Parfaite rencontre entre la vocation religieuse de « Voix dans l’Église (VDE) » et de la perspective classique portée par la marque Gallo, voici une Passion imaginée par feu Beat Jäggi en vingt mouvements, un seul air, un seul passage instrumental et quelques moments scandés sur fond musical (« quand ça chante trop,  on finit par s’ennuyer », expliquait feu le librettiste) – à charge pour Urs Joseph Flury de s’en débrouiller. Cet enregistrement en concert révèle une magnifique musique tonale, expressive à souhait, magistralement orchestrée et interprétée  avec soin, sous la direction du compositeur.
Après un prologue inquiétant, l’entrée dans Jérusalem parvient à dépasser la simple fanfare par le truchement des bois, le dialogue entre voix graves et aiguës, l’ajout de nuances appropriées. Le dernier repas décrit un Christ troublé qui intervient pour célébrer, grave, la première eucharistie. Un rythme ternaire évoque le jardin de Gethsémani. Le librettiste insiste sur la notion de fatalité tragique, de prédestination, d’inéluctabilité. Ainsi, « Judas isch scho zeichnet / Sys Wärch muess är hüt tue » (Judas est déjà marqué, il doit remplir sa mission aujourd’hui) ; de même, « Der Heiland muess eileini / Sy Todesangscht usstoh » (C’est seul que le Sauveur doit supporter / son agonie mortelle), etc. Pour nous, qui connaissons le scénario, c’est banal ; mais, afin de nous donner à imaginer ce que pouvait ressentir celui qui, seul, connaissait l’issue, le compositeur traduit la force du destin-qui-va par de nombreuses astuces telles que :

  • le balancement inéluctable du ternaire,
  • les deux en deux du chœur,
  • et la neuvième finale.

La séquence de la trahison fait dialoguer des bois célestes, des chœurs, cordes et timbales telluriques, ainsi que des cuivres entre solennels et inquiétants.



Sans barguigner, le librettiste met doublement sa patte sur la Passion qu’il propose : d’une part, il mêle les Évangiles à sa guise ; d’autre part, il assortit le récit de commentaires personnels, inscrivant sa foi et ses convictions dans le texte du chœur. Nul reproche, ici, au contraire – le récit gagne en spécificité et en intensité ce qu’il perd en authenticité, comme une histoire « bien racontée » est souvent celle où le conteur s’investit dans la verbalisation du déroulement. Ainsi, quand Jésus guérit l’oreille de Malchus, « D Hänker luege chuum rächt zue » (tous ne savaient trop où regarder), ce qui marque trois particularités :

  • le choix ponctuel de la version de Luc qui, ultraminoritaire, annonce la guérison de Caïphe ;
  • l’ajout d’une didascalie qui n’est certes pas dans Luc, XXII, 51 ; et, amusant pour honorer un librettiste prompt à la paraphrase,
  • l’insertion dans la traduction anglaise – non signée – du terme « executioners » (bourreaux), connotation hypertrophiée pour désigner les prêtres et soldats venus arrêter le dangereux bandit.

Ce n’est qu’une illustration de la personnalisation de la Bible par Beat Jäggi, qui se prolonge par maintes astuces, parmi lesquelles :

  • la reformulation que ponctue par ex. l’ajout d’épithètes dramatiques (telles les « Feischrti Macht », id sunt les forces obscures) ;
  • le séquençage ;
  • la sélection, dilatation, contraction ou suppression de séquences, etc.

Comme en écho, la musique d’Urs Joseph Flury est loin d’être simplement – pour ainsi dire – belle, riche et illustrative. L’illustre le reniement de Pierre, occasion d’associer deux formes narratives :

  • les chœurs et grand orchestre ouvrent et ferment le bal pour poser le cadre ;
  • un ensemble plus léger suit les quasi récitatifs accompagnant les accusations et la lâcheté de Pierre (Christof Breitenmoser, très convaincant).

Colorant cette structure essentielle pour assurer la lisibilité et l’intelligibilité du texte, captivent notamment l’oreille :

  • les variations d’instrumentarium,
  • l’insertion de virgules musicales et
  • les inflexions harmoniques.

La longue séquence « devant Pilate » (Yves Brühwiler) illustre la capacité du compositeur à renouveler ses stratégies : motif des cordes ou ascension répétée des vents, unissons, crescendo, contrastes, reprises de gimmicks parfois transformés ; et, à la demande du librettiste : chœurs rythmiques ou chantés, dialogue entre solistes, foule et orchestre, etc. Le tout se pimente de trouvailles, incluant la harpe-signature quand Jésus commence à répondre au lâche et affirme, beaucoup plus ferme que chez nous : « I bis, jo, du seich es sälber, / Chasch dy Glouben a mi ha » (Je suis [le roi des Juifs], tu le dis toi-même, tu peux croire ce que je te dis). Une danse joyeuse mais grinçante sert de décor aux gausseries de la foule, avant que hautbois et flûte ne relativise cette joie financée par les juifs : grâce à la corruption de la foule, Barabbas est libre, et le mauvais juif va payer !



C’est alors que le chemin de croix montre sans doute les limites du livret. En effet, le chœur qui vient d’incarner la foule houspilleuse redevient narrateur empathique. Ainsi relate-t-il avec émotion l’horreur de ce pauvre gars, des épines dans la boîte crânienne, contraint de tirer deux énormes bouts de bois en forme de plus (« Rhésus positif ? », soufflent les persifleurs) sur lequel on le va torturer jusqu’à ce que mort s’ensuive. Si l’on tâche de suivre le propos, cette facilité est assez incompréhensible et, pour tout dire, plutôt maladroite.
Heureusement, la musique permet de presque-ignorer l’incohérence en exprimant le drame du moment avec force et l’once de subtilité qui va bien. Le chœur de femmes réitère, à la première personne du pluriel, la description que l’on vient d’entendre. Lancé par la harpe, Jésus les recadre comme il convient, avant de partir à sa crucifixion sur un groove de claves que dissipe in fine un claquement de cymbales. De la sorte, la scène des larrons est évoquée avec une belle variété. Les couleurs musicales changent sans cesse. Ainsi, le premier voleur (Marcel Fässler) bénéficie presque d’une microchanson à la Monty Python, qui rappelle l’importance des moqueries dans la Passion : moqueries

  • de la foule,
  • des soldats,
  • des grands prêtres et, donc,
  • du bandit honnête.

Le lèche-cul dit « bon larron » (Chasper-Curò Mani) n’a pas cette chance : plus sage, il est baryton et non ténor – telle est la musique d’Urs Joseph Flury, à la fois subtile et ne négligeant pas les archétypes afin de se mettre au service du projet narratif.



La lamentation de Marie (Lilian Schneider Rohrer, dont le timbre brut et le vibrato large et abondant seront affaire de goût) est le seul air de l’oratorio.  Il oscille entre la tristesse humaine et la désespérance transcendantale, ce qu’illustre l’utilisation de la harpe, entre arpèges élégiaques et brusques envolées. S’ensuit une élégie pour hautbois et orchestre en accompagnateur de luxe. Le compositeur a écrit cette pièce « à la mémoire de M.M. ». Renato Bizzotto affronte une partition qui lui attribue autant de larmes que d’énergie révoltée, refusant de confondre émotion et mollesse consensuelle.
Certes, cette séquence peut paraître et superfétatoire, et moins passionnante – presque sans jeu de mots – que d’autres, dans la mesure où l’orchestre ne sert que de ploum-ploumeur de luxe ; or, paradoxalement, sa singularité (seul moment instrumental), sa sobriété (le soliste n’est jamais défié par ses compères) et son ambiguïté (prétextant faire résonner le chagrin de Marie, il évoque un chagrin personnel, comme tout croyant est censé faire sienne la souffrance du Christ lors du triduum pascal) lui donnent une résonance particulière.



L’anaphore « Es isch vollbracht » (C’est fini) annonce « la mort, la mort », sans s’y attarder outre mesure : la fin biologique est comme un non-événement dans la triple logique fervente qui anime la Passion :

  • soumission du Fils au Père,
  • inconscience des hommes pour accomplir les Écritures, et
  • résurrection.

La séquence « Après la mort » joue le dramatique pour faire gronder le tonnerre et tomber la nuit avec un solo de violoncelle, des roulements de cymbales et timbales, des souvenirs de harpe qui s’élèvent. L’antépiphorique « Ô Croix ! Ô Croix » s’articule autour d’un chœur a capella pour porter un propos davantage descriptif et priant que narratif, offrant une respiration bienvenue pour accompagner… l’expiration. La mise au tombeau ne surjoue pas la dramatisation : dans la foi chrétienne, il s’agit plus d’un moment solennel que d’une scène déchirante.
Cependant, grâce à cet épisode, le librettiste prépare le contraste entre la résurrection, triomphale et cosmique, et « e leide Zug, erbärmlig chly » (le maigre cortège, si étique) que commentent bois et cordes. Factuelle, la musique sonne martiale pour décrire les soldats qui gardent le tombeau. Toutefois, sous le rythme stupide – le seul accessible aux militaires –, la harpe christique zone, soutenue par bois et cordes. La Pâques part sur des bases quasi haydniques. Le compositeur paye néanmoins sa presque-minifugue avec les cloches qui vont bien avant de finir, étonnamment, en mineur, comme pour souligner que, même si l’aiguillon de la mort est – officiellement – relativisé, même si le monde est extrait du temps vers l’éternité, ben, n’empêche, dans la vraie vie des ploucs, c’est pas si simple.


La prise de son de Cäsar Spiegel ne rend pas toujours raison de cette partition riche (chœurs liminaires pas très distincts, autant que nous le puissions entendre) ? Les cordes semblent parfois fricoter avec la limite de la justesse ? Quelques rares départs paraissent juste justes ? Tout cela se comprend pour un disque ambitieux enregistré officiellement en une seule fois. Voici ce qui compte : ignorant du travail d’Urs Joseph Flury, je suis ravi de l’avoir pu découvrir et de, grâce à lui, pouvoir souhaiter aux lecteurs – en tout cas ceux capables de goûter sans ricaner autre chose que des bruitismes déstructurés amplifiés par une programmation électroacousmatique post-néo-spectrale – une puissante musique pascale à tous.


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