Premier épisode des concerts de Saint-Matthias de Berlin édités par Augure, le récital dont il sera question ici n’est certes pas le premier qu’ait donné in situ Jean Guillou – pas plus que l’autre concert allemand chroniqué tantôt. Cependant, comme les autres publications de ce label, il bénéficie, en sus du numéro 1, d’une présentation soignée, avec livret trilingue de 28 pages et, surtout, double présentation des œuvres sur CD et DVD (avec morceaux bonus), et il démontre donc l’originalité de la maison Augure. En effet, a priori, sa production a tout pour lasser promptement : elle n’édite que des archives de Jean Guillou. Pourtant, ses manitous réussissent à trouver systématiquement un axe qui dépasse la publication d’un des milliers de récitals donnés par l’organiste. Grâce à ses envois, nous avons ainsi eu l’occasion d’évoquer cinq aspects du musicien :

Après le temps du sujet pluriel, voici venu le temps de l’objet singulier – bref : un CD + DVD, première dans le catalogue Augure, quoi que le produit soit vendu au prix presque rigolo de 15 €, rendant une telle production accessible tant aux fans qu’aux curieux. La retransmission s’ouvre sur le monumental diptyque BWV 548. Le prélude semble intarissable : ça festonne, ça pétille, ça rebondit… en dépit de tenues sporadiques de la pédale semblant proposer une conclusion au discours. Puis la danse de saint Guy contamine aussi les pieds, emportés dans la même course énergique. Point de facéties, ici, mais des doigts sûrs (le DVD montre l’artiste jouant par cœur) et une volonté d’avancer indispensable pour que les ressassements obsessionnels de la fugue ne sombrent pas dans l’ennui du raga. Tel fat pourra pointer çà des noires à la pédale un brin irrégulières, des dialogues manuels qui sonnent parfois un peu confus dans le finale, une accélération étrange – quoique assumée – et des rajouts d’octaves en fin de bal dont l’incongruité signe une interprétation guillouistique. L’ensemble n’en est pas moins de très haute tenue. En sus des doigts, on salue le souci de faire de la musique en donnant vie aux différents plans des pleins jeux et en privilégiant, en dépit des moyens du septuagénaire, la partition sur les tentations de virtuose – excès de brio ou tentative d’aller plus vite que la musique.

Image extraite du DVD. Vidéo : Ulrich Gembaczka / Tomasz Cichawa. Production : Augure.

 Le DVD place les Scènes d’enfant du compositeur-musicien en deuxième position alors qu’elles sont annoncées troisièmes sur le CD. Ce sera la seule pièce jouée « pas par cœur ». L’œuvre se présente comme une succession d’idées discontinues, articulées en treize mouvements caractérisés par une simple indication de tempo. La pièce, exigeant une grande dextérité, est un plaisir pour l’auditeur qui veut découvrir une grande partie des immenses possibilités de l’orgue. Variété des registrations (id sunt les types de sons utilisés) mettant notamment en valeur les divers anches et fonds, sonneries à des octaves opposés, richesse des modes de jeux (notes répétées, unissons avec notes en cascade et cependant immobiles, échos, quasi clusters, bariolages, combats d’accords, pédale en soutien ou en doubles accords enchaînés…), éclectisme des modes de narration (éclatements fiévreux, moments planants où dialoguent anches et deux pieds, crescendos menaçants, brusques changements d’atmosphère avec la présence d’un inquiétant tremblant, enchaînements soudains ou ruptures silencieuses) font que, même si l’oreille n’est jamais séduite – disons : détournée – par une mélodie accrocheuse, elle se laisse capter par cette instabilité sonore qui démontre une envie gourmande de jouer, avec un sérieux enfantin mais une maîtrise adulte, en tripatouillant tous les p’tits bitounious que cache le concept générique d’« orgue » et en se racontant une histoire comprise par le seul joueur. La pièce ne s’appelle-t-elle pas Scènes d’enfant ?
À l’instar des Scènes exigeant d’entrer dans le monde de Jean Guillou, le Deuxième choral de César Franck exige d’accepter les paris de l’interprète, donc de laisser ses convictions franckistes personnelles à la porte de cette piste. C’est une condition indispensable pour profiter d’une vision partiellement déroutante. Les premières minutes surprennent, par exemple, par l’accentuation des notes pointées, par l’enchaînement des séquences souvent aéré grâce à des respirations de durée variable, ou par le surlignement des notes répétées – sans doute pour montrer l’hésitation de la pensée qui se construit, puisque ce « choral » s’amorce par une passacaille, id est un morceau tournant en boucle autour d’une séquence de seize mesures théoriquement immuables. Toutefois, ces prévenances peuvent s’estomper rapidement grâce à trois éléments. D’abord, on doit reconnaître la cohérence de la vision qu’apporte Jean Guillou à l’œuvre : il ne la joue pas pour les franckophiles tradi, il la joue selon son point de vue musicologique, et pourquoi pas ? Ensuite, il faut saluer le soin apporté à la registration, dans les sonorités d’ensemble – superbes ondulants et fonds de 16’ – ou le changement d’un jeu, précis et précieux, au sein d’une même séquence. Enfin, les modifications de tempi et d’esprit, autrement dit la dimension rhapsodique de l’œuvre, avec ses passages à jouer parfois « largamente con fantasia » – voilà qui correspond à merveille à un interprète qui a souvent aimé redéfinir les carcans des rythmes réguliers et des mesures. Ajoutons que la fin, éthérée mais certainement pas mièvre, est rendue avec une justesse tout à fait susceptible non pas de lever les préventions que l’on pourrait avoir, mais assurément de convaincre que cette interprétation personnelle mérite d’être et diffusée, et écoutée.

Image extraite du DVD. Vidéo : Ulrich Gembaczka / Tomasz Cichawa. Production : Augure.

En sus d’une crinière de savant fou, Jean Guillou a moult couvre-chefs : le musicien ajoute son chapeau d’interprète au sombrero de compositeur, et au béret d’organologue le képi de transcripteur. C’est cette capette qu’il va coiffer pour la grosse demi-heure que réclament les Tableaux d’une exposition de Modeste Moussorgski, jadis pour piano.
La première « Promenade » joue avec prouesse de la spatialisation sonore que permet l’instrument de Saint-Matthias. En faisant gronder les basses, « Gnomus » instaure une inquiétude délicieuse, celle que l’on ressentait jadis en jouant à se faire peur. La deuxième « Promenade » poursuit notre baguenaudage musical immobile puisqu’elle offre l’occasion aux petites flûtes de chanter. L’orientalisant « Il Vecchio Castello » justifie, s’il en était besoin (non, donc), la transcription pour orgue, en opposant aux fonds deux cromornes pendus au balancement de la pédale, puis en développant un dialogue entre moult sonorités sans perdre le fil conducteur. La troisième « Promenade » secoue la torpeur hypnotique qui s’est installée en proposant un petit interlude sur plusieurs pleins jeux. « Tuileries » optimise les quatre claviers en offrant d’amusantes frictions entre sonorités légères. Parfait contraste avec l’entrée solennelle de « Bydlo », pièce que parcourt une double pédale rythmique dont l’énergie prépare un très beau decrescendo.
La quatrième « Promenade » se promène dans les aigus tremblants avant que le grondement des fonds et des 16 pieds ne trouble cet angélisme comme pour mieux se laisser surprendre par le grotesque « Ballet des poussins dans leurs coques ». Jean Guillou parvient à y créer des effets d’écho en sautillant d’un clavier à l’autre et en y ajoutant les jeux aigus de la pédale – les minuscules scories, inévitables, n’entachent en rien l’équilibrisme brillant ainsi démontré. « Samuel Goldenberg et Schmuyle » explore de nouveau la richesse des anches appliquées à des thèmes orientalisants. Sur un accompagnement d’abord paisible, des notes répétées aux anches s’opposent aux lourdes basses de la pédale. Le thème de la dernière « Promenade » est distribuée aux deux claviers, tandis que la partie harmonisée s’enferme dans la boîte expressive, devenant à la fois écho et mystère.
« Limoges. Le marché » paye son petit presque-french-cancan à l’occasion duquel les saucisses doivent s’agiter vite et sans cesse. Le résultat organistique est fort convaincant. Ensuite, les « Catacombae » et « Cum mortuis in lingua mortua » associent la rondeur des jeux graves de la pédale au cornet. Un panel d’autres registrations fait presque oublier la performance technique de l’interprète, tandis que le transcripteur s’amuse à entendre se répondre le tremblant et la répétition des notes aiguës. Reste à affronter le double grand finale. D’abord, « Baba-Yaga (la cabane sur des pattes de poule) » inquiète comme il se doit, en dégainant ses 32 pieds de pédale ; des guirlandes de notes pétillent aux quatre pattes de l’organiste – quasi une invention de Jean Guillou – afin de préparer l’arrivée de « La grande porte de Kiev ». Cette fois, le sens du contraste du transcripteur met en valeur l’interprète, en dépit d’un usage du tremblant décidément envahissant à notre très immodeste goût. Ce dernier exercice séduit : autant que la registration, la clarté de l’énoncé du thème en dépit de la cavalcade presque finale doit susciter les brava. Ne reste plus qu’à conclure par un tutti pianistique avec ses trilles triomphales.

Image extraite du DVD. Vidéo : Ulrich Gembaczka / Tomasz Cichawa. Production : Augure.

S’ensuivent quatre bis. La « Danse de la fée Dragée » de Piotr Ilitch Tchaïkovski, est extraite de la transcription maison de Casse-noisette. Une gourmandise pour les spectateurs, une ode aux réflexes pour l’interprète. Une badinerie extraite de la suite BWV 1067, prise à fond de train, rappelle à qui n’en doute que Jean Guillou sait tricoter des gambettes autant qu’ajouter des ornementations plus festives que bachiennes. La « Marche » de L’Amour des trois oranges de Sergueï Prokofiev, dans une transcription de l’artiste, dépoussière les tuyaux qui en auraient encore besoin à ce stade du concert. Puis, après que l’on a vu, fait rare, sourire le musicien, le récital prend toute sa dimension grâce à la chapka d’improvisateur que l’artiste choisit de se visser sur le crâne. Registrant en direct, le créateur semble d’abord chercher l’inspiration dans des festons de notes interrogatives qui parcourent l’étendue de trois des quatre claviers. Des accords répétés mettent un terme à ce prélude et laissent gronder les basses tandis qu’un motif descendant cherche à s’affirmer. Il est renvoyé dans ses cordes aiguës par les notes graves. L’ajout de jeux de deux pieds voire moins accentue le contraste avec les fonds qui, à leur tour, décident de gronder de façon inquiétante, suscitant une accélération finale débaroulant sur un plein jeu conclusif. Un bonus sympathique pour conclure un récital ambitieux, personnel, souvent brillant et fort stimulant.

Image extraite du DVD. Vidéo : Ulrich Gembaczka / Tomasz Cichawa. Production : Augure.

Quid, in fine, du film ? Ce document d’1 h 30 n’est pas un produit professionnel. Portée par un CD de belle qualité et un vrai livret, la vidéo est de qualité tout à fait correcte pour un souvenir. Serait-elle issue d’une retransmission en direct partiellement remixée par la suite ? Son côté authentique, non léché, contribue paradoxalement au sentiment d’assister a posteriori aux coulisses d’un moment remarquable et ce, en jouxtant l’artiste ! Certes, sur le plan principal, l’écran de contrôle bien en vue attire l’œil en bas à gauche ; les zooms et contre-zooms ne sont pas fluides, euphémisme ; les remontages de caméra et autres travellings suscitent leur lot d’à-coups ; la captation de l’improvisation assume son côté documentaire façon rare boots, ce qui ravira les fans de cet organ heroe ; et quelques plans curieux sont restés tout aussi curieusement lors du montage (1 h 01’23 !!!). Néanmoins, comment critiquer un témoignage aussi conséquent offert par la maison Augure en sus de l’audio ? D’autant que le DVD ouvre le produit aux  mélomanes curieux de savoir comment ça se passe là-haut pendant un concert du mythique JG ! Seul regret, peut-être : pas de supplément dans le DVD, alors qu’un entretien récent avec le maestro eût été une belle occasion de l’entendre, par exemple, expliciter son rapport à cette église et à son orgue. Peut-être un projet est-il en cours sur ce thème dans cette maison soucieuse d’éditer, avec exigence, quelques moments musicaux, choisis avec soin, ayant jalonné le parcours d’un musicien majeur du vingtième… et du vingt-et-unième siècles ?


À la base, ce disque était un cadeau. Ce sera le début d’une saga.
En effet, u
n ami m’a offert le tout récent double album de « Jean Guillou à Saint-Matthias de Berlin, volume 2 », rassemblant des enregistrements de 1964 et 1983. La qualité du produit, tant sur le plan du contenu que sur la réalisation de l’objet-disque, m’a incité à me rapprocher d’Augure, l’association qui édite les archives les plus remarquables de l’organiste chassé de Saint-Eustache ; voici pourquoi la présente chronique n’est que la première d’une exploration libre de leur catalogue. Cette pièce inaugurale du puzzle augure, ha-ha, du meilleur grâce, au premier chef, à l’instrument. L’intérêt de l’orgue de Saint-Matthias est d’avoir souvent muté… et d’avoir été enregistré à ses différentes périodes par la radio allemande. Le présent double disque propose deux versions de sa vie, celle de 1958 et celle de 1974, sous les doigts d’un artiste capté par la RIAS « près de vingt fois », stipule la notice utilement troussée. Avec cette nouvelle production, Augure rend disponible, après remastering, un florilège se promenant de Bach à Guillou et se révélant aussi varié que passionnant, donc nullement réservé aux fétichistes du plus capé et travailleur des organistes quasi nonagénaires.
La première pièce du lot est… la première pièce publiée de Jean Guillou, il y a 64 ans, soit sa Fantaisie. Le compositeur y revendique une écriture « en stichomythie » (et non en p’tit comité, bien sûr), autrement dit articulée autour de variations « de longueur plus ou moins égale ». Celles-ci batifolent autour d’un même thème ou, du moins d’une structure récurrente, marquée par des longueurs, des rythmes ou des dynamiques reconnaissables (brisures, ligne descendante, accords répétés par trois…). Cette promenade dans les échos qu’un motif peut susciter dans la tête d’un compositeur s’achève, comme il se doit ou se fait, sur le classique tutti final, permettant d’apprécier les six secondes de résonance du lieu, impressionnantes. Même si apprécier cette musique – comme les autres, en réalité – est affaire de goût, l’inclination personnelle est un brin secondaire devant l’intérêt du témoignage. S’y épanouit une conception de l’orgue comme volume sonore qu’il convient de sculpter par la registration, l’écoute de la résonance et l’art du staccato qui ont clairement contaminé certains de ses émules, Vincent Crosnier au premier chef ! Ainsi, ouvrir ces miscellanées mémoriels sur une telle composition est ambitieux, joyeux et malin. Ambitieux, car l’œuvre n’est certes pas la plus « accessible » du coffret : d’autres passeraient plus aisément sur NRJ, enfin presque. Joyeux car le double disque est produit par Augure, l’association des amis de Jean Guillou, donc il est honnête et bon de commencer par ce qui fait vibrer ses instigateurs : le maître par le maître. Et malin car, d’emblée, s’imprime le sceau de l’interprète, dont la marque reconnaissable va contaminer les vingt et une plages suivantes.


À commencer par le célèbre Concerto en Ré op. 3 n° 9 d’Antonio Vivaldi, dans la transcription de Jean Guillou himself. Assurément, l’interprétation ici présentée fera hurler les clients d’un prêtre roux bon teint – ce qui est loin d’être forcément un défaut. Les huit minutes de cette version rappellent la spécificité de l’interprétation selon l’iconique organiste : les mouvements rapides revendiquent la syncope, la cavalcade, la brusquerie ; le mouvement lent navigue autour de jeux d’anche pas forcément très ronds – soyons honnêtes : à notre aune, très désagréables – mais remarquablement spatialisés, ce qui mettent en valeur et la prise de son originale de la radio allemande, et le retravail réalisé par Jean-Claude Bénézech. N’ayons pas, pour autant, l’air de flatter outre-mesure : les amateurs de régularité et les habitués de la restitution par Bach de la même œuvre passeront leur chemin car, s’ils n’apprécient pas d’être bousculés dans leurs habitudes, ils vont crise-cardiaquer à coup sûr. Les curieux pourront commencer par le troisième mouvement, sauf s’ils tiennent à l’impeccabilité de leur brushing parce que, on aime ou on n’aime pas, mais ça décoiffe. Et chaque auditeur un brin honnête pensera que, tant qu’à écouter un florilège Guillou, autant ne pas y celer les particularités, parussent-elles extravagantes, dont l’interprète ne se prive pas de tacheter ses exécutions.
S’ensuit une Pastorale de César Franck, enregistrée dix-neuf ans plus tôt, dialogue entre une certaine liberté et une approche plus textuelle de l’interprétation. Soyons clairs, le musicien n’est pas un sentimental. Sa Pastorale est aussi peu pastorale que la partition le sous-entend, mais cela capte l’attention : le doigté presque clinique de l’olibrius et son aisance quasi chirurgicale rendent à merveille les parties hispanisantes de l’œuvre. L’émotivité reste très intérieure, euphémisme ; et hormis un usage gourmand du trémolo, le docteur Jean s’épanouit davantage dans la partie mineure, plus percussive, que dans la partie majeure. Ces mouvements liminaire et final, il les débarrasse à sa guise du pathos envahissant parfois certaines exécutions. Peut-être cette sécheresse défrisera-t-elle certains ; elle semble néanmoins consubstantielle d’un interprète plus préoccupé par ce qu’il a à dire d’une partition que par ce qui risque de faire pleurer les grands-mères chougneuses sommeillant chez tout auditeur de César Franck. Dès lors, nos grands-mères chougneuses peuvent regretter, on les comprend, une certaine absence d’abandon à la beauté harmonique. Elles devront changer de crèmerie : au son ouaté, le musicien oppose la précision de la note efficace (la respiration à 6’28 l’illustre bien, surtout si l’on veut faire croire que l’on a vraiment écouté le disque ou, à la rigueur, si l’on n’a cure de passer pour un pédant qui donne son avis sur le travail de l’ex-big boss de Saint-Eustache). D’autres interprètes – et d’autres orgues – seront plus en phase avec d’autres préférences esthétiques. Ici, c’est de l’art de Jean Guillou qu’il s’agit, et l’on doit reconnaître une certaine fascination devant cette capacité à jouer la partition tout en y apposant un tag, comme dans certaines tribunes d’orgue, du genre : « Ici, Jean Guillou est passé le 6 janvier 1964. »


Dans ce contexte, on aurait tort de s’étonner de ne disposer ensuite « que » de l’Allegro vivace de la Cinquième symphonie de Charles-Marie-Widor. À l’évidence, c’est l’extrait de l’œuvre qui doit le mieux convenir au phénomène. Curieusement, un son parasite ouvre la plage alors que ce mouvement est le premier de la symphonie. Si une écoute minutieuse, après avoir reconnu que « le texte, c’est pas toujours comme sur ma version » (ça, ça fait hyperclasse alors que c’est sûrement la preuve que mon édition n’est pas la bonne), pointera les faiblesses d’équilibre de l’orgue (inaudibles jeux de pédale dans l’aigu), les passionnés applaudiront la légèreté du jeu pédestre, qui rend à cette partie un authentique rôle mélodique, et non un devoir de faire « braoum » à chaque noire. Surtout, dès que ça gigote de la saucisse, on sent l’euphorie de l’interprète, qui plonge l’auditeur attentif dans un vertige allègre et vivace car, notons-le, il ne s’agit pas d’esbroufe : c’est la rencontre entre un interprète en pleine possession de sa technique, assoiffé d’énergie et de juste précision (les respirations respectent avec pertinence l’acoustique, même lorsque le volume sonore est doux), et une partition qui se prête à ses désirs les plus foufous (écoutez à partir de 4’, par ex., ou la furia de la Toccata concluant la partie en si bémol mineur, à partir de 8’24). L’organiste met littéralement le feu au dancefloor. Ce n’est pas seulement impressionnant, quoique, déjà, bon ; c’est wow, voilà.
On retrouve un sentiment d’urgence similaire – et idoine – dans les Deux esquisses de Marcel Dupré qui, après la Fantaisie et la Pastorale (et avant le Honegger et le « Prélude et fugue » du second disque), rythmaient le concert du 6 janvier 1964. La première pièce jaillit et emporte tout sur son passage. La question n’est pas tant le tempo (on trouve sur YT des versions bien plus promptes, comme celle de Gunther Rost, 15 % plus rapide) que le groove. De même que l’ivresse n’est pas qu’une affaire de degrés mais aussi une histoire de feeling, la sensation n’est pas entièrement réductible à une performance chiffrée. Or, Jean Guillou, par un souci prononcé du temps fort, énoncé clair et haut, pose avec netteté le cadre dans lequel jubile son énergie : de la célérité, oui, mais avec une rigueur qui offre à cette pièce un charme malicieux faisant le prix de cette interprétation. La seconde esquisse parvient à rendre quasi palpable l’envie de foncer et la brutalité cahotante des accords, jusqu’à ce que l’énergie finale impose silence à tout anti-Guillou doté d’un minimum d’objectivité.


Terminant le premier disque, les Trois psaumes de Max Baumann (avec l’interprète, dans le document supra) ont été composés sur mesure tant pour la virtuosité extravertie de Jean Guillou en 1964 que pour les possibilités spectaculaires de l’orgue de Saint-Matthias, même avant son agrandissement de 1972-1974. Très « lisible » pour l’auditeur grâce au motif pointé qui le parcourt comme un frisson, le premier psaume alterne des phases où jeux nasillards et flûtés dialoguent, et d’autres où la tempête de l’orgue souffle sur l’église, laissant le silence clarifier le discours entre deux tornades. Le deuxième psaume s’ouvre sur des tenues longues, posément dissonantes. De beaux ondulants et un cornet enrichissent la texture, tandis que le motif pointé réapparaît à la pédale. Un geste rageur et des guirlandes de notes très serrées ouvrent le troisième psaume, où l’apaisement inquiet festonne entre deux rugissements de l’orgue, reprenant et dilatant l’incipit. Un unisson rejoignant claviers et pédalier conduit vers l’éclatement final, qui résorbe dans un dernier sursaut les irisations du motif liminaire, jeté dans le lac profond de l’orgue – on pense à Yves Bonnefoy (« La nuit d’été », III, in : Ce qui fut sans lumière [1987] Gallimard, « Poésie » [1995], 2004, p. 95) :

« Qui parle là, si près de nous bien qu’invisible ?
Qui marche là, dans l’éblouissement mais sans visage ?
Ainsi venaient les dieux, jadis, à des enfants
Qui jettent des cailloux sur l’eau, quand la nuit tombe. »

Le second disque s’ouvre sur le triptyque BWV 564. Est-ce une surprise ? La toccata est jouée avec foucade et liberté, notamment le solo de pédale, marqué par des effets d’attente et des stacatti sporadiques rarement ouïs. Comme pour le Vivaldi, cette hyperpersonnalisation du mouvement liminaire et l’harmonisation de l’orgue (les pleins jeux ici utilisés semblent francs, oui, mais douloureusement criards) pourront captiver ou irriter. Curieusement, l’adagio devrait réconcilier les avis grâce à l’usage d’un cornet honnête, au relatif classicisme de l’exécution et au soin, indispensable mais certain, porté à l’ornementation. Que l’on se rassure, le débat reprendra dès la huitième note de la fugue finale. À titre personnel, j’ai du mal à comprendre l’intérêt de faire attendre la dernière note du premier segment ; et, si l’on ne peut balayer ce choix rien qu’en le disqualifiant sur l’air de la « coquetterie », on ne prétendra pas avoir été convaincu par l’intérêt esthétique, fût-ce pour réconcilier « le ludique, l’architectural et le logique », comme l’explique l’artiste. Désolidarisons-nous donc de ce tic non sans reconnaître deux grandes qualités à l’interprétation : sa constance (l’effet claudiquant est bel et bien gardé au long du mouvement – si on aime, ça doit être sympa) et sa solidité, surtout pour une interprétation live non patchée.


Les plages suivantes n’incitent pas à la rigolade : Jean Guillou joue les deux pièces pour orgue d’Arthur Honegger, le Choral et la Fugue (dans cet ordre). Avec sa musique touffue, compacte, très chromatisante (pas « traumatisante », voyons, en tout cas pour l’auditeur), le choral met en valeur tant les fonds que les jeux de détail. Il donne l’occasion au florilège de s’ouvrir vers une face plus intériorisée de l’interprète. La fugue, prise sur un tempo lent précieux pour mieux en deviner les ressorts, musarde autour d’une rigueur qui débouche sur un apaisement et meurt en fade out. À cette occasion, on apprécie, dans des pièces pas si fréquentées par les récitaliers, de savourer un musicien plus intimiste mais non moins intéressant. La pièce suivante éclairera-t-elle derechef ce versant de l’artiste ?
La peste soit du suspense : ben non, dès le premier « mouvement » du Deuxième choral de César Franck, la personnalité décidée de l’interprète prend le dessus (noires staccato sur le troisième temps). Dans cette pièce recueillie, sinon sombre, Jean Guillou refuse de laisser la mélancolie compassée poisser la musique. Une registration appropriée, associée à ce toucher qui lui est propre, rend toute sa clarté aux triolets, en dépit d’une prise de son qui, cette fois, peine à ciseler le travail du musicien. La fugue en sol mineur, curieusement montée (7’56), est de nouveau l’occasion pour l’interprète de secouer la poussière sous laquelle certains abritent parfois ce chef-d’œuvre, en insistant sur les rebonds des notes répétées. Le finale apaisé en Si majeur est l’occasion de suspendre les tensions qui secouent l’ambitieuse pièce d’un quart d’heure, en les estompant dans de nouvelles sonorités.
S’ensuit une curiosité : deux extraits de la célèbre Deuxième symphonie de Louis Vierne, les mouvements 3 et 1 joués dans cet ordre, le scherzo puis l’allegro. Le scherzo, feu follet s’il en est, est un régal pour le Guillou virtuose de 1964. Ce mouvement revigorant, dont les difficultés deviennent insoupçonnables tant l’aisance technique libère et l’artiste et l’auditeur, est ici rendu avec un pimpant joyeux, tranquille et heureux : défions quiconque de rester indifférent ou de faire la moue devant cette adéquation si finement travaillée entre un interprète doté de saucisses sur ressort et une partition qui exige célérité et malice… et reconnaissons que le choix d’enchaîner ce brillant divertissement avec l’allegro solennel censé ouvrir la symphonie est curieux. Les amateurs de sentiments et de grandiloquence exacerbée passeront leur chemin pour ce second épisode. Jean Guillou y embarque le grandiose sous l’aile de l’énergique. Les moyens techniques de l’interprète sont soufflants, et les tuyaux le sentent passer. Quelle fougue… et quel plaisir d’entendre une version à la fois héroïque et anti-héroïque de ce morceau de bravoure !


Les Prélude et fugue en Do majeur de Marcel Dupré s’appuient sur une écriture qui trahissent, souvent, une inspiration susceptible de passer pour laborieuse ou scolaire. Le prélude explore un bariolage exigeant où la pédale n’est pas toujours qu’un guide grave. Jean Guillou en rend avec exigence les contours nets et sciemment contenus. Sciemment, car la fugue, prête à bondir, attend l’interprète et l’auditeur avec la gourmandise du python flairant sa proie d’une langue impatiente (c’est vrai, ça ne veut rien dire, mais quand même, on subodore l’idée, je suppute). Des notes répétées, de la virtuosité, de l’appétit qui va de l’avant : si la pièce n’émeut guère, l’interprétation tout feu tout flammes fait joyeusement headbanguer.
Idéal pour préparer une Improvisation sur Veni Creator du maître, qui choisit le bancal comme motif initial. Après quoi, l’organiste énonce clairement le thème tout en l’écartelant aux quatre coins de la mesure, voire de la démesure. On apprécie ici toute la science géométrique de celui qui se revendique comme concepteur d’orgue autant que comme interprète ou compositeur. Sa capacité à offrir une registration panoramique s’appuie sur une technique époustouflante. Sa science des couleurs et sa joie de dévorer en ogre l’orgue de Saint-Matthias explosent à tout bout de doigt. Pour avoir sporadiquement admis notre perplexité devant certaines improvisations au long cours du zozo, il nous faut ici rabattre notre caquet : c’est à la fois clair, varié, inventif et bluffant. Pendant sept minutes, les idées fusent, les doigts se multiplient, les pieds tricotent des guirlandes étincelantes… Excellent choix pour terminer ce disque non pas sur « encore une improvisation » mais sur une maîtresse improvisation, dont la fin prend la forme d’une  question sans doute spirituelle, donc sans réponse du Créateur.
Bref, ou presque, un double disque remarquable et passionnant, les deux ne vont pas toujours de concert, que l’on peut commander ici pour un prix quasi rigolo.