Blog

Jann Halexander

Comme à la maison

Jann Halexander. Photo : Rozenn Douerin.

Racontons pas la messe, on l’entend assez souvent (en tout cas, je l’entends assez souvent), surtout sans le pape.

  • J’adore chanter.
  • J’adore gérer le plan de feux avec le régisseur.
  • J’adore le face-à-face avec le micro.
  • J’adore le danger de merder.
  • J’adore le projet d’after.

J’adore tout ça. Mais quel kif aussi d’accompagner, et quel kif en sus d’accompagner des artistes sur le long terme ! Par exemple mais pas par hasard, accompagner Jann Halexander, c’est cool.

  • Parce qu’on peut proposer des trucs et des machins pour habiller ses chansons.
  • Parce que le mec ne méprise pas ceux qui back-upent sa voix de crooner maléfique.
  • Parce que le zozo mordille sur des répertoires inattendus
    • (les inconnus de Mylène Farmer,
    • les tubes hispanisants,
    • même Mireille Mathieu…).
  • Et parce qu’il s’entoure d’autres accompagnateurs qui, loin d’être des concurrents, sont des porte-voix complémentaires avec lesquels s’accorder musicalement est un autre kif.

Monde de Bisounours ? Ben non. Juste respiration dans une lutte pour

  • la survie,
  • la musique et
  • le partage.

Donc,

  • quand JMTV + et ses 125 000 abonnés réclament Jann Halexander pour un set privé,
  • quand celui-ci te demande de l’accompagner,
  • quand tu apprends que Claudio Zaretti sera de la partie,

brusquement, ça va bien. J’espère que, pendant 25′, pour les visionneurs aussi.

 

Chronique d’un succès pas annoncé

Bertrand Ferrier et Jann Halexander au théâtre de l’île Saint-Louis (Paris 4), le 7 août 2026. Photo : Moïse Manoël-Florisse.

Ce n’était pas gagné, à supposer que quelque prise de risque artistique non subventionnée le fût.

  • Lui dit que ça le stressait, euphémisme ;
  • moi, je pense que ça l’excitait, litote ;
  • les deux versions sont évidemment complémentaires.

Alors que Jann Halexander jouait au festival d’Avignon, une proposition débaroule sur son téléphone. L’équipe du théâtre de l’île Saint-Louis, précieuse bizarrerie au cœur du Paris instagrammable, lui propose de relever un défi : donner un récital estival, alors que la vie culturelle locale revendique – avec une once de fierté snobistique qui sent le bronzage excessif et le rail de début de soirée au bord du port – un électrocardiogramme plat, et que chacun sait que TOUS les Parisiens baguenaudent par monts, vaux, vaches, cochons, etc.
L’initiative un peu fofolle a été assez investie par le zozo pour que la partie de ses fans dispersée par les mois chauds (enfin, encore plus chauds que les autres) soit remplacée par des primo-spectateurs. Avec plus de quarante spectateurs, le théâtre a donc affiché complet pour ce one-shot piano-voix presque impromptu, témoignant du rayonnement « à bas bruit » d’un chanteur qui cultive

  • sa singularité,
  • son insaisissabilité et
  • son lien particulier avec un public qu’il réinvente donc qui se réinvente depuis plus de vingt ans.

L’ambiance était caliente et, je l’avoue sans barguigner, sur scène, en version intimiste piano-voix, on s’est bien amusés. À la fois

  • pied-de-nez aux habitudes parigotes,
  • joie de pouvoir travailler même à Paris en été,
  • plaisir de trouvailles et retrouvailles inattendues,

ce tour de chant, partagé entre

  • classiques de l’artiste (« À table », « C’était à Port-Gentil », « Un dimanche au Vieil-Baugé »),
  • raretés percutantes (« Fata Morgana ») ou dissonantes (« L’ombre mauve », qui a marqué moult oreilles),
  • reprises (Véronique Pestel, Anne Sylvestre, Léo Ferré parlé, lieu oblige, Paulette Jeanne Renée Michey dite Mick Micheyl) et
  • inédit (« Les prisonnières de la tour de Constance », tout fraîchement enregistré par les micros de Sébastyén Defiolle),

a percuté les foufous venus l’applaudir. Le petit Nicolas (pas l’ordure à talonnettes, hein) n’aurait pas dit mieux : c’était rien chouette.

 

Jann Halexander chante, et il a bien raison

Affiche officielle – Détail

Ce 7 août, aux 19 h tintinnabulantes, j’accompagnerai Jann Halexander au piano (à queue, s’il-vous-plaît) du théâtre de l’île Saint-Louis, donc au cœur du Paris chic.
C’est un concert presque impromptu pour celui qui se décrit comme « le petit mouton noir et frisé de la chanson française ». Entre

  • classiques de son répertoire,
  • raretés du catalogue,
  • inédit (en l’espèce un GROS titre qu’il vient d’enregistrer sous la houlette de Sébastyén Defiolle et qui devrait rejoindre ses hits incessamment), et
  • reprises de chansons puissantes,

le gars a décidé de fomenter au pied levé un récital

  • foufou,
  • audacieux et
  • roboratif,

dans une formule intimiste piano-voix qu’il n’a plus utilisée depuis long de temps, mais qui s’annonce parfaitement adaptée à la salle du soir.

 

Un peu de Jann Halexander fugace en répétition le 26 juillet 2026 au studio Pianos International (Paris 8). Photo instantanée : Bertrand Ferrier.

 

Au programme, 1 h 15 de fredonneries joyeuses, entêtantes et envolantes avec du texte et de la musique dedans. Le tout est quasi offert pour 11 €, au frais de l’été. On peut réserver ici.

Feuillets d’album avignonnais

Un aperçu très partiel de l’offre (Avignon 2026). Photo : Bertrand Ferrier.

Alors que s’achève le festival d’Avignon 2026, quelques souvenirs du off où j’ai traîné la savate du 4 au 11 juillet. Au programme : selon les estimations, entre 1600 et 1800 spectacles, de 10 h à la minuit passée, sept jours sur sept… et nous, et nous, et nous. Alors, au pas de course, on met en place son, lumières, décor, puis on range en vitesse pour que les collègues puissent commencer en retard mais pas à cause de nous.

 

Peu avant le début de « Mademoiselle Maya en Ut intégral » au théâtre de l’Incongru (Avignon 2026), en présence du lapin régisseur Ti K Fouti. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Et le suspense commence : fera-t-on salle comble, avec de profitables programmateurs dans la salle (graal du fantasme estival) ou, comme chante Félix Leclerc, nuitera-t-on tout seul ?

 

 

Ce risque, en termes avignonnais, se dit ainsi.

 

Demi-heure avant le début de « Mademoiselle Maya en Ut intégral » au théâtre de l’Incongru (Avignon 2026). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Pour éviter le four, on s’agite dans la fournaise. On fait des trucs qui ne servent souvent guère mais sont consubstantiels au folklore local : on tracte. Trop, ça, incontestablement.

 

Souvenir d’Avignon 2026 : tracter, c’est le pied mais, la prochaine fois, je prendrai des chaussures de randonnée. Ou le bus, pour faire comme dans la chanson. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Du coup, certaines inventent des performances pour distribuer « 300 tracts en 30 minutes ».

 

Adèle Pistone et Mathilde Chatin tractent à leur manière rue de la Bonneterie, lors du off d’Avignon 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Pour ne pas être en reste, on imite les djeunses donc, à notre tour, on crée des happenings. Matin et après-midi, on sort le piano et on diffuse en direct un teaser comprenant quelques extraits saignants du concert dont l’intégrale sera donnée le soir.

 

Devant le théâtre de l’Incongru (Avignon 2026), feat. Ti K Fouti, lapin-marteau et heureux de l’être. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Quand on est las, on refait le monde au village du off.

 

Au village du off, avec le lapin multifonction Ti K Fouti et les comédiens Indy, Jann Halexander et Charlotte Grenat alias mademoiselle Maya – sa camériste, à gauche, a souhaité ne pas apparaître (Avignon 2026). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Et, parfois, heureusement, on performe…

 

Au théâtre de l’Incongru (Avignon 2026). Photo publiée avec l’aimable autorisation de Purple Shadow Agency.

 

… puis, le soir de dernière, on se prépare à se souvenir. À une prochaine, peut-être, Avignon, et à bientôt, la scène !

 

Devant le théâtre de l’Incongru, avec Pascal Pistone, directeur du théâtre, Jann Halexander et Charlotte Grenat alias mademoiselle Maya, au festival off d’Avignon, le 10 juillet 2026. Photo publiée avec l’aimable autorisation de Purple Shadow Agency.

Les chroniques des rares spectacles avignonnais que j’ai pu voir…
Should I stay or should I stay (une décevante déception)
Jules & Jo (une découverte ébaubissante)
Confessions d’un vampire sud-africain (un plaisir joyeusement interdit)

« Confessions d’un vampire sud-africain », L’incongru (Avignon), 4 juillet 2026

Jann Halexander sur la scène de l’Incongru (Avignon), le 4 juillet 2026. Photo : Bertrand Ferrier.

À force d’accompagner le chanteur Jann Halexander, j’en avais oublié que le zozo était aussi acteur. Par chance, à Avignon, au début du mois de juillet, il vient nous parler de sa vraie vie, au fil d’une conférence tramée pour la première fois en 2008 au musée des Vampires, depuis disparu. Le voici devant les étudiants que nous sommes, prêt à s’autobiographier puisqu’on le paye pour ça. « Le sang, c’est bien, pose-t-il, mais l’argent, c’est mieux. » Le conférencier admet son trouble : « J’ai pas l’habitude de raconter ma vie devant mon repas », admet-il. Jadis, le narrateur était un bon gars. Un gentil protestant. Mais quand les Noirs de toute nuance ont été victimes du racisme d’État, il a viré sa cuti puisque « le bon Dieu est un connard qui n’a rien fait pour nous aider ».
Heureusement, le jeune métis est engagé à l’hôtel Transsylvania, en grande banlieue de Cape Town, par Elisabeth, la patronne « à la peau très blanche ». L’ambiance est étrange. Pas de miroir dans l’établissement. Des serveurs disparaissent. Les clients ont des voix métalliques. Comme Elisabeth, ils ont la peau « très pâle ». Voilà pour l’ambiance.
Le plot se noue quand débarque un client très spécial. Il est choyé par la patronne. Mange avant les autres. Semble « beau comme la mort-orgasme ». A des lunettes très, très noires. Finit par s’intéresser à son serveur dédié, comme on dit dans les data centers. Apprend qu’il s’appelle Pretorius. Lui apprend qu’il s’appelle Dracula et qu’il a une certaine chcoumoune : parti d’un pays qui persécuta juifs et tsiganes, il se retrouve dans un État qui n’apprécie guère les gens de couleur.

 

 

Les fans de Jann Halexander se délectent des extraits de chansons glissés dans le texte mine de rien. Les autres et les mêmes savourent l’art et le plaisir de conter du vampire du soir. Il y a

  • de la décontraction mais de la tenue (tension dont témoigne le costume étrange dont s’affuble l’acteur),
  • de l’aisance et de l’ironie,
  • de la spontanéité et de la pose maîtrisée,

ce qui signale et valorise un long compagnonnage avec

  • le personnage,
  • le texte et
  • l’univers qui sous-tend la pièce.

Pretorius, lui, se laisse aller. Dracula l’enivre. Le drague. Obtient que le serveur reste à l’hôtel « dans la plus belle suite ». L’encule en chanson puis en verbe et en chair. Le transforme en « browncula ». La jouissance fait trembler les fondations, et pourquoi pas, après tout ? « L’amour est raison, le sexe est pulsion, la raison un désastre. » On hurle de joie. On a le regard rouge comme l’Enfer. On ronfle. On pleure, aussi. Bref, on intègre la compagnie des vampires.
Jann Halexander se délecte de son sans-gêne, de sa verve débridée et de ses audaces potentiellement choquantes. Le public, dans la diversité de ses horizons de réception, se repait du ton simple et gourmand qui ne quitte pas l’acteur. Avec lui, on se vautre dans

  • la fange,
  • le stupre,
  • le gore,

on écoute des coïts sanguinolents et l’on s’effraye de la tristesse de la solitude éternelle – peut-être parce que l’auteur nous convainc sans aucunement le sous-entendre que, quand il parle des vampires, il parle de nous, de lui, d’elle, peut-être même de moi. Peut-être, hein. Ça m’étonnerait, mais peut-être.

 

 

Son orgasme obtenu, Dracula s’enfuit. Laisse Pretorius avec son nouveau statut. Lequel Pretorius constate : « Je ressemble à un homme mais les hommes sont pour moi de la nourriture. Vous qui m’écoutez, vous êtes ma bouffe. » Le monde l’étonne. L’homosexualité le stimule : « Oh, on fait confiance à la science pour que les hommes deviennent enceintes. Bah quoi ? Faut qu’on rigole un peu ! »
Le narrateur séduit par son mélange

  • d’outrance rabelaisienne,
  • de cynisme hypertrophié et
  • d’invraisemblances émues comme quand il avoue :

« J’ai caché toute cette histoire à mes parents. D’ailleurs, j’ai tué mes parents. Et le reste de ma famille aussi. » Grâce à un superpouvoir que nous ne dévoilerons point ici mais qui fait frissonner le claustro griffonnant ces lignes, il a grignoté son lignage et, avec l’aide d’Elisabeth, a offert le reste des corps aux cochons d’à côté pour, enfin, « commencer à goûter le bonheur d’être heureux ».
Un petit chien en forme de molosse traverse sa vie. Elisabeth aussi. Sa véritable mère itou. Il y a

  • des fuites,
  • des morts,
  • des apocalypses et
  • des peurs comme celle du cousin Simon qui pressent que le cousin Pretorius se retient de le manger.

Il y a aussi les années Sida, où il devient difficile de trouver de la viande de bonne qualité. La vie suit son cours :

  • les amours se fanent,
  • les vampires peinent à mourir,
  • Transsylvania périclite (« il a fallu licen – bouffer le personnel »).

 

 

L’hôtel est transformé en « lotissements pour la classe moyenne afro-américaine qui monte ». Pretorius voyage à travers le monde, « ce fantastique garde-manger ». Tip pour ceux qui ont peur des vampires, il évite les humains qui ont accepté les vaccins anti-Covid. S’il est à Avignon, ce soir, c’est pour le fric. Parce que le sang, c’est bien, mais l’argent, etc.
Le récit qui court sur environ une heure se clôt sur un conseil de bon sens (« ne venez pas me parler si vous me croisez vers trois heures du matin »). La salle applaudit à tout rompre, subjuguée par cette polyphonie

  • de provocations rutilantes,
  • de plaisir du conte et
  • de maniement délicat de la musique, chansonnée ou non.

C’est

  • palpitant,
  • audacieux,
  • roboratif

et, sans la moindre flagornerie, pas vraiment la crèmerie de ces pages même lorsqu’il s’agit de recenser une connaissance, l’on se réjouit d’apprendre que des perspectives de tournée provençale se dessinent pour un spectacle

  • joyeux,
  • souriant et
  • vigoureux

qui le mérite diablement.
Ah, sinon, j’avais rédigé une base d’article pour une blogueuse qui voulait ABSOLUMENT chier une chronique sur la pièce sans la voir. Donc, pour ceux qui souhaiteraient s’adonner à cet exercice, voici une critique lyophilisée accessible à tous :

  • Le vampire, un thème universel et intemporel.
  • Jann Halexander, un chanteur et acteur pluriel.
  • Avignon off, un lieu de brassage culturel qui bruisse d’audaces.

J’aime bien le passage sur « qui bruisse d’audaces ». Sérieux, je trouve que ça claque. Mais, en vrai, Confessions d’un vampire sud-africain, ça vaut mieux que ces éléments de langage de merde, heureusement.

Persister, c’est vivre un peu plus fort

Le concert du jour !

Ils y croient. Ils croient que ça vaut le coup. Le coup de chanter l’autre qui, lui-même a chanté lui-même et l’autre sans, toujours, les distinguer dans le miroir qu’est la chanson. Bref.
Jann Halexander et Pascal Bertonneau s’aventurent de l’autre côté du périph’ pour prolonger la grande chanson en exaltant certains aspects du catalogue de Catherine Ribeiro pour l’un, de François Béranger pour l’autre. Bertonneau opte pour un premier degré assumé, sans forfanterie ni facétie : la chanson de Béranger, rien qu’elle. Halexander fait un pas de biais en enlaçant quelques-unes de ses œuvres à celles de madame Ribeiro en personne.

 

 

L’un choisit d’être à nu ou presque : seuls le titilleront les dix doigts de son pianiste. L’autre dégaine un trio qui le connaît bien, et réciproquement :

  • Sébastyén Defiolle sera à la gratte électrisante,
  • Claudio Zaretti sera à la sèche groovy,
  • je ploum-ploumerai.

Et ça se passera dans un « tiers-lieu » (haha, classe ou bien ?) de Massy (91) ce 5 juin à 19 h 30.


Rendez-vous Station l’Atlante au 16, bis rue Ampère de Massy. On peut réserver avantageusement ici.

Sempervirente !

Le concert du jour !

Comme le chante Michèle Bernard des Communardes, on la prenait volontiers pour

  • une virago post-hippie,
  • une pasionaria rouge,
  • une hystérique extrême-gauchiste à la voix vociférante.

C’est si pratique de mettre en boîte une nana qui veut ouvrir les cages, l’insolente ! Pratique, mais inoffensif car Catherine Ribeiro n’a jamais été l’ombre de la caricature machiste et droitière que certains connauds ont dressée d’elle, pas plus qu’elle n’est devenue, aujourd’hui, un lointain souvenir de la chanson des années 1970 dont les snobs aimeraient goûter la poussière vintage. Catherine Ribeiro est actuelle et était multiple :

  • femme engagée contre les injustices, oui,
  • poète aimant rugir et bondir, heureusement, mais aussi
  • être sensible sachant être
    • amoureuse
      • lucide,
      • exaltée ou
      • blessée,
    • bricoleuse de formes musicales libres, et
    • inventrice de possibles capables de porter ses auditeurs.

 

 

C’est cette Catherine kaléidoscopique qui a touché Jann Halexander, lequel a eu la chance de croiser la chanteuse à la fin de sa vie, de vive voix et de vive main ; et c’est en hommage à cette capacité de la dame rouge à sortir des gonds où certains eussent souhaité la cantonner qu’il proposera une nouvelle version de son tour de chant autour du répertoire ribeirique en y mêlant ses propres chansons en écho… et en ouvrant la porte pour trois fredonneries à Pascal Bertonneau, interprète de François Béranger.
Aux guitares sèche et électrique, Sébastyén « Le fêlé » Defiolle et Claudio « Il professore » Zaretti. Au clavier, votre serviteur.


Rendez-vous ce mercredi 3 juin, à 19 h, dans la salle de spectacle et de débats de l’antre anar qu’est la librairie Publico (145, rue Amelot | Paris 11).
Entrée libre, forcément libre, sortie aussi même si l’on peut glisser des billets de 200 € dans la sébile en sortant.

Jann Halexander, « Libreville confidentiel » (Bandcamp) – 2/2

Première de pochette

La chanson autobiographique est le masque préféré de Jann Halexander, comme artiste et personnage public. Lui qui n’a pourtant pas manifesté un grand enthousiasme devant la mascarade organisée par le gouvernement lors de la pandémie covidique s’empare à nouveau de cet outil dans son nouveau projet difficile à définir : c’est un disque mais il est digital ; c’est un nouvel album mais il inclut d’anciennes chansons réarrangées, au côté d’une nouveauté et de textes lus. Cette forme atypique, disons : hybridée, sied probablement à celui qui revendique ses tiraillements et en fait matière à chanson :

  • chanteur avec du texte dans la fredonnerie (voire carrément pas de musique) et « mouton noir et frisé » de la catégorie ;
  • noir mais blanc ;
  • papa et bisexuel en couple avec un homme.

Le cœur de son projet créatif semble précisément dans ce « et » qui met hors jeu la conjonction de coordination d’opposition « mais ». Nul oxymoron, pour l’artiste, peut-être pas même de contradiction ; en revanche, un défi stimulant quoique sans doute parfois épuisant pour tenir les deux bouts de ces fils de vie et transformer une telle problématique en chansons à partager. La question de l’identité, ontologique ou artistique, semble ainsi s’imposer comme la source d’où jaillit l’énergie actuelle du saltimbanque – il n’est pas sûr qu’il se soit toujours abreuvé avec une telle soif à ce cours d’eau. « Itonda » l’illustre : on y entend la voix de son père réciter un texte en myéné sur une guirlande pianistique assumant son ambiguïté entre

  • musique d’ascenseur (celle qu’on n’écoute pas mais qui nous habite),
  • bande-son pour un court-métrage à imaginer, et
  • magma sonore dont émerge une parole intelligible à seulement quelques milliers d’humains.

Jann Halexander joue sur l’ambiguïté (chanson, slam, récit ?) et l’indécryptable (langue locale sans sous-titre) pour se définir de manière spéculaire et utiliser le texte comme une musique dont les inflexions ne se substituent pas à la mélodie : elles la deviennent. Si. « Rester par habitude », une des chansons qu’il entonne le plus souvent en récital, revient alors défiler dans nos esgourdes sous de nouveaux habits sobrement cousus par Sébastyén Defiolle. Après un début acoustique, un frisson plus rythmique secoue sans univocité cet éloge de la durée.

  • Le temps sait se suspendre,
  • les mots se taire,
  • le tempo devenir libre et
  • les notes onduler.

Nouvelle version aussi pour « Les poèmes de l’amour sont ceux que l’on écrit » avec une introduction qui frisotte doucement des sons alla générique d’X-Files – logique pour un artiste se revendiquant aussi comme abducté et cherchant, en passionné de transcendance, des vérités extraterrestres au milieu des réalités terrestres. Là aussi, la mélopée se dérobe à l’évidence :

  • diction mutante,
  • prosodie syncopée et
  • souplesse de la mesure

distendent les certitudes harmoniques et syntaxiques, ouvrant un espace insoupçonné dans le flot du verbe et des sons. La mélancolie des paroles qui se répètent et transforment l’affirmation que « ce n’est pas grave » en mantra dont on ne sait s’il est

  • constat,
  • acte de foi dont l’itération finira par convaincre, ou
  • postulat ironique.

Le parcours halexandérien se poursuit avec le texte intitulé « L’homme gabonais ne parle pas ». Son incipit in medias res, aux allures de reportage ornithologique pour le moins inattendu (c’est un compliment, ça m’arrive), laisse penser qu’il s’agit d’une introduction à la seule chanson nouvelle du disque. La méditation, envoyée sur un débit fort prompt puisque méditer n’est pas forcément chougnasser, part du « petit cœur du canari » pour se muer en confession sur

  • l’hypersensibilité de l’artiste – laquelle peut passer pour de l’insensibilité ou de l’indifférence, dont Jean-Jacques G. dit le Grand a dit ce qu’il y avait à dire,
  • la folie sociale qui, si souvent, saisit l’homme,
  • l’envie de coller une main dans la gueule des idées délétères, et
  • le rêve d’une safe place où « [s]e laisser aller » sous un regard bienveillant.

« Cœur canari » apparaît alors comme le prolongement de cette promenade confidentielle dans un Libreville intérieur où il n’y a pas de place pour

  • l’exotisme,
  • la nostalgie ou
  • les babillages touristiques.

Piano, basse et clarinette grave dessinent un paysage tourmenté derrière une ritournelle posée et un texte qui s’échappe de la référence voulzyenne. L’idiolecte ose des embardées façon Anne Sylvestre employant « des mots étonnants » comme « rémige » en évoquant

  • ici un timbrado (un canari espagnol, comme chacun sait),
  • çà un abstème,
  • là un monde « nidoreux » (id est « qui pue le pourri », le doit-on préciser ?).

Un pont tente de relier les deux rives de l’artiste – celle de l’hypersensibilité et celle de la carapace souvent protectrice, parfois limitatrice voire castratrice – en laissant la voix s’envoler pour « ouvrir la cage »… sans, évidemment, permettre à l’homme-canari de se libérer. Une coda instrumentale remâche ce qui vient d’être joué et ce qui se rejoue chaque jour dans l’âme et le corps – si la distinction a un sens – de Jann Halexander. La tierce picarde qui éclaire la fin de la chanson laisse entendre que la musique a peut-être cette vertu, fût-elle encore plus fugace qu’éphémère,

  • d’apaiser certaines détresses,
  • d’expliciter l’indicible et
  • de vivre avec d’autres ce qu’il serait insupportable de garder pour et en soi.

Au reste, le climax du disque est suivi d’une péroraison d’une minute intitulée « Je reviendrai ». On pense à Anne Sylvestre glissant :

Quand mon âme en partanc’ depuis toujours saura
Qu’on y va sans bagage à ce rendez-vous-là,
Croyez-moi, ell’ reviendra !

Mais Jann n’est pas mort – contrairement aux bons chanteurs, stipulerait-il – et, quoique ayant vécu au Canada, il ne promet pas de revenir à Montréal dans un grand Boeing bleu de mer. C’est à Libreville qu’il reviendra. Il y a ouvert un compte en banque. Rêve d’aller s’asseoir au bistro d’Audrey pour y boire un soda. Laisse Josephine Baker chanter pour lui. Avec elle, il veut ne pas choisir et compte avancer vers une libre ville intérieure. La route escarpée qui y mène pourrait bien nous valoir quelques autres aventures artistiques…


Pour retrouver Libreville confidentiel, c’est ici.

Le temps ne fait rien à l’affaire

Au théâtre du Gouvernail (Paris 19), le 18 mars 2026, lors du double concert « D’une pierre deux coups ». Photo : Rozenn Douerin.

Chanter

  • l’Antiquité que gagnent peu à peu ceux qui ne périssent point minots,
  • la liberté et la franchise,
  • la conscience de la mort qui guette et le plaisir de planter des fleurs dans les trous de son nez :

projet. En duo avec Jann Halexander est un plus positif, comme on ne dirait jamais en musicologie appliquée – et pourtant…

 

Jann Halexander, « Libreville confidentiel » (Bandcamp) – 1/2

Première de pochette

En 2025, Alain Chamfort expliquait ne plus vouloir « faire d’album », désormais, mais continuer à chanter. Jann Halexander, lui, qui, selon son idiolecte, considère Alain comme un collègue, veut continuer à chanter mais aussi à proposer des disques, que ceux-ci soient physiques ou digitaux, pour laisser battre en mots et en musique ce qu’il a sur le cœur. En témoigne ce Libreville confidentiel qu’il propose sur Bandcamp. Cette sortie digitale lui permet d’expérimenter une idée de la chanson en-deçà et au-delà de la chanson. On y trouve

  • des textes lus et vibrés,
  • de nouvelles versions de chansons bien connues,
  • un surgissement myéné et
  • une nouvelle chanson,

le tout chapeauté par le réalisateur sonore et néanmoins musicien Sébastyén Defiolle. Au cœur du projet : le retour à Libreville d’un Franco-Gabonais, né sur place mais qui martèle qu’il a détesté ses années in situ, non point à cause du pays mais à cause du décalage entre sa personnalité de jeune « aimant les hommes, aimant les femmes, ayant des caprices de vieille dame » et la rigidité de la morale locale résolument homophobe. Malgré tout, il revient et assume ce « je t’aime moi non plus » dans « Je suis revenu », titre parlé qui ouvre le projet. Son dernier contact physique avec le pays datait de 2003. Pour verbaliser les retrouvailles, nulle note de musique.

  • Des mots,
  • des silences,
  • des respirations,
  • des hésitations, aussi.

Revendiquées. Dans son débit, le récitant Jann Halexander s’empare de son désarçonnement. Le mot n’existe pas, c’est dire s’il est important de l’employer pour expliquer que le phénomène, si. Face à la nuit

  • équatoriale,
  • animale,
  • étrangère et
  • familière,

un homme est revenu et se souvient que « C’était à Port-Gentil » que sa vie tourbillonnante s’est nouée.

  • Enfant du coin et touriste,
  • il arrivait la nuit pour mieux contempler les lueurs, et
  • savourait cet être-là en rêvant d’ailleurs – l’ailleurs est une notion polymorphe et essentielle dans l’imaginaire halexanderien.

Aujourd’hui, l’ici et l’ailleurs se mêlent. Cette actualité autobiographique l’incite à revisiter son titre-phare. Cela a d’autant plus de sens que l’auteur-compositeur revisite son pays – et son répertoire, qui s’est toujours ancré dans un terreau très personnel, est peut-être son pays le plus intime. La chanson vient de loin et arrive dans une proximité dénue d’effets de pathos.

  • Clavier,
  • boîte à rythme,
  • intro dance sans phare :

nul lamento, ici, mais une boucle à la fois festive et mélancolique. Dans ce contexte habité par les guitares métallique puis rythmique que Sébastyén Defiolle glisse en commentaire ou en complément de beat, les mots résonnent avec une intensité sachant percuter l’intime pour le proposer comme chambre d’écho à l’auditeur. « Les choses du pays », texte récité, évoque un autre thème structurellement halexandérien : la famille, car « la famille [déjà] élargie évoque l’organisation d’un mariage coutumier. » Le voici dans le tambour de ses fructueuses contradictions.

  • Le zozo reconnaît avoir détesté le Gabon mais jouit d’y revenir.
  • L’hurluberlu constate que ses repères de Français sont loin, mais estime que c’est pas plus mal.
  • Le fifrelin aimerait revenir avant que vingt-trois ans ne s’écoulent à nouveau, mais il ignore si.
  • L’olibrius adorerait déguster un beignet mais constate sa ringardise : c’est avant que l’on trouvait facilement des vendeuses de beignet. Maintenant, si j’puis dire, il faut être introduit.

Comme le nouveau Gabon, il n’est pas univoque, monochrome, ni même biérovore ce qui, en Afrique francophone, doit être une particularité très particulière. « Papa mum », qui a déjà bénéficié de remixes dont certains excellentissimes pour qui aime mouver son body, fût-ce aux dépens de la bienséance ou de la mouvation dancefloor, se retrouve à nouveau relouqué.

  • Stridences,
  • résonances guitaristiques vibrantes,
  • énergie,
  • explosions et
  • voix expressive

projettent dans un creuset musical stimulant les contradictions du chanteur avec force. À suivre !


Pour retrouver Libreville confidentiel, c’est ici.