L’affiche est alléchante, car elle rassemble deux artistes, produits par Vocal 26 (l’ex-producteur de Romain Didier et le toujours producteur de Michèle Bernard), dont nous sommes client enthousiaste dès que l’occasion s’en présente. Pour preuve, nous réservâmes notre place de février dès le 28 octobre 2017. Foufou, donc.
En première partie sévit Luc Charreyron, grand maître de la pifologie, autrement dit la science du pifomètre. L’expert en conférences pas si absurdes, aux accents sporadiquement françois-rolliniens et souvent poétiques, propose un florilège de son spectacle en « Surchauffe ». Le best of est constitué de trois extraits ouvertement scotchés ensemble pour l’occasion. Le texte part sur des bases comiques proposant une physique, quantique (avec un « qu ») ou non, du Père Noël, façon Alexandre Astier dressant un « bilan mitigé » à coups de PowerPoint ce soir partiellement interactifs. Puis il s’enrichit par la création du personnage de savant expulsé mais pas dupe, et s’achève sur une note poétique (et quantique) autour d’une petite fille que l’on aide à vélocipéder seule, dans la veine onirico-logique d’un Gauthier Fourcade. Hurluberlu avenant, Luc Charreyron impose très vite son personnage, y compris devant une salle venue entendre de la chanson. Sans doute cette rhapsodie de moments choisis semble-t-elle ajourée ou rapiécée çà ou là, par souci de ravauder des bribes qui ne matchent pas toujours au poil de fesse. L’exercice, ingrat, l’exige ; mais la singularité de l’artiste séduit une salle largement novice en charreyronades, et laisse présager d’heureuses découvertes, tant quant(ique) au spectacle intégrale que pour la seconde et grande partie.

Photo : Bertrand Ferrier

Car les gens, surtout des vieux (on aperçoit même une chanteuse à rouge crinière, mais quel âge ça lui fait donc ?), se sont déplacés en masse pour applaudir Gérard Morel, un chanteur qui renouvelle son répertoire en presque intégralité à chaque nouveau spectacle – ce coup-ci, surnageront quelques rares antiquités plébiscitées par le public, comme le très annesylvestrique « Claire et Clément » ou le navire amiral du capitaine Morel, « Les goûts d’Olga ». Là encore, la peinture semble un peu fraîche : « On rode notre spectacle à Paris avant de le tourner en province », affirme l’artiste, même si le spectacle a déjà tourné en province fin 2017. De fait, on note le travail effectué : travail de mémoire car Gérard Morel écrit de longs textes souvent parophoniques et peu narratifs, sans doute peu aisés à retenir et pourtant bien embouchés dans l’ensemble ; travail de problématisation car un fil rouge (« l’amour, hétéro ou lesbien, le seul engagement qui vaille une chanson »), qui rappelle le Ricet Barrier du double live québécois Tel quel chantant « le couple », chapeaute d’autres sujets tout aussi essentiels et tout aussi consubstantiels au zozo, venant se faufiler sans qu’ils ne tournent dos, au premier chef la gastronomie ; travail d’originalité, puisque, cette fois, Gérard Morel s’entoure de quatre mains qui l’accompagnent, en l’espèce Françoise Chaffois à l’accordéon et Stéphane Méjean aux saxophones, au « vase » percussif, à la flûte typique, aux castagnettes et à la cornemuse ardéchoise. Devant tant de labeur, accompagné d’un décor de cabaret et de nouvelles chansons qualitatives, comment expliquer que nous ne nous laissions prendre que difficilement au jeu de cet Achille Talon musicien ?

Stéphane Méjean, Françoise Chaffois et Gérard Morel. Photo : Bertrand Ferrier.

La première raison est évidente : la sonorisation est une honte. Le micro du chanteur fait cracher certaines consonnes assourdissantes tout au long du récital, et ce n’est pas la faute de la salle (nous y avions apprécié des chanteurs deux jours plus tôt, avec des voix supérieurement retransmises) ; et la guitare de Gérard Morel ne sera jamais amplifiée, mais les techniciens placés à la régie feront bien chier les rangs avoisinants en devisant à très haute voix – de leur incompétence, suppute-t-on. Devant la pléthore d’excellents régisseurs sons, on déplore bien sûr l’inefficacité, la mauvaise oreille et la grossièreté de l’équipe du soir.
La seconde raison est pour partie subjective : sans que l’on le souhaite, au contraire, quasi tous les choix esthétiques relevant de Stéphane Méjean, compositeur et arrangeur bien implanté localement et qui, sur scène, inspire la sympathie, nous hérissent. Pas tant le côté « on est fiers du terroir d’où c’est qu’on vient » (même quand on n’aime pas souvent les imbéciles heureux qui sont logés quelque part, cette veine souriante est un classique du genre : Wally, dans un genre pas très éloigné mais un physique désormais si, le revendique aussi – soulignant la stupidité de ces conventions qui trouvent le nationalisme répugnant, par opposition au régionalisme, tellement trognon). Plutôt le côté kitsch de l’habillage général, matérialisé par les costumes (même pas c’est une blague), dont la stérilité artistique est patente. Et aussi l’usage cliché de cet accordéon que l’on abhorre dès lors qu’il se cantonne à accompagner plus ou moins façon guinguette – oui, même quand il est, comme ce soir, bien manipulé. Et aussi le recours à des genres musicaux sciemment et systématiquement hors de nos goûts, entre java des familles et faux latino, et avec citations coupant les chansons, trop évidentes et stéréotypées pour être mieux que fat. Et aussi, enfin, la copie du personnage « cucul » de Nathalie Miravette, attribué à Françoise Chaffois qui le maîtrise beaucoup moins bien : pourquoi diable ?

Photo : Bertrand Ferrier

Ces incompatibilités artistiques, personnelles mais pas que, nous feraient presque oublier, sottement, le souci de mise en espace, qui pourrait certes être approfondi mais n’est pas si souvent aussi poussé dans les spectacles de chansons. Elles nous feraient presque oublier aussi une fin de spectacle en crescendo, très réussie. Et une palanquée de textes à la dégaine parfois similaire, mais toujours fouillés avec gourmandise (et avec, un peu pesant à la longue, un dictionnaire de rimes). Et elles nous feraient presque oublier, comble de leur malséance, Gérard Morel, un personnage de la chanson française truculente, variée, qui en a dans l’genou – un zozo que l’on se réjouirait de réentendre à Paris seul avec sa guitare qui l’accompagne.
Comme l’aurait proposé Ricet Barrier : tel quel.

Dieudonné "En paix"Aller voir le nouveau spectacle de Dieudonné, En paix, c’est (aussi) tâcher de répondre à quelques questions, dont celles qui suivent, et hop.

A-t-on le droit d’aller voir Dieudonné ?
D’abord, je fais ce que je veux tant que je le peux. Je peux voir Dorothée, Still Life, Indochine, Bernard Joyet, l’Ensemble InterContemporain, un match de rrrru(g)by, un moyen-métrage d’art et d’essai, et même la télé, si ça me chante. Ensuite, je pense – et je ne suis pas le seul – que Dieudonné est un comédien de talent et un humoriste souvent remarquable. Que ses spectacles aient pu se médiocriser après son plus célèbre sketch télévisé, qu’il ait été assez malin pour créer un business ultrarentable autour de cet événement refondateur, qu’il ait tenu des propos tantôt antisémites, tantôt racistes anti-Blancs, tantôt simplement provocateurs, tout cela ne change rien à l’affaire : ce type a du talent, des talents, même. Le fait que Manuel Valls lui ait lâché ses chiens voire ses canidés, le fait qu’il ait réussi à survivre, et bien encore, alors que tout était fait pour le réduire au silence, le fait que moult faux-culs lui aient tourné la fesse pour sauver leur propre business contribue, certes, à rendre l’acteur fréquentable, mais c’est bien cette association entre talent, côté urticant et capacité à tracer chemin, année après année, qui me semble participer en premier lieu de ma curiosité.

À quoi ressemble un spectacle au théâtre de la Main d’or ?
Dieudonné a admirablement su capitaliser sur la bronca qu’il a suscitée – nul n’est dupe, certains spectateurs débattant sur les millions d’euros générés par les Productions de la Plume et tutti quanti. Dans un État où les libertés individuelles se réduisent sans cesse, où la liberté de penser ne vaut guère plus qu’une chanson de Florent Pagny et où nombre de Charlie (pluriel de charlot, je suppute) confondent la tolérance avec la récitation benoîte de la seule vulgate consensuelle, on pourrait certes souhaiter que l’intelligence et la réflexion aient un peu plus droit de cité ; mais il est joyeux de constater qu’une représentation de Dieudonné dans son antre, c’est d’abord une représentation plus-que-comble. L’artiste propose même deux représentations par soir, trois fois par semaine, et les deux shows débordent en dépit d’un billet entre 25 et 35 € (la promotion « Najat », chargée de remplir les dernières dates du précédent spectacle, est oubliée). L’ambiance est sympathique et chaleureuse ; le public est redevenu bon enfant ; mais le souvenir des tensions passées demeure, comme en témoigne la présence de deux agents de sécurité chargés de scruter le public pendant le show (même si leur vigilance est souvent trompée par leur portable) – on doute que les gardes du corps ne soient là que pour empêcher toute captation du spectacle.

Que réserve le spectacle Dieudonné en paix ?
Deux promesses l’accompagnent. La première : il s’agirait du « dernier spectacle » de l’humoriste, reconverti partiellement dans le courtage bénévole en assurance. De fait, parti pour tourner « deux ans », le nouveau one-man-show de Dieudonné développe ce thème du « dernier spectacle » mais reste, au 31 juillet 2015, de son propre aveu, « en rodage ». Comme c’est désormais son habitude, l’artiste divise la scène en deux, un bureau à jardin, plutôt dédié aux sketchs, et un pupitre à cour, où il fait pourtant l’effort de ne pas lire son texte, contrairement à ce dont il a parfois pu se contenter par le passé. En fond de scène, des bambous-roseaux qui hésitent entre l’évocation zen et le coup de pompe, pardon : le code-barres (elle est pas de moi, cette blague, mais je l’aime bien). Au centre, un gong témoignant bouddhistiquement de la paix à laquelle le plaisantin affirme être arrivé. La seconde promesse faite par l’ennemi public numéro un était de ne rien dire sur la communauté juive, source de ses ennuis à laquelle il a, puissante ironie, puisé une partie de son succès extraordinaire. Cette promesse est tenue, avec un zeste de citron ironique très ponctuel, donc très appréciable, qui est la marque des hommes de scène roués.

L'attente pour la paix, demi-heure avant le spectacle.

L’attente pour la paix, demi-heure avant le spectacle. Au centre, l’enseigne du théâtre.

Comment ce spectacle est-il construit ?
Dans son état actuel, En paix fait succéder à ca 40’ de stand-up sur le thème de la paix, donc de la famille (including le chat Poutine) et de la dénonciation de la connerie intolérante (religion, politique, relations internationales avec Obama en ligne de mire à bon escient), un dernier sketch morcelé et peut-être un brin longuet sur le thème dérangeant des derniers instants des passagers du vol explosé par Andreas Lubitz. Après avoir interviouvé, dans un précédent spectacle, Anders Breivik dans sa cellule (pas son meilleur sketch, c’est sûr), Dieudonné se fait un plaisir d’interroger derechef la limite du bon goût, laissant libre cours à son talent – incontestable, lui – pour créer des personnages aux accents multiples, plus ou moins maîtrisés et tenus, mais toujours drôles quoique aucun sketch n’aille vraiment au bout de ses possibles : le psychothérapeute belge, l’ambassadeur africain, la passagère d’Abitibie, un p’tit bout d’Asiatique peuplent cette dernière partie, avant que Dieudonné en personne ne s’installe dans le cockpit en compagnie du tueur suicidaire, peut-être pour faire écho à sa propre décision d’arrêter sa carrière de saltimbanque, dans deux ans, avec ce spectacle.

C’est drôle ?
Vaste question, chère madame ! Après avoir dit « globalement, oui, plutôt et souvent », on peut essayer de presque y répondre tout en finesse et en trois points. Un, comme souvent avec Dieudonné, surtout au début de ces nouveaux spectacles, l’ensemble est assez inégal, alternant charges percutantes, passages un peu mous, formulations ciselées, complotisme un brin neuneu (le 11 septembre n’a pas existé, aucun homme n’a marché sur la Lune – sur le désert tunisien, oui, peut-être, mais guère plus), pataudes tentatives d’interaction avec un spectateur qu’il fait venir sur scène (alors que l’artiste est surtout drôle quand il intime aux dialogueurs de la fermer physiquement et à tout jamais), transformations vocales remarquables, capacité de traduire un personnage par une simple mimique ou une posture significative, etc. Le très efficace côtoie donc le médiocre, le « nouveau » atténue parfois les auto-références aux spectacles précédents sporadiquement envahissantes – mais qui pourrait prétendre être excellent de bout en bout ? Deux, le fait de s’être débarrassé du fardeau que constituaient les quenelles perpétuelles adressées à ses ennemis juifs est une bonne idée, sans que cela enlève le côté corrosif et provocateur du personnage qu’est « M. M’Bala M’Bala » (éloge de la tolérance d’Ahmadinedjad, dénonciation des croyances liées aux informations officielles, long sketch sur le meurtre de 150 personnes par Lubitz…). Trois, à l’aune des œuvres complètes du zozo, En paix est un travail correct. Comparé aux trouvailles de 1905, il tend à prouver que l’artiste n’est pas sur une pente ascensionnelle, faute de travail approfondi – car la capacité d’incarnation des personnages sur scène reste, elle, époustouflante. À l’inverse, comparé aux spectacles torchés à la va-vite chaque année, où l’artiste passait surtout son temps à lire son texte, c’est plutôt mieux. Pas de successeur en vue pour « Le conseil de classe », le « MIF » ou « Les racistes anonymes », ses tubes, mais on peut à la fois rire souvent, se sentir légitimement gêné (pas sûr que ce soit une critique) par des facilités de discours où l’antisystémisme remplace l’antisémitisme (loin de ces pseudo appels au terrorisme que tel ou tel juge en quête de promotion a feint de voir), et regretter qu’il n’y ait pas davantage de sketches dans la première partie, tant c’est dans cet exercice et non dans le stand-up prolongé que, à notre goût, Dieudonné excelle.

Est-ce que tu n’as pas peur de perdre des millions d’amis Facebook et équivalents ?
C’est une éventualité, mais, comme disent peut-être les jeunes et, qui sait, mon directeur de la publication, je m’en balec.
TMO2

20150301_164937[1]Soyons schématiques, et disons qu’il y a trois sortes d’organistes plus ou moins professionnels : les titulaires ou partiellement titulaires, les sans-contrats et les avec-contrats-de-non-titulaires, un même individu pouvant émarger dans les trois catégories.
Depuis que j’ai signé un CDI pour être titulaire et un autre pour ne pas être titulaire, je suis convaincu que ce boulot d’organiste est ce qui s’approche au plus près de la physique quantique (de Jean Racine, éventuellement).

Le clavecin de Bach. (Photo : Josée Novicz)

Le clavecin de Bach. (Photo : Josée Novicz)

Après une tournée triomphale commencée non moins triomphalement à Paris, et après la sortie du DVD du spectacle, Alexandre Astier est revenu à Paris pour quatre dates, afin d’y donner Que ma joie demeure !, son one-man-show où il est Bach.
L’histoire : Johann Sebastian Bach est vénère. Il est obligé de donner une journée de formation musicale aux bouseux de Leipzig. Armé d’un tableau et d’un clavecin, il va donc leur enseigner l’harmonie, le rythme, la musique internationale et l’art de faire entrer une tranche de jambon ronde entre deux tranches de pain carré. En chemin, il apprendra à une stérilisatrice de génisses qu’elle n’a pas l’oreille absolue, il écrira son nouveau morceau grâce aux miettes de pain disposées dans le fond d’un moule par le Saint Esprit, il entendra crier son petit dernier alors qu’il est chez une cousine, et il règlera l’expertise de l’orgue transformé en ruche au su du clergé (qui vend le miel fabriqué dans les tuyaux dits « manquants »). En contrepoint, on voit Bach bourré commenter le massacre de son dernier choral, chercher la rédemption en se confessant – étrangeté que l’auteur a fini par contourner en ajoutant un métatexte, jouer un bout de suite à la viole et confirmer que, pour s’endormir, rien ne vaut le clavecin (à condition de finir par une cadence parfaite).
Le spectacle : muni de deux béquilles à l’ancienne – il s’est blessé à la toute fin de son spectacle bordelais, troquant désormais ses « putain de mocassins » pour des Nike customisées par Jean-Christophe Hembert, Alexandre Astier intègre tant bien que mal cette nouvelle contrainte à un spectacle de très haute volée. Le créateur de la série Kaamelott, musicien classique frotté au jazz, peut ainsi, malgré tout, s’amuser dans son registre coutumier : l’anachronisme subtil, la trivialité du génie, le misérable comme refuge de la transcendance. Si. Cela donne une pièce de très haute volée, jouée avec conviction par son auteur, qui casse avec habileté les codes des genres utilisés – la conférence parodique, le one-man-show, le théâtre musical.
Certes, on doit pointer les défauts évidents de cette forme couturée, dont le contenu semble avoir beaucoup évolué (moins de place pour les drames familiaux, tant mieux ; l’interprétation musicale s’est réduite, pourquoi pas, mais dommage que Que ma joie demeure soit désormais limitée à tenir lieu d’interlude ; adieu au gag du portable de 1730 et à ses élèves de musique tous appelés Wilhelm, rencontrés dans le sketch de Montreux en 2010, snif) à mesure que les représentations avançaient. Par exemple, l’unité de temps (une journée de conférence + le retour à la maison) est ratée, puisque Bach semble chez lui à l’université (il entend Johann Christoph crier) mais reste coincé dehors en rentrant. C’est la patte Astier : dans Kaamelott, les incohérences spatio-temporelles sont légion, sinon romaines – oh, ça va, hein, humour.
Reste l’essentiel : l’évidence du talent. C’est très drôle, et, de surcroît, la performance est que l’auteur évite tant le démago que, pire, le pédago. La transformation du premier prélude dit « de l’Ave maria de Gounod » en valse à dix-neuf temps (même si on saute un épisode dans cette version, dommage), est remarquable ; les emprunts-hommages à Dieudonné sont, sinon courageux – Alexandre Astier a toujours soutenu l’humoriste – du moins efficaces ; le surgissement de l’absurde (questions du public fictif, usage de la ruche) n’éloigne jamais du propos, au contraire, qui semble être profondément autobiographique chez le créateur, et qui l’est sans doute chez chacun de ses fans : quelle est, en moi, la part du médiocre et la part du génie ? suis-je le bouseux venu assister à la vie avec un seau de graisse de mouton en cas de fringale, ou le mec capable de lire une note en une dizaine de clefs différentes ? le quotidien m’a-t-il assez abruti ou suis-je encore en train de lutter pour ne pas être réduit à ce que la société me demande d’être ?
Cette inquiétude sourde – que Dieu finit par nommer à Bach sous son vrai nom : la tristesse – vibre tout au long de Que ma joie demeure !. C’est aussi ce qui fait le charme de ce divertissement haut de gamme, et sans rival d’aucune sorte en France : mettre en scène avec force un oxymoron permanent, une boule de contradictions, associant un pédagogue qui ne veut pas enseigner, un parent qui voit mourir ses enfants, un génie qui a les deux pieds et jusqu’aux cuisses même dans la crotte du quotidien, un homme rationnel qui se demande si la raison ne serait pas de devenir fou. En conclusion, ce n’est donc pas seulement un très bon spectacle comique : c’est un très beau spectacle. Partant, il est juste que les villageois vous acclament comme… comme des villageois, Sire !

Alexandre Astier-Bach. (Photo : Josée Novicz)

Alexandre Astier-Bach. (Photo : Josée Novicz)