Blog

Anamosa

« Patron », Michel Offerlé (Anamosa, 2024)

Manif CGT du 4 février 2021
Manifestation République-Nation, 4 février 2021. Photo : Bertrand Ferrier.

 

De quoi « patron » est-il le nom ? Vénéré ou honni, le « patron » est le fonds de commerce éditorial de Michel Offerlé, « sociologue du politique » émérite de son état. Autant dire que les postures anti, pro, péri, qu’inspire ce concept, l’ex-prof les connaît. C’est l’intérêt essentiel du mini mémo qu’il signe chez Anamosa (112 p., 9 €). L’opuscule vise moins à définir le patronat en général et le patron en particulier qu’à cerner la manière dont ils sont définis voire, partiellement, perçus. Pour comprendre, explicite-t-il, il faut « pénétrer dans le mot et dans la caricature » (12). Pénétrer dans le substrat étymologique conduit à associer la notion de patron avec une « relation d’autorité impliquant l’obéissance », parfois renforcée par la religion ou la posture – ainsi des « figures patronales non patronales » (19) comme le grand chef hospitalier ou d’autres symboles de la puissance financière appliquée à tous les domaines – on pense au « Taulier », ce milliardaire alcoolique aux fines astuces fiscales, dont la mort a longtemps fait les beaux jours de l’église de la Madeleine.
La puissance polémique du terme a contraint les niaiseux à chercher des subterfuges pour mieux enfumer le monde – ainsi du Centre des jeunes patrons devenu le Centre des jeunes dirigeants : fiers d’être patrons, mais bon, un peu chocotteux tout de même… D’autres stratégies de lutte contre « le stigmate patronal » existent, qui incitent à se désigner par d’autres voies – chef (d’entreprise), directeur (général), capitaine (d’industrie), manager ou l’excellent « entrepreneur », par ex. Ces dérivés désignent un monde qui n’inclut évidemment pas les victimes des patrons, aka autoentrepreneurs bien que, ontologiquement, le mec qui sous-loue son matricule pour que le bobo récupère un kebab froid entreposé dans un sac Picard au dos d’un scooter est son propre patron. Le patron a longtemps été, par tradition, la manière de désigner celui qui possède une entreprise. En réalité, le rapport entre capital et patronat est ambigu pour plusieurs raisons.

  • Premièrement, en 2020, plus de 4 000 000 d’entreprises étaient immatriculées en France, mais de nombreux patrons ont de nombreuses entreprises, et les autoentrepreneurs sont souvent des victimes des salarieurs déguisés.
  • Deuxièmement, un patron n’est pas un patron-employeur : selon la CPME, « il y aurait 1 900 000 de patrons-employeurs », ce qui exclut déjà deux millions de candidats au titre prestigieux et maudit.
  • Troisièmement, selon l’INSEE, « 200 000 patrons sont des chefs d’entreprise » (26), ce qui, en divisant le nombre de ce type de patrons par 20, souligne la passionnante fluidité du concept.

Si, héritier d’une mythologie presque dix-neuvièmiste, le zozo taille patron est celui qui possède l’entreprise qu’il dirige, le patron d’aujourd’hui peut être également le zozo qui se contente de diriger l’entreprise qui l’engage pour cela, bénéficiant de « rémunérations jugées indécentes » selon le « ratio d’équité » qui le voit souvent gagner en un jour ce qu’un grouillot qu’il accuse de profiter des avantages sociaux, de ne pas assez travailler et d’être toujours en arrêt-maladie ou équivalent touchera en quelques siècles, sans les stock-options et les petits arrangements avec la DGIF. Charge à ce type de patron de travailler son « capital social qui densifie, actualise et actualise » les autres capitaux, économique et culturel (31). Mais le patron l’est-il par acquis social ou par fatalité génétique ? En d’autres termes, « faut-il être né dans une famille d’entrepreneurs pour être soi-même patron ? » (37), interroge Michel Offerlé en feignant de ne pas penser au Mythe de l’entrepreneur d’Anthony Galluzzo – il rédige un court ouvrage, pas un essai charnu. Aussi évoque-t-il les phénomènes d’héritage, de déshéritage, de psychologie made in Challenges (« suis-je fait pour être entrepreneur ? ») et de fatalité raciale (mythe révolu de l’Arabe du coin, curieusement non remis en cause alors que suranné, et réalité du patron de kebab).
Surtout, Michel Offerlé souligne la porosité entre les questions posées au patron en particulier et au statut du travailleur en général. D’un côté, les nouvelles déclinaisons d’une nébuleuse patronale fleurant l’anglicisme, entre

  • starteupeurs,
  • VC et
  • business angels ;

 de l’autre, une nuée de bullshit jobs où le travail devient « micromission » où l’ultradépendance hésite à s’appeler indépendance ou freedom. Le patron, puisque c’est ce qui nous intéresse ici, peut être

  • président,
  • DG plus que DJ,
  • héritier,
  • énarque,
  • ingénieur,
  • commercial.

Il est en général

  • coopté,
  • internationaliste et
  • mâle cisgenre.

Dans la vie concrète, à un certain stade, il a « plutôt un travail de bureaucrate » et de diplomate (66) éventuellement rythmé par les voyages en jets. Dans les PME, il développe une activité entre « homme-orchestre et chef d’orchestre ». Mais, plus il brasse du lourd, le patron, c’est celui qui « sait faire faire » et celui qui

  • influence en usant de son statut pour brasser de l’air et augmenter sa propre surface médiatique,
  • s’enivre de quiet politics (78) propices à faire aboutir ses desseins petits ou grands, et
  • recourir à des organisations aux lamento connus, parmi lesquels
    • « Laissez-nous faire,
    • trop de charges,
    • trop d’État,
    • trop de paperasses et de contrôles » (80).

Dans la cité, les patrons « sont majoritairement à droite, voire de droite, et votent à droite » (82). Ils jouent volontiers une improbable carte appelée désintéressement

  • (fondation,
  • mécénat,
  • sponsoring local)

qui n’est rien d’autre qu’un mélange de publicité à vocation fiscale et de rançon payée à l’acceptabilité plus ou moins locale. Autant dire que les patrons sont des composants parfois grossièrement implicités mais pas moins essentiels de la politique en général et de la politique économique donc aussi culturelle en particulier. À l’instar d’un Benoît Bazin, DG de Saint-Gobain, alignant un temps plus de 6 millions d’euros de revenus par an selon des sources comme celle-ci, les patrons sont des gens qui ont le sans-gêne décomplexé permettant de signaler, du haut de leurs palaces, qu’ils n’aiment pas « les discriminations sociales » ou « le manque de reconnaissance pour les enseignants ». Et sans faire bravo des fesses, évidemment, c’est là toute la performance.
En conclusion, si le patron reste un concept souvent raillé par les défenseurs desdits patrons (lesquels ont évidemment les moyens de s’en payer…), les gros et gras patrons sont surtout, par essence,

  • des pollueurs (plus de 10 000 tonnes de CO2 pour Bernard Arnault en 2018, soit dix fois plus qu’un clampin hexagonal moyen),
  • des empoisonneurs et
  • des exploiteurs.

On peut toujours chercher dans la sociologie une échappatoire à l’évidence et à la rage qu’elle suscite légitimement ou devrait susciter. On peut même commencer – comme c’est le cas ici – un livre sur le patronat par « merci » et le finir par « rêver », on ne risque pas de trouver une légitimation aux méfaits d’une figure moins stéréotypée qu’il n’y paraît et contre laquelle il serait heureux que quelque chose se grippât.

 

Théo Boulakia et Nicolas Mariot, “L’Attestation”, Anamosa – 2/2

Détail de la première de couverture

 

Impressionnant ouvrage sur l’attestation inventée lors du premier confinement, le livre de Théo Boulakia et Nicolas Mariot

  • captive,
  • secoue,
  • interroge.

Après un premier épisode disponible ici, here comes la fin de notre compte-rendu sur ce travail

  • solide,
  • tonique et
  • sans fard.

 

3.
Contrôler le confinement français

 

Voilà en quoi le confinement est une expérience policière de contrôle de masse inédite en France : grâce à lui, « les possibilités offertes à la surveillance ont été brusquement et considérablement élargies » (124).

  • D’un point de vue technique, la liste des infractions s’est élargie ;
  • d’un point de vue légal, les pouvoirs de contrôle des forces de l’ordre vont dorénavant jusqu’à « vérifier l’identité d’un individu au seul motif qu’il est dehors » ;
  • d’un point de vue ontologique, l’individu qui sort dans l’espace public est automatiquement frappé d’un soupçon d’infraction.

Cartes à l’appui, les auteurs montrent que, là encore, cette dynamique du contrôle ne jaillit pas ex nihilo. Elle touche certes à présent, dans une petite mesure, des individus propres sur eux qui n’avaient jamais été contrôlés auparavant (précisément parce qu’un contrôle sans motif était interdit) ; mais elle frappe encore davantage ceux que la stigmatisation sociale ou raciale transformait en cibles prioritaires. Doit-on s’étonner si

  • « les trois territoires les plus pauvres de France figurent dans le Top 5 des départements les plus verbalisés » ?
  • « la minuscule enclave moins verbalisée en Île-de-France » est les Hauts-de-Seine – on peut néanmoins, ici, se demander si les auteurs ont bien conscience de l’évolution sociologique d’un 92 peu réductible à Auteuil-Neuilly-Passy, version les Inconnus (149) ? et si
  • « les amendes Covid-19 constituaient une nouvelle arme – redoutable – pour chasser les jeunes hommes noirs et maghrébins des espaces publics » (182) ?

Le prétexte du coronavirus permet au pouvoir de davantage contrôler la population, à la fois physiquement et psychologiquement – ainsi quand l’autorité joue avec la présence visible et soupçonneuse des uniformes en affichant le nombre de contrôles et de verbalisations, ou en le masquant de peur de susciter non plus la crainte mais la lassitude sinon la colère. Avec obstination, le livre

  • compile,
  • évalue autant que possible et
  • analyse

la diversité des contrôles, parfois renforcée par l’absence de vidéosurveillance – c’est le cas à Brest, objet d’un rare jeu de mots au mitan de la p. 160. Il ne nous est

  • rien caché de la complexité consubstantielle à la construction de méthodologies comparées ;
  • rien masqué des limites d’une telle stratégie – que ce soit parce que l’analyse est biaisée de facto ou parce que certaines informations, en dépit de relances personnelles et collectives auprès des institutions, restent inaccessibles ;
  • rien celé de la difficile donc palpitante association entre vue surplombante et anecdotes a priori significatives mais objectivement très partielles.

De même, les auteurs proposent des analyses terminologiques qui se révèlent aussi pointilleuses qu’éclairantes, que ce soit en compagnie de Vincent Descombes ou de Pierre Thévenin pour la question de la liberté d’appréciation des agents sur le terrain, entre arbitraire et discrétion administrative influencée par des « autorités de tutelle » cherchant à orienter « l’appréciation vers la répression ». L’affaire est souvent complexe, mais elle est largement explicitée par des bilans confirmant ce que, parfois, l’on a davantage cru comprendre que parfaitement saisi. De la sorte avance-t-on, loin

  • des rumeurs,
  • des intuitions,
  • des convictions à l’emporte-pièce et
  • des positions de principe,

vers une meilleure compréhension de la déflagration politique qu’ont été le confinement et son couronnement, l’attestation, dont Théo Boulakia et Nicolas Mariot montrent comment ils actualisent un sous-jacent qu’ils appellent l’inquiètement (185).

 

4.
Verbaliser le confinement français

 

L’inquiètement désigne la capacité à rendre inquiétant un objet, une catégorie de personnes ou un espace. Avec le confinement qui consistait à inquiéter les Français

  • (danger du virus tueur,
  • danger de l’acte mauvais consistant à répandre le virus,
  • danger d’être contrôlé et châtié),

l’État s’est clairement débarrassé de ses citoyens

  • en vidant l’espace public,
  • en le surveillant avec des moyens jadis illégaux,
  • en rendant complice le citoyen de cette surveillance augmentée via l’attestation, et
  • en réussissant à « pénibiliser les sorties en [rendant] inquiétant le dehors ».

Un ensemble de stratégies sont évoquées, parmi lesquelles

  • menaces exotiques sur le danger de sortir de chez soi,
  • multiplication grotesque des interdictions d’espaces ou d’activités,
  • diffusion scandaleuse de vidéos menaçantes réalisées par des agents de l’ordre ou d’annonces « façon cirque itinérant » depuis les hélicoptères ou les voitures de police,
  • contrôles spécieux aboutissant à des décisions punitives infondées en droit (220),
  • habilitation fallacieuse d’auxiliaires non habilités (notamment ces nuisibles qu’on appelle les chasseurs) à sanctionner ou faire pression sur d’autres citoyens (201),

le tout ne rechignant pas

  • aux redondances,
  • aux incohérences et
  • aux abus interprétatifs de textes peu clairs, par malice ou incompétence,

tant il est vrai que ce que l’on ne comprend pas inquiète encore plus. Les auteurs soulignent que ces stratégies, mal coordonnées et pourtant cohérentes, ont pu susciter différentes réactions. S’il semble que la soumission benoîte voire ressortissant de la surenchère l’ait emportée, des sursauts ont aussi existé. Une enquête co-pilotée par Nicolas Mariot brosse (ha, ha, au moins) six portraits de confinés selon leur « ligne de conduite » :

  • les légalistes et les exemplaires,
  • les insouciants,
  • les réfractaires et les protestataires, et, catégorie spéciale
  • les claustrés.

La question liminaire est toujours en jeu : pourquoi obéit-on ? Mais elle s’associe à d’autres, comme :

  • pourquoi,
  • quand,
  • comment

désobéit-on ?

 

5.
Vivre le confinement français

 

Toujours soucieux de profondeur comparatiste, les auteurs s’appuient sur l’exemple historique de la paysannerie ainsi que sur l’intéressante distinction numérique et ontologique entre mutins et déserteurs. À ces aunes, les auteurs rappellent que les petites gens que nous sommes ont souvent « une infinité de tactiques furtives visant à préserver et étendre leurs droits », c’est-à-dire à

  • franchir la ligne blanche pour
  • mordre la ligne jaune sans
  • outrepasser la ligne rouge (pas les moyens, qu’ils soient
    • intellectuels,
    • politiques ou
    • financiers).

Marginales ou radicales, ces pratiques ne masquent pas la soumission collective que, fût-ce avec réticence, prudence et circonvolutions, l’étude estime, graphes à l’appui, avoir « davantage à voir avec le rapport à l’État que la peur du virus ». Pour preuve ou presque, selon leurs données, ce sont « les personnes les moins menacées par le virus et confinées dans les conditions les plus inconfortables qui se sont enfermées [le plus strictement] lors du confinement du printemps 2020 », peut-être par une « résignation ordinaire à l’ordre social » faute, peut-être,

  • d’un bagage éducatif ou culturel conséquent,
  • d’un statut socioprofessionnel déjà affirmé voire
  • d’un engagement politique ou syndical fort (289).

Pour autant, ne peut être passé sous silence l’existence d’une catégorie de citoyens qui ont pris plaisir à l’enfermement par

  • « domestication des règles » participant de la « pratique du consentement »,
  • adoption de la rhétorique « du ralentir et du profiter », et
  • « comparaison entre sa propre situation et celle, réelle ou fantasmée, des autres » (290).

D’autres ont aussi pris plaisir à enfermer les autres par le recours zélé à la délation motivée par

  • la vengeance vicinale,
  • la jalousie dévorante,
  • l’inclination à la soumission,
  • le respect béat de la parole des chefs et des blouses blanches à la botte du gouvernement donc enivrées par leur gloire soudaine,
  • la peur instillée par les médias d’État ou par les médias que l’État subventionne richement, ou par
  • l’ennui à tuer (l’ensemble étant potentiellement cumulatif).

Le cas des femmes gêne aux entournures les auteurs – qui ont l’intelligence de nous faire partager leur malaise – car, parmi les « dizaines de millions de personnes surveillées par quelque 160 000 policiers et gendarmes », elles semblent être plus que les hommes restées « enfermées chez elles », peut-être par une « obéissance plus grande » aux lois (sous-entendu : étatiques et domestiques), ce qui « apporte de l’eau au moulin d’un stéréotype » mais peut aussi éclairer une situation genrée que les féministes de tout sexe appellent à faire évoluer au plus vite. Une fois encore,

  • le confinement,
  • l’usage de l’attestation et
  • le respect plus ou moins grand des ordres et conseils dispensés par les gouvernants avec costume ou blouse blanche, à supposer que la distinction ait, en la circonstance, un sens,

fonctionnent comme un phare dont le faisceau, décrypté avec sapience par Théo Boulakia et Nicolas Marlot, nous parle d’une situation qui dépasse le printemps 2020.

 

Conclusion

 

Après ce balayage rapide et partiel d’un ouvrage passionnant, force est de saluer ce travail qui montre

  • combien la démocratie dont nous sommes si bêtement fiers et sûrs est fragile alors que, depuis notre fierté et notre sûreté, nous jugeons les autres régimes avec une prétention impatientante, consternante et grotesque,
  • combien l’exigence de liberté pour laquelle nous croyons vibrer est relative, et
  • combien est inquiétante (ou devrait être inquiétante) la capacité de l’État à
    • contrôler les individus avec leur consentement,
    • dresser les citoyens les uns contre les autres et
    • manipuler l’opinion pour arriver à ses fins moins institutionnelles que très humaines : le maintien au pouvoir.

Alors, certes, l’on peut

  • pointer quelques éléments méritant d’être discutés (le « tapage » pour les soignants n’était-il pas plutôt un signe de soumission qu’une révolte ? a-t-on vu, après le confinement, les citoyens se révolter pour que cesse la destruction par putréfaction ou dynamitage de la santé publique ? etc.), c’est bon signe – l’unanimité est ennuyeuse et, utilisons le terme technique, flippante ;
  • regretter une éditorialisation orthotypo peu poussée (majuscules et place du point dans les citations, absence de suppression du foliotage en fin de chapitre, etc.) ;
  • déchirer ses vêtements devant de maladroits cahots de formulation (récurrents « d’ailleurs » ou « par ailleurs » trahissant une construction qui aurait parfois pu être plus rigoureuse, « d’autre part » souvent orphelin de son « d’une part », etc.) ;
  • s’étonner que ces tics se retrouvent aussi dans certains témoignages officiellement non écrits par les auteurs ;
  • admettre que certains passages algorithmico-graphico-analytiques ont dépassé notre capacité intellectuelle (par chance, les auteurs avaient prévu le coup en explicitant plus loin) ;
  • se dire que, peut-être, les conséquences psycho-politiques du confinement auraient pu être davantage évoquées dans la conclusion ;

reste un livre

  • qui séduit parce qu’il inclut le making of son raisonnement, n’imposant
    • ni un biais unique,
    • ni une analyse magistralo-intouchable,
    • ni une exégèse visant à coller avec telle école de pensée, tel courant, telle conviction ;
  • qui tient brillamment le pari d’un étonnement (comment ça a pu marcher ? qu’est-ce que ce succès consternant dit des Français et de la France ?) devenu réflexion ;
  • qui s’enrichit d’une ouverture comparatiste
    • jamais show-off,
    • parfois inattendue,
    • souvent éclairante,
    • toujours exploitée avec savoir-faire ; et
  • qui fait écho à des interrogations profondes que le grand public ne pouvait pas penser clairement avant une telle publication.

En somme, L’Attestation est un livre (si) que, si ce n’est déjà fait, vous pourrez lire avec grand intérêt sur votre lieu de villégiature ou en restant chez vous

  • faute de pouvoir baguenauder en vacances,
  • par choix ou, le traumatisme persiste à en croire le nombre de zozos que l’on croise avec un masque,
  • pour sauver des vies.

Et pourquoi pas ? Il y a pire projet que sauver des vies, non ?

 

Théo Boulakia et Nicolas Mariot, « L’Attestation », Anamosa – 1/2

Détail de la première de couverture

 

Un livre peut-il être d’autant plus intéressant que sa lecture est parfois ardue ? Peut-il traiter d’un sujet passionnant… et révéler que le plus passionnant n’est peut-être pas tant son sujet que la manière dont il s’en empare ? Après découverte du texte, voilà deux questions que pose L’Attestation. Une expérience d’obéissance de masse, printemps 2020, publié aux éditions Anamosa en 2023 par Théo Boulakia, normalien et alors doctorant en sociologie, et Nicolas Mariot, sociologue et chercheur au CNRS. Au cœur du livre – un objet joliment façonné, avec couverture à rabats et papier de qualité – explorant le premier confinement, un moment étrange qui a mêlé

  • la réalité,
  • les fantasmes et, surtout,
  • l’opportunisme politique

suscités et permis par le coronavirus, battent pourtant d’autres questions, telles que :

  • comment enfermer et faire obéir une population habituée à la souplesse d’une République réputée démocratique ?
  • comment mesurer a posteriori l’efficacité sanitaire et les conséquences humaines de cette séquence ?
  • quelles traces a laissé une telle expérimentation de fracassage – et hop – des libertés publiques ?

C’est ce que nous évoquerons dans ce compte-rendu libre en deux épisodes et cinq chapitres.


1.
Penser le confinement

 

Habilement, les auteurs commencent par interroger leur objet d’étude en contrant une évidence : le confinement n’existe pas. Le terme recoupe des réalités très dissemblables, tant au niveau mondial qu’au niveau européen (ils montreront plus tard que la réalité est aussi dissemblable au sein du territoire national). Si la logique française se distingue des procédures appliquées à Wuhan, elle n’en participe pas moins d’une « amplification de mesures autoritaires, de répression des conduites déviantes et de justice sommaire » (30). L’examen comparatif relève deux faits. D’une part, les mesures de confinement sont souvent révélatrices de réalités sous-jacentes et parfois invisibilisées, notamment en ce qui concerne la remise en cause des libertés publiques. D’autre part, elles accentuent des mesures liberticides présentes auparavant, au point qu’il est possible de « penser l’état d’urgence sanitaire comme prolongement de l’état d’urgence antiterroriste » (30). En ce sens, le confinement, c’est-à-dire l’interdiction de sortir de son domicile

  • pour une durée variable,
  • totalement ou par intermittence,
  • avec ou sans exceptions au périmètre envisagé

est un révélateur et un amplificateur. En témoigne l’instrumentalisation du confinement tant par les États (frappant est l’exemple de l’Inde tenue par l’intégriste Narendra Modi) que, localement, par des mafias, toujours sous le prétexte altruiste de prendre soin de la population. Divers outils constitués par les auteurs confirment un pressentiment : « Les États les plus répressifs en temps ordinaire ont le plus fermement bouclé leurs citoyens » (44). Plus généralement, « l’enfermement est moins le produit de bonnes intentions que de vieilles habitudes » (49). Surtout, d’un point de vue sanitaire, les études concluent que « les stay-at-home orders étaient peu ou pas utiles ». Pourquoi donc l’Espagne a-t-elle décidé d’un confinement très strict et pas les pays scandinaves ? Outre la part d’irrationalité constitutive de la plupart des décisions, la question des habitudes sociopolitiques et de l’acceptabilité d’un élargissement des pouvoirs policiers peut se poser… quitte à ce que l’État de droit reprenne la situation en mains a posteriori en déclarant le confinement inconstitutionnel, comme en Espagne. Les auteurs n’en conseillent pas moins de « passer la prochaine pandémie au Danemark ou au Japon » (81), moins prompts à fomenter des confinements sévères.
Une évidence s’impose : le confinement en tant que tel n’a pas eu d’impact positif mesurable sur la mortalité en général et la morbidité liée au coronavirus en particulier Certes, l’on pourrait arguer que ce fait n’a pu être évalué qu’après coup. Cette hypothèse induirait que l’on ne saurait reprocher leurs décisions délétères aux gouvernements et à ses coquins, notamment sachants – perdus ou arrivistes – et cabinets de conseil. Prudence serait mère de sûreté. En réalité, les auteurs montrent que,

  • d’une part, cette « prudence » est à géométrie variable, et que l’importance des limitations prudentielles n’est pas corrélable à l’importance de la pandémie, autrement dit que la question de la compétence des experts et des décideurs ne saurait être balayée comme un non-sujet mais devrait, au contraire, être examinée avec rigueur (à l’arrivée, beaucoup ont démontré une incompétence qui a été très dommageable aux citoyens) ;
  • d’autre part, quelle que soit la méthodologie utilisée, et les auteurs en proposent plusieurs, la mortalité liée au Covid n’est pas mesurable pour au moins deux raisons.
    • La première raison est que la notion de mortalité liée au Covid et utilisée comme argument-massue par les gouvernements confineurs achoppe sur une définition qui n’est pas la même dans tous les pays (mourir avec le Covid, est-ce mourir du Covid, par exemple ?) ;
    • la seconde raison est que la pandémie a surtout tué des personnes âgées à cause
      • d’une prise en charge dégradée,
      • d’absences de mesure et d’équipement de protection dans les établissements de soins, et
      • peut-être aussi de la brisure du lien entre les vieux, qu’ils soient résidents d’Ehpad, hospitalisés ou chez eux, et l’extérieur, brisure précisément exigée par le confinement.

 

2.
Penser le confinement français

 

Théo Boulakia et Nicolas Mariot ont beau prendre le soin d’éviter toute ironie ou toute tentation pamphlétaire qui pourrait leur valoir l’infamante appellation de complotistes, terme d’autant plus stigmatisant que sa vacuité transforme l’invalidation qu’elle sous-tend en sparadrap du capitaine Haddock, ils ne peuvent pas éluder la prise de parole de Sosotteur Ier de la Pensée complexe faisant sans vergogne, le 6 mars 2020, la promotion d’un spectacle de son pote promoteur en appelant les Français « à ne pas changer leurs habitudes de sortie », huit jours avant les premières mesures de restriction (85). Le 16 mars, ce même individu décrétait la mise en place d’un régime d’exception, et l’engrenage des restrictions s’accompagnait promptement du lancement du tube de l’année 2020 : l’attestation.
Si celle-ci est le sujet du livre, les auteurs ont eu raison de contextualiser son apparition, car on comprend mieux pourquoi ce papier n’est en rien ce qu’elle prétend être, id est la marque de responsabilisation du citoyen dans un contexte dramatique. En effet, quand nous signons une « attestation de déplacement dérogatoire », nous acceptons que la même autorité qui nous oblige à rester chez nous nous autorise à en sortir sous conditions. Signer l’attestation, c’est reconnaître que, dehors, je ne suis pas libre mais régi par la même pression réglementaire que lorsque je suis à mon domicile. Autrement dit, l’attestation ne me responsabilise pas, elle se contente de me rappeler que je ne suis pas libre.
C’est tout sauf un détail. L’idée forte est d’ajouter une contrainte à la contrainte. Je suis contraint de rester chez moi ; et, si l’on m’autorise à sortir, cette sortie elle-même est une contrainte car je m’expose à des sanctions soit en fraudant sciemment, soit en étant victime d’une interprétation policière qui me transforme en contrevenant. Le spécialiste des discothèques qu’était le ministre Christophe Castaner l’a explicité, l’attestation participe du projet consistant à « pénibiliser chaque sortie » (son big boss assumera son plaisir malsain d’emmerder les Français, lesquels – espère-t-on – ont hâte que la réciproque lui arrive en pleine mouille). En témoigne la substitution de l’horodatage à l’honneur que chaque promeneur engageait dans la formulation initiale de l’attestation (105) : l’honneur est difficile à cerner par un agent de police, l’horaire reste davantage à sa portée.
Il s’ensuit que le procédé d’attestation est bien un « dispositif disciplinaire dont l’objectif vise d’abord à fournir aux contrôleurs les informations dont ils ont besoin pour surveiller et punir » et ce, avec la complicité de celui qui a signé l’attestation et peut donc se trahir, parfois à son insu tant, comme le révèlent les zélotes en uniforme prompts à dégainer leurs carnets d’amendes,

 

les mentions portées sur l’attestation condensent une myriade d’interdits cachés : interdiction de faire du sport [même de la marche rapide] en tenue de ville, de faire ses courses avec son chien, de promener un chien à plusieurs, de faire ses courses en tenue de sport, de rentrer du travail autrement que par le chemin le plus court, etc. (113)

 

Autrement dit, « l’autocontrainte n’a rien d’une impulsion du for intérieur ou d’une disposition privée » et tout d’un « dispositif de surveillance » qui amène les individus à se dédoubler : ils sont à la fois ceux qui s’autorisent à sortir et ceux qui tendent à ces chères forces de l’ordre la verge pour se faire battre. Ainsi, à travers

  • l’attestation,
  • les interprétations à géométrie variable que les vaillants agents de la maréchaussée font des très nombreux
    • décrets,
    • arrêtés et
    • règlements en vigueur,
  • les couvre-feux institués aux niveaux national et local,

les auteurs montrent avec précision comment les systèmes de contrôle et de contrainte se superposent jusqu’à la caricature – et ce, moins pour assurer la sécurité sanitaire des Français que pour contrôler les individus et les enfermer chez eux. Comment interpréter autrement la lutte de Michel Veunac, maire de Biarritz, pour « empêcher la station assise de plus de deux minutes sur un banc public » afin de contrer ces mauvais citoyens qui « s’installaient pour lire un bouquin ou regarder l’océan », les criminels ? On se réjouit que ce petit monsieur qui n’aimait pas les lecteurs contemplatifs et que le livre omet de citer, ait été battu aux élections municipales quelques semaines plus tard et, quelques mois après, sévèrement mis en cause par la Chambre régionale des comptes. Exemples et calculs à l’appui, Théo Boulakia et Nicolas Mariot montrent que l’efficacité de cette prolifération d’interdictions est nulle et déconnectée de la « situation locale », prétexte chéri des édiles pour montrer leur soumission au gouvernement et rajouter une couche sur les menaces nouvelles visant à effaroucher le pékin ou à le rendre fautif grâce à son ignorance du mille-feuilles de contraintes qui encadre désormais son existence.

 

À suivre !