Voici, signé par le trio Toucher (le nom n’est pas explicité), associant Rémy Souvay, Reiri Taniguchi-Letourmy et Hiromi Maekawa, un double disque entre. Oui, un double disque entre. Ce sera ma captatio, voilà.
Double disque entre

  • tradition poétique et création musicale,
  • musique savante et chanson et mélodie,
  • miniatures (pièces d’environ 1’11 en moyenne, même si « Bien qu’il soit mon ami » se développe sur 3’20 et « Autant j’oublierai vite » fuse en vingt-quatre secondes) et long cours (deux disques de 80’ et 60’), voire
  • Japon et Suisse, par exemple.

 

 

Pour le définir, on peut néanmoins le décrire comme une série de cent poèmes compilés à Kyoto au treizième siècle, et mis en musique à 94 % par l’excellent guitariste Rémy Souvay (deux mélodies sont troussées par la pianiste Reiri Taniguchi-Letourmy, et quatre sont repiquées de mélodies françaises plus ou moins tradi, même si l’une aurait mérité un crédit, on y reviendra). Dès lors, les intérêts sont multiples. Proposons-en une tétralogie.
Premier intérêt, la variété des atmosphères, de la lamentation qui accompagne l’attente du chéri contre la lune de glace à l’adoration en pointillés de Bouddha, en passant par l’observation du cosmos, de la nature et, partout, du désir, de l’incommunicabilité et des errements sociabilisateurs – j’synthétise approximatif.
Deuxième intérêt, la concaténation, qui consiste à enchaîner des pièces ressortissant d’atmosphères distinctes  : ainsi l’« agitation vaine » de la barrière d’Ausaka s’enchaîne sur la mélodie richement harmonisée pour piano seul évoquant le bateau de pêcheurs, le guitariste se réservant le plaisir d’admirer les pupilles des filles avec effet stéréo d’une voix pour partie parlée. Plus loin, le duo piano-voix peut voguer sur la mer (76) avant de ruisseler dans « D’interminables chutes » qui précède les bâillements longtemps monodiques du « Cri de pluviers », etc. En bref, même si l’idée de cent miniatures peut effrayer le chaland, la réalité est que Rémy Souvay sait fomenter des rebonds qui permettent une écoute continue fort captivante. Oui, même quand l’écoute est surprise par le défi, comme dans la vidéo suivante.

 

 

Troisième intérêt du disque, le métissage des styles : se frottent, entre autres,

  • les codes de la variété pour nous tout sauf ostracisants (accompagnement du « Vieux pin millénaire », recours anti-classique au fade-out dans « De rochers en talus »…),
  • les modes japonisants (accords du piano sur « À montée des eaux », introduction de « La vie, peu m’importait », incipit de « J’aime ce petit vent », options de « La douce confusion »),
  • l’ambiance lounge des « confins de Kyoto »,
  • les contrastes internes des « Cheveux en désordre »,
  • le genre lied simple (« Mes larmes sont tombées »),
  • le bruitisme animal (« Comment imiter le coq »),
  • l’ambiance brésiliannisante alla Élisa Point de « Sous les stores baissés »,
  • le piano-bar (« N’ai-je fait que rêver » sur l’air de la « Claire fontaine »),
  • l’étrange tentation latino des « Sentiments ancrés »,
  • l’exploration alla Élise Caron, cette extraordinaire musicienne (« Au-delà des bambous », « J’ai attendu longtemps » pour voix et claves, « Les herbes apparues »), et
  • l’impressionnisme (douce confusion du vent frais, vent du matin quand « la lumière me blesse ») avec glissendi (« Mon regard fut piégé » où les harmonisations savantes l’emportent, ou « Le refuge où je suis » où la suggestivité estompe à dessein le propos).

 

 

L’ensemble ne renonce pas à une certaine préciosité (« Ma mémoire amoureuse ») ou à des soubresauts étranges (« Mon amour qu’on évente », avec percussion) dont l’insertion dans un ensemble accessible à tous renforce l’intérêt. En clair, même pour ceux qui ne connaissent rien à la musique japonaise (celle-ci est plutôt souvayique), et nous en sommes, les embardées plus expérimentales captent et avivent l’attention au lieu d’escagasser l’écoutant moyen. Pour animer cet intérêt vif au long des 140′, l’instrumentation est essentielle. Souvent, les instruments sont utilisés classiquement, qu’ils soient caresses, suggestions ou serviteurs de la mélodie ; parfois, un usage plus étrange surgit (cordes frottées ou sons étranges) ; puis des sons ou bruits attirent l’ouïe, laissant sciemment imaginer qu’il n’y aurait pas que guitare et piano (disque 1, piste 25 ou 32, par ex.). Venons-y…
Quatrième intérêt du disque, la tension entre continuité d’un trio et changements dans la continuité.
Parfois, le piano l’emporte.
Parfois, la guitare suffit à porter la voix pour contempler « les herbes merveilleuses » sous la première lune ou, sur des accords sans fioriture rythmique, pour pleurer « Sur les chemins de terre ».
Parfois, la voix se dédouble (« N’attendant de personne », en duo mais a capella) et mélodise autant qu’elle percussionne voire ronfle (« Votre avant-bras en appuie-tête ») pour nous inviter à la rejoindre « en Inaba », n’hésitant pas à s’associer à la voix d’un homme dans le cinquantième poème.

 

 

Parfois, la guitare suit la voix dans ses diversités comme dans l’espoir que, « peut-être au nouvel an / y verrons-nous assez ».
Parfois ça bruite au début (99) ou au début et à la fin (91).
Parfois, ça percussionne afin de « protéger le pays » (si seulement !), afin de faire rougir les érables tout autour de Nara (avec riff de guitare aux puissantes basses pour la reprise, 69), ou afin de cacher « désir et espoirs ».
Parfois, un instrument japonais se glisse (72).
Parfois, ça part en distribile comme pour vérifier si l’auditeur écoute ou pour lui donner envie d’écouter le second disque (entre coup de tam-tam et cliffhanger pour la moitié du bavardage de la cascade partiellement francophone du 55, dernier titre du premier disque à opposer au dernier du second faisant, en toute discrétion disparaître « les splendeurs du Palais ») – le plus étonnant : ça fonctionne fort bien !

 

 

Un livret étrange aiguise et tempère notre intérêt pour trois raisons.
Premièrement, il est allusif mais incomplet. Pourquoi ne pas citer l’ensemble des instruments et le rôle de chacun ?
Deuxièmement, il propose deux traductions en parallèle, en français et en anglais. L’une et l’autre n’ont rien à voir. L’absence d’explication à cette incohérence assumée est un brin irritante pour le plouc non nippophone. De même, pourquoi le guitariste signe-t-il la version francophone… et personne la version anglophone ?
Troisièmement, on aurait aimé ne pas rester que dans l’expectative relativement aux choix musicaux en général. Pour prendre un exemple concret, même si l’on apprécie la dissémination irrégulière des remix de mélodies jadis bien connues, laquelle dissémination surprend donc dynamise l’écoute au long cours, quelle est la signification des mélodies traditionnelles réutilisées ? Spécifiquement, deux questions :

  • pourquoi « V’là l’bon vent » sur le très bref « Autant j’oublierais vite » ? et
  • pourquoi ne pas avoir cité Francine Cockenpot comme compositrice du thème original du 86 ?

 

 

Ce disque séduira-t-il davantage les amateurs d’AMSR que de chanteuse à voix ? Il faut sans doute aimer les deux pour saluer l’interprétation remarquable de Hiromi Maekawa (ainsi désignée sur sa photographie, même si le générique officiel gomme son nom de famille). Toutefois, le disque intéressera plus généralement les amateurs de musique variée, réfléchie, intelligente et, osons le mot, questionneuse. On ne finira pas la recension de ce travail étonnant mais certainement pas réductible au stigmate supputé de « conceptuel » dans un monde où la première syllabe suffit à définir tant de productions, sans saluer le mastering de Jean-Pierre Bouquet, qui rend les cent finesses du double disque sans gommer les fins de titre parfois vivantes.
Grâce à lui est accessible, en version disque compact, le souci artistique du pétrissage sonore par-delà l’expression de la note (respirations, souffles, textures différentes comme dans « Le chant du rossignol »). Chapeau à tous, y compris au label – avec lequel nous sommes acoquiné, mais nous assumons entièrement nos propos – qui ose le pas de côté propice non point aux snobs mais aux curieux et aux défricheurs.

 

 


Pour écouter les 100 chansons, c’est ici.
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Debussy de la Lorette en Cornouailles. Photo : Bertrand Ferrier.

Les vrais le savent. Ce tout tantôt, j’ai sorti, pof, un album de 160′ avec 44 chansons (ou presque), de la musique et du texte, du piano et de la trompette, du sax et des chœurs, des paroles et des photographies, etc. Aujourd’hui, premiers extraits disponibles sur YT du premier bloc de onze chansons amoureuses (ou presque).
J’en ai pioché deux, comme dans chaque ensemble de onze chansons (ou presque). J’espère que ceux qui aiment mes p’tites fredonneries n’auraient surtout pas choisi celles-ci car je serai entièrement d’accord avec eux. Ben oui, soyons lucide, s’il m’avait fallu choisir, je n’aurais pas gravé 44 chansons (ou presque).

 

 

C’est pour ça. Comme le chantait Jean Sommer, « nous serons toujours d’accord pour ne jamais être d’accord », mais avec humour, ouf. Enfin, pas tant d’humour que ça : le disque est acquisitionnable directement ici pour un prix oscillant entre le coquin et le rigolo. Si, finalement, humour tant que l’on pourra.

 

Projet pour « 44 ou presque » par Marie-Aude Waymel de La Serve

À la base, l’idée, c’est : on va faire un combo avec quatre disques incluant 44 chansons (ou presque).

Réjean Mourlevat et Jean-Pierre Bouquet. Photo : Bertrand Ferrier.

Puis on s’est dit, l’enregistrer dans de bonnes conditions au studio Rêve le jour , c’est satisfaisant mais, comme nous le signale Réjean, fort insuffisant : masterisons le résultat. On a choisi le mastérisateur par excellence, mister Jean-Pierre Bouquet.

Jérean Roumlevat et Piean-Berre Jouquet. Photo : Fertrand Berrier.

Alors, on travaille. Voilà. Et bientôt, on saoulera les zozos fréquentant ce site sur l’air du « on vend un disque avec 44 chansons ou presque, toi prendre, toi prendre ». Comme le propos osera les 25 € pour 160 minutes de zikmu or something, économisez, heureux fripons.


Compositeur et organiste vaudois, prof d’Ernest Ansermet, importateur à Lausanne de Pablo Casals, Jacques Thibaud ou Eugène Ysaÿe, Alexandre Denéréaz a eu le premier les honneurs de la collection des « Compositeurs suisses symphoniques » qu’Olivier Buttex nous permet de découvrir. À son service, un trio qui a connu de nombreux prolongements : l’orchestre symphonique de Volgograd, le chef Emmanuel Siffert, et le combo Olivier Buttex – Jean-Pierre Bouquet pour le son. Profitons de l’exposition Toutânkhamon, surtout si cela peut faire bisquer les associations racistes, pour évoquer ce disque initialement paru en 2008, et incluant :

  • un poème,
  • un intermède et
  • des variations symphoniques.

Au Tombeau de Tut-Ankh-Amon (1925) s’ouvre avec pompe, vue la circonstance, entre cuivres et violoncelles. La harpe, aidée des flûtes et du hautbois, distille un brin de mystère, qui revient de façon récurrente. Puis l’on s’enfonce dans le caveau avec la prudence et l’émerveillement que l’on impute aux violeurs de tombe. Cordes et basson évoquent l’obscurité du lieu. L’orchestration ne manque pas d’en souligner, très vite, la majesté. Au mitan du « poème symphonique », une procession se faufile dans le dédale du monument. Au dernier tiers, la solennité semble saluer la découverte de la dépouille du dictateur.
Flûtes, contrebasses et timbales tonnent. L’ensemble de l’orchestre est mis à contribution pour un nouveau crescendo. Se déploie alors une ondulation mélancolique associant flûtes et cordes. Lyrisme et emphase reprennent le dessus pour préparer une coda majeure où les clarinettes font une apparition. Charge pour le cor anglais d’annoncer la brève conclusion survolée par les flûtes et couronnée d’un braoum explicite. En somme, une pièce évocatrice dont l’orchestre de Volgograd, peut-être parfois un peu court, tâche de rendre avec expressivité les phases de tension et de détente.

Le Rêve (1908) est un intermède symphonique débute dans l’éther des cordes. Le thème unique évoque l’incipit du prologue de Tristan (la – do# – si – la [fa – fa# sont modifiés]), enrichi par les clarinettes. Les cordes prennent de l’ampleur, bien aidées par l’assise des contrebasses. Des fanfares zèbrent çà et là le motif wagnérien, essentiellement porté par violons et compères avec le soutien sporadique des bois.
Le violon solo et divers pupitres s’échangent le thème, se le disputent, le gonflent puis le dégonflent. Crescendo et silences aèrent le récit – et permettent des montages presque discrets, comme à 7’58, avant la prise de parole de la harpe et de la clarinette. Divisé en segments alternant diffusion du sujet, crescendo et silence, le poème offre ainsi une longue paraphrase, assez séduisante, du début de l’opéra amoureux de Richard Wagner.

Plus longue partition des trois œuvres proposées, les neuf Scènes de la vie de cirque (1911) fricotent avec les 24′. L’introduction, après quelques secondes triomphales, s’engoncent dans une atmosphère dramatique joliment dépeinte. Un crescendo tuile l’arrivée des jongleurs, évoqués sans précipitation, essentiellement aux cordes et bois. L’Entrée des athlètes réveille les cuivres pour une fanfare à laquelle ne tardent point de s’associer les cordes.
Les Athlètes ne sont pas des rigolos : la musique souligne, avec un premier degré savoureux, roulement de caisse claire compris, que ces mastodontes sont là pour impressionner les foules avant de parader, triomphaux et grotesques. L’Homme-serpent leur succède. Lui non plus n’est pas un rigolo. Cordes graves, trompettes sourdinées et flûte ondulant mollement installent une atmosphère flippante, stagnante et triste à souhait.

La Belle écuyère remet un peu de légèreté et de paillettes dans ce monde censé être festif. Les ritardendi de la trompette et le thème en do mineur, rythmé par les violons, soulignent pourtant l’ambiguïté des sourires de façade. La fin, apaisée, en do majeur s’agrémente d’un arpège de harpe comme pour souligner un certain soulagement… dissipé par le surgissement du Clown. Amusant parce qu’il joue pas très juste, le clown n’est pourtant pas lui non plus dénué d’un voile d’inquiétude qu’une orchestration sciemment pesante renforce. Les Africains, précédés d’une musique plus arabisante que nègre, s’approchent pour exécuter une Danse de chez eux.
Les percussions n’y peuvent mais : l’orchestre évoque davantage les dresseurs de serpents que les rythmes du continent noir. D’autant que l’ornent quelques harmonies asiaïsantes, souvent recouvertes par une orchestration très européenne ! Les titres programmatiques paraissent n’être qu’un prétexte pour une promenade – moins folklorique que divertissante – dans plusieurs atmosphères. L’épilogue, puissant et sombre, conclut une composition colorée, où le compositeur semble s’amuser à dépasser les conventions de façade, imposées par les « scènes de genre », pour exprimer son élan créatif personnel.

En conclusion, voici un disque symphonique de belle facture, digne de combler la curiosité de tous ceux qui aiment fureter dans la musique à la fois bien écrite et méconnue du début du vingtième siècle.


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Pour feuilleter les 32 critiques de disques VDE-Gallo, osez cet hyperlien.


Ce qui est bien, quand on ne connaît pas grand-chose, c’est qu’il reste beaucoup à découvrir. Ainsi de Jan Novák, dont VDE-Gallo a publié de nombreux disques, à commencer par ce volume, capté en 1996 par Olivier Buttex en personne et édité en 1999. Le Kammer Ensemble de Paris est alors dirigé par Armin Jordan. Et le disque est super. (Voir infra pour une vraie critique suintante de prétention, comme d’hab’.)

Balletti à 9 (23′) précipite l’auditeur dans un Allegro molto aux allures de danse de saint Guy – dont les premières mesures ont pour le moins inspiré l’arrangeur de l’excellent « Coup de queue de vache » de Thomas Fersen ! La pulsation des violons trouve écho et swing dans les formules des bois, le grondement de la contrebasse, les unissons soudains et les énoncés du cor. Quel début en fanfare, astucieusement écrit et follement énergique ! D’autant que la prise de son, donnant une impression de proximité, accentue cette ivresse de la farandole, même si le montage de Jean-Pierre Bouquet manque parfois de délicatesse (2’51).
Le Moderato offre à la clarinette de Philippe Cuper l’occasion de lancer la partie. On y retrouve les carburants de la première phase : motifs circulant de pupitre en pupitre, bariolages facétieux ou virtuoses, fusées ascendantes et accents synchrones, avec l’ajout de cellules obsédantes ornées de cordes volontiers viennoises. Chaque instrument obtient l’occasion d’intervenir, en tête d’ensemble ou en solo, de la flûte de Clara Novakova au basson de Henri Lescourret en passant par le cor de Daniel Catalanotti tandis que les cordes (Jean-Claude Bouveresse, Philippe Dussol, Hugh Mackenzie et Bernard Cazauran) savent impulser le rythme voire les breaks (4’30), coll’arco ou en pizzicati, jusqu’à l’accélération finale.

Le Lento oppose la nonchalance des violons aux contretemps de la contrebasse et du basson. Ça se balance avec élégance, porté par les montées de la clarinette, les minauderies de la flûte et les intermèdes soufflés auxquels font écho les cordes. Le cor puis l’alto ajoutent du piquant à ces beaux échanges où les rôles permutent gracieusement jusqu’à l’apaisement final. Le Vivo n’enlèvera certes rien à notre enthousiasme. Le quatuor à cordes semble davantage moteur, mais le compositeur veille à alterner les fonctions et à insérer, au gré des mutations d’atmosphère et des modulations, des surprises comme ces glissendi en parallèle ou à l’unisson (2’15 et 2’37). Son sens brillant de la déclinaison des motifs offre, singulièrement un résultat aussi impressionnant que passionnant de bout en bout.

Changement partiel d’équipe, avec les Sept métamorphoses in pastorale L. V. B. (7′) pour flûte, hautbois, deux violons et piano – Christophe Poiget et Christophe Larrieu se glissent alors dans le combo. Œuvre de commande terminée peu avant la mort de l’artiste (peu après eût été plus étonnant), elle esquisse sept évocations de la « Symphonie pastorale » de Ludwig van Beethoven d’une durée moyenne d’une minute. L’énergie de l’Allegro liminaire est mise en valeur par une écriture inventive et une exécution soignée (virtuosité, sonorité, synchronisation et nuances). La flûte baguenaude, gaie et primesautière dans l’Allegro non troppo, que troublent le piano puis le trio de cordes. Le troisième mouvement joue la vitalité du ternaire tournoyant en associant cordes, flûte et hautbois. Le piano, silencieux dans le mouvement précédent, prend avec élégance et brio le contrôle de l’Andante, en dépit des interventions des cordes.

Le « Quasi scherzo vivace » qui s’enchaîne remet aux prises l’ensemble des protagonistes, à coups de contretemps délicieux. Ces cahots précipitent la course des instrumentistes dans le sixième mouvement, où le violoncelle prend le lead, accompagné par ses pairs. La légèreté de la flûte fait basculer ce beau monde dans l’Allegro assai final où Jan Novák utilise sa spéciale : après qu’il a installé une dynamique fascinante, le compositeur envoie un soliste (en l’espèce la flûte) planer au-dessus de la bataille… avant de re-susciter un antagonisme swingué (la flûte, toujours, à 0’45 !). Même si les dix secondes de blanc à la fin de la piste surprennent, tout est savoureux : la partition, à la fois simple, riche et gorgée de vie ; l’exécution, brillante et musicale ; et la restitution discographique, claire et sans chichi.

La ballade s’achève déjà, hélas, avec le Concertino pour quintette à vent (12′), Jean-Louis Capezzali s’emparant de la partie de hautbois. Cette musique de bonne humeur tente de marier jazz et musique savante. Dès l’Allegro molto, la liberté harmonique qui sourd çà et là se frotte aux contretemps, aux formules récurrentes qui ruissellent de pupitre en pupitre, aux effets de mini big band (1’22) renforcés par l’utilisation d’un basson en guise de contrebasse assurant le redoutable beat. Changement d’ambiance avec l’Adagio : le basson y évoque l’accompagnement du célèbre « Air » de la Suite en Ré de Johann Sebastian Bach, tandis que la flûte, comme feu Johnny, a le blues. Le basson qui la rejoint après plus d’une minute l’encourage dans cette mélancolie. Le cor ne dit pas autre chose. Perturbante, l’arrivée des hautbois et clarinette semble dégingander le rythme, et hop, plus que remettre d’aplomb cette musique sciemment de guingois. Le basson-contrebasse s’offre alors un solo, avant que le thème initial ne revienne à la flûte, harmonisé pour l’ensemble du quintette.

C’est écrit avec métier, ironie et subtilité ; et l’exécution est à la hauteur du compositeur – on regrette d’autant plus que le decrescendo final soit truqué par un fade-out artificiel que, vu le niveau des musiciens, l’on a tendance à imaginer inutile. L’Allegro stipulé « swingy » dégaine un hautbois qui se dandine. La flûte, puis le basson, puis la clarinette donnent une teinte sérieuse car quasi fuguée à ce mouvement, où le motif liminaire résonne d’un bout à l’autre de l’ensemble, cor compris, façon fugato ou unissons modulants. Le basson reprend par intermittences son rôle de contrebasse, la flûte gardant la préséance pour énoncer les thèmes qui balancent, en alternance avec les figures montantes (on part du grave, on ascensionne, zip zip, progressivement mais ensemble) et les moments rythmiques (accords en quintette à rythmes pointés). Le tout finit alla big band, ce qui sera toujours préférable à quelque « Allahou akbar » de grand malade de l’os de la tête ; et le résultat est, ma foi, quelle qu’elle soit, bien savoureux.


En conclusion, on l’aura déduit, ce disque nous a totalement séduit. Les pièces qu’il rassemble sont à la fois diverses et palpitantes. Les interprètes sont brillants : virtuosité des saucisses, travail d’ensemble et capacité à modifier la couleur des sons quand nécessaire. Un regret supplémentaire, néanmoins ? Non, deux. D’une part, à l’aune du CD, la durée totale de 43′ est difficile à justifier… même si d’autres disques Novák peuplent le catalogue de VDE-Gallo. D’autre part, on eût aimé que le livret expliquât le choix de ces pièces – volonté de surligner la diversité du compositeur ? retranscription d’un projet de concert nécessitant des œuvres aux tonalités variées ? Rien n’en est dit. Ces regrets gourmand puis encyclopédique n’enlèvent pourtant guère à une découverte remarquable que nous nous réjouissons de partager avec des lecteurs qui, éventuellement, seraient presque aussi incultes en novákologie que nous… donc hâtifs de rencontrer cette musique revigorante en diable !


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Pour retrouver nos 20 précédentes chroniques VDE-Gallo – Cascavelle, bim.
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Grâce à la complicité d’Olivier Buttex, nous poursuivons de façon plus approfondie l’exploration du catalogue de VDE-Gallo, célèbre maison suisse de « musique savante » mais pas que. La preuve avec ce florilège de Pierre Chastellain, rassemblant « quelques plages » de 1976 à 1980, avant qu’il ne renonce à cette carrière. Signe, au besoin, que la chanson suisse de qualité ne s’arrête pas à Michel Bühler (même si, dans les crédits du présent disque, l’on retrouve un certain Léon Francioli, collaborateur de fond du sieur Bübü) ou à Sarcloret.

Lors de sa période d’activité chansonnistique, cet ex-sosie de Jean Ferrat développait alors une chanson volontiers poétique voire lyrique, tantôt comme auteur-compositeur-interprète, tantôt comme interprète de Pierre Ellenberger ou Gil Pidoux, côté textes, Alfred Thuillard côté musiques. D’emblée, on note la qualité du mastering signé Jean-Pierre Bouquet, qui transforme des vinyles de la fin des années 1970 en CD parfait (allez, pour montrer que l’on a écouté, il semble que le montage de la piste 9, 1’20, eût néanmoins pu être affiné ; et la reprise des cordes façon Jacques Walmond n’a pu clarifier miraculeusement la bande originale). Il faut bien ce travail, subtil car jamais dénaturant, pour apprécier la diction plus précise que précieuse du chanteur, pas très loin d’un Jean-Marie Vivier, l’emphase en moins (ce que certains apprécieront…). Le texte est si bien chanté que l’on s’amuse à repérer les moments où la langue a quasi fourché – comme pour ces « trompettes dernières » qui passent juste-juste, piste 3, 1’20 – toujours ce 1’20, comme pour la piste 9 : malédiction ou hasard scientifique ?

Alors, Jean Ferrat ou pas Jean Ferrat ?

L’ouvrage est joliment travaillé, avec tantôt un côté Jean Ferrat, forcément, l’engagement profitable en moins, tantôt une verve façon Jacques Brel par certains accents d’amplification, voire, lors d’une amusante quasi-parodie québécoise, une once évoquant la vitalité du barde alsacien Jo Schmelzer (« Les amours parallèles »). Les arrangements sont-ils datés ? Souvent, logiquement, et c’est tant mieux ! Certes, l’on a goûté, grâce au formidable pianiste-et-pas-que Jean-Paul Roseau, les autoreprises de feu Jacques Serizier ; certes, l’on ne se réjouit pas moins des relectures tardives de feu Pierre Louki, de feu Ricet Barrier – dont les amateurs de Tel quel savent ce qu’il doit aux « d’mi-heures de spectacle filmées par la Télévision Suisse Romande » – ou de pas feu Gilles Vigneault, par exemple ; mais il est heureux que certaines chansons restent « dans leur jus d’époque ». Ainsi, « La centenaire » (« la condamnée de bas étage est une vieille maison (…) / car les maisons, c’est comme les gens : on les abat pour de l’argent ») pourrait-elle mieux faire sonner ses breaks typiques sans ses guitares électriques vintage ?

Porté par une inspiration polymorphe selon les auteurs, l’artiste, sans se ménager, balaye – que c’est drôle, mais bon – moult thèmes parmi lesquels : la nature, donc l’hiver ; l’amûûûr, y compris chez les Airbus, les 2CV, les baleinières ou les rames de métro ; la Suisse, si si, ce pays où, même à la fin d’un banquet, « l’on n’entend jamais : un homme à la mer », louait Ricet ; les grands sujets, les grands machins, selon l’expression d’Anne Sylvestre, avec « Amnistie ! » et « La petite Maïlam » (« à treize ans, les fill’ de chez nous, c’est marelle et billets doux / à treize ans, au pays des bambous, on la dépucelle à genoux ») ; les enfants et l’enfance, sans négliger ni les jeux de mots intertextuels (« Madame la chanson », avec son intro qui semble inspirée, peut-être fortuitement, par le son du génial Gentle Giant, façon « Turnin’ around », de 1977, soit deux ans avant la réalisation de la chanson), ni les questions essentielles comme : le lac Léman est-il une femme ? ou : y a-t-il meilleur refrain à une chanson d’amour que « lala, lala, lala », comme pour les violons de Kosma ? et : les eaux dormantes des miroirs parlent-elles de nous sans nous connaître ?
Dès lors, sous la pression de Pierre Ellenberger, l’artiste est souvent plus proche de la chanson poétique, parfois non loin d’un James Ollivier ou d’un Jean-Luc Juvin, que de la chanson « à texte » façon franco-québéco-belge. Voilà une séduisante manière, pour un musicien, de cultiver sa singularité en faisant fi des formatages opposant une certaine chanson à d’autres chansons incertaines – par ma foi, en faire fi, c’est plus chic que de les envoyer chier, même si l’un n’empêche pas l’autre. Le résultat d’ensemble ? Une chanson intelligente et intéressante à découvrir ici, pour la version YT, et pour la version CD.