Tous ceux qui les ont ouïs nous demandent si on est sûr qu’ils viendront dans ce trou perdu qu’est Saint-André, à trois minutes de la place de Clichy et à dix minutes de la gare Saint-Lazare. En général, on répond que ces oufs ont répété plusieurs fois sur zone, qu’ils ont préparé un programme magnifique et qu’ils attendent leurs fans sur zone, avec églizchofé, grantécran, entrégratwitt, orgressstauré, enfin, le grokif en somme, mais ça ne doit pas vous faire peur. Normalman, donc, les zozossronlo.

Le type est titulaire de Saint-Louis-en-l’Île. Il vient jouer des pièces qu’il connaît quasi par cœur et a donné des dizaines de fois. Le tout pour un cachet qu’il aurait dû trouver insultant s’il avait un brin de grain dans la tête. Pourtant, il vient répéter de longues heures à plusieurs reprises sur l’orgue de Saint-André. Il renonce à un assistant pour réclamer juste un tourneur de pages, afin de contrôler seul ses registrations. À ces détails près, qui ne sont clairement pas des détails, tout pourrait laisser à penser que ce concert, accepté parce qu’il connaît un peu le programmateur, est voué à être un truc vite emballé et oublié, du genre « et maintenant, laisse-moi en paix ». Et le résultat est, pan dans ta gueule, formidable.
Bach précis, Vierne virtuose et fin, Schumann qui propulse la virilité de la fugue contre le chichiteux des fines bouches, et surtout un Mendelssohn magnifiquement transcrit qui prolonge l’émotion poignante d’un Deuxième choral de Franck éblouissant de précision, de diversité, d’intimité et de science de la registration, la maîtrise technique permettant tout cela et le talent l’apportant… encore un concert bouleversant qui oblige joyeusement le programmateur à remercier les artistes qui se sont produits et ont accepté de se produire dans ce festival, car tous ont donné au public une émotion sincère et profonde, parfois si forte que les rappels n’en finissaient pas – comme ce jour. D’où la nécessité pour les auditeurs, après cette avalanche d’altérations, de se ressourcer à de plus terrestres désaltérations, en ce Mardi-Gras.

Comme Vincent est, sinon un copain, ne nous la pétons pas, du moins une vieille connaissance, c’est pas possible de lui dire en face, donc n’allez pas lui répéter : son concert, bref et dense, était extraordinaire. Oserez-vous courir le risque d’être bientôt sidérés par le talent et le sens de la musique que démontreront samedi un ténor wagnérien, le formidable Sébastien d’Oriano, et l’incroyable organiste titulaire de Notre-Dame de Versailles, mazette, Mr Christophe Henry ?

L’un est un ténor puissant et subtil, capable de chanter du Wagner en solo à l’Opéra Bastille ou de murmurer une prière de Fauré dans l’intimité d’une église. L’autre est un premier de la classe qui a l’outrecuidance d’être, en sus, un musicien fin et brillant – un de ces phénomènes comme le CNSMDP en produit de temps en temps, avec son lot de premiers prix (piano, orgue, musique de chambre, accompagnement…), sa carrière exceptionnelle et ses fans ébaubis. Le soliste lyrique et le titulaire des grandes orgues de Notre-Dame de Versailles ont choisi Saint-André de l’Europe pour explorer leurs répertoires sacrés de prédilection, avec notamment des pièces de Bach, figure imposée par le Festival, de Puccini et d’Alain.
Le programme, aussi diversifié que brillant, permettra de plonger en musique dans ce que, peut-être, le Carême a inspiré de plus harmonieux. Entrée libre, église chauffée, écran géant, programme offert et possibilité de soutenir les musiciens en laissant à la sortie quelques billets de cinq cents euros – par exemple : alors, heureux ?
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Pleyel, 8 novembre 2013L’orchestre dans son ensemble est à l’honneur ce 8 novembre à Pleyel, pour le programme du Philharmonique de Radio France.
C’est même, heureuse initiative, à sa première clarinette solo qu’est confiée la Rhapsodie pour clarinette et orchestre de Claude Debussy. Habillé par un ensemble soyeux, Nicolas Baldeyrou semble s’amuser des difficultés discrètes qui émaillent ce morceau de concours – quelques vigoureux traits virtuoses çà, mais surtout des pianos dans les aigus et de redoutables changements de registre sèment cette brève composition (8′). On apprécie l’harmonie étonnante que fait chanter l’Orchestre, ainsi que la sonorité, les attaques et l’aisance du soliste. Au fond de la salle, les pairs de la vedette non convoqués pour cette pièce saluent la performance, à l’instar d’un public charmé par cet apéritif délicat.

Concert sous haute surveillance pour Arteliveweb. (Photo : Josée Novicz)

Concert sous haute surveillance pour Arteliveweb. Photo : Josée Novicz

Suit L’Ascension d’Olivier Messiaen (durée : une petite demi-heure), constituée de « quatre méditations symphoniques pour orchestre » et écrite à vingt-cinq ans, avant sa mutation en pièce pour orgue. Quasi didactique par sa manière de faire se succéder les pupitres, l’œuvre séduit dans cette interprétation, tant Myung-Whun Chung excelle à valoriser les harmonies d’une musique qu’il connaît sur le bout de la baguette. Le premier mouvement (« Majesté du Christ »), grande pièce d’apparence statique, est constituée d’un écrin orchestral qui sertit l’éclat des trompettes – celles du Philharmonique de Radio France finiront par donner de gênants quoique compréhensibles signes de fatigue. Le tutti final résonne jusqu’aux « Alléluias sereins » qui constituent le deuxième mouvement, centré sur un dialogue entre cordes et bois. Cuivres et cordes, soutenus par les percussions, reprennent le pouvoir pour les « Alléluias sur la trompette » puis la cymbale – il nous semble avoir entendu des versions studio plus énergiques, mais la rythmique de Messiaen n’en est pas moins joliment rendue par la phalange parisienne. La lente et superbe « prière du Christ montant vers son Père », confiée essentiellement aux cordes, emporte l’auditeur grâce au talent du chef pour faire vibrer la beauté d’une partition superbement jouée par des musiciens convaincants. Grands bravos !

Autour de Saint-Saêns et de l'orgue. Photo : Josée Novicz.

Autour de Saint-Saêns et de l’orgue. Photo : Josée Novicz.

Après l’entracte cornichon-Cherry coke (en option), l’orchestre attaque la Symphonie n°3 « avec orgue » de Camille Saint-Saëns (35′), entendue dans cette salle il y a peu. Et là semblent apparaître les limites de l’art de Myung-Whun Chung. Le premier mouvement laisse même craindre la catastrophe : la battue sporadique et nonchalante ne suffit clairement pas à guider les musiciens. Après l’incipit modéré, la cavalcade qui suit sonne brouillon, de guingois. L’inquiétude des profondeurs (déclinaison du Dies irae) devient une inquiétude de surface, malgré les interventions précises de Christophe Henry à l’orgue. Les mouvements plus posés remettent en valeur la richesse de son que Myung-Whun Chung parvient à obtenir de l’orchestre ; mais, de nouveau, le finale laisse une impression de précipitation peu maîtrisée. Volonté de lâcher la bonde à l’orchestre ? Illusion d’écoute – toujours possible ? Toujours est-il que le résultat soulève d’enthousiasme la salle – sauf nous, qui notons l’étrange geste de victoire du timbalier sur la dernière frappe, comme s’il avait douté jusqu’au bout que les musiciens finiraient à peu près ensemble.
En conclusion, une soirée de qualité, dont le grand moment restera une superbe version de L’Ascension, et la grande interrogation cette curieuse version de la symphonie finale.