Hervé Désarbre et Benjamin Pras. Photo : Rozenn Douerin.

Sur la route, 66 : soixante-sixième concert depuis la création du festival Komm, Bach!. C’est lui qui inaugurait la quatrième saison du festival, ce 21 septembre. En conséquence, Hervé Désarbre, organiste du ministère de la Défense s’il vous plaît, avait concocté un programme spécifique, intitulé « Ça s’est passé un 21 septembre ». Et ça incluait un hommage au 21 septembre 1435 – date, comme chacun sait, où le traité d’Arras mit fin à la guerre civile entre Armagnacs et Bourguignons. Et le commandant Désarbre est homme à choisir son camp, fût-ce par Benjamin Pras interposé.

 

 

Puisque le 21 septembre 1778 est né l’entomologiste Carl Ludwig Koch, il était logique – d’après l’hurluberlu – d’honorer un compositeur qui n’hésite point à puiser son inspiration dans le Cantique des cantiques ou certains passages de la Bible. Si c’est pour rendre hommage à la puce, au papillon de nuit, au criquet, à la chenille et au doryphore, on se pourrait demander pourquoi, mais admettons que certains êtres sont plus spirituels que l’auteur de ces lignes.

 

 

Le 21 septembre 1930, le Grand Prix automobile filait faire fantasmer Pau. Aussi le grand secrétaire de l’Association internationale Dmitri Chostakovitch a-t-il opté pour un extrait des Aventures de Korzinkina, comédie cinématographique de 1940, dont il a souhaité ploum-ploumer la parodie de film muet suivante.

 

 

Le 21 septembre 1874, naissait Gustav Holst. Il faudra quelques années avant que le pauvre Gus soit écrasé par le succès de sa suite symphonique planétaire. Pour attendrir sa mémoire, Hervé a proposé à Benjamin Pras de se coller à l’éloge de la paix inséré dans l’hommage à Vénus. Benjamin ne s’est pas dérobé. Voici le résultat de ce complot.

 

 

Le 21 septembre 1832 périssait Walter Scott. Une marche écossaise s’imposait, selon Hervé, d’autant que celle-ci est écrite par un organiste de théâtre, tantôt engagé dans la Royal Air Force, tantôt animateur de télé quand cet organe honorait « la musique légère », et hop. Voici, donc, de la musique pas légère mais qui, jouée par le zozo du soir, swingue.

 

 

Le 21 septembre 1860 trépassait Arthur Schopenhauer, donc héritait Atma, son caniche et légataire universel. Si « j’ai déjà un pied dans la tombe » pourrait passer pour l’hymne des humains en général, c’est surtout une hymne protestante devenue une cantate de Johann Sebastian Bach, dont la sinfonia n’est pas très éloignée d’un concerto pour hautbois et cordes. En vrai, on n’est pas obligé de balancer le hautbois, car ça donne ça.

 

 

Le 21 septembre 2011 fut le premier 21 septembre raté par Yannick Daguerre depuis sa naissance. Yannick était un formidable organiste et un compositeur protéiforme qui sut mourir à 41 ans pour chagriner à vue ceux qui le connurent. Cette année, le festival Komm, Bach! lui rend hommage en éditant la partition de sa Pastorius toccata et en sollicitant les artistes programmés pour qu’ils la jouent. Hervé est le premier à s’être prêté à ce jeu à la fois triste et joyeux. En dépit de la justesse imprécise des anches au sortir de l’été, son interprétation, vivante et personnelle, recherchant plus l’effet que la mesquine précision, l’illustre.

 

 

Le 21 septembre 1776, New York crame après avoir été occupé par les Britanniques. James Hewitt n’y est pour rien, il avait six ans. En revanche, c’est lui, l’organiste, qui a composé le premier donné en costumes aux USA. Et c’est lui, l’organiste de Boston, qui a écrit ces variations sur un thème que même les non-spécialistes devraient reconnaître sans même le shazamer.

 

 

Le 21 septembre 1711, le corsaire Duguay-Trouin prenait Rio de Janeiro. 206 ans plus tard, José Gomes, pseudonymé Zequinha, de Abreu signait l’un des plus grands tubes interstellaires de tous les temps brésiliens. Son « moineau de la farine » continue de zouker all over the world, parfois avec la grâce d’un Benjamin Pras en état de, euh, lévitation. (Ouf, j’ai évité la répétition de peu. Comme je sors d’une autre forme de répétition, je n’en suis pas malheureux.) La preuve par l’image animée.

 

 

Le meilleur prétexte, Hervé Désarbre l’a gardé pour la quasi fin. « Le 21 septembre 2017, la réserve ornithologique du Grand-Laviers effectue un comptage des oiseaux qui recense, entre autres, trois bécassines des marais, un busard des roseaux et trois pies bavardes. » Si c’est l’occasion d’entendre un arrangement de l’intro de La Pie voleuse pour orgue à quatre mains, pas façon Marillion mais presque, on dit : « Encore ! Encore de la mauvaise foi ! »

 

 

Devant tant de tristesse, de traumatisme, de musique jouée avec souffrance, vous reprendrez bien un p’tit bis, non ?

 

 

Pour les passionnés, qu’ils aient ou non vibré à ce concert virevoltant donné par le clergyman facétieux Hervé Désarbre et son adjoint cachant sa virtuosité et sa bonhommie sous les airs de playboy relax qu’il est aussi, rendez-vous ce samedi 16 novembre, à 20 h 30, pour un nouvel épisode improbable du festival.


L’histoire :
Cendrillon (Angelina, Teresa Iervolino) est traitée comme du caca par ses sœurs (Chiara Skerath et Isabelle Druet) et son simili père, il signor don Magnifico (Maurizio Muraro). Don Ramiro, le Prince, cherchant femme pour se reproduire, envoie Alidoro, son tuteur, afin de tâter le terrain dans ce château. Alidoro repère la probe, bonne et modeste Cendrillon, le prince aussi. Au bal où le prince est censé choisir celle qu’il fécondera, Cendrillon n’est point conviée par sa famille. Toutefois, apparaît une belle inconnue voilée qui lui ressemble et laisse au prince un bracelet qu’elle a en double. S’il retrouve la nénette qui a le double du bracelet, il pourra la saillir et fonder famille (acte I, 1 h 35, 30’ d’entracte). Don Magnifico croit dans les chances de ses deux vraies filles. Sauf que le prince en pince pour l’inconnue. Laquelle, après un accident opportun, se révèle être, oh surprise ! miss Cendrillon en personne. Après qu’elle a été insultée comme une merde, Angelina, devenue princesse, souhaite néanmoins pardonner à ses salopes de sœurs et à son connard de beau-père. Comme quoi, elle n’a vraiment rien compris, cette tarte (acte II, 55’).
Le biais critique : peut-être avant tout reconnaître que, suite à un ennui de santé, je ne pus assister à la représentation à laquelle j’avais dûment prévu de prendre part. Reconnaissant que j’étais un client obstiné depuis de longues années, l’Opéra de Paris accepta non seulement de changer ma date de venue, mais de la changer en conservant ma « catégorie » de place. Cela n’obère pas les critiques que peut susciter le spectacle, mais cela conduit à reconnaître, avec, eh bien, reconnaissance, que, selon l’expression musicologique du roi Arthur, « y a le beau geste ».

La base : agaçons-nous, comme de coutume, d’un personnel de salle qui n’empêche pas les connasses de prendre des photos voire des films pendant le spectacle, de la présence inutile sur scène d’enfants maladroits (des rejetons de copains à placer ?), d’un éclairage de Bertrand Couderc souvent insuffisant en avant-scène (ha ! ce plaisir d’éclairer sans rendre vraiment visibles les artisss afin de passer soi-même pour un artisss, ha !), et surtout d’une distribution de solistes où l’on retrouve une seule Française sur sept vedettes. Pour un Opéra national, c’est honteux. On pourrait rétorquer que, dans le cadre d’un opéra italien, des artistes italiens, c’est mieux. Du coup, comment justifier que le premier rôle soit dévolu au ténor américain Juan José De León ou que Chiara Skerath, la « Belgo-Suisse », comme la présente son site, chante Clorinda ? Que l’Opéra national, au site toujours aussi peu fonctionnel, méprise à ce point les artistes nationaux, cela continue de susciter notre grogne… surtout au su de l’écot que lui paye la nation.
La représentation : tout se passe dans un décor à double fond. D’abord, en premier espace, un sol vallonné qui s’achève sur une façade de château à moitié engoncée dans le sol. Ensuite, la façade se relève et le vide vallonné symbolise le pouvoir du prince. Enfin, la façade du château redescend, symbolisant la résolution dans l’intimité des problèmes posés par la quête de femme du prince. Rien d’outrageant (les « signes » représentant les interrogations nobiliaires sont là), rien d’extraordinaire ou de séduisant non plus. Les médiocres costumes d’Olivier Bériot, se contentent d’être fonctionnels entre costumes trois-pièces pour le faux prince et habit digne pour celui qui est censé faire clodo… en passant par le ridicule peignoir vert censé être la robe subliiiime de la soirée. Comme si le duo Éric Ruf au décor + Guillaume Galienne à la mise en scène avaient souhaité, à l’américaine, « faire comme si » on respectait les indications, pour le public bourgeois, et « faire comme si » on n’était quand même pas aux bottes du livret, pour le public connaisseur (en français dans le texte) avec, par exemple, l’indispensable praticable visible, signe arty s’il en est depuis qu’Olivier Py l’a imposé. La direction d’acteurs est à l’avenant, entre « fais comme tu le sens » (donc chanteur errant de cour à jardin sans savoir comment s’occuper) et « vas-y, lâche du gag » (même si on aurait pu envisager, quand don Magnifico réclame du café, l’arrivée d’une bouteille rendant cohérente la scène du sommelier au château). On veut bien postuler que cette tension entre, un, le réalisme planplan de la Comédie-Française ancienne version, deux, l’art de la mise en scène qui fait opéra (ha ! ces scènes où les figurantes restent plus ou moins immobiles, comme c’est classe et nouveau et signifiant !) et, trois, la facétie d’un Jérôme Deschamps, matérialise la friction interne d’une comédie mâtinée d’une fausse tragédie selon les dires du valet-prince. Ce nonobstant, l’on préfère, d’une part, reconnaître la fonctionnalité de cette mise en scène passe-partout, d’autre part, admettre notre frustration devant la volonté apparente de concilier chèvre et chou sans parvenir, par le fait même, à séduire l’un ou l’autre.

Ottavio Dantone, chef d’orchestre

L’interprétation : sous la direction d’Ottavio Dantone, l’orchestre de l’Opéra, après nous avoir gratifié de ses dégueulasses répétitions en fosse d’avant-spectacle (ce fameux concept qui consiste à servir, en guise d’amuse-gueule, les épluchures aux hôtes qui ont eu la politesse d’arriver en avance), fait le boulot. Rien de facile, assurément, mais rien de très motivé non plus. Jamais on ne se sent électrisés par l’envie d’amour ou les désirs (de se reproduire, de devenir riche et puissante…) qui sont censés animer les vedettes. On a beau admirer certaines synchronisations entre orchestre et solistes sur certains airs, on peine à se laisser emporter par le flot musical tant la retenue semble ici prédominer… sauf lorsqu’elle pourrait permettre aux chanteurs de prononcer l’intégralité de leur texte sans avaler l’avant-dernière syllabe parce que pas le temps de la placer. Rien de contradictoire : l’énergie ou la musique, ce n’est pas la vitesse, et le métier d’Ottavio Dantone semble peiner, ce soir-ci, à concilier les deux !
Le plateau vocal : l’on retient une fois de plus, la performance vocale du chœur mâle de l’Opéra, présent dramatiquement et vocalement. Chez les solistes, deux cabotins : Maurizio Muraro s’amuse avec gouleyance en don Magnifico, et sa truculence associée à un organe de basse remarquable convainc sans réserve… ou presque (son retournement final en cire-pompe de sa fille adoptive aurait gagné en finesse si la mise en scène l’avait permis !) ; de son côté, Alessio Arduini, le valet Dandini, cabot un brin moins abouti dans l’extraversion scénique, fait son possible pour séduire l’audience, notamment grâce à un grand air du II fort réussi. Les deux sœurs Chiara Skerath et Isabelle Druet minaudent à souhait pour convenir aux exigences de Guillaume Galienne, avec une saine constance dont Chiara Skerath sort vainqueur ; mais le plaisir qu’ont ces deux artistes à jouer suscite, à son tour, un évident regret de les voir réduites à des greluches que le livret n’exige pas (une arriviste, ce n’est pas forcément une sotte, hélas pour les tenantes de la bontà).
Avec aplomb, Roberto Tagliavini stupéfie par la puissance hiératique de son chant ; cette fascination, le jeune premier, Juan José De León, sorte de Manu Payet à la jambe droite souffrante mais armé d’un ténor irréprochable auquel les aigus ne font pas peur, peine à la susciter car les techniciens ont omis de lui donner les clefs nécessaires afin d’appréhender ces moments scéniques où, pour lui, il ne se passe pas grand-chose. Teresa Iervolino, la jeune première, fait, elle, son possible pour être crédible quoi qu’elle ne soit pas cette beauté stupéfiante censée fasciner chacun, surtout quand on l’affuble d’une robe grotesque et d’un voile transparent lors de son apparition du II. A-t-elle pour autant toutes les qualités du rôle ? On aimerait le penser car elle y met du cœur. Néanmoins, son endurance semble limitée : en dépit de la performance honnête pour un rôle aussi pyrotechnique, le langage corporel qui accompagne son dernier air, redoutable, incite plus à la compassion qu’à l’admiration. On subodore et on entend que la dame a hâte que cela s’achève. Cela s’achèvera sans couac, en effet, mais le souffle court et la projection atténuée. Un signe d’humanité dans ce monde de conventions, sans doute ?

En conclusion, une belle musique qui, à notre goût, aurait gagné à être dynamisée par une direction plus énergique et des premiers rôles plus à l’aise scéniquement (Don Ramiro) ou plus faciles vocalement (Angelina). Mais quitter sans regret un Opéra jusqu’à l’année suivante – même si les conditions d’écoute changeront radicalement –, serait-ce raisonnable ou envisageable ?