Les artistes anonymes du "Chevalier à la rose". Photo : Josée Novicz.

Les artistes anonymes du « Chevalier à la rose ». Photo : Josée Novicz.

Souvent joué sur les scènes mondiales, Le Chevalier à la rose de Richard Strauss débarquait au TCE avec, pour seule tête d’affiche presque française, Sophie Koch. Nous y étions.
L’histoire : la maréchale (Soile Isokoski), notable local, est une cougar : elle couche avec le tout jeune Octavian (Sophie Koch), qui lui jure amour éternel. Surgit le baron Ochs von Lechernau (Peter Rose), venu demander un messager pour porter une rose à Sophie (Christiane Karg) sa fiancée : une gamine bourgeoise qu’il ennoblira en l’épousant, tout en empochant la fortune de son beau-père, Monsieur de Faninal (Martin Gantner). Octavian apporte la rose, séduit Sophie et monte donc un scénario vaudevillesque pour montrer l’inadéquation du futur mari – celui-ci veut s’envoyer Octavian alors déguisé en femme (bien qu’il soit un homme joué par une femme, faut suivre). La maréchale et Faninal débarquent, l’affaire est révélée, l’histoire s’arrange, et tout se finit par un tour en calèche offert au bourgeois épaté par la maréchale herself.
La représentation : il s’agit officiellement d’une « version de concert » tirée d’une production de la Bayerische Staatsoper. En réalité, même si, bizarrement, Sophie Koch tient à s’appuyer sur son pupitre sporadiquement, on est à la frontière de la version « mise en espace » tant les chanteurs intègrent de mini-jeux de scène dans leur interprétation. L’orchestre, placé sous la direction de Kirill Petrenko, joue lui aussi ce vaudeville avec une conviction dramatique : énergie, tensions, nuances expressives et suivi convaincant des artistes font partie des qualités évidentes de sa prestation. Le chœur, peu sollicité et placé en fond de scène, caractérise avec talent chacune de ses interventions, et l’on apprécie la justesse des voix féminines.
Le casting de la vingtaine de solistes sollicités par la partition est à l’avenant. Certes, on regrette de nouveau qu’une scène française omette de laisser leur chance à des autochtones ; toutefois, aucun des chanteurs présents ne démérite, y compris parmi les petits rôles – Wookyung Kim, dans le rôle du ténor caricatural, exécute avec panache son air italien. De plus, brillant, le quatuor de vedettes mérite assurément tous les bravo et deux précisions : non Sophie Koch ne chante pas Sophie, et Peter Rose n’est pas le chevalier à la rose – voilà, c’est fait, on n’y revient plus.

Christiane Karg (Sophie). Photo : Josée Novicz.

Christiane Karg (Sophie). Photo : Josée Novicz.

Soile Isokoski n’a, physiquement, rien de la séduisante cougar attendue, et il est corsé de ne pas sourire quand on entend son toyboy l’appeler « Bichette » à tour de répliques. Une fois cette convention assimilée, reste une voix sûre, jamais prise en défaut, qui recherche autant la précision des notes que l’expressivité, jusque dans sa minuscule dernière réplique (« ja, ja »). Face à elle, Sophie Koch dégaine un Octavian évolutif : son personnage, qui répond au petit nom de « Quinquin », bref, prend de l’assurance à mesure que l’opéra avance ; et l’artiste, familière du rôle, semble le suivre. Pour la Fricka de Bastille, la puissance de la projection n’est jamais un problème ; et cette facilité – qui n’en est pas une – lui donne tout loisir de rendre admirablement expressif une partie à la fois redoutable techniquement et un peu concon dramatiquement. Christiane Karg, sa fiancée du soir, campe une Sophie d’emblée décidée, bien qu’elle soit d’abord censée être soumise à son futur mari afin de quitter le giron paternel. Cette option s’appuie sur une voix joliment paradoxale – très belle et cependant assez expressive pour sonner la révolte mesurée d’une gamine prête à refuser un mari… pour se jeter dans les bras d’un autre petit con qui lui plaît davantage, même si elle comprend qu’il ne fut pas un moine. Le résultat est tout à fait séduisant, comme l’est l’abattage de Peter Rose, basse bouffe associant le grotesque du benêt pataud et la force tranquille de celui qui se croit tout permis. Porté par un rôle très théâtral et malgré un déficit de mouchoir qu’il passe un acte à chercher en vain dans sa poche de costume, le zozo se balade : présence physique, charisme patent, aisance ludique, tessiture parfaite (les graves attendus sont là, et malicieusement appuyés), l’homme associe une excellente interprétation musicale à un savoir-faire sidérant mêlant l’art d’acteur et de chanteur. J’ai envie de dire : bob, casquette – chapeau, en somme.

Kirill Petrenko, Soile Isokoski, Sophie Koch et Peter Rose. Photo : Josée Novciz.

Kirill Petrenko, Soile Isokoski, Sophie Koch et Peter Rose. Photo : Josée Novciz.

En conclusion, une superbe soirée, feat. : une partition assez captivante pour faire presque oublier un livret faible ; un orchestre et un chœur dirigés avec sûreté par un chef attentif aux chanteurs et soucieux de dynamique ; des solistes de haute volée exécutant leur rôle comme à la parade… et même un public étonnamment silencieux pendant la représentation. De quoi lever son pouce et plus car affinités. (Oui-da, c’est nul, mais j’ai pas de meilleure chute en stock, alors bon, on n’a qu’à dire que ça passe pour cette fois.)

Après "Le Chevalier à la rose", Paris reste toujours Paris. Si. Photo : Josée Novicz.

Après « Le Chevalier à la rose », Paris reste toujours Paris. Si. Photo : Josée Novicz.