Dernière étape de notre parcours en compagnie d’Etsuko Hirose et du quatuor Élysée : le poco a poco più vivace qui conclut l’impressionnant quintette pour piano et cordes en Ut de Béla Bartók. Fondés sur
le contretemps,
la pulsation du piano et
la souplesse du tempo,
le prélude puis l’exposition du thème travaillent avec gourmandise
les unissons mouvants,
la tension entre rigueur métronomique et agogique, ainsi que
le dialogue entre piano et cordes en général – avec le violon de Pablo Schatzman en particulier.
Indispensables pour tisser une filiation entre musique classique et musique d’origine folklorique,
la vivacité de l’allure contraste avec le jeu sur les accents lourdauds,
la netteté de la ligne s’encanaille avec des glissendi tout à fait coquins,
l’évidence entraînante de la ligne se troue de silences brutaux.
La performance des interprètes consiste en grande partie à jouer cette partition tressautante avec une fluidité qui saisit. Point de morcellement, ici, mais
des contrastes,
des surprises, autrement dit :
du groove.
Tout concourt à la réussite musicale de cette proposition :
le piano polymorphe d’Etsuko Hirose, çà tonifiant, là lyrique ;
la capacité des cordistes à se fondre dans un ensemble et à en émerger pour quelques mesures de solo ;
l’art de trouver ensemble le ton juste pour rendre les différents caractères de la partition sans la transformer en une rhapsodie de fragments caricaturaux.
Pour ajouter un éclat supplémentaire à cette fête, le quintette déploie une palette de nuances d’une variété ébouriffante, auréolant aussi le faux fugato qui
pimpe le mitan du mouvement,
débouche sur une cavalcade, et
dévoile un maestoso fortissimo.
On s’y laisse éclabousser par
le swing,
les dynamiques et
la précision de la mécanique musicale.
Formidables sont
la souplesse des ruptures rythmiques et harmoniques,
la légèreté qui enrubanne la virtuosité, et
l’espèce d’ébriété aussi chic que déboutonnée
qui dynamitent cette section. On entend presque les interprètes se pourlécher les babines devant les mutations tournoyantes
de tempo,
de couleurs et
de dispositifs
jusqu’au finale à l’unisson (hors basses).
La partition redoutable,
l’ambition esthétique et
l’exécution d’une profonde virtuosité
méritent tous les superlatifs : c’est joyeux.
Pour acheter le disque, c’est par exempleici. Pour l’écouter gracieusement en intégrale, c’est là. Pour retrouver Etsuko Hirose en entretien, c’est ici. Pour retrouver la chronique de Schéhérazade by Etsuko Hirose, c’est ici, re-icietlà.
Contrairement aux tristesses, douleurs et autres souffrances,
chaque plaisir,
chaque joie,
chaque ébaubissement
a son envers. Ainsi en est-il de l’écoute du quintette pour piano et cordes de Béla Bartók : ses deux premiers mouvements font saliver pour les deux derniers dont nous allons à présent écouter l’Adagio ; mais la suite et fin, sous les doigts d’Etsuko Hirose et les archers digitaux de Vadim Tchijik, Pablo Schatzman, Andrei Malakhov et Igor Kiritchenko, vont-ils nous éblouir autant que les deux premiers épisodes ?
Le troisième épisode de cette saga sapide s’ouvre sur un motif énoncé à l’unisson par les cordes puis réinventé peu à peu par le piano.
Contrastes d’intensités (du pianissimo au double sforzendissimo),
déformations rythmiques (contretemps et instabilité de tempo),
suspensions du discours (retards, ralentissements, point d’orgue)
donnent au prélude une aura de mystère que pimentent
d’inquiétantes secondes,
un abondant recours aux triolets – bientôt de quintolets, de septolets voire divers ensembles allant de 10 doubles croches pour 8 à 20, 23, 24, 27 voire 40 triples croches pour 16 – et
le ressassement quasi obsessionnel de la même série de quatre notes.
Un dialogue presque confus s’engage entre le quatuor et le piano, puis entre les membres du quatuor. Le compositeur se délecte en secouant
la mesure (entre 4/4 et 2/4),
la battue (agitato versus retards progressifs) et
les caractères liés aux indications de tempo (adagio, adagio molto, maestoso, etc.).
Amplifié par la large palette expressive des interprètes, le charme naît notamment
des effets d’écho entre le quatuor et le piano,
de l’inventivité dans les traitements curieusement post-wagnériens infligé au leitmotiv, et
du mélange entre la grande précision rythmique de l’écriture et les plages ménagées pour déformer cette structure très exigeante.
Après un vivace foufou, Béla Bartók semble se réapproprier le calme avec une liberté que la mesure traduit bien, entre 4, 5, 6 et 7 temps. Dans ce mouvement a priori moins spectaculaire que le précédent, la prouesse est triple :
donner de la fluidité à ce qui, sur le papier, risque d’être conçu dans un morcellement dommageable à la continuité – réelle – du propos ;
offrir, en dépit des oppositions entre quatuor et piano, une cohérence de son qui n’aplatisse pas le récit – la prise de son de Bertrand Cazé se refuse astucieusement à tout gonflement acoustique pompeux (hormis l’inutile réverbération ajoutée parfois au dernier accord d’un mouvement) ;
enrouler les cinq musiciens dans une même énergie qui tourne autour du piano exceptionnel d’Etsuko Hirose, insaisissable partenaire sachant, sur l’ensemble des registres, être l’accompagnatrice, la provocatrice, la rugissante, la douceur même et la réconciliatrice.
Comme l’eût chanté Georges Brassens grâce aux mots d’Antoine Pol,
la dynamique de cette version,
la respiration commune du quintette et
la créativité de la partition
« fait paraître court le chemin » de près de douze minutes qu’emprunte l’auditeur. On ne peut qu’être emporté par
les modulations à la fois logiques et surprenantes,
la souplesse du geste interprétatif, et
la musicalité profonde couvrant la virtuosité – notamment pianistique – sous le manteau de l’art laissant presque ignorer la technique.
Tout crépite : ondulations se transformant en cahots, traits de harpe basculant dans un agitato où les petites saucisses d’Etsuko Hirose ne chôment point, les nuances orchestrales évoquant une « Mort d’Isolde » avant de se fondre dans le sautillement progressif d’un mouvement final « poco a poco più vivace ». À suivre !
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Vigoureux et inventif, l’allegro moderato du quintette pour piano et cordes de Georges Catoire nous a mis dans de joyeuses dispositions. L’incipit de l’andante en Si ne laisse pas retomber notre enthousiasme en persistant dans l’envie de faire dialoguer battues binaire et ternaire. Binaire pour les cordes dont l’alto d’Andrei Malakhov prend la tête et pour les ploum-ploums à la main gauche du piano ; ternaire pour les flonflons de la main droite. L’effet de bancalité, et hop, est parfait.
L’oscillation entre les pôles,
la richesse de la partie de piano avec ses quintolets de doubles (mais pas que) posés sur des triolets de croches,
la netteté du quatuor qui n’obère pas sa capacité à respirer de concert
happent l’auditeur dans cette nouvelle aventure.
L’étrangeté de la modulation en Mi bémol « con intimo sentimente » confiée aux cordes seules,
le travail sur les contretemps et les rythmes pointés,
l’élégance de la partie pianistique et
l’instabilité de la mesure et du tempo
font, comme la dépanneuse Simoun selon Tintin Ternet, boum. Ils
surprennent,
bousculent l’évidence et
avivent l’écoute.
Le retour de la tonalité de Si, au mitan du mouvement, confirme la capacité de Georges Catoire à explorer sans cesse de nouvelles combinaisons sonores avec, notamment,
des traits parallèles pour les deux violons et l’alto,
des unissons vibrants pour les mêmes compères,
des porosités laissant circuler le thème de pupitre en pupitre, et
un polyusage du piano entre
enrichissement harmonique,
battement rythmique et
écho mélodique.
Les interprètes rendent raison d’une partition
complexe,
palpitante et
habile
en jouant d’une grande variété
de nuances,
de sentiments et
de vibrations
sans avoir peur – et c’est appréciable – ni du tumulte ni du murmure.
Le dernier mouvement se cabre en Mi bémol et promet d’être « allegro con spirito e capricioso ». On salive. Pourtant, contrairement au titre aguicheur, le début est presque calme : les cordes sont sourdinées et portées sur le pizzicato. Rien de furibond a priori. Au contraire !
Un piano aérien,
une métrique libre,
un registre exclusivement aigu, même pour le violoncelle :
une ambiance féérique et butinante (j’essaye), quasi Maya l’abeille avant le retour des néonicotinoïdes pour que cette merde qu’est la FNSEA écoule ses produits nocifs. Or, le retour a tempo remet grave du grave dans la machine.
À-coups,
retours en arrière,
changements de direction thymique
font frissonner le frichti. Dès lors, dans le faitout bouillonnant de Georges Catoire,
la tonalité de Mi bémol devient Mi (on passe un demi-ton au-dessus),
les quatre doubles croches deviennent quintolet (on rajoute une note dans la fougue du piano),
le tempo est sans cesse boosté par des stéroïdes comme ces indications
« con moto » (« avec une Yamaha de circuit », traduirait-on aujourd’hui),
« molto animato »,
« agitato » ou
« con inpeto ».
Jamais à court d’inventivité, Georges Catoire ajoute
modulations,
échos et
rythmes-contrerythmes
que les interprètes embellissent, quitte à estomper certaines notes pour stimuler l’imagination des auditeurs (le la du piano à 2’50).
Le mesurage démesuré,
la substitution de la tension 2 contre 3 par 4 contre 5,
les modulations impétueuses
contribuent à dynamiter et à dynamiser une musique qui refuse de se cantonner au bon aloi.
La virtuosité sans affectation des interprètes,
la multiplicité des colorations (pour quelques secondes, Wagner arrive énormément vers 4’51),
le sublime et étrangement consensuel apaisement final en Sol
mettent en lumière une partition fulgurante. Les musiciens réussissent à lui éviter la taxinomie de « pièce rare » : c’est une grande œuvre,
redoutable pour les interprètes,
passionnante pour les auditeurs et
grisante pour les âmes sensibles,
ici magnifiquement exécutée. Vivement la prochaine piste – que nous explorerons dans une chronique à venir !
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Derrière le nom bien français de Georges Catoire se cache en réalité Georgi Lvovitch Catoire, wagnérophile de la première heure et mathématicien devenu professeur de composition au conservatoire de Moscou. Plus chanceux que Béla Bartók sur ce disque, puisque le label Continuo n’a pas eu l’inélégance de souiller son patronyme (le quatuor Élysée devient itou le quatuor Elysée, dans un étonnant laisser-aller éditorial, comme si apposer un accent coûtait trop cher…), il ne bénéficie cependant pas d’une gloire posthume à la mesure du compositeur avec lequel il partage la set-list de ce disque où le quatuor Élysée convie Estuko Hirose pour coupler deux imposants quintettes pour piano et cordes. Comme il a été dit : « Il avait un défaut, celui de ne pas savoir se mettre en avant. » Et pourtant…
C’est en 1921 que Georges Catoire a terminé son quintette op. 28 en sol mineur, lequel s’ouvre par un allegro moderato en 3/4 officiellement, mais plutôt en 9/8 puisqu’au ternaire de la mesure s’ajoute celui de la main droite qui égrène trois croches par temps. D’emblée, le compositeur crée une tension entre l’énoncé à trois triolets par mesure et un accompagnement binaire privilégiant le contretemps.
Abstrait, ce galimatias ? Au contraire, très concret car c’est de ces frictions que jaillissent les escarbilles animant cet incipit jusqu’à un grand crescendo qui se résorbe peu à peu, passant du plein souffle des cinq instruments à un dialogue entre le violoncelle d’Igor Kiritchenko (croisé tantôt avec Jasmina Kulaglich) et le piano d’Etsuko Hirose.
Des harmonies changeantes,
des rôles qui s’interpolent, et
des changements de mesure
caractérisent une musique où l’élégance n’est jamais éloignée du mystère. Georges Catoire joue avec les miroitements de son quintette.
Différenciation des pupitres,
éviction du piano,
piano solo,
point de doute : d’emblée, Georges Catoire marque sa maîtrise de l’instrumentarium. L’écriture est assez habile pour faire du piano d’Etsuko Hirose le pivot de la narration. Sa rythmique
sensible,
labile et
rigoureuse
galvanise le propos.
Des effets
d’écho,
de contamination et
de contraste
entre pupitres font circuler le propos autour d’un motif familier que le piano semble expliciter en le rapprochant du « Dies irae » (4’15). Les cinq compères excellent à faire gonfler puis dégonfler les bulles d’émotion. Grâce à leur aisance technique
(confondants suraigus de Vadim Tchijik,
précision rythmique de Pablo Schatzman,
ampleur et chaleur de l’alto d’Andrei Malakhov,
vigueur et caractérisation des registres du violoncelle d’Igor Kiritchenko,
capacité à être lead et à accompagner avec la même rigueur imaginative d’Etsuko Hirose sur son Steinway D)
et leur évident désir de jouer avec expression et dans une belle cohérence de son et d’intentions,
les emportements emportent,
les decrescendi sont subtilement agencés,
les fortissimi savent sonner sans jamais confondre puissance et bruit.
Ainsi les interprètes offrent-ils une vision très animée de la partition tout en donnant une sensation d’intensité et de cohérence libre, sinon de logique, dans l’agencement des humeurs.
La richesse rythmique sait s’abstraire de la confusion ;
la richesse harmonique sait aguicher sans virer au clinquant ;
la richesse des nuances (superbe finalepianissimo) sait capter l’attention sans verser dans l’histrionisme.
Bref, on se régale et l’on s’ébaubit. À suivre !
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Enregistré en cinq jours au studio Stephen Paulello (donc sur un piano Stephen Paulello) par les micros de Frédéric Briant, ce disque unit sous une même thématique deux pièces à la fois proches et différentes. Proches, elles le sont puisque ce sont toutes deux des transcriptions – la première est signée Alexander Goedicke, la seconde José Bragato. Deuxième proximité : l’intitulé et la construction chronologique – de janvier à décembre pour Piotr Ilitch Tchaïkovski, du printemps à l’hiver pour Astor Piazzolla. Troisième proximité : la même formation est aux manettes, une formation semi-composite puisqu’elle se revendique 100 % slave mais réunit trois nationalités – serbe, ukrainienne et russe.
Quant aux différences, elles sont patentes. Le cycle pour piano des Saisons fut d’emblée écrit comme une unité ; la tétralogie argentine est une refabrication, comme raconté tantôt. Le contraste de tempérament entre les deux cultures des compositeurs, russe et argentine, de deux siècles et deux mondes différents, mais aussi entre les deux partitions originelles laisse augurer d’un contraste dont la spécificité du double rendu n’a pas dû constituer un maigre défi pour les audacieux musiciens du Trio Bohème, mais qui semble les avoir fort stimulés, si l’on en croit la jolie vidéo de présentation ci-dessous.
Pour lancer la transcription des Saisons de Piotr Ilitch Tchaïkovski, la transcription de « Janvier au coin du feu » s’ouvre sur un propos transposé littéralement, avec soprano au violon, accompagnement au piano et basse au violoncelle, alterné avec du piano solo. Les arpèges de la partie mineure sont réservés au piano. Même si l’intérêt d’une transcription ne saute pas encore aux esgourdes, la qualité et l’engagement de l’interprétation, associés aux sonorités des deux compléments du piano plaident pour le plaisir. Cette foi dans la partition anime le « Carnaval de février ». Certes, la partie soliste joliment animée ne justifie pas l’ajout de deux pétillants musiciens ; toutefois, modérant notre scepticisme, la seconde partie tâche de mieux répartir le discours entre piano et violon. Le « Chant de l’alouette » de mars propose un dialogue entre violon et violoncelle avec des ploum-ploums de piano, puis un dialogue entre violon et piano, et enfin un bis – forme ABA oblige. Le propos est joliment exécuté, avec concentration du propos et évitement de romantisation excessive.
Aussi sage et charmant, le « Perce-neige » d’avril alterne passages avec cordes et marteaux, et passages avec marteaux solitaires. Même si l’on n’est toujours pas convaincu par le choix de cette transcription, l’on se régale devant une musique jouée avec autant de richesse harmonique et une telle absence d’afféterie. « Les nuits de mai » se risquent alors à plus de réécriture, avec des duos à la tierce, des passages à l’octave grave pour le violoncelle ou une coda octaviante non prévus par PIT. Forme A(9/8) B (2/4) A oblige, la circularité du propos s’impose mais ne bride pas la sensibilité jamais extravertie du trio. La presque célèbre « Barcarolle » de juin s’agrémente de passages à l’octave du violon. On note, toujours, un esprit d’ensemble remarquable, en majeur comme en mineur : mêmes respirations, belles synchronisations, efficaces communautés d’intention.
Le « Chant du faucheur » de juillet reprend des caractéristiques semblables, avec quelques échos à l’unisson des deux cordistes. La pianiste rythme l’affaire et prépare tout ce monde à l’heureux temps de « la moisson » du mois d’août. C’est le piano qui rythme cet « Allegro vivace » et ouvre le « Dolce cantabile » qui sert de partie médiane. Ses deux complices échangent avec élégance et énergie des questions-réponses dont le piano surveille la pulsation. « La chasse » de septembre souligne l’excellent travail d’unité des triolistes, en quelque sorte, tant les synchros sont parfaites malgré le doublement astucieux des croches par le transcripteur. Cette exécution admirable se prolonge dans le « Chant d’automne » d’octobre, ouvert par l’exergue de Tolstoï, où le piano sert d’accompagnateur de luxe à ses complices, alors que pointent les prémisses des tangos à venir.
La « Troïka » de novembre, curieusement dramatisée en « Course en troïka » dans le livret, se décapsule sur les unissons du piano avant que l’on profite, à l’octave, des unissons des deux complices. La persistante forme ABA, majeure – mineure – majeure, est énergisée par un piano sans mignardise et des acolytes sachant respirer (fort, côté violoncelliste) de conserve. La même pianiste ouvre la valse du « Noël » de décembre, avant que la rejoignent, d’abord à l’unisson, ses collègues. En conclusion, un charmant moment, exécuté avec sensibilité mais sans chougnerie… et sans non plus répondre à la question de la nécessité de jouer cette transcription, alors qu’un si large répertoire plus valorisant existe. Dans cette perspective, plutôt qu’un livret nous rappelant les basiques des deux compositeurs ou nous assénant les conseils ampoulés d’un Olivier Raimbault (« Écoutez bien ces œuvres ! » ben tu crois on fait quoi ? ou « Ces deux compositeurs de légende parlent de ce qui vient à l’âme quand le corps danse », gâ ? une nouvelle proposition de texte pour l’album de feue Maurane que sauvaient deux titres goldmaniens par excellence, peut-être ?), on eût apprécié que les artistes expliquassent le choix de ce programme et donc de ces pièces ravaudées pour une formation semblable à la leur.
Igor Kiritchenko, Lev Maslovsky et Jasmina Kulaglich. Photo : Marie-Sophie Leturcq. Source : site des artistes.
À ce stade du disque, plus de doute possible : le trio Bohème n’est pas seulement constitué d’excellents artistes et de fieffés musiciens ; il forme aussi un corps homogène et, quoique récent, très cohérent. Reste une question : what about the groove you need to play Astor Piazzolla with a feeling? Le Printemps des Quatre saisons à Buenos Aires offre manière de réponse. En dépit d’une prise de son qui tend à noyer le piano dans le flou, le sens du contretemps est parfait pour contredire ce mythe de l’autochtonisme, tadaaam, empêchant les non-locaux de jouer pertinemment des compositeurs allogènes – pour des raisons de langue, les habitués de ce site savent que nous serons plus circonspects sur la question opératique, la désastreuse production des Troyens soulignant qu’une très belle voix slave, quand elle ne se soucie pas du français, devrait être promptement boutée hors d’une production de Bastille, mais ce n’est pas le sujet hic et nunc. Ici et maintenant, ça swingue à souhait. Aura-t-on l’impression d’une once de sagesse, qui est l’autre nom de l’élégance, quand le violoncelle attaque la deuxième partie ? Ce n’est certes pas très canaille, ce qui pourrait être regrettable dans ce répertoire, mais que c’est beau et maîtrisé !
L’inquiétant Été argentin vibre et breake comme il sied. Tout l’art et le savoir-faire des musiciens se met au service d’une partition dont ils subliment les exigences, sinon la folie charnelle. Ils savent jouer ensemble, mettre tension quand cela s’apprête, détendre et réemballer l’affaire : voilà qui va leur servir pour déjouer les pièges embourbants de l’Automne. Le feeling est indispensable pour associer attente et longs traits suspendus par l’harmonie fauréenne du piano. Or, les mutations d’atmosphère ne manquent ni de métier ni de charme, surtout pas dans les decrescendi qui précèdent les soli des cordistes… et guère moins dans les parties animées, où la virtuosité des artistes propose une version intelligemment assumée comme propre et non pseudo-localiste.
Reste alors à affronter l’Hiver. Zébré de ruptures rythmiques et de changements d’atmosphère, cet ample trio fait la part belle au piano, ce qui n’est pas pour effrayer Jasmina Kulaglich, ni comme soliste ni comme accompagnatrice. Ses pairs sont au niveau des défis, qu’ils soient techniques ou musicaux. Énoncés des thèmes, unissons, contrechants, communauté de sentiments, finale majestueusement apaisé trahissent un travail en commun fort abouti.
En conclusion, voici un disque enquillant deux pièces charmantes, faisant entendre un trio techniquement remarquable, et restituant un travail précieux. Si l’on regrette de ne trouver de réponse à nos questions – du type : aucun rapport, hormis le titre, entre Piotr et Astor, était-ce voulu ? pourquoi avoir choisi d’enregistrer des transcriptions ? en quoi la première fait-elle résonner singulièrement l’original ? –, on ne peut que saluer le brio et le sérieux de l’interprétation, ce même sérieux qui, paradoxalement, pousse à applaudir la qualité du Piazzolla tout en avouant n’y avoir pas trouvé notre content de folie propre à cette musique argentine dégénérée au point de ressembler, ainsi que l’on le lui reprocha jadis, à de la grrrande musique classique qu’elle est !
Découvrir le trio en concert :
guettez la mise en ligne du 30 avril sur le site de l’institut Goethe !
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