Diane Dufresne et un percussionniste en plein tournage. Photo : Bertrand Ferrier.

Toujours cette tension, typique de quand on va voir une – disons les mots – vieille chanteuse. Anne Sylvestre, parfois et tantôt ; Marie-Paule Belle presque bientôt.
En l’espèce, d’un côté, le sentiment qu’il ne faut surtout pas rater la venue parisienne de Diane Dufresne. De l’autre, l’intuition qu’une artiste septuagénaire qui se produit avec un orchestre symphonique – en l’espèce le Lamoureux – ne laisse rien présager de merveilleux. La dernière expérience au Châtelet avec un orchestre à cordes et la publication en novembre 2018 d’un album ni indigne ni enthousiasmant pouvaient alimenter ce scepticisme optimiste. Après la représentation du 5 décembre à la salle Pleyel, il semble que cette tension ne soit pas vraiment contradictoire. Ce sera la problématique de la présente notule, que nous intitulerons le oui-et-non.
Par exemple, est-il heureux qu’une vedette aux cinquante ans de carrière se refuse aux sparadraps qui lui collent aux doigts ? Oui et non. Oui, c’est chouette de venir voir Diane sans qu’elle s’engonce exclusivement dans ses tubes ; c’est chouette de la voir soucieuse d’interpréter en long en large son dernier disque ; mais c’est dommage de l’y voir souvent s’y confiner, d’autant que l’intérêt moyen de l’album est, précisément, moyen, chanson de Daniel Bélanger en moins (Diane la croyait sur l’écologie, l’auteur a expliqué qu’elle était sur les femmes battues, Diane l’a donc éliminée du spectacle) mais médiocres titres de Cyril Mokaïesh en tête – et d’autant que, de la sorte, le spectacle s’abstient de rendre raison de nombreux aspects ultra-intéressants de la chanteuse ; mais, du coup, le spectacle a une unité qu’il n’aurait pas eu si, etc. Donc, oui et non.
Un autre exemple ? Bon. Est-il malin de s’habiller d’un orchestre composé, certes, d’instrumentistes de qualité (dont Jeff Cohen en pianiste DeLuxe quoique sous-exploité) chargés d’exécuter des arrangements généralement généreux, laquelle formation écrase les différences entre les chansons et peine à convaincre dans ses moments de dérapage trop contrôlés (snaps sur « Comme un damné » ou libération succédant à une habanera et précédant le « Je me noue à vous », sympathique mais ballot) ? D’autant que cet orchestre est salopé par une sonorisation honteuse – au moins pour les gugusses placés au fond de l’orchestre, haha. Oui, quand même, car c’est plutôt bien fait – on passera sur l’arrangement de la « Petite fugue » BWV 578, exécuté comme les rares répétitions le permettent et avec un gros ralenti bien moche, et sur le bavardage peu captivant composé par Simon Leclere pour l’occasion. Non car, si la diva renonce largement à son stéréotype de folle, tant aimé par son public, elle abandonne aussi son côté rock, se démunissant de deux attributs consubstantiels au concept Dufresne. Mais oui quand même parce que cela correspond à une chanteuse qui ne fait plus semblant d’être le feu d’artifice qu’elle a été, privilégiant donc l’authenticité sur la facticité d’un dynamisme qu’elle n’a peut-être plus. Donc, oui et non.

Photo : Bertrand Ferrier

Un autre exemple ? Bon. Est-il pertinent de figer la Diane dans un gros machin d’une souplesse forcément limitée ? Oui, car le projet d’Olivier Guzman est déplaçable de continent en continent, et peut plaire à un public âgé. Non, car cela manque de la souplesse nécessaire à l’artiste pour personnaliser son show, et cela s’accompagne de procédés basiques – ainsi des lumières, fonctionnelles, certes, mais froides car trop peu fouillées, partant, bien balourdes. Donc, oui et non.
Comme en 2014, on sent la Diane prête à s’enflammer. Genre ?

  • Elle ne refuse pas le contact avec le public.
  • Quoique plus sobre, elle laisse poindre des souvenirs de l’extravagante grâce à sa tiare du mitan et sa coiffe finale.
  • Elle fait un clin d’œil sur sa retraite en ce jour de manif qui ne lui permet pas de blinder la salle.
  • Elle paraphrase le thème du jour en admettant que, avec le remix aseptisé de son tube « Oxygène », assaisonné à la sauce sirupeuse de « L’hymne à la beauté du monde », « chu loin d’rencontrer l’homme de ma vie – ça fait cinquante ans qu’j’attends ça », signe d’humour pour celle qui répète à longueur d’entretien que l’homme de sa vie, c’est Richard Langevin.
  • Elle est presque prête à vocaliser comme jadis, ainsi que l’indique la brève partie correspondante du « Je me noue à vous » final, etc.

Surtout, sa voix, si elle est plus grave que naguère, reste sûre, précise, présente. La dame est clairement motivée – quand elle chante « Que », que l’on aimerait être aimé avec cette intensité !

Diane Dufresne, soufflant, et Jeff Cohen, pas souffrant. Photo : Bertrand Ferrier.

En conclusion, ce concert – partagé entre la veine écolo et l’hommage à Saturne, ce Dieu fort inquiétant – laisse un regret subjectif : celui de voir gommée la Diane folle ou exploratrice, qu’elle évoque pourtant quand elle se remémore avoir travaillé Verdi avec Jeff Cohen. L’artiste semble autant portée qu’entravée par un projet massif.
Toutefois, on est infiniment heureux aussi, comme fan, de constater que l’artiste botoxée à outrance reste une vaillante chanteuse et une vocaliste fière. On aimerait juste que son producteur la laissât aussi exprimer sa démesure avec un pianiste ou une bande de rockers de haut niveau. En d’autres termes, entre joie de revoir l’idole en belle forme et fantasmes de la parer d’autres plumes, Diane Dufresne nous fait passer un beau moment, entre oui et non. Ce qui, in fine, ne lui correspond pas si mal.


Pour écouter Meilleur après en entier, c’est ici.

MARZ00

« Je vends du vent / des propos d’en dedans
Des coups de sang / et des propos d’adolescents…
À quoi ça sert, passé trente ans ? / Ça sert à rien ! »

François Marzynski l’a déclaré, ça. Signé. Sacémisé. Et pourtant, il continue. Le p’tit gars du Ch’Nord qui vote rouge à toute élection (sinon, sa mère l’engueule) se solde même. Et c’est grand bonheur pour tous les amateurs de chansons, y compris ceux qui ne connaissent pas encore cet incroyable olibrius… en soldes, donc.
En effet, deux pour le prix d’un : c’est peut-être la seule chose qui rapproche la nouvelle réalisation de François Marzynski d’une pratique de supermarché. Tout le reste, dans son DVD hyper professionnel et techniquement parfait (y a même une version 5.1, la classe, et une version MP3 fournie, curieusement, en minidisc), est garanti bio et équitable, avec crowdfunding, autodiffusion-distribution, engagement pour les intermittents, etc. Et pourtant, ce DVD est un OVNI choc, une fission nucléaire dans la mollesse culturelle, une preuve irréfragable – même si je sais pas trop ce que ça veut dire, je vérifie pas parce que ça sonne bien – de ce que certains, avec pas beaucoup, peuvent produire de grand, de stimulant, d’inenvisageable et de jouissif. En bref, François Marzynski savait que c’était impossible, donc il l’a fait.
Il l’a fait quoi ? J’y viens. Sachez juste tout de suite que, pour commander le DVD contre 19 €+ frais de cochon, ça se passe à legrandgrabuge@laposte.net. Rens. : 06 77 18 83 13. Et sachez, tralala, itou que les captures d’écran qui illustrent cet article sont signées Ludovic Nowicki, graphiste à retrouver ici.
À part ça, c’est parti.

Provisoiritude de l’intermittence

Au programme du DVD, deux films.
MARZ01L’Intermittent (titre provisoire) est un « vrai » film sur un chanteur qui ne chante plus mais qui est, gloire suprême, artiste professionnel. Intermittent, donc. Par intermittence, comme beaucoup. Pour lui, c’est une déception, l’intermittence. Un échec. Il voulait être footballeur, mais il ne marquait pas assez de buts. Alors il s’est mis au rock’n’roll. Et, de fil en aiguille, il a déployé ses ailes de chanteur. Les a rabattues souvent. Jusqu’à se rendre compte qu’il ne chantait plus. Il ré(a)gissait, mettait en scène, montait du matos, faisait la billetterie gratos, donnait des cours à de futurs pros, mais ne chantait plus.
Du tout.
Dès lors, plutôt que de s’intéresser à son cas, le réalisateur décide de partir en (en)quête, à l’instar de son oncle, star connue des connaisseurs du documentaire filmique. Avec l’enquêteur, Tsuyoshi Kimoto tient la caméra et prend sur le vif, parfois peut-être rejoué, des dialogues, des questions, des lieux, des silences et des notes qui toutes se demandent : c’est quoi, être artiste professionnel ? et réussir sa vie, hein, c’est quoi ? Mené avec un brio sidérant (les cinq premières minutes vous scotchent, les quatre-vingt suivantes vous passionnent), le film n’est pas qu’un film sur l’intermittence, ce titre de survie sociale toujours provisoire – même si, en jouant sur l’animation, la parodie d’émission télé, la « dialoguisation » de l’absurde, etc., François montre et démonte avec précision les failles du système, les mensonges qui l’entourent, les ressorts de ses thuriféraires, la concrétude de son combat, et les implications plus artistiques de ce struggle for life.
Plus généreusement, L’Intermittent… est un film sur ce qui nous permet d’être et de rester vivant. Nous tous. Pourquoi on joue dans des groupes au lycée ou pourquoi on  les applaudit. Pourquoi, plus vieux, on admire les artistes célèbres. Pourquoi on les envie. Pourquoi on ne les envie pas du tout. Pourquoi on renonce à nous-même. Pourquoi certains deviennent des « bassistes-paysans » jouant dans des recoins d’hostellerie perdue après avoir été des pointures recherchées, et pourquoi c’est peut-être pas si pire. Pourquoi d’autres trouvent leur chemin musical et professionnel malgré les échecs de productions importantes, devenant profs et batteurs de jazz (libérés des mesures à 5/4, dont François est fier d’avoir fait un usage gourmand, par ex. dans l’instrumental boëlien du « Grand grabuge » du Plan Majinski). Pourquoi, parmi les ratés que nous sommes, personne n’admet qu’il a raté et que ça fait chier. Pourquoi il y a une différence de nature entre un mec qui fait l’Olympia et un qui chante au Club Med. Pourquoi on en vient à se contenter de ce qui est, de ce qu’on est, de ce con qu’on est, ou pourquoi on réessaye encore et encore, quitte à se viander encore et encore plus, etc.
MARZ02Ces questionnements dépassent le nombrilisme d’artistes chougnant sur leur destinée disparue ou sur leur difficulté d’existence (on voit même le réal’ taper dans sa cave pour sortir un Chasse-spleen 1985 – moi, il m’avait fait goûter du 1992, y a le beau geste mais c’est pas la même ambition, quand même – et je chougne si je veux, c’est mon site, mârde). C’est l’humanité de l’homme que François explore.
Carrément.
Pas pourquoi on vit ou on crève, mais de quoi. Qu’est-ce qui nous aide à. Nous permet de. Ou pas.
Le montage fait contraster les lieux, de bar à foot en archives, de biberons en backstage, de GPS autochtone en petites joies orgasmiques (chanter gracieusement dans un clapier, devant de vrais gens, ça vaut parfois de faire des heures de transport), de tables de cuisine pour signer des chèques en entrepôts exotiques, de problèmes administratifs en histoires de famille, de théâtre en cuisine, de rencontres épanouies en retrouvailles pendouillantes, etc. Et le réalisateur joue de tous les ressorts du cinéma. Exemples ? En voici quatre.
La voix, tantôt off, tantôt en direct, tantôt remixée en accéléré.
Le rythme, tantôt saccadé (animations), dilaté (attentes, voyage), bousculé (scènes de bar), souple (narration chronologique), syncopé (surgissement de personnages secondaires voire tertiaires à la manière de pop-up qui apparaissent, s’engouffrent dans nos mémoires et ne sont plus mis en avant dans le récit).
La musique, tantôt live, tantôt canned, tantôt bouffée par la circulation quand un chanteur veut faire écouter une nouvelle chanson en pleine rue (magnifique moment).
Et le cadrage, qui saisit des moments avec la fluidité d’une caméra mobile, centrant et décadrant, fixant et mouvementant des images tantôt sciemment cracras, souvent léchées, parfois esthétisées.
MARZ03La séquence finale, quasi cinq minutes à elle seule, est une coda incroyable. En effet, peu avant de la balancer, François a retrouvé Jean-Marc Boël, redoutable guitariste sonné par son divorce en cours. Malgré sa sérénité apparente, « anti-prise de tête » selon ses termes, ce musicien virtuose a bien besoin d’un remontant. Physique, mais pas que : François l’embarque donc pour chanter « La mémoire et la mer » devant la mer, justement. L’instantané de la dernière séance de travail précédant le départ résume l’art du non-dit et du « faussement spontané » de François : chaque instrument flashé alors servira pour l’arrangement, signé Jean-Marc Boël, qui accompagnera la dernière scène.
Autant le pire, on s’attend au dire. Non – autant le dire, on s’attend au pire, voilà. Le coup du « je finis seul face à la mer », c’est peut-être bon pour une chanson de Lorie ou un film avec Jean-Pierre Bacri (chais po, c’est tombé sur lui), pas pour du Marzynski. Mais, alléluia, Marzynski déjoue, comme un footeux. Il demande un temps mort comme un basketteur, et il en profite pour nous montrer le vide du trajet routier, écho au musicien qui passe son temps on the road again. Jean-Marc dort. La voiture se gare près de l’eau. Puis ça mute. Et les deux amis nous font grâce de la séquence guitare-voix devant l’immensité de l’infini émotionnant océanistique. Ils marchent. Ils disent « rin ». Se contentent d’éviter l’eau. Puis de sauter dans les flaques. Et la caméra s’éloigne. Pas pour saisir la plage. Plutôt pour faire résonner « La mémoire et la mer » en bande-son. Pour jouer sur la lumière : tantôt silhouettes, tantôt visages, les deux compères sont à la fois toi, moi, et des artistes qui s’interrogent. De loin, on peut pas faire la différence entre des artistes qui doutent, des régressifs qui font les cons et juste, ben, des cons.
De près non plus, parfois.
Et ce jeu sur la distance, la dilatation du temps, l’absence de coup de tam-tam conclusif, achève de convaincre que L’Intermittent (titre provisoire) est un film à la fois excellent, passionnant et émouvant. Trois pour le prix d’un : encore mieux que le tarif annoncé… Et si l’on regrette l’absence de bonus (on aurait aimé entendre certains des musiciens qui passent à l’écran, par ex.), on l’apprécie aussi : donner envie de découvrir d’autres artistes, c’est la classe, surtout pour un collègue et concurrent !

Exceptionnalité de JP

D’autant que, coup de génie, ce premier film est accompagné d’un second, qui lui donne une profondeur de champ inattendue. VF Trio live chez JP met en scène le grand retour de François Marzynski comme chanteur. Enfin, « grand retour », on se calme. Il y a les faits : il joue « chez l’habitant », et, pire, « chez un habitant qui réside au fin fond du Ch’Nord ».
Aïe.
Mais l’artiste sait détricoter le réel pour le sublimer, rien que ça. De cette date « chez JP » (qui a quand même un salon permettant d’accueillir une centaine d’invités, that’s not your average salon), François Marzynski a décidé de faire un événement. Avec l’esprit d’ambition défini par Alexandre Astier dans l’Addendum au « Livre V » de Kaamelott :

« Je vois pas l’intérêt de faire ce métier si c’est pour péter au niveau de son cul – le niveau supposé, parce que c’est générique, “le niveau de son cul”. C’est-à-dire rester où on est. Rester chez soi. Rester dans sa nature. Surtout pas ambitionner quoi que ce soit. Non, ça me fait chier, ça. Je suis fier d’être ambitieux. Je veux faire des grands trucs. Les p’tits trucs m’intéressent moins que les grands. »

Ce qui donne, ici, décor, vidéos, lumières avec régisseur, son avec ingénieur de haute volée aux manettes, flopée de caméras fixes et mobiles, et financements participatifs. Ainsi cette date sympathique s’est-elle événementialisée, au point de transformer un concert modeste en « grand retour ».
MARZ04Mais grand retour particulier : François Marzynski y rend hommage aux « Maîtres à chanter en voix d’extinction ». En clair, il fait des reprises, ce qui le promeut – stipule-t-il – en une sorte de Jean-Claude Casadessus (qu’est-ce qu’un chef d’orchestre sinon un type qui fait des reprises ?), et non en animateur de karaoké (François crache avec mépris sur le piano-bar, mais le premier artiste qui n’a jamais dit de connerie n’est pas encore né, je suppose). Et le concert de s’ouvrir sur une séquence parlée. Faute de coulisses, le chanteur fend la foule et l’interpelle, dans un exercice de « préparation à l’écoute » qui lui est cher. L’enjeu ? Placer le concert dans une logique narrative du « à quoi bon chanter ».
Car François Marzynski ne chante pas des reprises avec une marque en tête de gondole sous prétexte d’hommage (à Jean-Jacques Goldman, Allain Leprest, Claude Nougaro, Barbara, etc.) Il l’a déjà fait mais, la triple buse, il a alors rendu hommage à François Béranger, marque pas assez consensuelle – donc il y a laissé « 12 500 € », annonce-t-il. Pas échaudé, il continue de reprendre, mais certainement pas faute de composer : il a commis plusieurs albums, il a écrit plus que moult chansons, souvent originales et excellentes (« La Tour de Pise » du Plan Majinski), il a le sens de la formule (« Ça sent encore le cul ») et de la mélodie qui accroche (« Le Syndrome de Peter Pan » avec Jean-Marc Boël, cité en ouverture de cet article). Non, il reprend parce que, après une période de longue inactivité chantristique, il a besoin et envie de se raccrocher à ceux qui justifient de tenir le coup et de continuer de rêver de chanson. Et parmi ceux-là, Piaf. Enfin Marie Dubas. En tout cas « Mon légionnaire ». Une demande de ses deux musiciens, affirme-t-il. Or, à ces musiciens-là, on ne refuse pas grand-chose.
Aux baguettes, le poète de la batterie, Mike Rajamahendra : toucher fin ou puissant, sens de la pulsation, capacité d’anticipation, complicité de jazzmen avec David Laisné. Lequel joue du clavier, le plus souvent divisé en son de basse / son de piano ou type E3, et agrémente le tout de traits de saxophone. L’introduction musicale au « Légionnaire » est un modèle du genre. On peut – je pense même que l’on a de bonnes raisons de – détester cette chanson, mais on doit s’incliner devant ce que les musiciens en tirent.
MARZ05Douze titres plus un bis vont alors se succéder, avec tubes (« Dans le port d’Amsterdam », « Champagne »), tubes d’intello (« M. William », « Est-ce ainsi que les hommes vivent ») chansons de village du Club Med d’ultragauche (« Mamadou m’a dit »), double hommage au compagnon de route Bernard Lavilliers, raretés chères au chanteur (« Comme une Piaf au masculin », « Les tuileries »), « L’histoire du loup dans la bergerie » de CharlÉlie Couture, un p’tit Boris Vian pour conclure (« Complainte du progrès ») et un standard de jazz. Techniquement, le concert est spectaculaire de maîtrise, même si tout paraît spontané, facile, cool. L’illusion peine à tenir, tant tout est construit, maîtrisé, pensé. Cousu au fil rouge de l’autobiographie « incrédébile » du chanteur, à un premier bloc de quatre chansons marquées par l’importance des improvisations jazzy, succède un autre bloc où l’impro recule pour mieux resurgir à l’improviste (superbe duo sax-batterie pour « M. William »). Un instrumental tiré du « Take Ten » du saxophoniste Paul Desmond prépare aux quatre chansons finales, qui se libèrent du thème conducteur de l’autobiographie pour aller droit au but.
Scéniquement, François Marzynski impressionne : présence, maîtrise du public et ignorance des interventions intempestives non gérables, sens de l’anecdote faussement spontanée et de la chorégraphie pataude… Collectivement, le montage met en valeur la complicité entre les deux accompagnateurs, même si on peut trouver parfois qu’ils prennent trop d’importance en regard de la chanson, comme si le chanteur avait peur de tirer la couverture à lui (excès d’impros un peu systématiques au début, instru peut-être brillant et « interdit » mais plutôt dispensable dans l’économie du spectacle, fût-ce dans l’objectif de le faire « respirer »).
Musicalement, tout est impeccable, même si tout n’est pas également convaincant. Sur ce plan, trois regrets personnels : certains arrangements en piano seul paraissent en-deçà de la moyenne si brillante du reste ; on aimerait que, façon Diane Dufresne à l’Olympia en 1978, François se lâchât et devînt lui-même musicien vocal au lieu de laisser ses excellents acolytes prendre seuls le devant de la scène lorsque pas de paroles ; surtout, l’arrangement final de « Champagne » nous paraîtrait faible voire guère à la hauteur de l’inventivité de la chanson, n’eût été la vidéo qui embrase l’espace – comme si, cette fois, François avait choisi d’effacer la musique au profit d’une vidéo très efficace.
MARZ06Ces dissensions – so what? on peut être admiratif et garder son libre-arbitre – sont assez intéressantes pour traduire combien François Marzynski aime à interroger la notion de « reprise ». Car, au fond, reprendre, est-ce imiter, se détacher, personnaliser, se couler dans un moule voire dans le bronze d’une statue intouchable, etc. ? En jouant sur les interludes parlés (développements sur le rapport entre chanson française, cassoulet et érections rémoises), les récits vécus (dénonciation de l’idée pourrie que les chanteurs « doivent aller jouer dans les bistros pour faire des rencontres » c’est-à-dire pour affronter le mec bourré qui veut du Jauni À L’idée), l’excellence technique des musiciens et l’abattage du chanteur, le spectacle sidère malgré une attitude parfois scandaleuse sur scène (les mecs boivent que de l’eau ou du jus bio, ils délaissent même la flûte de champagne finale apportée par la femme du chanteur : on a vu dans L’Intermittent… que c’était du pipeau, cette mentalité d’hygiénistes) et un public peu réactif, peut-être parce que peu frotté de chanson (pas de bravo sur le higelinique « Nous vous remercions de nous avoir si bien reçus », un peu comme si la foule ne hurlait pas quand Véronique S. chante « Ils vous accueill’t avec des rir’ et des bravos ») mais pas que (pas de réactions sur la fermeture de la maison close, vidéo pourtant particulièrement réussie).
In fine, le concert « chez JP », malgré sa faute d’orthographe sur la jaquette (espace avant la virgule), est exceptionnel et justifie les moyens importants utilisés pour le capter. C’est plus qu’un concert, notons-le bien, c’est un acte de foi dans la chanson qui s’adresse à ceux qui ne logent pas leur cerveau dans leurs chaussettes. Pas une chanson pour intello. Pas une chanson pour connards non plus. Pas une chanson, d’ailleurs, plusieurs chansons, qui peuvent nous saouler (« Amsterdam », j’m’en fous, malgré François) ou nous ébahir, nous émouvoir ou nous frissonner.
Oui, nous frissonner. Je tente.
François Marzynski nous fait ronronner au son de son (si, ça marche) moteur de chanteur-malgré-tout. Il nous donne même par moments l’envie de nous écrier, comme le petit footeux du Ch’Nord découvrant Lavilliers à cause de sa sœur :
– Je comprends rin, mais, nom de Zeus, qu’est-ce que ça a l’air important !
Et, de fait, acheter ce DVD (références en début d’article), c’est à la fois profiter de deux films inouïs et poignants, et témoigner de sa curiosité pour la démarche de cet artiste, pour l’incroyable qualité du rendu et pour la proposition culturelle qui le sous-tend. Cette proposition-là, de la chanson intelligente qui prend aux tripes, nom de Zeus, c’est important. Et en plus, c’est joyeux. Que demande le peuple ?

Diane à ParisPour ses 70 ans, Diane Dufresne revient à Paris avec un spectacle nouveau. Une habitude. On l’avait acclamée, mal entourée et fragile mais irrésistiblement tarée mentale dans des arrangements technoïdes. On l’avait portée aux nues, malgré une agaçante faune très très très sensible qui composait l’essentiel du public, alors qu’elle était associée cette fois à Gérard Daguerre seul au piano, et proposant un double répertoire Dufresne / Weill aux Bouffes du Nord – un récital impressionnant, ambitieux et intime, il y a déjà six ans. Cette fois, le concept fait craindre le pire : un orchestre à cordes. Tant de vieux groupes sont revenus avec des musiciens classiques pour masquer leurs faiblesses ou leur manque d’inventivité… Qu’en serait-il de la diva québécoise ?
Disons-le d’emblée, c’est un échec. Orchestre à cordes techniquement parfait ; pianiste compétent à défaut d’être charismatique, créatif ou spectaculaire ; chef-tromboniste aux faux airs de Jérôme Guedj ; mais surtout, boîte à rythme (discrète, il est vrai), à laquelle on peut adresser deux reproches : montrer que les arrangements ne tiennent pas sans cette piètre béquille ; et être absolument scandaleuse quand les premières catégories sont facturées 150 euros, ce qui doit laisser quelque monnaie pour rémunérer un batteur. Or, je l’admets, quand je viens au concert, j’aime bien entendre des musiciens vivants. J’ai ainsi cessé d’être client de Michèle Bernard depuis que j’ai assisté à un concert à l’Auditorium Saint-Germain où la basse qui l’accompagnait était enregistrée. Des bande-sons, en tant qu’auditeur et en tant que musicien, pour des prix de place élevés, je trouve ça dégoûtant.
Mais l’équipe de Diane Dufresne a voulu faire les choses en vaste. D’où, en sus, des vidéos projetées sur un grand écran en arrière-scène. Ça aussi, faut arrêter. Car l’idée est d’autant moins bonne que, d’une part, elle n’est pas utile au propos scénique (aucune interaction, c’est juste au cas où les spectateurs craindraient de s’emmerder, je suppose) ; et, d’autre part, les vidéos sont, euphémisme, consternantes : des chevaux qui galopent ou se cabrent en noir et blanc, une fausse 3D aux couleurs synthétiques, des animations de spirales sur un fond de ciel nuageux – grotesque et cacateux. Voire nauséeux, quand la Terre et les planètes tournent dans différents sens. Pénible, assurément.
Reste l’essentiel, la musique. Et là, Diane Dufresne ose : elle aurait pu écouter Elton John en laissant passer les clowns, rencontrer l’homme de sa vie ou louer le gars d’bicycle en hôtesse de l’air. Au contraire, hormis un « Oxygène » où on sent qu’elle est prête à fumer l’hélium comme la lionne qu’elle est, elle opte pour trois directions : l’écologie gnangnan cucul, surabondante ; les covers supposées hype (Bashung pour ouvrir le concert, Zazie) ou popu (Jonasz, dont on aurait préféré entendre « J’vieillis », joliment écrit pour la star, plutôt que la joliment efficace mais désormais scie pour télécrochet « J’aimerais te dire que je t’attends ») ; et les chansons de ses derniers albums (« Que », extrait du déroutant et palpitant disque dual de 1997, et surtout des extraits du pas très enthousiasmant Effusions de 2007, avec « Partager les anges », « J’t’aime plus que j’t’aime », « Psy quoi encore », « L’été n’aura qu’un jour », etc.).
La première déception Diane Dufresne naît doublement de là : le répertoire n’est pas au niveau de cette interprète exceptionnelle ; et les arrangements n’arrangent rien. Ils sont plats, traînants, sans intérêt, farcis aux intermèdes instrumentaux sans doute imposés pour le repos de la vedette mais, et cela est inexcusable, d’une nullité incroyable – oh ! ce « Belle qui tiens ma vie » insupportable même sans quinte juste ! oh ! cette fausse fugue façon Piazzolla qui accouche d’une limace ! oh ! cette interminable série de reprises façon Barber endormi ! Alors stipulons-le pour son agent-producteur qui semble en douter, Diane Dufresne, ce n’est pas seulement une chanteuse aux coiffures – signées Mme Barrette – et aux robes incroyables, qu’elle porte avec une spontanéité propre et nette ; c’est surtout une boule d’énergie musicale et créative, qui se trouve ici figée, engoncée, désamorcée, vitrifiée dans une poupée à qui on a retiré les piles qui lui permettent de s’exprimer.
La seconde déception Diane Dufresne arrive alors. Certes, la grande dame donne souvent l’impression de rester le nez collé sur son prompteur (qui n’est peut-être pas un prompteur, mais qui laisse en tout cas penser que la vedette ne chante pas pour les gars du fond du second balcon… ou du fond de l’orchestre). Et pourtant, il n’y a pas grand-chose d’autre à lui reprocher. Vocalement, elle fait ce que doit, sachant astucieusement compenser les mutations de l’âge, mais sans rien rabattre de l’intensité de l’interprétation : ses « secrets » restent incroyablement secrrrrrets, ses « secondes imprécises » sont « imprécizzzzzzzes » jusqu’au bout. La Diane est là, mais elle n’a aucunement la possibilité de sonner comme une Dufresne. Voilà la vraie déception de la soirée. Savoir que, si le concert n’est, objectivement, pas bon, ce n’est certes pas que la dame a atteint la limite d’âge, ce n’est même pas parce que sont privilégiées des thématiques écolochiantes, ce n’est pas non plus uniquement parce que l’essentiel du répertoire pêchu, défoncé ou weissenbergien est occulté – c’est juste parce que le spectacle, en tant que mise en scène du personnage « Diane Dufresne », la production musicale et le concept ne sont pas à la hauteur. Ce regret se double d’un espoir : et si, pour ses soixante-seize ans, Diane Dufresne rev’nait avec un vrai band de rock ? Chiche ?