Jouer par cœur, est-ce important ? Après la réponse en chanson, via Indochine (oui, c’est trrrès important), la question se re-pose au théâtre ce 22 février avec la première de L’Émancipation, vendu par Dieudonné comme son « dernier spectacle », « le vingtième en vingt ans ».
D’emblée, cependant, réglons LA grande question sur l’ontologie de Dieudonné comme artiste ou comme hitlérien bantou grimé à la hâte, associée à l’interrogation qui ne doit guère toucher que BHL, Pascal Elbé, Manu El Blancoss et leurs tribus de béni-oui-oui : nous en avons traité ici et n’avons guère à ajouter.
Passons donc à l’évaluation de cette arnaque qu’est L’Émancipation. En effet, l’artiste s’y émancipe largement du respect auquel il avait habitué, fût-ce de façon fort rentable, son public. De spectacle, ce soir, point : le comédien n’a « pas eu le temps d’apprendre son texte ». On veut presque croire à une farce – guère longtemps puisque le futur candidat à la présidentielle camerounaise va lire d’un bout à l’autre son propos, feuillets en mains. Chemin faisant, il va pour partie découvrir ce qu’il a écrit, à mesure que se déroule la première représentation.
De spectacle, point non plus côté décor : une chaise, façon nouveau théâtre suffira, quelques grotesques effets lumineux voire musicaux tentant de donner une impression de vie au début et à la fin… ou de guider vers un embryon de mise en scène (« à jardin ! à cour ! ») l’artiste perdu dans sa lecture. Pour, en moyenne trente balluches la place, c’est du foutage de goule, surtout pour un spectacle d’humour où la posture, le rythme, la respiration et le physique de l’interprète sont appelés à jouer un rôle essentiel dans la mécanique dramaturgique.
Le texte lui-même s’articule en cinq moments : une longue introduction autour de l’attrait pour la mythique forêt originelle, refrain bien connu des dieudophiles ; puis quatre sketchs de longueur inégale – la visite de Bernard le Messie dans la cuisine du comique, les remerciements de l’artiste à l’inspecteur du fisc et à la Justice avant de se barrer, le dialogue francophone au Bataclan entre un terroriste belge et un chrétien mélomane québécois, ainsi que les suites d’un braquage où deux « souchiens » prennent en otage un flic très africain. Aux longueurs compréhensibles pour une première exigeant de frotter le texte aux premiers publics s’ajoutent des longueurs liées à la découverte live du texte par le lecteur (reprises, remontages permanents de lunettes sur le nez, bégaiements, effets ratés, blagues mal anticipées, fin du spectacle en roue libre quand l’artiste attend, perdu, à jardin…). Cela n’exclut pas l’efficacité d’une grimace ou d’un aparté dieudonnique, mais cela contribue à figer une salle où certains essayent de s’esclaffer parce que c’est Dieudonné, et où beaucoup essayent de masquer leur consternation devant cette entourloupe pour la même raison.
Logiquement, la déception surligne les effets décevants. Ainsi de l’élégant passage, si terrrriblement long, sur les pets de Mme M’Bala M’Bala ; l’imprécision des accents – le Belge prenant par ex. sporadiquement des airs de M. Le Zobi ou grignotant les accents de sa victime ; l’absence de surprise (tous les accents sont connus et les personnages sont peu innovants dans la galerie dieudonnique) ; enfin, les quenelles récurrentes sur les noms juifs qui, si l’on comprend leur fondement, n’aident pas, à force de running gag systématique, à faire pétiller le spectacle au-delà du frisson de l’interdit, ce qui est vite limité.
Pour compenser cette sensation d’attrape plus que de farce, il faudrait davantage que l’ambiance bon enfant typique de la Main d’or, portée par un service d’ordre nickel et surtout un public métissé allant du juif à kippa à la famille arabe en passant par des bobos aux barbes bien taillées, des Noirs sapés comme jamais et des énergumènes comme votre serviteur. Sur le fond, Dieudonné a raison : en bradant ses places parfois, sans brader souvent, il surremplit son théâtre et bonde les Zénith – pourquoi diable s’embêterait-il à apprendre son texte ? Les gens viendront de toute façon, et c’est la dernière nouveauté avant une lointaine prochaine ! Grâce à Manuel Valls, à Christiane Taubira et à tous ces pseudo artisto-tellectuels qui prétendent expliquer aux crétins que nous sommes ce qu’il faut faire, le producteur M’Bala M’Bala a sans doute raison. Mais il est dommage que, pour son dernier spectacle, Dieudonné choisisse de ternir son talent par un p’tit crachat minable au visage des curieux et des fidèles.


Prime pour le site de l’artiste : il est proposé aux spectateurs payants d’évaluer le spectacle. Curieusement, l’évaluation ci-dessous n’a jamais été publiée parmi les autres. J’sais vraiment pas pourquoi. Petit problème d’honnêteté, « Dieudo » ?

Nous n’avons pas assisté à un spectacle mais à une lecture, l’artiste n’ayant pas eu le temps, sic, d’apprendre son texte mais ne se gênant pas pour maintenir la représentation – sans par coeur et sans décor, à prix fort, c’est chié.
L’art de la grimace ? Toujours là. Le sens du silence qui coupe la phrase et fait rire ? Bingo. La bonne ambiance de la Main d’Or ? Pas de souci. Mais le reste est dégueulasse.
Vendre trente euros ce qui n’est qu’une lecture, texte toujours sous les yeux et dans les mains, avec le lot de bégaiements, hésitations, limitations, maladresses, erreurs (répartition des accents), manque d’approfondissement, obligation pénible de remonter ses lunettes sur le nez, bref, avec toutes les faiblesses et scories que cela implique, nan, vraiment, ça n’est pas sérieux.
Quelle tristesse, donc, pour les spectateurs fidèles que nous étions, de partir du « dernier spectacle » d’un artiste apprécié avec la certitude de s’être pris une quenelle épaulée !

Demi-décor François RollinAdmettons-le : pour les ancêtres type vieux trentenaires, au moins, François Rollin risque fort d’être assimilé à ce renégat de roi Loth d’Orcanie, cousu sur mesure pour lui par Alexandre Astier. C’est pourtant le costume du Professeur qu’il remet depuis le 10 novembre au théâtre L’Européen, idéal pour ce one-man-show intelligent, drôle et, par petites touches bienvenues, poétique.
Le principe : dans un décor binaire (bureau et coffre à jardin, second coffre à cour) appuyé par des prompteurs papier, rappelant un dispositif chéri par Dieudonné dit le Honni, le professeur Rollin reçoit du courrier de lecteurs aussi passionnés de connaître sa bibliographie préférée quant à la chasse à la perdrix (ou aux perdrix), que de savoir s’ils sont homophobes ou moches, voire s’ils ne pourraient pas gratter un conseil culinaire. Le professeur leur répond – ou pas, c’est selon – avec mauvaise foi, condescendance, agressivité, affection, ironie, sympathie, blablabla. De cette variété de postures sourdent de nombreuses sources de rire : logique absurde, presque british type Monty Python ; reprise de la gestuelle, de l’idiolecte et des manières des universitaires componctueux, façon Luc Charreyron ; décalage entre le contenu de l’épistole et la réaction du prof – de l’enthousiasme amoureux à l’ire dieudonnique ; oscillation entre running gags et effets de rupture ; confrontation de facéties pour tous et du plaisir pour connaisseurs d’intertextes issus de précédents spectacles ; changement de rythmes montrant l’efficacité comique du dérèglement bergsonien – que le professeur mentionne avec difficulté – lié à cette fameuse mécanique plaquée sur du vivant ; blagounettes spéculaires (« et là, je me donne une contenance en demandant : alors, qu’est-ce qu’il y a, maintenant ? ») pour assumer crânement la nécessité, en ce soir de première, de s’habituer à son nouveau spectacle – ce qui ring a bell, bien entendu, avec son personnage auto-ironique du roi Loth ; etc.

François Rollin bulle. (Photo : Rozenn Douerin)

Le Professeur Rollin bulle. (Photo : Rozenn Douerin)

Tout cela serait déjà bel et bon et même excellent, que l’on connaisse ou non Kaamelott, mais les auteurs (Rollin himself, Joël Dragutin et Vincent Dedienne) en rajoutent une couche en proposant, en guise d’interludes irréguliers, des méditations sur « pourquoi souhaiter rire » et « comment retrouver le goût de rire ». Ce ne sont pas les passages les plus drôles du spectacle, peut-être pas non plus les plus convaincants, et cependant cette idée de casser la logique du « catalogue de questions » est essentielle pour transformer ce qui, sans cela, ne serait qu’une succession savoureuse de chroniques néo-vialattiques et non un spectacle plein. La synthèse de ces intermèdes, qui conclut le spectacle en l’ouvrant à autre chose que de la drôlerie, est une trouvaille de très bon aloi, qui relie avec brio l’humour aux autres formes d’expression dramatique dont il est trop souvent séparé. (Oui, je pourrais être plus explicite, mais ce serait spoiler les futurs spectateurs, alors non. En plus, je fais c’que j’veux, ici, non mais.)

François Rollin et ses bretelles. (Photo : Rozenn Douerin.)

François Rollin et ses bretelles. (Photo : Rozenn Douerin.)

En conclusion, même si l’on regrette un prix cossu (30 € la place, quand même) voire une sonorisation étrange (de façon incompréhensible, seul le bureau est sonorisé), et même si l’on se déceptionne, et pourquoi pas, que, pour la première au moins, la vedette renonce à venir rencontrer ses fans (ce n’est pas une obligation, il est vrai), Le Professeur se re-rebiffe est un spectacle drôle-mais-pas-que, réjouissant, intelligent et superbement incarné par un acteur portant des bretelles, ce qui n’est pas négligeable. En dépit de l’étonnement de voir cette salle provisoirement à moitié vide – aucun doute que le buzz va remplir rapidement ce « petit » théâtre –, j’aurais même pu me contenter de citer le pitch : « Le mot pitch est le verlan de tchip, la moitié par conséquent du chant du pouillot véloce (famille des Phylloscopidae), oiseau connu pour faire tchip tchip. Tout est dit. Ajouter quoi que ce soit serait une perte de temps. » Dont tact, petit canaillou.

Dieudonné "En paix"Aller voir le nouveau spectacle de Dieudonné, En paix, c’est (aussi) tâcher de répondre à quelques questions, dont celles qui suivent, et hop.

A-t-on le droit d’aller voir Dieudonné ?
D’abord, je fais ce que je veux tant que je le peux. Je peux voir Dorothée, Still Life, Indochine, Bernard Joyet, l’Ensemble InterContemporain, un match de rrrru(g)by, un moyen-métrage d’art et d’essai, et même la télé, si ça me chante. Ensuite, je pense – et je ne suis pas le seul – que Dieudonné est un comédien de talent et un humoriste souvent remarquable. Que ses spectacles aient pu se médiocriser après son plus célèbre sketch télévisé, qu’il ait été assez malin pour créer un business ultrarentable autour de cet événement refondateur, qu’il ait tenu des propos tantôt antisémites, tantôt racistes anti-Blancs, tantôt simplement provocateurs, tout cela ne change rien à l’affaire : ce type a du talent, des talents, même. Le fait que Manuel Valls lui ait lâché ses chiens voire ses canidés, le fait qu’il ait réussi à survivre, et bien encore, alors que tout était fait pour le réduire au silence, le fait que moult faux-culs lui aient tourné la fesse pour sauver leur propre business contribue, certes, à rendre l’acteur fréquentable, mais c’est bien cette association entre talent, côté urticant et capacité à tracer chemin, année après année, qui me semble participer en premier lieu de ma curiosité.

À quoi ressemble un spectacle au théâtre de la Main d’or ?
Dieudonné a admirablement su capitaliser sur la bronca qu’il a suscitée – nul n’est dupe, certains spectateurs débattant sur les millions d’euros générés par les Productions de la Plume et tutti quanti. Dans un État où les libertés individuelles se réduisent sans cesse, où la liberté de penser ne vaut guère plus qu’une chanson de Florent Pagny et où nombre de Charlie (pluriel de charlot, je suppute) confondent la tolérance avec la récitation benoîte de la seule vulgate consensuelle, on pourrait certes souhaiter que l’intelligence et la réflexion aient un peu plus droit de cité ; mais il est joyeux de constater qu’une représentation de Dieudonné dans son antre, c’est d’abord une représentation plus-que-comble. L’artiste propose même deux représentations par soir, trois fois par semaine, et les deux shows débordent en dépit d’un billet entre 25 et 35 € (la promotion « Najat », chargée de remplir les dernières dates du précédent spectacle, est oubliée). L’ambiance est sympathique et chaleureuse ; le public est redevenu bon enfant ; mais le souvenir des tensions passées demeure, comme en témoigne la présence de deux agents de sécurité chargés de scruter le public pendant le show (même si leur vigilance est souvent trompée par leur portable) – on doute que les gardes du corps ne soient là que pour empêcher toute captation du spectacle.

Que réserve le spectacle Dieudonné en paix ?
Deux promesses l’accompagnent. La première : il s’agirait du « dernier spectacle » de l’humoriste, reconverti partiellement dans le courtage bénévole en assurance. De fait, parti pour tourner « deux ans », le nouveau one-man-show de Dieudonné développe ce thème du « dernier spectacle » mais reste, au 31 juillet 2015, de son propre aveu, « en rodage ». Comme c’est désormais son habitude, l’artiste divise la scène en deux, un bureau à jardin, plutôt dédié aux sketchs, et un pupitre à cour, où il fait pourtant l’effort de ne pas lire son texte, contrairement à ce dont il a parfois pu se contenter par le passé. En fond de scène, des bambous-roseaux qui hésitent entre l’évocation zen et le coup de pompe, pardon : le code-barres (elle est pas de moi, cette blague, mais je l’aime bien). Au centre, un gong témoignant bouddhistiquement de la paix à laquelle le plaisantin affirme être arrivé. La seconde promesse faite par l’ennemi public numéro un était de ne rien dire sur la communauté juive, source de ses ennuis à laquelle il a, puissante ironie, puisé une partie de son succès extraordinaire. Cette promesse est tenue, avec un zeste de citron ironique très ponctuel, donc très appréciable, qui est la marque des hommes de scène roués.

L'attente pour la paix, demi-heure avant le spectacle.

L’attente pour la paix, demi-heure avant le spectacle. Au centre, l’enseigne du théâtre.

Comment ce spectacle est-il construit ?
Dans son état actuel, En paix fait succéder à ca 40’ de stand-up sur le thème de la paix, donc de la famille (including le chat Poutine) et de la dénonciation de la connerie intolérante (religion, politique, relations internationales avec Obama en ligne de mire à bon escient), un dernier sketch morcelé et peut-être un brin longuet sur le thème dérangeant des derniers instants des passagers du vol explosé par Andreas Lubitz. Après avoir interviouvé, dans un précédent spectacle, Anders Breivik dans sa cellule (pas son meilleur sketch, c’est sûr), Dieudonné se fait un plaisir d’interroger derechef la limite du bon goût, laissant libre cours à son talent – incontestable, lui – pour créer des personnages aux accents multiples, plus ou moins maîtrisés et tenus, mais toujours drôles quoique aucun sketch n’aille vraiment au bout de ses possibles : le psychothérapeute belge, l’ambassadeur africain, la passagère d’Abitibie, un p’tit bout d’Asiatique peuplent cette dernière partie, avant que Dieudonné en personne ne s’installe dans le cockpit en compagnie du tueur suicidaire, peut-être pour faire écho à sa propre décision d’arrêter sa carrière de saltimbanque, dans deux ans, avec ce spectacle.

C’est drôle ?
Vaste question, chère madame ! Après avoir dit « globalement, oui, plutôt et souvent », on peut essayer de presque y répondre tout en finesse et en trois points. Un, comme souvent avec Dieudonné, surtout au début de ces nouveaux spectacles, l’ensemble est assez inégal, alternant charges percutantes, passages un peu mous, formulations ciselées, complotisme un brin neuneu (le 11 septembre n’a pas existé, aucun homme n’a marché sur la Lune – sur le désert tunisien, oui, peut-être, mais guère plus), pataudes tentatives d’interaction avec un spectateur qu’il fait venir sur scène (alors que l’artiste est surtout drôle quand il intime aux dialogueurs de la fermer physiquement et à tout jamais), transformations vocales remarquables, capacité de traduire un personnage par une simple mimique ou une posture significative, etc. Le très efficace côtoie donc le médiocre, le « nouveau » atténue parfois les auto-références aux spectacles précédents sporadiquement envahissantes – mais qui pourrait prétendre être excellent de bout en bout ? Deux, le fait de s’être débarrassé du fardeau que constituaient les quenelles perpétuelles adressées à ses ennemis juifs est une bonne idée, sans que cela enlève le côté corrosif et provocateur du personnage qu’est « M. M’Bala M’Bala » (éloge de la tolérance d’Ahmadinedjad, dénonciation des croyances liées aux informations officielles, long sketch sur le meurtre de 150 personnes par Lubitz…). Trois, à l’aune des œuvres complètes du zozo, En paix est un travail correct. Comparé aux trouvailles de 1905, il tend à prouver que l’artiste n’est pas sur une pente ascensionnelle, faute de travail approfondi – car la capacité d’incarnation des personnages sur scène reste, elle, époustouflante. À l’inverse, comparé aux spectacles torchés à la va-vite chaque année, où l’artiste passait surtout son temps à lire son texte, c’est plutôt mieux. Pas de successeur en vue pour « Le conseil de classe », le « MIF » ou « Les racistes anonymes », ses tubes, mais on peut à la fois rire souvent, se sentir légitimement gêné (pas sûr que ce soit une critique) par des facilités de discours où l’antisystémisme remplace l’antisémitisme (loin de ces pseudo appels au terrorisme que tel ou tel juge en quête de promotion a feint de voir), et regretter qu’il n’y ait pas davantage de sketches dans la première partie, tant c’est dans cet exercice et non dans le stand-up prolongé que, à notre goût, Dieudonné excelle.

Est-ce que tu n’as pas peur de perdre des millions d’amis Facebook et équivalents ?
C’est une éventualité, mais, comme disent peut-être les jeunes et, qui sait, mon directeur de la publication, je m’en balec.
TMO2