Il est temps pour moi de me préparer à participer à la Biennale de littérature pour la jeunesse organisée par l’université de Cergy-Pontoise.

A priori, j’avais abandonné ces moments bénis où, pendant plusieurs jours, tu es payé (par ta fac, or j’ai plus de fac) essscluzivman pour écouter les collègues, réfléchir, parler, communiquer, débattre sur le cœur de votre expertise commune afin, dans la théorie, de rétrocéder aux étudiants la part stimulante de ces enseignements et confrontations. Je sais plus bien comment ça s’est boutiqué pour que j’accepte de participer à un dernier colloque, mais c’est vrai que, quand on m’invite, en général, je viens. Surtout si le colloque explore « la littérature de jeunesse européenne aujourd’hui » et que j’ai le droit de faire une communication titulée « dans la littérature pour la jeunesse d’aujourd’hui, l’Europe n’existe pas ». Un peu comme quand je viens rappeler que le Klassik de la « littérature jeunesse » est surtout une grosse machine pour vendre très cher des cochonneries.

(Essaye de m’empêcher de ramener ma grande gueule. Vraiment, essaye. Aimerais bien, parfois. Mais peux pas car ce que dis est vrai.)

Les mininounours de Nataly Adrian écoutent Laurent Marsick parler de leur patronne. Photo : Nataly Adrian.

Les mininounours de Nataly Adrian écoutent Laurent Marsick parler de leur patronne. Photo : Nataly Adrian.

Même si RTL découvre fin 2016 le Prince de Motordu (créé en 1980) et Le Journal d’un dégonflé (offfficiellement vendu à 165 millions d’exemplaires), la radio met aussi un focusss sur le premier tome du Secret du coquillage by Nataly Adrian, chez Label Libertad. Très bon choix, celui-ci, que l’on peut acquisitionner promptement ici car « c’est plein de poésie ». Et surtout, c’est bien, alors ça va, quoi.

PROUTCertes, je prépare le lancement d’une collection pour la jeunesse. Ce nonobstant, non, je n’entends que pouic à ce verbiage, quoi qu’il traite d’un sujet que j’esssplore depuis tant d’années. Comme quoi, rien.

La vie d’ma mère, vient d’être publié, sous la direction de Pascale Mounier, un article universitaire signé de ma main. Le thème : la fabrication de l’Histoire à travers l’éditorialisation (id est l’exploitation en livres) du naufrage du Titanic. Oui, il manque une note de bas de page dès le premier paragraphe, mais bon, comme dirait le grand philosophe Khaled, expert en violences conjugales, « c’est la vie, lala, la, lala ».

Quand on ne peut pas sauver le monde, peut-on au moins sauver du monde ? C’est la question qu’affronte le héros de Lunerr, le premier roman de Frédéric Faragorn publié à l’école des loisirs (192 p., 14,2 €, soit environ sept centimes la page), sous une originale couverture de couleur dorée.

L’histoire

Le roman (un premier tome, si l’on en croit la fin ouverte) est clairement organisé : il s’articule en trois parties bien distinctes, narrées en sages chapitres par Lunerr en personne.
La première partie raconte, comment sa vie a basculé. Gentil enfant, il est exclu de l’école et mis au ban de la société car il a prononcé un mot tabou, « Ailleurs ». Sa maman, bonne, est chassée par ses employeurs car le fils a commis le blasphème irréparable. Sera-ce la misère ? Point, car un mystérieux vieillard aveugle qui fait hyper peur embauche mère et fils.
La deuxième partie raconte l’expérience professionnelle de Lunerr chez le vieux Ken Werzh. L’inconnu semble à la fois fascinant et répugnant. En tout cas, il cache un étrange secret, qu’il finit par révéler : grâce à des exercices mentaux et physiques, il est devenu une manière d’ascète asexué, capable de s’enfoncer dans le sable à la manière d’un ver afin de soutenir l’aël, l’ange local. Las, il devient vieux. Lunerr acceptera-t-il de l’aider ? Non, le gamin a visiblement trop peur de perdre son sexe. Il s’enfuit. Retour à la case départ : maman sans travail, fiston sans avenir. Alors quoi ?
La troisième partie, la plus brève, montre comment les druides locaux, appelés drouiz (ça change tout), essayent de récupérer Lunerr et de lui faire déballer son savoir. Sauf que le nouvellement cueilleur de fruits (et non de frouiz, bien entendu) refuse se mettre à table. Or, sur ces entrefaites, la fin du monde, plus ou moins annoncée par l’aveugle, s’abat sur Keraël : épidémie, à laquelle succombe la maman – pardon, la mamig – du héros, et tremblement de terre. Alors que plus rien ne le retient à Keraël et qu’il a appris que son père, réputé mort, vivait loin d’ici, Lunerr retrouve sa petite copine avec laquelle il s’était brouillé comme un con, faute de savoir lui dire qu’il l’aime (snif). Dès lors, à la tête d’une bande de loustics, il décide de quitter l’Ici, désormais invivable, pour gagner l’Ailleurs. Le tabou a cédé.

Le bilan

Dans ce livre, Frédéric Faragorn fait du Frédéric Faragorn : ambiance de fantasy basique (même si la découverte de tenues antinucléaires laisse supposer que la suite ne s’en tiendra pas à ce genre), simplicité des personnages, intrigue étique pour être comprise voire anticipée par les jeunes lecteurs. Partant, les critiques que l’on peut lui adresser sont de trois ordres.
La première critique est liée à l’excès de limpidité scénaristique. Quelques surprises n’auraient pas manqué d’épicer la lecture. Des personnages plus fouillés, donc moins prévisibles, on y reviendra, auraient contribué à rendre ce texte plus palpitant sans forcément lui ôter toute lisibilité. Ce nonobstant, même en l’absence de figures vraiment séduisantes, un synopsis moins cousu de corde blanche nous aurait davantage incité à louer ce texte.
La deuxième critique est liée à la difficulté de tenir les deux extrêmes : simplicité et préciosité. Cette dernière, très souvent agaçante, n’est tout simplement pas maîtrisée. Les registres de langue sautent comme un vinyle gondolé, et l’usage du subjonctif imparfait laisse entrevoir un maniement grammatical défaillant : ainsi, p. 125, « bien que tous ces écrits fussent bouleversants, je les accueillais » est correct, mais « il souhaitait que je défasse » devient, par contrecoup, fautif. L’ensemble du texte est à l’avenant : la saturation du verbe « faire » pour « faire simple » côtoie l’insertion de mots surannés, comme « estourbir » ou « badine » explicitée p. 155, et l’introduction d’expressions du narrateur de douze ans comme « il avait instauré cette philosophie de la sédentarité », guère crédible. L’effet d’étonnement ou de sens qui était peut-être souhaité par l’auteur m’a d’autant moins convaincu que surnagent de ces tentatives de « belle écriture » les répétitions visant à limiter les difficultés de lecture, suppose-t-on (ainsi de « hocher la tête », 46, 53, 54, 65…, par opposition à « hocha de la tête », 21), les doubles signes de ponctuation sursignifiants (« ?… »), les anglicismes de simplification (nombreux « réaliser » pour « se rendre compte », présence de « désappointé » pour « déçu », du I knew he was right, 133, nombreuses questions intérieures orientant le suspense pour le lecteur un peu concon), les brusques pudeurs risibles (« il s’est mal comporté », 139, euphémisant le soupçon de viol), qui font sonner faux les envolées dans les registres élevés.
La troisième critique est liée à la platitude des personnages principaux, bien qu’elle rende sympathique, par opposition, l’animal de compagnie parlant, le pitwak, dont l’insolence, quelque limitée qu’elle soit, fait du bien. Pour le reste, Lunerr joue au petit saint gnagnagna, qu’on résumera en citant une de ses premières répliques : « Je suis si triste de te causer tant de tracas, mamig, pleurai-je tout bas », 15. Tout est dit : tant de gnagnagnasserie mérite la mort lente par torture. En tout cas, je ne vois que ça. D’autant que Lunerr est le parfait héros du roman pour  la jeunesse : âge en rapport avec la cible, excellent élève, effacé mais ayant séduit la plus belle fille de l’école alors qu’il n’a aucun argument pour lui, judicieusement distant vis-à-vis des croyances religieuses totalitaires, respectueux des adultes qui le lui rendent bien (« Mamig m’embrasse à son tour les cheveux avec une extrême douceur », 70, « Ken Werzh me prit la main avec une extrême douceur », 78, etc.) soucieux de ses parents (« je pris la main de mamig dans la mienne [non, pas avec une extrême douceur] et me jurai à cet instant de ne laisser quiconque mettre en danger nos vies », 57), prédestiné pour « accomplir de bonnes choses » (71), de parents séparés donc à la recherche du père, etc. Cette perfection le rend schématique, plus destiné à séduire les prescripteurs grâce à sa portée morale qu’à emporter les lecteurs, jeunes ou vieux, dans une aventure soufflante et vaillamment menée.

Le résultat des courses

Avec Lunerr, Frédric Faragorn semble ouvrir une série destinée aux jeunes lecteurs. On peut regretter qu’il n’ait pas étoffé sa science de la lisibilité par une recherche scénaristique (pauvre déroulement sans cliffhanger ni twists, pauvres retrouvailles attendues avec la p’tite chérie à la fin) ou linguistique (pauvre vocabulaire exotique constitué de onze mots seulement sont insérés, c’est soit trop, car visible et peu inventif, soit trop peu, car pas assez nourri et répétitif). Peut-être les prochains tomes lui permettront-ils d’étoffer ce non-lieu et ces personnages, actuellement trop élémentaires pour paraître séduisants.

C’est quelque part, environ jadis, dans une manière d’îles Marquises. Il y a un grand-père, une petite-fille, une communauté, l’eau, le destin. Et donc un roman, Au Ventre du Monde (280 p., 15,2 €, soit cinq centimes la page), le premier texte que Gilles Barraqué publie à l’école des loisirs.

L’histoire

Comme l’exigent les clichés des livres pour la jeunesse promis non-sexistes, Paohétama a beau être une fille, elle refuse la soumission des damoiselles. Quand son grand-père pêcheur obtient qu’elle devienne son apprentie, elle doit – c’est la première partie – se garçonniser en se rasant la tête et en jouant avec les petits mâles, ce qui est autorisé car, est-il martelé, elle n’a pas eu « ses premiers sangs ». Voici alors la fille-garçon à l’école de la pêche, entre poissons dangereux, maîtrise de l’hybris, connaissance des coquillages, art du tissage de fil, respect des équilibres écologiques et croyances aux dieux des éléments. Lesquels, un jour où son père avait osé attaquer un thon et un requin, ont exigé la disparition d’une victime expiatoire supplémentaire : la mère de la narratrice. Or, Paohétama, une fois formée (j’ai pas fini) au sacerdoce de la pêche, alors que s’éteint son grand-père, démoralisé par la disparition de son grigris flottant, Paohétama, donc, décide d’aller régler (ha, ha) ses comptes avec les divinités.
Pour cette seconde partie, elle se rend au Ventre du Monde, loin du rivage, récupérer une perle dans un coquillage géant. Elle échoue sur une île réputée être l’Autre Monde, où elle rencontre le beau Mani, marcheur solitaire dont elle voudrait bien un gros, gros câlin (« reprends-moi dans tes bras, espèce de garçon », 203). Quand elle ne conte pas fleurette, elle apprend que : un, pour les gens de l’Autre Monde, l’Autre Monde, c’est son pays à elle, ce qui implique d’accepter la différence, la diversité, l’autre, gnagnagna ; deux, sa mère a « fait souche » ici lors de sa « disparition » ; et trois, munie de sa perle, elle, Paohétama, deviendra reine de l’Autre Monde même si, est-il maintes fois répété, elle a « besoin de temps » pour se trouver elle-même au niveau de la compréhension introspective de ce qui s’est passé, gnagnagna. Bref, grâce à elle, les deux Mondes qui s’ignorent pourront vivre en harmonie, réunifiés par sa personne exceptionnelle.
L’épilogue heureux, et pourquoi pas, renoue avec le topos attendu de la narratrice à la veille de sa mort, qui rrrrrefait le point sur les heureux événements survenus au cours des décennies passées, dont, pouvait-il en être autrement ? point, son mariage avec désormais feu Mani. Femme moderne, oui, mais n’abusons pas, n’a-bu-sons-pas.

L’avis

D’emblée, l’auteur assume nombre d’archétypes du roman pour la jeunesse. La narration est assurée par une fille, indépendante-mais-respectueuse, un peu sauvage mais soucieuse d’hygiène (par opposition au sorcier-qui-pue), prête à se soumettre aux enseignements d’une figure sapientale écolo avant la lettre. Elle a un trauma familial et un destin exceptionnel alla Harry Potter ; et elle est quand même sensible à l’amûûûr – les passages que nous préférâmes furent ainsi les pages, certes un peu appuyées mais bon, narrant sa rencontre avec Mani. Ces codes posés, acceptés, il est cependant difficile de se laisser séduire par ces bons sauvages modernes et par le cadre pourtant préservé de l’archipel supposé paradisiaque. Et ce, pour deux grandes raisons.
Première raison de la déception, les effets de pédagogie pédante, manifestés par l’insertion de mots indigènes traduits par de pesantes notes de bas de page. Non seulement ce côté infotainment du « j’apprends en m’amusant » m’escagasse, mais il pose deux problèmes : d’une part, cela casse l’effet romanesque (qui annote, puisque ce n’est pas la narratrice ?) ; d’autre part, cela enlève toute cohérence au propos. En effet, plus rien n’est  littérairement cohérent : déjà, que le roman se présente comme un récit de Paohétama, alors que tout est structuré façon roman contemporain pour la jeunesse (parties, chapitrage, découpage…), bon ; mais pourquoi cette narratrice qui parle correctement le français n’a-t-elle pas incorporé les grumeaux linguistiques qui surnagent ? Soyons clairs : les tapu, mana, tiki, kavafaé, etc., auraient pu se glisser incognito dans le flux du récit. Au contraire, ils sont mis en valeur à l’instar de ces impatientants mein Herr dans les récits featuring des Allemands, comme si quelques mots archétypaux garantissaient l’authenticité d’une narration, ou comme si, pour un Allemand, mein Herr n’était pas de l’allemand et donc devait être traduit dans une langue étrangère. Nan, dans ce livre, y a pas d’Allemand, mais vous voyez l’idée. Certes, ici, la double finalité didactique et exotisante est claire. Mais elle nous paraît, et c’est notre liberté de lecteur d’en rendre compte, superflue voire dommageable, sauf, sans doute, si l’on souhaite s’immiscer dans les ordres d’achat du gros marché scolaire.
Seconde raison de la déception, la lourdeur des questionnements intérieurs empèsent le roman – serait-ce, cette fois le marché des prescripteurs soucieux d’intelligibilité explicitée qui constituerait l’horizon de réception visé ? Littérairement du moins, ces questionnements ont trois fonctions : la fonction Stabylo, la fonction Tadaaam, et la fonction Google. La fonction Stabylo vise à souligner qu’il va se passer quelque chose d’important et qu’il convient donc de bien lire ce passage du récit, le questionnement de la narratrice guidant celui de la lectrice (« Drôle de cérémonie où je vais aller sans être apprêtée… Ou bien était-ce seulement lui, grand-père, qui avait une visite importante à faire ? »). La fonction Tadaam vise à créer un suspense en tuilant l’annonce d’un événement et le moment où il va se produire, de façon à donner de l’intensité à ce délai chronologique – ce qui s’opposerait à une ellipse postulant que la lectrice est assez intelligente pour créer son suspense elle-même (« mais pourquoi, alors, m’avoir demandé de l’accompagner ? J’aurais pu l’attendre au faé »). La fonction Google vise à sous-titrer le propos, selon la technique de « la reprise enrichie par une incise » bien connue des profs (« – On va chez Aiki. Il nous attend. / Chez Aiki, notre chef ? Dans son propre faé ? »). Entendons-nous à peu près bien : ces trois fonctions se retrouvent probablement dans à peu près tous les romans pour djeunses. Mais de l’habileté de leur maniement, de leur dosage, de leur camouflage aussi, peut dépendre une partie du plaisir de lecture. Et nous devons admettre que, hic et nunc, nous fûmes un brin déçus, d’autant que la fonction Gnagnagna peut s’ajouter aux trois principales, comme dans : « Je ne veux pas donner de leçon. Qui suis-je, au fond, pour prétendre le faire ? De quelle hauteur est-ce que je parle ? Qui suis-je pour démêler dans le cours du destin les intentions des dieux et la volonté propre des hommes ? Qui suis-je aussi pour juger la façon de penser, la façon d’être de grand-père, cet homme sage et simple ? » (124), pfff, sur quoi peuvent se greffer en sus d’autres fonctions principales, comme la fonction Tadaaam (« Ce qui s’est passé (…) a bouleversé nos destins. Un fait qui, par tout ce qui allait entraîner, changerait même le fondement du monde », 125), aveu d’impuissance de l’auteur à appâter son lecteur par sa seule science du style et du scénario.

Le résultat des courses

Si l’on ajoute aux griefs mentionnés que le style du roman aurait parfois, à notre goût, gagné à être plus personnel, moins pataud (expressions perfectibles comme « le fait de faire », banalités comme « le passé avait évidemment son poids », récurrences abusives des « déjà », « bien sûr », « bien », « maintenant », « un peu », le tadaaamique « bientôt »…), voire moins fautif (mélange inapproprié de passé composé et de passé simple, redondant « pouffer de rire », etc.), on pourrait oublier les quelques trouvailles plaisantes qui laissent espérer en Gilles Barraqué, artiste multicartes que l’on a hâte de lire dès qu’il se sera libéré des sages carcans ici en tout point respectés. Allez, un exemple d’idée pomme-pet-deup avant de boucler ? Au premier tiers du livre, le grand-père plonge pour visiter un énorme mérou. Commentaire : « On s’entend très bien. Je regrette seulement qu’il ne fume pas la pipe. » (102) C’est pas rigolo, ça ? Moi, je like, et j’espère bien que je likerai plus largement la prochaine variation de cet auteur, même s’il est actuellement trop sage et propret pour me soulever d’enthousiasme.

Paris à l’air livre m’a envoyé, c’est quand même bien aimable, le cinquième tome du Journal d’un dégonflé, la série à succès et à films de Jeff Kinney. Voici donc un p’tit aperçu du volume, tiré d’emblée à 60 000 exemplaires en février (Livres Hebdo n°899, 2 mars 2012, p. 53), ça rigole pas.
Enfin, si, ça rigole, puisque La Vérité toute moche est un récit humoristique illustré, écrit sous forme de journal intime alla Georgia Nicolson version garçon. Il narre voire marre les affres de Greg qui, dans cet épisode, veut devenir modèle, échapper aux enseignements sur la puberté mais suivre des cours de sexe intitulés « éducation à la santé », ne pas assister au nouveau mariage de son oncle et éventuellement renouer avec son copain Robert (quoique, faut voir). La traduction de Nathalie Zimmermann est plutôt discrète, ce qui est présentement une qualité, malgré quelques anglicismes évitables (« ni rien de ce genre » ; le récurrent et agaçant « gosse » alors que « gamin », sporadiquement, semblerait plus approprié ; « je ne suis pas jaloux ni rien », etc.). Pour emporter l’enthousiasme, le résultat manque de scènes vraiment hilarantes et d’une vraie tension narrative (le coup du « vais-je renouer avec Robert, mon copain lourdaud » est un brin bâclé), mais on apprécie que soient enfin posées, dans un ouvrage pour la jeunesse des questions fondamentales, parmi lesquelles nous avons sélectionné les dix plus cruciales, voire curciales, comme souhaitait l’écrire mon clavier.

  • Avoir de l’acné quand on dort avec des peluches, sera-ce un oxymoron ?
  • Quel intérêt de savoir lire quand on met encore des couches ?
  • Lors des mariages, comment choisir les textes bibliques sinon pour rigoler quand le lecteur essayera de prononcer des prénoms débiles genre Ézéchiel ?
  • A-t-on le droit de tuer :
    • sa grand-mère si la conne colle tous les Lego en un bloc « pour qu’il n’y ait plus de petite brique qui traîne »,
    • son petit frère quand on s’aperçoit qu’il a léché toutes les chips saveur barbecue avant de les remettre dans le paquet, ou
    • la bonne quand on retrouve une de ses chaussettes dans son lit (son lit à pas-la-bonne, hein, sinon ça n’a pas d’sens) ?
  • Comment sanctionner un adulte qui confond une photo de coude avec une photo de cul ?
  • Doit-on se suicider si on n’est pas choisi au casting de « Coup de pêche, la glace qui donne la pêche » ?
  • Péter avec un tuba déclenche-t-il automatiquement la clim ?
  • Si on protège un oeuf comme s’il était son enfant et que la prof jette le wanna-be poussin, estimera-t-on (laveur) que cette salope a pratiqué un avortement ?
  • (Petit) peut-on ne pas s’essuyer avec des lingettes antibactériennes (ou un rideau) après qu’un oncle ou une tante vous a fait un bisou, éventuellement sur la BOUCHE ?
  • Mettre un Post-it avec son prénom sur le meuble d’une aïeule, est-ce une marque de propriété reconnue par le notaire quand il faut partager l’héritage ?

En fait, il n’y a que deux seules questions qui aient une réponse à peu près définitive. La première seule question, c’est : « Quelle est la capitale de la Russie dont le nom rime avec Noscou ? » (Réponse page 69.) L’autre seule question à réponse est : « Maman peut-elle reprendre ses études, quand il y a tant de ménage et de cuisine à faire ? » Et la réponse est : non. Même dans un livre humoristique, faut pas exagérer.

Arrêtons de déconner. Au moins cinq minutes. Bon, disons deux ou trois. Une, d’accord.
Sérieusement, les gens, on n’écrit pas pour le plaisir de caresser son clavier ou de contempler sa génialité profonde. Surtout pour la jeunesse. Non, la vérité, c’est qu’on publie des livres pour la jeunesse afin d’être invités, si possible, plutôt à Nice et Marseille fin septembre qu’à Besançon en plein hiver. Quoi que. Au moins, c’est typique, j’ai testé, et en fait c’était sympa. Sauf la remontée de la gare le soir dans la glacialité de l’immensité déserte, j’avoue. Mais bon, vous voyez l’idée.
En 1997, Sophie Chérer, elle, était invitée – et là, attention, on tape dans le top moumoute -, par des bibliothécaires de La Réunion. Sur place, elle découvre l’embryon d’une histoire captivante, et décide de faire partager sa révolte : pourquoi un enfant noir ne pourrait-il être considéré comme un grand savant, s’il a réussi ce qu’aucun grrrand biologiste ne savait faire ? Quinze ans plus tard paraît La Vraie Couleur de la vanille (l’école des loisirs, « médium », 210 p., 9 €), tout fraîchement arrivé en librairie.
L’histoire : Ferréol est gentil. Il lit des livres. Beaucoup. Il recueille Edmond, le fils nouveau-né d’une esclave noire qu’il n’a pas engrossée. Mais Ferréol est juste, il défend les Noirs, n’a pas peur de l’abolition de l’esclavage, n’aime pas les racistes, et a une vision moderniste de l’éducation (première partie). Il enseigne la biologie au fils de feue l’esclave, lors de longs développements sur l’acquis et Linné – on comprend mieux, à ces occasions, son goût pour les plantes fondé sur leur mutisme -, prétexte à une dénonciation des « mariages arrangés de la haute société de Bourbon » opposés aux « mariages d’amour » qui unissent les plantes. On apprend aussi, grâce à lui, c’est dire si on se passionne, l’origine de fuschia, qui se devrait dire fouxia (wouah ! ça trépide !) ; et on s’extasie avec ce guide sur l’intelligence d’Edmond, qu’il a pourtant formé avec l’aide des écrits pédagogiques de Jean-Jacques (deuxième partie).
Puis soudain, c’est le drame : inspiré par un viol, Edmond féconde la vanille, ce qui est un exploit. Ferréol refuse de le croire, se fâche, s’en veut, finit par se réconcilier avec lui et comprendre qu’Edmond a vraiment réussi cette merveille (troisième partie). Humain en dépit de sa bonté liminaire, Ferréol profite de la découverte d’Edmond, tente de s’accaparer cette avancée foudroyante sans en faire bénéficier l’inventeur – il aurait pu, pourtant, le récompenser en l’associant à sa publication, ou en l’affranchissant et en le rémunérant. Heureusement, auprès de lui, on veille pour montrer que ce n’est pas bien. Et l’abolition arrivant, Edmond devient Edmond Albius car, par sa découverte, il aurait mérité d’être blanc – albius en latin. Mais cela le sauvera-t-il, poil au pistil  (quatrième partie) ? Soudain, la chronologie s’emballe. Tous les personnages lèchent les fesses du plus puissant dignitaire de l’île. Même Ferréol s’y met. Edmond « prend femme », puis devient veuf au paragraphe suivant. Des chiffres de production montrent qu’il s’est fait méchamment enfler puisqu’il vit misérablement alors que les quantités de vanille explosent, boum. Néanmoins, quand Edmond meurt en rêvant de sa mère, il sait qu’il a sauvé l’île grâce à son coup de génie, donc que la vraie couleur de la vanille est noire comme sa gousse… et comme le héros (cinquième partie). Une brève annexe, écrite dans un petit corps – ça fait sérieux -, clôt le livre en offrant une manière de making of.
Le bilan : livre à message, La Vraie Couleur de la vanille peut agacer pour plusieurs raisons.
La première est sans doute le principe du livre à message consensuel : les colons sont tous des salopards sauf un, l’esclavage c’est pas beau, il faut respecter l’enfant dans l’unicité et la spécificité de son développement, et la lecture c’est super mais connaître la nature c’est bien aussi. Sans doute un message plus corrosif aurait-il davantage captivé que cette propagande en faveur d’une posture désormais seule à être admise.
La deuxième raison d’agacement est liée à la première : elle accompagne le développement d’un jugement rétrospectif. La distribution a posteriori de bons points historiques, compréhensible mais d’une facilité intellectuelle que l’on peut aussi juger guère digne, incite l’auteur à multiplier les archétypes à la fois favorables à sa démonstration et défavorables la dynamique romanesque (adieu surprise, émotion, attachements inattendus, etc.). Une telle façon de raconter l’Histoire en jaugeant le passé à l’aune de notre opinion contemporaine met mal à l’aise, tant elle stimule peu la réflexion. L’utilisation de formules figées (« si vous pensez à lui, Edmond ne sera pas mort en vain » – c’est quoi, pas mourir en vain, surtout pour le mec qui est mort ?) et de lourds signes de ponctuation d’insistance (récurrents « !? ») surlignent, entre autres stratégies, la leçon de choses qui nous est infligée. Cette « histoire vraie » (dit la quatrième, insiste la postface) se transforme en une pesante leçon qui vise à édifier les jeunes lecteurs, ce qui n’est pas mon premier critère de valeur littéraire, séduire les prescripteurs voire, pourquoi pas, susciter une nouvelle invitation. Pas de quoi faire vibrer le lecteur, quel que soit son âge.
La troisième raison d’agacement est donc liée à la deuxième : Sophie Chérer, qui sait être une styliste efficace et rusée, semble ici réduire sa plume à un marteau lourdingue cloutant les planches d’un cercueil de la pensée. Point d’ivresse de la nature, point d’émotions : ici, tout paraît cadenassé par la volonté de transmettre Le Message – de sorte que l’on ne ferme pas le livre  avec la conviction que cette stratégie pataude est la plus convaincante. Pour une belle scène onirique (la dernière du livre), combien de pensums didactiques ? Combien de passages visant à apprendre des choses au lecteur (donc à guigner lourdement vers le prescripteur) sans se soucier de capter son attention par le charme d’un roman ? Combien de chapitres guindés, empesés, convenus, dont on pourrait croire que le sérieux pédagogique vise à excuser les habiles sautes de style potentiellement littéraires (changement de focalisation, modification du temps et du rythme du récit…), comme si elles risquaient de détourner le lecteur du Message ? Non, j’vous rassure, j’ai pas compté « combien », mais je dirais, en gros : beaucoup.
Le résultat des courses : l’intérêt de La Vraie Couleur de la vanille, pour quiconque ne souhaite pas être réduit à la « dame du CDI » à moustache, est sans doute de découvrir ce que peut être un type très particulier et non moins répandu de livre pour la jeunesse : un produit pour prescripteurs scolaires, à stricte vocation morale et didactique. Dans cette catégorie, le nouveau texte de Sophie Chérer n’est certes pas le plus mal fichu, comme en témoigne le soin apporté à la construction d’un chapitrage cohérent, et le souci, fort louable, de distiller quelques bizarreries littéraires dans le sage flot d’un propos très cadré. Néanmoins, les lecteurs en quête d’une littérature pour la jeunesse qui soit dérangeante, émouvante ou délirante – au sens étymologique, tant chéri par Ferréol -, feront mieux de passer leur chemin.

Jean-François ChabasOn le sait, mais, parfois, faut l’assumer : c’est pas vrai que, quand on vous donne un livre, vous crevez toujours d’envie de le lire. Même quand c’est un peu votre métier. Exemple : j’avais pas trop envie d’ouvrir le nouveau Jean-François Chabas. Ben oui, quand l’école des loisirs m’envoie des SP, je suis toujours un peu gêné de pas en dire du bien, et comme j’avais pas du tout aimé le précédent livre de l’auteur, boum, j’étais méfiant rapport à la politesse, tout ça. Mais comme j’aime pas non plus ranger les services de presse dans ma bibliothèque sans les avoir lus – ce qui souligne que c’est compliqué voire paradoxal, la politesse, alors que péter, hypermoins -, j’ai quand même testé J’ai tué l’océan (l’école des loisirs, « Neuf », 92 p., 8,7 €). Voilà l’résultat.
L’histoire : Pridi, dix ans comme le lecteur-cible, est possédé par le « démon de la farce », la bonne excuse. Cela lui vaut des ennuis, mais il n’y peut rien : il ne maîtrise pas son corps quand les esprits exigent de lui un nouveau sacrifice sur l’autel du gag. Jusqu’au jour où il tente un gros coup en allant fourrer des crustacés pourris sous le plancher du gros richard du coin. Paniqué, en un mot, dès qu’il imagine les conséquences de son inconséquence (c’est nul, mais j’ai pas mieux pour l’instant), il fuit à l’autre bout de l’île. Il devrait pourtant savoir que, pire que la rage d’un magnat, il y a l’ire d’un cobra royal, la colère aveugle d’un vieillard veuf qui aspire à tuer l’océan et ses enfants en harponnant sans cesse les flots, et la fureur d’un requin mako luttant pour sa survie… Marqué par la fréquentation de ces dangers, Pridi se repentira-t-il, poil au nombril, de son penchant pour la blague limite, poil à la mite ?
Le bilan : passé la dédicace pas très excitante, j’ai bien aimé. Si.
Bien aimé la construction du récit : ce petit livre pour jeunes lecteurs a l’air d’un conte (c’est bref, ça s’passe en Afrique, ça part sur des airs moralisants) vaguement mis en roman (y a des chapitres). En fait, c’est plutôt une nouvelle, bien construite avec ses rondeurs et ses vides, ses précisions et ses flous, et en prime bien ficelée par une fin ouverte.
J’ai bien aimé aussi que l’on rende hommage à un farceur. Même si on suppute à la lecture que l’auteur n’est pas du tout un familier de la blague (les gags, attendus, ne sont ni drôles ni fouillés), et c’est un euphémisme, ça fait quand même zizir d’avoir un tel projet dans un livre pour la jeunesse, même si on est loin des excès rapides et excellents de Dan Gutman (dont les traductions françaises sont dispo ici).
J’ai bien aimé aussi l’écriture, qui assume de bout en bout un registre élevé, ce qui n’exclut pas un irritant aspect « rédaction sage » par moments, avec « mots de vocabulaire » intégrés, mais ce qui cadre le propos et installe une convention qui est honnêtement tenue de bout en bout.
Enfin, bien sûr, j’ai apprécié que le repentir moral se prenne un doigt d’honneur dans sa face de Carême, même si je me serais réjoui d’apprendre les projets de déconnade envisagés par Pridi pour la suite.
Le résultat des courses : J’ai tué l’océan offre une lecture plaisante, où la blagounette ne se taille pas la part du cobra royal, mais où le propos de l’auteur cadre avec le genre du « livre pour lecteurs de dix ans » sans être inintéressant dans sa forme ou gnagnagnesque dans son propos. Pouce levé, donc !