De gauche à droite : Yorck Felix Speer (Kouno), Christina Landshamer (Annette), Véronique Gens (Agathe), Dimitry Ivashchenko (Gaspard), Miljenko Turk (Ottokar), le consternant Graham F. Valentine (récitant) et Franz Josef Selig (l'Ermite). Photo : Bertrand Ferrier.

De gauche à droite : Yorck Felix Speer (Kouno), Christina Landshamer (Annette), Nikolai Schukoff (Max), Véronique Gens (Agathe), Dimitry Ivashchenko (Gaspard), Miljenko Turk (Ottokar), le consternant Graham F. Valentine (récitant) et Franz-Josef Selig (l’Ermite). Photo : Bertrand Ferrier.

 Aller voir un opéra en « version de concert » a, a priori, un côté rassurant : au moins, suppute-t-on après quelques expériences attristantes, la mise en scène ne parasitera pas l’œuvre. Erreur ! Il existe des astuces pour gâcher une représentation musicalement de bon aloi. Illustration, ce 14 septembre, avec la production du Freischütz donnée au « TCE », annoncée en rediff sur France Musique le 10 octobre à 19 h.
L’histoire : un concours de tir met la pression sur Max. S’il ne vise pas bien demain, il n’épousera pas Agathe, sa promise. Pour mettre toute chance de son côté, il accepte de vendre son âme au diable grâce à l’intercession de Kouno, jaloux du futur mari et pressé de négocier un sursis avec Samiel-le-diable moyennant une âme (acte I). Pendant qu’Agathe s’impatiente et déprime tour à tour, près de sa proche parente Annette, Max rejoint le lieu terrifiant où seront forgées ses munitions miraculeuses (acte II). Le lendemain, Max tire sur commande… mais, alors qu’Agathe s’effondre, trop stressée, la balle touche et tue Kouno. Un bannissement est prononcé, mais l’Ermite lui substitue une mise à l’épreuve d’un an, et tout finit donc presque bien (acte III). Le tout est distribué en deux parties d’une heure séparées, youpi, par un entracte, ça compte aussi.
La particularité : celui qui n’aurait pas un p’tit peu bossé son synopsis voire son livret avant la représentation n’a aucune chance de comprendre l’histoire, déjà passablement tortueuse. Pas parce qu’il est imprévoyant donc sot : juste parce que, pour cette série de représentations (deux exécutions viennent de résonner à Hambourg), « les dialogues parlés sont remplacés par un texte de Steffen Kopetzky dit par Samiel ». Ce texte, en français s’il vous plaît, intercalé entre les airs voire au milieu des chansons (à part pour prouver sa bêtise, pourquoi gâcher le Volkslied des demoiselles d’honneur, au troisième acte ?), est d’abord une paraphrase verbeuse, aux tendances pseudo-poético-philosophiques, autour du Mal et des tentations de l’homme, puis, le temps passant, une manière de résumé libre. Il est interprété par Graham F. Valentine, coiffure de clown entre Gauthier Fourcade et David Sire sans le talent des zozos cités, prononciation grandiloquente, parfois hésitante, associant sporadiquement les « r » roulés et les « r » pas roulés. En attendant, c’est le spectateur qui se sent roulé car, sans les dialogues parlés et avec cette verrue logorrhéique moderne, l’opéra ressemble à une succession d’airs de concert dont on ne perçoit ni la cohérence, ni les enjeux dramatiques – pour un opéra, c’est quand même un chouïa gênant.

De gauche à droite : Christina Landshamer, Dimitry Ivashchenko, Nikolai Schukoff et Miljenko Turk. Photo : Bertrand Ferrier.

De gauche à droite : Christina Landshamer, Dimitry Ivashchenko, Nikolai Schukoff et Miljenko Turk. Photo : Bertrand Ferrier.

L’interprétation musicale : la partition, variée, luxuriante, oscille entre l’art mozartien, le plaisir du folklore, la puissance émotionnelle de l’orchestre romantique et même des promesses presque wagnériennes. En prime, elle met en valeur nombre de pupitres de l’orchestre (notamment cors, bien sûr, clarinette, violoncelle, alto mis en scène pour la romance d’Annette au III…), et chaque musicien y tient vaillamment sa partie, ce soir-là. Ainsi, après un premier départ peut-être légèrement asynchrone, les cors font montre d’une justesse et d’une constance irréprochables. Thomas Hengelbrock, même s’il commence un peu mollement à notre goût, assure par la suite une direction qui rend raison des diverses humeurs parcourant la partition. Le talent des solistes finit d’emporter l’adhésion ; et cette remarque vaut aussi pour le chœur, dont on apprécie les nuances, la force lorsque nécessaire, la justesse y compris dans les passages tendus, et la variété des voix qui chantent en solo.
Le plateau vocal : aucun chanteur n’est hors de propos ou hors de forme ce 14 septembre, même s’il nous a semblé entendre parfois un allemand exotique (comme nous ne sommes pas germanophone, c’est sans doute une illusion de snob). Franz-Josef Selig, spécialiste des rôles brévissimes, vient jouer les utilités de luxe à la toute fin de la pièce, impressionnant par ses graves parfaits et son médium rond, en dépit d’un vibrato que nous-petit-spectateur aimerions un poil moins relâché et envahissant. Cependant, les vedettes annoncées sont à chercher du côté de Max et Agathe, les futurs époux. Nikolai Schukoff, quoique un peu stressé sur la fin (il revient à la partition dont il n’avait pas fait usage avant la seconde partie), manque peut-être en concert du charisme qui incarnerait son personnage et séduirait pleinement ; cependant, il propulse avec savoir-faire un timbre clair, une voix sans fatigue et une unité de sonorité sur toute sa tessiture. Véronique Gens propose une Agathe très intérieure. Aucun reproche vocal ne paraît pertinent, mais l’on aurait aimé l’entendre parfois libérée, afin de mieux rendre raison, à notre point de vue, de l’étendue et de l’intensité des émotions qui habitent son personnage, tout nunuche soit-il. Yorck Felix Speer coule son Kouno dans un monolithe grave, où la précision de la voix étouffe parfois la force dramatique qu’on attendrait du personnage. Miljenko Turk, le beau gosse du lot, impressionne quand il saisit en volant le sceptre d’Ottokar : du souffle, de la constance sur ce bref rôle, mais une agaçante maladresse scénique à sembler attendre des bravos dès qu’il ferme la bouche – alors qu’il joue le prince régnant, personnage ferme qui n’a pas besoin de l’approbation de ses sujets. Restent les deux chanteurs qui nous semblent les plus impressionnants ce soir-là : Dimitry Ivashchenko campe un Gaspard à la fois humain et trrrès maléfique, profond à souhait, comme il sait si bien faire ; et Christina Landshamer rayonne en Annette déchaînée – belle voix et jolie présence scénique donnent envie de la revoir tantôt pétiller sur scène car, devant son interprétation d’Annette, on se lève tous pour elle (pas pu m’en empêcher, même pas désolé).
En bref, beau concert, superbe musique, mais haro sur la pseudo-créativité stupide du « texte nouveau » dans lequel on ne saurait trop blâmer les producteurs d’avoir investi.

Photo : Bertrand Ferrier

Photo : Bertrand Ferrier

Peter Eötvös et Julia Bauer. Photo : Josée Novicz.

Peter Eötvös et Julia Bauer. Photo : Josée Novicz.

Et si musique quasi contemporaine et moment de jubilation sonore n’étaient pas contradictoires ? Pour les sceptiques, la Cité de la musique programmait les Momente de Karlheinz Stockhausen ce 25 mars. Nous y étions.
Originellement composé en 1962, révisé en 1972 pour la version donnée ce soir-là, Momente se présente comme une manière de cantate profane ou presque. L’instrumentarium articule des cuivres (quatre trompettes, quatre trombones graves), trois percussions, deux claviers électroniques type Hammond, un chœur mixte organisé en quatre groupes, une soprane soliste et une régie sonore plutôt discrète. Le texte ondule autour du « Cantique des cantiques », tantôt cité textuellement, tantôt sectionné, tantôt repris ironiquement, tantôt mêlé à d’autres bribes de texte. D’emblée, la question est posée par la soliste, seule en scène avec les claviéristes et les percussionnistes : de quoi c’est-il qu’il s’agit de ? Cette interrogation va irriguer l’ensemble de la pièce, construite en deux mouvements d’environ une heure.
Stupéfiantes, les quarante premières minutes clouent le spectateur non averti à son fauteuil : mise en scène et en lumière du son qui envahit l’espace, travail sur les dialogues entre soliste et tutti, découverte des possibles orchestraux et choraux (note, durée, déformation, son brut, voix parlée dérapant dans le chant, ensemble superbe subverti par une voix amplifiée, percussions manuelles ou frappées par des non-spécialistes…). Puis le compositeur se concentre sur son matériau et semble rejeter ses effets liminaires pour triturer l’aspect percussif du chœur (claquements, frappements, modifications des voix, souffles…). Des effets de nuances saisissants paraissent accélérer le temps jusqu’au vertige précédant la mise en abyme qui annonce l’entracte : le chef dirige les applaudissements et les pouët-pouët des cuivres pendant que les artistes s’applaudissent eux-mêmes pendant trois bonnes minutes. Ce pourrait être risible ou pseudo-conceptuel : c’est à la fois drôle et puissant, car, par-delà les enjeux formels insaisissables par le profane, l’ironie prolonge l’interrogation liminaire : de quoi s’agit-il ? qu’est-ce que la musique ? qu’est-ce que la représentation du son ? pourquoi sommes-nous ici ce soir ?

Julia Bauer. Photo : Josée Novicz.

Julia Bauer. Photo : Josée Novicz.

En miroir, après un entracte revigorant, la seconde partie s’ouvre sur une scène similaire à celle qui clôturait la première. Et la petite heure qui suit est l’occasion pour le compositeur d’explorer, à travers des textes qui s’entrecoupent et des techniques musicales qui se superposent, différentes façons de susciter le son et l’émotion de l’auditeur. Jouant parfois de l’harmonie chorale, parfois de la fureur cuivrée, parfois de l’art des percussions (le gros gong est travaillé, les claviéristes se mettent à leur tour à sévir sur les instruments supplémentaires qu’ils doivent manipuler), alternant effets de synchronisation et dissociations spatialisant le son de façon acoustique (chaque groupe de musiciens intervenant en décalé, avec à l’occasion des parties dissociées à l’intérieur même des blocs choraux), la composition de Stockhausen, portée par la direction intense du compositeur Peter Eötvös, palpite et frémit, emportant l’adhésion d’une Cité de la musique très remplie pour l’occasion.
En conclusion, un WDR Rundfunkchor de Cologne attentif et talentueux (chaleureuses basses, beaux ensembles des voix de femmes), une soliste précieuse et multifacette (Julia Bauer) sachant parler et chanter jusque dans de redoutables pianissimi suraigus, des cuivres précis, un chef aux petits soins et un claviériste boudeur (apparemment déçu de sa prestation, Dimitri Vassilakis a refusé de se lever pour saluer), ont joliment mis en valeur une œuvre ambitieuse et stimulante. En un mot comme en moult davantage : youpi.

Dimitri Vassiliakis, claviériste boudeur de l'EIC. Photo : Josée Novicz.

Dimitri Vassiliakis, claviériste joyeusement boudeur de l’EIC. Photo : Josée Novicz.