Diane Dufresne et un percussionniste en plein tournage. Photo : Bertrand Ferrier.

Toujours cette tension, typique de quand on va voir une – disons les mots – vieille chanteuse. Anne Sylvestre, parfois et tantôt ; Marie-Paule Belle presque bientôt.
En l’espèce, d’un côté, le sentiment qu’il ne faut surtout pas rater la venue parisienne de Diane Dufresne. De l’autre, l’intuition qu’une artiste septuagénaire qui se produit avec un orchestre symphonique – en l’espèce le Lamoureux – ne laisse rien présager de merveilleux. La dernière expérience au Châtelet avec un orchestre à cordes et la publication en novembre 2018 d’un album ni indigne ni enthousiasmant pouvaient alimenter ce scepticisme optimiste. Après la représentation du 5 décembre à la salle Pleyel, il semble que cette tension ne soit pas vraiment contradictoire. Ce sera la problématique de la présente notule, que nous intitulerons le oui-et-non.
Par exemple, est-il heureux qu’une vedette aux cinquante ans de carrière se refuse aux sparadraps qui lui collent aux doigts ? Oui et non. Oui, c’est chouette de venir voir Diane sans qu’elle s’engonce exclusivement dans ses tubes ; c’est chouette de la voir soucieuse d’interpréter en long en large son dernier disque ; mais c’est dommage de l’y voir souvent s’y confiner, d’autant que l’intérêt moyen de l’album est, précisément, moyen, chanson de Daniel Bélanger en moins (Diane la croyait sur l’écologie, l’auteur a expliqué qu’elle était sur les femmes battues, Diane l’a donc éliminée du spectacle) mais médiocres titres de Cyril Mokaïesh en tête – et d’autant que, de la sorte, le spectacle s’abstient de rendre raison de nombreux aspects ultra-intéressants de la chanteuse ; mais, du coup, le spectacle a une unité qu’il n’aurait pas eu si, etc. Donc, oui et non.
Un autre exemple ? Bon. Est-il malin de s’habiller d’un orchestre composé, certes, d’instrumentistes de qualité (dont Jeff Cohen en pianiste DeLuxe quoique sous-exploité) chargés d’exécuter des arrangements généralement généreux, laquelle formation écrase les différences entre les chansons et peine à convaincre dans ses moments de dérapage trop contrôlés (snaps sur « Comme un damné » ou libération succédant à une habanera et précédant le « Je me noue à vous », sympathique mais ballot) ? D’autant que cet orchestre est salopé par une sonorisation honteuse – au moins pour les gugusses placés au fond de l’orchestre, haha. Oui, quand même, car c’est plutôt bien fait – on passera sur l’arrangement de la « Petite fugue » BWV 578, exécuté comme les rares répétitions le permettent et avec un gros ralenti bien moche, et sur le bavardage peu captivant composé par Simon Leclere pour l’occasion. Non car, si la diva renonce largement à son stéréotype de folle, tant aimé par son public, elle abandonne aussi son côté rock, se démunissant de deux attributs consubstantiels au concept Dufresne. Mais oui quand même parce que cela correspond à une chanteuse qui ne fait plus semblant d’être le feu d’artifice qu’elle a été, privilégiant donc l’authenticité sur la facticité d’un dynamisme qu’elle n’a peut-être plus. Donc, oui et non.

Photo : Bertrand Ferrier

Un autre exemple ? Bon. Est-il pertinent de figer la Diane dans un gros machin d’une souplesse forcément limitée ? Oui, car le projet d’Olivier Guzman est déplaçable de continent en continent, et peut plaire à un public âgé. Non, car cela manque de la souplesse nécessaire à l’artiste pour personnaliser son show, et cela s’accompagne de procédés basiques – ainsi des lumières, fonctionnelles, certes, mais froides car trop peu fouillées, partant, bien balourdes. Donc, oui et non.
Comme en 2014, on sent la Diane prête à s’enflammer. Genre ?

  • Elle ne refuse pas le contact avec le public.
  • Quoique plus sobre, elle laisse poindre des souvenirs de l’extravagante grâce à sa tiare du mitan et sa coiffe finale.
  • Elle fait un clin d’œil sur sa retraite en ce jour de manif qui ne lui permet pas de blinder la salle.
  • Elle paraphrase le thème du jour en admettant que, avec le remix aseptisé de son tube « Oxygène », assaisonné à la sauce sirupeuse de « L’hymne à la beauté du monde », « chu loin d’rencontrer l’homme de ma vie – ça fait cinquante ans qu’j’attends ça », signe d’humour pour celle qui répète à longueur d’entretien que l’homme de sa vie, c’est Richard Langevin.
  • Elle est presque prête à vocaliser comme jadis, ainsi que l’indique la brève partie correspondante du « Je me noue à vous » final, etc.

Surtout, sa voix, si elle est plus grave que naguère, reste sûre, précise, présente. La dame est clairement motivée – quand elle chante « Que », que l’on aimerait être aimé avec cette intensité !

Diane Dufresne, soufflant, et Jeff Cohen, pas souffrant. Photo : Bertrand Ferrier.

En conclusion, ce concert – partagé entre la veine écolo et l’hommage à Saturne, ce Dieu fort inquiétant – laisse un regret subjectif : celui de voir gommée la Diane folle ou exploratrice, qu’elle évoque pourtant quand elle se remémore avoir travaillé Verdi avec Jeff Cohen. L’artiste semble autant portée qu’entravée par un projet massif.
Toutefois, on est infiniment heureux aussi, comme fan, de constater que l’artiste botoxée à outrance reste une vaillante chanteuse et une vocaliste fière. On aimerait juste que son producteur la laissât aussi exprimer sa démesure avec un pianiste ou une bande de rockers de haut niveau. En d’autres termes, entre joie de revoir l’idole en belle forme et fantasmes de la parer d’autres plumes, Diane Dufresne nous fait passer un beau moment, entre oui et non. Ce qui, in fine, ne lui correspond pas si mal.


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