Photo : Bertrand Ferrier

Tantôt, les vrais le savent, nous étions en goguette, mais nous n’étions point seul. Un expert en granularité sonore était aussi du voyage. Depuis que Sleepy & Partners ont décidé de dénicher l’instrument idéal, qui plus est depuis qu’ils ont eu leur petit succès dans le diocèse de Créteil en suscitant un scandale tant leurs connaissances pointues sont susceptibles d’effrayer les sots, ils ne ratent plus une occasion de tester de nouvelles Bêtes afin d’élargir leur palette auditive et de « rester au plus près du terrain, en toute simplicité ». Leur tournée passait tantôt par Gap, où le Partner ne manqua point de glisser une petite improvisation si l’on en croit ce document exclusif.

Bien entendu, la somme des connaissances nécessaires pour expertiser un orgue n’exclut pas de posséder itou un minimum de savoir-vivre. Un maximum ? Restons sobres, pour une fois. C’est donc avec autant de douceur que d’exigence que le mandataire des testeurs d’orgue a profité de la souplesse des claviers du Jean Dunand soumis à sa sagacité. « Nous essayons d’être à la fois en empathie avec les vibrations et en lucidité face à la réalité technique, autrement dit autant dans l’intériorité que dans le surplombant », a glissé l’intervenant, énigmatique comme le veut la tradition.

Photo : Bertrand Ferrier

Devant l’importance du déplacement effectué par leur invité, les organisateurs ont tenu à offrir une chambre d’hôtel à l’inspecteur des travaux infinis. Ainsi coqenpâté, le spécialiste a pu « se ressourcer à la simplicité des choses, car « il n’est pire erreur de jugement que celle commise par un sachant hors-sol », a-t-il tenu à stipuler pour se justifier. « Pour des experts, zapper est aussi manière de reconnexion à une certaine simplicité, même si celle-ci ne doit point nous ensuquer dans quelque médiocrisation aussi insidieuse que pernicieuse. Comme l’écrit Daniel Boulanger dans ‘Retouche à la maison d’enfance’ (in : Les Dessous du ciel, Poésie/Gallimard, 1973 – 1997, p. 195, je simplifie évidemment), ‘le jour de propreté, on faisait les poussières / toutes les fautes nourrissaient un baiser / soleil mêlé d’un désir d’ombre en vol’. » Quand nous lui avons demandé pourquoi il citait cela, l’expert nous a soufflé avec manière de commisération discrète : « Si la rose est sans pourquoi, peut-être est-ce pour que chacun puisse la voir aussi comme une question insaisissable, non comme une simple fleur. » Alors voilà, quoi.

Photo : Bertrand Ferrier

L’idiolecte quasi mystique des experts organologues ne doit cependant point laisser nos lecteurs échafauder des hypothèses du type : « Mon Dieu, peste et bigre, ces énergumènes ne seraient-ils pas en train de faire du mal aux moches ou aux mouches par le truchement d’un forage exigeant une intériorisation du fondement ? » Autant que nous en avons pu juger, sous leurs dehors inaccessibles, les experts que nous avons suivis – donc pas ceux qui sont à la solde de telle imposante institution, par exemple, ou acoquinés avec quelque facteur non opposé à un geste à finalité remerciante, une option n’excluant pas l’autre, nous soufflent de bons connaisseurs du sujet ayant exigé l’anonymat – sont, avant tout, de fieffés travailleurs, capables de se passionner pour des instruments existant comme pour des instruments ayant existé. En témoigne cet examen archéologique précis mené « à titre complémentaire » par le Partner sur l’ancienne console du grand orgue. Le sachant-pas-hors-sol nous a même concédé, au passage : « Pas d’inquiétude, ce supplément ne sera pas compté. »

Photo : Bertrand Ferrier

À vrai dire, l’inquiétude ne nous avait pas effleuré. D’une part parce que, bon, faut pas abuser ; d’autre part parce que, avouons-le, sachant que nous n’aurions vent, pour ainsi dire, du résultat des expertises, nous avions trouvé des préoccupations plus à notre portée. Les résument cette photographie où les deux messages nous laissent tout autant rêveur, suspendu, comme capté dans ce que Daniel Boulanger appelle, dans « Retouche au temps », l’« angoisse d’une note sensible qui retarde indéfiniment sa mort dans la tonique » (in : Les Dessous du ciel, Poésie/Gallimard, 1973 – 1997, p. 305, moi aussi, je simplifie, non mais).

Photo : Bertrand Ferrier

Vivement la prochaine expertise !

Photo : Bertrand Ferrier

Photo : Bertrand Ferrier

Tout frétillant d’être invité par l’organiste-compositeur Serge Ollive à participer aux prestigieux « Mardis de l’orgue », festival organisé avec une volonté et un succès de dingue, je suis parti quelques jours avant le concert avec, dans ma musette, un programme associant des pièces si possible choisies pour, hop-là, leur pétillance, et une « symphonie » à improviser autour de quatre thèmes de Berlioz – histoire de saluer sa mémoire en l’honneur des 150 ans de sa mort. Notons que, presque sans me vanter, j’ai eu raison de débarouler ici : la légende locale affirme que celui qui est nul part ailleurs.

Photo : Bertrand Ferrier

J’ai ainsi eu l’occasion d’admirer la prévoyance des Gapençais. Mal informés, ils craignaient que je ne vinsse chanter. Aussi, connaissant mon inclination pour Isabelle Mayereau dite la baleine, avaient-ils semé sur la ville quelque foultitude de parapluies. Bien que le malentendu ait promptement été dissipé, ils ont maintenu le dispositif en arguant que, qui sait si, en fin de soirée, il ne me viendrait point à l’idée d’émettre quelque mélodie d’une voix tout pourrie ? Assurancetourix se fût offusqué et eût proféré quelque jugement à l’emporte-pièce tel que « barbare ». Pour ma part, j’ai trouvé touchants cette humilité consistant à se placer sous l’égide de Cherbourg, et ce souci de rester au sec quand le reste de la France prie Pharaon Ier de la Pensée complexe afin qu’une averse reremplisse les nappes phréatiques pompées et gaspillées, notamment, par les entreprises si chères à Pharaon, bref.

Photo : Bertrand Ferrier

Au demeurant, peu importait cette méfiance, fort compréhensible quand un Parigot vient galipetter loin de chez lui. Il m’appartenait de dénouer les tensions en prouvant que j’étais, cette fois, venu pour ploum-ploumer et non point pour vocaliser. Chaleur ou pas, il s’agissait de démontrer une certaine propension à découvrir l’orgue, à en valoriser les richesses et à faire le djaube, tout bonnement. Las, l’affaire s’est mal présentée : devant le faible nombre de Post-it (ingrédient typique du vrai organiste) que j’avais apportés (en plus, ils étaient tous de la même couleur, c’est d’un plouc), le quasi titulaire de l’orgue a douté de mon professionnalisme ; par chance, j’ai promptement pu le rassurer en lui montrant que j’avais apporté du cirage afin que luisent mes chaussures lors de la retransmission vidéo du concert. Je veux croire que, grâce à cette astuce d’une musicalité extrême, j’ai pu, un temps, presque passer pour un vrai organiste.

Photo : Bertrand Ferrier (en revanche, la faute d’orthographe, c’est pas moi).

Suite à l’affaire des Post-it, j’ai renoncé à mon idée liminaire : pour l’improvisation, j’avais eu envie de laisser une certaine liberté chromatique à mon assistant de luxe à la console. Plutôt que de lui indiquer des formes préétablies (« on y va sur le crescendo de la partie B du ABA »)  ou des changements de registration fixes ou mobiles (« rajoute-moi un 4 pieds au positif », « tout au GO moins les anches », « et cette bière, elle arrive ou faut qu’j’aille me l’ouvrir moi-même ? », etc.), j’avais envisagé de lui susurrer des couleurs, du genre : « Bleute-moi le récit, je te prie », « Pixellise-moi cette atmosphère », ou « Crée-moi un grain sépia mais sans les ondulants, ce s’rait trop facile ». Afin d’éviter la polémique sur mes Post-it monochromes, je suis resté beaucoup plus factuel. Une prochaine fois, peut-être ?

Pour cette édition, étant reçu avec générosité, pouvant répéter à loisir, je ne souhaitais pas créer un différend et gardais donc mon souci de chromatisme pour mes neurones rien qu’à moi. L’accueil incroyable d’un public de 380 personnes a prouvé que ne pas se fâcher de suite avec les organisateurs valaient vraiment la peine. Grâce à l’engagement farfelu des bénévoles, à une certaine bonne volonté des autorités techniques et administratives (dans laquelle ledit engagement farfelu des bénévoles n’est certes pas pour rien), à l’attention sans faille de Serge Ollive comme registrant-tourneur-chapeauteur, et à l’audace de spectateurs venus en masse écouter un récital-que-d’orgue même pas farci de bons gros compositeurs tous bien connus, je suis reparti ragaillardi et fort impressionné de l’escapade. Vivement le prochain baguenaudage, nom d’une soubasse en bois (de 64′), et à bientôt pour le volet backstage de ce reportage !

Photo : d’après Serge Ollive

J’ai de bonnes nouvelles, vole l’hirondelle, j’ai de bonnes nouvelles à vous donner de moi. Malgré les architectes, les monuments – la France, en somme – mardi prochain, sauf cataclysme nucléaire ou assimilé, j’irai fracasser les claviers de l’orgue de la cathédrale de Gap. On y fera notamment zouker Sigismond Neukomm, Wolfgang Amadeus Mozart, Louis-James-Alfred Lefébure-Wély et Hector Berlioz.
Vous y croisillonner serait un sus.