le Festival de Pâques. À Paris, en sus d’avoir fondé et de diriger l’École russe des arts, il devient l’artiste de DAU, le projet acoquiné avec le festival de film de Berlin. Depuis cette année, il est lié à l’Orchestre symphonique de Palerme. Bref, ça joue.
À demain pour partir à la découverte des invités VIP !

 

 

Malgré la lutte contre le coronavirus et l’écrasement des libertés publiques, le festival Komm, Bach!, autoproclamé « plus petit festival international d’orgue-mais-pas-que », est heureux de propulser « 17 petites symphonies pour un nouveau monde » en toute salubrité publique puisque ce concert virtuel sera diffusé sur YouTube. Malgré la fermeture des frontières, il rassemblera des artistes russes, serbe, italien, suisse et même, folie, français (ce qui n’est pas exclusif des autres possibilités, et réciproquement).
Autour de pièces associant orgue et saxophone, des pastilles de clavecin et de piano contribueront à mêler des musiques ancienne et toute fraîche (incluant une création mondiale !), le tout offert avec grâce par les concertistes internationaux Jasmina Kulaglich, Vittorio Forte, Anna Homenya, Dmitri Ouvaroff, Christian Chamorel et Nicolas Horvath.
Au côté des vidéos signées par la réalisatrice Inna Ouvaroff, des capsules faites « en mode confinement », non pas comme à la maison mais à la maison, simplement, par les invités VIP, témoignent de la réalité du moment, dans un écrin conçu et réalisé en un temps record par la claviériste et artiste visuelle Esther Aliénor.
Ce film sera projeté pour la première fois le samedi 28 mars à 20 h 30 sur la chaîne YT du festival. Ne ratez pas cet événement exceptionnel et intime ! (Toutes infos sur l’événement FB.)

 

Anna Homenya en plein ménage. Photo : Bertrand Ferrier.

Après son passage à la tribune de Saint-André de l’Europe, sans renoncer à faire le buzz, Anna Homenya efface toute trace virale grâce à son stylo rayonnant magique.  Comme elle compte revenir (et que nous comptons sur son retour), on peut dire qu’a été sauvée encore une vie russe.
(Comme ça, ça, c’est fait. Je pensais aller plus loin pour ceux qui n’ont pas l’accent du Sudeuh en parlant d’un petit navire, mais c’était bateau.)
Rendez-vous le samedi 28 mars, 20 h 30 sur la chaîne du festival Komm, Bach!.