Cyprien Katsaris : la scientologie, l’artiste et l’art (2)

Cyprien Katsaris chez lui, le 24 février 2018. Photo : Bertrand Ferrier.

Résumé des épisodes précédents : sur ce site, j’écris un p’tit mot à propos du dernier disque de Cyprien Katsaris en évoquant son appartenance à la scientologie. L’artiste s’emporte en estimant que les critiques, en sus de leur fatuité, ignorent tout de la scientologie. Je lui propose une rencontre pour évoquer ce sujet. Il accepte de dégager un créneau afin de me recevoir, m’accorde un entretien-fleuve au cours duquel nous évoquons sa vision de la scientologie (épisode 1), le rapport entre la scientologie, l’art et la pratique artistique (épisode 2) et le rapport entre la scientologie et le statut d’artiste (épisode 3, à paraître). Sur un sujet éminemment polémique, voici les dits d’un artiste engagé, parfois stigmatisé pour cet engagement et pourtant, après 46 ans de carrière, toujours considéré comme l’un des très grands virtuoses du clavier… et l’un des plus originaux. En voici quelques illustrations.

Épisode 2
La scientologie et l’art

Cyprien Katsaris, pour la deuxième partie de cet entretien, voulez-vous nous révéler comment vous êtes devenu scientologue ?
Avant tout, je veux préciser que je respecte toutes les religions à condition qu’elles ne portent préjudice à personne – je pense que l’on se comprend. Vous le savez, je viens d’une famille orthodoxe. Or, les orthodoxes sont extrêmement croyants. Pour moi, la religion est donc quelque chose qui ne se traite pas à la légère. Anecdote personnelle : j’avais une petite amie bavaroise, avec qui je suis toujours en contacts amicaux. Les Bavarois sont très, très, très catho. Dans les bâtiments publics, il y a la croix : rien à voir avec la laïcité française. Je respectais beaucoup la religion de mon amie. Elle, elle considérait que la scientologie, c’est, comment dire ? de la merde. Je me souviens de l’avoir emmenée à Rome le premier janvier 2000 ou 2001, afin d’assister à la bénédiction Urbi et orbi du pape. Hélas, elle n’a jamais eu le même respect à l’endroit de la scientologie. Bon, je le comprends aussi car, à l’époque, les attaques étaient encore plus violentes qu’aujourd’hui…

Vous êtes tolérant, soit. Mais comment avez-vous basculé dans la scientologie, reformulerais-je pour vous provoquer ?
Pour le comprendre, il faut remonter à mon plus jeune âge. Je n’ai eu de cesse de chercher à comprendre ce que nous faisons sur cette Terre, d’où nous venons, où nous allons, etc. Quand j’étais étudiant au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, j’ai constaté que l’on apprenait l’instrument mais pas comment affronter un public (sic). Donc j’ai lu quelques bouquins de psychologie ; j’ai fait un peu de radiesthésie ; j’ai étudié les histoires de phosphènes du docteur Albert Leprince – j’ai encore des bouquins où l’on vous explique que, en regardant une lampe, les yeux fermés, vous découvrez des petites lumières qui vous permettent de faire de la voyance. Ça n’a jamais marché. Je me suis intéressé à l’hypnose – j’ai essayé d’hypnotiser un copain, comme ça, pof… en vain ! J’ai aussi fait un peu de yoga – rien ! Et, un jour, fin 1976, des personnes me parlent de La Dianétique.

Quel genre de personnes ?
Il y avait un pianiste classique, professeur très réputé, qui vivait à Los Angeles et parlait très bien le français. Mario Feninger, qui nous a quittés très récemment à un âge avancé, était un ami de Hubbard. Grâce à lui, j’ai lu La Dianétique. Ça m’a passionné. J’ai décidé d’en savoir plus en allant au cœur de l’organisation la plus importante, en Floride. J’y suis souvent retourné. J’y ai rencontré Chick Corea, le grand pianiste de jazz, un type très très sympa ; mais j’ai aussi rencontré plein de gens venant du monde entier pour étudier à fond la scientologie. En Floride, c’est un endroit extraordinaire où l’on trouve plusieurs hôtels pour loger, ainsi que plusieurs bâtiments pour étudier les niveaux les plus avancés que l’on ne peut découvrir ailleurs. J’ai trouvé cette matière de plus en plus passionnante.

Quel impact ces découvertes ont-elles eu sur votre travail artistique ?
La scientologie m’a aidé et peut aider tout artiste à mieux comprendre le phénomène émotionnel de l’art, et à mieux communiquer au public une émotion – par exemple musicale. Il y a même un cours sur l’art que peuvent faire des acteurs, des danseuses, etc. Cela dit, de nos jours, il faut faire attention, alors je le dis tout rond : il ne faut pas confondre la scientologie et la médecine. La scientologie n’est pas là pour guérir un corps. En revanche, en scientologie, on peut faire un travail spirituel, grâce à énormément de procédés, et ce travail peut contribuer spirituellement à accélérer le travail de la médecine officielle.

Vous l’avez vécu personnellement ?
C’est le cas de le dire ! Je vais vous révéler deux exemples. L’un, j’en ai parlé très brièvement sur France Musique il y a cinq ans ; l’autre, je ne l’ai encore jamais révélé. Il y a cinq ans, je ne faisais pas attention à ce que je mangeais ; et, en plein concert à Berlin, cinq minutes avant la fin du récital, tandis que je jouais ma transcription du Deuxième concerto de Liszt… Pardon pour la parenthèse, mais voilà encore un morceau qui me rend dingue sur le plan de la difficulté ! Je l’ai joué il y a sept jours aux Pays-Bas… Bref, cinq minutes avant la fin du récital que je donnais pour l’ambassade de Chypre, à l’occasion de l’anniversaire de la fondation de notre République, je ne sens plus rien. Je le signale au public. Les gens pensaient que je plaisantais. En réalité, je faisais un AVC sur scène. Ils ont envoyé une ambulance. J’ai été hospitalisé dans le plus grand hôpital allemand, l’hôpital Charité, héritage de l’exil huguenot lorsque les protestants n’étaient plus les bienvenus en France, euphémisme. Le diagnostic était simple : soit je mourais, soit je finissais mes jours dans un fauteuil roulant. Tout avait disparu à gauche. J’avais le visage déformé. Toute la nuit, à l’hôpital (je suis tombé en plein enchaînement de jours fériés…), j’ai fait ce qu’il fallait. Vers six heures du matin, j’avais recouvré toutes les sensations et toute la mobilité.

Grâce à la scientologie ?
Vous vous en doutez, j’ai été très bien soigné sur le plan physique. Néanmoins, les médecins m’ont dit : « C’est incroyable que vous ayez récupéré aussi rapidement. » Ils m’envoient quand même une physiothérapeute, tout à fait superfétatoire. Je demande : « Est-ce qu’il y a un piano, dans ce bâtiment ? » Ils en trouvent un dans une pièce où se déroulent des conférences. Je m’y rends. Je joue avec la main gauche plein de traits rapides pour leur montrer que ça marche bien. Devant moi, il y a cinq ou six médecins. L’un d’entre eux me demande l’autorisation de filmer en m’expliquant vouloir montrer mon cas à des collègues. Le concert avait eu lieu le premier octobre. Le lendemain, la Saint-Cyprien chez les orthodoxes, ça ne s’invente pas, mon assistante m’appelle et m’annonce : « Je viens de recevoir une demande pour un récital en Hongrie. Il s’agirait de remplacer Zoltán Kocsis [mort en 2016 d’un cancer]. Il a de graves problèmes cardiaques et a dû annuler. Le problème, c’est que la date est fixée au 15 décembre. » Malgré mon AVC de la veille, j’ai répondu : « Je le ferai. » Et je l’ai fait. Le concert a eu  lieu à Györ, la troisième plus importante ville de Hongrie. Ils ont dû aimer, puisqu’ils m’ont réinvité pour un concert là-bas et un autre à l’Académie Franz-Liszt.

Le 17 octobre, je donnais un récital à Bruxelles. Le 19 octobre, je donnais un autre programme au festival Piano en Valois à Angoulême. Je crois qu’ils font partie des meilleurs concerts que j’ai donnés.

Cette série d’exploits, malgré vos précautions oratoires, vous sous-entendez que vous l’attribuez à la scientologie…
Je ne raconte pas cela pour me vanter, mais je ne peux m’empêcher de penser que, cela, oui, je le dois à la scientologie à 50 %, et à 50 % à la médecine.

Nous voilà prêts pour le second épisode que vous n’aviez jamais raconté…
Il y a deux ans, Bertrand… Comprenez-moi bien. Je ne prends pas de vacances, pas de week-end. Je suis tout le temps au piano. Peut-être que j’abuse. Toujours est-il qu’il y a deux ans, j’ai ressenti une douleur insupportable au niveau d’un majeur, puis de l’autre. Je vais voir, pas très loin de chez moi, une grrrande spécialiste à la Clinique de la main. Elle était passée à la télé peu avant car la ministre de la Santé était une copine à elle ; or la ministre avait pris des dispositions obligeant les médecins à faire plus d’administration, ce qui n’avait guère plu aux médecins. La spécialiste était montée au créneau, et elle en a été bien récompensée… par un contrôle fiscal. Bref, elle m’a infligé des infiltrations. Le protocole n’a rien donné. Comme elle ne savait plus quoi faire, j’échoue chez un autre très grand spécialiste, hors de Paris. Il m’explique qu’il ne m’opèrera pas : trop dangereux, je suis pianiste, il ne veut pas prendre le risque, etc. La seule solution consistait à ne plus toucher un piano pendant cinq mois.

J’imagine que cette solution qui n’en était pas une ne vous a pas complètement satisfait…
Ma carrière était en jeu, Bertrand ! Ma carrière était en jeu… Et, une fois de plus, j’ai été sauvé par la scientologie. Je ne leur dirai jamais assez merci. Au Celebrity Centre, 69, rue Legendre, on a accompli un boulot inimaginable. Maintenant, je peux l’affirmer : de nouveau, j’ai été sauvé à 50 % par la scientologie, via le travail spirituel que j’ai fait dessus, et à 50 % par Jean-Marie Legé, mon ami ostéopathe, un scientologue extraordinaire. C’est un type absolument génial, sympa comme tout, fou de musique, consulté par des tennismen, des actrices et des acteurs extrêmement célèbres…

Donc la scientologie vous a aidé à conserver votre intégrité physique. Qu’en est-il de son impact sur votre gestion du public ?
Si vous saviez à quel point cet impact est important ! Et si vous saviez à quel point j’aurais aimé aider Martha Argerich… Hélas, je ne la connais pas assez. On a fait un disque ensemble, il y a quarante ans. C’étaient Les Noces de Stravinsky, le ballet, dirigé par Leonard Bernstein. Martha était premier piano ; Krystian Zimerman, deuxième piano ; moi, troisième ; et Homero Francesch, un jeune Uruguayen que Deutsche Grammophon essayait de lancer, quatrième. On a donné le concert au Royal Hall Festival de Londres, sous les caméras de la BBC, puis c’est devenu un disque DG. Mais quel dommage, quel gâchis que Martha ait arrêté de donner des récitals il y a trente-cinq ou trente-huit ans ! Glenn Gould, idem, avait arrêté trop tôt, et on le sait, nous, pourquoi tant de merveilleux artistes abandonnent.

Alors, pourquoi ?
Parce que c’est très dur, un récital, très redoutable. Pour affronter ce défi, la scientologie peut aider considérablement.

Pouvez-vous expliquer comment ?
Par rapport au trac, voyons ! Presque tous les musiciens ont ce problème. Pensez que Vladimir Horowitz lui-même avait arrêté dans les années 1950 et se retrouvait aux mains des psychiatres ! Vous savez que les psychiatres nous combattent, nous scientologues. Hier soir, sur Arte, alors que je faisais une pause pour manger un morceau avant de retourner travailler jusqu’à minuit, je suis tombé par hasard sur un film[1] qui confirmait ce que me disaient mes amis scientologues et que je refusais de croire. C’est l’histoire d’un homme tout à fait normal, qui a été interné parce que sa femme a magouillé. Il a juste passé un examen psychiatrique dans une horrible prison allemande. Ce n’est qu’en 2016 que l’Allemagne a changé ce système invraisemblable complètement nazi ou soviétique. Et nous, scientologues, nous sommes la cible des psychiatres, car nous obtenons des résultats qu’eux n’obtiennent pas. Or, quand un fou viole ou assassine une petite fille, qu’on le met en prison et que, quelques années plus tard, un psychiatre soi-disant expert autorise sa sortie, si le gars récidive, avez-vous vu un procès contre le psychiatre qui a donné son autorisation ? Jamais. C’est grave. Regardez, Nordahl Lelandais : il va peut-être prendre perpétuité, il sera relâché dans moins de vingt ans, et on ne sait pas ce qu’il va faire après puisque les psychiatres ne savent pas le soigner.

Affirmez-vous que la scientologie saurait soigner Nordahl Lelandais ?
Vous le dites de manière un peu ironique, Bertrand, mais je suis obligé de vous répondre que je ne suis pas un professionnel de la question. Je n’ai pas reçu une formation très poussée dans ce domaine. Néanmoins, je vous le dis : les scientologues peuvent aider beaucoup de gens… quoi que nous préférions nous occuper des gens capables.

Pourquoi ?
Les fous, ça prend beaucoup de temps. Ce qui n’empêche que nous pouvons obtenir des résultats avec eux. Absolument. Et avec des procédés très, très simples. C’est incroyable ! Attention, la scientologie ne remplace pas la médecine officielle pour le corps. En revanche, elle aide l’individu qui pratique les exercices correctement. Avec la scientologie, il s’en sort mieux et plus vite. Parfois, quand la médecine ne peut plus rien, c’est la scientologie qui va faire la différence. Je l’ai vécu quand mes doigts m’ont fait tant souffrir. Si je n’avais pas connu la scientologie, Bertrand, je serais actuellement à la retraite, comme un con. Je n’aurais pas pu faire le Zorba et tous ces disques…

Au-delà des aspects concrets que vous revendiquez (gestion du trac, accélération de la guérison), estimez-vous que la scientologie a aussi influé sur votre appréhension de certaines œuvres, dès lors qu’il s’agit d’une doctrine spirituelle et non cantonnée au pragmatisme des choses ?
Sur le plan technique, pianistique, non, la scientologie ne pouvait rien pour moi ! J’avais déjà tous mes moyens avant d’être scientologue. En décembre 1976, quand j’ai commencé la scientologie, j’avais déjà été lauréat du concours Reine-Elisabeth de Belgique (1972), et j’avais gagné le concours Cziffra (1974). Vous savez, nous, pianistes, sommes comme les patineuses : c’est jeune que l’on acquiert la technique, ou on ne l’acquiert jamais. En revanche… Attendez, vous n’avez pas bu le jus de cerise que je vous ai servi. Ne vous inquiétez pas, il n’y a pas de poison scientologue dedans, vous pouvez le boire !

Hélas, je l’ai déjà attaqué. Le poison-qui-n’existe-pas est donc en train de couler en moi…
Tant mieux, vous entendrez mieux ce que j’ai à vous dire ! En l’occurrence, oui, la scientologie m’a été utile pour comprendre ce que représente la musique par rapport au besoin de la société. Quel est ce besoin ? Nous vivons dans une société très folle, on l’a évoqué. Au même titre qu’un médecin va soulager un organisme en y injectant un produit, je considère que les artistes en général et les musiciens en particulier, pendant les brefs moments au cours desquels le public écoute la musique qui leur est donné, doivent faire oublier les soucis quotidiens et élever l’assistance spirituellement. Voilà une chose essentielle à accomplir, même si elle paraît toute petite. Nous, musiciens, contribuons à ce que nos spectateurs se sentent mieux ; et, lorsque nous comprenons la manière dont ce processus fonctionne, nous pouvons être encore plus efficients. Je l’ai vécu. Cela étant, il faut savoir une chose. Certains ont des aptitudes naturelles et sont, sans savoir pourquoi, hauts ; or, même quelqu’un qui est très haut, on peut l’amener à être encore plus haut.

« Rendre les gens capables plus capables » est l’un des mantras de la scientologie…
Cela vaut pour tous : quelqu’un qui est bas, on peut le faire monter très haut.

Pardon d’être concret, mais grâce à quoi ?
Grâce, entre autres, à la technologie de l’étude. Il existe un cours entier pour apprendre comment apprendre. La question est : qu’est-ce qui fait que j’ai du mal à apprendre ? D’où vient la difficulté ? Quand je donne une masterclass, je dis toujours aux étudiants : si y a un petit problème technique, je veux le résoudre sur place. Or, je découvre de plus en plus que les profs de piano ne savent pas comment se dépatouiller. Je leur dis : « Ça prendra trente secondes ou trente minutes, mais on y arrivera. » Et, croyez-moi, on y arrive.

Comment ?
Grâce à la technologie d’étude de Hubbard. Mais Hubbard ne s’intéressait pas qu’aux artistes. Il a mis au point une technique pour la réhabilitation des drogués. Je précise que cela ne me concerne pas car je ne me suis jamais drogué. Néanmoins, cette technique est couronnée de succès dans 75 à 79 % des cas, je crois, soit beaucoup plus que les organisations officielles ; et c’est basé, je vous l’ai dit, sur des choses très, très simples.

Pour en revenir à l’apport de la scientologie dans votre pratique artistique, avez-vous profité d’une promesse de la scientologie qui consisterait à doper la mémoire de ses adeptes ?
Vous ne me ferez pas dire que les scientologues n’ont jamais de trou de mémoire ! Par exemple, il m’arrive d’apprendre trop de morceaux à la fois, donc de me mélanger les pinceaux et d’avoir des trous de mémoire. Mais ce n’est pas le plus important. Le plus important, c’est la communication de l’émotion musicale. Pour Hubbard, l’art est un mot qui résume la qualité de la communication. Une fausse note ou un trou de mémoire reste préférable à un jeu impeccable et ennuyeux. Vous avez des acteurs ou des musiciens qui savent naturellement communiquer au plus haut niveau. La scientologie peut les aider à s’améliorer, comme elle peut aider ceux qui ne savent pas comment faire. Quand un artiste monte sur scène et ennuie, la scientologie peut débloquer ça.

Paradoxalement pour une Église portée sur les artistes et soucieuse de leur épanouissement professionnel, l’art scientologique est déficient. Disons les choses autrement : pour ceux qui, comme vous, sont convaincus, la scientologie peut irriguer l’art et les artistes. En revanche, l’inverse n’est pas vrai – l’art n’irrigue pas la scientologie.
C’est une question très intéressante. Je n’y avais jamais pensé auparavant. Est-ce que l’art irrigue la scientologie ? Honnêtement, je ne connais pas tous les scientologues ! J’en connais quelques-uns ici, quelques-uns en Floride… Il est vrai que les « musiciens classiques » n’y sont pas légion, ce qui s’explique en partie parce que le mouvement est récent : à peine 68 ans ! Parmi les musiciens classiques, je connais Paul Polivnick, un chef d’orchestre formidable, qui dirigeait l’Orchestre symphonique de l’Alabama et qui a été très souvent invité par l’Orchestre national de Lille. C’est un chef exceptionnel. Il m’a invité à jouer le Concerto de Ravel puis le Troisième concerto de Beethoven. Quand il a interprété la Turangâlila Symphonie d’Olivier Messiaen, à Milwaukee, avec l’orchestre local, Messiaen a entendu l’enregistrement et l’a félicité dans une lettre que Paul m’a montrée. Et puis, l’art irrigue la scientologie notoirement grâce aux acteurs – inutile de citer les plus célèbres, nous en avons débattu l’autre jour.

Lawrence Wright, que l’éminent Éric Roux considère comme un menteur patenté bien que son livre, cité dans la première partie de l’entretien, me paraisse solide et mesuré, pointe avec pertinence que « la scientologie a construit beaucoup d’églises impressionnantes, mais ce ne sont pas des hauts lieux artistiques » comme si, à l’instar de ces noms de « Celebrity Centre », l’Église cherchait plus à séduire par la notoriété des artistes que par l’art lui-même.
Non, il n’y a pas de recherche de la notoriété, c’est faux. Il est arrivé que Tom Cruise, que je ne connais pas, s’intéresse à la scientologie, comme John Travolta, que j’ai rencontré une fois à Los Angeles. Il nous emmenait avec une copine commune au concert de Julia Migenes [scientologue revendiquée, voir dans la vidéo supra à 11’23]. Lui conduisait sa Rolls. Je lui avais donné une cassette de la Neuvième Symphonie dans la transcription de Franz Liszt que je venais d’enregistrer pour Teldec.

Je me souviens que John l’écoutait dans la voiture ; et il chantait en même temps, et la voiture commençait à zigzaguer, et… Bref, si des artistes s’intéressent à la scientologie, ils viennent et puis c’est tout. À ce sujet, je dois vous dire une chose importante. On raconte que l’on ne peut pas quitter la scientologie.

Effectivement, de nombreux témoignages vont dans ce sens…
Ce sont des mensonges. Il existe un document administratif que vous lisez au départ, si vous voulez suivre un cours. Ce document stipule que, à n’importe quel moment, si vous décidez d’arrêter, vous pouvez arrêter et être remboursé intégralement de l’argent que vous avez dépensé pour les cours et l’auditing.

Vous n’avez pas tout à fait répondu sur l’existence d’un art scientologique : la plupart des religions ont créé leur système artistique. La scientologie, non. N’est-ce pas curieux pour une religion qui attire autant d’artistes, ne fussent-ils pas spécifiquement classiques ?
La scientologie aide les artistes. C’est cela, sa contribution à l’art. En revanche, non, il n’y a pas de vitrail ou d’icône, comme chez nous, orthodoxes !

Oui, il n’y a pas de cathédrales, pas de musiques spécifiques…
Les organisations de scientologie sont considérées comme des églises. Alors, évidemment, le terme évoque l’église chrétienne ; mais rappelons-nous ce que signifie le terme ecclesia : c’est un mot grec dans lequel se trouve une racine signifiant « fermé ». L’église est donc un lieu fermé où s’assemblent des gens ; et l’Église de scientologie est une religion, oui, mais pas au sens occidental du terme, comme nous l’avons vu.

Néanmoins, l’Église de scientologie s’est dotée des signes marketing rappelant ceux des églises chrétiennes…
Vous lirez le livre d’Éric. Il explique tout ça très bien.

À suivre : « La scientologie et le statut d’artiste »

[1] L’Homme qui n’existait plus, téléfilm de Hans Steinbichler, réal., et Kit Hopkins, scén.


Le témoignage de Judith*

Moi qui m’intéresse à tout, et notamment en matière de « religion – groupes spirituels », je m’étais intéressée à la scientologie, pas pour en faire forcément partie mais déjà juste pour les connaître. Je m’étais inscrite à une conférence sur la dianétique qui présentait de travail de Hubbard, dédiée justement à ceux qui ne connaissaient pas (les scientologues distribuaient des petits tracts bleus à Saint-Lazare, les mêmes depuis dix ans, vous avez dû en avoir aussi).
Il se trouve que, le jour et l’heure où je devais y aller, une obligation d’ordre musical m’est tombée dessus (un examen ou un truc du genre). J’ai donc appelé pour annuler, ils m’ont proposé d’autres dates et j’ai dit que je les rappellerais pour confirmer une autre date. Et là, ça a été le début d’un enfer qui a duré presque un an. Ils m’ont appelée en moyenne cinq, six fois par jour, laissé des messages vocaux, ont envoyé des lettres à mon adresse. Ça m’a fait tellement peur et m’a tellement rebutée que, évidemment, je n’y suis du coup jamais allée.

*Le témoignage, qui nous est parvenu spontanément, n’était pas anonyme, j’aime pas ça ; mais le prénom de la personne a été changée.

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