Les bois et les eaux vus par Robert Carsen et Michael Levine. Photo : Bertrand Ferrier.

Schizophrène en diable, nous voilà de retour à Bastille, antre de la mise en scène au choix (cumulable) médiocre, bâclée, insultante ou stupide. Après l’expérience des Troyens raccourcis et boutés dans un EHPAD, nous poussons le vice jusqu’à revenir voir une production de Rusalka qui nous avait déçu quatre ans plus tôt. Partant, nous arrivons en sachant que la mise en scène ne risque pas de nous décevoir en bien – en bref, ça se joue essentiellement dans une grande chambre d’hôtel avec des mecs en costume et des filles à nuisette noire sous des robes blanches, sauf à la fin où ça se joue surtout en avant-scène, dans la pénombre avec une vidéo de clapotis nocturne. Ainsi que le stipulerait cette grande penseuse qui a tant apporté à notre nation, peut-être Simone Foresti ou Florence Veil : voili-voilou. De plus, hormis la tenace Élodie Méchain (9 % du plateau), l’intégralité du cast est étranger, ce qui, nous n’aurons de cesse de le répéter, est dégueulasse vu le fric que l’État (nous, donc) dépense pour cet opéra « national » dont on ne comprend pas pourquoi il exclut presque systématiquement tout soliste du coin.

Klaus Florian Vogt et Camilla Nylund juste après l’effort final. Photo moche : Bertrand Ferrier.

Pourtant, c’est à la fois l’œuvre et la distribution qui nous ont poussé à revenir pointer le bout de notre museau. Rarement un plateau de cette étoffe a été tissé en ces lieux. En Rusalka, la Finlandaise Camilla Nylund déploie ses aigus stratosphériques et sa résistance de wagnérienne. Rançon de ces caractéristiques, les graves jouent plus sur la musicalité que sur la puissance, ce qui offre un contraste dont profite sans doute plus le parterre qu’au fond du deuxième balcon. Face à elle, forte d’une voix chaude et incroyablement maîtrisée, l’Américaine Michelle DeYoung campe une Ježibaba (prononcer « babo », ça fait plus local) sadique et manipulatrice à souhait, en dépit d’une mise en scène qui la flanque dans un lit suspendu au troisième acte… et d’une perruque dont elle souffre ostensiblement, la pauvrette, pendant le premier épisode. Ondin, le papa, l’esprit du lac, est confié à l’Allemand Thomas Johannes Mayer, entendu jadis et tantôt. Ce baryton, habitué de Bastille, joue d’une voix profonde mais colorée, parfaite pour donner vie aux récurrentes lamentations qui constituent l’essentiel de son rôle.

David Lootvoet, (et ses chaussures relax), modeste mais brillante vedette de la soirée. Photo moche : Bertrand Ferrier.

La Finlandaise Karita Mattila, même si elle n’a pas le physique de jeune séductrice le moins contestable du monde, irradie d’entrée, vocalement et scéniquement. Cette chanteuse exceptionnelle (tu parles d’une découverte), qui paraît toujours investie à corps perdu dans ce qu’elle chante, incarne avec aisance son personnage de dragueuse impitoyable. L’Allemand Klaus Florian Vogt, armé de son éternel brushing impeccable, rend, avec l’ambiguïté et la fragilité requises, la polymorphie de son personnage : amoureux foufou, mec déçu par une nénette qui ne se décoince pas au pieu, chaudard draguant une autre meuf devant sa fiancée et repentant suicidaire effaré de s’être planté de femme. Ce soir de dernière, peut-être certains aigus tentés pianissimi semblent-ils souffrir. Et alors ? Lorsque, le reste du temps, la projection est impeccable et l’ensemble de la tessiture – aigus inclus – rayonnant comme souvent chez ce chanteur volontiers acteur, une telle prise de risque pour conclure sa série de représentations est touchante… et touche.

Michelle DeYoung, Susanna Mälkki, Camilla Nylund, Klaus Florian Vogt et Karita Mattila. Photo : Bertrand Ferrier.

Sans que l’on se puisse prononcer sur l’authenticité de tous les tchèques parlés, l’on peut saluer la performance des autres solistes (l’Américaine Jeanne Ireland en Garçon de cuisine, le Polonais Tomasz Kumięga en Garde-forestier tonique, l’Ukrainien Danylo Matviienko en Chasseur, les Roumaines Andreea Soare et Emanuela Pascu plus la, curieusement, Française, Élodie Méchain en promeneuses d’oreiller – objet transitionnel essentiel dans cette mise en scène autoproclamée psychanalytique – ou nymphes d’eau rayée, bref) et celle de l’orchestre, où les clarinettes et la harpe du brillant successeur d’Emmanuel Ceysson, notamment, assurent, convaincues, leurs parties. La Finlandaise Susanna Mälkki dirige avec sa précision habituelle. Pas sûr que nous lui aurions reproché un soupçon de lyrisme en plus, des respirations moins corsetées et une once de liberté supplémentaire offerte aux solistes, vocaux ou instrumentaux ; mais le triomphe qu’elle décroche en apparaissant sur la scène signale combien le public a été sensible à sa capacité à tenir fermement la barre de ce bel opéra.
En conclusion, belle musique, beau plateau, bel orchestre : vivement la prochaine semi-grève, que l’on revienne à des versions de concert, tant est devenu ténu l’espoir de saluer une belle mise en scène, poétique et respectueuse de l’opéra qu’elle est censée servir.

Le concept : l’opéra de Paris créait ce mois-ci sa commande, une composition de Luca Francesconi inspirée par Honoré de Balzac. Nous allâmes applaudir la dernière, dans cet oxymoron de Garnier – décor grandiose, espace minimal entre les rangées, ce qui rend toute représentation moins agréable, même quand on n’est pas gigantesque.
L’histoire :
Lucien de Rubempré (Cyrille Dubois) veut se suicider, et pourquoi pas ? Parce que l’abbé Carlos Herrera (Laurent Naouri) l’en empêche, soucieux de posséder une créature. Le saint homme au visage difforme promet de faire du chougneur cet homme aux mille réussites que le zozo désespérait d’être. Lucien va donc se lancer dans deux aventures parallèles : draguer les nobles moches ou vieilles mais pleines aux as (Béatrice Uria-Monzon, Chiara Skerath), et s’adonner au stupre amoureux avec son Esther chérie (Julie Fuchs), une pute – peut-être le mot le plus utilisé dans l’opéra – que l’abbé refourgue au marquis de Nuncingen (Marc Labonnette) grâce à l’entremise d’Asie (Ildikó Komlósi). Lucien sera donc attaqué des trois côtés à la fois : pour avoir voulu avoir du succès alors qu’il se sait louseur depuis le départ ; pour avoir berné les richasses qui lui écrivirent mille cochoncetés ; et pour avoir accepté qu’Esther « battît monnaie sur le traversin » afin de lui refourguer le million dont il a besoin. Les révélations fomentées par un trio de potineurs (Laurent Alvaro admiré jadis, François Piolino, Rodolphe Briand) bousculent tout ce monde. L’abbé, reconnaissant qu’il est un faux abbé, exige un pacte. Aussitôt après, Lucien est accusé de meurtre, interrogé et exécuté à vingt-sept ans. Le juge accepte de céder au chantage du faux abbé, Jacques Collin de son état, bagnard en fuite et surnommé Trompe-la-mort, qui s’est automutilé la face pour n’être plus reconnu. Bientôt, son statut d’ordure sournoise et maligne lui vaudra, logiquement, d’être désigné chef de la police dans un monde où les femmes sont des salopes, les puissants des corrompus vicieux et les pauvres des arrivistes dégoûtants. Miam, mi-démon.

Julie Fuchs (Esther), Susanna Mälkki (chef), Laurent Naouri (Trompe-la-mort) et Cyrille Dubois (Lucien de Rubempré)

L’œuvre : sur un livret et une musique de Luca Francesconi, cette poly-exploitation de Balzac propose une partition riche, portée notamment par une orchestration foisonnante et variée. Alors que le compositeur sous-utilise l’excellent chœur local (les chuchotis et le hors scène sont privilégiés), il manie avec gourmandise toutes les richesses d’un orchestre incluant, en sus de l’instrumentarium habituel, force claviers nobles, un accordéon hélas pour l’approche finale, et de multiples percussions dont certaines se sont réfugiées dans les loges. L’usage de la récurrence et de l’ellipse réjouissent et stimulent le spectateur (en tout cas, moi, ça m’a stimulé, na), surtout pour une création dont le site de l’Opéra ne daigne pas préciser le synopsis – je serais tellement heureux de discuter avec les responsables du site pour leur essspliquer pourquoi leur créature me semble en-dessous de tout. En revanche, la dramaturgie convainc moins, quand bien même on admettrait que des à-plats narratifs, des points d’orgue monologués, des longueurs se prenant pour des langueurs font potentiellement sens. Coupes ou retouches scénaristiques auraient peut-être valorisé la tension sans détriment pour l’équilibre ou, plutôt, le déséquilibre général. De même, sans tenir compte des supposées donc bien compréhensibles erreurs de live telles que mauvaises liaisons ou oublis d’hispaniser des « u », on n’est pas certain que l’irrégularité de la prosodie, avec coupures de mots incongrues (surtout au premier acte), répétitions parfois bizarres et appui sur des finales muettes soient plus dues à une volonté artistique qu’à une maîtrise perfectible de la langue française. Ces quelques scories subjectivement pointées, reconnaissons ici une association qui nous plaît : ambition de la musique, originalité du traitement de la trame narrative, souci de rester à peu près intelligible – voire un peu trop à notre goût lors de la confrontation finale.

La rayonnante Julie Fuchs (Esther)

Le spectacle : avant de profiter de l’œuvre (2 h 10 sans entracte, curieusement), pour cette dernière représentation, les spectateurs qui ont la politesse d’arriver à l’heure bénéficient d’un bon quart d’heure de cacophonie générée sans honte par les musiciens de l’orchestre. C’est à la fois désagréable et inconvenant, un peu comme si la maîtresse de maison qui vous a invité – moyennant, en l’espèce, une coquette petite somme – lavait la vaisselle devant vous pendant que monsieur déféquait bruyamment, porte grand ouverte. Quel que soit le niveau de ces musiciens, on ne peut que s’étonner de leur incorrection – et de l’absence de réaction de l’institution contre ces pénibles habitudes. Faute de mieux, il faut donc se farcir ces crottes de nez envoyées par des sans-gêne, tout br(u)illants soient-ils, pour accéder, enfin, à Trompe-la-mort.

Laurent Alvaro (Contenson), Rodolphe Briand (Corentin), Philippe Talbot (Eugène de Rastignac), Marc Labonnette (Baron de Nuncingen) et Béatrice Uria-Monzon (Comtesse de Sérisy)

Le dispositif scénique (Guy Cassiers et Tim Van Steenbergen, également costumier) qui attend le spectateur est à la fois basique et sophistiqué. Basique parce que moderne : pas de décor fixe, des praticables qui montent et descendent. Sophistiqué car, sur des lamelles mouvantes, sont projetées des vidéos. Théâtre dans le théâtre, mise en abyme mise en abyme, les vidéos (Frederik Jassogne) représentent essentiellement les ors de l’opéra Garnier, voire l’opéra vu de Googlemaps, et il faut attendre les scènes finales pour trouver un semblant d’esthétique dans les clairs-obscurs traversés par des éclairs autoroutiers dégoulinant des cintres. La fragmentation de l’espace est donc à la fois horizontale (plusieurs « étages » se répondent en hauteur, des praticables montent puis descendent sous scène, un rideau semi-transparent sert d’écran géant), verticale (des panneaux-écrans strient sporadiquement la scène, des ampoules investissent le vide) et transversale (un tapis roulant se déclenche de cour à jardin comme de jardin à cour). Prétendre que l’on a gobé la substantifique moelle de ce dispositif ou des lumières de Caty Olive sous-éclairant systématiquement Lucien et l’abbé serait mensonger. L’impression de déjà-vu et de passe-partout l’emporte sur tout effort d’exégèse. La spécificité des enjeux francesconiens ne paraît pas avoir été prise en compte, avec un avantage : cette proposition scénique pourrait s’appliquer à n’importe quel opéra monté par une scène fortunée mais intellectuellement paresseuse.

Le décor (Guy Cassiers et Tim Van Steenbergen), année zéro

Les interprètes : heureusement, en fosse, l’intransigeante et formidable Susanna Mälkki mène orchestre et chanteurs d’une battue précise qui inspire synchronisation, rythme et respiration aux acteurs sonores. Le plateau, pour une fois très français, a recruté du haut de gamme. Laurent Naouri, méconnaissable sous son masque, a la tessiture et la présence hébétée qu’il faut. Cyrille Dubois rend la complexité (pas que technique, mais quand même) de son rôle avec un désarroi joliment incarné. Julie Fuchs ne manque ni d’abattage ni de résistance – son redoutable dernier air est enlevé comme à la parade, et avec sensibilité s’il vous plaît ! Marc Labonnette séduit en vieux pigeon plein de faconde, scéniquement et vocalement, tandis qu’Ildikó Komlósi, au contraire, en fait trop pour donner sincérité et force à son personnage d’entremetteuse dénuée de morale. Philippe Talbot, vu et ouï jadis en Zizi, si si, est inaudible : ce soir-là, au moins, sa voix n’a pas la puissance requise pour passer outre l’orchestre. À l’opposé, Béatrice Uria-Monzon a toujours une voix puissante, mais elle sacrifie les consonnes sur l’autel de la force : on peut sans risque défier tout monzonophile de décrypter une miette de son texte – c’est gênant, et pour suivre l’intrigue sans les sous-ttres et pour le malaise que cette incapacité à prononcer suscite chez l’auditeur à force de forcer. Heureusement, le trio bouffe constitué par Laurent Alvaro, François Piolino et Rodolphe Briand (cinq rôles solistes à l’ONP en deux saisons pour cet artissse), joue ses deux grandes scènes, entre chant et texte parlé, avec brio et précision. L’orchestre, lui, s’approprie cette partition variée en caractérisant avec soin les climats convoqués par l’artiste, et emporte le spectateur dans la découverte.

En conclusion, le tout donne un spectacle qui aurait peut-être gagné à être densifié çà et là (dialogues pas toujours utiles au rythme narratif, explicitation morale finale fort regrettable), et où l’on aurait aimé que fût revigorée une mise en scène qui manque de trouvailles, de singularité et de puissance dramaturgique (Guy Cassiers et Erwin Jans), oui ; mais aussi un spectacle qui capte l’attention et se révèle peu à peu au spectateur, dans son ambition gourmande et son mystère intelligible. Le triomphe fait par un opéra Garnier plein en témoigne avec justesse.

Rideau sur "L'Affaire Makropoulos". Photo : Josée Novicz.

Rideau sur « L’Affaire Makropoulos ». Photo : Josée Novicz.

Moins sexy que Le Barbier de Séville, L’Affaire Makropoulos ? C’est ce que laisse supputer un Opéra de Paris inhabituellement peu rempli. Tant pis pour les absents.
L’histoire : au premier acte, Emilia Marty, cantatrice admirée, débarque dans un cabinet d’avocats sur le point de conclure une affaire de testament. Elle révèle, Dieu sait comment, l’existence d’un testament contradictoire susceptible de leur assurer la victoire. Au deuxième acte, Emilia Marty séduit à tour de bras : un ex d’il y a cinquante ans (si), l’homme qui pourrait lui récupérer le document qu’elle convoite, le fils de celui-ci, avant de se donner à l’homme au doc, par intérêt. Au troisième acte, Emilia Marty récupère son document, alias le « Vec [secret] Makropoulos », titre en tchèque : la formule paternelle d’un élixir susceptible de lui permettre de vivre trois cents ans de plus (elle en a déjà 337), et sans lequel sa vie va s’arrêter incessamment. Finalement, convaincue de la vanité des choses, elle préfère se laisser mourir et faire disparaître la formule tant convoitée.
La représentation : cette reprise d’une production de 2007 est portée par la direction très « musique contemporaine » de Susanna Mälkki. Précision, clarté, exigence guident la gestuelle de l’ex-patronne de l’Ensemble InterContemporain. Le résultat est donc très convaincant, même si l’orchestre paraît, aux moments vitaux, un brin sur la réserve – on l’imaginait pouvant tonner plus, mais l’option de privilégier la musique en toute circonstance se révèle, à la longue, très défendable.
Côté chanteurs, il n’y a qu’une vedette : Ricarda Merbeth. Le chœur d’hommes a droit à un service minimal, et les autres solistes ne peuvent briller face à l’ouragan Emilia Marty. Pourtant, tous tiennent leur rôle – difficile – sans encombre. On apprécie ainsi l’incarnation de Jochen Schmeckenbecher en Kolenaty, l’interprétation du dadais niais Janek par Ladislav Elgr, ou le rôle de bouffon triste assumé par le vieux Ryland Davies, honteusement affublé de boucles d’oreilles (il affirme avoir dérobé les bijoux de sa femme, pas les avoir mis, bordel !). Reste que le compositeur écrit essentiellement pour Emilia Marty – un rôle de cantatrice pour une grande voix. Ricarda Merbeth l’assure avec aplomb, malgré les palanquées d’aigus puissants au programme. Vigueur du timbre, maîtrise du souffle et endurance jusqu’à la dernière intervention, redoutable : que demande le peuple ?
Peut-être le spectacle total que demande l’opéra. Donc que l’on place au centre d’un grand bûcher joliment crépitant, après les avoir longuement fouettés et insultés, Krzysztof Warlikowski, le metteur en scène (dont on serait curieux de savoir combien de demi-minutes il a passé pour régler les déplacements de ses personnages – voir par ex. la scène de police du III), et Malgorzata Szczesniak, la décoratrice-costumière (à qui il faudra sans doute apprendre à lire, afin qu’elle ait une chance de comprendre un livret, la prochaine fois qu’elle sévira, de préférence loin, en Mandchourie du Sud peut-être – ou alors, qu’elle m’explique où elle a vu au I le compositeur réclamer des « micros sur pied »). Par leur toute-puissance, ces crétins ont déplacé l’histoire à Hollywood, Emilia Marty devenant Marilyn Monroe, avec perruque, robe qui volette et pénibles vidéos type INA. L’idée est stupide (L’Affaire Makropoulos est un opéra sur l’opéra, pas une composition sur la célébrité), lourde, vulgaire (surtitres en fond jardin se déformant comme des fonds d’écran de secrétaires d’état-civil à la fin des années 1980), et constamment hors-sujet. Ainsi de la transformation de Krista (jouée par Andrea Hill) en Marilyn bis, alors que Krista ne cesse de dire qu’elle va arrêter le chant, et qu’Emilia Marty ne lui transmet finalement pas le secret des Makropoulos. Ainsi de l’insertion passante de décors de toilettes (avec écrans de télé intégrés), d’une salle de bains, d’une piscine. Ainsi de la quasi-nudité récurrente d’Emilia Marty, qui se change sur scène et enlève tout caractère de fable ou de récit philosophique à cette histoire extraordinaire. Ainsi de la grande scène finale, avec mort anticipée, superbe dialogue avec le chœur sur la vanité des choses, destruction par les flammes du secret de vie éternelle : ici, rien – coma banal, hommes en T-shirt à la gloire de Marilyn-Ricarda-Emilia, fondu au noir dans une piscine en coupe…
En conclusion : dans ces conditions, alors que Ricarda Merbeth, souvent, était nue (ou presque), l’émotion, elle, est ténue – bof, d’accord ; mais la morale de cette histoire, c’est surtout qu’il est scandaleux que des incompétents de la trempe d’un Warlikowski ou d’une Szczesniak, prétentieux et si peu musiciens de cœur, aient le loisir de monter un opéra qui, partant des conventions les plus archétypales confrontées à une musique détonante, finit sur un questionnement poignant tout en interrogeant le sens même de l’opéra – et non celui de la culotte de Marilyn. Dramatiquement, donc, une soirée détestable ; musicalement, un moment bien stimulant.

Ricarda Merbeth l'éblouissante. Photo : Josée Novicz.

Ricarda Merbeth l’éblouissante. Photo : Josée Novicz.

Quartett de Luca Francesconi, au programme de la Cité de la musique ce 19 mars, est sans doute l’opéra le plus cul sur le marché, loin devant Anna Nicole (auquel Allison Cook a participé). Inspiré des Liaisons dangereuses, il projette pendant 1 h 20 deux solistes lyriques, un orchestre de petite taille, une bande enregistrée et des logiciels d’informatique musicale dans le monde merveilleux de la souillure, du sexe et du suicide. En voici le compte-rendu.
L’argument : au début, c’est simple. La Marquise (Allison Cook) retrouve Valmont (Robin Adams), un ex, le déteste et le kiffe. Elle lui reproche de vouloir niquer une grenouille de bénitier mariée au Président qu’elle aurait bien épousée, elle ; et elle l’incite donc par opposition à dépuceler sa nièce. Puis l’affaire se complique : Allison Cook prend le rôle de Valmont en séducteur, puis celui de la nièce. Valmont lui donne la réplique, tantôt femme incorruptible, tantôt instructeur sexuel au lexique métaphysique. Dernier élément qui corse l’affaire, par instant, les solistes se félicitent mutuellement du rôle qu’ils jouent. Alors, jouent-ils, incarnent-ils leurs personnages ? L’important est sans doute que cela se finisse entre déshonneur, fellation, sodomie et empoisonnement, avant une belle coda shakespearienne réservée à Valmont sur le thème : « J’espère que mon spectacle ne vous a pas ennuyé, ce serait impardonnable. »
Le résultat : avec ses effets cinématographiques (à-plats orchestraux, crescendos soudains, sons surprenants disséminés dans toute la salle, direct / bande enregistrée, nombreux contrastes vocaux et sonores), son langage musical fort accessible à toutes les esgourdes (avec quelques petites ironies amusantes : trompette bouchée type wawa, cordes façon musique de cour…), ses modestes décors lumineux et sa durée resserrée, Quartett est un opéra auquel il fait plaisir d’assister (diffusion sur France Musique le 8 avril à 20 h). Certes, la dramaturgie inspirée de Heiner Müller est un peu molle : ainsi, d’un point de vue scénaristique, le monologue liminaire d’Allison Cook tire un chouïa sur la corde. Mais c’est sans doute pour mieux faire attendre l’inéluctable. Car l’ensemble de la pièce séduit par sa variété, la beauté de certains effets orchestraux et la précision avec laquelle cela est exécuté. D’autant que, à la mi-parcours, le retournement qui conduit les protagonistes à cour pour mélanger leurs rôles offre un regain d’intérêt à l’histoire proprement dite. Bref, efficacité musicale, harmonies délicates et très belle fin, entre tutti percussif et apaisement inquiétant : c’est très séduisant.
Le bilan : à nos ouïes, ce petit opéra est une grande réussite. Il la doit donc à l’ensemble des intervenants, outre le compositeur (présent ce soir-là). Susanna Mälkki dirige, pour la dernière fois en tant que patronne, l’Ensemble intercontemporain, avec sa rigueur coutumière. Robin Adams utilise sa voix de baryton (voire plus, sa voix de tête étant très souvent sollicitée) avec constance et, quand les graves ou le haut médium arrivent, puissance. Toutefois, il paraît plus limité scéniquement qu’Allison Cook, au visage incroyablement expressif. La voix de la soprano, quoique sûre, n’est pas la plus soyeuse qui nous ait caressé les oreilles ; et pourtant, malgré un rôle très exigeant, elle assure de bout en bout, sans la moindre faiblesse apparente. C’est juste, posé, varié ; les sautes de registre, du parlando à l’aigu puis au médium, sont maîtrisées avec facilité ; et l’ensemble est à la fois joué, incarné, distancié avec une spectaculaire force de conviction. On a hâte de voir cette wagnérienne-mais-pas-du-tout-que dans de nouveaux rôles parisiens. Et en attendant, on a passé une belle soirée de musique. Vivement la suite.

Peut-on écouter de la musique savante d’aujourd’hui sans être un musicologue averti, et en espérant ne pas être qu’un gros con de snob qui pue du cul ?
Chaque concert de ce genre, pour le semi-ignare, incite à réactualiser la question de la légitimité de son écoute, question qui n’est donc pas réservée aux caricaturaux beaufs ou p’tits Rebeus venant entendre le Boléro de Ravel sous la houlette vigilante de dames du CDI et de mamans aux sourcils froncés. Suis-je légitime à entendre ce qui va être joué (en clair : de quoi c’est qu’est-ce qu’il s’agit ?) ? Comment puis-je estimer la qualité de pièces où même les repères auxquels je suis habitué sont brouillés (en clair : n’est-ce que du foutage de goule ?) ? À quels indices vais-je rattacher mes critères de jugement, sur quels stimuli mon attention va-t-elle se porter, bref, vais-je tenir le coup ? L’erreur majeure consisterait à chercher de l’aide dans le programme chichement distribué par les hôtesses. Ils donnent le déroulé de la soirée, mais aussi des explications fumeuses sur ce que l’on va entendre. C’est plus rigolo qu’éclairant.
Il vaut donc mieux se contenter du plaisir de l’incertitude, de la découverte et de la curiosité pour des sons inattendus, des créations variées et des questionnements qu’elles suscitent. Et de fait, les concerts de l’Ensemble intercomporain qui s’y tiennent sont souvent stimulants, pour peu que l’on veuille y prêter l’oreille. Ce n’est pas une question de foi (« si c’est de la mousique contemporaine, c’est sourement génial, sourtout si ça semble de la mierda ») : ainsi, même avec toute la bonne volonté du monde, même en faisant crédit de sa sincérité au créateur, je n’ai jamais entendu les savantes constructions mathématico-déstrouctourées que nombre de compositeurs, dans leur notes d’intention, affirment avoir concoctées. Ce nonobstant, les événements, les contrastes, les sonorités, l’inouï proposé avec un instrumentarium classique (cordes, vents, cuivres, etc.) et enrichi notamment de percussions, intriguent le béotien de bonne composition (ha, ha) et, parfois, lui procurent, souvent, une joie d’écoute d’autant plus forte qu’elle n’était pas assurée – en tout cas, moins que lorsque l’on connaît déjà, plus ou moins, l’œuvre que l’on vient entendre.
Pour preuve, le concert donné le 20 novembre, dans une Cité de la musique archi-comble, par l’Ensemble intercontemporain, avec le renfort d’élèves en percussions et ondes Martenot du CNSMD de Paris, sous la direction de Susanna Mälkki, toujours très assurée. Avec une originalité : la scène était déplacée, de manière à permettre au chœur d’hommes de se positionner en surplomb, dans les tribunes. La première partie s’ouvrait par Ionisation d’Edgard Varèse, 7′ partagées par 13 percussionnistes, entre dialogues posés et fureur brusque qui s’évanouit. S’ensuivaient trois mouvements de Speicher d’Enno Poppe (photo) fresque de 30′ où les vedettes changent à mesure que les parties s’enchaînent – tantôt les flûtes variées, du piccolo à la basse, qui ouvrent le bal, tantôt les cordes qui s’interrogent, se répondent, tantôt les cuivres qui viennent faire écho au propos liminaire. La variété des atmosphères, le surgissement et l’audibilité de quelques thèmes ou rythmes récurrents (au sens où on reconnaît quelques thèmes et rythmes) permettent de vivifier l’écoute et d’agiter les neurones avec plaisir.
La seconde partie débutait par la diffusion du Poème électronique pour bande magnétique d’Edgard Varèse. L’intérêt principal était d’entendre cette accumulation d’événements sonores (percussions, vocalises, bruitages, déformations…) dans l’espace, c’est-à-dire au travers de hauts-parleurs répartis dans l’ensemble de la salle. Suivait drawing tunes and fuguing photos de Benedict Mason, présent ce soir-là pour la création mondiale de sa pièce de 12′. Je ne suis pas sûr d’avoir pigé un broc de sa note d’intentions (« je ne suis pas contre la musique, mais je n’ai aucune affinité avec son côté boyau de chat ») ni d’avoir été digne d’écouter cette pièce apparemment gorgée d’auto-citations et d’hyperprivate jokes (« les auditeurs remarqueront de brefs échos de Hinterstoisser Traverse, de la section Roo Hunt de SEVENTH, de mon Quatuor à cordes n°2 et de criss-cross » hum, tu vas me trouver sec, mais, pour ma part, non). Pourtant, c’est assurément la pièce la plus « facile » de la soirée, avec des accents de cordes quasi mélodiques (sera-ce cela, l’extrait du Quatuor ?), mais aussi de la tension, une belle part accordée aux vents, et des cuivres ponctuant en renfort le tout. Le concert poursuivait avec #9 de Mauro Lanza (le titre fait référence à Revolution #9 et à la mort supputé de McCartney – la musique, moins). Avec un effectif et une durée similaires, le compositeur, présent lui aussi dans la salle, parvient à guider l’auditeur dans un cheminement alternant surgissements et pauses lancinantes. D’approche moins mélodieuse que le morceau précédent, celui-ci attire néanmoins l’attention et complète utilement ce concert en proposant d’autres pistes d’exploitation de l’orchestre. Pour l’un comme pour l’autre, on apprécie la précision des attaques, l’implication des musiciens (Hidéki Nagano, impressionnant de concentration), la beauté des sons (j’avais écrit « pianos des clarinettes », mais j’ai peur que ça paraisse un peu bizarre, comme formulation), la variété des timbres obtenus par les percussions…
Autant de qualités moins sensibles chez les basses du Choeur de Radio-France, dirigées par Denis Comtet, dont le service n’était pourtant pas si terrible : elles n’intervenaient que pour la fin d’Ecuatorial d’Edgard Varèse qui concluait, en 11′, le programme. De nombreux décalages internes au choeur, il est vrai dans un difficile exercice d’unisson, semblent se faire entendre. Toutefois, l’auditeur est surtout saisi par l’effet massif, spectaculaire, de la pièce, appuyée sur huit cuivres, un piano, un orgue (un synthé, en fait, mais bon), deux Ondes Martenot, six percussionnistes et donc une masse basse, ha-ha. C’est très efficace, et cela conclut avec force un concert qui confirme la capacité de l’Ensemble intercontemporain à construire des programmes palpitants, qui mettent en joie les papilles auditives venues goûter aux charmes acidulés de la production actuelle.