Le décor de Jan Verswayveld

Être déçu par un grand opéra russe, comment est-ce possible ? Nous tâcherons de motiver ce snobisme qui nous espante au premier chef. Mais ne nous laissons pas empéguer par notre ressenti et narrons brièvement de quoi c’est qu’est-ce qu’il s’agit.
L’histoire : manipulé, le peuple supplie Boris de devenir star. Pardon, tsar. Pour y parvenir, celui-ci a quand même poignardé à mort l’héritier légitime, qui tenait encore un joujou dans sa main sur son lit de mort. Alors que sa fille est désespérée car son chéri a disparu, lui est inquiet car un usurpateur prétend être le petit tsar assassiné. Poursuivi par son esprit inquiet, il transmet son pouvoir à son gamin, un fayot qui kiffe la géographie, et que le metteur en scène fera poignarder par l’usurpateur parce que, dans l’opéra moderne, c’est le salopard de metteur en scène qui décide.
La déception : après deux annulations pour grève, nous ayant empêché de voir Parsifal puis Le Trouvère avec Roberto Alagna (mais comme on est de la merde, on n’a pas de place de substitution par les canalses officiels), quelle joie de pouvoir derechef enfin profiter de l’abonnement payé rubis sur ongle en janvier 2017. Cette fois, nous profitons de notre place au centre du dernier rang de Bastille : endroit génial pour 32 €, sauf quand tes voisins de merde se font chier et reniflent pour sentir qu’ils existent malgré tout. Alors, pourquoi être déçu ? Nous proposerons, à nous-même, quatre justifications.

Vasily Efimov (L’innocent), vainqueur à l’applaudimètre. Victoire du slip artisanal ?

Premièrement, la version choisie, d’un opéra qui en a connu moult, est assumée par le chef principal comme « la version la moins opératique ». La contre-pub est vraie : scènes disjointes, longueurs, errements du livret, ces sept scènes gagnent méchamment à être condensées en deux actes de même longueur mais plus clairs.
Deuxièmement, l’orchestre est incontestable mais souffre du changement de chef. À cinq reprises, Damian Iorio remplace Vladimir Jurowski : ce soir-là, d’inquiétants décalages entre les musiciens, les solistes et le chœur laissent subodorer que le remplaçant n’a pas autant travaillé avec les artistes que le chef patenté. Hélas, sur une œuvre aussi précise, ça se sent.
Troisièmement, le plateau, sans faiblesse évidente, ne comprend aucun Français. En conséquence, nous suggérons que l’État arrête de subventionner cette institution. Il est insupportable que les Français continuent de financer la défiscalisation essentiellement slave qui gangrène l’opéra en général et le casting de Bastille. Pas que pour des questions nationales : au moins parce que l’argent n’a pas à financer un Grec qui choisit les grands solistes en fonction de leur agent, donc de leur patrie fiscale ou de leur notoriété fabriquée par l’Opéra (et revoilà Mikhail Timoshenko, créature de Jean-Stéphane Bron). Pour un soliste italien issu du chœur, ce qui est une heureuse initiative, combien d’artistes slaves subtilisant, pour de basses raisons pognonnistiques, une occasion censément ouverte aux autochtones d’affronter des moyens ou petits rôles dans un monument du répertoire ? On a beau se réjouir que, illustration de la lâcheté des hypocrites moraux, soit offert, façon de parler, un minirôle au grand Evgeny Nikitin, en dépit des promesses de merdeux sur l’air du plus-jamais-lui-vus-ses-tatouages, on s’agace de payer sans cesse (impôt et billet) pour financer l’école post-soviétique.

Evgeny Nikitin (Varlaam) : plus cacher ses tatouages, toi pas pouvoir.

Quatrièmement, l’immonde non-mise en scène d’Ivo van Hove, soutenue par Saint-Gobain, c’est dire, associe un non-décor de Jan Versweyveld (un escalier au centre, qui ne se meut point, et c’est à peu près tout, si l’on excepte les sept chaises alentour) aux vidéos grotesques de l’Israélien Tal Yarden. Les chœurs et la maîtrise, rares dans cette version et vêtus de costumes pourris signés An D’Huys (entre sweats noirs et costumes trois pièces pour les gens chics… ou slip artisanal pour l’Innocent), peuvent bien investir l’espace sporadiquement, nous avons, malgré nous, décroché.

Tant d’artistes pour un spectacle si limité : fouettons les dramaturges – scénographes – vidéastes – costumiers – décorateurs de caca. Par respect pour eux, bien sûr.

En conclusion, en dépit du fiable Ildar Abdrazakov, pour une fois dans une langue qu’il maîtrise mieux que le français, d’un plateau correct et d’un brillant Vasily Efimov, habitué comme Ain Anger des différentes versions, en fin de bal, la représentation déçoit de bout en bout. Version insatisfaisante, scénographie honteuse, ratés de synchronisation orchestre – artistes lyriques (par la faute du changement de pupitre plus que du chef, sans doute) : malgré un haut niveau général, le résultat est décevant en diable et, malgré que nous en ayons, oui, nous avons été frustré par ce grand opéra russe tel qu’embastillé en 2018.

Décor typique de l’Opéra de Paris… avec ombres portées

L’histoire : l’infant Carlos (Pavel Černoch) rencontre Élisabeth (Hibla Gerzmava) dans la forêt. Les deux ont un big coup de cœur. Tant mieux car ils doivent tantôt se marier. Pas de bol, le roi Philippe II (Ildar Abdrazakov) préempte Zabeth au nez et à la barbichette de son fiston. Donc l’ex-future femme de Carlos devient sa marâtre (acte I). Rodrigue, marquis de Posa (Ludovic Tézier), BFF de Carlos et homme de confiance de Philippe, plaide la cause des Flamands. Philippe est plutôt inquiet de voir son fils fricoter avec sa nouvelle épouse, d’autant que le Grand Inquisiteur (Dmitry Belosselskiy) veille au grain (II). Un entracte salue cette tension après 1 h 40 de son. Lors du mariage qui marque la reprise du show, la princesse Eboli (Ekaterina Gubanova), comme n’importe qui allant à un mariage, espère lever quelqu’un, en l’espèce Carlos. Repoussée par le désintéressé, elle le menace de révéler son kif pour la reine. En attendant, alors que l’on s’apprête à continuer la fête en cramant des hérétiques, les députés flamands  demandent au roi un coup de main. Il les fait arrêter. Carlos pique une gueulante ; il est itou embastillé, et c’est la fin du III. Entracte après 40’ de musique.

Pour les 90 dernières minutes, ça commence mal. Philippe est triste au début du IV. Le Grand Inquisiteur lui demande de tuer et son fils et Rodrigue. Pour ne rien arranger, les manigances d’Eboli entraînent son départ pour le couvent et des remontrances contre Élisabeth. Dans la prison, Rodrigue annonce à Carlos qu’il est mal car on a découvert des pièces compromettantes chez lui… mais c’est pas si grave puisqu’il se prend un coup d’arquebuse et meurt. Le roi décide de libérer son fils, qui lui manifeste son ire. Carlos est pourtant toujours accusé de trahison des Flamands. Après avoir dit adieu à sa marâtre adorée au début du V, afin de rejoindre la Flandre, il est sur le point d’être déféré, voire pire, pour trahison quand un moine mystérieux, récurrent dans l’opéra, entraîne Carlos. Personne n’ose rien dire car l’homme de Dieu ressemble à feu Charles Quint. Et voilà.

De gauche à droite : Silga Tiruma (la Voix d’en haut, deuxième rang à jardin), Ludovic Tézier (Rodrigue), Ekaterina Gubanova (la princesse Eboli), Pavel Černoch (don Carlos), Philippe Jordan (directeur musical) et José Luis Basso (chef des chœurs)

Le scandale : oui, Ludovic Tézier, Ève-Maud Hubeaux, François Piolino (pour une pige), Philippe Madrange et Florent Mbia ; mais, surtout, Ildar Abdrazakov, Pavel Černoch, Dmitry Belosselskiy, Hibla Gerzmava, Ekaterina Gubanova, Krzysztif Bączyk, Silga Tiruma, Tiago Matos, Michał Partyka, Mikhail Timoshenko le récurrent, Tomasz Kumięga, Andrei Filonczyk, Vadim Artamonov, Fabio Bellenghi, Enzo Coro, Constantin Ghircau, Andrea Nelli, Pierpaolo Palloni, Hyun-Jong Roh, Daniel Giulianini, Krzysztof Warlikowski, Philippe Jordan, Felice Ross, Małgorzata Szczęśniak… Alors, Bastille un Opéra national ? Peut-être, mais de quelle nation, en fait ? Si, la question se pose. Quand tu passes moins de temps à écrire ton article qu’à tâcher d’insérer des caractères bizarres ou à compter le nombre de consonnes avant la prochaine voyelle, c’est que quelque chose cloche dans ce bel opéra de France. Et non, ce n’est pas racisto-fasciste d’estimer qu’un théâtre aussi chèrement soutenu par la France devrait, sans doute en priorité, du moins en grande partie, soutenir des artistes français, et non engager quasi exclusivement des artistes venus de contrées à la fiscalité plus « douce ».

Philippe Jordan devant la piste d’escrime

Le spectacle : y en a pas. Bien sûr, l’espace est essentiellement plein de vide, même si l’on reconnaît au I le principe des lices déjà chères au Roi Arthus, et même si l’indispensable brassage des époques conduit brièvement le roi à vivre dans un foyer type années 1950.  Bien sûr, rien n’a de sens (des figurants inutiles ont été choisis racialement parce que leur faciès sino-japonais « évoque les conditions misérables des travailleurs en Orient », selon l’inepte décoratrice-costumière Małgorzata Szczęśniak), le défilé de chanteurs mêlant déguisements de militaires avec casquettes de commandants de bord aux tenues d’escrimeur, casque compris, et aux costards-cravates éventuellement éclairés par le port, avec un « t », de lunettes de soleil.
La mise en scène de Krzysztof Warlikowski se contente de… de rien, en fait. Les artistes, tout de noir vêtus, vaguent vaguement sur la scène ; grandes vedettes de l’œuvre, le chœur et les groupes de solistes, parfois bigarrés façon troupe paroissiale chantant Michel Fugain, entrent en rangs d’oignon tantôt dans une scène vide, tantôt dans des gradins en amphithéâtre, tantôt dans un gymnase à espaliers où l’on pratique l’escrime (avec bruits de lames s’entrechoquant pour bien gâcher la musique), bref, ne sont appelés à représenter, par leur diversité, leur mouvement, leur énergie ou leur soumission, ni le destin des masses, ni l’opposition des héros ou des victimes, ni la tension entre fatalité et illusion de contre-pouvoir – il s’agit à peine d’un blob dont le soi-disant metteur en scène ne sait que faire. Ainsi représentée, l’ensemble de cette œuvre ne parle plus de rien. Elle se retrouve figée dans une sorte de récitation squelettique et plate, excluant toute dimension historique, mythique, poétique ou symbolique – ce à quoi contribue l’utilisation de vidéos ridicules signées Denis Guéguin (surimpressions de taches façon super 8 ou projection de flammes pour faire barbecue quand on crame des gens). Et ce n’est pas uniquement que, peut-être, on n’a rien compris : c’est surtout que c’est creux, nul, triste. Un gâchis.

L’interprétation : ce 31 octobre est soir de première pour les remplaçants des jeunes premiers. Pavel Černoch, Hibla Gerzmava et Ekaterina Gubalova remplacent Jonas Kaufmann, Sonya Yoncheva et Elīna Garanča, trois vedettes bien françaises selon les critères de Bastille. Certes, le plateau est dès lors moins chic, mais il est aussi un peu moins cher pour le spectateur, alors bon.
L’ensemble de la distribution fait plutôt montre de jolies voix. En princesse Eboli, Ekaterina Gubalova est celle qui, à nos oreilles et à nos yeux, tire le mieux son souffle du jeu : on apprécie la puissance du timbre et la présence scénique nécessaire à son personnage retors. Pavel Černoch et Hibla Gerzmava vont d’abord charmer avant de paraître craquer, façon sportifs ayant présumé de leurs forces. La dernière partie est, ce soir-là, de trop pour eux. Les piani de l’acte IV ne sont pas des effets de style : il semble que les gosiers ont présumé de leurs forces. Certes, la baisse dramaturgique et la non-mise en scène ne les aident pas ; mais, de toute évidence, les voix n’ont pas l’endurance, au moins pour cette semi-première, nécessaire pour rendre l’accablement et le paroxysme du drame qui s’abattent sur les protagonistes. Quasi tout ce plateau parle, après quelques airs ou d’emblée, selon le niveau, un français qu’un euphémisme taxerait d’approximatif mais qui, en réalité, n’est qu’un baragouin par moments proche du lalala, laisse penser par instants que le texte est à peine su et encore moins compris ; et cela joue aussi sur la déception de certains spectateurs.
Pourtant, l’orchestre, bien préparé, profite de la baguette précise de Philippe Jordan pour se mettre au service des chanteurs. Cela ne suffit pas toujours. Si Ludovic Tézier fait preuve de constance jusque dans son dernier grand air, le manque de profondeur des basses Ildar Abdrazakov, toujours aussi peu francophone, et surtout Dmitry Belosselskiy, il est vrai ridiculisé par un costume et une gestuelle attristants, peineront à combler les spectateurs venus applaudir un drame mystérieux… auquel les metteur en scène – scénographe – dramaturge inventent une nouvelle fin, feat. un pistolet (puisque, en sus de n’avoir aucune idée, il se confirmerait que ces parasites fussent des goujats fiers de leurs sornettes, tellement supérieures au récit mis en musique par Giuseppe Verdi).

La fosse était-elle sceptique ? Elle s’est vidée promptement dès le rideau tombé…

Le bilan : une belle musique, impressionnante et ambitieuse ; un orchestre attentif mais que l’on aurait parfois aimé plus énergique ; de jolies voix dans l’ensemble, hélas peut-être pas toutes à la hauteur des défis à relever ; une non-mise en scène du niveau moyen de l’Opéra national de Paris depuis quelques années – un bilan mitigé, donc, avec la satisfaction toutefois, de constater que, même en milieu de second balcon, à jardin, on entend et voit bien. Du coup, on entend et on voit rien aussi, sporadiquement, mais c’est pas la faute de l’architecture, pour une fois.

Décor de "Faust" (Opéra Bastille). Photo : Bertrand Ferrier.

Décor de Faust (détail). [Photo : Bertrand Ferrier]

Le recyclage, c’est maintenant ! Pour la deux mille six cent soixante-troisième, rien que ça, représentation de Faust de Charles Gounod à l’Opéra de Paris, Bastille s’offre une nouvelle production… à moindres coûts : l’institution recycle le décor de la production illuminée par Roberto Alagna avec une « nouvelle mise en scène ». En dépit de la belle ambition de la partition, le résultat est pour le moins mitigé.
L’histoire : le docteur Faust s’apprête à mourir. Mais, entendre la joie des vivants lui met le seum, et il se laisse tenter par Méphistophélès afin de jouir de la belle Marguerite (acte I). Les deux associés débarquent au milieu d’une fête précédant la campagne militaire. Faust, un peu ballot, y croise la prude et chaste et pure Marguerite, qui refuse ses avances, mais aussi Siebel, son rival, et Valentin, le frère de Margot, sur le départ (acte II). Dans le jardin de la belle demoiselle, Siebel dépose un bouquet de fleurs. Las, Marguerite lui préfère un coffret de bijoux offert par Faust via Satan, qui touche au but mais accepte de ne pas conclure ce soir. Le diable l’engueule. Faust ravale ses scrupules, monte à l’assaut et, rapi(ha, ha – bain si, thalassothérapie, bref)dement, Margot cède (acte III, et pause après 1 h 45′ de show). Quand le rideau se relève, Marguerite, abandonnée de tous sauf de Siebel, essaye de prier, mais Méphistophélès lui donne la frayeur de sa vie. Puis les soldats reviennent de la guerre, Valentin croise Faust et le provoque, Faust tue le frère, Valentin meurt en maudissant Marguerite (acte IV). Alors que Faust profite de la nuit de Walpurgis pour s’ébattre avec des courtisanes, il a un flash : Marguerite ! Il file la revoir, mais son ex a fondu quelques plombs : condamnée à mort pour avoir tué son enfant, elle meurt en reconnaissant le démon en Méphistophélès, sans avoir accepté l’offre de fuite fomentée par Faust, et le Christ la sauve comme il nous sauvera tous, mécréants (acte V, et fin après une seconde partie d’1h20′).
La représentation : dans un décor unique (une sorte de grand immeuble-bibliothèque en amphithéâtre à quatre niveaux, pouvant s’ouvrir par endroits), parfois agrémenté d’accessoires minimalistes (un arbre, un canon-cercueil explosif, un bar pour rentabiliser la production précédente), la mise en scène de Jean-Romain Vesperini fait le service minimum, se contentant, rayon innovations, de réinventer la fin, qui ainsi laisse entendre que tout n’aurait été qu’un rêve de Faust agonisant en pensant à ses marguerites. Rien d’ouvertement anti-bourgeois (il y a même une actrice seins nus pour faire un chouïa olé-olé mais pas trop), rien de franchement créatif pour cet investissement du décor d’un autre : c’est moyen. Et cette médiocrité est regrettable car l’opéra est grandiose, débordant de mélodies et abordant des genres très différents (drame, tragédie, opérette…) avec des effectifs à l’avenant (soliste, ensemble de solistes, grandes scènes de chœur, prologues orchestraux systématiquement joués à rideau fermé…), ce qui offre une belle marge de créativité en dépit des contraintes. Lesquelles contraintes ne justifient pas les costumes incompréhensibles de Cédric Tirado, tiraillés entre classicisme (Méphistophélès en grande tenue noire avec chapeau haut de forme) et passe-partout hors sujet (soldats encravatés). On veut bien supputer que cela signale le dérèglement mental de Faust, mais on se doute aussi que cette hypothèse haute valorise par trop un travail à l’emporte-pièce dénué de réel projet esthétique.

De gauche à droite : Anaïk Morel (avec le chapeau bleu, on sait pas pourquoi), Jean-Romain Vesperini, Ildar Abdrazakov, Piotr Beczala, Michel Plasson, Krassimira Stoyanova, Jean-François Lapointe, Doris Lamprecht. Photo : Bertrand Ferrier.

De gauche à droite : Anaïk Morel (avec le chapeau bleu, on sait pas pourquoi), Jean-Romain Vesperini, Ildar Abdrazakov, Piotr Beczala, Michel Plasson, Krassimira Stoyanova, Jean-François Lapointe et Doris Lamprecht. [Photo : Bertrand Ferrier]

Le plateau : qu’une partition francophone aussi réussie soit confiée, à l’Opéra national de Paris, à des chanteurs yaourt est le vrai scandale de la soirée. Certes, Jean-François Lapointe (Valentin) et Anaïk Morel (Siebel) sont, Dieu merci, à peu près intelligibles. Mais le reste, par la malepeste, quelle fumisterie ! Piotr Beczala ne fait de réels efforts de francophonie qu’au premier acte ; la fatigue aidant, suppute-t-on, il se met rapidement au diapason linguistique de ses camarades. Or, comme le laissaient craindre leurs patronymes, Krassimira Stoyanova (Marguerite) et Ildar Abdrazakov (Méphistophélès) chantent dans une langue étrange dont l’auditeur est incapable de reconstituer les syllabes. Reconnaissons que Marguerite garde, pendant un air ou deux, les consonnes de son texte officiel dans lequel elle distribue des voyelles plus ou moins au hasard ; mais, très vite, elle renonce à cette exigence ténue, et les consonnes cèdent à leur tour. Du moins Krassimira Stoyanova a-t-elle la voix du rôle. Méphistophélès, lui, manque terriblement de grave, au point de mimer les abysses plutôt que de les chanter. Texte massacré, tessiture dépassant ses moyens – n’est pas Bryn Terfel qui veut : autant dire que l’abattage scénique d’Ildar Abdrazakov, incontestable, ne suffit pas pour apaiser l’agacement ainsi suscité – à la différence d’une Doris Lamprecht (Dame Marthe) qui, pour un rôle court, assure une prestation vocale pas toujours très intelligible, mais sans reproche et éclairée par une présence scénique pétillante à souhait, comme à son habitude.
En conclusion, face à de belles voix solistes (Piotr Beczala, Krassimira Stoyanova…) s’exprimant en purée de pois chiche, le vrai vainqueur de la soirée reste le chœur, dont les membres semblent s’éclater lors de leurs grands ensembles (excellents tutti, puissants et justes). Comme à son habitude, l’orchestre brille et fait briller ses solistes (remarquable clarinettiste), même si l’on regrette le son de synthé des eighties attribué à l’orgue en plastique loué ce soir-là. Las, Michel Plasson, sans démériter vraiment malgré une certaine tendance à la lenteur, doit souffrir d’un manque de répétitions patent : les désynchronisations avec les chanteurs sont nombreuses, suscitant souvent l’inquiétude des spectateurs, voire saccageant des hits (aïe, ce « Veau d’or » avec deux à trois temps de décalage entre scène et fosse…). Bref, si l’on sort de l’Opéra heureux d’avoir entendu le fantôme d’une composition aussi riche, on ne peut pour autant masquer le regret d’avoir assisté à un spectacle médiocre où les vedettes chantent français comme François Hollande parle anglais. Dommage (euphémisme).

Rideau ! (Photo : Bertrand Ferrier)

Rideau ! [Photo : Bertrand Ferrier]