Ce que je vais dire des Polonais, ça va peut-être pas faire plaisir aux Français, mais j’vais l’dire quand même : les Polonais sont bizarres. Un peu comme les Hongrois. Pensez : l’aéroport de Varsovie est nommé Chopin ; pis, la gare centrale de cette ville est désignée comme la gare Moniuszko. Pour ceux qui en doutent, stipulons que Chopin et Moniuszko sont des musiciens – si, si, des saltimbanques, ce genre de clampins qui coûtent un pognon de dingues et ne sont pas souvent capables de monter des start-up, faut bien l’avouer. Nous autres, Hexagonaux, quand on intitule un aéroport, c’est du nom d’un profiteur assez pleutre pour se planquer en Angleterre quand ça barde tout en se proclamant « général », assez traître pour lâcher l’Algérie française quand des compatriotes s’y font massacrer, et assez gougnafier pour vivre tranquillou dans un château républicain aux frais de la princesse tout en donnant des leçons aux ploucs que nous sommes. Ou alors, à défaut de nommer des aéroports, on rêve d’une civilisation où le sommet de la culture française consisterait à gober du kebab tous les jours pour convenir à une pseudo-ministre prénommée Sibeth. Clairement pas les mêmes connexions, hélas.
Donc, en Pologne, on a encore le bon goût de se souvenir de Stanisław Moniuszko (1819-1872) dont on connaît peut-être un peu, ici, Le Château hanté, un opéra tout à fait croustillant au disque – je l’avais découvert via une parution EMI, en 2003, sous la direction de Jacek Kaspszyk, grâce à une mauvaise critique de Diapason qui donnait envie. Oui, le disque et YouTube nous éclairent. Sur scène, faut pas rêver : à Paris, à part Traviata, Mozart, Carmen et Wagner, ne comptons pas sur des « découvertes » tardives de cette ampleur – la dernière originalité de Bastille, Le Roi Artus, est au tréfonds des oubliettes depuis lurette. Aussi faut-il une production bien polonaise pour proposer à Cyprien Katsaris de graver un florilège associant les quelques pièces écrites par Moniuszko pour piano, ainsi que des transcriptions de ses succès opératiques propulsés sur un pianoforte Bechstein. Pourtant, le prétexte à cet enregistrement est digne de la loufoquerie de l’interprète : il est né le même jour, quoique quelques années plus tard, que Moniuszko. Conforté par cette coïncidence qui lui correspond bien, voici le Franco-Chypriote propulsé rapidement derrière le clavier pour saluer les deux siècles de la naissance du compositeur – tout ce beau linge est né le 5 mai, date de la sortie du disque, c’est dire du reste si cette notule est surannée.


Cyprien Katsaris sur ce site

  • Le grrrand entretien est ici.
  • L’évocation du dernier concert à Gaveau est .
  • Pour se rappeler le concert à Saint-André de l’Europe :
    • le making of, pif ;
    • le souvenir, pof.

  • Pour feuilleter les notules sur d’autres disques du zozo :
    • Zorba et Theodorakis, paf ;
    • les transcriptions du physicien Karol A. Penson, pouf ;
    • le disque avec Christophe Prégardien, badaboum.

Disons-le d’emblée, le titre du disque simplifie un brin son contenu, et c’est dommage. Derrière les Opera songs for piano se dissimulent trois types de musiques :

  • des transcriptions par Moniuszko d’extraits (pas des songs) de ses opéras ;
  • des transcriptions par d’autres extraits d’opéras ou des mélodies de Moniuszko ; et
  • au centre, les rares pièces de Moniuszko originellement griffonnées pour piano.

Le disque s’ouvre par deux transcriptions de Moniuszko depuis son opéra Halka. La Mazurka en Mi part en unisson et tête dans le guidon. Le musicien tente d’associer deux caractéristiques souvent divergentes : le swing et la nuance fortissimo. Grâce à une maîtrise remarquable de sa vieille bécane (un Bechstein D 282 remarquable), il y parvient d’autant mieux que d’autres passages lui permettent de contraster – sans oublier les p’tits ornements qui vont bien et transforment en musique ce que d’aucuns péjorativeraient, hop, sous le terme de musique populaire qui se hausse du col. Au contraire, ici, on ne se hausse pas du col : on profite de la puissance de percussion du pianoforte pour donner du groove avec les moyens de la composition savante. On n’est pas dans la légèreté, certes, so what? Cette pulsation virtuose sans temps mort – même si cette notule paraît un 2 novembre – s’écoute et se déguste al dente avec un air canaille. La Polonaise en Ré issue du même opéra se décapsule itou à l’unisson avant que les deux mains ne s’affairent entre accompagnement nourri, basse thématique et utilisation large de l’ensemble du clavier. La technique de Cyprien Katsaris parvient à faire entendre les différents plans comme si trois ou quatre pianos jouaient indépendamment – écoutée au casque, cette piste est bluffante et surligne l’incroyable qualité de la prise de son non signée, au point de laisser les cliquetis vivants qui font vrai. Entre répétitions, crescendi et circulations du thème, ces cinq petites minutes paraissent vraiment petites.
On change de genre avec la Fantaisie sur Halka de Józef Nowakowski
en sol mineur. Une marche sérieuse multiplie à raison les astuces qui évitent de s’empeser en variant les plaisirs du style :

  • unisson,
  • bariolage,
  • tremblement,
  • libres traits finaux.

Direction le très coquet Allegro moderato. Soudain la variation débaroule, et les saucisses s’agitent à la main droite à travers des sextolets de doubles. La main gauche, elle, assure à la fois l’harmonie et le thème au ténor. C’est évidemment pour l’aisance révoltante de l’artiste – oui, révoltante pour tous les pianistes planplans dont nous sommes : franchement, c’est pas du jeu – que l’on attend ce type de passage à la fois hyperconvenu et tellement séduisant par le vertige qu’il procure. Et, non, ce n’est pas réduire le virtuose à un animal de cirque. D’une part, parce que j’aime pas trop l’idée qu’il y ait des animaux dans un cirque, on n’a qu’à y mettre plutôt des virtuoses ; et, d’autre part, parce que cette inhumanité légère des doigts qui pim-pament avec finesse et célérité fait partie du genre de la fantaisie brillante. Partant, on écoute aussi ce type de son pour ne pas capter comment le mec bouge ses chipolatas plus vite que l’on secoue sa propre ombre (surtout si l’on s’appelle Philémon, souligneraient les amateurs de bande dessinée, bref).
La troisième partie bascule en Sol majeur et en 12/8 – idéal pour replacer des arpèges en sextolets de doubles. Un duel d’octaves conduit à la quatrième partie, en 4/4 et sol mineur. Le thème est alors tenu par la main droite, tentée par le majeur, sur un bariolage de la main gauche. La cinquième partie, Moderato « religioso », en Sol, s’ouvre par des tierces à la main droite. Aussitôt, la sixième partie, Allegro, après quatre temps pour prendre – non pas son orignal mais son élan, nuance – zèbre l’espace pour conduire vite fait à une septième partie, Moderato mais fortissimo, en mineur. Le pianiste rend l’effet martial des croches pointées que la vivacité des doubles ne perturbe guère. La septième partie, Allegro moderato, joue l’insouciance. En témoignent les octaves qui sautillent à la main droite.
La huitième partie, entre Fa et ré mineur, s’affiche Largo, mais avec la palanquée de triples croches qui va bien. Le défi est de jouer « marcando e portando la melodia » ainsi que le stipule le texte. Défi relevé ; ce qui permet de passer au niveau 9, un quatre temps qui ressemble à un 12/8, confirmant le projet technique de la pièce puisqu’il se revendique Vivacissimo. Cyprien Katsaris s’en amuse. Il parvient, ainsi que l’exige l’oxymorique spécification fpp (forte puis pianissimo subito), à nuancer pour faire de la musique où d’autres seraient déjà pas mécontents de jouer les notes (9’41). Un finale vraiment à 4/4 permet une conclusion encore plus brillante en arpèges brisés, la performance de l’interprète étant double : d’une part, donner de l’unité à ces miscellanées ; d’autre part, réussir à faire sourdre du joli par-delà le wow.

 

 

Suivent des pièces pour piano de Moniuszko, qui s’éloignent donc du titre aguicheur offert à l’album. La petite Villanelle en Si bémol quoique modulante ne manque pas de charme avec sa main gauche discrètement accompagnatrice et sa dextre pétillante voire malicieuse (1’30). Cela s’écoute avec plaisir et intérêt. La Polka « Wiosenna » expose franchement ses attributs que, à l’occasion toujours neuve, souligne la senestre avec ce rien de retard qui attire l’oreille (0’27, 0’59, 1’20). Une seconde partie avec accords répétés ne dépare pas, en dépit d’une reprise et d’une coda bien codique, et allons donc, dans cette esthétique que l’on pourra sans fard qualifier de charmante. Un Nocturne associe la naïveté de la main droite avec l’air malicieux de la vive main gauche. L’insertion

  • d’harmonies astucieuses (1’43),
  • de prestes volutes de la main droite,
  • de commentaires ternaires et
  • de trilles supérieurement menés

évite tout risque de prompte lassitude. En clair, sous un aspect ultraconvenu, c’est fort bien écrit.
La Villanelle en Ré bémol commence à la main droite seule, associée à la pédale de résonance. Le choix de placer cette pièce à cet endroit du programme est particulièrement malin, car elle ouvre de nouvelles perspectives d’écoute. La modulation centrale ose le chopinisme bien que l’on ne sache point que Stanisław eût jamais rencontré Fryderyka. Surtout, il y a des trouvailles harmoniques que l’interprète rend avec gourmandise, grâce à l’utilisation fine du sustain,comme cet étonnant passage à 2’17 avant une conclusion plus convenue, soit, mais pas moins ravissante dans ses arpèges post-unisson.

 

 

Une série de Quatre bagatelles en mode majeur s’enquille. La première frétille en La, interprétée avec le même soin (retenu in extremis du fa# aigu à 0’38) que s’il s’agissait d’œuvres majeures et hyperconnues – très cohérent avec le bonhomme, capable d’interpréter avec la même fougue des incongruités formidables et les absolus standards de son répertoire. La Bagatelle en en Si bémol énonce posément son thème en octaves aigus, avec une reprise où l’exécutant, sans faire son malin, enrichit le texte d’un ritendo fort délicat (0’20, que l’on retrouvera avec joie à 0’58). La Bagatelle en Do (0’25 effectives et non 2’29 comme l’affirme la set-list, ha-ha ! on est dans la place de l’attention aux détails, ou bien ?) secoue la barque en bariolant avec vigueur. La Bagatelle en Sol propose en une minute deux parties avec reprise de la partie A et brève coda, où la main gauche ajoute un peu de punch aux circonvolutions mimi tout pleins de la main droite : miniature tout à fait pimpante. Une Mazurka en Ré remet un peu de tonicité dans ce monde élégant. L’artiste la saupoudre d’élégance en réussissant à nuancer et à dispatcher le discours par-delà les pédales d’accords répétés.
Avant de revenir aux piécettes de Moniuszko, Cyprien Katsaris propose, histoire de conforter le titre bancal du disque, deux brèves transcriptions. La première, La Fileuse, écrite par Nicolai von Wilm, est une spectaculaire diversion pianistique autour d’un thème sans autre intérêt que la virtuosité qui le sertit – et, donc, l’écriture qui permet cette exploitation bien pensée. La seconde, L’Alouette, remixée par Eugèn de Westh, dont la piètre notice biobiblio dit surtout (un Français a-t-il relu cette partie ? presque sûr que non, dommage) : « Absence d’éléments biographiques détaillés. » Si, ça vaut une mention, vu que c’est un peu comme si on publiait cette notule en stipulant : « Absence d’écoute à la hauteur du projet » sauf que, nous, c’est gratuit. (Sérieux, Institut Chopin, t’abuses : l’objet-disque est joliment réalisé, bien pensé, agréable pour le mélomane – économiser un bon traducteur, c’est un brin regrettable.) Cette fois, on est dans le ternaire et l’émotif, le thème passant de droite à gauche, exigeant du pianiste une redoutable dextérité avant même que les arpèges et la coda décoiffante ne s’en mêlent.

 

 

Trois œuvres de Moniuszko prennent le relais.

  • D’abord, une Polonaise en Mi bémol se propose, avec ses reprises salonnardes, c’est pô une insulte, que l’artiste tente de pimper grâce à des ritendi précieux.
  • Ensuite, la Polka « Daniel » en La (La bémol, dit curieusement la version polonaise, soulignant l’approximation dans le peaufinage du livret) met un peu d’énergie dans tout ça sans trop secouer le cocotier. Le musicien parvient à conserver son enthousiasme en rendant les différentes parties et tonalités de la pièce.
  • Enfin, la Valse en Mi bémol mineur [p. 5 du cyberfichier joint] (six bémols, c’est abuser : un dièse eût suffi), avec sa partie centrale en Si, garde la fraîcheur de son côté sépia, grâce à l’interprétation pleine de verve de Cyprien Katsaris.

Retour à l’opéra avec un air du Radeau transcrit par Władysław Krogulski. Très chopinien, cet air nostalgique oscille entre mineur et majeur sans exiger du panaiste une virtuosité inadaptée à la sentimentalité du propos. Le musicien, qui a déjà prouvé ce qu’il n’avait pas besoin de prouver, sait exécuter cette page avec la juste humilité qui sied. Avec la « transcription-fantaisie » du Cosaque par Wilhelm Krüger, on franchit un step dans le projet. Le rewriter s’accorde 6’25 pour reprendre un thème connu à l’époque et faire briller son interprète. Le vrai thème « qui fait cosaque » débute vers 1′ et laisse augurer d’une lente accélération vers une exacerbation démente des p’tites chipolatas. Désormais, l’astuce consiste donc à tenir en haleine l’auditeur. À coups de variations maîtrisées, le paraphraseur et son serviteur derrière l’ivoire s’en donnent à cœur joie pour batifoler autour d’un motif assez basique pour permettre bien des développements et inventions où les petits doigts font leur taf de sprinteurs… mais pas que, car il faut des accords afin que vibrent les octaves et les hésitations entre majeur et mineur jusqu’à la brève accélération finale.
Une transcription puis une paraphrase de Dumka s’ensuivent. La brève transcription de Michał Marian Biernacki est jouée avec délicatesse, entre mineur et majeur. La paraphrase de Henryk Melcer-Szczawínski commence sur des faux airs de Grieg. On y apprécie le sens du ritendo élégant qu’y déploie Cyprien Katsaris – y a pas que la virtuosité exubérante, dans l’art. À la réexposition du thème, la paraphrase joue sur un savoureux mélange : la mélodie, en trois temps, est énoncée par des croches tandis que l’accompagnement se fait en triolets. Le thème circule à l’alto et au soprano. Quelques accords enrichissent les harmonies. Puis la mélodie revient au suraigu sur un accompagnement ultragrave qui se met à gronder jusqu’à éteindre cette dernière exposition. Voilà qui se révèle fort sémillant.

 

 

La transcription de la mélodie Kwiatek (Une fleur) par Bernhard Wolff – on pourrait signaler qu’il manque une parenthèse dans la set-list intérieure, histoire de convaincre les lecteurs agacés que seuls les détails nous passionnent, mais bon – offre, après une introduction solennelle, l’énoncé du thème rendu avec souplesse par l’interprète – il vaut mieux car cette double mélodie sera répétée deux fois avant la coda : ainsi fagotée par le styliste Katsaris, la pièce est mimi tout plein. La transcription de Znasz-li ten kraj? (Connais-tu le pays ?) par re-Henryk Melcer-Szczawínski, en 12/8 et Fa# donc avec six altérations à la clef – truc de crâneur, carrément – pose, dans le grave, la mélodie sur un accompagnement rythmique en croche qui s’ancre sur une basse solide. La tentation du La évacuée, un léger crescendo parcourt la pièce aux accents nostalgiques. La reprise du thème en octaves aigus précède l’échange de bons procédés entre mains droite et gauche. Une accélération concentrant les deux pattounettes dans l’aigu propose une modulation qui se résout dans une dernière présentation du thème avec effets d’écho entre aigu et médium. Voilà une transcription habilement troussée.
La transcription de Pieśń wieczorna (Chant du soir) par Maurycy Dietrich s’ouvre sur une introduction arpégée qui lance le balancement ternaire de la mélodie. Des oscillations agrémenteront la reprise, permettant au musicien de rappeler que tricotage digital et sens de la nuance ne sont point contradictoires. La transcription de la Mazurka en la mineur du Manoir hanté par Stanisław Moniuszko en personne clôture le disque. La tonicité, le sens de la respiration dansante et l’art du réflexe aux deux mains s’imposent dès les premiers accords. Une deuxième façon d’aborder le thème débarque mezza voce autour de 2′. Des regains de vigueur parcourent sporadiquement une partition qui semble hésiter à s’interrompre. Une modulation à 3’50 lui insuffle une nouvelle vitalité, portée par les aigus. Une dernière exposition du thème nous amène tranquillement vers la coda où, sous les doigts solides de l’interprète, pétillent trilles, traits, accords octaviés, accents, ultime accélération et bon gros unissons conclusifs.

 

 

En conclusion, il faut passer outre le titre à la fois réducteur et trompeur plaqué au fronton de ce disque : ceci n’est que très peu un disque d’airs d’opéra – il est curieux que l’éditeur ait songé à un tel écrasement. En effet, la variété des pièces proposées contribue, au contraire, à son intérêt sur la longueur (1 h 17′ !). Une fois cette entourloupe pointée, il convient de se réjouir d’un disque qui s’écoute avec encore plus d’allégresse qu’il ne s’entend. Y repère-t-on des clichés ? des conventions ? du déjà-vu ? Ma foi, oui, par palanquées ! Et cela contribue à l’idée katsarissienne que, « si certaines pièces (…) étaient jouées en bis partout dans le monde, elles deviendraient des tubes. » La dimension stéréotypée de maintes pistes valorise les qualités des compositions ici jouées, dans la mesure où elle rappelle que, avec un matériau en soi très simple, on peut susciter de très belles choses grâce à :

  • une mélodie façon ear worm,
  • une harmonisation bien trouvée,
  • une écriture bien troussée,

à condition que l’interprétation soit au niveau.
On l’aura compris, les ploum-ploums et les tacatacs de Cyprien Katsaris sont à la hauteur de l’enjeu, faisant de ce disque un moment plus qu’agréable : joyeux.


Pour écouter le disque en vrac mais quasi en intégrale, c’est ici.
Pour l’acheter, c’est çà.
Et pour voir à Paris l’hurluberlu dans un concert de transcriptions, c’est .

Photo : Bertrand Ferrier

Tout commence par une notule de notre composition sur un disque associant des œuvres de Cyprien Katsaris à celles de Mikis Theodorakis. En guise de pitch, une captatio provocatrice : « Cyprien Katsaris serait le Tom Cruise de la musique si Tom Cruise avait du talent. » L’interprète, concertiste international depuis plusieurs décennies, agacé d’être à nouveau placé sous le sceau de la scientologie (et irrité par notre peu d’estime pour Tom Cruise, n°2 de l’Église), s’émeut. Nous lui proposons de le rencontrer afin de comprendre l’impact de la scientologie sur son travail artistique. Entre deux concerts et trois jurys internationaux, il accepte. Voici le résultat : un feuilleton exclusif sur un artiste engagé, réalisé en 2018 et publié pour la première fois intégralement.


1. La scientologie vue par l’artiste


Le projet de cet entretien est de vous permettre d’exprimer – et de nous permettre de comprendre – l’importance de la scientologie dans votre art. En effet, vous avez exprimé publiquement, à de nombreuses reprises, votre attachement à la doctrine de Hubbard et à son Église. Cet engagement est rare chez un « musicien classique » français ; et il n’est pas sans inconvénient. Pour preuve, vous êtes souvent exaspéré quand des critiques musicaux, professionnels ou dilettantes, font référence à cet engagement. Vous estimez en effet que ces scribouillards caricaturent votre position en ignorant tout de votre engagement – tout sauf, expliquez-vous, ce que ressassent les médias scientophobes. Cet entretien a donc pour objectif de clarifier ce que croit un scientologue (1), comment la scientologie a rencontré et influencé votre travail d’artiste (2), et comment l’artiste que vous êtes vit son engagement en faveur d’une organisation très controversée (3).
D’emblée, je tiens à préciser que vous m’avez proposé de relire la retranscription de mes propos. Je ne le veux pas. Vous écrivez ce que vous voulez. Vous êtes entièrement libre. Simplement, j’ai souhaité vous rencontrer pour vous donner un point de vue autre. Je vais vous parler de l’intérieur, par opposition ou par contraste avec ce qui est colporté sur Internet. Donc, dans un premier temps, je tiens à vous donner quelques informations sur ce qu’est la scientologie, en précisant toutefois que je ne suis pas son porte-étendard. Personne ne m’a jamais demandé de l’être.

Néanmoins, vous donnez l’impression d’être souvent en première ligne pour défendre et justifier l’Église de scientologie.
En première ligne ? Non, mais j’estime qu’il y a une injustice des grands médias. Pour vendre, ils aiment parler de sujets controversés, catastrophistes ou sensationnalistes. Ils sont prompts à signaler que l’Église est en procès, mais absents au moment de reconnaître que 90 % de ces affaires ont été gagnées par l’institution. En Belgique, il y a deux-trois ans, le juge a déclaré à la fin du procès : « Je n’ai trouvé aucun méfait à leur reprocher, ces gens-là sont poursuivis uniquement parce qu’ils sont scientologues. » Il y a bien quelque chose qui ne colle pas. La scientologie gêne.

Qui gêne-t-elle, d’après vous ?
Pour le comprendre, il faut comprendre ce qu’elle est, donc qui était L. Ron Hubbard, le fameux LRH ! LRH était un personnage multitalentueux. C’était l’un des plus célèbres auteurs de science-fiction, très admiré d’Isaac Asimov. Il a écrit beaucoup de bouquins d’aventure, afin de gagner de l’argent. Cet argent lui a permis de continuer ses recherches dans le domaine du mental et de l’esprit.

Pouvez-vous préciser ce qui, selon LRH, distingue le mental et l’esprit ?
Au début, c’était assez proche. Mais, au fil du temps, LRH a affiné son analyse. Disons que le montreur de marionnette, c’est l’esprit ou l’âme ; les fils, le mental ; la marionnette, le corps.

Revenons-en à LRH…
C’est un homme fabuleux. Il a été explorateur. Il a été pris dans la Seconde Guerre mondiale. Marin, il a été très lourdement blessé jusqu’à perdre l’usage d’un œil et à finir estropié. Or, il a récupéré toute sa santé par lui-même, en rapport avec ce qu’il avait découvert du sujet, du mental et de l’esprit[1]. Il a été aviateur, photographe ; il a même composé de la musique légère. En 1950, ce personnage tout à fait particulier publie son premier ouvrage de base, La Dianétique. La dianétique, Bertrand, c’est un néologisme qui vient du grec : dia, à travers, et nous, le mental.

Comment définiriez-vous ce terme ?
La dianétique est une méthode qui permet à une personne de se débarrasser, par elle-même et grâce à cet outil, de toutes sortes de choses qui peuvent la gêner dans la vie – ce que nous appelons des aberrations mentales. La vérité, c’est que nous sommes tous un p’tit peu zinzins, à des degrés divers. Toutes sortes de raisons l’expliquent. Elles proviennent du passé et forgent ce que nous appelons une attitude aberrée. Or, lorsque LRH a synthétisé ses découvertes, il les a envoyées à l’association gouvernementale officielle des psychiatres. Les mandarins, prenant cela de haut, n’ont pas répondu mais y ont vu une certaine rivalité. Ils ont donc rejeté ces découvertes que LRH voulait leur offrir, et ils ont eu peur car il obtenait des résultats absolument sensationnels[2]. Il faut savoir qu’un tout premier manuscrit de LRH avait été piqué par Staline[3]. Celui-ci avait entendu parler de ses découvertes, et avait imaginé qu’il pourrait utiliser les découvertes de LRH dans le domaine militaire, par ex. pour le contrôle mental. Une agence de renseignements américaine lui a aussi proposé de travailler pour eux – LRH a refusé. Il voulait rester indépendant car son but était d’aider les gens à se débarrasser de ce qui peut les gêner dans leur vie, et à s’améliorer sur le plan des aptitudes quelles qu’elles soient.

Quand paraît La Dianétique
… oh, c’est aussitôt un énorme succès qui ne s’est pas démenti : actuellement, il a dépassé les vingt ou trente millions d’exemplaires, et il a été traduit en plus de cinquante langues[4]. Par la suite, LRH a continué ses recherches et, en 1954, il a isolé ce que l’on appelle communément l’âme ou l’esprit. En d’autres termes, il a découvert qu’il existe une étape ultérieure. La dianétique, par rapport au mental, peut aider jusqu’à un certain point ; mais il faut que l’être spirituel s’en occupe… en toute liberté ! Car une règle d’or dit : ce qui n’est pas réel pour vous n’est pas réel pour vous, alors ce n’est pas réel pour vous. Par exemple, cette chaise, je ne peux pas vous obliger à croire qu’elle est bleue. Si vous me dites qu’elle est rouge, je ne vous obligerai pas à croire qu’elle est bleue. En revanche, je peux vous donner un outil pour que, par vous-même, vous découvriez si cette chaise est bleue ou rouge. En scientologie, rien n’est imposé. Il faut découvrir par soi-même. Venez, je dois vous montrer quelque chose…

La bibliothèque LRH de Cyprien Katsaris (détail). Photo : Bertrand Ferrier.

Mazette, quelle bibliothèque ! Il y a là plusieurs dizaines de volumes, peut-être plus de deux cents, tous issus des écrits ou dits de Ron Hubbard…
Les volumes que vous voyez sont très différents les uns des autres. Il y en a de sept sortes. Par exemple, LRH publiait des bulletins au fur et à mesure de ses recherches. Ce sont les volumes rouges que vous apercevez. Les volumes verts concernent le management.

Quel rapport entre des écrits sur le management et la doctrine d’une religion ?
Pour faire connaître toute la masse de connaissances assemblée par LRH, il a fallu mettre au point des organisations de scientologie où les gens puissent aller étudier.

Vous-même, avez-vous étudié le management scientologique ?
Non, ce n’est pas mon domaine. Cependant, quelqu’un qui veut se lancer dans une entreprise peut utiliser tout ce qui est écrit là-dedans. Donc vous avez des livres rouges, des livres verts ; là, troisième sorte, les volumes bleus rassemblent les premières retranscriptions écrites des conférences.

Et après cela se trouvent d’énormes classeurs…
Oui, c’est la quatrième sorte de livres. Vous avez là entre deux mille et deux mille cinq cents conférences. À côté, vous avez la cinquième sorte de livres : ceux qui ont été publiés du vivant de LRH, comme La Dianétique, les deux qui ont précédé et en posent les prémisses, ainsi que d’autres volumes. Après quoi, sixième sorte, vous avez des ouvrages de science-fiction, que je n’ai pas lus. Et, septième sorte de livres, vous avez, ici en anglais mais je l’ai aussi en français, un catalogue chronologique des matériaux de dianétique et de scientologie.

C’est impressionnant ! Ce nonobstant, le cœur de votre bibliothèque spéciale, ce sont ces mystérieux classeurs…
Ces dizaines de classeurs que vous jugez « mystérieux », qu’est-ce que c’est ? Ce sont quelques-unes des trois mille conférences que LRH a données sur des sujets aussi divers que le mental ou la technologie. En scientologie, nous parlons de technologie au sens américain d’« ensemble de méthodes appliquées ». La scientologie est une technologie pour apprendre à apprendre. Ça s’applique à tous les domaines. Les scientologues progressent ainsi. Par exemple, moi, qui n’étais pas bon en math, j’ai enfin compris pourquoi… et je pourrais m’y mettre très facilement.

Donc tous ces classeurs pas-mystérieux rassemblent des conférences ?
Oui. Elles ont été traduites de l’américain en une vingtaine de langues, dans les studios spéciaux de Golden Era Production. Elles sont disponibles en disque et par écrit. Cela signifie que nous disposons d’un corps de connaissances unique dans toute l’histoire de l’humanité. Voilà pourquoi il est surprenant que la scientologie ne soit pas encore reconnue en France, alors qu’elle l’est aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Italie, en Espagne, en Suède, etc. Pour la France, l’Église de scientologie reste une secte. C’est une aberration ! Quelqu’un de libre et rebelle comme moi, jamais il ne lui viendrait à l’idée de faire partie d’une secte.

Et pourquoi pas ?
Parce qu’une secte est limitée et limitante. On ne peut pas en sortir.

Avant de polémiquer (gardons cela pour la dernière partie de l’entretien !), permettez-moi de vous demander ce que signifie, pour vous, ce mur hubbardien…
J’ai voulu acquérir toute la bibliothèque disponible[5], mais il est évident que je n’ai pas encore tout parcouru. Pourtant, un metteur en scène m’a posé la question, un jour : pourquoi ce corps de connaissance ne fait-il pas partie de l’université ?

Au préalable, je voudrais poser une petite question. Cette énorme bibliothèque dont vous n’avez, en quelque sorte, qu’entamé la lecture, quelle est sa fonction : soutien à la scientologie contre les attaques, fanitude devant LRH, plaisir intellectuel du « je ne lirai pas tout mais j’ai tout à portée de main »…
Très bonne question. En effet, j’aime bien tout avoir à portée de la main. Cependant, quand j’étudie la scientologie, je ne le fais pas seul. Pour étudier la scientologie, il faut suivre deux voies. D’une part, aller dans une Académie où vous étudiez sous la surveillance d’un superviseur, très sympa et très formé, prêt à intervenir pour vous aider quand vous le sollicitez[6]. D’autre part, se faire auditer. Qu’est-ce que l’auditing ? Déjà, disons que cela n’a rien à voir avec la psychanalyse. Se faire auditer, c’est être assisté par un auditeur qui a étudié pour cela, et dont le grade est variable selon l’expertise. Il vous pose des questions pour vous aider à découvrir plein de choses en vous. Il note toutes vos réponses et transmet ses notes à une autre personne, que vous ne rencontrez pas et qui s’appelle le « superviseur de cas ». Son rôle est de déterminer comment se fera la prochaine séance d’auditing. L’audition, c’est comme une pomme que l’on épluche petit à petit. Le but est de se débarrasser des choses qui peuvent gêner dans tous les domaines. Pour cela, nous disposons d’un outil appelé l’électromètre. Vous tenez deux boîtes, reliées à l’électromètre, qui font passer un très léger courant et qui, en fonction des réponses, aident l’auditeur à détecter une certaine charge émotionnelle et à en libérer l’audité afin que, petit à petit, il progresse. Ceci se fait de manière extrêmement précise, pas du tout empirique ou pragmatique.

Vous voulez dire que la scientologie n’est pas une croyance ?
C’est une religion, nuance ! Le mot « scientologie » vient du latin scio, savoir, et du grec logos, étude. Comme je vous l’ai dit, il s’agit de savoir comment savoir. Ça traite de vous par rapport à vous, aux autres et à l’univers. Il y a énormément de niveaux, y compris des niveaux confidentiels par sécurité, tout en haut.

Mais en quoi est-ce une religion ?
C’est une philosophie religieuse appliquée, parce que le but de la philosophie est d’aider l’homme à vivre une vie meilleure – sauf que, parfois, en lisant des bouquins de philosophie, on se demande si les gars qui les écrivent comprennent eux-mêmes ce qu’ils ont écrit. Bref, moi qui viens d’une famille orthodoxe, je dois admettre que la religion scientologique est plus proche d’une spiritualité orientale. Lorsque Bouddha était Siddhārtha Gautama, un prince richissime, il a quitté son palais et est allé méditer sous un arbre. Il voulait se découvrir lui-même en tant qu’être spirituel. C’est en ce sens que la scientologie est une religion : elle vous amène à faire un travail sur vous-même en tant qu’être spirituel.

Pour faire plus religion, elle affiche aussi l’usage de la croix, le col romain pour ses ministres du culte et une croyance en Dieu…
Non, il n’y a pas de croyance en Dieu toute faite. On découvre, par soi-même, dans ce que l’on fait, ce qui peut être considéré comme le concept de Dieu. Pour le reste, on évite de s’en tenir à des données verbales. Il vaut mieux étudier et lire pour découvrir le concept de Dieu par rapport à vous-même en tant qu’être spirituel, selon les subdivisions qui structurent la vie… mais je ne veux pas asséner de données verbales. Cela pourrait semer la confusion.

Semer la confusion, ou la dissiper !
Dans ce cas, plutôt que je parle, je préfère que vous vous référiez directement au nouveau livre d’Éric Roux[7]. J’en ai commandé trois exemplaires, et il est arrivé une heure et demie avant vous. Je vous l’offre, et j’y ajoute le DVD de la seule interview que LRH ait donnée au Royaume Uni.

Merci beaucoup. Donc, pour synthétiser ce que vous avez le droit de dire, on peut estimer que la scientologie est une religion parce qu’elle considère l’homme dans sa dimension spirituelle. C’est ce que vous posiez, en 2009, dans un reportage pour « Infrarouge » diffusé sur France 2, à la sortie d’un procès de l’Église : « Hubbard nous a donné un outil pour découvrir par nous-mêmes qui nous sommes en tant qu’êtres spirituels. »[8] Autrement dit, la scientologie n’est pas une religion au sens où elle lierait l’homme à une divinité…
Non.

Voire à des extraterrestres…
Il est exact que, dans certaines conférences, dans certains écrits, Hubbard peut faire référence à de possibles civilisations extraterrestres. Cependant, c’est, à mon sens, très anecdotique dans le vaste ensemble de ses écrits sur le sujet de la scientologie. Ce qui compte, en scientologie, c’est comment cette philosophie religieuse peut aider l’être à retrouver plus de liberté, plus de bonté, plus d’aptitudes, etc. Et les références dont je parle (très minoritaires dans l’ensemble des écrits) doivent être comprises dans ce vaste ensemble, et non sorties de leur contexte. Comme je vous l’ai dit, la scientologie est un sujet d’étude passionnant, mais je pense qu’on ne peut pas prétendre la comprendre en se contentant de bribes d’informations glanées sur Internet, qui peuvent être fausses, tronquées ou sorties de leur contexte. Vous savez, il y a tellement de choses qui sont racontées… Tellement de rumeurs, de mensonges… Même le gouvernement actuel s’est lancé dans une bataille contre les fake news. Il faut faire attention à ce que l’on raconte sur Internet !

Reste que, outre l’hostilité qu’elle suscite depuis des décennies, la confusion qui règne autour de la scientologie peut aussi être due, pour partie, à l’aspect protéiforme du concept : c’est une sorte d’analyse psy, une cosmogonie avec ce fameux seigneur Xenu[9] et le concept de vies passées, un groupe de pairs hiérarchisés, une doctrine visant à apporter « un peu de ciel bleu » aux hommes comme l’écrivait LRH… Pour vous, la scientologie consiste-t-elle, essentiellement, à redéfinir l’homme comme être spirituel ?
Très bonne question, mais je vous répondrais : pas uniquement. Le rôle de la scientologie est de contribuer à ce qu’advienne une civilisation saine sur cette planète folle, et à éradiquer aussi tout ce qui est barbarie. Pendant des millénaires, on s’est tapé dessus à l’arme blanche. Ensuite, il y a eu les armes à feu. Depuis soixante-dix ans, il y a l’arme atomique. Si un fou appuie sur le bouton, on va bien rigoler. Le but de la scientologie est d’assainir tout ça. On a fait croire à la population que LRH avait dit : « Pour devenir richissime, il suffit de créer une nouvelle religion. » Sauf que l’auteur de cette phrase s’appelle George Orwell, et il l’a écrit dans 1984. En réalité, la scientologie peut aider celui qui veut être aidé. On ne peut pas forcer quelqu’un. À cela s’ajoute la dimension civilisationnelle. En aidant les gens à avoir un comportement de moins en moins aberré, nous voulons apaiser la situation. Vous vous rendez compte que, aux États-Unis, il y a trois cents millions d’armes en circulation ? N’importe qui, parce qu’il s’énerve, peut aller tuer dix-sept écoliers. C’est normal, ça ? La scientologie propose donc une réponse personnelle et civilisationnelle à l’aberration humaine.

À suivre : « La scientologie et l’art »


Notes

[1] « Dans les nombreux examens physiques et radios que contient le dossier médical de Hubbard, il n’est nulle part question de cicatrices ou de traces de blessures, et le dossier militaires n’indique à aucun moment qu’il aurait été blessé pendant la guerre. » (Lawrence Wright, Devenir clair. La Scientologie, Hollywood et la prison de la foi [2013], trad. Laurent Bury, Piranha, 2015, p. 57) Quant à sa vue, « Hubbard avait une très mauvaise vue. Avant la guerre, la Naval Academy et la Naval Reserve l’avaient refusé à cause de ses yeux. Il porta des lunettes pendant toute la durée du conflit. En 1951, lors d’un examen pour déterminer son degré d’invalidité médicale, sa vision fut mesurée à 20/200 (…), presque exactement comme pendant la guerre. » (Wright, 116)
[2] « Pendant la rédaction de La Dianétique, Hubbard contacta l’American Psychiatric Association et l’American Psychological Association en se faisant passer pour un collègue (…) Dans une lettre semblable, destinée à l’American Gerontological Society, il déclarait aussi que seize des vingt personnes avaient été positivement rajeunies. (…) Quand des scientifiques procédèrent à des tests et s’aperçurent que les techniques de Hubbard ne produisaient aucune amélioration mesurable, il leur reprocha de n’avoir pas compris son système. Ce rejet par l’institution psychiatrique » l’amena à penser que « la psychiatrie était la seule cause de déclin de notre univers. » (Wright, 87-88)
[3] En fait, selon d’autres sources, « en 1955, LRH distribua une brochure dont il était sans doute l’auteur, intitulée Lavage de cerveau : une synthèse du manuel russe de psychopolitique. Pour certains ex-scientologues, ce texte est l’esquisse du grand projet de Hubbard. (…) La brochure débute par un discours qui aurait été prononcé par Beria, chef de la police secrète soviétique sous Staline, devant des étudiants américains à l’université Lénine, sur (…) l’effet de la conquête des nations ennemies par la guérison mentale » (Wright, 169).
[4] « D’après le Livre Guiness des records, LRH est aujourd’hui l’auteur le plus traduit au monde (70 langues en 2010) et le plus publié avec 1084 œuvres originales (2006). » (Éric Roux, Tout savoir sur la scientologie, Pierre-Guillaume de Roux, 2018, p. 41)
[5] « L’ensemble des œuvres composant le corpus des écritures de scientologie comprend plus de cinq cent mille pages et trois mille conférences enregistrées. Leur unique source est L. Ron Hubbard. » (Ibid.)
[6] Voir le reportage « Au cœur de la scientologie » [2015] (Stéphane Girard, réal. ; Tac Presse, prod. ; M6, « Enquête exclusive », diff. ; https://youtu.be/V3nQNaprFJE?t=25m3s.)
[7] « La scientologie ne contient pas de dogme quant à la nature et la forme de Dieu (…). Les scientologues n’ont pas de vision anthropomorphique de Dieu. (…) L’existence de Dieu comme créateur est pourtant affirmée et jamais remise en question dans les écritures, mais la scientologie laisse à chacun le soin de la découvrir par soi-même. » (Roux, 57-58) Notons que ce livre est publié chez PG de Roux dans la collection d’Éric Roux [le « roux » est important pour la scientologie], lequel ne précise pas en quatrième qu’il est « ministre du culte de l’Église de scientologie » ; il ne stipule pas non plus qu’il est le « président de l’Union des églises de scientologie de France » et le numéro deux européen de l’organisation. Non, avec une mauvaise foi, si l’on peut dire, presque amusante sinon confondante, il se décrit ainsi : « Écrivain et essayiste, Éric Roux a passé plus de vingt ans dans le clergé. Spécialiste de la scientologie, il s’efforce de dissiper les incompréhensions qui peuvent résulter de la méconnaissance des croyances de chacun. »
[8] Voir le reportage « Scientologie, la vérité sur un mensonge » [2009] (Jean-Charles Deniau et Madeleine Sultan, réal. ; Novaprod Owl, prod. ; France 2, « Infrarouge », diff. ; https://youtu.be/IKFePySJt8c?t=4m21s.)
[9] « Central dans l’histoire d’OT III [grade guidant le scientologue vers la liberté totale], l’incident de Xenu eut lieu il y a soixante-quinze millions d’années. (…) Un seigneur tyrannique nommé Xenu gouvernait la Confédération. » Renversé, il fut « enfermé dans une cage électrifiée enterrée dans une montagne. “Il y a peu de risques qu’il en sorte un jour”, dit Hubbard. » (Conférence « Assists », Classe VIII, Bande 10, 3 octobre 1968, cité in : Wright, 124-125.)

La réponse d’Éric Roux

Cher monsieur,
Je me permets de vous écrire suite à l’article que vous avez publié sur votre site, « Cyprien Katsaris : la scientologie, l’artiste et l’art (1) », mon ami Cyprien m’ayant envoyé le lien vers ce dernier ce matin.
L’article est dans l’ensemble de très bonne facture, et le publier me semble courageux. Cependant, je me permets de vous faire quelques remarques, que vous prendrez en compte ou pas dans l’avenir. Ces remarques ne concernent pas l’interview en elle-même (ça, c’est entre vous et Cyprien), mais plutôt vos notes de bas de page.
Tout d’abord, en ce qui concerne votre remarque sur mon ouvrage Tout Savoir sur la Scientologie, qui vient de paraître aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, sachez que ce n’est pas moi qui ai décidé ce qui est écrit sur la quatrième de couverture. C’est le choix de l’éditeur de me présenter de cette manière. D’ailleurs, soit dit en passant, le texte de présentation est absolument véridique. Je fais confiance, cependant, aux lecteurs, pour taper mon nom dans Google et se renseigner amplement sur toutes mes casquettes. Je n’ai jamais été du genre à cacher ni mes convictions ni mes activités, comme vous avez certainement pu vous en rendre compte. Aussi, si ça n’était pas clair pour vous, sachez que Pierre-Guillaume de Roux et moi-même n’avons aucun lien de parenté (ça s’est pour votre remarque sur les roux J). Et il n’est absolument pas scientologue, et je pense que le seul scientologue qu’il ait jamais rencontré dans sa vie, c’est moi. De plus, il ne s’agit pas de « ma collection », mais d’une collection dont l’éditeur a effectivement confié la direction à moi-même, mais aussi à Jean-Luc Maxence (https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Luc_Maxence), qui n’est, lui non plus, pas scientologue. La raison, en ce qui me concerne, est ma connaissance des minorités religieuses, et non mon appartenance à la Scientologie. D’ailleurs, dans la même collection, sous notre direction, vient de paraître « Tout Savoir sur la religion mormone ».
Ensuite, dans vos notes de bas de page, vous utilisez comme source principale de vos informations le livre de Lawrence Wright, Going Clear. C’est, me semble-t-il, dommage. Outre le fait que la manière dont Lawrence Wright a écrit son livre manque cruellement de rigueur (et je ne parle pas de ses motivations), il existe des sources universitaires et sérieuses sur les sujets que vous évoquez. En ce qui concerne le livre de Lawrence Wright et la quantité formidable de contre-vérités qu’il contient, je vous renvoie à cette article publié par l’Église suite à la publication de la première version de son livre, sous la forme d’un long article dans le magazine New-Yorker. J’espère que vous lisez l’anglais : http://www.freedommag.org/special-reports/new-yorker/the-new-yorker-what-a-load-of-balderdash.html.
Par exemple, concernant le Manuel de lavage de Cerveau, je joins à cet email un article du Professeur Massimo Introvigne (https://en.wikipedia.org/wiki/Massimo_Introvigne) publié en français dans le l’ouvrage universitaire Acta Comparanda : Scientology in a scholarly perspective L’article s’appelle « L. Ron Hubbard croyait-il au lavage de cerveau ? L’étrange histoire du Manuel sur le lavage de cerveau rédigé en 1955 ».
En ce qui concerne vos notes de bas de page 1 et 2, il y a par exemple l’ouvrage de Gordon Melton, The Church of Scientology, (https://www.amazon.com/Church-Scientology-Studies-Contemporary-Religions/dp/1560851392), dont j’ai un exemplaire en français à la maison. Malheureusement, je suis en voyage encore pendant une semaine donc je n’y ai pas accès. Je vais voir si je peux m’en faire envoyer quelques pages scannées d’ici-là, mais quoi qu’il en soit, si vous êtes d’accord, je me permettrai de vous envoyer les pages correspondant à ces deux notes dès que je le pourrai. Si je me souviens bien, l’ouvrage contient par exemple une revue fouillée des documents officiels relatifs aux années de guerre de Hubbard, de même que des documents relatifs aux premières années de la Dianétique.
Si vous avez des questions, à l’avenir, n’hésitez pas à m’écrire, je me ferai un plaisir d’y répondre dans la mesure de mes capacités. Si cela vous intéresse, bien entendu.
Bien cordialement,
Eric Roux.


2. La scientologie et l’art

Cyprien Katsaris chez lui, le 24 février 2018. Photo : Bertrand Ferrier.

Cyprien Katsaris, pour la deuxième partie de cet entretien, voulez-vous nous révéler comment vous êtes devenu scientologue ?
Avant tout, je veux préciser que je respecte toutes les religions à condition qu’elles ne portent préjudice à personne – je pense que l’on se comprend. Vous le savez, je viens d’une famille orthodoxe. Or, les orthodoxes sont extrêmement croyants. Pour moi, la religion est donc quelque chose qui ne se traite pas à la légère. Anecdote personnelle : j’avais une petite amie bavaroise, avec qui je suis toujours en contacts amicaux. Les Bavarois sont très, très, très catho. Dans les bâtiments publics, il y a la croix : rien à voir avec la laïcité française. Je respectais beaucoup la religion de mon amie. Elle, elle considérait que la scientologie, c’est, comment dire ? de la merde. Je me souviens de l’avoir emmenée à Rome le premier janvier 2000 ou 2001, afin d’assister à la bénédiction Urbi et orbi du pape. Hélas, elle n’a jamais eu le même respect à l’endroit de la scientologie. Bon, je le comprends aussi car, à l’époque, les attaques étaient encore plus violentes qu’aujourd’hui…

Vous êtes tolérant, soit. Mais comment avez-vous basculé dans la scientologie, reformulerais-je pour vous provoquer ?
Pour le comprendre, il faut remonter à mon plus jeune âge. Je n’ai eu de cesse de chercher à comprendre ce que nous faisons sur cette Terre, d’où nous venons, où nous allons, etc. Quand j’étais étudiant au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, j’ai constaté que l’on apprenait l’instrument mais pas comment affronter un public (sic). Donc j’ai lu quelques bouquins de psychologie ; j’ai fait un peu de radiesthésie ; j’ai étudié les histoires de phosphènes du docteur Albert Leprince – j’ai encore des bouquins où l’on vous explique que, en regardant une lampe, les yeux fermés, vous découvrez des petites lumières qui vous permettent de faire de la voyance. Ça n’a jamais marché. Je me suis intéressé à l’hypnose – j’ai essayé d’hypnotiser un copain, comme ça, pof… en vain ! J’ai aussi fait un peu de yoga – rien ! Et, un jour, fin 1976, des personnes me parlent de La Dianétique.

Quel genre de personnes ?
Il y avait un pianiste classique, professeur très réputé, qui vivait à Los Angeles et parlait très bien le français. Mario Feninger, qui nous a quittés très récemment à un âge avancé, était un ami de Hubbard. Grâce à lui, j’ai lu La Dianétique. Ça m’a passionné. J’ai décidé d’en savoir plus en allant au cœur de l’organisation la plus importante, en Floride. J’y suis souvent retourné. J’y ai rencontré Chick Corea, le grand pianiste de jazz, un type très très sympa ; mais j’ai aussi rencontré plein de gens venant du monde entier pour étudier à fond la scientologie. En Floride, c’est un endroit extraordinaire où l’on trouve plusieurs hôtels pour loger, ainsi que plusieurs bâtiments pour étudier les niveaux les plus avancés que l’on ne peut découvrir ailleurs. J’ai trouvé cette matière de plus en plus passionnante.

Quel impact ces découvertes ont-elles eu sur votre travail artistique ?
La scientologie m’a aidé et peut aider tout artiste à mieux comprendre le phénomène émotionnel de l’art, et à mieux communiquer au public une émotion – par exemple musicale. Il y a même un cours sur l’art que peuvent faire des acteurs, des danseuses, etc. Cela dit, de nos jours, il faut faire attention, alors je le dis tout rond : il ne faut pas confondre la scientologie et la médecine. La scientologie n’est pas là pour guérir un corps. En revanche, en scientologie, on peut faire un travail spirituel, grâce à énormément de procédés, et ce travail peut contribuer spirituellement à accélérer le travail de la médecine officielle.

Vous l’avez vécu personnellement ?
C’est le cas de le dire ! Je vais vous révéler deux exemples. L’un, j’en ai parlé très brièvement sur France Musique il y a cinq ans ; l’autre, je ne l’ai encore jamais révélé. Il y a cinq ans, je ne faisais pas attention à ce que je mangeais ; et, en plein concert à Berlin, cinq minutes avant la fin du récital, tandis que je jouais ma transcription du Deuxième concerto de Liszt… Pardon pour la parenthèse, mais voilà encore un morceau qui me rend dingue sur le plan de la difficulté ! Je l’ai joué il y a sept jours aux Pays-Bas… Bref, cinq minutes avant la fin du récital que je donnais pour l’ambassade de Chypre, à l’occasion de l’anniversaire de la fondation de notre République, je ne sens plus rien. Je le signale au public. Les gens pensaient que je plaisantais. En réalité, je faisais un AVC sur scène. Ils ont envoyé une ambulance. J’ai été hospitalisé dans le plus grand hôpital allemand, l’hôpital Charité, héritage de l’exil huguenot lorsque les protestants n’étaient plus les bienvenus en France, euphémisme. Le diagnostic était simple : soit je mourais, soit je finissais mes jours dans un fauteuil roulant. Tout avait disparu à gauche. J’avais le visage déformé. Toute la nuit, à l’hôpital (je suis tombé en plein enchaînement de jours fériés…), j’ai fait ce qu’il fallait. Vers six heures du matin, j’avais recouvré toutes les sensations et toute la mobilité.

Grâce à la scientologie ?
Vous vous en doutez, j’ai été très bien soigné sur le plan physique. Néanmoins, les médecins m’ont dit : « C’est incroyable que vous ayez récupéré aussi rapidement. » Ils m’envoient quand même une physiothérapeute, tout à fait superfétatoire. Je demande : « Est-ce qu’il y a un piano, dans ce bâtiment ? » Ils en trouvent un dans une pièce où se déroulent des conférences. Je m’y rends. Je joue avec la main gauche plein de traits rapides pour leur montrer que ça marche bien. Devant moi, il y a cinq ou six médecins. L’un d’entre eux me demande l’autorisation de filmer en m’expliquant vouloir montrer mon cas à des collègues. Le concert avait eu lieu le premier octobre. Le lendemain, la Saint-Cyprien chez les orthodoxes, ça ne s’invente pas, mon assistante m’appelle et m’annonce : « Je viens de recevoir une demande pour un récital en Hongrie. Il s’agirait de remplacer Zoltán Kocsis [mort en 2016 d’un cancer]. Il a de graves problèmes cardiaques et a dû annuler. Le problème, c’est que la date est fixée au 15 décembre. » Malgré mon AVC de la veille, j’ai répondu : « Je le ferai. » Et je l’ai fait. Le concert a eu lieu à Györ, la troisième plus importante ville de Hongrie. Ils ont dû aimer, puisqu’ils m’ont réinvité pour un concert là-bas et un autre à l’Académie Franz-Liszt.

Le 17 octobre, je donnais un récital à Bruxelles. Le 19 octobre, je donnais un autre programme au festival Piano en Valois à Angoulême. Je crois qu’ils font partie des meilleurs concerts que j’ai donnés.

Cette série d’exploits, malgré vos précautions oratoires, vous sous-entendez que vous l’attribuez à la scientologie…
Je ne raconte pas cela pour me vanter, mais je ne peux m’empêcher de penser que, cela, oui, je le dois à la scientologie à 50 %, et à 50 % à la médecine.

Nous voilà prêts pour le second épisode que vous n’aviez jamais raconté…
Il y a deux ans, Bertrand… Comprenez-moi bien. Je ne prends pas de vacances, pas de week-end. Je suis tout le temps au piano. Peut-être que j’abuse. Toujours est-il qu’il y a deux ans, j’ai ressenti une douleur insupportable au niveau d’un majeur, puis de l’autre. Je vais voir, pas très loin de chez moi, une grrrande spécialiste à la Clinique de la main. Elle était passée à la télé peu avant car la ministre de la Santé était une copine à elle ; or la ministre avait pris des dispositions obligeant les médecins à faire plus d’administration, ce qui n’avait guère plu aux médecins. La spécialiste était montée au créneau, et elle en a été bien récompensée… par un contrôle fiscal. Bref, elle m’a infligé des infiltrations. Le protocole n’a rien donné. Comme elle ne savait plus quoi faire, j’échoue chez un autre très grand spécialiste, hors de Paris. Il m’explique qu’il ne m’opèrera pas : trop dangereux, je suis pianiste, il ne veut pas prendre le risque, etc. La seule solution consistait à ne plus toucher un piano pendant cinq mois.

J’imagine que cette solution qui n’en était pas une ne vous a pas complètement satisfait…
Ma carrière était en jeu, Bertrand ! Ma carrière était en jeu… Et, une fois de plus, j’ai été sauvé par la scientologie. Je ne leur dirai jamais assez merci. Au Celebrity Centre, 69, rue Legendre, on a accompli un boulot inimaginable. Maintenant, je peux l’affirmer : de nouveau, j’ai été sauvé à 50 % par la scientologie, via le travail spirituel que j’ai fait dessus, et à 50 % par Jean-Marie Legé, mon ami ostéopathe, un scientologue extraordinaire. C’est un type absolument génial, sympa comme tout, fou de musique, consulté par des tennismen, des actrices et des acteurs extrêmement célèbres…

Donc la scientologie vous a aidé à conserver votre intégrité physique. Qu’en est-il de son impact sur votre gestion du public ?
Si vous saviez à quel point cet impact est important ! Et si vous saviez à quel point j’aurais aimé aider Martha Argerich… Hélas, je ne la connais pas assez. On a fait un disque ensemble, il y a quarante ans. C’étaient Les Noces de Stravinsky, le ballet, dirigé par Leonard Bernstein. Martha était premier piano ; Krystian Zimerman, deuxième piano ; moi, troisième ; et Homero Francesch, un jeune Uruguayen que Deutsche Grammophon essayait de lancer, quatrième. On a donné le concert au Royal Hall Festival de Londres, sous les caméras de la BBC, puis c’est devenu un disque DG. Mais quel dommage, quel gâchis que Martha ait arrêté de donner des récitals il y a trente-cinq ou trente-huit ans ! Glenn Gould, idem, avait arrêté trop tôt, et on le sait, nous, pourquoi tant de merveilleux artistes abandonnent.

Alors, pourquoi ?
Parce que c’est très dur, un récital, très redoutable. Pour affronter ce défi, la scientologie peut aider considérablement.

Pouvez-vous expliquer comment ?
Par rapport au trac, voyons ! Presque tous les musiciens ont ce problème. Pensez que Vladimir Horowitz lui-même avait arrêté dans les années 1950 et se retrouvait aux mains des psychiatres ! Vous savez que les psychiatres nous combattent, nous scientologues. Hier soir, sur Arte, alors que je faisais une pause pour manger un morceau avant de retourner travailler jusqu’à minuit, je suis tombé par hasard sur un film[1] qui confirmait ce que me disaient mes amis scientologues et que je refusais de croire. C’est l’histoire d’un homme tout à fait normal, qui a été interné parce que sa femme a magouillé. Il a juste passé un examen psychiatrique dans une horrible prison allemande. Ce n’est qu’en 2016 que l’Allemagne a changé ce système invraisemblable complètement nazi ou soviétique. Et nous, scientologues, nous sommes la cible des psychiatres, car nous obtenons des résultats qu’eux n’obtiennent pas. Or, quand un fou viole ou assassine une petite fille, qu’on le met en prison et que, quelques années plus tard, un psychiatre soi-disant expert autorise sa sortie, si le gars récidive, avez-vous vu un procès contre le psychiatre qui a donné son autorisation ? Jamais. C’est grave. Regardez, Nordahl Lelandais : il va peut-être prendre perpétuité, il sera relâché dans moins de vingt ans, et on ne sait pas ce qu’il va faire après puisque les psychiatres ne savent pas le soigner.

Affirmez-vous que la scientologie saurait soigner Nordahl Lelandais ?
Vous le dites de manière un peu ironique, Bertrand, mais je suis obligé de vous répondre que je ne suis pas un professionnel de la question. Je n’ai pas reçu une formation très poussée dans ce domaine. Néanmoins, je vous le dis : les scientologues peuvent aider beaucoup de gens… quoi que nous préférions nous occuper des gens capables.

Pourquoi ?
Les fous, ça prend beaucoup de temps. Ce qui n’empêche que nous pouvons obtenir des résultats avec eux. Absolument. Et avec des procédés très, très simples. C’est incroyable ! Attention, la scientologie ne remplace pas la médecine officielle pour le corps. En revanche, elle aide l’individu qui pratique les exercices correctement. Avec la scientologie, il s’en sort mieux et plus vite. Parfois, quand la médecine ne peut plus rien, c’est la scientologie qui va faire la différence. Je l’ai vécu quand mes doigts m’ont fait tant souffrir. Si je n’avais pas connu la scientologie, Bertrand, je serais actuellement à la retraite, comme un con. Je n’aurais pas pu faire le Zorba et tous ces disques…

Au-delà des aspects concrets que vous revendiquez (gestion du trac, accélération de la guérison), estimez-vous que la scientologie a aussi influé sur votre appréhension de certaines œuvres, dès lors qu’il s’agit d’une doctrine spirituelle et non cantonnée au pragmatisme des choses ?
Sur le plan technique, pianistique, non, la scientologie ne pouvait rien pour moi ! J’avais déjà tous mes moyens avant d’être scientologue. En décembre 1976, quand j’ai commencé la scientologie, j’avais déjà été lauréat du concours Reine-Elisabeth de Belgique (1972), et j’avais gagné le concours Cziffra (1974). Vous savez, nous, pianistes, sommes comme les patineuses : c’est jeune que l’on acquiert la technique, ou on ne l’acquiert jamais. En revanche… Attendez, vous n’avez pas bu le jus de cerise que je vous ai servi. Ne vous inquiétez pas, il n’y a pas de poison scientologue dedans, vous pouvez le boire !

Hélas, je l’ai déjà attaqué. Le poison-qui-n’existe-pas est donc en train de couler en moi…
Tant mieux, vous entendrez mieux ce que j’ai à vous dire ! En l’occurrence, oui, la scientologie m’a été utile pour comprendre ce que représente la musique par rapport au besoin de la société. Quel est ce besoin ? Nous vivons dans une société très folle, on l’a évoqué. Au même titre qu’un médecin va soulager un organisme en y injectant un produit, je considère que les artistes en général et les musiciens en particulier, pendant les brefs moments au cours desquels le public écoute la musique qui leur est donné, doivent faire oublier les soucis quotidiens et élever l’assistance spirituellement. Voilà une chose essentielle à accomplir, même si elle paraît toute petite. Nous, musiciens, contribuons à ce que nos spectateurs se sentent mieux ; et, lorsque nous comprenons la manière dont ce processus fonctionne, nous pouvons être encore plus efficients. Je l’ai vécu. Cela étant, il faut savoir une chose. Certains ont des aptitudes naturelles et sont, sans savoir pourquoi, hauts ; or, même quelqu’un qui est très haut, on peut l’amener à être encore plus haut.

« Rendre les gens capables plus capables » est l’un des mantras de la scientologie…
Cela vaut pour tous : quelqu’un qui est bas, on peut le faire monter très haut.

Pardon d’être concret, mais grâce à quoi ?
Grâce, entre autres, à la technologie de l’étude. Il existe un cours entier pour apprendre comment apprendre. La question est : qu’est-ce qui fait que j’ai du mal à apprendre ? D’où vient la difficulté ? Quand je donne une masterclass, je dis toujours aux étudiants : si y a un petit problème technique, je veux le résoudre sur place. Or, je découvre de plus en plus que les profs de piano ne savent pas comment se dépatouiller. Je leur dis : « Ça prendra trente secondes ou trente minutes, mais on y arrivera. » Et, croyez-moi, on y arrive.

Comment ?
Grâce à la technologie d’étude de Hubbard. Mais Hubbard ne s’intéressait pas qu’aux artistes. Il a mis au point une technique pour la réhabilitation des drogués. Je précise que cela ne me concerne pas car je ne me suis jamais drogué. Néanmoins, cette technique est couronnée de succès dans 75 à 79 % des cas, je crois, soit beaucoup plus que les organisations officielles ; et c’est basé, je vous l’ai dit, sur des choses très, très simples.

Pour en revenir à l’apport de la scientologie dans votre pratique artistique, avez-vous profité d’une promesse de la scientologie qui consisterait à doper la mémoire de ses adeptes ?
Vous ne me ferez pas dire que les scientologues n’ont jamais de trou de mémoire ! Par exemple, il m’arrive d’apprendre trop de morceaux à la fois, donc de me mélanger les pinceaux et d’avoir des trous de mémoire. Mais ce n’est pas le plus important. Le plus important, c’est la communication de l’émotion musicale. Pour Hubbard, l’art est un mot qui résume la qualité de la communication. Une fausse note ou un trou de mémoire reste préférable à un jeu impeccable et ennuyeux. Vous avez des acteurs ou des musiciens qui savent naturellement communiquer au plus haut niveau. La scientologie peut les aider à s’améliorer, comme elle peut aider ceux qui ne savent pas comment faire. Quand un artiste monte sur scène et ennuie, la scientologie peut débloquer ça.

Paradoxalement pour une Église portée sur les artistes et soucieuse de leur épanouissement professionnel, l’art scientologique est déficient. Disons les choses autrement : pour ceux qui, comme vous, sont convaincus, la scientologie peut irriguer l’art et les artistes. En revanche, l’inverse n’est pas vrai – l’art n’irrigue pas la scientologie.
C’est une question très intéressante. Je n’y avais jamais pensé auparavant. Est-ce que l’art irrigue la scientologie ? Honnêtement, je ne connais pas tous les scientologues ! J’en connais quelques-uns ici, quelques-uns en Floride… Il est vrai que les « musiciens classiques » n’y sont pas légion, ce qui s’explique en partie parce que le mouvement est récent : à peine 68 ans ! Parmi les musiciens classiques, je connais Paul Polivnick, un chef d’orchestre formidable, qui dirigeait l’Orchestre symphonique de l’Alabama et qui a été très souvent invité par l’Orchestre national de Lille. C’est un chef exceptionnel. Il m’a invité à jouer le Concerto de Ravel puis le Troisième concerto de Beethoven. Quand il a interprété la Turangâlila Symphonie d’Olivier Messiaen, à Milwaukee, avec l’orchestre local, Messiaen a entendu l’enregistrement et l’a félicité dans une lettre que Paul m’a montrée. Et puis, l’art irrigue la scientologie notoirement grâce aux acteurs – inutile de citer les plus célèbres, nous en avons débattu l’autre jour.

Lawrence Wright, que l’éminent Éric Roux considère comme un menteur patenté bien que son livre, cité dans la première partie de l’entretien, me paraisse solide et mesuré, pointe avec pertinence que « la scientologie a construit beaucoup d’églises impressionnantes, mais ce ne sont pas des hauts lieux artistiques » comme si, à l’instar de ces noms de « Celebrity Centre », l’Église cherchait plus à séduire par la notoriété des artistes que par l’art lui-même.
Non, il n’y a pas de recherche de la notoriété, c’est faux. Il est arrivé que Tom Cruise, que je ne connais pas, s’intéresse à la scientologie, comme John Travolta, que j’ai rencontré une fois à Los Angeles. Il nous emmenait avec une copine commune au concert de Julia Migenes [scientologue revendiquée, voir dans la vidéo supra à 11’23]. Lui conduisait sa Rolls. Je lui avais donné une cassette de la Neuvième Symphonie dans la transcription de Franz Liszt que je venais d’enregistrer pour Teldec.

Je me souviens que John l’écoutait dans la voiture ; et il chantait en même temps, et la voiture commençait à zigzaguer, et… Bref, si des artistes s’intéressent à la scientologie, ils viennent et puis c’est tout. À ce sujet, je dois vous dire une chose importante. On raconte que l’on ne peut pas quitter la scientologie.

Effectivement, de nombreux témoignages vont dans ce sens…
Ce sont des mensonges. Il existe un document administratif que vous lisez au départ, si vous voulez suivre un cours. Ce document stipule que, à n’importe quel moment, si vous décidez d’arrêter, vous pouvez arrêter et être remboursé intégralement de l’argent que vous avez dépensé pour les cours et l’auditing.

Vous n’avez pas tout à fait répondu sur l’existence d’un art scientologique : la plupart des religions ont créé leur système artistique. La scientologie, non. N’est-ce pas curieux pour une religion qui attire autant d’artistes, ne fussent-ils pas spécifiquement classiques ?
La scientologie aide les artistes. C’est cela, sa contribution à l’art. En revanche, non, il n’y a pas de vitrail ou d’icône, comme chez nous, orthodoxes !

Oui, il n’y a pas de cathédrales, pas de musiques spécifiques…
Les organisations de scientologie sont considérées comme des églises. Alors, évidemment, le terme évoque l’église chrétienne ; mais rappelons-nous ce que signifie le terme ecclesia : c’est un mot grec dans lequel se trouve une racine signifiant « fermé ». L’église est donc un lieu fermé où s’assemblent des gens ; et l’Église de scientologie est une religion, oui, mais pas au sens occidental du terme, comme nous l’avons vu.

Néanmoins, l’Église de scientologie s’est dotée des signes marketing rappelant ceux des églises chrétiennes…
Vous lirez le livre d’Éric. Il explique tout ça très bien.

À suivre : « La scientologie et le statut d’artiste »

[1] L’Homme qui n’existait plus, téléfilm de Hans Steinbichler, réal., et Kit Hopkins, scén.


Le témoignage de Judith*

Moi qui m’intéresse à tout, et notamment en matière de « religion – groupes spirituels », je m’étais intéressée à la scientologie, pas pour en faire forcément partie mais déjà juste pour les connaître. Je m’étais inscrite à une conférence sur la dianétique qui présentait de travail de Hubbard, dédiée justement à ceux qui ne connaissaient pas (les scientologues distribuaient des petits tracts bleus à Saint-Lazare, les mêmes depuis dix ans, vous avez dû en avoir aussi).
Il se trouve que, le jour et l’heure où je devais y aller, une obligation d’ordre musical m’est tombée dessus (un examen ou un truc du genre). J’ai donc appelé pour annuler, ils m’ont proposé d’autres dates et j’ai dit que je les rappellerais pour confirmer une autre date. Et là, ça a été le début d’un enfer qui a duré presque un an. Ils m’ont appelée en moyenne cinq, six fois par jour, laissé des messages vocaux, ont envoyé des lettres à mon adresse. Ça m’a fait tellement peur et m’a tellement rebutée que, évidemment, je n’y suis du coup jamais allée.

*Le témoignage, qui nous est parvenu spontanément, n’était pas anonyme, j’aime pas ça ; mais le prénom de la personne a été changée.


3. La scientologie et le statut d’artiste

Cyprien Katsaris, en toute simplicité, dans sa pièce de travail. Photo : Bertrand Ferrier.

Cyprien Katsaris, pour la troisième partie de notre entretien, j’ose commencer par un constat évoquant celui de Josh Brolin devant Tom Cruise : votre position d’artiste consacré, indépendant, prenant d’excellentes décisions professionnelles, peut inspirer deux sentiments contradictoires. D’une part, on peut imaginer que la scientologie vous a aidé à vous épanouir ; d’autre part, on peut se demander pourquoi un artiste de votre trempe est allé se fourvoyer dans cette galère…
Je me suis intéressé à la scientologie parce que je ressentais le besoin de comprendre des choses qui me gênaient dans ma vie. Du coup, si les gens ne savent pas ce qu’est la scientologie, je comprends qu’ils se posent des questions. Et pas que « les gens » comme vous et moi : les gens importants, les décideurs. En clair, certains organisateurs de concert me boycottent.

Donc votre engagement a pu vous empêcher de réaliser certains projets artistiques – mais, à l’inverse, vous a peut-être permis d’en réaliser d’autres.
Oui, c’est tout à fait cela. Le fait de subir de l’exclusion, comme je l’ai subie (et je ne suis pas le seul scientologue français à l’avoir subi), c’est un comportement fasciste. Ce fascisme est-il de droite ou de gauche ? On s’en fout, puisque le résultat est le même. Je ne veux pas faire la comparaison avec les juifs qui portaient l’étoile à l’époque, mais on n’est pas très, très loin.

Avec une différence : vous avez choisi de faire votre coming-out
Mais ça ne change rien ! Certains organisateurs de concert ne m’invitent pas parce que je suis scientologue comme jadis on stigmatisait d’autres religions. Certes, c’est leur droit. Cependant, un artiste qui ne comprend pas pourquoi ils font cela, un musicien qui ne s’est pas préparé, forgé une résistance contre cette exclusion, cet homme aurait pu tomber très, très bas. Soyons concret, puisque vous aimez cela : j’aurais pu sombrer dans la dépression. Ça ne m’est jamais arrivé.

Ça ne vous est jamais arrivé malgré la scientologie (qui vous supprimait des contrats), ou grâce à la scientologie (qui vous aide à surmonter les déceptions ainsi provoquées) ?
Imaginons une très mauvaise nouvelle qui, avant la sciento, m’aurait affecté une semaine : après la sciento, la semaine devient une heure. Proportionnellement, une très mauvaise nouvelle qui m’aurait affecté une journée – avec la sciento, une minute. Pourtant, j’aurais souvent pu sombrer. Or, je continue à monter vu que, quoi ? Certains ne veulent pas m’inviter ? Sans doute sont-ils informés de manière tendancieuse. Je ne les connais pas personnellement. J’en entends parler, mais que puis-je faire ? Vous, vous êtes intelligent. Vous avez réagi d’une manière incroyable. Je vous félicite. Vous auriez très bien pu ne pas répondre. Or, j’ai vu quelqu’un qui cherche à comprendre et qui écrit formidablement bien. Je n’ai jamais rencontré un critique (je ne sais pas si vous êtes vraiment un critique, j’espère que non) capable d’une telle analyse. Regardez dans les Diapason et les Classica… Personne ne prend la peine de faire une analyse comme celle que vous avez faite sur le Zorba. Je ne dis pas que je suis à 100 % d’accord avec ce que vous écrivez. Quelqu’un qui prend la peine de faire une telle analyse, c’est quelqu’un de supérieurement intelligent – excusez-moi, ce n’est pas de la flatterie, mais je me suis dit : ce type-là, il est ouvert, il est prêt à l’écoute. Pour preuve, vous avez répondu, et nous sommes là, maintenant. Inversement, si certains programmateurs ne veulent pas de moi, je ne vais pas perdre mon temps avec eux. C’est tout.

Est-ce que, comme l’écrit LRH, vous pensez que les critiques « suppressifs » voient en l’artiste scientologue quelqu’un à détruire absolument ? En d’autres termes, avez-vous l’impression qu’être artiste scientologue vous attire, sinon de la haine, du moins…
… une volonté de nuisance ? Oui, mais ça peut arriver à n’importe quel artiste, et pas seulement scientologue. On a vu beaucoup de cas qui ont très, très mal fini, aussi bien dans le show-business que dans le classique. Pensez à Dalida ou à Romi Schneider, qui se sont suicidées, ou d’autres qui ont eu de tristes fins. À ce sujet, il existe un cours fabuleux, qui prend quelques semaines mais qui est vraiment formidable et qui n’est pas réservé aux artistes. Il permet de détecter ce que l’on appelle « l’oppression ». Il y a toute une technologie pour repérer une personne qui vous approche avec un grand sourire en façade mais, au fond, une volonté de nuisance. C’est très important pour le bien-être de chacun, et particulièrement pour les artistes qui peuvent, sans cela, s’attirer pas mal d’emmerdes.

Si le scientologue attire l’ostracisme, la scientologie aussi attire de nombreuses critiques.
Surtout en France !

À ce stade de notre entretien, on peut en lister quelques-unes : la manipulation mentale ; les pratiques de déconnexion séparant les scientologues des non-scientologues sous prétexte que ceux-ci leur seraient néfastes, ce qui renforcerait l’emprise de l’Église sur ses adeptes ; les accusations de violence et de harcèlement à l’encontre des adeptes et des anciens adeptes de haut grade ; le charlatanisme médical à travers la Purification ou les séances d’assist ; la marchandisation du savoir… Avez-vous conscience que ces critiques ne peuvent être simplement balayées en tentant de décrédibiliser les accusateurs, rangés par la scientologie en trois pôles : les agents corrompus des labos pharmaceutiques fournissant les psychiatres, Eli Lilly au premier chef ; les enquêteurs extérieurs qui, donc, n’y connaissent rien ; et les renégats, c’est-à-dire les ex-scientologues qui, eux, s’y connaissent mais ne racontent que des billevesées afin de se venger et/ou de faire du fric ?
Vous avez raison, on ne peut pas parler de scientologie sans que reviennent ces accusations et quelques autres… Il est vrai que ce n’est pas facile de convaincre que ces attaques sont totalement infondées. Permettez-moi de revenir d’abord sur la « déconnexion ». Dans la vie en général, si vous sentez qu’une personne vous fait du tort, dans un premier temps, vous essayez d’arranger les choses. Si vous voyez que ça ne fonctionne pas, quel que soit le domaine de la vie, vous vous dites : « Bon, celui-là, j’ai plus envie de lui parler. » Par exemple, les gens qui divorcent, c’est pas, spécifiquement, des scientologues. Quelqu’un qui vous emmerde, qui vous harcèle, qui insiste, vous êtes en droit de lui dire : « Écoute, soit tu arrêtes, soit je ne te parle plus. » La déconnexion, c’est aussi con que ça. Voilà.

Le harcèlement ou les violences entre scientologues…
… ça n’existe pas. On a raconté je ne sais pas quoi, que le nouveau patron de la scientologie… Comment il s’appelle, déjà ?

David Miscavige…
… comme quoi il frappait sa nièce, c’est totalement faux. C’est impossible pour une raison très simple : la dianétique combat la douleur. Quand vous lisez le gros bouquin et les cours qui vont avec, vous découvrez que le mental est fait de telle manière qu’une partie du mental, celle qui vous dérange, est issue d’incidents dans lesquels se trouve de la douleur physique. Donc la douleur physique, c’est quelque chose qui est totalement interdit. En scientologie, on ne peut pas frapper quelqu’un. C’est un mensonge.

On ne peut pas, mais ça peut arriver.
Non.

La nièce n’est quand même pas la seule à avoir proféré des accusations de violence contre David Miscavige !
Peut-être voulait-elle se venger de son oncle pour d’autres raisons. Je n’en sais rien, moi ! Mais ça n’existe pas, ce qu’elle décrit.

Je le répète, de nombreuses accusations de violence ont été portées contre David Miscavige. Vous pourriez dire : « Y a un doute » ou « C’est pas si important » ou « Ç’a été très exagéré ». Mais vous, vous dites : ça n’est jamais arrivé. Un scientologue n’a jamais frappé un autre scientologue.
Bien sûr ! Un scientologue n’a pas le droit de frapper quelqu’un ou d’utiliser la douleur, puisque c’est ce que l’on combat. Prétendre de telles absurdités, c’est aberrant.

Pour vous, toutes les accusations, écrites, audio ou vidéo, sont mensongères, ne reposent sur rien et ne relatent aucun fait réel.
Non, c’est impossible. Cela dit, il se peut que, avant qu’il soit scientologue, l’oncle se soit engueulé avec sa nièce quand ils étaient petits, j’en sais rien…

Ce n’est pas ce que Jenna décrit et, encore une fois, elle n’est pas la seule à avoir porté des accusations précises d’agressions physiques et mentales…
Bertrand, c’est normal que David Miscavige suscite des accusations : il est le patron de la scientologie depuis que LRH est mort[1]. Donc on essaye de le calomnier. Rien de surprenant. Mais ça n’a simplement pas pu exister.

En revanche, vous ne contesterez pas la marchandisation du savoir.
Ça me fait rire, ce que vous appelez « la marchandisation du savoir » ! Quand vous donnez un cours de piano, il y a un échange, donc vous êtes rémunéré. Quand vous donnez un concert, vous êtes rémunéré aussi. Un médecin est rémunéré, un psy est rémunéré… L’Église catholique sollicite par la quête le soutien de ses fidèles. Je ne vois pas pourquoi les bienfaits qu’apporte la scientologie devraient être donnés gratuitement. À quel titre ?

Au titre de la religion, par exemple, par opposition à une entreprise lucrative qui monnaye tout service proposé ?
C’est plus compliqué que ça, Bertrand. Quand vous avez des procès et des attaques, il faut bien avoir de l’argent pour payer les avocats… Alors, oui, certains cours coûtent 200 €, d’autres 60 €, d’autres 600 €… Si vous faites une douzaine d’heures d’auditing, selon les endroits, ça peut coûter plusieurs centaines d’euros, voire mille ou mille cinq cents… Mais ce n’est rien en regard de ce que cela vous apporte !

Cyprien Katsaris et le raton-laveur de Françoise. Photo : Bertrand Ferrier.

Cyprien, vous n’allez pas me dire que la marchandisation systématique du savoir est légitimée par le seul coût des avocats !
Si la personne est satisfaite, elle continue. Sinon, elle est remboursée. Bref, quel est le problème ? Vous voulez parler des quelques personnes qui ont quitté la scientologie ? Très bien. Pourquoi partent-elles ? Ça peut être dû au fait que la scientologie a été mal appliquée. Pour que la scientologie fonctionne, elle doit être appliquée à 100%, donc de manière très standard ; et ça, c’est le rôle des professionnels de la scientologie.

Qu’entendez-vous par « professionnel » ? Parle-t-on d’une personne qui a suivi une formation ou d’une personne dont c’est, financièrement, le métier ?
On parle de quelqu’un qui a été formé, qui travaille dans une organisation de scientologie et qui se met au service du public que sont des gens comme moi… mais pas que comme moi, hélas. Il y a eu des cas de personnes venues en scientologie pour espionner et pour nuire. Il y a eu des cas de personnes venues pour voir comment ça fonctionne et qui, par la suite, ont mal appliqué la scientologie sur des personnes comme moi, des gens du public ; et les personnes du public ont arrêté, mécontentes ; ou bien la personne qui a vu que, en se comportant mal, cela pouvait lui porter préjudice, s’est retirée. Il y a eu des cas comme ça. Mais ce sont des cas rares. Je ne connais pas les statistiques exactes… Disons qu’un scientologue sur dix mille a arrêté la scientologie. Évidemment, les médias vont mettre l’accent sur eux.

Vous pensez bien que cet argument peut se retourner : si peu de scientologues quittent l’Église, sera-ce pas qu’il leur est difficile de le faire, en dépit du codicille auquel vous vous êtes référé ?
Non, il n’y a aucune inquiétude à avoir. Tout scientologue signe un papier stipulant que l’on peut arrêter à n’importe quel moment. Je peux arrêter à n’importe quel moment et demander à être remboursé intégralement. Tenez, prenons le cas de la Sea Org. En scientologie, c’est une organisation très importante, où ils sont très dévoués… en général. En effet, on trouve dans ses rangs quelques rares personnes mal intentionnées. Eh bien, une personne qui est dans la Sea Org peut quitter la Sea Org ! Où êtes-vous allé chercher l’idée que ce n’est pas possible ? Je me souviens de Liz Gablehouse[2], que j’avais connue en Floride. Elle s’est mariée avec un type dont la passion était la pêche à la ligne. Elle l’a suivi et a quitté la Sea Org. Personne ne l’a empêchée d’aller pêcher à la ligne avec son mari.

Le rapport à la médecine est aussi un point que l’on reproche souvent à la scientologie.
La scientologie s’intéresse à l’aspect spirituel. Il faut le dire, sinon, ils vont nous tomber dessus pour exercice illégal de la médecine… Quelqu’un qui est malade va voir son médecin[3], c’est même marqué au début des bouquins !

Le processus de Purification conduit à se demander si la scientologie ne prétend pas, sans pouvoir le formuler ainsi, être une forme de médecine.
Ce que nous appelons « Purification » est essentiel. Le but est d’avoir un corps sain pour avoir l’esprit clair. Nous entamons donc la purification avant de faire de l’auditing. Au préalable, nous avons l’obligation d’être examiné par un médecin – un vrai médecin, hein, pas un médecin bidon ! Le saviez-vous ? Si vous êtes cardiaque, vous ne pouvez pas le faire. Alors, la Purification, qu’est-ce que c’est ? C’est beaucoup de sauna, ce qui est essentiel pour des gens qui ont absorbé des drogues ou bu beaucoup d’alcool dans leur vie. Cela permet de faire partir les toxines ; et nous associons cela avec un programme de vitamines. Or, dans les années 1970, les vitamines étaient extrêmement utilisées aux États-Unis et beaucoup moins en Europe. Aujourd’hui, dans des pharmacies bio ou équivalents, on peut acheter des produits naturels, pas des produits chimiques comme avant. C’est beaucoup plus accepté en Europe qu’à l’époque. Donc la purification est un programme associant sauna et vitamines. Il y a quelques années, l’industrie pharmaceutique a intenté un procès contre la sciento parce qu’elle utilisait des vitamines. Est-ce criminel, franchement ?

Pardon, Cyprien, je ne prétends pas être un spécialiste, hélas ; mais vous omettez sciemment de stipuler que, dans le cadre de la Purification, l’Église de scientologie utilise les vitamines à une dose telle que les pharmaciens considèrent que ces compléments deviennent des médicaments et nécessitent donc une prescription médicale[4]
Bertrand, je vous le répète : nous ne parlons pas de médicaments. Il s’agit de vitamines, de sels et de minéraux. Pas de médicaments. En France, c’est parfois un peu compliqué, voilà tout ! En tout cas, bravo, vous vous êtes bien informé. C’est comme pour Zorba : vous avez tout disséqué ! Formidable !

Ah mais non, vous avez le talent, laissez-moi l’ironie, s’il vous plaît ! D’ailleurs, en devant affronter des questions semblables à ces clichés que je vous impose pour la dernière partie de notre entretien, rejoignez-vous l’impression d’un scientologue qui disait en substance : « Comprendre la scientologie en se fiant aux critiques, c’est comme vouloir s’instruire sur la religion juive en lisant Mein Kampf »[5] ?
Pour ma part, j’essaye simplement de communiquer mon expérience. J’ai commencé la scientologie il y a quarante et un ans. Suis-je détruit ? Dès que je peux, je tâche de monter sur les niveaux [du Pont conduisant vers la liberté totale] en étudiant et en me faisant auditer. Suis-je une loque ?

Tout prudent que je sois, je dois constater que vous n’en avez pas du tout l’air… même si des esprits sceptiques pourraient imaginer que vous êtes préservé parce que vous êtes une figure de proue de l’Église en France. Du coup, comment expliquez-vous le contraste entre votre ressenti, très posé, et ce qui s’écrit sur la scientologie, en général présentée comme une secte redoutablement destructrice, et pas que par des « racontars que l’on trouve sur Internet » ? L’explication s’appuie-t-elle sur une logique complotiste (« on nous déteste »), une tradition phobique contre les nouvelles spiritualités, un esprit rageusement sceptique à la française, une veine mercantile dans laquelle il est aisé de creuser, un lobbying des autres religions, ou sur autre chose encore ?
Le contraste dont vous parlez trahit
la malhonnêteté médiatique. Vous savez, il y a une vingtaine d’années, j’ai reçu un coup de fil d’un célèbre présentateur de journal télévisé. Il me dit : « J’ai appris que vous aviez des problèmes avec la scientologie et que vous aviez quitté cette organisation. Voulez-vous venir en parler au journal ? » Je l’ai détrompé. Il a raccroché aussitôt. Poliment, mais aussitôt. C’est grave. Ça montre qu’ils invitent les gens uniquement pour taper sur l’Église.

Partant, selon vous, ce sont les médias qui fomentent cette distinction entre la spiritualité que vous décrivez et la secte sans scrupule qu’ils dépeignent ?
J’ai constaté quelque chose, en France. Il y a une certaine catégorie de personnes, dans le milieu artistique comme dans tous les milieux, qui ont avalé tout ce qu’ils ont entendu dire contre la scientologie. Heureusement, il y a aussi une certaine catégorie de personnes non-scientologues qui passent outre. Je n’ai aucun problème avec ceux-là… et réciproquement : il y a des gens connus ou haut placés qui savent que je suis scientologue, et pour lesquels ça ne pose aucun problème. Je connaissais feu Lionel Stoleru, un économiste, juif roumain, qui avait été secrétaire d’État au Travail manuel sous Giscard. C’était un fou de musique. Il avait créé son Orchestre romantique européen avec lequel il avait une saison à la salle Gaveau. Malgré mes convictions, dont il était informé, jamais il ne m’a boycotté. Il m’appelait, on mangeait ensemble une fois par an, il m’invitait à ses concerts… À l’inverse, je suis boycotté par le National, l’Orchestre de Paris ou le Philharmonique de Radio-France. Je n’ai jamais joué avec eux. J’ai joué avec le Philharmonique de Berlin, de Londres, de Cleveland, de Philadelphie ; j’ai enregistré un disque avec Ormandy, le chef avec qui Rachmaninoff a enregistré une partie de ses concerti, quand même… mais je n’ai jamais joué avec les grands orchestres parisiens.

Hormis Lionel Stoleru, d’autres personnalités vous ont-elles honoré bien que vous soyez marqué du sceau infamant de la scientologie ?
En 2000, j’ai reçu une lettre de la ministre socialiste de la Culture de l’époque. C’était sous Lionel Jospin. Je n’avais jamais rencontré cette dame, mais elle m’écrivait pour m’annoncer qu’elle me faisait Chevalier des Arts et des Lettres. Pourtant, tout le monde sait que je suis scientologue… À la même époque, j’étais dans le jury du concours Marguerite-Long – qui ne m’a plus réinvité. J’étais là à la demande de feu Jacques Taddei, qui était directeur du concours, à l’époque… et qui, avant de gagner le concours de Chartres comme organiste, était au Conservatoire avec moi, il y a cinquante ans, chez Lucette Descaves, avec les sœurs Labèque, feue Brigitte Engerer, etc. Un jour, il me propose d’intégrer le jury. Chaque membre du jury est reçu à la mairie de Paris et reçoit la Médaille vermeil de la Ville. J’ai su que, plus tard, ça avait tangué car certains protestaient contre ma distinction en arguant du fait que je suis scientologue. Bref, il y a deux types de réactions, et puis c’est tout !

Vous sentez-vous victime d’un ostracisme anti-scientologue ?
Non, pas toujours. Tenez, j’ai fait un disque avec Hélène Mercier, l’épouse de Bernard Arnault. Elle sait que je suis scientologue. Elle aurait pu refuser de faire le disque avec moi pour cette raison. Elle a fait le disque. Pire : elle m’a présenté son mari… qui me connaissait pour avoir gagné le concours Cziffra et pour avoir interprété le Vol du bourdon dans la transcription invraisemblable de Cziffra, devant Cziffra et Jacques Chancel. Donc, elle m’appelle et me dit : « Bernard souhaiterait que tu donnes un récital d’une quarantaine de minutes pour conclure la convention. » Je crois qu’il avait réuni à cette occasion tous les grands directeurs du groupe LVMH pour leur montrer la Fondation avant l’inauguration officielle. Il m’a présenté dans des termes incroyables. Après, je n’ai pas forcément donné mon concert le plus précis, mais j’ai joué. Ils auraient très bien pu dire : « On ne l’invite pas parce qu’il est scientologue. » Ils ne l’ont pas fait…

Toutefois, en vous engageant en faveur de la scientologie, vous avez édifié au-dessus de vous un plafond de verre ?
Disons que, à soixante-six berges, je n’ai jamais joué avec un grand orchestre parisien. J’ai joué avec les orchestres Colonne et Pasdeloup, qui sont de très bons orchestres. Et ce n’est pas qu’une question d’orchestre : je n’ai jamais été invité à La-Roque-d’Anthéron non plus. Oh, pas forcément à cause de la scientologie, il faut être juste ! Ça peut, aussi, être des clans, des musiciens qui font venir leurs amis, des agents puissants… Le métier est siii difficile actuellement ! Je ne le leur reproche pas.

Ça laisse des perspectives pour les années qui viennent…
Pourquoi pas ?

Pour conclure sur ce troisième et dernier volet consacré au rapport enre la foi (scientologique) et l’artiste, permettez-moi de citer Renaud Capuçon qui, dans le numéro 666 (je n’ai pas fait exprès, c’est ainsi) de Diapason (mars 2018, p. 23), Renaud Capuçon déclare : « Ma foi aurait pu me lâcher souvent. J’ai traversé des révoltes, des remises en cause personnelles, je ne contemple pas le monde d’un air béat, comme si tout était merveilleux. Mais l’évidence du malheur n’arrive pas à me détourner de cette nécessité intérieure. » Et il conclut : « J’ai de la chance… » Partagez-vous cette impression que, pour un artiste, la foi est une chance ?
Vous pensez qu’il parle de la scientologie ?

Hum, j’ai un tout petit doute, mais force est de reconnaître qu’il ne précise pas la nature de sa croyance…
Sérieusement, je vais vous dire : non, je ne pense pas que j’ai de la chance d’être scientologue. Car la chance n’existe pas. Le hasard n’existe pas. On s’attire les bonnes et les mauvaises choses. La seule foi qui compte, c’est celle qu’il faut avoir en soi.

C’est ça, la scientologie : réussir à avoir et à nourrir la foi en soi ?
En petite partie, oui. Mais pas seulement. Aussi vais-je ajouter quelque chose pour conclure de mon côté, si vous le permettez… Bon, et même si vous ne me le permettez pas[6] ! De toute façon, vous agirez comme vous le souhaitez. La scientologie est un mouvement philosophique qui…

Pas une religion ?
Pour moi, c’est une religion, une philosophie et une science. Une religion parce que ça traite de l’être spirituel, même si on n’est pas en train de prier des divinités. Une philosophie parce que ça traite du pourquoi et du comment des choses de la vie. Une science, contrairement à ce que vous pourriez penser ou contrairement à ceux qui ironisent en prétendant que c’est une pseudoscience, car c’est fait – l’audition au premier chef – de manière très, très précise. Extrêmement précise. Jamais à la légère. Si c’est pas bien fait, ça marche pas. Du coup, comme vous dites, la scientologie est le mouvement qui augmente le plus rapidement sur cette planète. La scientologie continue de monter pour le bien de la Terre. Ce que nous, scientologues, essayons de faire, c’est d’apporter une transformation de la civilisation. En effet, nous vivons une époque très dangereuse, avec cette foutue bombe atomique. Ces bombes atomiques se trouvent en Israël, au Pakistan (un pays musulman où les talibans ne sont pas loin), en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, peut-être en Iran, en Corée du Nord… On ne plaisante pas, là. Il est facile d’accéder au pouvoir et d’appuyer sur le petit bouton. Heureusement, la scientologie est inarrêtable. Ils pourront tout essayer, ils ne la stopperont jamais. Ils ne nous stopperont jamais. En France, c’est vrai, il faut un peu plus de temps pour que la scientologie soit acceptée. Qu’importe : il a aussi fallu un certain temps pour que la scientologie soit acceptée aux États-Unis, au Royaume-Uni (c’est fait depuis un arrêt de la Cour d’appel de Londres, rendu il y a trois ans) et dans d’autres pays.

Des doigts, des touches et, quelque part, Cyprien Katsaris en toute intimité. Photo : Bertrand Ferrier.

Vous en parlez comme d’une expansion colonisatrice…
Ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. Qui parle de conquête ? Pas nous. Nous, nous voulons apporter au monde de la santé mentale. Autrement dit, faire en sorte que cette folie, qui a toujours existé, s’apaise. Ne vous méprenez pas : c’est fabuleux que l’on ait des iPhone. Fabuleux que l’on puisse aller sur la Lune et au-delà. J’admire un type comme Elon Musk, avec ses fusées, etc., même s’il est un peu cinglé, mais dans le bon sens ! Cependant, depuis des milliers d’années, il n’y a pas eu de progrès spirituel. Quel progrès spirituel proposer ? Les nouveaux philosophes ? Très bien ! qu’ont-ils apporté à la société ? BHL écrit peut-être de beaux articles ; j’adore regarder Finkielkraut, avec sa manière de parler, tout ça ; mais soyons sérieux : qu’ont-ils apporté de concret à la civilisation ? Ont-ils aidé les gens, individuellement, à se sortir de leur merde ?

À ces bavards inopérants, vous opposez la scientologie.
Par sa technologie, tellement précise, cette philosophie appliquée est là pour aider les gens à se sortir de tout ce qui peut les déranger, à s’améliorer, à augmenter leurs aptitudes et à éradiquer la barbarie de cette planète. C’est pas mal, non ?

En tout cas, c’est un beau projet et une belle conclusion. Pour votre confiance et votre disponibilité, merci, Cyprien.


Bibliographie

Pour accompagner l’entretien, outre les reportages cités, quelques compléments d’information ont été utilisés.

  • Un livre-bilan : Lawrence Wright, Devenir Clair. La scientologie, Hollywood et la prison de la foi, brillante trad. Laurent Bury, Piranha, 2015, nous a paru le meilleur contrepoint aux assertions pro-scientologiques. La qualité de la traduction, le souci auctorial de sourcer les affirmations, la variété des témoignages recueillis, la volonté de donner la parole aux contestations de l’Église en font, autant que nous en puissions juger, un ouvrage important que tous les curieux gagneront à lire. (Non, et pas que parce qu’Éric Roux, le patron de la scientologie en France, l’a dénoncé comme un tissu de mensonges.)
  • Un livre-de-circonstance : Emmanuel Fansten, Scientologie. Autopsie d’une secte d’État, Robert Laffont, 2010, a été publié suite à l’arnaque qui a permis à la scientologie, via des complicités parmi les assistants de justice, de gagner un procès a priori perdu. Le manque de consistance de ce livre, la faiblesse de l’argumentation, la fragilité des connaissances rapportées, la déficience de problématique et la relative débilité de l’écriture n’en font pas un ouvrage de référence.
  • Un témoignage : Jenna Misacvige Hill (écrit par Lisa Pulitzer), Rescapée de la scientologie, Kero, trad. Sophie Henri, 2013. C’est le fameux écho de la nièce du grand patron de la scientologie, ouf. Souvent geignard, hélas handicapé par une traduction pitoyable, ce texte mal fagoté n’en dénonce pas moins avec force des pratiques d’exploitation des enfants et de manipulation des adeptes qui méritent d’être parcourues si l’on s’intéresse au sujet.
  • Un ouvrage d’analyse financé par l’université Paris-Diderot : Thierry Lamote, L’Envers obscène de la modernité. De la scientologie à Daech, Hermann, « Psychanalyse en questions », 2017). L’essai, résolument hostile à la scientologie, brasse large et peine parfois à embrasser des problématiques évanescentes. Toutefois, son souci d’analyse en profondeur des enjeux scientifiques, épistémologiques et philosophiques de la doctrine hubbardienne, ainsi que sa vigueur assumée et l’évidente intelligence de l’auteur, en font un volume précieux pour le lecteur, même peu sensible aux circonvolutions psychanalytiques, souhaitant réfléchir avec indépendance aux fondements et implications de la scientologie.
  • DVD : Une introduction à la scientologie, entretien enre Ron Hubbard et un interlocuteur pour le moins docile, Golden Era Production, 51′.
  • Émissions télévisées consultées sur YouTube : voir les notes du premier article.

Notes

[1] D’autres sources stipulent que le nouveau patron a d’abord dû éliminer, par des moyens plus ou moins fair, Pat et Annie Broeker (Wright, 208).
[2] Certains sites liés à de grands médias présentent Liz Gablehouse comme « une confidente de Hubbard, riche héritière d’une famille de notables de Tallahassee en Floride », impliquée notamment dans les aventures marocaines de l’organisation. Voir par ex. ici .
[3] D’autres témoignages sont moins catégoriques. Ainsi, la nièce de David Miscavige raconte son internat scientologue où, enfant, elle était « chargée de liaison médicale », occupée à délivrer des « touch assists » et des « nerve assists » ainsi que « d’autres formes d’assistance écrites par LRH et conçues pour aider les gens à remédier à toute sorte de maux, rhumes, accès de fièvre ou rages de dents. (…) IL y avait aussi cette croyance selon laquelle on attrapait un rhume parce que l’on avait perdu quelque chose. Je demandais donc : tu as perdu quelque chose dernièrement ? Cela faisait partie de l’aide rhume, la cold assist. (…) Je ne vis jamais un seul docteur durant tout le temps que je passais au Ranch [sauf pour faire des points de suture]. » (Jenna Miscavige Hill avec Lisa Pulitzer, Rescapée de la scientologie, trad. pénible de Sophie Henri, Kero, 69)
[4] Voir le reportage de M6 cité ici, spécifiquement .
[5] Mark Isham cité par Wright, 365.
[6] Oui, il s’agit bien d’un trait d’humour. Au moment où nous mettons en ligne cet épisode, Cyprien Katsaris a relu avec attention, exclusivement après publication, les deux premiers épisodes. On le suppute peut-être, rien ne me pousse vers la scientologie, mais l’honnêteté m’amène à la stipuler : les propositions de rectification que l’artiste m’a glissées ont toujours visé à une plus grande précision de la restitution, jamais à une censure comminatoire.

Update : pour découvrir nos nouvelles aventures avec Cyprien Katsaris, suivez les liens !

  • Cyprien Katsaris en disque et en duo, c’est ici.
  • Cyprien Katsaris en duo et en concert, cette fois, c’est çà.
  • Cyprien Katsaris en quatuor pour un récital prestigieux, c’est .

Avant la bataille. Photo : Rozenn Douerin.

Concours de tubes, profusion de marteaux, virtuosité et bonne humeur : voilà le programme de la soirée exceptionnelle proposée par Cyprien Katsaris et ses collègues dans le cadre du projet 4 pianos. Exceptionnelle, la soirée l’est :

  • car le Franco-chypriote se fait rare en France – il s’apprête d’ailleurs à repartir sur les « routes de la soie » chinoises avec un programme original concocté sur mesure ;
  • car il est rare qu’un programme enquille avec autant de gourmandise mégahits sur mégahits ;
  • car le concert réunit quatre pianos sur la scène moins pour « le romantisme » vanté énigmatiquement par la publicité de la soirée que pour la virtuosité et le plaisir de la musique.

Hélène Mercier, Cyprien Katsaris, Ferhan Önder et Janis Vakarelis – pari de la parité – s’affrontent et s’unissent pour propulser d’emblée l’ouverture de Tannhäuser, dans une transcription de Carl Burchard. C’est Hélène Mercier et son iPad qui lancent l’affrontement, tandis que Cyprien Katsaris sert de chef de meute. Les aigus précis de Janis Vakarelis et la bonne synchronisation de Ferhan Önder avec ses pairs contribuent à faire deviner le grondement d’énergie habitant cet incipit solennel, où les éventuels décalages que l’on imagine entendre ne suffisent pas à remettre en cause la qualité de l’ensemble.
Pour les trois mouvements du « Printemps », première des Quatre saisons vivaldiennes, les compères optent pour une transcription de Nicolas Economou et changent de piano, donc de rôle dans l’économie de la partition. Voilà l’occasion d’apprécier la capacité des instrumentistes à dépeindre des énergies différentes (la joie, la retenue, la vitalité), et de subodorer la problématique du transcripteur : ou transformer la partition pour l’enrichir et justifier son instrumentarium, ou rester presque proche du texte d’Antonio et reconnaître que quatre pianos, évidemment, c’est un brin superfétatoire pour cette rengaine réjouissante. Nicolas Economou refuse de faire le beau en trahissant l’esprit original, et l’on tend à lui donner raison.

Derrière, Cyrpien Katsaris et Hélène Mercier ; devant, Ferhan Önder et Janis Vakarelis. Photo : Rozen Douerin.

La « Marche de Racockzy » de Franz Liszt, transcrite par August Horn, conduit les artistes à changer derechef d’instruments – non que chacun soit interchangeable, plutôt que tous sont au service de la musique, et adopter des postures variées traduit le désir de travailler ensemble le même son, sans s’enkyster dans une spécialité (les graves, le médium, les aigus). Après la tension wagnérienne et les couleurs de Vivaldi, c’est la tonicité qui prévaut dans cette rhapsodie amplifiée avec métier sinon avec passion.
Les musiciens ont la finesse de terminer leur première partie sur l’excellente transcription de la Fantaisie sur Carmen de Georges Bizet – travail accompli par Achilleas Wastor. Outre le plaisir non négligeable de laisser les esgourdes batifoler au milieu de thèmes connus, cette fête aux petits doigts qui trottinent sait mêler la sensualité de « l’enfant de bohème » à la progression de la « marche des rois » sans oublier le swing jazzy d’une fin à suspense. Les pianistes caractérisent chaque moment avec le soin et la virtuosité requis : formidable !

Au fond, Janis Vakarelis et Cyrpien Katsaris ; en avant scène, Hélène Mercier et Ferhan önder. Super photo : Rozenn Douerin.

La seconde partie envoie du bois d’emblée puisqu’elle se lance avec le Boléro de Maurice Ravel arrangé par Jacques Drillon, présent dans la salle. Derechef, on devine la tension entre transcription honnête et extension du domaine de la transcription. Jacques Drillon opte pour le sérieux, mais veille à faire circuler la scie percussive aux quatre pianos. Il faut donc se réjouir du crescendo gouleyant ménagé par l’arrangeur et ses porte-voix, plutôt que de chougner parce que, souvent, un piano est à l’arrêt. De fait, on apprécie ce souci à la fois de distribuer de la joie au public, en terrain connu, de la pimenter par cette formation en quatuor peu commune, pour le coup, et de respecter les tubes choisis selon une double option : pas de réécriture extravagante, et un attachement à la musicalité de l’interprétation.

Cyprien Katsaris, Janis Vakarelis, Hélène Mercier et Ferhan Önder. Photo : Rozenn Douerin.

Les passionnés de musique inconnue bouderont encore leur allégresse à l’occasion de Libertango d’Astor Piazzola, arrangé par Achilleas Wastor. Les flux et reflux argentins sont restitués avec talent, même si tel ou tel interprète semble plus ou moins en phase avec le feeling qui habite cette musique mi-folklorique, mi-classique. Le résultat obtenu par le transcripteur et ses sbires n’en reste pas moins bluffant.
C’est alors que la connexion gréco-chypriote entourant Cyprien Katsaris (le projet 4 pianos est grec, Nicolas Economou est chypriote, Achilleas Wastor est grec, le Centre culturel hellénique a l’excellente idée de sponsoriser la soirée) frappe un grand coup en terminant le programme avec la Suite de Zorba signée Mikis Theodorakis. Ce qui peut paraître audacieux – les deux chouchous de Cyprien, Zorba et Theodorakis, ne sont certes pas les plus connus du soir – est en réalité malin, car la suite honore, entre autres, le rythme évolutif du sirtaki… soit la troisième danse populaire des trois morceaux réunis en seconde partie, après le boléro et le tango. Les pianistes en font un moment heureux, apprécié par le public tant pour les mélodies, leur harmonisation, les changements d’atmosphère, les effets de dialogue entre les quatre queues, les breaks et synchronisations, les nuances et la joie qui semble se dégager de cette interprétation.

Le triomphe réservé au concert oblige les artistes à revenir avec deux bis. Le premier s’impose : c’est le presque célèbre Galop-marche d’Albert Lavignac pour piano à huit mains, cavalcade facétieuse mais qui nécessite autant maîtrise que complicité. Le second, exigé par un public en feu, sera un p’tit bout du Zorba. Les artistes pousseront l’élégance jusqu’à ne guère faire attendre les fans qui les attendent pour échanger, faire autographer un disque ou solliciter une photo. Bref un concert souriant, intelligent, revigorant et animé comme à la parade par Cyprien Katsaris en MC. Comme qu’on dit en musicologie appliquée : youpi.

Photo : Bertrand Ferrier

Dire que l’on attendait ce moment serait un euphémisme. Pourtant, ce n’est pas un aboutissement. Juste un special day, mais quel special day! Grâce à la gentillesse du maestro Cyprien Katsaris, à l’enthousiasme de la virevoltante Esther Assuied et à la bienveillance de l’Association des amis de l’orgue de Saint-André emmenée par Odile Rocher, nous avons pu manigancer un concert orgue et piano. De loin, ça ne paraît rien ; de près, pour une première, c’est un travail hénaurme, avec double retour vidéo, « simple » retour son, négociations de répétition spécifiques, organisation complexe pour intégrer le piano, et bien sûr gestion des aléas tantôt humains (multiples concerts des artistes), religieux (sensibilités autochtones) ou politiques (mouvement des gilets jaunes).

Esther Assuied IRL avant le concert. Photo volée : Bertrand Ferrier

Tout le côté glamour ou presque, nous l’avons montré lors du montage ou de l’avant-dernière répétition. Il est donc temps de se faufiler backstage avec le joyeux foutoir qui précédait le concert. Le plus important : qu’Esther ait une banane une demi-heure avant le concert (c’est l’école Christophe Mantoux), ce qui ne l’empêche pas de croquer la pomme ; et que Cyprien, malgré le stress de sa venue, ait le temps de se poser pour siroter quelques gorgées de jus de cerise bio.

Photo : Bertrand Ferrier

Certes, les blocages du métro par des autorités frileuses ont conduit de nombreux spectateurs à renoncer à leur venue ; mais la chaleur des applaudissements, l’émotion des spectateurs devant l’union formidable de deux instruments et instrumentistes d’exception, l’amabilité de l’assistance malgré la farce de L’Officiel, qui aurait annoncé un concert gratuit, et en dépit de notre retard dû aux perturbations jaunes, tout cela poussa Cyprien Katsaris, en grande forme, à proposer un nouveau concert d’une quinzaine de minutes aux derniers spectateurs hésitant à quitter l’église, autour de pièces de Forqueray. Comme ça, au milieu de nous.

Cyprien Katasris après le concert, à Saint-André comme à la maison. Photo : Bertrand Ferrier.

Oui, on attendait ce moment, partagé avec cathos, athées, anticléricaux, juifs, scientologues, NSP (ne se prononcent pas) et sans doute autres ; subséquemment, comme dirait le philosophe à la tête d’Indochine, ce fut un putain de moment. Merci à tous, et rendez-vous le 15 décembre pour un autre événement – le premier concert dans la capitale de Pauline Chabert depuis la parution de son disque flattant les noëls de Balbastre !

Piano de Noël. Photo : Bertrand Ferrier

On y est.
Vendredi, c’était l’avant-dernière répétition. Pour les zicoss comme pour le so-called technicien.

Photo : Bertrand Ferrier

Histoire que chacun s’aperçoive des yeux et des oreilles dans l’intimité de l’église.

Photo moche : Bertrand Ferrier.

Donc, juste une avant-dernière mise au point.

Photo : Bertrand Ferrier

Avec ce côté Polnareff – pianiste qui étudia au CNSMDP itou – de Cyprien Katsaris, reconnaissable à la partie touffistique de sa têtalité, ainsi qu’à ses lunettes.

Cyprien Polnareff. Photo : Bertrand Ferrier.

Bref, ce samedi a, paradoxalement, commencé par le dernier accord.

William Attig par photophone pourri. Photo pourrie, donc : Bertrand Ferrier.

Avant la dernière répétition, il est temps de mettre un point final au programme avant d’attendre le public – inch’Allalalalalah vous – dès 19 h 30. Ouverture des portes à 19 h 45. Vivement que.

Là où bientôt un piano. Photo : Bertrand Ferrier.

Soit, d’une part, une jeune claviériste de l’autre monde. Genre écorchée vive incapable de surjouer mais surdouée qui bosse comme une tarée, réputée ingérable alors que superpro et plus rigoureuse que n’importe quel rigoureux, enfin musicienne capable d’illuminer la moindre partition quand elle tombe en amour avec elle (ou qu’elle doit se la taper). Soit, d’autre part, une star du piano qui accepte de se produire à l’occasion de la troisième édition du festival Komm, Bach!. Sentons, je vous prie, le groove qui se met à battre le funky beat or somethin’.

Le Cyprien Assuied de l’orgue et la Esther Katsaris du piano. Photo : Bertrand Ferrier.

Le plus important est que nous n’affichons pas de jeunes talents au fronton du festival juste pour faire mimi tout plein. Nous les balançons plein écran. Sans pitié. Beaucoup plus grands que les supposées vedettes du moment. Magie de Hollywood made in Paris.

Photo : Bertrand Ferrier

Car, oui, à Saint-André, nous accueillons des vedettes. Pas en les suppliant. Pas en leur donnant l’occasion d’une super couverture médiatique pour faire pleurer Michel Drucker. Juste en discutant avec elles au hasard d’une formule qui se prenait pour de l’humour. Et elles ne viennent pas faire leur vedette. Elles viennent faire the truc qui fucking compte : du son, du feeling et de la zizik.

Au boulot sans public mais pour lui. Photo : Bertrand Ferrier.

Après, c’est vrai, tu invites pas la star pour qu’elle dédicace des ballons à des gamins avant de se barrer en limousine puis en jet payé par son club. Faut qu’elles bossent. Hé, ça n’empêche pas de profiter de leurs anecdotes et d’être leur porte-voix et de faire des photos, j’ai pô dit ça. Mais on est déjà dans un autre concept. Pas mieux, pas pire, mein Herr. Mais pas pire, that’s a fact.

Les chaises, des Notre Père en moult langues européennes, l’autel, des fleurs, la Vierge, un piano, pas de raton laveur mais Cyprien Katsaris. Photo : Bertrand Ferrier.

Par le fait même du conséquemment, voici l’essentiel : espérer que les deux hurluberlus, histrions et, je n’ai pas peur de le stipuler avec spécificité, zozos, convoqués pour le concert de ce samedi, se connectent sur la même vibe. Nan, en musicien, on naît d’accord : pas espérer. Juste voir ce que. T’y peux rien, après tout.

Bertrand, shut up, thanx, we’re working on it. Photo : Bertrand Ferrier.

Le respect de l’une – peut-être pour les audaces, les improbabilités, la personnalité anticonformiste, la bonhommie faussement tranquille autant que pour les doigts, le palmarès et le vécu – et l’honnêteté de l’autre reconnaissant le talent de la p’tite garçonne, lui faisant toute confiance musicale et n’hésitant jamais à parler vrai, ont fait que l’espoir, comme d’habitude, était vain : en répète comme dans la vie, le bon feeling suffit, no matter why.

Bertrand, told you we’re working on it. Photo : Bertrand Ferrier.

OK, le bon feeling et le boulot. Bref, en scluzzzivité, un extrait de la répétition dont le meilleur est autant pendant qu’à la fin. Si tu trouves pas l’hyperlien à suivre wow malgré l’enregistreur de mârde, surtout pour un premier essai, vas-tu donc bien te faire lanlère. Si tu veux voir dans quel camp tu es, teste, c’est ici. Et si ça te frétille, bienvenue samedi, on t’attend, et on feint pas, les milliers de commensaux Komm, Bach! savent que l’on n’est pas sympa pour le chiffre d’affaires : on est juste heureux de partager de la musique jouée par des extraterrestres.


Encore une critique qui, après celle du dernier spectacle de Jann Halexander, ne prétend seulement pas à l’objectivité. En effet, (d)énonçons-le d’emblée : ici, le propos sera biaisé. Pourtant, l’histoire avait commencé en quatre temps, avec le sérieux binaire requis.

1.
Les quatre temps de l’analepse quasi proleptique, et hop

  1. Nous avons critiqué les précédents volumes de l’inarrêtable Cyprien Katsaris, parus sur son label Piano 21, tant pour son hommage à Theodorakis que pour son disque de transcriptions de Karol A. Penon.
  2. Sentant notre bonne volonté mais estimant que la référence à son engagement scientologique était injustement marquée du sceau de l’ironie, l’artiste s’est ému de notre mécompréhension.
  3. Le pianiste a accepté notre proposition de dialogue et nous a accordé un long entretien, diffusé en trois épisodes, sur la scientologie, sur le rapport qu’entretiennent ou n’entretiennent pas scientologie et art, et sur la cohabitation, fructueuse ou néfaste, qui unit scientologie et travail d’artiste.
  4. La discussion ayant permis d’expliciter tant ce qui sous-tendait la critique que le lien entre démarche spirituelle et vie de musicien, Cyprien Katsaris a accepté notre audacieuse proposition de donner, le terme n’est pas trop fort, un concert orgue et piano en l’église Saint-André de l’Europe, en compagnie de la remarquable pianisto-clavecinorganiste Esther Assuied. Ce concert aura lieu le 1er décembre.

Bref, inutile de prétendre ici griffonner librement sur le présent disque, tout juste paru chez Challenge Classics, aussi distributeur de Piano 21. Or, c’est fâcheux, et pas que pour des ronronnements sur la morale de la critique.

2.
Les quatre libertés du disque

Oui, cette absence de liberté critique est regrettable car la liberté est au cœur du nouveau disque paraphé par Cyprien Katsaris, « Auf Flügeln des Gesanges » (« Sur les ailes de la chanson », lied de Felix Mendelssohn-Bartholdy sur un poème de Heinrich Heine).

  1. Comme toute exécution musicale, ce disque illustre la liberté d’interpréter. Comme toute liberté, ladite liberté est relative, ici au respect de la partition… et à la capacité technique de celui qui s’y colle – ce qui ne pose guère de souci à celui que même ses critiques les plus venimeux assimilent à un monstre devant qui cède tout clavier non-suicidaire. On l’entend dans la transcription de Franz Liszt de « Die Forelle » (Schubart / Schubert), en dépit d’un micro placé sans doute trop près du clavier d’où, peut-être, des bruits parasites (mécanique défaillante ou ongles bruyants ? ce sera le cas pour toutes les pièces pour piano seul) : après un énoncé du thème très sérieux, Cyprien Katsaris ose le déséquilibre joyeux, en écho à la truite qui frétille – encore – dans son étang (0’50). Voilà pour la liberté rythmique. Quant à la liberté sonore, la haute dose de notes à débiter par seconde n’y peut mais : le pianiste s’amuse en créant deux sortes de crescendo, l’une auréolée de la pédale (1′), l’autre par la dilatation de la mesure (1’03), façon de créer un point d’attention – irisation dans le déferlement d’arpèges qui vont bientôt être agrémentés d’ornementations associant l’accompagnement, le thème aux notes répétées et le contrechant… le tout précédant la diminution, les octaves dans les aigus, l’accelerando pour accompagner la dégringolade dans les graves, le rubato désespéré, prétexte à une dernière guirlande digitale. Bref, les notes, toutes les notes, rien que les notes, les notes avec l’aisance de celui qui ne se rend peut-être même plus compte des notes mais qui rend compte, mazette, de la musique : liberté.
  2. Deuxième axe du disque, la liberté de construire un programme original, fort caractéristique de Cyprien Katsaris, depuis longtemps libéré des programmes imposés qu’assènent, souvent avec talent quoique, peut-être, avec plus de fatalité que d’enthousiasme, certains de ses collègues plus dans le game. Par ses choix radicaux, le pianiste souligne que, au moins lorsque l’on revendique à la fois une indépendance d’esprit, une belle notoriété et une juste fermeté de caractère, il n’y a pas de fatalité à proposer toujours les mêmes pièces. On peut oser, quitte à faire feu de toute comparaison. Ainsi le musicien revendique-t-il d’avoir tenté, avec ce disque, d’associer les liederophiles aux pianomaniaques, « même si la tâche paraissait encore plus difficile que de parvenir à organiser l’inattendue rencontre historique entre Kim Jung Un et Donald Trump ». Associer un vague projet (enregistrer avec Christophe Prégardien, partenaire de scène depuis 2015) avec une réflexion musicologique qui n’a pas peur de s’encanailler avec l’humour : liberté.
  3. Troisième axe du disque, la liberté de combiner des lieder et leur transcription pour piano. Ainsi le ruisselet du « Liebesbotschaft » de Ludwig Rellstab et Franz Schubert, où se fond le rougeoiement solaire qui murmure en frissonnant des rêves d’amour à la bien-aimée, est-il associé à sa transcription par Leopold Godowsky, préférée à la version lisztienne afin de varier les propositions. Si elle peut paraître plus compacte que créative, cette version exige de son interprète, davantage que de la virtuosité, une indépendance de doigts et une science du son permettant d’extraire la mélodie, pas toujours juchée sur les notes aiguës et, en revanche, toujours accompagnée du clapotis du ruisseau. Pianistes au poignet rigide s’abstenir ! Pour les autres, ceux qui sont capables d’enrichir la voix humaine d’un écho instrumental, de colorer différemment une œuvre encore fraîche dans l’oreille de l’auditeur, de transmuter un piano-support en piano soliste : liberté.
  4. Quatrième axe du disque, la liberté de réinterpréter les œuvres scintille, par-delà même le fait que les mélodies sont jouées deux fois, dès le mot même de « transcription ». En effet, la transcription, contrairement à ce que laisse supputer le terme, n’est jamais, quand elle est bien faite, traduction littérale pour un autre instrumentarium d’un texte musical premier. Cependant, où s’arrête la liberté pseudo fonctionnelle du transcripteur, et où commence la liberté de son homologue moins fidèle donc plus créatif qu’est le « paraphraseur » ? Il faut un pianiste aussi féru de ces circulations que Cyprien Katsaris pour chercher la glaise à pétrir, analyser les possibles à sculpter et trancher en galeriste. Son fil rouge a consisté à ne proposer que des transcriptions, c’est-à-dire, en gros, des pièces qui reproduisent la trame, à une exception près : la « Paraphrase sur Vergebliches Ständchen [Vaine sérénade] » d’Eduard Schütt, d’après Anton von Zuccalmaglio et Johannes Brahms mais près de trois fois plus longue. Après que Christoph Prégardien a campé une jeune fille sage, tellement sage qu’elle se refuse la moindre ironie en renvoyant son prétendant au fond de la nuit supposément glacée (« Gute Nacht, mein Knab’! »), un prélude ouvre la voie au thème qu’une modulation enrichit en l’irriguant de l’émotion battante du prétendant, qui semble hésiter entre colère, désir et diplomatie. Dans les aigus, le suspense tentateur mute quand les médiums tentent d’inventer une stratégie pour enfin parvenir au lit de la fille. Un espoir renaît dans les suraigus ; las, le sérieux du médium, renforcé par l’obéissance aux consignes de la mère, énoncés dans les graves, freine l’optimisme du prétendant. Simultanément, sans s’écouter, les graves grognent, les aigus insistent, force restant à la morale, une dernière cavalcade célébrant cette triste victoire… en attendant une prochaine sérénade ? Bref, respect d’un principe d’unité dans le choix des transcriptions, mais aussi respect du texte qu’énonce avec précision le ténor et que commente, une fois, avec verve, le piano – en d’autres termes, réinterprétation : liberté.

Polychrome II et Rondibulle, assistants critiques sur « Die Florelle ». Photo : Bertrand Ferrier.

3.
Les quatre portraits de transcripteurs

Puisque toutes les transcriptions ont un même projet (reproduire la mélodie en l’insérant dans l’accompagnement, sans en tirer toute une paraphrase), il nous faut trouver un autre axe pour évoquer différentes pièces ici réunies. Nous qui ne sommes pas portés sur la biographie des artistes, nous allons néanmoins nous résoudre à proposer quatre portraits de zozos ayant choisi de se coller à cet exercice.

  1. Contrairement au syntagme connu, on est souvent mieux servi que par soi-même ; sinon, personne n’irait au restaurant. Cependant, il faut reconnaître que se servir soi-même peut être pratique ; sinon, personne ne quitterait les restaurants. Donc, le premier type de transcripteurs est le compositeur du lied himself. Franz Liszt et Theodor Kicrhner ressortissent ici de cette catégorie. Porté par la « sainte ville de Cologne », un amoureux poétisé par Heinrich Heine voit dans Notre Dame le portrait évident de sa choupinette (« Die Gleichen der Liebsten genau »). Christoph Prégardien veille à prolonger la note quand, d’une évocation prétendûment objective, le narrateur passe à une subjectivité assumée, transformant le réel par un regard déréalisant. S’ensuit une cascade rendant hommage aux flots plus tempétueux que majestueux du Rhin. Ce déferlement met en valeur autant la dextérité du pianiste que sa capacité à faire sonner le lead, ha-ha, et à créer une atmosphère par l’articulation, la pédale et les respirations. Theodor Kirchner propose de chanter avec Heinrich Heine le printemps, le rossignol et l’amour (featuring la classique parophonie entre « Lied » et « Liebe »). Pour sa transcription, el señor Kirchner propose une série d’échos octaviés qui égrènent la mélodie, comme si nature et musique se répondaient jusqu’à se fondre en une charmante mini-péroraison.
  2. Le deuxième type de transcripteurs est un membre de la famille du compositeur originel. L’illustre le « Frühlingsnacht » de Robert Schumann, extrait des Liederkreis, op. 39, dont l’incipit n’a pas manqué d’inspirer Marguerite Monnot ou Édith Piaf, selon les ragots, pour « L’Hymne à l’amour ». L’interprétation engagée de Christoph Prégardien rend avec pertinence l’hermétique ambiguïté du poème de Joseph von Eichendorff, puisque cette « Nuit de printemps » met en scène un exalté partagé entre l’éructation d’exultation et la jubilation du désespoir larmoyant (« Jauchzen möcht’ ich, möchte weinen »). Clara le traduit dans un subtil déferlement d’accords où la mélodie dans le médium et le grave finit par se perdre dans la puissance de l’émotion – celle qui empêche l’auditeur de déterminer la part de réalité qui palpite dans le prometteur « Sei ist deine » (« Elle est à toi », et pas cette chanson, Auvergnat).
  3. Le troisième type de transcripteurs élargit le champ des possibles en offrant à quelqu’un qui n’est ni le compositeur, ni un membre de sa famille, la possibilité de dévouer au piano solo le duo originel. Ainsi des  « Traüme » de Richard Wagner d’après un poème de la fameuse Mathilde Wesendonck – des rêves résumables, pour ainsi dire à des fleurs qui poussent pour, in fine, s’enfoncer dans nos tombes. L’accompagnement, essentiellement constitué d’accords et de doublage à l’unisson, tranche avec l’investissement du texte par Christoph Prégardien, quasi mélo par contraste, moins mélodieuse d’une Nina Stemme mais plus soucieuse du sens que celle de la vedette wagnérienne, plus éthérée qu’émue – et pourquoi pas ? Élève de Bruckner et Liszt, August Stradal en propose une transcription où le rêve est d’emblée engoncé entre la basse et les accords prévus par le compositeur initial. Le songe tente bien de s’extraire de cette gangue trop humaine, mais la louable espérance s’évanouit dans l’incandescence de l’éphémère. Au point que, même dans la dernière suspension, les rêves « dann sinken in die Gruft »… sans cesser d’espérer un jour nouveau. Belle piste que cette quatorzième plage de l’album !
  4. Transcripteur et accompagnateur, Cyprien Katsaris ne pouvait enregistrer ce disque sans rendre hommage à un quatrième type de transcripteurs : l’accompagnateur. En l’espèce, Gerald Moore propose une pianicisation (?) de la berceuse (« Wiegenlied ») de Johannes Brahms, qui souhaite « bonsoir et bonne nuit » à l’auditeur. Ici, la voix de Christoph Prégardien fait merveille. Si la transformation appuyée de « Guten A-abend » en diérèse est sans doute question de goût, le souci de rendre les mots jusqu’au bout des dernières consonnes (« du wieder gewe-cke-te ») ne souffre pas contestation. Gerald Moore se met au service de ce tube avec la modestie ironique de celui qui intitulait ses mémoires Am I too loud?. On sent l’excellent pianiste soucieux de ne pas « être trop fort », c’est-à-dire (1) de ne pas couvrir la mélodie, (2) de ne pas imposer sa personnalité sur une musique écrite par autrui, et (3) d’apporter le contraire du loud, le lied donc, qui n’est pas le lead (même moi, j’ai pfffé, alors bon) mais la capacité de rendre un discours intelligible, plaisant et attractif. Des octaves favorisant la lisibilité et la profondeur d’harmoniques du propos ouvrent la transcription. Des arpèges aigus la prolongent, alors que le thème se répartit entre le médium et la partie supérieure. Pour l’occasion, Cyprien Katsaris dégaine largement sa pédale de sustain, unissant dans un même son accompagnement et mélodie en réussissant à ne pas rendre fonctionnel l’un ni indistinct l’autre. Le dialogue qui s’ensuit entre graves et aigus ajoute à la magie d’une transcription qui a la modestie de ne se point terminer sur des volutes ou des suraigus alla Disney. Nice one, Gerald!

4.
Les quatre grands moments de l’enregistrement

  1. Les grandes réussites de ce disque sont liées à des associations. Autant le vivre ensemble est une puanteur dégoûtante servant tout juste aux apparatchiks dégoûtants à partir entre Strasbourg et Bruxelles, autant ces mix’n’match-là ont du prix à nos ouïes. Le premier mélange délicat est celui qui associe tubes et raretés. Alors que la problématique commerciale est assumée par le fomenteur du projet (Cyprien Katsaris se demandant si ceux qui aiment le piano achèteront son disque de lieder, et si ceux qui aiment les lieder achèteront un disque où c’est que y a quand même du piano solo), la composition de ce récital témoigne d’un vrai respect de l’auditeur, puisqu’il se clôt sur l’hymne des boîtes à musique et s’ouvre sur la plus célèbre des truites, pièce idéale pour rendre l’esprit joyeux puis rageur devant la connerie de la pêche – peu de lieder soulignent la détestable, ignominieuse, répugnante lâcheté de la chasse, aujourd’hui protégée en France par l’État immonde du certes pas plus respectable Pharaon Premier de la Pensée Complexe, Sa Cochonnerie Emmanuel Macron. Nous revendiquant pour partie des ploucs, ces nouilles que le gratin méprise éhontément, nous sommes heureux d’entendre des hits qui nous ring a bell (et en plus, on n’a pas honte d’écrire en anglais quand ça nous chante, c’est dire si l’on est plouc) ; nous revendiquant aussi pour partie des curieux, nous sommes joyeux d’entendre l’histoire de la tombe d’Anakreon selon Johann Wolfgang von Goethe et Hugo Wolf puisque, à défaut de passer sa mort en vacances du côté de Sète, le poète iconique a trouvé refuge sur une colline où pousse le rosier et « wo sich das Grillchen ergötzt » (où le grillon se plaît). Aux mots chantés avec soin par Christoph Prégardien répond la transcription sans forfanterie de Bruno Heinze-Reinhold, transcripteur de dix mélodies de Hugo W. Sans arborer notre ignorance en fierté, nous n’avions jamais ouï cette condensation du propos, et l’écouter ne nous a pas fait perdre trois minutes.
  2. Le deuxième mélange délicat qui fait le charme du présent disque est la capacité du pianiste à assumer des morceaux solistes tout en se mettant au service du chanteur lors des duos. Certaines mauvaises langues diront que l’un (le solo) permet d’accepter l’autre (le service), tant les concertistes sont réputés dotés d’un ego abrutissant. Pourtant, rien d’abrutissant, dans la maîtrise du Bechstein de concert enregistré dans la si réputée acoustique du temple Saint-Marcel, pile au moment des entretiens que nous menions avec l’artiste. Pour vous en convaincre, écoutez la mélodie de Clara Schumann où la forêt, forcément la forêt, murmure en secret avant que le porte-voix de Hermann Rollett ne promette de révéler tantôt ces secrets – donc que la forêt murmure des secrets en secret, faut suivre – dans ses chants (« in Liedern offenbaren »). Après avoir serti la voix parfaitement investie et convaincante de Christoph Prégardien, le pianiste propose une transcription de Franz Liszt qui reprend la même clarté du propos, renforçant juste par quelques accents la lisibilité de la mélodie. Il n’y a pas, d’un côté, l’accompagnateur châtré par sa mission et, de l’autre, le soliste exubérant, libérant manière de miction triomphale : l’un contre l’autre musiquent. (Absolument. Ça ne veut rien dire ou presque, mais c’est une dédicace à qui rigolait quand je proposais une improvisation entre gris clairs et gris foncés, na.)
  3. Le troisième mélange délicat articule la folie de la virtuosité extravertie à la qualité du jeu technique mais sans néon. En clair, de même que le chant de Christoph Prégardien tâche de s’adapter à son interprétation du sens des lieder, de même le jeu de Cyprien Katsaris s’amuse à se glisser dans la spécificité de ce qui lui est demander. En témoigne, par exemple, le duo autour de la « Freundliche [agréable] Vision » d’Otto Julius Bierbaum et de Richard Strauss, redoutable pour le ténor – et remarquablement maîtrisé – alors que le piano semble s’en tenir à un accompagnement régulier. Or, écoutez, par-delà la régularité apparente, en réalité à l’écoute de la respiration de la phrase et du chanteur, la mutation du son que suscite le truchement des nuances (piste 17, 1’13 – 1’15) : rien de mirobolant en apparence, et pourtant, quelle musicalité sur ce simple decrescendo permettant de signifier l’apparition – en rêve, re-forcément en rêve – non point d’une maison bleue mais d’une blanche maison « enfouie dans les verts buissons » (« Tief ein weiβes Haus in grünen Büschen ») ! La transcription qui suit est signée Walter Gieseking et rend précisément compte de la limite de la virtuosité. Inutile de trahir une pièce intime pour lui rajouter les fioritures lisztiennes qui vont bien et font grand effet. Ici, la difficulté est intérieure, quasi invisible, même si le pianiste doit se fader la mélodie en sus de l’accompagnement déjà cossu. Cette libération des exigences du show-off est un grand mérite du disque qui, bien sûr, comprend des pièces rappelant qu’un musicien classique est, un peu comme une gymnaste, l’érotisme en moins quand c’est un vrai musicien, un être bizarre capable de faire des trucs inappropriés avec son corps et son esprit ; mais, cette exigence de funambule évacuée, ladite libération du show-off rappelle que la technique gagne à être l’occasion de faire de la musique, pas juste l’opportunité de fasciner les foules par des tours de bonneteau sexy mais peu nourrissants pour l’âme – il me souvient d’avoir assisté, quand j’étais jeune, tout en haut du fond du Théâtre des Champs-Élysées, à la détresse d’Arcadi Volodos, contraint de dégainer ses bis de bête de foire devant une foule avide dont je faisais, mais carrément sa mère, partie. Ici, y a du spectacle, mais y a aussi de l’intérieur ; et ce frôlement-frottement, nullement contradictoire, est fort séduisant.
  4. Le quatrième mélange délicat propose une « approche décloisonnée » des genres. En clair, parfois, c’est triste, parfois, symboliste, parfois, gai, parfois, nostalogique, etc. Le souci de composition du récital convainc. Ainsi, à « Agnes » d’Eduard Mörike et Johannes Brahms, qui sonne joliment mais curieusement dans la bouche d’un homme (en gros, c’est l’histoire d’une nénette qui explique qu’elle pleure parce que son mec-pour-la-vie ne lui a été fidèle que le temps des roses), succède la « Vaine sérénade » où une fille se méfie à temps des balabalas de son soupirant. De même, alors que la « Nuit de printemps » de Joseph von Eichendorff geint parce que la lueur de la Lune rouvre les blessures de son petit boum-boum, « Auf Flügeln des Gesanges » [Sur l’aile de mes chants, titre de l’album] de Heinrich Heine rêve, par la magie du chant, de transporter la bien-aimée dans un monde où on nage au milieu des gazelles, des violettes et des rêves délicieux – je synthétise un tout p’tit peu. Il est certain que confronter des atmosphères de désespérance topique et d’onirisme béat ne séduirait qu’un temps. Ce qui achève de convaincre, c’est l’association entre (1) une virtuosité bien maîtrisée, (2) un sens de la musicalité et du texte très travaillé, et (3) la cohabitation entre (a) proximité stylistique des lieder, (b) variété malgré tout des harmonisations et langages musicaux, et (c) concaténation d’émotions contradictoires. Force reste à la qualité de conception et à la virtuosité, toujours musicale, du disque.

En conclusion

Au regard de toutes ces qualités, un regret primordial, évident, rageur : pas de traduction des textes. Déjà, bon, pas de traduction de la présentation en français alors qu’une partie du fan-club de Cyprien Katsaris est plutôt francophone qu’anglophone, argh ; mais pas de traduction, même en anglais, des textes des mélodies, franchement, c’est bien pourri, et nous changeons sciemment d’idiolecte pour le stipuler. Encore une chance que certains sites proposent des traductions d’amateurs pour guider les curieux ! Cette erreur d’édition – même pas un problème financier : y avait une source d’économie évidente, en l’espèce l’inutile pochette en carton autour du disque, cette idée fort sotte sauf, suppute-t-on, pour ceux qui n’essayent pas d’ouvrir le disque – complique de façon significative la capacité des non-germanophones d’apprécier en vérité la qualité de l’interprétation de Christoph Prégardien, donc la beauté des mélodies.  Certes, par-delà les mots, il nous restera la musique, seulement celle qu’on fait à un ou deux ; mais il est dommage de ne pas offrir à ceux qui auront la riche idée d’acquérir ce disque le plein de possibles pour en apprécier d’autres beautés. L’avis général est donc une moyenne fustigeant une sotte économie du label et saluant avec brava, côté artistes, un travail (1) pensé avec foi, (2) porté avec passion et (3) exécuté avec talent.


Le 1er décembre, à 20 h, grrrros concert Komm, Bach!, organisé par la paroisse Saint-André de l’Europe. Orgue et piano, avec notre jeune talent chouchoute, Esther Pérez-Assuied, et le maître du piano qu’est Cyprien Katsaris. Au programme – oui, ça a un peu évolué depuis l’affiche : Bach, Beethoven, Franck, Helmschrott et… Katsaris.
Billets désormais disponibles à l’accueil de l’église Saint-André de l’Europe (10 h – 12 h, 16 h – 18 h en semaine) ou, par courrier, à : Paroisse Saint-André de l’Europe / Bertrand Ferrier / 24 bis, rue de Saint-Pétersbourg / 75008 Paris, contre une enveloppe jointe, timbrée et libellée à votre adresse… et un chèque correspondant à votre demande :

  • plein tarif, 15 € ;
  • tarif réduit (sur présentation de justificatif le jour du concert = + de 75 ans, étudiants, chômeurs, bénéficiaires des minima sociaux), 10 € ;
  • gratuit pour enfants de moins de 12 ans, en présence d’un adulte payant.

En cas de difficultés financières spécifiques, me contacter. Ça va être formidable, faut que tous ceux qui aiment la belle musique en général et les moments wow en particulier puissent venir, même si vous n’êtes pas Liliane Bettencourt.

Cyprien Katsaris, en toute simplicité, dans sa pièce de travail. Photo : Bertrand Ferrier.

Résumé des épisodes précédents : suite à une notule de notre composition se référant à son nouveau disque (et pas anodine : je viens de retrouver le premier disque du zozo avec Yoon K. Lee que j’avais acheté en 2003, même pas autographé du coup, mais c’est pour dire que cette notule n’était pas neutre, si le neutre existe quand l’humain danse ainsi que stipulerait une philosophe belge), Cyprien Katsaris, l’un des plus grands pianistes français quoique pas le plus médiatisé par Radio Caciques, a réagi. Oui, il est un artiste engagé. Simplement, au lieu d’être engagé pour que le cancer des enfants soit considéré comme méchant (contre une promo sur TF1, avec les ordures professionnelles qui pratiquent ce sport) ou pour que le s(p)ort des clochards soit pris en compte (contre un passage chez cette cochonnerie de Michel Drucker), il milite en faveur de la scientologie. Bizarrement, cette dissonance nous a intéressé, d’autant que l’olibrius a accepté de nous accorder un entretien-fleuve à ce sujet, en dépit de ses innombrables répétitions, concerts, participations à des jurys et séances d’enregistrement… alors que plus de six cents pistes martelées par sa soixantaine de doigts environ attendent d’être publiées ! Voici le troisième et dernier épisode relatant cette rencontre. Pour retrouver les épisodes précédents, cliquer çà puis .


Épisode 3
La scientologie et le statut d’artiste

Cyprien Katsaris, pour la troisième partie de notre entretien, j’ose commencer par un constat évoquant celui de Josh Brolin devant Tom Cruise : votre position d’artiste consacré, indépendant, prenant d’excellentes décisions professionnelles, peut inspirer deux sentiments contradictoires. D’une part, on peut imaginer que la scientologie vous a aidé à vous épanouir ; d’autre part, on peut se demander pourquoi un artiste de votre trempe est allé se fourvoyer dans cette galère…
Je me suis intéressé à la scientologie parce que je  ressentais le besoin de comprendre des choses qui me gênaient dans ma vie. Du coup, si les gens ne savent pas ce qu’est la scientologie, je comprends qu’ils se posent des questions. Et pas que « les gens » comme vous et moi : les gens importants, les décideurs. En clair, certains organisateurs de concert me boycottent.

Donc votre engagement a pu vous empêcher de réaliser certains projets artistiques – mais, à l’inverse, vous a peut-être permis d’en réaliser d’autres.
Oui, c’est tout à fait cela. Le fait de subir de l’exclusion, comme je l’ai subie (et je ne suis pas le seul scientologue français à l’avoir subi), c’est un comportement fasciste. Ce fascisme est-il de droite ou de gauche ? On s’en fout, puisque le résultat est le même. Je ne veux pas faire la comparaison avec les juifs qui portaient l’étoile à l’époque, mais on n’est pas très, très loin.

Avec une différence : vous avez choisi de faire votre coming-out
Mais ça ne change rien ! Certains organisateurs de concert ne m’invitent pas parce que je suis scientologue comme jadis on stigmatisait d’autres religions. Certes, c’est leur droit. Cependant, un artiste qui ne comprend pas pourquoi ils font cela, un musicien qui ne s’est pas préparé, forgé une résistance contre cette exclusion, cet homme aurait pu tomber très, très bas. Soyons concret, puisque vous aimez cela : j’aurais pu sombrer dans la dépression. Ça ne m’est jamais arrivé.

Ça ne vous est jamais arrivé malgré la scientologie (qui vous supprimait des contrats), ou grâce à la scientologie (qui vous aide à surmonter les déceptions ainsi provoquées) ?
Imaginons une très mauvaise nouvelle qui, avant la sciento, m’aurait affecté une semaine : après la sciento, la semaine devient une heure. Proportionnellement, une très mauvaise nouvelle qui m’aurait affecté une journée – avec la sciento, une minute. Pourtant, j’aurais souvent pu sombrer. Or, je continue à monter vu que, quoi ? Certains ne veulent pas m’inviter ? Sans doute sont-ils informés de manière tendancieuse. Je ne les connais pas personnellement. J’en entends parler, mais que puis-je faire ? Vous, vous êtes intelligent. Vous avez réagi d’une manière incroyable. Je vous félicite. Vous auriez très bien pu ne pas répondre. Or, j’ai vu quelqu’un qui cherche à comprendre et qui écrit formidablement bien. Je n’ai jamais rencontré un critique (je ne sais pas si vous êtes vraiment un critique, j’espère que non) capable d’une telle analyse. Regardez dans les Diapason et les Classica… Personne ne prend la peine de faire une analyse comme celle que vous avez faite sur le Zorba. Je ne dis pas que je suis à 100 % d’accord avec ce que vous écrivez. Quelqu’un qui prend la peine de faire une telle analyse, c’est quelqu’un de supérieurement intelligent – excusez-moi, ce n’est pas de la flatterie, mais je me suis dit : ce type-là, il est ouvert, il est prêt à l’écoute. Pour preuve, vous avez répondu, et nous sommes là, maintenant. Inversement, si certains programmateurs ne veulent pas de moi, je ne vais pas perdre mon temps avec eux. C’est tout.

Est-ce que, comme l’écrit LRH, vous pensez que les critiques « suppressifs » voient en l’artiste scientologue quelqu’un à détruire absolument ? En d’autres termes, avez-vous l’impression qu’être artiste scientologue vous attire, sinon de la haine, du moins…
… une volonté de nuisance ? Oui, mais ça peut arriver à n’importe quel artiste, et pas seulement scientologue. On a vu beaucoup de cas qui ont très, très mal fini, aussi bien dans le show-business que dans le classique. Pensez à Dalida ou à Romi Schneider, qui se sont suicidées, ou d’autres qui ont eu de tristes fins. À ce sujet, il existe un cours fabuleux, qui prend quelques semaines mais qui est vraiment formidable et qui n’est pas réservé aux artistes. Il permet de détecter ce que l’on appelle « l’oppression ». Il y a toute une technologie pour repérer une personne qui vous approche avec un grand sourire en façade mais, au fond, une volonté de nuisance. C’est très important pour le bien-être de chacun, et particulièrement pour les artistes qui peuvent, sans cela, s’attirer pas mal d’emmerdes.

Si le scientologue attire l’ostracisme, la scientologie aussi attire de nombreuses critiques.
Surtout en France !

À ce stade de notre entretien, on peut en lister quelques-unes : la manipulation mentale ; les pratiques de déconnexion séparant les scientologues des non-scientologues sous prétexte que ceux-ci leur seraient néfastes, ce qui renforcerait l’emprise de l’Église sur ses adeptes ; les accusations de violence et de harcèlement à l’encontre des adeptes et des anciens adeptes de haut grade ; le charlatanisme médical à travers la Purification ou les séances d’assist ; la marchandisation du savoir… Avez-vous conscience que ces critiques ne peuvent être simplement balayées en tentant de décrédibiliser les accusateurs, rangés par la scientologie en trois pôles : les agents corrompus des labos pharmaceutiques fournissant les psychiatres, Eli Lilly au premier chef ; les enquêteurs extérieurs qui, donc, n’y connaissent rien ; et les renégats, c’est-à-dire les ex-scientologues qui, eux, s’y connaissent mais ne racontent que des billevesées afin de se venger et/ou de faire du fric ?
Vous avez raison, on ne peut pas parler de scientologie sans que reviennent ces accusations et quelques autres… Il est vrai que ce n’est pas facile de convaincre que ces attaques sont totalement infondées. Permettez-moi de revenir d’abord sur la « déconnexion ». Dans la vie en général, si vous sentez qu’une personne vous fait du tort, dans un premier temps, vous essayez d’arranger les choses. Si vous voyez que ça ne fonctionne pas, quel que soit le domaine de la vie, vous vous dites : « Bon, celui-là, j’ai plus envie de lui parler. » Par exemple, les gens qui divorcent, c’est pas, spécifiquement, des scientologues. Quelqu’un qui vous emmerde, qui vous harcèle, qui insiste, vous êtes en droit de lui dire : « Écoute, soit tu arrêtes, soit je ne te parle plus. » La déconnexion, c’est aussi con que ça. Voilà.

Le harcèlement ou les violences entre scientologues…
… ça n’existe pas. On a raconté je ne sais pas quoi, que le nouveau patron de la scientologie… Comment il s’appelle, déjà ?

David Miscavige…
… comme quoi il frappait sa nièce, c’est totalement faux. C’est impossible pour une raison très simple : la dianétique combat la douleur. Quand vous lisez le gros bouquin et les cours qui vont avec, vous découvrez que le mental est fait de telle manière qu’une partie du mental, celle qui vous dérange, est issue d’incidents dans lesquels se trouve de la douleur physique. Donc la douleur physique, c’est quelque chose qui est totalement interdit. En scientologie, on ne peut pas frapper quelqu’un. C’est un mensonge.

On ne peut pas, mais ça peut arriver.
Non.

La nièce n’est quand même pas la seule à avoir proféré des accusations de violence contre David Miscavige !
Peut-être voulait-elle se venger de son oncle pour d’autres raisons. Je n’en sais rien, moi ! Mais ça n’existe pas, ce qu’elle décrit.

Je le répète, de nombreuses accusations de violence ont été portées contre David Miscavige. Vous pourriez dire : « Y a un doute » ou « C’est pas si important » ou « Ç’a été très exagéré ». Mais vous, vous dites : ça n’est jamais arrivé. Un scientologue n’a jamais frappé un autre scientologue.
Bien sûr ! Un scientologue n’a pas le droit de frapper quelqu’un ou d’utiliser la douleur, puisque c’est ce que l’on combat. Prétendre de telles absurdités, c’est aberrant.

Pour vous, toutes les accusations, écrites, audio ou vidéo, sont mensongères, ne reposent sur rien et ne relatent aucun fait réel.
Non, c’est impossible. Cela dit, il se peut que, avant qu’il soit scientologue, l’oncle se soit engueulé avec sa nièce quand ils étaient petits, j’en sais rien…

Ce n’est pas ce que Jenna décrit et, encore une fois, elle n’est pas la seule à avoir porté des accusations précises d’agressions physiques et mentales…
Bertrand, c’est normal que David Miscavige suscite des accusations : il est le patron de la scientologie depuis que LRH est mort[1]. Donc on essaye de le calomnier. Rien de surprenant. Mais ça n’a simplement pas pu exister.

En revanche, vous ne contesterez pas la marchandisation du savoir.
Ça me fait rire, ce que vous appelez « la marchandisation du savoir » ! Quand vous donnez un cours de piano, il y a un échange, donc vous êtes rémunéré. Quand vous donnez un concert, vous êtes rémunéré aussi. Un médecin est rémunéré, un psy est rémunéré… L’Église catholique sollicite par la quête le soutien de ses fidèles. Je ne vois pas pourquoi les bienfaits qu’apporte la scientologie devraient être donnés gratuitement. À quel titre ?

Au titre de la religion, par exemple, par opposition à une entreprise lucrative qui monnaye tout service proposé ?
C’est plus compliqué que ça, Bertrand. Quand vous avez des procès et des attaques, il faut bien avoir de l’argent pour payer les avocats… Alors, oui, certains cours coûtent 200 €, d’autres 60 €, d’autres 600 €… Si vous faites une douzaine d’heures d’auditing, selon les endroits, ça peut coûter plusieurs centaines d’euros, voire mille ou mille cinq cents… Mais ce n’est rien en regard de ce que cela vous apporte !

Cyprien Katsaris et le raton-laveur de Françoise. Photo : Bertrand Ferrier.

Cyprien, vous n’allez pas me dire que la marchandisation systématique du savoir est légitimée par le seul coût des avocats !
Si la personne est satisfaite, elle continue. Sinon, elle est remboursée. Bref, quel est le problème ? Vous voulez parler des quelques personnes qui ont quitté la scientologie ? Très bien.  Pourquoi partent-elles ? Ça peut être dû au fait que la scientologie a été mal appliquée. Pour que la scientologie fonctionne, elle doit être appliquée à 100%, donc de manière très standard ; et ça, c’est le rôle des professionnels de la scientologie.

Qu’entendez-vous par « professionnel » ? Parle-t-on d’une personne qui a suivi une formation ou d’une personne dont c’est, financièrement, le métier ?
On parle de quelqu’un qui a été formé, qui travaille dans une organisation de scientologie et qui se met au service du public que sont des gens comme moi… mais pas que comme moi, hélas. Il y a eu des cas de personnes venues en scientologie pour espionner et pour nuire. Il y a eu des cas de personnes venues pour voir comment ça fonctionne et qui, par la suite, ont mal appliqué la scientologie sur des personnes comme moi, des gens du public ; et les personnes du public ont arrêté, mécontentes ; ou bien la personne qui a vu que, en se comportant mal, cela pouvait lui porter préjudice, s’est retirée. Il y a eu des cas comme ça. Mais ce sont des cas rares. Je ne connais pas les statistiques exactes… Disons qu’un scientologue sur dix mille a arrêté la scientologie. Évidemment, les médias vont mettre l’accent sur eux.

Vous pensez bien que cet argument peut se retourner : si peu de scientologues quittent l’Église, sera-ce pas qu’il leur est difficile de le faire, en dépit du codicille auquel vous vous êtes référé ?
Non, il n’y a aucune inquiétude à avoir. Tout scientologue signe un papier stipulant que l’on peut arrêter à n’importe quel moment. Je peux arrêter à n’importe quel moment et demander à être remboursé intégralement. Tenez, prenons le cas de la Sea Org. En scientologie, c’est une organisation très importante, où ils sont très dévoués… en général. En effet, on trouve dans ses rangs quelques rares personnes mal intentionnées. Eh bien, une personne qui est dans la Sea Org peut quitter la Sea Org ! Où êtes-vous allé chercher l’idée que ce n’est pas possible ? Je me souviens de Liz Gablehouse[2], que j’avais connue en Floride. Elle s’est mariée avec un type dont la passion était la pêche à la ligne. Elle l’a suivi et a quitté la Sea Org. Personne ne l’a empêchée d’aller pêcher à la ligne avec son mari.

Le rapport à la médecine est aussi un point que l’on reproche souvent à la scientologie.
La scientologie s’intéresse à l’aspect spirituel. Il faut le dire, sinon, ils vont nous tomber dessus pour exercice illégal de la médecine… Quelqu’un qui est malade va voir son médecin[3], c’est même marqué au début des bouquins !

Le processus de Purification conduit à se demander si la scientologie ne prétend pas, sans pouvoir le formuler ainsi, être une forme de médecine.
Ce que nous appelons « Purification » est essentiel. Le but est d’avoir un corps sain pour avoir l’esprit clair. Nous entamons donc la purification avant de faire de l’auditing. Au préalable, nous avons l’obligation d’être examiné par un médecin – un vrai médecin, hein, pas un médecin bidon ! Le saviez-vous ? Si vous êtes cardiaque, vous ne pouvez pas le faire. Alors, la Purification, qu’est-ce que c’est ? C’est beaucoup de sauna, ce qui est essentiel pour des gens qui ont absorbé des drogues ou bu beaucoup d’alcool dans leur vie. Cela permet de faire partir les toxines ; et nous associons cela avec un programme de vitamines. Or, dans les années 1970, les vitamines étaient extrêmement utilisées aux États-Unis et beaucoup moins en Europe. Aujourd’hui, dans des pharmacies bio ou équivalents, on peut acheter des produits naturels, pas des produits chimiques comme avant. C’est beaucoup plus accepté en Europe qu’à l’époque. Donc la purification est un programme associant sauna et vitamines. Il y a quelques années, l’industrie pharmaceutique a intenté un procès contre la sciento parce qu’elle utilisait des vitamines. Est-ce criminel, franchement ?

Pardon, Cyprien, je ne prétends pas être un spécialiste, hélas ; mais vous omettez sciemment de stipuler que, dans le cadre de la Purification, l’Église de scientologie utilise les vitamines à une dose telle que les pharmaciens considèrent que ces compléments deviennent des médicaments et nécessitent donc une prescription médicale[4]
Bertrand, je vous le répète : nous ne parlons pas de médicaments. Il s’agit de vitamines, de sels et de minéraux. Pas de médicaments. En France, c’est parfois un peu compliqué, voilà tout ! En tout cas, bravo, vous vous êtes bien informé. C’est comme pour Zorba : vous avez tout disséqué ! Formidable !

Ah mais non, vous avez le talent, laissez-moi l’ironie, s’il vous plaît ! D’ailleurs, en devant affronter des questions semblables à ces clichés que je vous impose pour la dernière partie de notre entretien, rejoignez-vous l’impression d’un scientologue qui disait en substance : « Comprendre la scientologie en se fiant aux critiques, c’est comme vouloir s’instruire sur la religion juive en lisant Mein Kampf »[5] ?
Pour ma part, j’essaye simplement de communiquer mon expérience. J’ai commencé la scientologie il y a quarante et un ans. Suis-je détruit ? Dès que je peux, je tâche de monter sur les niveaux [du Pont conduisant vers la liberté totale] en étudiant et en me faisant auditer. Suis-je une loque ?

Tout prudent que je sois, je dois constater que vous n’en avez pas du tout l’air… même si des esprits sceptiques pourraient imaginer que vous êtes préservé parce que vous êtes une figure de proue de l’Église en France. Du coup, comment expliquez-vous le contraste entre votre ressenti, très posé, et ce qui s’écrit sur la scientologie, en général présentée comme une secte redoutablement destructrice, et pas que par des « racontars que l’on trouve sur Internet » ? L’explication s’appuie-t-elle sur une logique complotiste (« on nous déteste »), une tradition phobique contre les nouvelles spiritualités, un esprit rageusement sceptique à la française, une veine mercantile dans laquelle il est aisé de creuser, un lobbying des autres religions, ou sur autre chose encore ?
Le contraste dont vous parlez trahit
la malhonnêteté médiatique. Vous savez, il y a une vingtaine d’années, j’ai reçu un coup de fil d’un célèbre présentateur de journal télévisé. Il me dit : « J’ai appris que vous aviez des problèmes avec la scientologie et que vous aviez quitté cette organisation. Voulez-vous venir en parler au journal ? » Je l’ai détrompé. Il a raccroché aussitôt. Poliment, mais aussitôt. C’est grave. Ça montre qu’ils invitent les gens uniquement pour taper sur l’Église.

Partant, selon vous, ce sont les médias qui fomentent cette distinction entre la spiritualité que vous décrivez et la secte sans scrupule qu’ils dépeignent ?
J’ai constaté quelque chose, en France. Il y a une certaine catégorie de personnes, dans le milieu artistique comme dans tous les milieux, qui ont avalé tout ce qu’ils ont entendu dire contre la scientologie. Heureusement, il y a aussi une certaine catégorie de personnes non-scientologues qui passent outre. Je n’ai aucun problème avec ceux-là… et réciproquement : il y a des gens connus ou haut placés qui savent que je suis scientologue, et pour lesquels ça ne pose aucun problème. Je connaissais feu Lionel Stoleru, un économiste, juif roumain, qui avait été secrétaire d’État au Travail manuel sous Giscard. C’était un fou de musique. Il avait créé son Orchestre romantique européen avec lequel il avait une saison à la salle Gaveau. Malgré mes convictions, dont il était informé, jamais il ne m’a boycotté. Il m’appelait, on mangeait ensemble une fois par an, il m’invitait à ses concerts… À l’inverse, je suis boycotté par le National, l’Orchestre de Paris ou le Philharmonique de Radio-France. Je n’ai jamais joué avec eux. J’ai joué avec le Philharmonique de Berlin, de Londres, de Cleveland, de Philadelphie ; j’ai enregistré un disque avec Ormandy, le chef avec qui Rachmaninoff a enregistré une partie de ses concerti, quand même… mais je n’ai jamais joué avec les grands orchestres parisiens.

Hormis Lionel Stoleru, d’autres personnalités vous ont-elles honoré bien que vous soyez marqué du sceau infamant de la scientologie ?
En 2000, j’ai reçu une lettre de la ministre socialiste de la Culture de l’époque. C’était sous Lionel Jospin. Je n’avais jamais rencontré cette dame, mais elle m’écrivait pour m’annoncer qu’elle me faisait Chevalier des Arts et des Lettres. Pourtant, tout le monde sait que je suis scientologue… À la même époque, j’étais dans le jury du concours Marguerite-Long – qui ne m’a plus réinvité. J’étais là à la demande de feu Jacques Taddei, qui était directeur du concours, à l’époque… et qui, avant de gagner le concours de Chartres comme organiste, était au Conservatoire avec moi, il y a cinquante ans, chez Lucette Descaves, avec les sœurs Labèque, feue Brigitte Engerer, etc. Un jour, il me propose d’intégrer le jury. Chaque membre du jury est reçu à la mairie de Paris et reçoit la Médaille vermeil de la Ville. J’ai su que, plus tard, ça avait tangué car certains protestaient contre ma distinction en arguant du fait que je suis scientologue. Bref, il y a deux types de réactions, et puis c’est tout !

Vous sentez-vous victime d’un ostracisme anti-scientologue ?
Non, pas toujours. Tenez, j’ai fait un disque avec Hélène Mercier, l’épouse de Bernard Arnault. Elle sait que je suis scientologue. Elle aurait pu refuser de faire le disque avec moi pour cette raison. Elle a fait le disque. Pire : elle m’a présenté son mari… qui me connaissait pour avoir gagné le concours Cziffra et pour avoir interprété le Vol du bourdon dans la transcription invraisemblable de Cziffra, devant Cziffra et Jacques Chancel. Donc, elle m’appelle et me dit : « Bernard souhaiterait que tu donnes un récital d’une quarantaine de minutes pour conclure la convention. » Je crois qu’il avait réuni à cette occasion tous les grands directeurs du groupe LVMH pour leur montrer la Fondation avant l’inauguration officielle. Il m’a présenté dans des termes incroyables. Après, je n’ai pas forcément donné mon concert le plus précis, mais j’ai joué. Ils auraient très bien pu dire : « On ne l’invite pas parce qu’il est scientologue. » Ils ne l’ont pas fait…

Toutefois, en vous engageant en faveur de la scientologie, vous avez édifié au-dessus de vous un plafond de verre ?
Disons que, à soixante-six berges, je n’ai jamais joué avec un grand orchestre parisien. J’ai joué avec les orchestres Colonne et Pasdeloup, qui sont de très bons orchestres. Et ce n’est pas qu’une question d’orchestre : je n’ai jamais été invité à La-Roque-d’Anthéron non plus. Oh, pas forcément à cause de la scientologie, il faut être juste ! Ça peut, aussi, être des clans, des musiciens qui font venir leurs amis, des agents puissants… Le métier est siii difficile actuellement ! Je ne le leur reproche pas.

Ça laisse des perspectives pour les années qui viennent…
Pourquoi pas ?

Pour conclure sur ce troisième et dernier volet consacré au rapport enre la foi (scientologique) et l’artiste, permettez-moi de citer Renaud Capuçon qui, dans le numéro 666 (je n’ai pas fait exprès, c’est ainsi) de Diapason (mars 2018, p. 23), Renaud Capuçon déclare : « Ma foi aurait pu me lâcher souvent. J’ai traversé des révoltes, des remises en cause personnelles, je ne contemple pas le monde d’un air béat, comme si tout était merveilleux. Mais l’évidence du malheur n’arrive pas à me détourner de cette nécessité intérieure. » Et il conclut : « J’ai de la chance… » Partagez-vous cette impression que, pour un artiste, la foi est une chance ?
Vous pensez qu’il parle de la scientologie ?

Hum, j’ai un tout petit doute, mais force est de reconnaître qu’il ne précise pas la nature de sa croyance…
Sérieusement, je vais vous dire : non, je ne pense pas que j’ai de la chance d’être scientologue. Car la chance n’existe pas. Le hasard n’existe pas. On s’attire les bonnes et les mauvaises choses. La seule foi qui compte, c’est celle qu’il faut avoir en soi.

C’est ça, la scientologie : réussir à avoir et à nourrir la foi en soi ?
En petite partie, oui. Mais pas seulement. Aussi vais-je ajouter quelque chose pour conclure de mon côté, si vous le permettez… Bon, et même si vous ne me le permettez pas[6] ! De toute façon, vous agirez comme vous le souhaitez. La scientologie est un mouvement philosophique qui…

Pas une religion ?
Pour moi, c’est une religion, une philosophie et une science. Une religion parce que ça traite de l’être spirituel, même si on n’est pas en train de prier des divinités. Une philosophie parce que ça traite du pourquoi et du comment des choses de la vie. Une science, contrairement à ce que vous pourriez penser ou contrairement à ceux qui ironisent en prétendant que c’est une pseudoscience, car c’est fait – l’audition au premier chef – de manière très, très précise. Extrêmement précise. Jamais à la légère. Si c’est pas bien fait, ça marche pas. Du coup, comme vous dites, la scientologie est le mouvement qui augmente le plus rapidement sur cette planète. La scientologie continue de monter pour le bien de la Terre. Ce que nous, scientologues, essayons de faire, c’est d’apporter une transformation de la civilisation. En effet, nous vivons une époque très dangereuse, avec cette foutue bombe atomique. Ces bombes atomiques se trouvent en Israël, au Pakistan (un pays musulman où les talibans ne sont pas loin), en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, peut-être en Iran, en Corée du Nord… On ne plaisante pas, là. Il est facile d’accéder au pouvoir et d’appuyer sur le petit bouton. Heureusement, la scientologie est inarrêtable. Ils pourront tout essayer, ils ne la stopperont jamais. Ils ne nous stopperont jamais. En France, c’est vrai, il faut un peu plus de temps pour que la scientologie soit acceptée. Qu’importe : il a aussi fallu un certain temps pour que la scientologie soit acceptée aux États-Unis, au Royaume-Uni (c’est fait depuis un arrêt de la Cour d’appel de Londres, rendu il y a trois ans) et dans d’autres pays.

Des doigts, des touches et, quelque part, Cyprien Katsaris en toute intimité. Photo : Bertrand Ferrier.

Vous en parlez comme d’une expansion colonisatrice…
Ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. Qui parle de conquête ? Pas nous. Nous, nous voulons apporter au monde de la santé mentale. Autrement dit, faire en sorte que cette folie, qui a toujours existé, s’apaise. Ne vous méprenez pas : c’est fabuleux que l’on ait des iPhone. Fabuleux que l’on puisse aller sur la Lune et au-delà. J’admire un type comme Elon Musk, avec ses fusées, etc., même s’il est un peu cinglé, mais dans le bon sens ! Cependant, depuis des milliers d’années, il n’y a pas eu de progrès spirituel. Quel progrès spirituel proposer ? Les nouveaux philosophes ? Très bien ! qu’ont-ils apporté à la société ? BHL écrit peut-être de beaux articles ; j’adore regarder Finkielkraut, avec sa manière de parler, tout ça ; mais soyons sérieux : qu’ont-ils apporté de concret à la civilisation ? Ont-ils aidé les gens, individuellement, à se sortir de leur merde ?

À ces bavards inopérants, vous opposez la scientologie.
Par sa technologie, tellement précise, cette philosophie appliquée est là pour aider les gens à se sortir de tout ce qui peut les déranger, à s’améliorer, à augmenter leurs aptitudes et à éradiquer la barbarie de cette planète. C’est pas mal, non ?

En tout cas, c’est un beau projet et une belle conclusion. Pour votre confiance et votre disponibilité, merci, Cyprien.


Bibliographie

Pour accompagner l’entretien, outre les reportages cités, quelques compléments d’information ont été utilisés.

  • Un livre-bilan : Lawrence Wright, Devenir Clair. La scientologie, Hollywood et la prison de la foi, brillante trad. Laurent Bury, Piranha, 2015, nous a paru le meilleur contrepoint aux assertions pro-scientologiques. La qualité de la traduction, le souci auctorial de sourcer les affirmations, la variété des témoignages recueillis, la volonté de donner la parole aux contestations de l’Église en font, autant que nous en puissions juger, un ouvrage important que tous les curieux gagneront à lire. (Non, et pas que parce qu’Éric Roux, le patron de la scientologie en France, l’a dénoncé comme un tissu de mensonges.)
  • Un livre-de-circonstance : Emmanuel Fansten, Scientologie. Autopsie d’une secte d’État, Robert Laffont, 2010, a été publié suite à l’arnaque qui a permis à la scientologie, via des complicités parmi les assistants de justice, de gagner un procès a priori perdu. Le manque de consistance de ce livre, la faiblesse de l’argumentation, la fragilité des connaissances rapportées, la déficience de problématique et la relative débilité de l’écriture n’en font pas un ouvrage de référence.
  • Un témoignage : Jenna Misacvige Hill (écrit par Lisa Pulitzer), Rescapée de la scientologie, Kero, trad. Sophie Henri, 2013. C’est le fameux écho de la nièce du grand patron de la scientologie, ouf. Souvent geignard, hélas handicapé par une traduction pitoyable, ce texte mal fagoté n’en dénonce pas moins avec force des pratiques d’exploitation des enfants et de manipulation des adeptes qui méritent d’être parcourues si l’on s’intéresse au sujet.
  • Un ouvrage d’analyse financé par l’université Paris-Diderot : Thierry Lamote, L’Envers obscène de la modernité. De la scientologie à Daech, Hermann, « Psychanalyse en questions », 2017). L’essai, résolument hostile à la scientologie, brasse large et peine parfois à embrasser des problématiques évanescentes. Toutefois, son souci d’analyse en profondeur des enjeux scientifiques, épistémologiques et philosophiques de la doctrine hubbardienne, ainsi que sa vigueur assumée et l’évidente intelligence de l’auteur, en font un volume précieux pour le lecteur, même peu sensible aux circonvolutions psychanalytiques, souhaitant réfléchir avec indépendance aux fondements et implications de la scientologie.
  • DVD : Une introduction à la scientologie, entretien enre Ron Hubbard et un interlocuteur pour le moins docile, Golden Era Production, 51′.
  • Émissions télévisées consultées sur YouTube : voir les notes du premier article.

 Notes

[1] D’autres sources stipulent que le nouveau patron a d’abord dû éliminer, par des moyens plus ou moins fair, Pat et Annie Broeker (Wright, 208).
[2] Certains sites liés à de grands médias présentent Liz Gablehouse comme « une confidente de Hubbard, riche héritière d’une famille de notables de Tallahassee en Floride », impliquée notamment dans les aventures marocaines de l’organisation. Voir par ex. ici .
[3] D’autres témoignages sont moins catégoriques. Ainsi, la nièce de David Miscavige raconte son internat scientologue où, enfant, elle était « chargée de liaison médicale », occupée à délivrer des « touch assists » et des « nerve assists » ainsi que « d’autres formes d’assistance écrites par LRH et conçues pour aider les gens à remédier à toute sorte de maux, rhumes, accès de fièvre ou rages de dents. (…) IL y avait aussi cette croyance selon laquelle on attrapait un rhume parce que l’on avait perdu quelque chose. Je demandais donc : tu as perdu quelque chose dernièrement ? Cela faisait partie de l’aide rhume, la cold assist. (…) Je ne vis jamais un seul docteur durant tout le temps que je passais au Ranch [sauf pour faire des points de suture]. » (Jenna Miscavige Hill avec Lisa Pulitzer, Rescapée de la scientologie, trad. pénible de Sophie Henri, Kero, 69)
[4] Voir le reportage de M6 cité ici, spécifiquement .
[5] Mark Isham cité par Wright, 365.
[6] Oui, il s’agit bien d’un trait d’humour. Au moment où nous mettons en ligne cet épisode, Cyprien Katsaris a relu avec attention, exclusivement après publication, les deux premiers épisodes. On le suppute peut-être, rien ne me pousse vers la scientologie, mais l’honnêteté m’amène à la stipuler : les propositions de rectification que l’artiste m’a glissées ont toujours visé à une plus grande précision de la restitution, jamais à une censure comminatoire.

Cyprien Katsaris chez lui, le 24 février 2018. Photo : Bertrand Ferrier.

Résumé des épisodes précédents : sur ce site, j’écris un p’tit mot à propos du dernier disque de Cyprien Katsaris en évoquant son appartenance à la scientologie. L’artiste s’emporte en estimant que les critiques, en sus de leur fatuité, ignorent tout de la scientologie. Je lui propose une rencontre pour évoquer ce sujet. Il accepte de dégager un créneau afin de me recevoir, m’accorde un entretien-fleuve au cours duquel nous évoquons sa vision de la scientologie (épisode 1), le rapport entre la scientologie, l’art et la pratique artistique (épisode 2) et le rapport entre la scientologie et le statut d’artiste (épisode 3, à paraître). Sur un sujet éminemment polémique, voici les dits d’un artiste engagé, parfois stigmatisé pour cet engagement et pourtant, après 46 ans de carrière, toujours considéré comme l’un des très grands virtuoses du clavier… et l’un des plus originaux. En voici quelques illustrations.

Épisode 2
La scientologie et l’art

Cyprien Katsaris, pour la deuxième partie de cet entretien, voulez-vous nous révéler comment vous êtes devenu scientologue ?
Avant tout, je veux préciser que je respecte toutes les religions à condition qu’elles ne portent préjudice à personne – je pense que l’on se comprend. Vous le savez, je viens d’une famille orthodoxe. Or, les orthodoxes sont extrêmement croyants. Pour moi, la religion est donc quelque chose qui ne se traite pas à la légère. Anecdote personnelle : j’avais une petite amie bavaroise, avec qui je suis toujours en contacts amicaux. Les Bavarois sont très, très, très catho. Dans les bâtiments publics, il y a la croix : rien à voir avec la laïcité française. Je respectais beaucoup la religion de mon amie. Elle, elle considérait que la scientologie, c’est, comment dire ? de la merde. Je me souviens de l’avoir emmenée à Rome le premier janvier 2000 ou 2001, afin d’assister à la bénédiction Urbi et orbi du pape. Hélas, elle n’a jamais eu le même respect à l’endroit de la scientologie. Bon, je le comprends aussi car, à l’époque, les attaques étaient encore plus violentes qu’aujourd’hui…

Vous êtes tolérant, soit. Mais comment avez-vous basculé dans la scientologie, reformulerais-je pour vous provoquer ?
Pour le comprendre, il faut remonter à mon plus jeune âge. Je n’ai eu de cesse de chercher à comprendre ce que nous faisons sur cette Terre, d’où nous venons, où nous allons, etc. Quand j’étais étudiant au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, j’ai constaté que l’on apprenait l’instrument mais pas comment affronter un public (sic). Donc j’ai lu quelques bouquins de psychologie ; j’ai fait un peu de radiesthésie ; j’ai étudié les histoires de phosphènes du docteur Albert Leprince – j’ai encore des bouquins où l’on vous explique que, en regardant une lampe, les yeux fermés, vous découvrez des petites lumières qui vous permettent de faire de la voyance. Ça n’a jamais marché. Je me suis intéressé à l’hypnose – j’ai essayé d’hypnotiser un copain, comme ça, pof… en vain ! J’ai aussi fait un peu de yoga – rien ! Et, un jour, fin 1976, des personnes me parlent de La Dianétique.

Quel genre de personnes ?
Il y avait un pianiste classique, professeur très réputé, qui vivait à Los Angeles et parlait très bien le français. Mario Feninger, qui nous a quittés très récemment à un âge avancé, était un ami de Hubbard. Grâce à lui, j’ai lu La Dianétique. Ça m’a passionné. J’ai décidé d’en savoir plus en allant au cœur de l’organisation la plus importante, en Floride. J’y suis souvent retourné. J’y ai rencontré Chick Corea, le grand pianiste de jazz, un type très très sympa ; mais j’ai aussi rencontré plein de gens venant du monde entier pour étudier à fond la scientologie. En Floride, c’est un endroit extraordinaire où l’on trouve plusieurs hôtels pour loger, ainsi que plusieurs bâtiments pour étudier les niveaux les plus avancés que l’on ne peut découvrir ailleurs. J’ai trouvé cette matière de plus en plus passionnante.

Quel impact ces découvertes ont-elles eu sur votre travail artistique ?
La scientologie m’a aidé et peut aider tout artiste à mieux comprendre le phénomène émotionnel de l’art, et à mieux communiquer au public une émotion – par exemple musicale. Il y a même un cours sur l’art que peuvent faire des acteurs, des danseuses, etc. Cela dit, de nos jours, il faut faire attention, alors je le dis tout rond : il ne faut pas confondre la scientologie et la médecine. La scientologie n’est pas là pour guérir un corps. En revanche, en scientologie, on peut faire un travail spirituel, grâce à énormément de procédés, et ce travail peut contribuer spirituellement à accélérer le travail de la médecine officielle.

Vous l’avez vécu personnellement ?
C’est le cas de le dire ! Je vais vous révéler deux exemples. L’un, j’en ai parlé très brièvement sur France Musique il y a cinq ans ; l’autre, je ne l’ai encore jamais révélé. Il y a cinq ans, je ne faisais pas attention à ce que je mangeais ; et, en plein concert à Berlin, cinq minutes avant la fin du récital, tandis que je jouais ma transcription du Deuxième concerto de Liszt… Pardon pour la parenthèse, mais voilà encore un morceau qui me rend dingue sur le plan de la difficulté ! Je l’ai joué il y a sept jours aux Pays-Bas… Bref, cinq minutes avant la fin du récital que je donnais pour l’ambassade de Chypre, à l’occasion de l’anniversaire de la fondation de notre République, je ne sens plus rien. Je le signale au public. Les gens pensaient que je plaisantais. En réalité, je faisais un AVC sur scène. Ils ont envoyé une ambulance. J’ai été hospitalisé dans le plus grand hôpital allemand, l’hôpital Charité, héritage de l’exil huguenot lorsque les protestants n’étaient plus les bienvenus en France, euphémisme. Le diagnostic était simple : soit je mourais, soit je finissais mes jours dans un fauteuil roulant. Tout avait disparu à gauche. J’avais le visage déformé. Toute la nuit, à l’hôpital (je suis tombé en plein enchaînement de jours fériés…), j’ai fait ce qu’il fallait. Vers six heures du matin, j’avais recouvré toutes les sensations et toute la mobilité.

Grâce à la scientologie ?
Vous vous en doutez, j’ai été très bien soigné sur le plan physique. Néanmoins, les médecins m’ont dit : « C’est incroyable que vous ayez récupéré aussi rapidement. » Ils m’envoient quand même une physiothérapeute, tout à fait superfétatoire. Je demande : « Est-ce qu’il y a un piano, dans ce bâtiment ? » Ils en trouvent un dans une pièce où se déroulent des conférences. Je m’y rends. Je joue avec la main gauche plein de traits rapides pour leur montrer que ça marche bien. Devant moi, il y a cinq ou six médecins. L’un d’entre eux me demande l’autorisation de filmer en m’expliquant vouloir montrer mon cas à des collègues. Le concert avait eu lieu le premier octobre. Le lendemain, la Saint-Cyprien chez les orthodoxes, ça ne s’invente pas, mon assistante m’appelle et m’annonce : « Je viens de recevoir une demande pour un récital en Hongrie. Il s’agirait de remplacer Zoltán Kocsis [mort en 2016 d’un cancer]. Il a de graves problèmes cardiaques et a dû annuler. Le problème, c’est que la date est fixée au 15 décembre. » Malgré mon AVC de la veille, j’ai répondu : « Je le ferai. » Et je l’ai fait. Le concert a eu  lieu à Györ, la troisième plus importante ville de Hongrie. Ils ont dû aimer, puisqu’ils m’ont réinvité pour un concert là-bas et un autre à l’Académie Franz-Liszt.

Le 17 octobre, je donnais un récital à Bruxelles. Le 19 octobre, je donnais un autre programme au festival Piano en Valois à Angoulême. Je crois qu’ils font partie des meilleurs concerts que j’ai donnés.

Cette série d’exploits, malgré vos précautions oratoires, vous sous-entendez que vous l’attribuez à la scientologie…
Je ne raconte pas cela pour me vanter, mais je ne peux m’empêcher de penser que, cela, oui, je le dois à la scientologie à 50 %, et à 50 % à la médecine.

Nous voilà prêts pour le second épisode que vous n’aviez jamais raconté…
Il y a deux ans, Bertrand… Comprenez-moi bien. Je ne prends pas de vacances, pas de week-end. Je suis tout le temps au piano. Peut-être que j’abuse. Toujours est-il qu’il y a deux ans, j’ai ressenti une douleur insupportable au niveau d’un majeur, puis de l’autre. Je vais voir, pas très loin de chez moi, une grrrande spécialiste à la Clinique de la main. Elle était passée à la télé peu avant car la ministre de la Santé était une copine à elle ; or la ministre avait pris des dispositions obligeant les médecins à faire plus d’administration, ce qui n’avait guère plu aux médecins. La spécialiste était montée au créneau, et elle en a été bien récompensée… par un contrôle fiscal. Bref, elle m’a infligé des infiltrations. Le protocole n’a rien donné. Comme elle ne savait plus quoi faire, j’échoue chez un autre très grand spécialiste, hors de Paris. Il m’explique qu’il ne m’opèrera pas : trop dangereux, je suis pianiste, il ne veut pas prendre le risque, etc. La seule solution consistait à ne plus toucher un piano pendant cinq mois.

J’imagine que cette solution qui n’en était pas une ne vous a pas complètement satisfait…
Ma carrière était en jeu, Bertrand ! Ma carrière était en jeu… Et, une fois de plus, j’ai été sauvé par la scientologie. Je ne leur dirai jamais assez merci. Au Celebrity Centre, 69, rue Legendre, on a accompli un boulot inimaginable. Maintenant, je peux l’affirmer : de nouveau, j’ai été sauvé à 50 % par la scientologie, via le travail spirituel que j’ai fait dessus, et à 50 % par Jean-Marie Legé, mon ami ostéopathe, un scientologue extraordinaire. C’est un type absolument génial, sympa comme tout, fou de musique, consulté par des tennismen, des actrices et des acteurs extrêmement célèbres…

Donc la scientologie vous a aidé à conserver votre intégrité physique. Qu’en est-il de son impact sur votre gestion du public ?
Si vous saviez à quel point cet impact est important ! Et si vous saviez à quel point j’aurais aimé aider Martha Argerich… Hélas, je ne la connais pas assez. On a fait un disque ensemble, il y a quarante ans. C’étaient Les Noces de Stravinsky, le ballet, dirigé par Leonard Bernstein. Martha était premier piano ; Krystian Zimerman, deuxième piano ; moi, troisième ; et Homero Francesch, un jeune Uruguayen que Deutsche Grammophon essayait de lancer, quatrième. On a donné le concert au Royal Hall Festival de Londres, sous les caméras de la BBC, puis c’est devenu un disque DG. Mais quel dommage, quel gâchis que Martha ait arrêté de donner des récitals il y a trente-cinq ou trente-huit ans ! Glenn Gould, idem, avait arrêté trop tôt, et on le sait, nous, pourquoi tant de merveilleux artistes abandonnent.

Alors, pourquoi ?
Parce que c’est très dur, un récital, très redoutable. Pour affronter ce défi, la scientologie peut aider considérablement.

Pouvez-vous expliquer comment ?
Par rapport au trac, voyons ! Presque tous les musiciens ont ce problème. Pensez que Vladimir Horowitz lui-même avait arrêté dans les années 1950 et se retrouvait aux mains des psychiatres ! Vous savez que les psychiatres nous combattent, nous scientologues. Hier soir, sur Arte, alors que je faisais une pause pour manger un morceau avant de retourner travailler jusqu’à minuit, je suis tombé par hasard sur un film[1] qui confirmait ce que me disaient mes amis scientologues et que je refusais de croire. C’est l’histoire d’un homme tout à fait normal, qui a été interné parce que sa femme a magouillé. Il a juste passé un examen psychiatrique dans une horrible prison allemande. Ce n’est qu’en 2016 que l’Allemagne a changé ce système invraisemblable complètement nazi ou soviétique. Et nous, scientologues, nous sommes la cible des psychiatres, car nous obtenons des résultats qu’eux n’obtiennent pas. Or, quand un fou viole ou assassine une petite fille, qu’on le met en prison et que, quelques années plus tard, un psychiatre soi-disant expert autorise sa sortie, si le gars récidive, avez-vous vu un procès contre le psychiatre qui a donné son autorisation ? Jamais. C’est grave. Regardez, Nordahl Lelandais : il va peut-être prendre perpétuité, il sera relâché dans moins de vingt ans, et on ne sait pas ce qu’il va faire après puisque les psychiatres ne savent pas le soigner.

Affirmez-vous que la scientologie saurait soigner Nordahl Lelandais ?
Vous le dites de manière un peu ironique, Bertrand, mais je suis obligé de vous répondre que je ne suis pas un professionnel de la question. Je n’ai pas reçu une formation très poussée dans ce domaine. Néanmoins, je vous le dis : les scientologues peuvent aider beaucoup de gens… quoi que nous préférions nous occuper des gens capables.

Pourquoi ?
Les fous, ça prend beaucoup de temps. Ce qui n’empêche que nous pouvons obtenir des résultats avec eux. Absolument. Et avec des procédés très, très simples. C’est incroyable ! Attention, la scientologie ne remplace pas la médecine officielle pour le corps. En revanche, elle aide l’individu qui pratique les exercices correctement. Avec la scientologie, il s’en sort mieux et plus vite. Parfois, quand la médecine ne peut plus rien, c’est la scientologie qui va faire la différence. Je l’ai vécu quand mes doigts m’ont fait tant souffrir. Si je n’avais pas connu la scientologie, Bertrand, je serais actuellement à la retraite, comme un con. Je n’aurais pas pu faire le Zorba et tous ces disques…

Au-delà des aspects concrets que vous revendiquez (gestion du trac, accélération de la guérison), estimez-vous que la scientologie a aussi influé sur votre appréhension de certaines œuvres, dès lors qu’il s’agit d’une doctrine spirituelle et non cantonnée au pragmatisme des choses ?
Sur le plan technique, pianistique, non, la scientologie ne pouvait rien pour moi ! J’avais déjà tous mes moyens avant d’être scientologue. En décembre 1976, quand j’ai commencé la scientologie, j’avais déjà été lauréat du concours Reine-Elisabeth de Belgique (1972), et j’avais gagné le concours Cziffra (1974). Vous savez, nous, pianistes, sommes comme les patineuses : c’est jeune que l’on acquiert la technique, ou on ne l’acquiert jamais. En revanche… Attendez, vous n’avez pas bu le jus de cerise que je vous ai servi. Ne vous inquiétez pas, il n’y a pas de poison scientologue dedans, vous pouvez le boire !

Hélas, je l’ai déjà attaqué. Le poison-qui-n’existe-pas est donc en train de couler en moi…
Tant mieux, vous entendrez mieux ce que j’ai à vous dire ! En l’occurrence, oui, la scientologie m’a été utile pour comprendre ce que représente la musique par rapport au besoin de la société. Quel est ce besoin ? Nous vivons dans une société très folle, on l’a évoqué. Au même titre qu’un médecin va soulager un organisme en y injectant un produit, je considère que les artistes en général et les musiciens en particulier, pendant les brefs moments au cours desquels le public écoute la musique qui leur est donné, doivent faire oublier les soucis quotidiens et élever l’assistance spirituellement. Voilà une chose essentielle à accomplir, même si elle paraît toute petite. Nous, musiciens, contribuons à ce que nos spectateurs se sentent mieux ; et, lorsque nous comprenons la manière dont ce processus fonctionne, nous pouvons être encore plus efficients. Je l’ai vécu. Cela étant, il faut savoir une chose. Certains ont des aptitudes naturelles et sont, sans savoir pourquoi, hauts ; or, même quelqu’un qui est très haut, on peut l’amener à être encore plus haut.

« Rendre les gens capables plus capables » est l’un des mantras de la scientologie…
Cela vaut pour tous : quelqu’un qui est bas, on peut le faire monter très haut.

Pardon d’être concret, mais grâce à quoi ?
Grâce, entre autres, à la technologie de l’étude. Il existe un cours entier pour apprendre comment apprendre. La question est : qu’est-ce qui fait que j’ai du mal à apprendre ? D’où vient la difficulté ? Quand je donne une masterclass, je dis toujours aux étudiants : si y a un petit problème technique, je veux le résoudre sur place. Or, je découvre de plus en plus que les profs de piano ne savent pas comment se dépatouiller. Je leur dis : « Ça prendra trente secondes ou trente minutes, mais on y arrivera. » Et, croyez-moi, on y arrive.

Comment ?
Grâce à la technologie d’étude de Hubbard. Mais Hubbard ne s’intéressait pas qu’aux artistes. Il a mis au point une technique pour la réhabilitation des drogués. Je précise que cela ne me concerne pas car je ne me suis jamais drogué. Néanmoins, cette technique est couronnée de succès dans 75 à 79 % des cas, je crois, soit beaucoup plus que les organisations officielles ; et c’est basé, je vous l’ai dit, sur des choses très, très simples.

Pour en revenir à l’apport de la scientologie dans votre pratique artistique, avez-vous profité d’une promesse de la scientologie qui consisterait à doper la mémoire de ses adeptes ?
Vous ne me ferez pas dire que les scientologues n’ont jamais de trou de mémoire ! Par exemple, il m’arrive d’apprendre trop de morceaux à la fois, donc de me mélanger les pinceaux et d’avoir des trous de mémoire. Mais ce n’est pas le plus important. Le plus important, c’est la communication de l’émotion musicale. Pour Hubbard, l’art est un mot qui résume la qualité de la communication. Une fausse note ou un trou de mémoire reste préférable à un jeu impeccable et ennuyeux. Vous avez des acteurs ou des musiciens qui savent naturellement communiquer au plus haut niveau. La scientologie peut les aider à s’améliorer, comme elle peut aider ceux qui ne savent pas comment faire. Quand un artiste monte sur scène et ennuie, la scientologie peut débloquer ça.

Paradoxalement pour une Église portée sur les artistes et soucieuse de leur épanouissement professionnel, l’art scientologique est déficient. Disons les choses autrement : pour ceux qui, comme vous, sont convaincus, la scientologie peut irriguer l’art et les artistes. En revanche, l’inverse n’est pas vrai – l’art n’irrigue pas la scientologie.
C’est une question très intéressante. Je n’y avais jamais pensé auparavant. Est-ce que l’art irrigue la scientologie ? Honnêtement, je ne connais pas tous les scientologues ! J’en connais quelques-uns ici, quelques-uns en Floride… Il est vrai que les « musiciens classiques » n’y sont pas légion, ce qui s’explique en partie parce que le mouvement est récent : à peine 68 ans ! Parmi les musiciens classiques, je connais Paul Polivnick, un chef d’orchestre formidable, qui dirigeait l’Orchestre symphonique de l’Alabama et qui a été très souvent invité par l’Orchestre national de Lille. C’est un chef exceptionnel. Il m’a invité à jouer le Concerto de Ravel puis le Troisième concerto de Beethoven. Quand il a interprété la Turangâlila Symphonie d’Olivier Messiaen, à Milwaukee, avec l’orchestre local, Messiaen a entendu l’enregistrement et l’a félicité dans une lettre que Paul m’a montrée. Et puis, l’art irrigue la scientologie notoirement grâce aux acteurs – inutile de citer les plus célèbres, nous en avons débattu l’autre jour.

Lawrence Wright, que l’éminent Éric Roux considère comme un menteur patenté bien que son livre, cité dans la première partie de l’entretien, me paraisse solide et mesuré, pointe avec pertinence que « la scientologie a construit beaucoup d’églises impressionnantes, mais ce ne sont pas des hauts lieux artistiques » comme si, à l’instar de ces noms de « Celebrity Centre », l’Église cherchait plus à séduire par la notoriété des artistes que par l’art lui-même.
Non, il n’y a pas de recherche de la notoriété, c’est faux. Il est arrivé que Tom Cruise, que je ne connais pas, s’intéresse à la scientologie, comme John Travolta, que j’ai rencontré une fois à Los Angeles. Il nous emmenait avec une copine commune au concert de Julia Migenes [scientologue revendiquée, voir dans la vidéo supra à 11’23]. Lui conduisait sa Rolls. Je lui avais donné une cassette de la Neuvième Symphonie dans la transcription de Franz Liszt que je venais d’enregistrer pour Teldec.

Je me souviens que John l’écoutait dans la voiture ; et il chantait en même temps, et la voiture commençait à zigzaguer, et… Bref, si des artistes s’intéressent à la scientologie, ils viennent et puis c’est tout. À ce sujet, je dois vous dire une chose importante. On raconte que l’on ne peut pas quitter la scientologie.

Effectivement, de nombreux témoignages vont dans ce sens…
Ce sont des mensonges. Il existe un document administratif que vous lisez au départ, si vous voulez suivre un cours. Ce document stipule que, à n’importe quel moment, si vous décidez d’arrêter, vous pouvez arrêter et être remboursé intégralement de l’argent que vous avez dépensé pour les cours et l’auditing.

Vous n’avez pas tout à fait répondu sur l’existence d’un art scientologique : la plupart des religions ont créé leur système artistique. La scientologie, non. N’est-ce pas curieux pour une religion qui attire autant d’artistes, ne fussent-ils pas spécifiquement classiques ?
La scientologie aide les artistes. C’est cela, sa contribution à l’art. En revanche, non, il n’y a pas de vitrail ou d’icône, comme chez nous, orthodoxes !

Oui, il n’y a pas de cathédrales, pas de musiques spécifiques…
Les organisations de scientologie sont considérées comme des églises. Alors, évidemment, le terme évoque l’église chrétienne ; mais rappelons-nous ce que signifie le terme ecclesia : c’est un mot grec dans lequel se trouve une racine signifiant « fermé ». L’église est donc un lieu fermé où s’assemblent des gens ; et l’Église de scientologie est une religion, oui, mais pas au sens occidental du terme, comme nous l’avons vu.

Néanmoins, l’Église de scientologie s’est dotée des signes marketing rappelant ceux des églises chrétiennes…
Vous lirez le livre d’Éric. Il explique tout ça très bien.

À suivre : « La scientologie et le statut d’artiste »

[1] L’Homme qui n’existait plus, téléfilm de Hans Steinbichler, réal., et Kit Hopkins, scén.


Le témoignage de Judith*

Moi qui m’intéresse à tout, et notamment en matière de « religion – groupes spirituels », je m’étais intéressée à la scientologie, pas pour en faire forcément partie mais déjà juste pour les connaître. Je m’étais inscrite à une conférence sur la dianétique qui présentait de travail de Hubbard, dédiée justement à ceux qui ne connaissaient pas (les scientologues distribuaient des petits tracts bleus à Saint-Lazare, les mêmes depuis dix ans, vous avez dû en avoir aussi).
Il se trouve que, le jour et l’heure où je devais y aller, une obligation d’ordre musical m’est tombée dessus (un examen ou un truc du genre). J’ai donc appelé pour annuler, ils m’ont proposé d’autres dates et j’ai dit que je les rappellerais pour confirmer une autre date. Et là, ça a été le début d’un enfer qui a duré presque un an. Ils m’ont appelée en moyenne cinq, six fois par jour, laissé des messages vocaux, ont envoyé des lettres à mon adresse. Ça m’a fait tellement peur et m’a tellement rebutée que, évidemment, je n’y suis du coup jamais allée.

*Le témoignage, qui nous est parvenu spontanément, n’était pas anonyme, j’aime pas ça ; mais le prénom de la personne a été changée.

Tout commence par une notule de notre composition sur un disque associant des œuvres de Cyprien Katsaris à celles de Mikis Theodorakis. En guise de pitch, une captatio provocatrice : « Cyprien Katsaris serait le Tom Cruise de la musique si Tom Cruise avait du talent. » L’interprète, concertiste international depuis plusieurs décennies, agacé d’être à nouveau placé sous le sceau de la scientologie (et irrité par notre peu d’estime pour Tom Cruise, n°2 de l’Église), s’émeut. Nous lui proposons de le rencontrer afin de comprendre l’impact de la scientologie sur son travail artistique. Entre deux concerts et trois jurys internationaux, il accepte. Voici le résultat : un feuilleton exclusif sur un artiste engagé.

Épisode 1
La scientologie vue par l’artiste

Le projet de cet entretien est de vous permettre d’exprimer – et de nous permettre de comprendre – l’importance de la scientologie dans votre art. En effet, vous avez exprimé publiquement, à de nombreuses reprises, votre attachement à la doctrine de Hubbard et à son Église. Cet engagement est rare chez un « musicien classique » français ; et il n’est pas sans inconvénient. Pour preuve, vous êtes souvent exaspéré quand des critiques musicaux, professionnels ou dilettantes, font référence à cet engagement. Vous estimez en effet que ces scribouillards caricaturent votre position en ignorant tout de votre engagement – tout sauf, expliquez-vous, ce que ressassent les médias scientophobes. Cet entretien a donc pour objectif de clarifier ce que croit un scientologue (1), comment la scientologie a rencontré et influencé votre travail d’artiste (2), et comment l’artiste que vous êtes vit son engagement en faveur d’une organisation très controversée (3).
D’emblée, je tiens à préciser que vous m’avez proposé de relire la retranscription de mes propos. Je ne le veux pas. Vous écrivez ce que vous voulez. Vous êtes entièrement libre. Simplement, j’ai souhaité vous rencontrer pour vous donner un point de vue autre. Je vais vous parler de l’intérieur, par opposition ou par contraste avec ce qui est colporté sur Internet. Donc, dans un premier temps, je tiens à vous donner quelques informations sur ce qu’est la scientologie, en précisant toutefois que je ne suis pas son porte-étendard. Personne ne m’a jamais demandé de l’être.

Néanmoins, vous donnez l’impression d’être souvent en première ligne pour défendre et justifier l’Église de scientologie.
En première ligne ? Non, mais j’estime qu’il y a une injustice des grands médias. Pour vendre, ils aiment parler de sujets controversés, catastrophistes ou sensationnalistes. Ils sont prompts à signaler que l’Église est en procès, mais absents au moment de reconnaître que 90 % de ces affaires ont été gagnées par l’institution. En Belgique, il y a deux-trois ans, le juge a déclaré à la fin du procès : « Je n’ai trouvé aucun méfait à leur reprocher, ces gens-là sont poursuivis uniquement parce qu’ils sont scientologues. » Il y a bien quelque chose qui ne colle pas. La scientologie gêne.

Qui gêne-t-elle, d’après vous ?
Pour le comprendre, il faut comprendre ce qu’elle est, donc qui était L. Ron Hubbard, le fameux LRH ! LRH était un personnage multitalentueux. C’était l’un des plus célèbres auteurs de science-fiction, très admiré d’Isaac Asimov. Il a écrit beaucoup de bouquins d’aventure, afin de gagner de l’argent. Cet argent lui a permis de continuer ses recherches dans le domaine du mental et de l’esprit.

Pouvez-vous préciser ce qui, selon LRH, distingue le mental et l’esprit ?
Au début, c’était assez proche. Mais, au fil du temps, LRH a affiné son analyse. Disons que le montreur de marionnette, c’est l’esprit ou l’âme ; les fils, le mental ; la marionnette, le corps.

Revenons-en à LRH…
C’est un homme fabuleux. Il a été explorateur. Il a été pris dans la Seconde Guerre mondiale. Marin, il a été très lourdement blessé jusqu’à perdre l’usage d’un œil et à finir estropié. Or, il a récupéré toute sa santé par lui-même, en rapport avec ce qu’il avait découvert du sujet, du mental et de l’esprit[1]. Il a été aviateur, photographe ; il a même composé de la musique légère. En 1950, ce personnage tout à fait particulier publie son premier ouvrage de base, La Dianétique. La dianétique, Bertrand, c’est un néologisme qui vient du grec : dia, à travers, et nous, le mental.

Comment définiriez-vous ce terme ?
La dianétique est une méthode qui permet à une personne de se débarrasser, par elle-même et grâce à cet outil, de toutes sortes de choses qui peuvent la gêner dans la vie – ce que nous appelons des aberrations mentales. La vérité, c’est que nous sommes tous un p’tit peu zinzins, à des degrés divers. Toutes sortes de raisons l’expliquent. Elles proviennent du passé et forgent ce que nous appelons une attitude aberrée. Or, lorsque LRH a synthétisé ses découvertes, il les a envoyées à l’association gouvernementale officielle des psychiatres. Les mandarins, prenant cela de haut, n’ont pas répondu mais y ont vu une certaine rivalité. Ils ont donc rejeté ces découvertes que LRH voulait leur offrir, et ils ont eu peur car il obtenait des résultats absolument sensationnels[2]. Il faut savoir qu’un tout premier manuscrit de LRH avait été piqué par Staline[3]. Celui-ci avait entendu parler de ses découvertes, et avait imaginé qu’il pourrait utiliser les découvertes de LRH dans le domaine militaire, par ex. pour le contrôle mental. Une agence de renseignements américaine lui a aussi proposé de travailler pour eux – LRH a refusé. Il voulait rester indépendant car son but était d’aider les gens à se débarrasser de ce qui peut les gêner dans leur vie, et à s’améliorer sur le plan des aptitudes quelles qu’elles soient.

Quand paraît La Dianétique
… oh, c’est aussitôt un énorme succès qui ne s’est pas démenti : actuellement, il a dépassé les vingt ou trente millions d’exemplaires, et il a été traduit en plus de cinquante langues[4]. Par la suite, LRH a continué ses recherches et, en 1954, il a isolé ce que l’on appelle communément l’âme ou l’esprit. En d’autres termes, il a découvert qu’il existe une étape ultérieure. La dianétique, par rapport au mental, peut aider jusqu’à un certain point ; mais il faut que l’être spirituel s’en occupe… en toute liberté ! Car une règle d’or dit : ce qui n’est pas réel pour vous n’est pas réel pour vous, alors ce n’est pas réel pour vous. Par exemple, cette chaise, je ne peux pas vous obliger à croire qu’elle est bleue. Si vous me dites qu’elle est rouge, je ne vous obligerai pas à croire qu’elle est bleue. En revanche, je peux vous donner un outil pour que, par vous-même, vous découvriez si cette chaise est bleue ou rouge. En scientologie, rien n’est imposé. Il faut découvrir par soi-même. Venez, je dois vous montrer quelque chose…

La bibliothèque LRH de Cyprien Katsaris (détail). Photo : Bertrand Ferrier.

Mazette, quelle bibliothèque ! Il y a là plusieurs dizaines de volumes, peut-être plus de deux cents, tous issus des écrits ou dits de Ron Hubbard…
Les volumes que vous voyez sont très différents les uns des autres. Il y en a de sept sortes. Par exemple, LRH publiait des bulletins au fur et à mesure de ses recherches. Ce sont les volumes rouges que vous apercevez. Les volumes verts concernent le management.

Quel rapport entre des écrits sur le management et la doctrine d’une religion ?
Pour faire connaître toute la masse de connaissances assemblée par LRH, il a fallu mettre au point des organisations de scientologie où les gens puissent aller étudier.

Vous-même, avez-vous étudié le management scientologique ?
Non, ce n’est pas mon domaine. Cependant, quelqu’un qui veut se lancer dans une entreprise peut utiliser tout ce qui est écrit là-dedans. Donc vous avez des livres rouges, des livres verts ; là, troisième sorte, les volumes bleus rassemblent les premières retranscriptions écrites des conférences.

Et après cela se trouvent d’énormes classeurs…
Oui, c’est la quatrième sorte de livres. Vous avez là entre deux mille et deux mille cinq cents conférences. À côté, vous avez la cinquième sorte de livres : ceux qui ont été publiés du vivant de LRH, comme La Dianétique, les deux qui ont précédé et en posent les prémisses, ainsi que d’autres volumes. Après quoi, sixième sorte, vous avez des ouvrages de science-fiction, que je n’ai pas lus. Et, septième sorte de livres, vous avez, ici en anglais mais je l’ai aussi en français, un catalogue chronologique des matériaux de dianétique et de scientologie.

C’est impressionnant ! Ce nonobstant, le cœur de votre bibliothèque spéciale, ce sont ces mystérieux classeurs…
Ces dizaines de classeurs que vous jugez « mystérieux », qu’est-ce que c’est ? Ce sont quelques-unes des trois mille conférences que LRH a données sur des sujets aussi divers que le mental ou la technologie. En scientologie, nous parlons de technologie au sens américain d’« ensemble de méthodes appliquées ». La scientologie est une technologie pour apprendre à apprendre. Ça s’applique à tous les domaines. Les scientologues progressent ainsi. Par exemple, moi, qui n’étais pas bon en math, j’ai enfin compris pourquoi… et je pourrais m’y mettre très facilement.

Donc tous ces classeurs pas-mystérieux rassemblent des conférences ?
Oui. Elles ont été traduites de l’américain en une vingtaine de langues, dans les studios spéciaux de Golden Era Production. Elles sont disponibles en disque et par écrit. Cela signifie que nous disposons d’un corps de connaissances unique dans toute l’histoire de l’humanité. Voilà pourquoi il est surprenant que la scientologie ne soit pas encore reconnue en France, alors qu’elle l’est aux États-Unis, au Royaume-Uni, en Italie, en Espagne, en Suède, etc. Pour la France, l’Église de scientologie reste une secte. C’est une aberration ! Quelqu’un de libre et rebelle comme moi, jamais il ne lui viendrait à l’idée de faire partie d’une secte.

Et pourquoi pas ?
Parce qu’une secte est limitée et limitante. On ne peut pas en sortir.

Avant de polémiquer (gardons cela pour la dernière partie de l’entretien !), permettez-moi de vous demander ce que signifie, pour vous, ce mur hubbardien…
J’ai voulu acquérir toute la bibliothèque disponible[5], mais il est évident que je n’ai pas encore tout parcouru. Pourtant, un metteur en scène m’a posé la question, un jour : pourquoi ce corps de connaissance ne fait-il pas partie de l’université ?

Au préalable, je voudrais poser une petite question. Cette énorme bibliothèque dont vous n’avez, en quelque sorte, qu’entamé la lecture, quelle est sa fonction : soutien à la scientologie contre les attaques, fanitude devant LRH, plaisir intellectuel du « je ne lirai pas tout mais j’ai tout à portée de main »…
Très bonne question. En effet, j’aime bien tout avoir à portée de la main. Cependant, quand j’étudie la scientologie, je ne le fais pas seul. Pour étudier la scientologie, il faut suivre deux voies. D’une part, aller dans une Académie où vous étudiez sous la surveillance d’un superviseur, très sympa et très formé, prêt à intervenir pour vous aider quand vous le sollicitez[6]. D’autre part, se faire auditer. Qu’est-ce que l’auditing ? Déjà, disons que cela n’a rien à voir avec la psychanalyse. Se faire auditer, c’est être assisté par un auditeur qui a étudié pour cela, et dont le grade est variable selon l’expertise. Il vous pose des questions pour vous aider à découvrir plein de choses en vous. Il note toutes vos réponses et transmet ses notes à une autre personne, que vous ne rencontrez pas et qui s’appelle le « superviseur de cas ». Son rôle est de déterminer comment se fera la prochaine séance d’auditing. L’audition, c’est comme une pomme que l’on épluche petit à petit. Le but est de se débarrasser des choses qui peuvent gêner dans tous les domaines. Pour cela, nous disposons d’un outil appelé l’électromètre. Vous tenez deux boîtes, reliées à l’électromètre, qui font passer un très léger courant et qui, en fonction des réponses, aident l’auditeur à détecter une certaine charge émotionnelle et à en libérer l’audité afin que, petit à petit, il progresse. Ceci se fait de manière extrêmement précise, pas du tout empirique ou pragmatique.

Vous voulez dire que la scientologie n’est pas une croyance ?
C’est une religion, nuance ! Le mot « scientologie » vient du latin scio, savoir, et du grec logos, étude. Comme je vous l’ai dit, il s’agit de savoir comment savoir. Ça traite de vous par rapport à vous, aux autres et à l’univers. Il y a énormément de niveaux, y compris des niveaux confidentiels par sécurité, tout en haut.

Mais en quoi est-ce une religion ?
C’est une philosophie religieuse appliquée, parce que le but de la philosophie est d’aider l’homme à vivre une vie meilleure – sauf que, parfois, en lisant des bouquins de philosophie, on se demande si les gars qui les écrivent comprennent eux-mêmes ce qu’ils ont écrit. Bref, moi qui viens d’une famille orthodoxe, je dois admettre que la religion scientologique est plus proche d’une spiritualité orientale. Lorsque Bouddha était Siddhārtha Gautama, un prince richissime, il a quitté son palais et est allé méditer sous un arbre. Il voulait se découvrir lui-même en tant qu’être spirituel. C’est en ce sens que la scientologie est une religion : elle vous amène à faire un travail sur vous-même en tant qu’être spirituel.

Pour faire plus religion, elle affiche aussi l’usage de la croix, le col romain pour ses ministres du culte et une croyance en Dieu…
Non, il n’y a pas de croyance en Dieu toute faite. On découvre, par soi-même, dans ce que l’on fait, ce qui peut être considéré comme le concept de Dieu. Pour le reste, on évite de s’en tenir à des données verbales. Il vaut mieux étudier et lire pour découvrir le concept de Dieu par rapport à vous-même en tant qu’être spirituel, selon les subdivisions qui structurent la vie… mais je ne veux pas asséner de données verbales. Cela pourrait semer la confusion.

Semer la confusion, ou la dissiper !
Dans ce cas, plutôt que je parle, je préfère que vous vous référiez directement au nouveau livre d’Éric Roux[7]. J’en ai commandé trois exemplaires, et il est arrivé une heure et demie avant vous. Je vous l’offre, et j’y ajoute le DVD de la seule interview que LRH ait donnée au Royaume Uni.

Merci beaucoup. Donc, pour synthétiser ce que vous avez le droit de dire, on peut estimer que la scientologie est une religion parce qu’elle considère l’homme dans sa dimension spirituelle. C’est ce que vous posiez, en 2009, dans un reportage pour « Infrarouge » diffusé sur France 2, à la sortie d’un procès de l’Église : « Hubbard nous a donné un outil pour découvrir par nous-mêmes qui nous sommes en tant qu’êtres spirituels. »[8] Autrement dit, la scientologie n’est pas une religion au sens où elle lierait l’homme à une divinité…
Non.

Voire à des extraterrestres…
Il est exact que, dans certaines conférences, dans certains écrits, Hubbard peut faire référence à de possibles civilisations extraterrestres. Cependant, c’est, à mon sens, très anecdotique dans le vaste ensemble de ses écrits sur le sujet de la scientologie. Ce qui compte, en scientologie, c’est comment cette philosophie religieuse peut aider l’être à retrouver plus de liberté, plus de bonté, plus d’aptitudes, etc. Et les références dont je parle (très minoritaires dans l’ensemble des écrits) doivent être comprises dans ce vaste ensemble, et non sorties de leur contexte. Comme je vous l’ai dit, la scientologie est un sujet d’étude passionnant, mais je pense qu’on ne peut pas prétendre la comprendre en se contentant de bribes d’informations glanées sur Internet, qui peuvent être fausses, tronquées ou sorties de leur contexte. Vous savez, il y a tellement de choses qui sont racontées… Tellement de rumeurs, de mensonges… Même le gouvernement actuel s’est lancé dans une bataille contre les fake news. Il faut faire attention à ce que l’on raconte sur Internet !

Reste que, outre l’hostilité qu’elle suscite depuis des décennies, la confusion qui règne autour de la scientologie peut aussi être due, pour partie, à l’aspect protéiforme du concept : c’est une sorte d’analyse psy, une cosmogonie avec ce fameux seigneur Xenu[9] et le concept de vies passées, un groupe de pairs hiérarchisés, une doctrine visant à apporter « un peu de ciel bleu » aux hommes comme l’écrivait LRH… Pour vous, la scientologie consiste-t-elle, essentiellement, à redéfinir l’homme comme être spirituel ?
Très bonne question, mais je vous répondrais : pas uniquement. Le rôle de la scientologie est de contribuer à ce qu’advienne une civilisation saine sur cette planète folle, et à éradiquer aussi tout ce qui est barbarie. Pendant des millénaires, on s’est tapé dessus à l’arme blanche. Ensuite, il y a eu les armes à feu. Depuis soixante-dix ans, il y a l’arme atomique. Si un fou appuie sur le bouton, on va bien rigoler. Le but de la scientologie est d’assainir tout ça. On a fait croire à la population que LRH avait dit : « Pour devenir richissime, il suffit de créer une nouvelle religion. » Sauf que l’auteur de cette phrase s’appelle George Orwell, et il l’a écrit dans 1984. En réalité, la scientologie peut aider celui qui veut être aidé. On ne peut pas forcer quelqu’un. À cela s’ajoute la dimension civilisationnelle. En aidant les gens à avoir un comportement de moins en moins aberré, nous voulons apaiser la situation. Vous vous rendez compte que, aux États-Unis, il y a trois cents millions d’armes en circulation ? N’importe qui, parce qu’il s’énerve, peut aller tuer dix-sept écoliers. C’est normal, ça ? La scientologie propose donc une réponse personnelle et civilisationnelle à l’aberration humaine.

À suivre : « La scientologie et l’art »


Notes

[1] « Dans les nombreux examens physiques et radios que contient le dossier médical de Hubbard, il n’est nulle part question de cicatrices ou de traces de blessures, et le dossier militaires n’indique à aucun moment qu’il aurait été blessé pendant la guerre. » (Lawrence Wright, Devenir clair. La Scientologie, Hollywood et la prison de la foi [2013], trad. Laurent Bury, Piranha, 2015, p. 57) Quant à sa vue, « Hubbard avait une très mauvaise vue. Avant la guerre, la Naval Academy et la Naval Reserve l’avaient refusé à cause de ses yeux. Il porta des lunettes pendant toute la durée du conflit. En 1951, lors d’un examen pour déterminer son degré d’invalidité médicale, sa vision fut mesurée à 20/200 (…), presque exactement comme pendant la guerre. » (Wright, 116)
[2] « Pendant la rédaction de La Dianétique, Hubbard contacta l’American Psychiatric Association et l’American Psychological Association en se faisant passer pour un collègue (…) Dans une lettre semblable, destinée à l’American Gerontological Society, il déclarait aussi que seize des vingt personnes avaient été positivement rajeunies. (…) Quand des scientifiques procédèrent à des tests et s’aperçurent que les techniques de Hubbard ne produisaient aucune amélioration mesurable, il leur reprocha de n’avoir pas compris son système. Ce rejet par l’institution psychiatrique » l’amena à penser que « la psychiatrie était la seule cause de déclin de notre univers. » (Wright, 87-88)
[3] En fait, selon d’autres sources, « en 1955, LRH distribua une brochure dont il était sans doute l’auteur, intitulée Lavage de cerveau : une synthèse du manuel russe de psychopolitique. Pour certains ex-scientologues, ce texte est l’esquisse du grand projet de Hubbard. (…) La brochure débute par un discours qui aurait été prononcé par Beria, chef de la police secrète soviétique sous Staline, devant des étudiants américains à l’université Lénine, sur (…) l’effet de la conquête des nations ennemies par la guérison mentale » (Wright, 169).
[4] « D’après le Livre Guiness des records, LRH est aujourd’hui l’auteur le plus traduit au monde (70 langues en 2010) et le plus publié avec 1084 œuvres originales (2006). » (Éric Roux, Tout savoir sur la scientologie, Pierre-Guillaume de Roux, 2018, p. 41)
[5] « L’ensemble des œuvres composant le corpus des écritures de scientologie comprend plus de cinq cent mille pages et trois mille conférences enregistrées. Leur unique source est L. Ron Hubbard. » (Ibid.)
[6] Voir le reportage « Au cœur de la scientologie » [2015] (Stéphane Girard, réal. ; Tac Presse, prod. ; M6, « Enquête exclusive », diff. ; https://youtu.be/V3nQNaprFJE?t=25m3s.)
[7] « La scientologie ne contient pas de dogme quant à la nature et la forme de Dieu (…). Les scientologues n’ont pas de vision anthropomorphique de Dieu. (…) L’existence de Dieu comme créateur est pourtant affirmée et jamais remise en question dans les écritures, mais la scientologie laisse à chacun le soin de la découvrir par soi-même. » (Roux, 57-58) Notons que ce livre est publié chez PG de Roux dans la collection d’Éric Roux [le « roux » est important pour la scientologie], lequel ne précise pas en quatrième qu’il est « ministre du culte de l’Église de scientologie » ; il ne stipule pas non plus qu’il est le « président de l’Union des églises de scientologie de France » et le numéro deux européen de l’organisation. Non, avec une mauvaise foi, si l’on peut dire, presque amusante sinon confondante, il se décrit ainsi : « Écrivain et essayiste, Éric Roux a passé plus de vingt ans dans le clergé. Spécialiste de la scientologie, il s’efforce de dissiper les incompréhensions qui peuvent résulter de la méconnaissance des croyances de chacun. »
[8] Voir le reportage « Scientologie, la vérité sur un mensonge » [2009] (Jean-Charles Deniau et Madeleine Sultan, réal. ; Novaprod Owl, prod. ; France 2, « Infrarouge », diff. ; https://youtu.be/IKFePySJt8c?t=4m21s.)
[9] « Central dans l’histoire d’OT III [grade guidant le scientologue vers la liberté totale], l’incident  de Xenu eut lieu il y a soixante-quinze millions d’années. (…) Un seigneur tyrannique nommé Xenu gouvernait la Confédération. » Renversé, il fut « enfermé dans une cage électrifiée enterrée dans une montagne. “Il y a peu de risques qu’il en sorte un jour”, dit Hubbard. » (Conférence « Assists », Classe VIII, Bande 10, 3 octobre 1968, cité in : Wright, 124-125.)

La réponse d’Éric Roux

Cher monsieur,
Je me permets de vous écrire suite à l’article que vous avez publié sur votre site, « Cyprien Katsaris : la scientologie, l’artiste et l’art (1) », mon ami Cyprien m’ayant envoyé le lien vers ce dernier ce matin.
L’article est dans l’ensemble de très bonne facture, et le publier me semble courageux. Cependant, je me permets de vous faire quelques remarques, que vous prendrez en compte ou pas dans l’avenir. Ces remarques ne concernent pas l’interview en elle-même (ça, c’est entre vous et Cyprien), mais plutôt vos notes de bas de page.
Tout d’abord, en ce qui concerne votre remarque sur mon ouvrage Tout Savoir sur la Scientologie, qui vient de paraître aux éditions Pierre-Guillaume de Roux, sachez que ce n’est pas moi qui ai décidé ce qui est écrit sur la quatrième de couverture. C’est le choix de l’éditeur de me présenter de cette manière. D’ailleurs, soit dit en passant, le texte de présentation est absolument véridique. Je fais confiance, cependant, aux lecteurs, pour taper mon nom dans Google et se renseigner amplement sur toutes mes casquettes. Je n’ai jamais été du genre à cacher ni mes convictions ni mes activités, comme vous avez certainement pu vous en rendre compte. Aussi, si ça n’était pas clair pour vous, sachez que Pierre-Guillaume de Roux et moi-même n’avons aucun lien de parenté (ça s’est pour votre remarque sur les roux J). Et il n’est absolument pas scientologue, et je pense que le seul scientologue qu’il ait jamais rencontré dans sa vie, c’est moi. De plus, il ne s’agit pas de « ma collection », mais d’une collection dont l’éditeur a effectivement confié la direction à moi-même, mais aussi à Jean-Luc Maxence (https://fr.wikipedia.org/wiki/Jean-Luc_Maxence), qui n’est, lui non plus, pas scientologue. La raison, en ce qui me concerne, est ma connaissance des minorités religieuses, et non mon appartenance à la Scientologie. D’ailleurs, dans la même collection, sous notre direction, vient de paraître « Tout Savoir sur la religion mormone ».
Ensuite, dans vos notes de bas de page, vous utilisez comme source principale de vos informations le livre de Lawrence Wright, Going Clear. C’est, me semble-t-il, dommage. Outre le fait que la manière dont Lawrence Wright a écrit son livre manque cruellement de rigueur (et je ne parle pas de ses motivations), il existe des sources universitaires et sérieuses sur les sujets que vous évoquez. En ce qui concerne le livre de Lawrence Wright et la quantité formidable de contre-vérités qu’il contient, je vous renvoie à cette article publié par l’Église suite à la publication de la première version de son livre, sous la forme d’un long article dans le magazine New-Yorker. J’espère que vous lisez l’anglais : http://www.freedommag.org/special-reports/new-yorker/the-new-yorker-what-a-load-of-balderdash.html.
Par exemple, concernant le Manuel de lavage de Cerveau, je joins à cet email un article du Professeur Massimo Introvigne (https://en.wikipedia.org/wiki/Massimo_Introvigne) publié en français dans le l’ouvrage universitaire Acta Comparanda : Scientology in a scholarly perspective  L’article s’appelle « L. Ron Hubbard croyait-il au lavage de cerveau ? L’étrange histoire du Manuel sur le lavage de cerveau rédigé en 1955 ».
En ce qui concerne vos notes de bas de page 1 et 2, il y a par exemple l’ouvrage de Gordon MeltonThe Church of Scientology, (https://www.amazon.com/Church-Scientology-Studies-Contemporary-Religions/dp/1560851392), dont j’ai un exemplaire en français à la maison. Malheureusement, je suis en voyage encore pendant une semaine donc je n’y ai pas accès. Je vais voir si je peux m’en faire envoyer quelques pages scannées d’ici-là, mais quoi qu’il en soit, si vous êtes d’accord, je me permettrai de vous envoyer les pages correspondant à ces deux notes dès que je le pourrai. Si je me souviens bien, l’ouvrage contient par exemple une revue fouillée des documents officiels relatifs aux années de guerre de Hubbard, de même que des documents relatifs aux premières années de la Dianétique.
Si vous avez des questions, à l’avenir, n’hésitez pas à m’écrire, je me ferai un plaisir d’y répondre dans la mesure de mes capacités. Si cela vous intéresse, bien entendu.
Bien cordialement,
Eric Roux.

Cette notule critique devait être la deuxième livraison d’une trilogie sur la transcription aujourd’hui. Ce sera la première, l’artiste sévissant dans l’autre disque nous ayant demandé de ne rien publier avant le 2 mars, jour de sortie. Tant mieux pour le suspense, supputera-t-on (laveur).

La transcription, les transcriptions

Le disque des transcriptions de Karol A. Penson jouées par Cyprien Katsaris sera l’occasion d’interroger le cadre de cet exercice critique : que jauge-t-on quand on entend une transcription ? La fidélité à l’œuvre liminaire ? La créativité du transcripteur ? La virtuosité qu’elle exige de l’interprète ? La musicalité du rendu final ? La variété des sources transcrites ? Sans doute avons-nous un penchant pour les trois dernières hypothèses ; et c’est plutôt opportun, puisque les goûts éclectiques de Karol A. Penson le poussent à malaxer des pièces parfois tubesques (« Recuerdos de la Alhambra » de Francisco Tárrega, parfait pour tester la réactivité des marteaux d’un clavier !) ou presque (« Zueignung » de Richard Strauss, où l’on remercie une fille parce que « l’amour rend le cœur malade », c’est devant des fleurettes de ce style que l’on se dit que l’on a mal vieilli, bref) mais, souvent, plutôt obscures pour le mélomane inculte que nous sommes (Yuri A. Shaporin, Witold Friemann, Zygmunt Noskowski, ça ne me sonnait guère de cloches…). Dans un entretien entre l’interprète – lui-même transcripteur, comme on peut le voir ici – et le transcripteur, Karol Penson en rend raison selon trois axes : l’envie de jouer, donc la nécessité de transcrire, des pièces qui lui trottent dans la tête ; les goûts personnels (pianiste, il aime le répertoire pour guitare) et le hasard qui l’amène à découvrir des partitions rarement ouïes ; et le souhait de prolonger la tradition romantique de la transcription pour piano, sans la réduire à la « transcription salonnarde » jouable par n’importe quel amateur.

L’histoire, les histoires

L’entretien que contient le livret est aussi l’occasion pour Piano 21 de poser un joli storytelling lié aux « grands amateurs », ces musiciens de niveau exceptionnel qui ont choisi un autre métier que musicien. En effet, Karol Penson, dit la petite histoire, est « professeur de physique théorique à l’université Paris-VI et lauréat du Prix franco-allemand Alexander von Humboldt ». Cerise sur l’anecdote, il n’a écrit ses premières notes qu’à cinquante et un ans ! Dans l’entretien, l’homme rappelle par modestie que maths et physiques de haut vol ont toujours fait bon ménage avec grande musique. On pourrait se demander s’il ne s’agit pas plutôt d’un compagnonnage, lié à la reproduction sociologique pointeraient les adorateurs de Pierre Bourdieu, entre élites universitaires et grande éducation, laquelle incluait classiquement la pratique poussée de la musique. Ne raconte-t-on pas encore l’histoire de ce vieux prof de droit moqué par ses étudiants le jour où, devant faire cours dans un amphi de Paris-II dans lequel traînait un piano en vue d’un concert proche, il se fit accueillir par des : « Une chanson ! Une chanson ! » Grommelant, il se mit au piano en surjouant la mauvaise grâce… et fit taire les freluquets de bonne famille en donnant un récital aussi impromptu qu’échevelé. Ainsi cette tête chenue signa-t-elle son entrée dans la légende, c’est-à-dire des histoires qui méritent d’être lues, par opposition aux camelotes et à leurs camelots.

Cyprien Katsaris et Karol A. Penson

Les disques, le disque

Confortant le croustillant et prestigieux pedigree de l’arrangeur, le disque, qui s’appuie sur une base de transcriptions préalablement éditées sous le titre de « Piano Rarities », se promène dans la diversité des transcriptions produites par Karol A. Person, grâce à l’aisance digitale que l’on reconnaît à Cyprien Katsaris. Le propos est essentiellement tourné vers la musique romantique et post-romantique, avec quelques exceptions allant d’un bout de choral tel que rhabillé par Bach (« Ruht wohl, ihr heiligen Gebeine », d’après la Passion selon saint Jean… et une première transcription d’Arthur Willner) jusqu’au « Chôro da saudade » d’Agustín Barrios Mangoré. Les inclinations du transcripteur ne sont cependant pas monochromes.  On laissera les pointilleux vérifier si « Nell » de Gabriel Fauré paraît, au disque, aussi difficile à jouer qu’elle l’est, à en lire son interprète, pourtant pas à une difficulté près. Quant à nous, nous nous sommes pourléché les esgourdes, entre autres, grâce au jazz triste de « Dla zasmuconej » (Mieczysław Karłowicz), à  l’interrogation inachevée que chante le « Nightingale » de César A. Cui, à l’exotisme tempéré des « Adieux de l’hôtesse arabe » (WD 72) de Georges Bizet qu’il faut des trésors de doigté pour laisser chanter, à l’envoûtement harmonieux de « Damunt de tu nomès les flors » de Federico Mompou, à la légèreté virevoltante de l’Allegretto tranquillo issu de la Sonate op. 13 n° 2 d’Edvard Grieg, à la liberté apparente qui enveloppe la « saudade » selon Barrios Mangoré, et à la solidité granitique du choral déclamant : « Reposez en paix, ossements que je ne continue pas à pleurer » – clairement, on n’est pas à la fête à Neuneu, avec cet oxymoron protestant tendant l’arc entre l’affliction devant la fatalité macabre et l’espoir, ressassé à outrance, comme pour croire, par l’effet hypnotique du mantra, au si improbable paradis.

Le bilan

« Karol A. Penson, Transcriptions », disponible dès le 9 février, est un disque qui s’entend, s’écoute et se réécoute avec intérêt et plaisir, association pas si fréquente. Certes, pour les enregistrements les plus récents, on retrouve par endroits les parasites signalés dans l’enregistrement précédemment recensé, ce qui est logique puisque les pistes concernées ont été captées lors de la même séance à Saint-Marcel (7, cliquetis sur le clavier, voir par ex. 0’14 à 0’16, ou 19, 1’13, etc. ; 14, grincements du siège, voir par ex. 2’47). Mais ces signes de vie, assez rares pour être bénins, n’enlèvent guère à la performance du pianiste, à l’ambition du transcripteur et à l’originalité d’un label qui ose commercialiser une monographie, certes inédite pour partie seulement, de transcriptions signées par un musicien peu connu. En somme, une curiosité qui surpasse l’idée de curiosité et se conseille sans ciller.

Cyprien Katsaris serait le Tom Cruise de la musique si Tom Cruise avait du talent. Techniquement et musicalement, ce pianiste est au niveau d’une vedette comme Arcadi Volodos ; sectologiquement, il est un représentant chéri de la scientologie, se produisant lors de concerts de recrutement d’adeptes et allant jusqu’à tenter de convertir ses interlocuteurs professionnels – dans la vidéo ci-dessous, on le voit d’ailleurs vers 3′ vanter son « ami » Chick Corea, formidable pianiste reconverti en scientologue acharné, du genre qui est capable de distribuer des tracts (Seigneur, pourquoi pas des pin’s ?) en faveur de sa secte au mitan d’un concert. En dépit de la polémique que suscite légitimement cet engagement loin d’être anodin, c’est avec plaisir que nous retrouvons l’artiste hors norme qu’il est, dans l’envoi presse récent que nous avons reçu. Au programme, deux disques que propulsa son label Piano 21 en 2017, l’un auscultant une de ses œuvres les plus ambitieuses, l’autre examinant les transcriptions de Karol A. Penson.

Manuscrit de la « Grande fantaisie sur Zorba ». (extrait, ben oui) Document aimablement fourni par Françoise Calteux.

Le premier disque se concentre d’entrée sur la « Grande fantaisie sur Zorba », en fait une « rhapsodie grecque » cousant sans feinte des thèmes locaux, retraités par Mikis T., les uns sur (ou après) les autres. D’emblée, on est saisi par la puissance des basses obstinées « à la Liszt ». Le motorisme des graves structure le début. L’arrivée des aigus n’y peut mais : le martèlement façon marche (3’) résonne puis se meurt pour laisser place à une ballade fauréenne (6’) dans une avalanche d’arpèges parcourant le clavier. Émerge alors un nouveau thème (9’), qui finit par s’imposer et se développer de façon virtuose avant de s’évanouir en cherchant son souffle, comme si l’écho déformé se résorbait peu à peu. D’autres thèmes populaires prennent place (14’), selon un même système associant l’énoncé du motif à sa reprise développée. Alors qu’un prélude faussement hésitant brise le thème avec des arpèges méditatifs, la pédale de sustain donne résonance à cette attente (c’est prétentieux, comme formulation, « donne résonance », peut-être pour ça j’aime bien), comme si l’œuvre s’apprêtait à prendre un tournant nouveau (19’). Las, il n’en est rien. Un thème populaire s’articule autour d’arpèges, de notes répétées puis d’un développement utilisant l’ensemble du clavier dans un déferlement digital maîtrisé. Même procédé cinq minutes plus tard. C’est aérien et virevoltant, avec quelques trouvailles savoureuses comme cette descente débouchant sur le silence ; toutefois, le caractère itératif du collage peine à soutenir l’intérêt en dépit du brio fascinant.

On se réjouit qu’une tension agite enfin cette sage composition (30’) : pendant sept minutes, percussion, répétitions et contrastes avivent l’attention sans pour autant que ne disparaisse la virtuosité exacerbée dont l’interprète-compositeur ne semble pouvoir se passer. Une fausse coda couronne bientôt un nouveau thème saturé de notes. Les basses, façon boléro, permettent ainsi à un air populaire d’être entonné avec solennité (39’). Le calme redescend (42’), et le cycle thème  – développement virtuose introduit le thème grec le plus célèbre (44’), habilement poussé dans ses retranchements avec une débauche de moyens qui n’exclut ni les breaks ni les accents jazzy (48’). Une nouvelle pause arpégée permet de glisser un ultime thème avant que le « tube » ne revienne dans les aigus, sur un tapis d’accords qui s’éteint en decrescendo… précédant un silence de vingt secondes placé à la fin des 53’.

Cyprien Katsaris et Mikis Theodorakis en 2006. Archive aimablement communiquée par Françoise Calteux.

Comme un brouillon de ce qu’aurait pu être la « Grande fantaisie », la piste suivante accueille une « improvisation spontanée ». Cette pièce aligne, façon re-rhapsodie, des chansons de Mikis Theodorakis. On y goûte le plaisir de l’improvisation (incluant intelligemment quelques microdécalages dans les rafales d’accords pour rappeler le caractère spontané de l’exercice), rarement valorisée au disque par les virtuoses ; on y retrouve le sens du toucher et de l’harmonisation heureuse de l’interprète ; mais l’on regrette que son inventivité musicale reste aussi timide. Sans doute apprécie-t-on d’autant mieux, dès lors, l’introduction du troisième thème sur des basses grondantes (6’35) comme l’harmonie finale (14’52), qui tranchent avec les brillantes astuces d’accompagnement trop généreusement utilisées jusque-là.
Le disque et l’hommage à Mikis Theodorakis s’achèvent par l’interprétation de six petites pièces. Le septième prélude est ravissant et riche dans sa fausse simplicité. Il trouve en Cyrpien Katsaris un orfèvre idéal pour ciseler les moindres inflexions d’humeur inscrites dans la partition. Le cinquième « Melos », lui, s’apparente plus à un charmant exercice d’école, évoquant Satie parfois malgré des sautes harmoniques spécifiques. Scolaires quoique agréables sont les reprises et la mélodie aiguë qu’il convient de faire entendre mélodieusement sans réduire l’accompagnement à un bruit de fond. Une Petite suite pour piano conclut l’affaire avec quatre mouvements d’environ une minute pièce. Le « Poco allegro », aux sonorités sporadiquement proches de Jacques Ibert, s’efface devant un « Lento » enchaîné qui hésite entre percussion et ligne mélodique avant de céder sa place à un « Allegro molto marcato » déchaîné, tout en accents sous une mélodie atténuant la brutalité. L’« Andante mosso » final ne contraste guère avec les mouvements précédents, préférant la continuité des notes répétées associées au balancement du médium. Aussi fringant, brillant et bien mené qu’anecdotique.

Cyprien Katsaris et Mikis Theodorakis en 2006. Archive aimablement fournie par Françoise Catleux.

Au final, ce disque impressionne par la technique pianistique et la science musicale déployées. On y goûte aussi, pour les deux premières pistes, la prise de son de Nikolaos Samaltanos et l’acoustique réputée de l’église évangélique Saint-Marcel (en revanche, les dernières pistes sont gâchées : quelque chose heurte sans cesse le clavier, en sus des doigts s’entend). On pourrait interroger voire déplorer quelques détails – quatre, par exemple. Un, le siège mal réglé grince sur la piste 3 : était-ce pas évitable ? Deux, l’esthétique de la pochette et du livret est, euphémisme, cheap : pour pas cher, on pourrait trouver d’excellents graphistes qui font infiniment mieux ! Trois, pourquoi ne pas donner la liste des thèmes grecs utilisés ? Quatre, pourquoi tant de silence (20 secondes après plage 1, 10 secondes plage 4…) ? Notre avis est donc une moyenne : wow pour le pianiste-interprète, aussi phénoménal que capable de mettre ses moyens hors du commun au service d’un projet musical ; bravo au folkloriste, sans que cela soit péjoratif, qui sait recueillir des thèmes et les « classiciser » ; en revanche, un p’tit regret que le compositeur n’ose pas faire autant montre de son originalité que Cyprien Katsaris, façon Stéphane Blet (accusé, comme Mikis Theodorakis, d’antisémitisme, pire excommunication du monde moderne), n’assume sa dissonance.
Cela dit, le début de la chronique évoquait deux disques. Quid du second ? Voyons, voyons, un peu de suspension…

La réponse de l’artiste

« Monsieur,
Je ne lis quasiment jamais les articles concernant mon travail et ce, depuis belle lurette. Chacun est libre de s’exprimer comme bon lui semble et tant pis si, trop souvent, ce genre de commentaires frise le ridicule. Il est de notoriété publique que le critique sait TOUT et connaît mieux la question musicale que les musiciens professionnels eux-mêmes.
Vous avez pris le temps d’analyser à votre façon ce disque et cela relève de votre droit le plus absolu. Cependant je me dois de vous informer que votre affirmation selon laquelle Mr. Theodorakis aurait emprunté des thèmes populaires grecs est entièrement fausse : il en est le seul créateur.
Quant à vos insinuations sur le prétendu manque de talent de Tom Cruise, elles démontrent de manière flagrante une prise de position tendancieuse due au fait que cet acteur immense et reconnu comme tel mondialement, « serait dépourvu de talent » tout simplement parce qu’il est scientologue ! Exactement comme si moi je prétendais que Nicole Kidman n’avait pas de talent parce qu’elle n’était PAS scientologue.
Votre opinion sur la Scientologie a été façonnée par les medias, rumeurs et autres fake news sans que vous ayez pris la peine de recevoir des informations depuis la source même, à savoir les écrits, dvd, conférences etc. qui s’y rapportent.
À ce sujet, je me tiens à votre disposition pour une éventuelle rencontre d’information. »

[Une proposition d’entretien exclusif a donc été faite à Cyprien Katsaris pour qu’il puisse exposer sa vision de la scientologie et l’influence de cette doctrine sur son art.]