La solitude du contrebassiste avant la bataille. Photo : Josée Novicz.

Un opéra en version de concert : rassurant car pas de mise en scène ridicule à subir ? Falstaff version Philharmonie de Paris 2017 met la question à l’épreuve.
L’histoire : voir ici.
La représentation : le problème d’un concert, qui plus est lyrique, à la Philharmonie, est que l’on n’entend pas la même chose selon l’endroit où l’on est placé. Au second balcon, face à cour, la différence est sensible entre le rang E, où l’acoustique sèche étouffe et les voix et l’orchestre, et le rang G, où l’on entend mieux l’effort que font les voix pour percer. Dans ces deux cas, même s’il vaut clairement mieux être assis au rang G, il est quasi impossible de percevoir des nuances médianes, tout effort musical semblant se dissoudre dans l’air. Seuls les piani finaux de Lisette Oropesa (Nanetta), rêvant d’Andrew Staples (Fenton), permis par une orchestration adaptée, contrastent avec l’obligation faite aux chanteurs de projeter fort et loin.

Le plateau : dans ces conditions difficiles, tous les solistes (dix, dont, bien sûr, pas un Français, ce serait d’un vulgaire !) brillent par leur métier et, pour les plus sollicités, par leur endurance. Ambrogio Maestri, Falstaff jusqu’au bout du bidon, surjoue avec gourmandise son rôle de bouffe, renonçant tout à fait à rendre touchant ce personnage grotesque. Teresa Iervolino (Dame Quickly) n’est pas en reste dans son rôle d’entremetteuse multipliant les « Reverenza » sans faiblir. Barbara Frittoli (Dame Alice Ford) joue soigneusement les allumeuses intouchables, et Christopher Maltman (Ford) incarne les outragés repentis d’une voix idoine. L’orchestre fait le travail avec une précision qui compense une acoustique peu flatteuse ; le chœur, amateurs éhontément exploités, donne vaillamment de la voix dans un petit rôle interprété pour partie par cœur (on regrette pour le principe que certaines choristes soient insuffisamment présentes à leur travail bénévole comme en témoignent des gestes parasites, mais la puissance et la justesse de la phalange séduisent).

« Et la lumière sera peut-être » par Josée Novicz

La question : interroge la semi-mise en scène qu’incarnent les solistes. Tous chantent de mémoire, mais les voir s’activer dans un espace abstrait (un siège de pianiste figure le paravent, une marche symbolise une cachette…) et des costumes neutres sauf exception (Falstaff osant un T-shirt humoristique à la fin du III) perturbe l’auditeur. Pour un opéra en concert, c’est trop ; pour un concert mis en espace, c’est insatisfaisant. On sent bien que ces acteurs-chanteurs roués auraient préféré un véritable travail scénique avec quelques accessoires bien sentis ; devant l’importance de la spatialisation du jeu, on est d’autant moins convaincu que cette option mitoyenne entre opéra de concert et œuvre mise en jeu soit optimale.

Une partie du tout par Josée Novicz

Le bilan : une musique gouleyante, des artistes expérimentés, une bonne maîtrise globale signée Daniel Harding assurent au spectateur une soirée peut-être un brin frustrante, mais assurément agréable.

Un gros ventre est-il sexy ? C’est le débat philosophique le plus creusé par Falstaff, version Arrigo Boito et Giuseppe Verdi, que je suis allé applaudir ce tantôt à l’Opéra national de Paris.
L’histoire, en gros, voire en ventripotent (ou en se tripotant le ventre) : l’obèse sir John Falstaff souhaite, surtout pour des raisons financières, séduire à la fois Alice Ford et Meg Page. Pas de bol, ces deux copines se rendent compte de sa duplicité et décident de le berner à leur tour. Alice l’invite chez elle, où la menace du mari jaloux l’aide à glisser le noble dans une manne à linge et à le projeter dans le ruisseau dégueu. Comme si ça ne suffisait pas, elle choisit de l’attirer un peu plus tard dans un endroit soi-disant hanté, où une masse d’acolytes masqués massacrent le Chasseur noir. Le pot-aux-roses est découvert ; mais, juste avant, le mari d’Alice a marié par erreur sa fille à son chéri… et le docteur Cajus à un serviteur de Falstaff. Tout finit en chanson, c’est pratique, pour conclure que chacun, en ce bas monde, est dupé, et qu’il n’est de vérité que farcesque.
La représentation : pour la première de la reprise, l’ensemble n’est pas encore tout à fait au point. L’orchestre, dirigé par Daniel Oren, est opérationnel (beaux duos, notamment des vents) mais sa synchronisation avec les chanteurs paraît encore balbutiante. Au point que, après un début bille en tête, excitant, le chef semble laisser du mou pour éviter des écarts trop voyants. Portés par des décors basiques d’Alexandre Beliaev (en arrière-plan, une grande façade de briques rouges défilante ; devant, des accessoires de base, type fauteuil et paravent) et une mise en scène sage de Dominique Pitoiset, les chanteurs font leur travail avec un bonheur inégal. Sir John Falstaff, rôle massif, est tenu par Ambrogio Maestri. Malgré quelques accros et quelques vilaines fausses notes pour entamer un air, l’artiste joue le séducteur bonhomme avec une voix en rapport, un abattage cabotin bienvenu et une constance remarquable. On regrette que, hormis la spectaculaire Elena Tsallagova en Nannetta (aigus, passages de registre, souffle admirables) les voix les plus appétissantes soient reléguées au second plan (Gaëlle Arquez, seule Française de la distribution, intrigue plaisamment en Meg Page ; Raúl Giménez, timbre puissant, a un goût de trop peu en Dottore Cajus, marié-pour-tous malgré lui) ; et on doit admettre une certaine déception pour les rôles de Ford (Artur Rucinski, un peu court de coffre) et surtout de Mrs Quickly (Marie-Nicole Lemieux, qui joue avec enthousiasme les entremetteuses, mais n’est audible que par brefs intervalles).
Au bilan, la soirée est plutôt réussie : le dernier opéra de Verdi ainsi joué manque sans doute de nerf ; on peut se demander s’il ne serait pas plus adapté à l’Opéra-Comique que dans l’immense Opéra de Bastille ; mais l’absence de trahisons profondes, la qualité d’ensemble et la solidité d’Ambrogio Maestri permettent, in fine, d’applaudir cette troupe, en leur souhaitant de se bonifier au cours des représentations à venir !