Les fesses de l'Opéra Garnier, le 14 avril 2013 (photo : Josée Novicz)

Les fesses de l’Opéra Garnier, le 14 avril 2013 (photo : Josée Novicz)

Le 14 avril, la première d’Hänsel et Gretel version Engelbert Humperdinck était donnée à l’Opéra de Paris. J’y étais, youpi.
L’histoire : Hänsel et Gretel vivent dans une famille hyperpauvre. Agacée de les voir faire du pomme-pet-deup et de constater que la cruche de lait a été brisée, la mère les envoie aux fraises, ce qui inquiète vaguement le père quand il rentre bourré mais riche (tableau 1). Les enfants s’amusent dans la forêt, trouvent des fraises et les gobent. Faute de pouvoir satisfaire aux exigences de leur mère, ils se retrouvent donc obligés de dormir sur zone, avec l’aide bienveillante de la marchande de sable (tableau 2, fin de la première partie d’une heure). Malgré leur méfiance, la sorcière les attire le lendemain dans sa maison en pain d’épice. Elle projette d’engrosser Hänsel et d’user de Gretel comme d’une bonniche. Rusés, les enfants, aidés par la magie qu’a apprise Gretel au côté de la méchante, réussissent à rôtir the evil one, libérant ainsi les enfants mutés en pain d’épice. Le happy end de rigueur, feat. les retrouvailles parentales, clôt la seconde partie en 45′.
La représentation : comme de coutume depuis quelques années à l’Opéra de Paris, la première inquiétude concerne la mise en scène, signée, c’est une première aussi, par Mariame Clément. La néophyte divise l’espace en trois blocs : quatre cases de bandes dessinées, réparties deux par deux, à cour et jardin ; une séparation centrale où apparaissent des arbres stylisés ; et l’avant-scène, investie au dernier tableau. Cette vision de l’opéra postule que l’aventure de Hänsel et Gretel est un rêve sur l’art de grandir (à cour, on voit les héros enfants muets ; à jardin, simultanément, les héros, devenus grands, chantent ; et vice et versa). Onirique, la forêt pousse dans la chambre des enfants adultes avant de les expulser pour les amener à voir le monde. Compliqué, voire hors sujet ? Les deux, comme s’il fallait avoir honte de la simplicité de cette réécriture soft du conte.
Certes, dans un bout d’air, Gretel se demande si elle rêve, mais une option aussi radicale et aussi mal étayée par le texte paraît très contestable. Elle permet surtout à Mariame Clément de se prendre au sérieux, transformant la maison de pain d’épices en gâteau récurrent (la maison de la sorcière est la même que celle figurée sur le piano du salon familial), proposant un doublement des scènes (enfant / adulte) qui détourne l’intérêt de l’intrigue, occultant l’efficacité de l’histoire par des interprétations psychanalysantes qui ne convainquent guère. Alimenté par un décor (Julia Hansen) et une scénographie d’une grande banalité, le ouhouhtage traditionnel saluant l’arrivée de la mettrice en scène n’était sans doute pas totalement immérité, même s’il ne rendait pas raison des belles lumières de Philippe Berthomé.
L’orchestre : la musique d’Engelbert Humperdinck, splendide et variée, sorte de rencontre entre Mozart et Wagner, est inégalement servie – sans doute l’effet « première ». Jusqu’au deuxième tableau, l’orchestre sonne concentré, curieusement étouffé, trop modeste pour rendre les crescendo lyriques et les effets de puissance requis. On profite alors des solistes, dont le travail est remarquable (jolis bois, cuivres précieux, seul le violon solo coince audiblement dans les suraigus de la dernière partie), et l’on se réjouit que la phalange opératique retrouve de la vigueur, y compris en matière de tempo, à mesure que le temps passe. Il est vrai que Claus Peter Flor paraît très soucieux de rassurer les chanteurs en leur donnant tous les départs. Du coup, peu de bugs évidents, mais aussi un certain retrait, un manque d’affirmation, un frein à la jubilation sonore auxquels il devrait être remédié au fil des représentations.
Le plateau vocal : après un début un brin timide, Anne-Catherine Gillet (Gretel) trouve sa voix de croisière et vient à bout, avec une belle assurance, de ce premier rôle. Son associée, Daniela Sindram (Hänsel), surjoue à notre goût l’émerveillement de l’enfance ; mais, vocalement, elle est bien posée, et le lien avec Anne-Catherine Gillet fonctionne bien (très belle « Prière du soir »). Parmi les autres rôles, Irmgard Vilsmaier abat son travail avec métier mais sans éclabousser de talent (est-ce possible dans une mise en scène qui la cantonne à quelques mètres en haut du jardin ?). En revanche, on apprécie Jochen Schmeckenbecher, Peter au timbre puissant malgré des graves qui ne semblent pas assez solides pour la tessiture exigée. Les minirôles permettent de découvrir Élodie Hache en marchand de sable et Olga Seliverstova en Fée Rosée : en quelques minutes, les deux artistes chantent leur air comme il se doit. Toutefois, on ne peut passer sous silence la consternante Sorcière Anja Silja. Grimée en Régine de fortune, la pauvre a beau s’égosiller, on n’entend que ses aigus. Manque de technique ? Maladie non annoncée ? Sa place ne paraît pas devoir être sur le plateau de Garnier. La grande bizarrerie de la soirée.
Le bilan : trop attendre d’un opéra peut faire juger une soirée « plutôt décevante » en dépit d’une qualité d’ensemble très digne. La médiocrité peu séduisante de la mise en scène renforce cette impression. Pourtant, il faut reconnaître que la musique est belle, les chanteurs très corrects dans l’ensemble, et l’orchestre finalement prêt à donner plus. Pas de doute : les prochains spectateurs subiront une scénographie toc et une Anja Silja hors de propos ; mais ils devraient jouir d’une interprétation plus vibrante que celle du 14 avril, qui leur permettra de frissonner de zizir ainsi que la partition y invite !

La troupe de "Hänsel und Gretel" (Opéra de Paris, 14 avril 2013, photo : Josée Novicz)

La troupe de « Hänsel und Gretel » (Opéra de Paris, 14 avril 2013, photo : Josée Novicz)

Cette saison, on l’a jugé médiocre et excellent, selon les concerts. Quel visage allait présenter, ce vendredi 12 avril, l’Orchestre philharmonique de Radio-France ?
Le programme s’ouvre sur la divertissante Ouverture du Candide de Leonard Bernstein. En cinq minutes, fanfares, contrastes et contretemps mettent en appétit car l’orchestre, dirigé par Diego Matheuz, un gamin de 28 ans issu du Sistema, s’emploie sans retenue à rendre le dynamisme et l’art consommé de la musique plaisante (ritournelles, harmonies plaisantes, modulations joyeuses, grands effets efficaces, exploitation des différents pupitres de l’orchestre) que connaissait si bien Bernstein.
La pièce solistique (classe, non ?) du jour est double : il s’agit du Concerto pour piano, trompette et orchestres à cordes de Dmitri Chostakovitch, une composition pétillante, variée, belle, d’une vingtaine de minutes. Au piano se pose Plamena Mangova. une ancêtre à l’aune du chef : 33 ans. Son corps massif – disons-le : quasi difforme –  ne laisse pas présager la subtilité de son jeu. Musicienne très expressive, elle domine son sujet de bout en bout. Tonicité des accords percussifs, vélocité des unissons pyrotechniques, nuances incroyables (les pianissimi perlés dans les aigus) : ceux qui pointeraient ici ou là une minime et rarissime erreur de texte ne seraient même pas dignes d’être écoutés. C’est techniquement très bon et musicalement séduisant – il suffit de voir le défi que lance la pianiste à l’orchestre dans le troisième des quatre mouvements pourtant calme, pour sentir que la notion même de « concerto » est présente dans cette interprétation. David Guerrier, trompettiste et corniste de 28 ans, dialogue à l’avenant, en contrastant son jeu comme l’exige ce concerto. La partition de la trompette, redoutable quoique pas aussi massive que celle du piano, est exécutée avec maestria : c’est beau, tenu dans l’ensemble des registres, phrasé comme à la parade. Derrière ces leaders, l’orchestre fait le travail en soignant notamment les départs. L’aurait-on aimé plus caractérisé, avec un son peut-être plus riche dans les mouvements lents ? Détail. Le résultat donne une belle version du premier Concerto pour piano de Chostakovitch. Sucre glace sur la cerise, Plamena Mangova y ajoute deux bis impressionnants de musicalité : les nuances et le toucher sont fabuleux. Brava !
Après l’entracte, la Symphonie « Petite Russie » de Piotr Ilyitch Tchaïkovski, sa deuxième, propose 35 minutes de musique articulées en quatre mouvements. La composition capte l’intérêt de l’auditeur. Loin de la réputation de siruposité (?) ou de longueurs redondantes que traîne parfois Tchaïkovski, elle fourmille d’idées, de trouvailles harmoniques et de dynamisme (dernier mouvement). On pourrait craindre la sucrerie ou le délayage – erreur. Les tempi sont tenus ; Diego Matheuz caractérise avec goût les différents moments ; l’orchestre suit sa direction, qui oscille entre précision des départs et, sporadiquement, lâcher-prise quand il paraît inutile de guider l’orchestre. Belle façon de conclure un beau concert, donc de réjouir les spectateurs qui avaient eu la bonne idée de venir applaudir un orchestre en forme, des solistes inspirés et un chef à suivre. Pour prolonger, le concert est disponible en réécoute durant un mois ici.

L'Opéra-Comique (coupole intérieure, photographie de Josée Novicz, www.holy-year.overblog.com)

L’Opéra-Comique (coupole intérieure, photographie de Josée Novicz, www.holy-year.overblog.com)

C’était un tube jadis : Le Roi d’Ys d’Édouard Lalo était donné (enfin, vendu) en version de concert ce 25 mars 2013 au profit de l’association ColineOpéra qui fait des trucs mais, après écoute des discours de circonstance, impossible de dire quoi.
L’histoire : pour sauver son peuple, Margared  accepte d’épouser Karnac, le chef des ennemis d’Ys. Rozenn, sa sœur, s’en fout : elle aime la vedette des guerriers autochtones, Mylio, lequel rentre précisément la veille du mariage de Margared. Problème : Margared aussi est in love with Mylio (acte I). Margared, jalouse, rejette Karnac, qui provoque la guerre, mais Mylio défonce Karnac. Pour se venger et venger son ex-futur jules, Margared lui conseille d’ouvrir les écluses (acte II). En plein mariage, la tempête envahit donc la ville d’Ys. Mais Mylio bute Karnac, et saint Corentin accepte d’apaiser la colère des flots en échange de la vie de Margared (fin joyeuse de l’acte III).
Le résultat : rarement proposé en spectacle, cet opéra est présenté pour la première fois avec un prologue parlé : l’Orchestre de Montpellier Languedoc-Roussillon, qui officie ce soir avec le Chœur du même nom, prévient qu’il a accepté de jouer mais qu’il boude, car son patron pue du cul (je simplifie). Il assurera néanmoins sa partie avec vaillance, permettant d’apprécier notamment ses bois (flûtes en tête), d’une belle vigilance dans des duos exigeant une grande précision. Il est dirigé par Patrick Davin, que nous avions vu à l’œuvre an avril 2012 dans La Muette de Portici, et le 20 septembre 2012 à la tête de l’Ensemble Intercontemporain, dans un programme Bach – Kurtág – Nodaïra. De nouveau, le chef fait forte impression : précision des indications, sens des nuances, capacité à dynamiser un ensemble qui tend à s’endormir après un prélude joué tambour battant. Par contraste, le chœur paraît très faible ou mal préparé : puissance limitée, attaques imprécises, justesse discutable (les soprani 1 ne sont clairement pas réglées sur le même diapason que le reste de l’équipe). Quant au plateau vocal, il surprend par son caractère hétéroclite.
Honneur aux hommes, pour ainsi dire : Sébastien Guèze, en Mylio, déçoit. Certes, il a fait préciser qu’il était un peu enrhumé ; mais ce genre de partition ne pardonne pas. Très souvent en souffrance, fréquemment en difficulté, parfois dans l’impossibilité de chanter sa partition, il n’est pas à la hauteur. Les seuls à sortir du lot, c’est-à-dire à se faire entendre des plus hauts balcons, sont à la rigueur, petit à petit, un Franck Ferrari (Karnac) qu’on a cru entendre jadis plus puissant et plus musical, et le costaud Nika Guliashvili, dont le minirôle de saint Corentin sonne précis, français, tonique, et fait regretter la brièveté de l’intervention.
Côté filles, deux rôles solistes seulement. D’un côté, le faire-valoir théorique, Rozenn : le rôle est dévolu à Julianna Di Giacomo. C’est la révélation, à nos ouïes, de la soirée. Certes, on se demande physiquement comment Mylio peut la préférer à sa sœur… mais les aigus ne lui posent aucun problème ; les notes sont tenues avec grâce et sûreté ; les sautes de registres sont pipi de chat pour cette interprète formidable ; le phrasé est globalement très intelligible ; et le rôle – un peu niais, à notre aune – est interprété avec fermeté et dignité. C’est d’autant plus impressionnant que Sophie Koch, la soprano vedette française, l’excellente Fricka du Ring parisien, celle qui monopolisera les scènes notamment parisiennes la saison prochaine, est, en gros, plutôt à la rue. Son français est étonnamment imbittable ; et, même si la voix est globalement sûre, certains aigus manquent, plusieurs notes redoutables sont escamotées, et des tenues sont abandonnées avant l’heure. Pour quelqu’un qui a déjà interprété le rôle en version scénique, cette prestation est franchement décevante.
Étonné, on voulut voir ce qu’en disait l’intéressée après le concert. Pourquoi parlait-elle un français inintelligible ? Malheureusement, les vigiles nous conseillèrent de repasser « dans deux heures au moins, après le banquet ». Il est vrai que, comme pour toute soirée de gala au bénéfice d’une association, les interprètes majeurs étaient invités à festoyer. Y a de la thune, profitons-en, non ?
Le bilan : dans un Opéra-Comique archicomble (il y avait même Roselyne Bachelot, c’est dire), cette représentation imparfaite a malgré tout été l’occasion d’entendre une œuvre rare à Paris, associant l’étonnante déception kochistique au plaisir de découvrir Julianna Di Giacomo. Pour 15 €, on aurait mauvaise grâce de faire la tête.

Droit de réponse offert à Coline Opéra
Les articles de cette page d’accueil n’étant pas toujours amènes – même si je tâche d’expliquer le fondement des critiques -, il arrive que je reçoive des courriels d’insultes. Souvent anonymes, parfois signés de crétines illettrées, ils gagnent une réponse sommaire, un blacklistage et le cyberdoigt d’honneur qu’ils méritent. Au contraire, certaines réponses gagnent à être portées à la connaissance des curieux. C’est le cas de celle-ci.

C’est avec un certain étonnement que je lis votre article ce jour.
Comme vous le constaterez peut être, l’extension de mon adresse mail est « colineopera.org » , je suis la chargée de production et de communication de ce fonds de dotation. Je ne suis pas là pour critiquer votre analyse ou pour émettre un point de vue mais simplement pour vous expliquer qui nous sommes et quels étaient les tenants et aboutissants de cette soirée caritative (car malgré vos doutes c’était bien le cas). ColineOpéra a été conçu dans la continuité de l’association Coline en Ré dont les recettes de plus de 50 concerts de musique classique instrumentale de haut niveau, ajoutée aux dons reçus, ont permis de donner à la Chaîne de l’Espoir (chirurgie cardiaque de l’enfant) l’équivalent de plusieurs centaines d’opérations vitales d’enfants pauvres dans ses hôpitaux.ColineOpéra place l’art lyrique au cœur de son action en mobilisant les plus grands artistes  (Sophie Koch est notre marraine, Edita Gruberova,  June Anderson, Annick Massis, Michael Spyres, Patrizia Cioffi et tant d’autres), la générosité des Maisons d’Opéra (Montpellier, Nice, Paris, Rouen, Opéra du Rhin…), les donateurs privés et le mécénat d’entreprise. Ainsi, la totalité des recettes de ces concerts et des opéras sont mises à la disposition des organisations efficaces et transparentes dont nous soutenons les actions et dont nous évaluons les résultats.
ColineOpéra, comme Coline en Ré désormais, a choisi de soutenir trois organisations éminentes travaillant au profit de l’enfance en danger, en France et loin de notre pays, dans les domaines essentiels que sont la santé, la protection et l’éducation: la Chaîne de l’Espoir pré-citée, Toutes à l’École pour l’éducation des petites filles au Cambodge et la Fondation française Mouvement Villages d’Enfants, qui s’occupe d’accueillir des frères et sœurs, au sein de villages d’enfants et/ou de foyers, séparés de leurs parents suite à une décision de justice pour cause de maltraitances.
Nous sommes habilités à émettre des reçus fiscaux pour les dons reçus tel que prévu par la loi de finances en vigueur. Ainsi, chacun peut donner en déduisant de ses impôts jusqu’à 75 % de la valeur de son don ce qui explique « le banquet » dont vous parlez. Il s’agit en fait d’un remerciement à nos donateurs: en effet ces personnes à qui nous offrons un cocktail ont payé leur place au prix de 350€ et oui les artistes qui ont pour la plupart fait de gros effort sur leur cachet (voire un abandon total), étaient également conviés.
J’espère que votre regard sur notre association sera un peu adouci et je vous remercie de m’avoir lu.
Bien à vous,
Ludivine Vantourout.