Photo : Bertrand Ferrier

Ceci est aussi Jann Halexander.
Pourtant, Jann Halexander, on l’a vu chanter ses compos, covériser Pauline Julien, multiplier les albums et leurs remix, se confier face caméra à propos de sa façon de vivre son art et métier de fredonneur polymorphe… Le voici aujourd’hui dans une veine plus transverse avec ce projet, sis à l’Atelier du verbe, qui fait résonner son p’tit cœur de mulâtre, intitulé Ceci n’est pas l’Afrique. Au programme, une alternance, d’une part, de textes issus des mémoires africaines (ou, plutôt, pas-africaines) de sa mère, à laquelle le fiston fait une superpub tant on ne peut qu’apprécier l’art de croquer les situations avec un mélange d’honnêteté et de sensibilité parfaitement articulées, parues chez ces forbans de L’Harmattan, et, d’autre part, de chansons de Jann-lui-même-en-personne évoquant, par exemple, les éléphants, Port-Gentil, le métissage, les migrants et le docteur Schweitzer.
Bon, soyons stipulatoire. Comme Jann produira mon prochain concert dans cette salle, le 18 janvier à 20 h, on se doute que la critique a peu de chance d’être furibonde. Néanmoins, elle tâchera d’être honnête. En l’espèce, elle évaluera le concept chanson-et-texte, qui pourrait paraître, au choix, hyper éculé – je l’utilise aussi pour le prochain spectacle in situ – ou expérimental  – c’est pas de la chanson, c’est pas du théâtre, c’est quoi donc ? Mais elle postulera que la bonne idée est triple :

  • une sélection de textes percutants ou descriptifs mais pas que « facilement drôles » ;
  • une lecture assurée par des récitants très divers, tant de niveau que d’investissement dans la préparation de leur lecture – par exemple, on apprécie l’engagement sans grâce superflue du plus grand d’entre eux, très applaudi (ça va, j’ai pas le prénom du gaillard sous la main et je veux éviter d’écrire plus de sornettes que je n’en ai déjà dépgoupillées, ça m’arrive) et la présence de Tita Nzebi, comme presque d’habitude rayonnante et intérieure  ; et
  • un écho non systématiquement direct entre le thème du texte et le sujet de la chanson.

Ceci n’est pas l’Afrique, extrait. Photo : Bertrand Ferrier.

Notre fascisme indécrottable nous fait regretter l’absence de par-cœur ou, à défaut pour les lecteurs, de système leur permettant d’être à l’aise avec leur papier (plutôt que de se débattre avec des pliures récalcitrantes) et leur chemise (sans la set-list collée en quatrième). Paradoxalement, cela se ressent d’autant plus qu’un effort de mise en scène a été assuré, notamment pour l’ouverture et la sortie. Pourquoi pas un p’tit truc pour que chaque lecteur soit plus confortable ?
Peut-être pour souligner l’importance de la diversité, de la rencontre, de la spontanéité derrière l’organisation rigoureuse qui permet à Jann de blinder la petite salle jusqu’à la gueule. Et, de fait, grâce à la personnalité de la vedette du jour, le projet capte l’attention, jusque dans les séquences qui, esthétiquement, nous intéressent moins mais, artistiquement, sont tout à fait stimulantes. Ainsi de la tribune offerte à Nanda, qui suscite, nous sommes têtus, les mêmes compliments et les mêmes réserves que tantôt, mais qui ouvre dans le spectacle, avec pertinence, une fenêtre différente – et puis, j’aime bien la tradition selon laquelle les petites mains ont le droit aussi, dans la limite des conventions de Genève, bien sûr, de partager leur propre vibe.

Le mulâtre en noir et blanc. Photo : Bertrand Ferrier.

Dès lors, on repart de la soirée avec le smile. Est-ce un critère de qualité ? Carrément. Surtout quand, comme le fffffatigué que je suis vient parce qu’il s’est engagé à venir et que, en regagnant ses pénates, il juge qu’il a eu bien raison de faire, pour un temps, la nique à sa fffffatigue pendant 1 h 30 parce que, en somme, c’était bien. Deuxième atout, le charme de la soirée est d’articuler métier, savoir-faire, spontanéité, intériorités et talents que l’amateurisme de certains lecteurs colore d’une bonne humeur plutôt plaisante car contenue à sa juste place. Troisième atout, il est joyeux à la fois que Jann Halexander puisse aboutir une nouvelle proposition artistique originale, et qu’il la valide devant une salle comble, mêlant Gabonais et blancoss. Un regret ? Toujours, mais celui-ci est conséquent ! Par exemple, en se mêlant aux spectateurs qui saluent les artistes à la sortie, l’on aperçoit un assortiment de gâteaux apéro alors que l’on n’est pas invité à l’after. Genre, trop dég’.
(Bon, ça va, Jann, tu produis toujours mon spectacle, en janvier ?)

Jann Halexander à l’Archipel. Photo : Jann Halexander

Aller applaudir Jann Halexander, c’est très reposant. Pour une fois, pas de risque d’être accusé de racisme (le garçon est un mulâtre revendiqué) et d’homophobie (l’homme est un bisexuel gourmand). Ou au contraire : peut-être est-ce un snobisme de Blanc qui, à défaut d’avoir le sexe triste, ne l’a, sans ramer, pas gay. Argh, comment savoir – et qu’est-ce qu’on s’en tampiponne, en vrai ?
Pour nous, le récital donné par Jann dans ce théâtre – cinéma parisien (« un ancien cinéma porno, mais ne vous inquiétez pas, ils ont changé les sièges depuis mon premier récital ici, en 2010 ») est une possibilité d’ausculter la troisième et dernière version d’un spectacle fomenté autour d’un disque, puis applaudi en novembre et en décembre… avec une petite annexe fort différente en février. Quel intérêt d’y re-retourner ? Eh bien, par exemple, profiter de l’invitation et de la confiance d’un artiste, c’est déjà pas mal. Moins personnellement, prolonger la curiosité pour ce tour de chant protéiforme, entre engagement politique et sexuel de plus en plus ferme, spontanéité bien bridée mais pas toujours – heureusement, et intimisme plus développé (« quand je parle de moi / souvent je dis vous » chante Romain Didier, et ça marche aussi quand le vice versa).
L’intérêt, c’est aussi d’ainsi avoir l’occasion de découvrir une nouvelle première partie : dire que nous sommes éblouis par l’art que pratique la lumineuse Nanda serait mensonger, mais c’est aussi le charme d’une première partie de donner à découvrir une artiste chanteuse – slammeuse aimant faire éjaculer le foutre polyglotte de ses vers en suçant son style et son stylo (pour la découvrir moins synthétiquement, lire ici). Bien sûr, c’est l’opportunité aussi de rappeler à certains spectateurs que l’on est venu écouter Jann, pas eux, donc qu’il faut qu’ils closent leur caquet avec célérité car c’est plus Dieu possible, putain ; et, accessoirement mais pas si accessoirement que ça, c’est l’obligation de regretter que l’artiste ait, semble-t-il, autorisé un photographe aux hénaurmes appareils à mitrailler bruyamment tout au long du concert. C’est moins douloureux que d’autres mitrailles avec bataclan mais, sur un concert resserré, avec un bon son de piano, bon sang, c’est, à notre aune, une erreur fort dommageable.

Nanda à l’Archipel. Photo : Bertrand Ferrier.

Si l’on passe sur ces risques du concert de chanson, tout y est : la chanson, justement, poétique ou humoristique ; la voix caractéristique, sciemment fragilisée quand elle visite le haut du spectre ; une pincée de géopolitique ; des shoots d’auto-ironie ; de l’émotion ; de la réflexivité artistique ; des chocs féconds entre provoc et exploration sensible du passé, entre verdeur et délicatesse, entre hommages aux publics façon Anne Sylvestre et saluts aux copines de route ou d’Ehpad (dont la sympathique Sultana, à retrouver ici, notamment pour son single cosigné par un certain Jann Halexander, titre anti-Frank puisqu’il s’intitule « Pas à pas », bref), entre classiques de l’artisss mais pas trop et nouvelles chansons. Surtout, on se repaît de la singularité de cet hurluberlu, qu’il chante Jann Halexander ou Pauline Julien, le jouir ou le petit village de Mayenne, l’éléphant à effet lent ou les ombres d’amoureux dansant, éternellement éthériques, en bord de mer longtemps, longtemps après que les la la la des amours ont disparu.
Ce soir de grande chaleur, se pavane, derrière la modestie du travail bien fait, un plaisant équilibre entre assurance dans les choix artistiques et vacillements laissant deviner l’humain derrière le créatif, à la fois histrion et déraciné car loin d’un Gabon qui s’éloigne, d’une part, et nomade de la musique d’autre part. Gabonais conquis, publics de tout âge, blanchâtres revenant saisir des bulles de la magie Halexander, fans pressés d’acquérir livres, disques et recueils de l’artiste sous la vigilance bienveillante de Monique Hottier : le public mulâtre qui a bondé la salle rouge de l’Archipel et, plus largement, celui qui a suivi le zozo au long de sa dernière année de concerts, attendent à présent avec curiosité le prochain avatar artistique que lui proposeront bientôt docteur Jann et mystère Halexander.