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Orgue

L’allégresse de nos cœurs

Le 21 juin 2025, en l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

 

« Que soit joyeuse et rayonnante l’allégresse de nos cœurs ! » clame la séquence de la Fête Dieu, rebaptisée « Fête du Saint-Sacrement du Corps et du Sang du Christ ». Pour ce nouvel épisode des « improvisations pour la sortie de la messe du  samedi soir », j’ai essayé de tournicoter autour de cette lapalissade en la défiant avec un triple oxymoron, si si. J’ai imaginé une musique

  • triomphante mais joyeuse,
  • statique comme un dogme mais fondée sur un mouvement perpétuel pour rappeler que même les fêtes instituées évoluent (la fête Dieu insistait sur la présence réelle du Christ, la fête du Saint-Sacrement stabylote le don d’un Dieu amour manifesté à travers les espèces),
  • très simple dans son énoncé mais avec çà des foucades et là des bizarreries pour évoquer le côté inintelligible par la raison de la transsubstantiation.

Résultat ci-d’sous.

Une règle de trois

Le 14 juin 2025, en l’église Saint-André de l’Europe (Paris 8). Photo : Bertrand Ferrier.

 

C’est un détail orthographique qui ne s’entend pas : les chrétiens sont baptisés « au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit » (sans virgule), et non « aux noms » de ceux-ci car, stipule l’article 233 du Catéchisme de l’Église catholique (Mame/Plon, 1992, p. 59) dans un concours de majuscules,

il n’y a qu’un seul Dieu, le Père Tout-Puissant et son Fils unique et l’Esprit Saint : la Très Sainte Trinité.

L’improvisation du samedi soir où ce trinôme était célébré travaillait donc

  • autour du chiffre 3 (si le motif principal s’étend sur sept notes, autre chiffre symbolique de la perfection, le « 3 » guide
    • les intervalles principaux de résolution,
    • la prééminence d’un rythme ternaire,
    • le nombre de voix et
    • la construction de l’improvisation),
  • autour de l’émergence du dogme quand Jésus le révèle à ses disciples, et
  • autour du mystère de cette unité tripartite, via le dialogue entre
    • dissonances (multiplicité) et consonances (unité),
    • contrastes (multiplicité) et stagnations (unité),
    • discontinuités thématiques ou chromatiques (multiplicité) et itération d’un motif obsessionnel (unité).

La coda fond ces dialogues au creuset de la majesté organistique. Résultat ci-d’sous !

Monter au Ciel, rester sur Terre

Photo : Bertrand Ferrier

 

Dans la liturgie catholique, la singularité de l’Ascension est notable : c’est la seule fête triste du calendrier. Elle célèbre l’élévation du Christ dans la gloire du Père, mais elle marque aussi la séparation physique du Messie avec ses disciples et l’humanité. C’est cette tension et ce mystère que se propose d’évoquer l’improvisation du samedi soir (en l’espèce enregistrée cette fois le dimanche matin, tout est truqué) en s’inspirant de l’extrait du livre des Actes des apôtres proposé en première lecture où « deux hommes en vêtements blancs » houspillent les premiers chrétiens en tonnant :

 

Pourquoi restez-vous là à regarder le ciel ?

 

Dans cet esprit, l’orgue aspire à articuler trois éléments :

  • la solennité du moment,
  • sa friction avec l’intelligence humaine qui peinera toujours à saisir les mystères (c’est peut-être sa grandeur), et
  • la solitude de l’Homme abandonné par le fils de Dieu.

Résultat ci-dessous.

 

 

Giovanni Panzeca et alii jouent Boulanger, Gerber et Schulé (Cascavelle) – 2/6

Première du disque

 

Le programme, entamé par un triptyque pour harmonium (et non « pour orgue », comme mentionné sur la quatrième du disque), se déploie avec une œuvre originellement conçue pour orgue par Nadia Boulanger, la Pièce sur des airs populaires flamands. L’énoncé solennel du thème « rythmé, lourd, pas trop vite », respecte l’exigence de lourdeur dont s’exonérait, par exemple, un Olivier Vernet préférant, dans l’album Musique sacrée à Monaco, l’énergie et l’allant qui ne caractérisent pas à proprement parler le passage… mais fonctionnent très bien aussi.
Dans cet incipit, la compositrice associe avec habileté la platitude consubstantielle au folklore (dont témoigne le mi répété de la basse) à la liberté qui se cache derrière le carcan à deux temps :

  • accélération à mitan,
  • instabilité rythmique (bientôt trois mesures « assez lent[es] » vont s’emballer en allant « un peu plus vite »), et
  • souplesse de la mesure (rien qu’en deux pages, elle associe
    • d’abord quatre noires rassemblées en deux temps,
    • puis trois blanches,
    • enfin deux noires).

La première variation s’ouvre sur un enrichissement brutal du propos :

  • harmonisation piquante en introduction,
  • opposition de timbres entre
    • tenues d’accompagnement,
    • aigus de la flûte de 4′ (selon la partition, ici, on croit entendre un 2 pieds, option qui n’a rien de saugrenue) et
    • jeu d’anche,
  • chant-contrechant nourrissant l’énergie du thème.

Des effets de boîte expressive semblent peut-être inutilement brutaux, à moins qu’ils ne visent à évoquer une chorégraphie encore plus plouc que typique. Il est vrai qu’ils sont parfois marqués sur un laps de temps très court – la version d’Olivier Vernet voyait l’organiste du Rocher s’en exonérer dans le détail, sans doute à raison, pour garder la ligne de la progression sans en compromettre la logique. L’harmonisation piquante revient en interlude avant la deuxième variation – un segment

  • ternaire,
  • mineur et
  • confié à la flûte 4 de la pédale.

 

 

Techniquement, c’est le moment le plus délicat du morceau, et cela se subodore très vite. En effet, le joli phrasé de la pédale côtoie hélas un accompagnement parfois hésitant, notamment quand, au moment de fermer la boîte,  Giovanni Panzeca paraît se rendre compte qu’il a oublié de l’ouvrir, provoquant

  • l’accent assez vilain du crescendo d’urgence,
  • un retard sur le déclenchement de l’accord de la main droite (3’41) et
  • une suite de scories, le temps que tout rentre à peu près dans l’ordre.

Même sans la partition sous les yeux, on croit percevoir des hésitations et un manque d’assurance, sinon d’aisance, qui ne doivent cependant pas occulter

  • l’équilibre,
  • l’intérêt et
  • le charme

des sonorités proposées sur un instrument plus petit que celui envisagé par Nadia Boulanger (les registrations sont proposées pour un trois-claviers). La troisième variation, binaire, revient avec un swing qui pétille après un passage méditatif.

  • L’allègement de l’accompagnement (la pédale se tait au mitan de la variation),
  • les effets d’écho et
  • le charme de l’harmonisation, tierce picarde comprise,

captent l’attention. On revient

  • au ternaire,
  • au majeur et
  • aux grands jeux

pour la quatrième variation, avec

  • pédale obstinée,
  • accents bienvenus sur les premiers temps et
  • faux retard

pour valoriser la cinquième variation qu’il faut jouer « vite ». On reste dans le côté bourrin de la musique populaire, mais il est ici magnifié par un tutti très convaincant et une brève coda envolante. De quoi alimenter la curiosité avant d’aborder le programme René Gerber ! En attendant,

  • pour écouter gratuitement le disque, c’est ici ;
  • pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple là.

À suivre !

 

Entretien avec la mort

À Saint-André de l’Europe (Paris 8). Photo : Jacques Bon (http://www.cafcom.net/).

 

Dans le cadre de notre nouvelle série des « Improvisations du samedi soir », inaugurée par un hommage à sainte Isabelle, donc à Jean Dubois, voici un nouvel épisode enregistré sur l’orgue de Saint-André de l’Europe (Paris 8). Après le « Je vous salue Marie » (avec son texte liturgique cochonnifié et sa fausse coda), l’orgue prend la parole pour interroger « maintenant et à l’heure de notre mort » madame la camarde, la dame au zèle imbécile qui ne nous pardonnera jamais d’avoir planté des fleurs dans les trous de son nez.
Objet de l’interpellation, suivant peu ou prou les termes de l’épître de Paul lue ce jour : « Meuf, où diable est ta victoire ? » J’ai bien une petite idée mais, en attendant une réponse officielle, voilà la question.

 

 

Isabelle, en quelque sorte

Jean Dubois par Bertrand Ferrier

 

Le 22 février en trois temps.

  • Voir que c’est la Sainte-Isabelle.
  • Entendre une chanson de Jean Dubois sourdre dans son petit cerveau.
  • En faire une sortie de messe.

Et hop !

 

 

Bien accompagné 35 : église Saint-Albert le grand (Paris 13)

Eleven à Saint-Albert-le-Grand (Paris 13), le 8 janvier 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Pour sa première expertise au nom des experts ès granularité sonore Sleepy & Partners, Eleven, ainsi nommé car il est le onzième d’une compagnie de dix-neuf super spécialistes, n’avait pas la tâche facile. D’une part parce qu’il intervenait sur un instrument désormais confié aux pattounettes d’Esther Assuied, jeune espoir de l’orgue depuis bientôt plusieurs dizaines d’années, donc ça rigole pas ; et d’autre part parce qu’il lui revenait d’évaluer un biniou électronique, ce qui ne ressortit pas exactement du même savoir que les orgues à tuyaux.
Pas de quoi effrayer l’expert pour autant, revendiquant une démarche inclusive, tournée vers l’émission du son « dans son rapport au spectre sonore » plus que vers l’élaboration physique du son. Un Hautpwerk n’a donc pour lui pas moins d’intérêt qu’un Cavaillé-Coll (que ledit Hauptwerk peut plus ou moins reproduire) dans la mesure où ce sont le son en tant que tel et la palette sonore dans sa globalité qui l’intéressent. Et le sachant de tonner, définitif :

 

le prestige est une chose, le résultat est ce qui nous intéresse.

 

Reste que la dimension électronique ne peut être négligée, en pareille circonstance, et elle semble avoir retenu toute l’attention d’Eleven. Certaines mauvaises langues ont suggéré qu’il avait cherché sur l’écran le lien vers Pacman, mais nous ne disposons pas des preuves suffisantes pour valider ou non cette hypothèse, même après avoir assisté à l’une des techniques préférées de testing de ces connaisseurs : l’épreuve du tape-cul.

 

Eleven à Saint-Albert-le-Grand (Paris 13), le 8 janvier 2025. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Le résultat de cet exercice très prisé des experts ? Mo, mo, motus absolu. En tout état de cause, le mandataire de Sleepy & Partners n’a pas hésité à

  • bidouiller,
  • trifouiller et
  • un autre verbe en -ouiller

afin de « voir ce que le cerveau digital a dans le bidou », selon son expression.

 

Il y a quand même marqué Content, ça ne veut pas dire que l’auditeur est forcément satisfait,

 

a-t-il observé en gloussant très longtemps – humour de professionnel, sans doute. Hélas, quand il s’est agi de lui soutirer quelques informations sur son analyse, il s’est drapé dans sa dignité vu qu’il n’avait pas de drap à sa disposition et que, en revanche, il lui restait un peu de dignité. Tout juste a-t-il consenti à expliquer qu’il ne pourrait jamais exposer sa pensée dans la spontanéité d’un « échange à chaud », forcément sommaire et limité.
Il lui faudra l’espace permis par un rapport rigoureux et complet, lequel sera évidemment confidentiel. À croire que la granularité sonore sera toujours ce sublime mystère que nul non-initié ne pourra verbaliser, au moins jusqu’à la prochaine expertise, probablement…


Retrouvez les aventures de Sleepy & Partners…

  1. … aux grandes orgues de la collégiale de Montmorency.
  2. … à l’église Saint-Marcel (Paris 13).
  3. … à l’église Sainte-Marie-Madeleine de Domont.
  4. … à l’église Saint-Martin de Groslay.
  5. … à l’église Saint-Louis de Vincennes.
  6. … à l’église Saint-Joseph d’Enghien-les-Bains.
  7. … sur l’orgue provisoire loué par Notre-Dame de Vincennes.
  8. … aux grandes orgues de la cathédrale de Gap.
  9. … aux grandes orgues de Sainte-Julienne de Namur puis de la cathédrale de Namur.
  10. … à l’église Notre-Dame de Beauchamp.
  11. … sur l’harmonium du temple protestant du Saint-Esprit (Paris 8).
  12. … à l’église de Taverny et à l’église de Bessancourt.
  13. … à l’église du Raincy.
  14. … à l’église de Notre-Dame du Rosaire.
  15. … aux grandes orgues de l’église Sainte-Marie des Batignolles (Paris 17).
  16. … aux grandes orgues de la chapelle du Val-de-Grâce (Paris 5).
  17. … aux grandes orgues de la basilique d’Argenteuil.
  18. … sur l’orgue Cattin de Notre-Dame de Vincennes.
  19. … sur l’orgue Mutin-Cavaillé-Coll de Saint-Georges de la Villette (Paris 19).
  20. … sur l’orgue Merklin de Saint-Dominique (Paris 14), une fois ou deux.
  21. … sur l’orgue Delmotte de Saint-André de l’Europe (Paris 8).
  22. … aux grandes orgues de la collégiale Saint-Jean de Pézenas.
  23. … aux orgues de l’Immaculée Conception (Paris 12).
  24. … sur l’orgue de l’église Sainte-Claire (Paris 19).
  25. … sur l’orgue de l’église Saint-Denis de Gerstheim.
  26. … sur l’orgue de l’église Saint-Saturnin de Nogent-sur-Marne.
  27. … sur l’orgue de Bécon-les-Bruyères.
  28. … sur l’orgue de Saint-Serge d’Angers.
  29. … sur l’orgue de la chapelle Ozanam (Paris 17).
  30. … sur l’orgue de la collégiale Notre-Dame de Vernon.
  31. … sur l’orgue du temple du Saint-Esprit (Paris 8).
  32. … aux deux orgues de la Madeleine (Paris 8).
  33. … sur l’orgue de la basilique Notre-Dame du Perpétuel Secours (Paris 11).
  34. … sur l’orgue de Saint-Eugène-Sainte-Cécile (Paris 9).

 

Vincent Rigot, église Saint-Eugène, 25 décembre 2024

Détail de la rosace de l’église Saint-Eugène Sainte-Cécile (Paris 9), le 25 décembre 2024. Photo : Bertrand Ferrier.

 

Seconde paroisse traditionnaliste de Paris après le célèbre squat du cinquième arrondissement, Saint-Eugène Sainte-Cécile n’est pas réputée pour ses concerts. D’ailleurs, même en ce jour de Noël, le P. Julien Durodier, curé de la paroisse qui assistera au show, ce qui est ou un fait rarissime pour un concert d’orgue parisien, ou une manière de surveiller s’il ne se trame rien de diabolique, ou les deux, prévient : ce concert « n’est pas un concert selon l’esprit du monde ». Comprenez : applauses interdits. Il n’est pas non plus le signe d’un retournement de tendance. Le prochain récital est prévu pour le jour de Pâques, ça laisse du mou. On peut évidemment regretter cette rareté car le majestueux orgue Merklin de trois claviers a bonne presse, et son nouveau titulaire, le sieur Vincent Rigot, ne rechigne pas à fomenter des programmes singuliers qu’il propulse avec cette aisance technique qui permet (sans que le lien soit obligatoire, hélas) aux artistes de transformer à peu près n’importe quelle note en musique.
En présentant la première série d’œuvres, l’interprète rappelle que le genre topique du « noël à l’orgue » est fondé sur la forme du thème et variations. Il commence donc par un offertoire sur Joseph est bien marié d’Alexandre Guilmant qui, lui, ne suit pas cette tradition. Un peu de malice dans un monde propice aux

  • carcans,
  • interdits et
  • autres limitations de toute sorte

ne nuit pas souvent. Idéalement adaptée aux sonorités d’un Merklin, par

  • la largeur d’intensités sollicitée,
  • le type de sons induit et
  • la logique historique (le compositeur a vécu de 1837 à 1911, l’orgue date de 1856),

la pièce, joyeuse et joliment écrite,

  • libère son énergie sans renoncer à la clarté,
  • assume le goût de Guilmant pour les forte mais en différenciant chaque voix,
  • associe passages mélodiques et ensembles quasi orchestraux

de manière très convaincante. La version du « Noël suisse » de Claude Balbastre permet d’apprécier la fine compréhension de l’œuvre par l’organiste. On savoure notamment le soin apporté

  • à l’ornementation,
  • à la conduite du rythme pointé et
  • à la registration.

Le duo « Chantons, je vous prie, Noël hautement » de Jean-François Dandrieu rappelle, dans son apparente modestie que, en réjouissant l’auditeur par son allant et l’écho qu’il donne à un thème potentiellement familier, ces thème et variations visent à valoriser

  • l’inventivité du compositeur (ben oui, quand même),
  • la dextérité de l’interprète et
  • la richesse de l’orgue sur lequel ils sont joués, chaque variation étant en général confiée à des registres différents.

En choisissant cette pièce sciemment dépouillée, Vincent Rigot démontre son sens éprouvé de la composition d’un récital, art qui incite à ventiler les différentes nécessités que sont, entre autres,

  • la variété,
  • l’effet waouh et
  • le plaisir de la familiarité.

(Oui, l’ennui profond peut aussi être un but de concertiste, mais nous allons rarement voir de notre propre chef des concerts aspirant au soporifique.) En l’espèce, la modestie du noël de Dandrieu n’empêche nullement le concertiste d’en souligner les qualités qui, fors la thématique de circonstance, justifient son interprétation cette après-midi-là, parmi lesquelles

  • la légèreté,
  • le swing et
  • les contrastes.

 

Agrandissez le cliché en cliquant dessus et comprenez que, le 25 décembre 2024, en l’église Saint-Eugène Sainte-Cécile, Vincent Rigot n’était pas venu pour rigoler, c’est compris ? Photo : Bertrand Ferrier.

 

Difficile d’entendre les représentations habituelles de Noël dans la pastorale de César Franck ! Reste que, dans « pastorale », il y a un peu de cette tradition des pasteurs, forcément bons, qui viennent voir le petit Jésus, alors… L’œuvre est surtout l’occasion de continuer la mise en valeur de l’orgue. On se délecte des

  • fonds d’une richesse formidable,
  • des anches pertinentes… en attendant
  • les ondulants.

Vincent Rigot séduit par

  • son traitement de la spécificité de chaque moment,
  • sa manière de rendre au discours une liberté frôlant parfois le babillage, et
  • par sa registration qui distribue subtilement la parole entre claviers et pédale.

Conformément à son personnage public, l’interprète n’en rajoute jamais, au contraire. Sa maîtrise de l’œuvre et de l’orgue donne une impression de

  • simplicité,
  • fluidité et
  • naturel

qui

  • clarifie la polyphonie,
  • tuile les différents segments et
  • esquive tout risque de dramatisation romantisante, par exemple pendant l’orage, passage convenu de la pastorale ici incarné par le « quasi allegretto ».

Après un faux noël sans variation, le titulaire goes back to basics avec « Quand Dieu naquit à Noël » de Louis-Claude Daquin. Il encense la virtuosité du morceau en rappelant, évidemment sans aucune allusion autobiographique, que Louis-Claude attirait des foultitudes dans l’église. Les prospects venaient entendre un organiste phénoménal, ce que le clergé appréciait très modérément. Dans cette pièce manualiter, le zozo qu’est structurellement – aucun connaisseur du personnage ne me contredira – Vincent Rigot ne se contente pas de faire scintiller son aisance digitale. Il

  • cisèle la netteté de l’énoncé (fût-il noyé sous des monceaux de doubles croches),
  • nous réjouit de registrations contrastées (chapeau à la personne qui assiste le musicien !) et, pour donner sens au texte monothématique mais profus,
  • met en action une science réjouissante de
    • la respiration, de
    • l’acoustique, élément essentiel quand on joue de l’orgue (d’où la difficulté de kiffer la vibe à la Philharmonie ou, pire, à Radio-France), et de
    • l’agogique.

Le chœur de voix humaines ou de nonnes signé Louis James Alfred Lefébure-Wély, s’il n’a pas lui non plus grand-chose de noëlique (mais jouer du LJALW en ce lieu n’est pas innocent !), montre le compositeur à son meilleur. Au programme,

  • mélodie catchy,
  • simplicité de la narration et
  • petites trouvailles harmoniques.

Au reste, Vincent Rigot assume la diversité de son programme sans s’excuser ou se justifier. Il

  • n’a pas de vergogne mal placée à jouer une musique ancrée dans les particularités d’une époque et le succès d’un créateur parfois honni par les sucrées qui décident des limites de cette dégueulasserie qui s’appelle le bon goût et qui n’est que le goût de ceux qui pensent être en légitimité de décider pour les autres (c’est ça, comme les critiques musicaux, mais moi c’est pas pareil, évidemment),
  • ne cherche pas à la valoriser par des effets m’as-tu-vu contre-indiqués et, au contraire,
  • en déploie la douceur sucrée :

bien joué !

 

 

Le choc Dupré – un type humainement controversé mais un compositeur souvent diablement efficace – n’en est que plus salutaire. Voici que, en 1923, Marcel, ce chouchou d’un ponte de Rolls Royce, publie ce qui va devenir l’un de ses plus grands tubes : les Variations sur un noël. Le noël ? « Noël nouvelet ». L’œuvre ? Un grand machin spectaculaire de virtuosité, constitué

  • d’un thème,
  • de dix variations redoutables dont un fugato, et
  • d’un finale pyrotechnique.

Le thème est revivifié manualiter par une harmonisation fouillée, qui rend singulier le commun. La première variation permet de savourer

  • basse et dessus de trompette avec
  • accompagnement perpétuel à deux voix et
  • pédale en mouvement proche de la walking bass.

La deuxième variation, ternaire, offre une plongée palpitante dans les fonds du Merklin local. La troisième variation articule un canon à l’octave entre les fonds de 8 de la senestre et la pédale de 8, le tout arbitré par une voix céleste (bonjour, ondulants, vous voilà donc !). La quatrième envoie le thème à la pédale pendant qu’une harmonisation chromatique pimpe sa réexposition.
À côté de nous, une vieille se met à murmurer très fort des prières (ou sa liste de courses, for what I care) quand, à sa tribune, Vincent Rigot s’attaque à la cinquième variation, « vivace » et officiellement à six croches par mesure (en réalité, surtout à dix-huit doubles par mesure). De ces triolets aux tremplins chromatiques, l’artiste fait une valse brillante où les doigts pétaradent avec gourmandise. La sixième variation complique le projet de canon en en proposant à la quarte et à la quinte. Ce trio impressionnant tant, cette après-midi, il semble facile, est dopé par une anche de pédale redoutablement efficace.
La septième variation, vivace, s’appuie sur de brillantes appogiatures pour

  • sautiller,
  • staccater et
  • électriser

le thème. La huitième variation associe

  • thème sur voix humaine à la main droite,
  • bouillonnement en quintolets de double croches à la main gauche et
  • thème à la pédale.

L’écriture, à la fois évidente et d’une étrange richesse harmonique, comme l’interprétation qui ne faseye pas, sont brillantissimes. La neuvième variation ose une valse à flonflons qui honore le caractère populaire des noëls organistiques… tout en rappelant l’exigence technique du concept d’organiste :

  • je comprends ce qui est écrit,
  • je sais le jouer, et
  • je suis en capacité de le registrer de façon optimale au vu de l’orgue que je joue.

La dixième variation est un fameux fugato sur les mixtures. Pas de quoi désarçonner Vincent Rigot :

  • tonicité du tempo,
  • audaces de la registration,
  • évidence virtuose,

tout élargit le « noël nouvelet », qui passe de noël populaire à prétexte augmenté, c’est-à-dire

  • hommage à la tradition,
  • renouvellement du genre et
  • optimisation du concept en fonction des orgues et des organistes en puissance.

En plaçant ce thème et variations en fin de bal, Vincent Rigot propose une synthèse particulièrement bienvenue de ce qu’est un noël à l’orgue. Mais l’affaire n’est pas encore conclue ! Le presto final associe

  • thème à la pédale,
  • accompagnement (mineur puis majeur) aux deux mains,
  • accélération et ralentissement du débit.

C’est

  • scintillant,
  • musical et
  • spirituel.

Quelle première in situ pour le nouveau titulaire… qui avait dû bien taffer dans les 24 h précédentes et à qui il restait quelques cérémonies pour bien bosser après ! L’ensemble de sa prestation est pourtant

  • d’une parfaite exigence musicale,
  • d’une haute vision artistique, et
  • d’un clair souci de donner du kif aux auditeurs.

Ce 25 décembre, dans le foyer qu’il vient d’investir, le migrant des grandes tribunes parisiennes (Saint-Louis des Invalides, Saint-Louis-en-l’Île, le squat intégriste du cinquième arrondissement et Saint-Roch figurent au CV de celui qui ne compte pas ses premiers prix du CNSMDP sur les doigts d’une main) a démontré

  • l’adéquation entre sa personnalité,
  • l’orgue qu’il joue et
  • le lieu qui l’accueille.

Bravo à lui !

 

Objectif Noël !

Affiche du concert (détail)

 

I. Le concept

Contribuer à réenchanter Noël et à redonner son sens à cette fête pour la joie des croyants et non-croyants : tel est l’immodeste défi de ce « concert de la veille don’ Noé » proposition désormais bien ancrée dans le paysage parisien. Loin de n’être qu’une « fête de fin d’année » au vieux goût de business sirupeux, Noël est à la fois

  • un grand moment cultuel (célébrant symboliquement la naissance du Christ),
  • un grand moment culturel (marqué par un répertoire richissime inspiré par l’événement matriciel) et, souvent,
  • un grand moment qui relie
    • l’intime et le collectif,
    • le personnel et la société,
    • le moi et le nous.

Le casting change chaque année, mais le projet reste fidèle à ses trois piliers :

  • à 15 h 30, visite commentée de l’orgue pour les trente premiers curieux arrivés (jauge limitée pour des questions de sécurité) ;
  • à 16 h, un concert alternant chants traditionnels de Noël et grand répertoire de saison joué à l’orgue ; et,
  • à 17 h, chocolat chaud avec ses petits biscuits pour les survivants du concert.

Le tout est gratuit, sans obligation d’achat quoique avec possibilité de contribuer aux frais (graphisme, édition des programmes, SACEM, catering…), mais bien quand même.

 

II. Le programme (durée : env. 45′)

1. « C’estot la veille don’ Noé » (traditionnel)
2. Jean-François Dandrieu (1682-1739) : trois noëls
3. « Dans une étable obscure » (traditionnel)
4. Louis-Claude Daquin (1694-1772) : sixième noël
5. Anne Sylvestre (1934-2020) : « Noël nouvelet »
6. « Noël nouvelet » (traditionnel)
7. Olivier Messiaen (1908-1992) : « Desseins éternels », extrait de la Nativité du Seigneur
8. Alphonse Daudet (1840-1897) | Bertrand Ferrier (né en 1977) : « La Vierge à la crèche », création
9. Olivier Messiaen : « Les anges », extrait de la Nativité du Seigneur
10. « Les anges dans nos campagnes »
11. Pierre Cochereau (1924-1984) | François Lombard (né en 1958), transcription : toccata sur la Marche des rois, extrait de la Suite française improvisée
12. « Go, tell it on the mountain »

 

III. Les invités autour de Bertrand Ferrier

Né en 1962, Vincent Crosnier découvre sa vocation pour l’orgue à l’adolescence. Sa rencontre avec Jean Guillou est déterminante et l’amène à suivre l’enseignement du maître dans le cadre du Meisterkursus de Zurich.  Devenu concertiste international, il a toujours tenu à déployer es différents possibles de la vie d’organiste : il est

  • l’organiste liturgique titulaire de Saint-Enghien-les-Bains (Val-d’Oise),
  • le professeur d’orgue, de clavecin et de formation musicale que s’est attaché le conservatoire de Vincennes, et
  • l’artiste qui a donné plus de 180 auditions dominicales à Saint-Eustache ainsi que des intégrales de Maurice Duruflé et de Jehan Alain… sans oublier d’enregistrer des inédits de son mentor !

Né en 1982, Jann Halexander est un chanteur franco-gabonais dont la carrière atypique suscite l’ire des passionnés de routes droites et de profils prédéterminés, ceux qui, copiant-collant les  communiqués de presse ou fréquentant trop les coke-tèles, s’extasient sur les « fils de » et les vedettes en plastique, ceux qui espèrent écraser la singularité sous des topoi

  • de couleur de peau,
  • d’origine ou
  • de carcans musicaux.

Mulâtre revendiqué donc incernable par les massmedias en particulier et les margoulins en général, il trace sa route jalonnée d’albums marquants (tel Un bon chanteur est un chanteur mort) et de concerts alliant des prestations en proximité à des shows inattendus (tel celui qui s’est tenu au théâtre Michel, temple du théâtre chic où la chanson n’a a priori pas sa place, ou celui qu’il a donné pour ses vingt ans de carrière au cinéma Le Lincoln, à deux pas des Champs-Élysées). Après le succès de Consolatio, son précédent disque, il vient de publier Ornithorynque, sorte d’autobiographie musiquée et à peine déguisée, disponible ici et chroniqué tant çà que là.

 

Rendez-vous en l’église Saint-André de l’Europe | 24 bis, rue de Saint-Pétersbourg | Paris 8 | Métro : Place de Clichy (13), Rome (2), Europe (3) | Bus : 66, 68, 80, 95

 

L’autre toccata

Au grand orgue de la collégiale Saint-Martin de Montmorency (Val-d’Oise). Photo : Bertrand Ferrier.

 

Cosy, à l’ombre de la célèbre BWV 565 de Johann Sebastian Bach, au côté de nombreuses pairesses toutes plus vibrionnantes les unes que les autres, la « Pastorius toccata » est l’une des rares œuvres écrites par Yannick Daguerre à avoir survécu à la mort prématurée du maître – à ma connaissance, si l’on excepte la messe utilitaire écrite en tant qu’organiste liturgique, c’est même la seule avec l’« Ave Maria » conservée par Auriane Sacoman. Éditée par le festival Komm, Bach! grâce aux bons soins d’Esther Assuied, elle

  • pulse,
  • swingue et
  • secoue,

emportée par la fougue stylistiquement œcuménique, et hop, du compositeur. Pour rendre raison de sa puissance, il faut

  • un orgue ad hoc (sur la vidéo infra, rien moins que le trois-claviers dont Yannick était titulaire),
  • une acoustique enveloppante mais précise (ici, la collégiale de Montmorency où Yannick a enregistré cette pièce) et
  • un interprète en titane (ici, Vincent Rigot, six premiers prix du CNSM, un DE, un CA, un post jadis à Saint-Louis-en-l’Île, un passage à Saint-Roch et désormais le titre de titulaire de Saint-Eugène-Sainte-Cécile).

Ça tombe bien : on a réuni tout ça pour la grandiose péroraison d’Échos et murmures, le concert-hommage à YD fomenté fin septembre 2024 dans l’un des plus beaux lieux de culte catholiques du Val-d’Oise ; et le résultat est enfin disponible sur YouTube !