La face cachée du Ring

On ira tous à l’opéra, mais c’est pas sûr

Pour compléter nos p’tites critiques glissées çà et sur la première partie du Ring vu par Gergiev et ses loulous, quelques instantanés complémentaires pris dans la tourmente. Comme ce rappel, en chemin, que la vraie vie est aussi ailleurs…


… ou cette installation très symbolique représentant un type qui a obtenu un job consistant à se demander pourquoi il est payé…


… ou ces crottes jaunes, genre atelier de maternelle raté, qui parsèment le parterre jouxtant la Philharmonie. Ni de l’art, ni du cochon, juste du caca que, curieusement, personne n’aurait ramassé à l’heure où nous bouclons ces lignes musicales.

Publié dans Carte postale | Marqué avec , , |

Philippe Entremont : bilan, actualité et prospective (2)

Philippe Entremont, l’entretien :
deuxième mouvement, l’actualité


Philippe Entremont, après une première partie d’entretien qui dressait manière de bilan, nous voici au cœur de notre entretien pour évoquer votre actualité – en l’espèce, un nouveau disque Schubert. En ouverture et au centre de l’enregistrement, la vingt-et-unième sonate de Franz Schubert…
Vous voyez, cette sonate, je la joue toujours ; mais je ne la joue plus pareil que sur le disque. On trouve toujours quelque chose à modifier. C’est plus ou moins réussi. En tout cas, ce disque représente ce que je pensais de la sonate D960 quand j’étais en studio, voilà.

Pourquoi avoir choisi, enfin, de l’enregistrer ?
D’une part, le temps pressait. D’autre part, j’en ai toujours eu envie.

Vous écrivez que vous y avez pensé pendant cinquante ans… Pouvez-vous expliquer, pour les pékins de mon acabit, ce que signifie remâcher, rabâcher, mûrir une œuvre pendant cinquante ans et se décider à la graver ?
Il était temps de le faire. Mais ça fait plutôt vingt ans que j’y pense.

Vous écrivez dans le livret : « Depuis plus d’un demi-siècle, je pense à cette sonate »…
Et j’ajoute : « Le désir de l’enregistrer est venu vers 2009 »…

Alors, neuf ou cinquante ans ?
Écoutez, ce qui est amusant, c’est que, cette sonate, je vais la jouer en concert prochainement en Italie, et on va en faire un DVD. Un an après environ la version que vous avez écoutée, ce sera donc, déjà, une chose différente. J’espère que cette évolution ira vers le meilleur, car on peut toujours faire mieux. En tout cas, l’idée me passionne. Imaginez que, cette sonate, je la joue, pour moi, de manière régulière. Une fois par semaine ou tous les quinze jours, ça dépend ; eh bien, je continue à l’interpréter différemment. Même si les gens ne s’en rendent pas compte, pour moi, c’est important.

Pourquoi cette fascination envers cette sonate, que vous évoquez plusieurs fois dans votre livre ? Que cristallise-t-elle pour vous… et pourquoi avoir tant tarder à l’enregistrer ?
Cette sonate a été beaucoup enregistrée, mais presque toujours à titre posthume. C’est à la fois triste et logique. J’ai écouté des disques de jeunes artistes qui l’interprétaient : on n’y est pas. Cette œuvre demande du temps. Il faut être libre. Il faut être mûr. C’est quasiment la dernière pièce que Schubert a écrite. C’est donc un aboutissement. Pour le compositeur comme pour l’interprète. Il n’y a pas de hasard si cette sonate est la dernière œuvre qu’ont enregistrée beaucoup de grands pianistes.

Vous-même n’avez pas été tenté de l’enregistrer plus tôt, donc trop tôt ?
Les Polonais ont enregistré une version que j’ai faite jadis. J’ai le disque. Récemment, je l’ai réécouté. J’étais allé le déterrer. Il n’est pas resté longtemps en surface. Il y a des choses bien, mais…

Qu’est-ce qui vous déçoit, dans cette version ?
C’est une version de pianiste, pas de musicien. On peut être pianiste sans être musicien. On peut être musicien sans être pianiste. Le but, ça reste quand même de combiner les deux. Parce que c’est là que ça commence à devenir intéressant.

Donc, dans votre ancienne version, il y avait plus de notes que de musique ?
Disons qu’il y avait une préoccupation que, quelquefois, on sent. C’était brillant, très brillant. Il faut dire que, à cette époque, Vladimir Horowitz avait enregistré la sonate avec un grand succès. Mais, si vous écoutez, ce n’est pas Schubert qui joue : c’est Horowitz. Attention, c’était un immense pianiste, Horowitz, comme l’a été Claudio Arrau. Bon, le plus grand de tous, ça reste Rachmaninov. Il y a lui et les autres. Aujourd’hui, on peut citer Lang Lang. Il est étourdissant. Faut surtout pas l’imiter, ce serait une erreur monumentale. Mais quel artiste ! Moi, je l’ai entendu quand il était très jeune. Il avait dix-sept ans et il étudiait à Philadelphie. Ce qui sortait de son piano était magnifique, de pensée et de jeu. Je suis sûr que le milliardaire redeviendra un millionnaire normal !

Pour jouer Schubert, il existe plusieurs écoles. Pour votre part, pas d’ambiguïté : vous revendiquez votre colère contre la mode des pianofortes
Ah, mais je n’éprouve pas de la colère contre eux : je les hais, nuance. Et ça continue ! C’est pire que jamais… Qu’est-ce qu’on nous bassine avec ça ? Rappelons ce qu’est un pianoforte : c’est un mauvais instrument de transition. Le clavecin était enfin devenu de grande qualité. On a décidé de partir sur autre chose, en l’espèce un piano. On a balbutié pas mal de temps, avant d’obtenir un prototype satisfaisant. Mais enfin, monsieur, imaginez-vous Beethoven, il a connu ça, imaginez-vous Chopin, imaginez-vous Liszt, bon sang ! connaissant le piano que nous avons aujourd’hui, croyez-vous un instant qu’ils préfèreraient être joués sur un pianoforte ? Mon Dieu, non ! Jamais ! Regardez les pédales de Beethoven. Il exigeait des tenues à la pédale pendant vingt mesures. Pourquoi ? Parce que la pédale ne tenait rien du tout. Vous aimez ça, vous, le pianoforte ?

J’aurais bien dit oui, pour polémiquer ou parce que je connais une étudiante qui se spécialise dans cet instrument, mais non.
Je vais être plus dur : la seule justification du pianoforte, c’est que c’est une manière pour les gens qui ne jouent pas bien du piano d’avoir un instrument à la hauteur de leurs modestes moyens.

Vue l’étudiante à laquelle je pense, je ne suis pas certain que ce soit toujours le cas…
Je savais que vous alliez tiquer, car je n’ai jamais été aussi méchant.

Non, là, j’insiste : pour parler de l’artiste à laquelle je pense, je crains que, révérence parler, vous ne soyez plus dans l’erreur que dans la méchanceté.
Écoutez, que des gens, même talentueux, se laissent avoir à ça… Ça me laisse sans voix. J’ai lu des musicologues. Des critiques, aussi. Tous, ils écrivent n’importe quoi.

Même les critiques ?
Les critiques, c’est comme les pianistes. Y en a des bons, y en a des mauvais. Me concernant, deux critiques ont été extrêmement utiles. Ils ont pointé des défauts que j’avais à seize et dix-sept ans. Ce sont les seuls bons critiques que j’ai connus. Ils étaient New-yorkais. C’est quand même étonnant, que je doive à des critiques parfois compositeurs comme Virgil Thomson, du Herald Tribune, ce que je suis aujourd’hui, non ? Je ne le dois pas QU’aux critiques, attention ! Surtout que, quand on lit certaines âneries…

Par exemple ?
Je suis révolté quand je lis que j’ai eu la chance de jouer à Carnegie Hall… Je n’ai jamais eu de « chance » ! On a l’opportunité d’y jouer une fois mais, ce qu’il faut, c’est y revenir. C’est ça qui est important ! Actuellement, je vois les jeunes pianistes qui font leurs fiers parce qu’ils ont donné un concert à Carnegie Hall. Ils ont tous joué à Carnegie Hall. Ils oublient juste de préciser qu’il y a trois salles à Carnegie Hall ! Les gamins ne jouent pas dans la grande salle. Je n’ai rien contre la petite salle, qui est tout à fait charmante ; mais pourquoi essayer de tromper les gens ? Parfois, il est bon de mettre les choses au point. C’est comme si on me disait : « Philippe Entremont, vous allez jouer à Pleyel ! », et que l’on m’envoyait jouer dans la petite salle Chopin-Pleyel, en bas. Eh bien, pardon : on ne jouait pas « à la salle Pleyel » quand on jouait à la salle Chopin-Pleyel.


Votre nouveau disque, qui n’est pas enregistré à la salle Chopin-Pleyel, est l’occasion de revenir sur votre déclaration : « Je veux consacrer une partie de mon temps à des artistes en devenir. » En l’espèce, vous offrez une place à Gen Tomuro, qui était votre élève…
Absolument. Je l’ai vu hier. En un an, il a fait des progrès phénoménaux. Je suis très content de la manière dont il joue actuellement. On le sent très ouvert. Moi, j’aime ça. J’aime les progrès.

Dans votre livre, vous évoquiez deux élèves : M. Tomuro et Mlle Tian.
Oui. Et alors ?

Mlle Tian a-t-elle rejoint le purgatoire des pianistes talentueux qui, à l’instar des candidats talentueux de certains concours internationaux, n’auront pas de place dans le monde du piano-business ?
Aucun juré ne dira que beaucoup de candidats sont talentueux. Dans aucun concours.

J’en ai croisé un
Vous me faites rire.

Bon, j’ai pas perdu ma journée.
Écoutez, j’étais au dernier concours Chopin. Si j’ai entendu trois candidats avec du potentiel, c’est le bout du monde ! En fait, je demande que l’on arrête avec les concours, bon sang.

Vous ne pensez donc pas qu’il y a un gap entre les bons pianistes et la capacité du marché à les valoriser à leur j…
Non. Y a toujours autant de bons pianistes. Pas plus qu’avant. Vous voulez me faire dire qu’il y a de belles mécaniques ? Soit. Mais des musiciens respectueux de la partition, non, monsieur. Ils jouent bien ? La belle affaire ! Ont-ils quelque chose à dire ? Que nenni ! Du moins, il y en a peu. Et certainement pas plus qu’avant.

Bref, contrairement à ceux qui dénoncent les concours parce qu’ils couronnent des rois sans royaume, vous dénoncez les concours parce que…
… mais parce que c’’est une monstruosité, tout simplement ! Des concours, il y en a des centaines. Tous affirment produire le génie du siècle. C’est dramatique, comme est dramatique la situation du pianiste. L’instrumentiste à cordes, s’il a quelque chose dans le ciboulot, il se rend compte qu’il ne sera pas un Jascha Heifetz, un Jacques Thibaud, un Zino Francescatti ou un Itzhak Perlman, etc. Mais lui, au moins, il a l’espoir de vivre de son instrument.

En intégrant un orchestre ?
Évidemment ! Vous ne vous rendez pas compte du nombre d’orchestres qui existent, dans le monde. Comme les concours, c’est énorme ! Et ils sont très bons, croyez-moi. Partout. Moi, j’ai connu le temps où il y avait, disons, dix bons orchestres aux États-Unis. Aujourd’hui, on peut multiplier ça par vingt. Il y a de bons orchestres partout. C’est pas le Philharmonique de Berlin, mais quelle qualité ! Tenez, l’autre jour, je regardais les Victoires de la musique classique. Il n’y avait qu’un vainqueur, dans cette soirée : l’Orchestre de l’opéra national de Lyon. Superbe.

D’ailleurs, vous n’avez pas encore eu votre Victoire…
C’est pire que ça : c’est la seule récompense que je n’ai jamais eue. J’ai eu toutes les autres, mais alors toutes, et pas la Victoire !

Vous le reprochez à votre agent, aux coteries…
Certainement pas aux coteries : juste à un mot qui, en français, est très bon – la connerie.

Donc, c’est fait, vous n’aurez pas de Victoire de la musique…
Oh, non seulement je ne l’aurai pas, mais j’espère ne surtout pas en avoir une à titre posthume !

À suivre : troisième mouvement, la prospective

Publié dans La musique des autres | Marqué avec , , , , , , , , , , , |

La Walkyrie, Philharmonie, 25 mars 2018

Valery Gergiev. Photo : Bertrand Ferrier.

Devant la montagne, osons le rappel : le ring, c’est seize cordes ; le Ring, c’est quatre soirées et vachement, vachement plus de cordes. Ce dimanche, le Mariinsky, sous la direction de Valery Gergiev, venait zouker La Walkyrie à Paris. Nous y étions, pas que, même si, à la marge, ça joue, parce que nous tendons bien haut un médius préalablement humecté aux débiles qui pensent que Wagner, c’est le nazisme ; pas que, non plus, parce que nous adressons la même expression digitale à ceux qui prétendraient boycotter Valery Gergiev sous prétexte qu’il est le laquais culturel de Vlad Poutine ; et pas que, ben non, parce que c’est mal d’aller applaudir Yevgeny Nikitin, dont on regrette davantage les explications risibles pré-Bayreuth que son droit à avoir des tatouages, même honnis par des bien-pensants si prompts à être choqués pour avoir leur entrefilet de gloire médiatique. Tiens, puisqu’on, c’est le caca de le dire, parle des cons, saluons Claude Guéant, l’homme qui ne dépense que 80 € par an… mais arrive au con(ha, ha)cert avec berline de luxe, chauffeur, garde du corps et entrée sécurisée payée par les cons qui, eux, payent leurs billets. Claude, j’espère que, la prochaine fois que tu entreras avec une telle gloire dans une institution publique, ce sera dans un cul-de-basse-fosse à ton image. Mais c’est pas le sujet du post, enquillons, avec un « i », merci.

Passons donc au synopsis du jour. La Walkyrie, c’est essentiellement l’histoire d’un frère qui nique sa sœur et la féconde (c’est mieux pour préparer les prochains épisodes). Le dieu qui a engendré le bâtard veut le protéger. Sa femme lui lui ordonne de le défoncer. Courageux comme un dieu, Wotan envoie sa fille préférée faire le sale boulot. Comme elle le fait pas, il se résout, pour sauver son couple et ses pantoufles, à buter le fripon et punir l’insolente. Voilà. En gros, hein. Pour plus de précisions, par exemple, c’est zizi.
L’opéra est hénaurme, puisqu’il enchaîne trois actes d’1 h 10 à 1 h 30, avec deux p’tits entractes. On apprécie d’emblée l’accueil ridicule de la placeuse qui lâche : « Je vous donne qu’un programme pour deux, j’en ai pas assez. » Premièrement, t’en as, tu donnes, pauvre sotte. Deuxièmement le concert est annoncé complet depuis plusieurs mois : c’était pas possible de prévoir un programme par siège ? ou juste une distribution, parce que c’est ça l’intéressant ? ou, si tu veux la jouer généreuse, un programme qui inclut les durées des parties, parce que ça peut être sympa pour les naïfs ? Troisièmement, jeune péronnelle et sale menteuse, tout le monde en a déjà piqué deux, des programmes, sur ton stock situé à l’entrée, car chacun écule ton mensonge. Non, ça ne veut rien dire, mais je propose une question qui est peut-être un détail pour vous mais qui, pour nous, veut dire beaucoup : c’est quoi, ce truc du « j’en ai pas assez », choupette ? À la fin, tu les revends à un recycleur de papier ? Tu te les tailles en biseau et, avec ou sans une giclette de vaseline, tu en profites ? M’énerve, les trompeurs satisfaits. M’énerve aussi l’inégalité républicaine : devinons à combien de programmes a droit (dans ses bottes ou son fesse, nul ne sait) cette cochonnerie de Claude Guéant quand il vient accompagné. Bien.

Varvara Solovyova (Siegrune), Anna Kiknadze (Girmgerde), Oxana Shilova (Helmwige), Zhanna Dombrovwkaya (Gerhilde), Natalya Yevstafieva (Waltraute), Evelina Agabalaeva (Rossweisse), Irina Vasilieva (Ortlinde), Yekaterina Krapivina (Schwertleite). Photo : Josée Novicz.

La prestation de l’orchestre est remarquable, même avec les miniscories constitutives du live de grands orchestres, du type petites baisses de tension à mesure que les actes se déroulent, ou couacs sporadiques des cors pour rappeler qu’ils sont humains. L’ensemble est joué avec art et professionnalisme. Côté solistes lyriques, les gros rôles sont au rendez-vous ou presque. Mikhail Vekua, qui a pourtant chanté Loge la veille, est un Siegmund excellent. Certes, il n’a pas l’aisance onctueuse d’un Jonas Kaufmann ; il ne semble pourtant jamais en difficulté. Il a le rôle dans la voix et dans les intentions d’interprétation – ce qu’il chante est juste et bon. Sa Sieglinde, Elena Stikhina, n’est pas en reste : en dépit de la niaiserie de son rôle, elle ne laisse jamais le sentimentalisme déborder l’exigence pyrotechnique qui lui incombe. La Brünnhilde de Tatiana Pavlovskaya est solide, et l’on regrette que la miss ne soit reconduite que pour Siegfried, pas pour le Crépuscule de septembre (il est vrai qu’elle chantera la veille, mais Mikhail Vekua est annoncé pour les deux Siegfried), tant elle convainc sur cet épisode.

Le débat arrive avec Yevgeny Nikitin. En effet, après un début impressionnant, l’artiste craque complètement. Visiblement hors de forme, il souffre le martyre et peine à tenir jusqu’au terme de sa prestation, malgré l’assistance aquatique de Brünnhilde et la main portée à son oreille droite. Doit-on pour autant le blâmer ? À notre sens, certainement pas : il faut plutôt saluer la performance d’un chanteur sans doute malade, à l’instar d’un Christian Franz touchant en Tristan grâce à son courage, qui fait l’effort de chanter jusqu’au bout, avec des faiblesses mais sans ridicule, ce qu’il a promis d’interpréter. On a hâte de le réentendre dans deux rôles, moindres (le Wanderer et Günther), en septembre. Les autres artistes sont sans reproche : on apprécie les graves du méchant Hunding, bien servis par Mikhail Petrenko, la bonne tenue globale des filles de Wotan et la solidité rageuse de Yekaterina Sergeeva en Fricka, bafouée mais manipulatrice : beau travail.

Yevgeny Nikitin, enfin libre. Photo : Josée Novicz.

En conclusion, une belle prestation de la bande à Valery Gergiev, qui sait déjà que du lourd l’attend dans quelques mois, pour leur retour à la Philharmonie qui ne devrait pas tarder à afficher complet, le Ring étant en tête du boxe office. Bien.

Publié dans La musique des autres | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , |

L’Or du Rhin, Philharmonie, 24 mars 2018

Vladimir Gergiev au max de son sourire. Photo : Josée Novicz.

Le Ring fait driiing avec la première partie des deux diptyiques russes : entre mars et septembre, le Mariinsky exporte ses habitudes wagnériennes nées en 2003, avec, en guise de mise en bûche vouée à envoyer du bois, L’Or du Rhin ce samedi et La Walkyrie ce dimanche. Donc, Valery Gergiev à parti, c’est l’pari, et ça marche peu ou prou, sans « t », merci, dans les deux sens, je pense qu’il est inutile de spécifier lesquels. Alors que ses fans espéraient, après sa prestation, croiser le chef au cure-dent à la sortie des artistes (« non, il dédicace son livre / – Il a sorti un livre ? Je savais pas / – Lui non plus, il croyait juste avoir dit quelques mots à un mec, et bim », bien – oh, ça va), la Philharmonie mettait du temps à se vider de ses spectateurs tant l’enthousiasme avait été partagé, ce qui n’est pas toujours un synonyme de mesuré – comme quoi, les synonymes, faut s’en méfier. Que s’était-il donc passé pendant plus de cent cinquante minutes sans entracte, dans une salle comble, pour expliquer cet enthousiasme ?
Pour ceux qui s’intéressent au synopsis de Das Rheingold, disons que c’est, fondamentalement, une histoire de BTP, fondée sur un litige entre un couple qui se croit plutôt malin – il propose de refiler aux entrepreneurs la sœur de madame, en guise de paiement –, puis qui s’en mord les doigts parce que les entrepreneurs acceptent et, du coup, y a plus personne pour aller cultiver le verger. Plus de détails sur le pitch ici.

Mihail Petrenko (Fafner), Vadmi Kravets (Fasolt), Ilya Bannik (Donner), Alexander Timchenko (Froh), Zlata Bulycheva (Erda), Oxana Shylova – enfin, un bout (Freia), Anna Kiknadze (Fricka), Mikhail Vekua (Loge) et Yuri Vorobiev (Wotan). Photo : Josée Novicz.

Cette version de concert permet de rappeler un problème structurel de la Philharmonie de Paris : l’acoustique est aléatoire. À la place où nous sommes, pourtant en hauteur, nous entendons parfaitement les chanteurs, au point de soupçonner une improbable amplification, non parce que ça envoie, jusque dans les respirations, mais parce qu’il est impossible d’identifier la provenance du son. Si l’on accepte cette étrangeté assez perturbante, on peut affronter ces 2 h 30 (plus proches des 2 h 45) avec l’orchestre et les solistes du Mariinsky, accompagnés par le chef-qui-dirige-juste-les-concerts-pas-les-répétitions, réputation affirme. Le résultat est tout à fait gouleyant, bien que l’énergie étonnante et bienvenue du début semble se déliter à mesure que passent les scènes de cet ample prologue. L’orchestre est remarquablement préparé et semble fort expérimenté dans cette saga, prêt à répondre aux signes parfois cabalistiques du chef, voire à les anticiper. Le contraste entre les ensembles, les détails des pupitres et le souci du juste accompagnement séduisent.

Côté solistes, les Russes débarquent avec des Russes, ce qui paraît très exotique en France où l’Opéra national ne programme, c’est à peine une exagération, quasi aucun Français. Ce samedi, toutes les voix sont sûres, travaillées, précises et engagées, n’en déplaise au critique qui critique. Dans les grands rôles, Yuri Vorobiev, Wotan du jour capable de chanter les mains sous les aisselles tant il se sent à l’aise sur la fin, a la faconde du rôle, mais sa voix, initialement sûre, paraît moins solide à partir de la scène avec Alberich. Mikhail Vekua est un Loge pervers à souhait, même si on aurait pu l’imaginer plus noir et moins en recherche de sympathie que ce que ses sourires laissent entendre, version de concert oblige. Les deux minifrangins ennemis, Mime (Andrei Popov) et Alberich (Roman Burdenko), jouent avec gourmandise leurs personnages, l’un de chougnard benêt, l’autre de vainqueur provisoire aussi sot (et non point aussi son, ceci serait sans sens, sauf pour un charcutier, à l’art rigueur) qu’un balai ou que son frère… même si l’on aurait rêvé, parfois, plus de graves pour le nain-crapaud. Les filles du Rhin (Zhanna Dombrovskaya, Irina Vasilieva et la rayonnante Yekaterina Sergeyeva) chantent avec une joliesse soignée leurs trios voire leurs soli, même si on ne jurerait pas que, dans la tribu de Zhanna, la langue allemande soit extrêmement naturelle. Les deux frangins géants, Fafner et Fasolt, sont incarnés par Mikhail Petrenko et Vadim Kravets, qui font valoir leur énergie en colère plus que la puissance de leurs graves, ce qui montre ainsi la palette d’un Mikhail Petrenko loué jadis dans cette salle Pleyel massacrée par les crétins incultes de hauts fonctionnaires français, bref. À notre goût, il manque aussi un p’tit quelque chose aux deux autres solistes principaux : Alexander Timchenko est un Froh vaillant mais sans la puissance incontestable qui sied au rôle ; et Anna Kiknadze, coupe façon Waltraud Meier, propose une Fricka plus soprano que mezzo – c’est une option, mais, pour la maîtresse du destin, ce n’est pas notre casting préféré. Dans l’ensemble, le plateau vocal oscille donc entre digne et impressionnant.

Valery Gergiev. Photo : Josée Novicz.

De sorte que, entre artistes vigoureux et orchestre joliment à l’ouvrage, le snobisme du spectateur revenu de tout peut être mis à part pour saluer un concert de très haute volée. Le long triomphe fait aux musiciens et aux chanteurs est mérité, en attendant l’écheveau échevelé de La Walkyrie dès ce dimanche.

Publié dans La musique des autres | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , |

Philippe Entremont : bilan, actualité et prospective (1)

Philippe Entremont, gamin, avec Leonard Bernstein. Source : staff de l’artiste.

Philippe Entremont, l’entretien :
premier mouvement, le bilan

Suite de nos grands entretiens, après le cas Cyprien Katsaris ! Encadré par son attaché de presse et son assistante, ce 16 mars 2018, Philippe Entremont me reçoit chez lui, tout frétillant : il vient de lire une critique dithyrambique de son dernier disque. Bien qu’il ait plus hâte de diffuser la bonne nouvelle que de répondre aux questions de l’inconnu, il accepte de bonne grâce de se poser à son bureau pour affronter les questions sans doute rituelles, auxquelles l’artiste répond néanmoins avec fougue avant, parfois, de se reprendre d’un : « Bon, ça, vous n’êtes pas obligé de le dire, hein ! » Voici donc ce que, après une heure de discussion et d’écoute, l’on s’est senti obligé de dire.

 

« J’espère jouer jusqu’à cent dix ans, au moins »


Philippe Entremont, nous nous rencontrons à l’occasion de la publication d’un disque que vous avez longuement préparé…
Non, pas préparé : mûri.

La particularité de ce disque est que vous l’avez tant « mûri » qu’il paraît être à la fois un bilan de votre art pianistique, une nouvelle actualité de votre carrière d’interprète et un nouveau départ. Si vous l’acceptez, ce seront donc les trois mouvements que nous suivrons : bilan, actualité, prospective. Et nous pourrions commencer en insistant sur votre jeune âge, afin de contribuer à faire reculer la rumeur. En effet, vous avez coutume d’attirer l’attention sur un point crucial : contrairement à une fake news souvent répandue, vous n’êtes pas né le 6 juin 1934 mais le 7 de ce mois.
En effet. C’est très important, et ce n’est toujours pas corrigé, cette histoire.

Quelques années après ce 7 juin, quand vous étiez encore plus jeune qu’aujourd’hui, vous avez d’abord été violoniste.
Oui, huit jours.

En effet, vous avez très vite découvert l’intérêt du piano : sauf pour certains, ça se joue assis, et ce n’est pas un détail pour vous. Vous écrivez même, dans Piano ma non troppo (de Fallois, 2015) : « J’avais envie de travailler assis. J’aimais le confort, et voilà tout. »
C’est la vérité. L’absolue vérité.

Plus tard, avez-vous regretté cette illusion du confort ?
Certainement pas. D’autant moins que j’ai pu constater que les violonistes étaient obligés de s’arrêter de jouer très jeunes. Le seul qui ait joué relativement tard, c’est Nathan Milstein. J’étais très ami avec lui. Je l’ai entendu jouer, à quatre-vingt ans révolus, toutes les sonates de Bach en une soirée, à Vienne… et sans qu’il y ait un pépin. C’était une merveille, mais une merveille exceptionnelle. Les pianistes, eux, jouent tard. Mieczysław Horszowski a donné son dernier concert à plus de cent ans.

C’est l’avantage de jouer assis ?
Ça va surtout devenir une nouvelle norme. Avec l’allongement extraordinaire de la vie, on peut espérer jouer jusqu’à cent dix ans !

Vous envisagez donc vos trente prochaines années de carrière avec sérénité.
Trente ans ? Vous n’êtes pas très optimiste ! Laissez-m’en un peu plus, de grâce…

Votre indéfectible passion pour la position assise n’empêche pas votre goût pour la position surplombante de chef d’orchestre. Puisque nous parlons ici de votre nouveau disque de pianiste, nous pouvons interroger cette expérience fluide. En effet, vous avez expliqué combien votre position de soliste, à la fois hors de l’orchestre et faisant corps avec lui, vous avait aidé dans votre travail de chef ; inversement, votre position de chef a-t-elle nourri votre travail de pianiste ?
Écoutez, je dois vous avouer quelque chose. En un sens, c’était inévitable et, cependant, je n’ai jamais cherché à être chef d’orchestre. C’est étonnant. J’ai commencé le piano à huit ans, mais j’ai fait en quatre mois ce qui se faisait en trois ans. Tout ça parce que j’étais prêt. Avant de toucher l’instrument, j’avais suivi une année entière de solfège. Je ne travaillais que ça. Si bien que, à huit ans, j’étais un grand virtuose du solfège. De toute façon, il ne faut pas commencer trop tôt le piano. La main n’est pas terminée, et on prend très facilement de très mauvaises habitudes dont on ne se débarrasse jamais. Moi, quand on m’a mis un piano sous les doigts, j’ai avancé très vite. En trois mois, je jouais les petites sonates de Beethoven. C’est quand même formidable, non ? Et le plus formidable, à cet âge, c’est la mémoire : c’est fou ce que l’on peut apprendre rapidement !

Donc, à huit ans, vous avez beaucoup travaillé.
Pas « à huit ans », bien davantage : entre huit et onze ans, j’ai beaucoup travaillé.

Et, à onze ans, c’était fini ?
Honnêtement ?

Je subodore que ce sera plus intéressant ainsi, oui.
Eh bien, après onze ans, je n’ai rien foutu pendant les quatre ans que j’ai passés au Conservatoire de Paris. Dieu merci, j’ai quand même eu, jeune, mon Premier prix… même si José Iturbi, grand pianiste et chef espagnol, m’avait devancé et avait eu son Prix plus jeune que moi, de quelques mois.

Vous l’avez encore en travers de la gorge.
Disons que ça m’a beaucoup contrarié pendant très longtemps.

 

« Je ne suis pas le seul à bien jouer du piano »


Revenons à ma question, si vous le voulez bien : en quoi votre activité de chef a-t-elle influencé votre activité d’instrumentiste ?
J’ai toujours été intéressé par l’orchestre. J’ai toujours orchestré ce que je jouais. Quand j’interprétais des sonates de Beethoven, je les orchestrais dans ma tête. Le piano permet d’imaginer tous les instruments. On a une variété de registre phénoménale. L’orchestration au piano est une activité très saine. Dans certains passages, on entend les violoncelles ; dans d’autres, on entend les cors, les timbales, etc. Les couleurs que l’on peut trouver au piano sont infinies. Il n’y a pas, d’un côté, piano, de l’autre, forte. Le plus intéressant, c’est ce qu’il y a entre les deux. Je le vois, avec les jeunes artistes qui me font la gentillesse de venir travailler avec moi. C’est affolant, ce que l’on constate : manque de culture musicale, défaut d’imagination absolument hallucinant, méconnaissance du style, difficulté à nuancer avec finesse, ignorance de l’art de la pédale – la pédale, ça se travaille avec le bout du pied, c’est pas un accélérateur ! –, etc. Cela dit, je ne suis pas le seul à bien jouer du piano, attention : il y a de très grands pianistes… et de très mauvais. Mais, je vais vous faire une confidence, je préfère les mauvais aux moyens.

Parce que, au moins, ils sont bons dans leur « mauvaiseté » ?
Exactement !

Dans votre livre, vous avez expliqué que Maureen O’Hara vous séduisait davantage que Germaine Tailleferre. Ne pensez-vous pas, puisque l’on parle de bilan et d’évolution, que vos jeunes consœurs doivent affronter une « exigence Maureen O’Hara », qui les inciterait à faire passer, parfois, leur talent sous leur capacité à être plus fantasmatiques que Germaine Tailleferre ?
Il faut reconnaître que le piano a eu un âge d’or. Aujourd’hui, il n’y a plus un Chopin. Il n’y a plus un Liszt. Il n’y a plus un Debussy. Il n’y a plus un Ravel. Ravel était un compositeur pour piano exceptionnel ! Il n’y a plus un Prokofiev. Bref, il n’y a plus de grandes œuvres pour piano. Les dernières, c’étaient les sonates de Pierre Boulez. Aujourd’hui, on est dans une impasse épouvantable. Pour les compositeurs, le piano, c’est assez terminé.

Vous-même avez connu un certain âge d’or, puisque vous n’êtes pas seulement pianiste, chef et pédagogue, mais aussi mémoire vivante. Vous avez rencontré des personnalités très importantes de la musique de ce dernier siècle – je pense à trois exemples : Stravinski, Bernstein et Villa-Lobos.
Je vais vous le dire tout de suite : il vaut mieux connaître la musique que les compositeurs.

Vous l’avez dit d’Igor Stravinski…
Il n’y a pas que lui. Et puis, moi, je n’ai pas connu le vrai Stravinski. J’ai connu un personnage déjà âgé. Il était curieusement un peu aigri, alors que tout lui réussissait. Peut-être était-il dans une impasse musicale, aussi. Le langage musical avait évolué depuis Le Sacre du printemps ! Je l’ai connu trop âgé. Disons pudiquement que, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, il n’était plus lui-même. Vingt-quatre heures sur vingt-quatre, c’est beaucoup, quand même… Je vais être clair : quand je l’ai connu, ce grand monsieur était dans l’incapacité de diriger un orchestre.

 

« Être normal, c’est sortir de la musique »


Pourtant, vous estimez avoir enregistré un très beau disque avec lui…
Oui, je suis très content de ce disque, et les gens l’aiment beaucoup. Il faut absolument que vous l’écoutiez ! Bien des années plus tard, je ne peux que remercier les musiciens freelance de New York avec qui j’ai travaillé. C’étaient des interprètes étourdissants, bien qu’ils n’appartinssent pas à un orchestre. Le principe était identique à celui de Hollywood, où vous avez des orchestres sensationnels qui enregistrent les musiques de films avec des artistes éblouissants. Le Columbia Symphony Orchestra était de cette trempe. C’était formidable, et ça nous a permis de faire le disque tout seuls.

Malgré la présence du compositeur…
Je vais vous dire : je me souviens de deux choses, à propos d’Igor Stravinski. Première chose : il ne me parlait presque pas. Manifestement, il ne pouvait pas me voir, peut-être parce qu’il voulait faire le disque avec… hum, une pianiste dont je tairai le nom. C’est hallucinant, parfois, le choix des compositeurs, même si je ne suis pas sûr qu’il était en état de la choisir personnellement. Seconde chose dont je me souviens : il me tutoyait. J’étais très content. Un jour, il m’a dit : « Dis-moi, Philippe, qu’est-ce qu’on fait, ici ? » Méfiant, je l’ai laissé s’embourber seul. Eh bien, il ne s’est pas embourbé du tout ! Il m’a dit : « On fait un disque. On fait une photo. Un disque, c’est simplement le reflet d’un instant. » Il avait raison. Un disque n’indique jamais une manière définitive de jouer une œuvre. Même quand le compositeur dirige. Un disque illustre simplement la manière dont on jouait une œuvre ce jour-là, point à la ligne.

Vous-même l’avez prouvé en réenregistrant des œuvres.
C’est exact. J’ai fait tout Ravel, et je l’ai réenregistré vingt ans après. La vision est à peu près la même, mais il n’y a rien de pareil. Heureusement. C’est une autre photo.

D’autres photos sont plus joyeuses : vous êtes souvent revenu sur votre intimité avec Leonard Bernstein et sa famille.
Bernstein, c’était un copain. Je m’entendais très bien avec lui, alors que nous étions totalement différents à tout point de vue. Je n’avais jamais rencontré quelqu’un d’aussi doué. Vous savez, celui qui a écrit West Side Story n’est pas n’importe qui. C’est quand même un des plus grands opéras jamais écrits. Dans le siècle dernier, il y a deux opéras miraculeux : West Side Story et les Dialogues des carmélites de Francis Poulenc. Oh, on peut ajouter L’Ange de feu de Sergueï Prokofiev, que j’aime beaucoup. Certains compositeurs contemporains ne manquent pas d’intérêt, notez bien. Par exemple, j’ai développé une oreille spécifique, donc un penchant pour quelqu’un comme Philip Glass. C’est de la musique répétitive, mais c’est formidable. Ce type est un grand compositeur. Il a écrit un opéra de 95’ à partir des Enfants terribles de Jean Cocteau. Il y a trois pianos dans l’instrumentarium, et c’est magnifique.

Parmi les compositeurs que vous avez croisés, il y a Heitor Villa-Lobos.
Oui, un jour, j’étais à New York, il m’invite à venir travailler chez lui. J’accepte avec empressement. Je me mets au travail ; et lui, assis à la table qui jouxtait le piano, composait. Effarant, n’est-ce pas ? Moi, je lui collais des Ballades de Chopin, et lui écrivait des Saudades do Brasil ou je ne sais quoi !

C’est curieux, d’inviter un musicien et d’écrire autre chose à deux mètres de lui, non ?
C’est simplement le signe qu’il savait faire abstraction. Je vous l’accorde, on peut se demander comment…

… et pourquoi, aussi !
Je l’ignore. Je ne lui ai jamais posé la question.

Puisque nous parlons de ce qui est logique et compréhensible, parlons aussi de la normalité. En 2015, vous affirmiez vouloir vivre comme un individu normal. C’est quoi, pour vous, être normal ?
Oh, je sais bien que l’on n’est jamais normal. Personnellement, je me considère néanmoins comme normal chez les anormaux.

Comment se constitue la normalité d’un pianiste au rayonnement international ?
Pourquoi cette question ? Vous ne me trouvez pas normal ?

Ça dépend, mais ça me permet de reposer ma question : c’est quoi, pour vous être normal ?
Pour moi, c’est sortir de la musique. Je m’intéresse à tout. Je ne martyrise personne. J’ai d’immenses défauts. J’ai de grandes qualités. [Son assistante intervient : « Pardon ? J’ai pas entendu ! Cette phrase a glissé… »] Bref, je suis comme tout le monde. Sauf que j’ai tout à fait réussi à être un artiste et un être normal. C’est pas mal, non ?

À suivre : deuxième mouvement, l’actualité

Publié dans La musique des autres | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , , , |

Bon ben, salut les gens

Publié dans Photos canines | Marqué avec , |

Prêt à l’emploi

Photo : Rozenn Douerin

Vimavidd rganisateur, en attendant la seconde de tourner une page puis de redescendre voir s’il faut gérer des intrusions de passionnés plus intéressés par le vol que par les notes de Bruno Beaufils de Guérigny.

Publié dans La musique des autres | Marqué avec , , , , , |

La révolte avec Bösendorfer


Université de Paris VIII. Amphi X. 20 mars 2018. Sans trucage.

Publié dans Carte postale | Marqué avec , , , , |

Un sacré wow

L’Ensemble Vocal International Bastille, sous la direction de Luca Sannai. Photo : Rozenn Douerin.

Impressionnant, émouvant, puissant : en conclusion du week-end magique de Saint-André, le concert de Carême donné par l’Ensemble Vocal International Bastille (EVIB) a fait plus que tenir ses hautes promesses. À la base, une proposition absurde, faite à ces artistes, pour la plupart membres titulaires du chœur de l’Opéra national de Paris : venir chanter pour le festival Komm, Bach!² en contrevenant à une de leurs règles – inclure une partie d’orgue, au moins pour l’ouverture et la conclusion du concert. Ces foufous ont accepté le défi et se sont donc armés du jeune, brillant et néanmoins fort sympathique continuiste Geronimo Fais, formé aux meilleurs conservatoires italiens avant d’intégrer le Conservatoire à Rayonnement Régional de la rue de Madrid, et fortifié par les conseils, entre autres, de Christophe Rousset et Noëlle Spieth.

Dans cette perspective, les artistes dirigés par Luca Sannai ont osé interpréter un programme d’une exigence audacieuse ou d’une audace gorgée d’exigence, va-t’en savoir, qu’ils n’ont point hésité à mettre en espace en fonction du sens des pièces interprétées et de l’acoustique du lieu. Le résultat : 1 h 20, avec entracte, de motets « de circonstance » carémistologique, puisant dans la musique grégorienne comme dans la musique contemporaine (on peut retrouver le détail du programme ici), bref, une set-list capable d’embrasser et d’embraser le cœur du public. Sous la direction d’un chef en fusion (un chef italien, quoi), onze « choristes » ont signé une prestation magnifique pour le seul plaisir de partager de la grande musique interprétée avec de grands talents pour qui n’en veut. Touchant et fort. Méritaient bien un coquetèle de prestige, ces artiss, avec verre en cristal, caviar et champagne grand cru, nom d’une tartiflette.


Merci à chacun des treize olibrius venus passer leur dimanche après-midi en l’église Saint-André de l’Europe, et merci aux frappadingos qui ont bravé la tempête de neige (aka les quelques flocons parisiens) pour les applaudir. À chacun, rendez-vous le 8 avril, 17 h, pour le concert héroïque de l’organiste belge de l’année – je sais pas pourquoi, Komm, Bach! est obsédé par les organistes belges : l’an passé, on accueillait la pépite Jean-Luc Thellin ; cette année, ce sera cet escogriffe de François-Xavier Grandjean pour un programme pyrotechnique allant de Bach à la musique contemporaine, en passant par Franck et Gigout, toujours précieux pour l’interprète virtuose qui souhaite se dégourdir les saucisses. Fais-tu pas ton maudit nigaud de niaiseux, rates-tu pas ça, malheureux !

Publié dans La musique des autres | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , , , |

Un peu de popopopo dans un monde de pipes

L’organiste Dominique Aubert par Rozenn Douerin

C’était un concert improbable à l’aune des bienséances compassées : orgue et flûte de Pan autour de classiques de la musique ancienne.
C’était aussi un pari audacieux, fomenté notamment par Philippe Emmanuel Haas, venu spécialement de Suisse pour souffler dans ses tuyaux, et soutenu par Dominique Aubert à l’accent du Sud aussi solide que ses vingt doigts, fins dans l’accompagnement, sûrs dans le diptyque du Bach au programme ce soir-là.
Un concert construit, maîtrisé et réjouissant, à l’image de deux artistes… et de l’assistante de l’organiste. Joyeux de partager cela avec un public trié par lui-même sur le volet. Merci à lui et à eux.

Philippe Emmanuel Haas par Rozenn Douerin

Publié dans La musique des autres | Marqué avec , , , , , , , , |

Révolte !

Le ténor 3, en clef de sol, au-dessus, chante un fa et dit : « Fa. »
Le basse 2, en clef de fa, tout en bas, chante un fa et dit : « Fa. »
Comme de par hasard, le compositeur essaye de piéger le basse 1, en lui faisant chanter un si tout en disant : « Fa. » Comme de par hasard, le basse 1, c’est moi. De par haasard, donc, ou complot scientifique ?

Publié dans La musique des autres | Marqué avec , , , |

La Bastille prend l’Europe

Le week-end magique de Saint-André de l’Europe s’ouvre ce samedi, à 20 h, avec un incroyable concert orgue et flûte de Pan ; et il s’achève ce dimanche, avec un concert qui commencera à 17 h pétouillantes. Au programme, un chœur formé par les meilleurs choristes titulaires de l’Opéra national de Paris et quelques-uns de leurs estimés collègues, le tout piochant dans les plus brillants gosiers du monde, entre Chine, États-Unis, Espagne, forcément Italie et même, pour la couleur locale, France. Sur leur set-list, des motets magnifiques qui vont de Bach (né en 1685) à Piotr Janczak (né en 1972). À l’orgue, un jeune continuiste formé par les meilleurs rganisss italiens et, côté secouage des saucisses, par un certain Christophe Rousset (Noëlle Spieth vient de le prendre en mains au CRR de la rue de Madrid, ça promet).
Du coup, on va pas se mentir : vous pouvez rater le concert du samedi qui s’annonce original et cultivé, ou ce concert qui s’annonce spectaculaire et poignant, hein. C’est l’inconvénient de la liberté. Parfois, ça pousse à faire des bêtises.  Mais comme ça pousse aussi, parfois, à venir aux concerts Komm, Bach!, ça nous va bien.

Publié dans La musique des autres | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , , , , , |

L’orgue de Saint-André s’enrichit de nouveaux tuyaux !

C’est samedi !

Ben voilà. L’heure approche, et non le rap roche, ça ne voudrait guère dire. Afin d’imploser le médiocre et le banal, Komm, Bach! vous invite à profiter d’un week-end magique, qui commence ce samedi 17 mars avec un concert orgue et flûte de Pan. Mais pas orgue et flûte de Pan genre bonnet et condor qui passe dans le métro. Non, orgue et flûte de Pan genre frac et Bach-Mozart-Petrali-entre-autres. Dominique Aubert tiendra les orgues, Philippe Emmanuel Haas soufflera ses tuyaux, Rozenn Douerin filmera le récital pour que vous en profitiez en direct sur grantécran, et vous, vous pourrez venir écouter et donc, voir, librement ce duo improbable. À samedi !

Publié dans La musique des autres | Marqué avec , , , , , , , , |

Saint-Denis, terre de néoculture

Avec Frédérique Épin, Emmanuelle Isenmann, sopranos ; Caroline Tarrit, alto ; Eloan, le percussionniste ténor ; et Olivier Fourcade, basse. Photo : Rozenn Douerin.

Si chanter, c’est fermer deux fois la gueule aux cons, alors chanter en chœur de la musique contemporaine dans l’un des départements les plus pauvres d’Île-de-France, c’est faire encore mieux. Surtout quand ça se pratique dans la bonne entente, le professionnalisme et l’enthousiasme.

Photo : Rozenn Douerin

Après, qui dit 93, dit forcément problèmes religieux. À titre personnel, je propose un gros culte du diapason beaucoup plus en contact avec le son. Mais bon, chacun peut faire ce qui lui chaut. Comme ne disait pas jadis un chiadiss : aussi loin que concerné je suis, j’m’en fous.

Tous les chanteurs pratiquent la religion du diapason, mais les cultes varient parfois. Photo : Rozenn Douerin.

Publié dans La musique de moi, La musique des autres | Marqué avec , , , , , , , |

Partout, pour tous

Parfois, on regrette que chanter de la musique contemporaine n’implique pas d’être transporté  en limousine vers des contrées aux paysages enchanteurs. Mais c’est joyeux qu’un département croie encore que la musique de qualité, à défaut de sauver le monde, réunit les curieux et propose un partage un brin plus stimulant qu’une émission de la télé publique, pourtant infiniment plus coûteuse. Bref. Et puis marcher plus d’un kilomètre entre le métro et le lieu du concert, ça inspire pour le post du jour. Alors bon.

Publié dans Carte postale, La musique des autres | Marqué avec , , |

Un lundi dans une espèce d’espace


Parfois, pour la journée, je pars en vacances, ni de vie ni d’envie, dans un autre monde, une autre galaxie. Invité par un propriétaire de chevaux (et sa compagne propriétaire de cheveux), je découvre le monde des courses hippiques. Comme y a plein de nanimaux et des gens sympa, je kiffe ma race, comme on disait dans les années 1900. Bien sûr, le principal est d’encourager Ayguemorte…

Ayguemorte dans la meilleure position (jockey en casaque rose et grise) : l’attente du début de course

Après sa douche, sur laquelle il convient de jeter un voile de lumière pudique…


… on peut même discuter avec le crack, genre c’est normal de parler aux vedettes.


En l’absence des lads, tu peux même causer avec des concurrents logés non loin. Foufou.


Puis, à l’écurie, quand tu raccompagnes le monstre, tu rencontres ses frères d’entraînement…


… ou juste des voisins punk…


… ainsi que d’autres frères plus ou moins hippyques…


(Si, il est typique, ce frère : il vole absolument.)


Bref, plus la journée avançait, plus les chevaux prenaient des formes inattendues.


J’m’en fous, comme les humains, j’aime bien parler avec les chevaux de n’importe quelle race, sauf que je préfère parler aux chevaux qu’aux humains, bref. À un moment, gorgé d’amitiés et de rencontres, tu retrouves le ciel…


… et la vraie vie…


… mais, quand t’as vu des chevaux de toute race, tu te dis que, pour le reste, on verra plus tard, et puis c’est joyeusement marre.

Publié dans Carte postale | Marqué avec , , , , , |

La musique vue par ceux qui la zouzoutent (parfois)


Après, tout ce que je peux dire pour ma défense, c’est que j’étais là en concert avec Soli-Tutti, pour chanter Rebeca Santiago Martinez, Petr Eben et Huihui Cheng. Et AUSSI pour, comme tous les membres du chœur, sans doute, photographier des reflets de vitraux avec un méchant smartphone, mais bon. Une église était pleine, contre entrée payante, pour entendre un concert de musique contemporaine ébloui par les solistes de l’orchestre Divertimento. Et ça, malpeste, ça fait chaud.

Publié dans Vracos | Marqué avec , , , , , , , |

En attendant le double concert qui se faufile…

Bruno Beaufils de Guérigny par Rozenn Douerin

Et hop, encore un concert ambitieux, original et sur-mesure concocté avec grâce et audace par Bruno Beaufils de Guérigny. Un récital de Carême autour de l’orgue mystique, feat. des pièces de bataille de Jehan Alain, APF Boëly et Johann Sebastian Bach, mais aussi des raretés siglées Jean Françaix ou Erik Satie, le tout interprété avec la sérénité d’un artiste moins soucieux de plaire ou d’impressionner que de jouer de la musique.

L’impeccable BBdG en pied ou presque par Rozenn Douerin

Un moment hors du temps offert aux foufous venus ouïr, grâces leur soient rendues, le concert Komm, Bach! de ce 10 mars. Merci à tous, et… à bientôt pour l’incroyable vikande qui s’annonce : orgue et flûte de Pan, puis orgue et chœur essentiellement issu des artistes de l’Opéra de Paris !

 

Publié dans La musique des autres | Marqué avec , , , , , , , |

Sans trembler, avec Tremblay


Ce vendredi, au théâtre L’Odéon – Jean-Roger Caussimon de Tremblay-en-France, a été créé
Tian Wen II de Huihui Cheng par le chœur Soli-Tutti (dans lequel je glisse quelques sons de basse 1), sous la direction de Denis Gautheyrie, avec l’orchestre Densités issu de l’ensemble Divertimento, feat. notamment les excellents Yves Bruchon, première clarinette, et Sandrine Roche, piano, sous la direction de Zahia Ziouani.  Juste avant, une partie des ensembles répétait les Řykadla de Leoš Janáček.
Les reconnaisseurs reconnaissent le régisseur, toujours attentif et serviable (si, un mec qui s’occupe du plateau puis qui tient la porte à une trentaine de clampins, c’est un mec attentif et serviable) à son bun, uniforme de la fonction à égalité avec le casque-micro pendant le feu de l’action. Quant à moi, j’ai vu la mort me faire couroucoucou dans les coulisses : la dernière fois que j’étais venu dans ce théâtre, c’était pas pour chanter de la musique hypercontemporaine, c’était pour applaudir comme spectateur fanatique les Jambons, formidable groupe mouvant marqué par la personnalité de l’excellentissime Philippe Chasseloup.
Si je devais bilaniser cette expérience, ce qui ne veut RIEN dire mais le dit BIEN, je proposerais cette formule : le temps passe ; les souvenirs de charcuterie, non. Bizarreries de la cognition humanoïde.

Publié dans La musique de moi, La musique des autres | Marqué avec , , , , , , , , , , |

Bruno Beaufils de Guérigny en approche

C’est le concert que les curieux et les fanas d’orgue attendent, avec un programme au titre intrigant (« l’orgue mystique »), des standards magnifiques du répertoire (le « Prélude, fugue et variation » de César Franck, les « Litanies » de Jehan Alain) et des curiosités signées Éric-Alfred-Leslie Satie ou Jean Françaix. Une heure de belle et grande musique, avec grantécrantrélibre, jouée par un concertiste habitué de Saint-André de l’Europe… mais aussi de grrrandes tribunes comme Saint-Germain-des-Prés.


À noter que, pour ceux qui baguenaudent dans le quartier quelques heures auparavant, Gauthier Fourcade prestationne tout près de l’église Saint-André de l’Europe, dans un p’tit théâtre gouleyant, à l’occasion d’un spectacle singulier, rigolo, fin et riginal dont nous dîmes jadis du très bien, ça nous arrive, ici. Aussi loin que concerné nous sommes, nous en conseillons donc vivement la fréquentation. Rens. ici.

Publié dans La musique des autres, Spectacles (théâtre, danse...) | Marqué avec , , , , , , , |

Loïc d’Argut, « Premier volume », Théâtre Le Bout, 6 mars 2018

Loïc d’Argut. Photo : Bertrand Ferrier.

Loïc d’Argut (Argut étant une petite commune de la Haute-Garonne) est un artiste en développement. C’est comme tel qu’il faut envisager son spectacle Premier volume (une heure de comique-qui-chante-avec-sa-guitare) et non à l’aune de pairs déjà méchamment installés dans le métier, tel Redouane Harjane. Aller voir Loïc d’Agut, c’est donc imaginer un potentiel plutôt que de jauger un résultat.
Dès lors, toute critique signale moins un défaut supposé qu’une piste que l’artiste s’apprête sans doute à creuser, à mesure que se déroulera sa carrière. Des exemples ? Donnons-en six.
Un, son personnage, peut-être peu défini en l’état, se nourrira au fur de l’expérience, même si l’on apprécie la tentative d’associer stand-up (saynètes pseudo autobiographiques) et petits bouts de sketchs.
Deux, les punchlines, encore sporadiques, vont s’affiner et se multiplier.
Trois, Loïc atténuera sa modestie qui le bride encore, nous semble-t-il, sur deux plans : il n’ose pas développer ses idées les plus prometteuses car les plus singulières, et il paraît s’obliger à délayer des tunnels sur des sujets convenus (du type : « Je respecte la religion mais j’ose critiquer que les cathos alors je vais critiquer les cathos avec des piques pas forcément injustes mais éculées donc pas toujours drôles »).
Quatre, ses audaces vont probablement s’audacifier, en transformant la provocation en ironie et le non-conventionnel en inattendu distancié : tenter de choquer en contant fleurette à la mort ou en se gaussant des victimes de criminels, éternel petit Grégory compris, ne suffit pas à se rapprocher de l’insolence d’un Desproges, référence revendiquée au début.
Cinq, détail qui a son importance, les retours d’expérience lui conseilleront très vite de changer de costume s’il veut continuer à lever les bras sans que le public profite de ses auréoles ensueurées.
Six, la mise en scène de Coralie Lascoux va se déniaiser : pour le moment, on a du mal à comprendre la maladresse qui consiste à mettre l’artiste sur scène pendant que les gens s’installent ou passent devant lui pour aller pisser en arrière-scène. Plus encore, on eût aimé que la conseillère scénique de Loïc poussât plus loin les bonnes idées, comme celle de boire une gorgée de Mort subite sur scène en parlant de la mort : il y aurait beaucoup plus à faire autour de ce running-gag (accumuler les bouteilles au lieu de les cacher, alléger ou varier la revendication du sponsor, par ex.), quitte à remotiver l’idée simplissime d’Elisabeth Buffet entrant sur scène et commençant par boire vraiment, elle, une bouteille de bière, bordel.


Pour le moment, on apprécie la méritoire prise de risque de Loïc d’Argut. Après s’être souvent produit sur de petites scènes comme chanteur, il tente à présent de chanter par la bande (qui n’est pas qu’un terme porno – thème cher au zozo), en se glissant dans la programmation du théâtre Le Bout, désormais spécialisé dans les one-man-show. Certes, cela change la vision des chansons qui, malgré l’enthousiasme du clan d’Argut, ne paraissent pas assez drôles pour remplir la promesse de rigolade pas bête faite aux spectateurs – parce qu’elles ne sont pas préconçues, pour la plupart, pour être uniquement drôles. Quelques ratures joyeuses – trou, si l’on peut dire sans avoir l’air con, redites d’amorces, jointures trop visibles – rappellent le plaisir de voir un artiste en live : plutôt qu’un DVD patché, nous avons affaire à un être vivant, certain du message qu’il veut communiquer mais potentiellement fragile. Ainsi, on est convaincu que l’artiste en développement, qui se sort souvent fort bien des aléas du direct, transposera bientôt ses chansons un peu plus haut, notamment la première qui, malgré la confiance de l’hurluberlu dans sa voix grave, semblait trop basse et était, du coup, peu audible.
De même, l’artiste en développement saura créer ses propres gimmicks, auxquels il travaille (« une chanson pour vous-même de moi-même », avec un savoureux effet d’attente que j’aurais encore prolongé : c’est gros, mais ça marche très bien car c’est joliment troussé…), tout en continuant à reprendre des intertextes de vedettes : Florence Foresti et sa nounou gothique disparue (technique de l’horreur macabre réutilisée à propos de l’épouse ou presque, tuée de plusieurs façons) ; Franck Dubosc et son « mais tout ça c’était avant le drame, bien entendu » ; truc repris par moult comiques du « vous pouvez me parler, je suis pas un DVD », ici bien remotivé par « je suis pas une VHS ». Artiste en développement, on l’aura compris, Loïc va, à l’évidence, continuer à travailler son jeu de scène, notamment sur les transitions, sur la diction (sporadique impression d’un texte plus récité qu’interprété) et sur la gestion du public (ce soir-là, les piques, euphémisme, au premier rang, où se trouvaient maman et deux autres « vieilles », sont trop faciles et appuyées : quand on n’est pas du clan quasi-toulousain, ces quolibets, même s’ils sont pris en bonne part par la famille, sont, pour les étrangers, plus gênants qu’amusants).
En résumé, il est joyeux de voir quelqu’un qui a partagé une scène de chansonniers avec soi remplir le petit mais chaleureux théâtre Le Bout grâce à un vrai spectacle à lui-tout-seul, qui plus est le soir où le PSG, fidèle à sa tradition, se ridiculise – cette fois devant le ridicule pantin au double Z. Faut-il, si on n’y alla point, regretter de n’être point allé applaudir LDA ? Soyons clair : non si vous rêvez d’un show léché et conforme aux standards mous que déploient benoîtement la plupart des « nouveaux talents » de « Rire & chansons » ; oui si vous souhaitez découvrir un talent brut mais riche de possibles, perfectible mais volontaire, provocateur mais mesuré, chanteur mais comédien, bref un type à la sauce Goldman-Jones : il est, comme les pôles, solide et fragile à la fois… comme tout respectable artiste en développement.

Publié dans La musique des autres, Spectacles (théâtre, danse...) | Marqué avec , , , , |

Indications indicatives

Parfois, le « programme » d’un enterrement d’1h30 est très abondant. Parfois, il est plus impressionniste. Illustration du second cas.

Publié dans Vis ma vie d'organiste | Marqué avec , |

Mille dieux !


Quand, pour te remercier d’avoir joué avec des animaux, échangé des blagounettes, bu des coups (par solidarité, bien sûr) et suçoté quelques nourritures, des gens t’envoient un colis incluant le truc photographié supra, tu te dois, en tant qu’être humain hypernormal, de leur délivrer, de manière élégante, un diagnostic fiable et définitif. C’est pas méchant, hein. Juste que, les pauvres, ils sont pas adaptés à la vraie vie.

Publié dans Vis ma vie d'organiste | Marqué avec , , , |

Cyprien Katsaris : la scientologie, l’artiste et l’art (3)

Cyprien Katsaris, en toute simplicité, dans sa pièce de travail. Photo : Bertrand Ferrier.

Résumé des épisodes précédents : suite à une notule de notre composition se référant à son nouveau disque (et pas anodine : je viens de retrouver le premier disque du zozo avec Yoon K. Lee que j’avais acheté en 2003, même pas autographé du coup, mais c’est pour dire que cette notule n’était pas neutre, si le neutre existe quand l’humain danse ainsi que stipulerait une philosophe belge), Cyprien Katsaris, l’un des plus grands pianistes français quoique pas le plus médiatisé par Radio Caciques, a réagi. Oui, il est un artiste engagé. Simplement, au lieu d’être engagé pour que le cancer des enfants soit considéré comme méchant (contre une promo sur TF1, avec les ordures professionnelles qui pratiquent ce sport) ou pour que le s(p)ort des clochards soit pris en compte (contre un passage chez cette cochonnerie de Michel Drucker), il milite en faveur de la scientologie. Bizarrement, cette dissonance nous a intéressé, d’autant que l’olibrius a accepté de nous accorder un entretien-fleuve à ce sujet, en dépit de ses innombrables répétitions, concerts, participations à des jurys et séances d’enregistrement… alors que plus de six cents pistes martelées par sa soixantaine de doigts environ attendent d’être publiées ! Voici le troisième et dernier épisode relatant cette rencontre. Pour retrouver les épisodes précédents, cliquer çà puis .


Épisode 3
La scientologie et le statut d’artiste

Cyprien Katsaris, pour la troisième partie de notre entretien, j’ose commencer par un constat évoquant celui de Josh Brolin devant Tom Cruise : votre position d’artiste consacré, indépendant, prenant d’excellentes décisions professionnelles, peut inspirer deux sentiments contradictoires. D’une part, on peut imaginer que la scientologie vous a aidé à vous épanouir ; d’autre part, on peut se demander pourquoi un artiste de votre trempe est allé se fourvoyer dans cette galère…
Je me suis intéressé à la scientologie parce que je  ressentais le besoin de comprendre des choses qui me gênaient dans ma vie. Du coup, si les gens ne savent pas ce qu’est la scientologie, je comprends qu’ils se posent des questions. Et pas que « les gens » comme vous et moi : les gens importants, les décideurs. En clair, certains organisateurs de concert me boycottent.

Donc votre engagement a pu vous empêcher de réaliser certains projets artistiques – mais, à l’inverse, vous a peut-être permis d’en réaliser d’autres.
Oui, c’est tout à fait cela. Le fait de subir de l’exclusion, comme je l’ai subie (et je ne suis pas le seul scientologue français à l’avoir subi), c’est un comportement fasciste. Ce fascisme est-il de droite ou de gauche ? On s’en fout, puisque le résultat est le même. Je ne veux pas faire la comparaison avec les juifs qui portaient l’étoile à l’époque, mais on n’est pas très, très loin.

Avec une différence : vous avez choisi de faire votre coming-out
Mais ça ne change rien ! Certains organisateurs de concert ne m’invitent pas parce que je suis scientologue comme jadis on stigmatisait d’autres religions. Certes, c’est leur droit. Cependant, un artiste qui ne comprend pas pourquoi ils font cela, un musicien qui ne s’est pas préparé, forgé une résistance contre cette exclusion, cet homme aurait pu tomber très, très bas. Soyons concret, puisque vous aimez cela : j’aurais pu sombrer dans la dépression. Ça ne m’est jamais arrivé.

Ça ne vous est jamais arrivé malgré la scientologie (qui vous supprimait des contrats), ou grâce à la scientologie (qui vous aide à surmonter les déceptions ainsi provoquées) ?
Imaginons une très mauvaise nouvelle qui, avant la sciento, m’aurait affecté une semaine : après la sciento, la semaine devient une heure. Proportionnellement, une très mauvaise nouvelle qui m’aurait affecté une journée – avec la sciento, une minute. Pourtant, j’aurais souvent pu sombrer. Or, je continue à monter vu que, quoi ? Certains ne veulent pas m’inviter ? Sans doute sont-ils informés de manière tendancieuse. Je ne les connais pas personnellement. J’en entends parler, mais que puis-je faire ? Vous, vous êtes intelligent. Vous avez réagi d’une manière incroyable. Je vous félicite. Vous auriez très bien pu ne pas répondre. Or, j’ai vu quelqu’un qui cherche à comprendre et qui écrit formidablement bien. Je n’ai jamais rencontré un critique (je ne sais pas si vous êtes vraiment un critique, j’espère que non) capable d’une telle analyse. Regardez dans les Diapason et les Classica… Personne ne prend la peine de faire une analyse comme celle que vous avez faite sur le Zorba. Je ne dis pas que je suis à 100 % d’accord avec ce que vous écrivez. Quelqu’un qui prend la peine de faire une telle analyse, c’est quelqu’un de supérieurement intelligent – excusez-moi, ce n’est pas de la flatterie, mais je me suis dit : ce type-là, il est ouvert, il est prêt à l’écoute. Pour preuve, vous avez répondu, et nous sommes là, maintenant. Inversement, si certains programmateurs ne veulent pas de moi, je ne vais pas perdre mon temps avec eux. C’est tout.

Est-ce que, comme l’écrit LRH, vous pensez que les critiques « suppressifs » voient en l’artiste scientologue quelqu’un à détruire absolument ? En d’autres termes, avez-vous l’impression qu’être artiste scientologue vous attire, sinon de la haine, du moins…
… une volonté de nuisance ? Oui, mais ça peut arriver à n’importe quel artiste, et pas seulement scientologue. On a vu beaucoup de cas qui ont très, très mal fini, aussi bien dans le show-business que dans le classique. Pensez à Dalida ou à Romi Schneider, qui se sont suicidées, ou d’autres qui ont eu de tristes fins. À ce sujet, il existe un cours fabuleux, qui prend quelques semaines mais qui est vraiment formidable et qui n’est pas réservé aux artistes. Il permet de détecter ce que l’on appelle « l’oppression ». Il y a toute une technologie pour repérer une personne qui vous approche avec un grand sourire en façade mais, au fond, une volonté de nuisance. C’est très important pour le bien-être de chacun, et particulièrement pour les artistes qui peuvent, sans cela, s’attirer pas mal d’emmerdes.

Si le scientologue attire l’ostracisme, la scientologie aussi attire de nombreuses critiques.
Surtout en France !

À ce stade de notre entretien, on peut en lister quelques-unes : la manipulation mentale ; les pratiques de déconnexion séparant les scientologues des non-scientologues sous prétexte que ceux-ci leur seraient néfastes, ce qui renforcerait l’emprise de l’Église sur ses adeptes ; les accusations de violence et de harcèlement à l’encontre des adeptes et des anciens adeptes de haut grade ; le charlatanisme médical à travers la Purification ou les séances d’assist ; la marchandisation du savoir… Avez-vous conscience que ces critiques ne peuvent être simplement balayées en tentant de décrédibiliser les accusateurs, rangés par la scientologie en trois pôles : les agents corrompus des labos pharmaceutiques fournissant les psychiatres, Eli Lilly au premier chef ; les enquêteurs extérieurs qui, donc, n’y connaissent rien ; et les renégats, c’est-à-dire les ex-scientologues qui, eux, s’y connaissent mais ne racontent que des billevesées afin de se venger et/ou de faire du fric ?
Vous avez raison, on ne peut pas parler de scientologie sans que reviennent ces accusations et quelques autres… Il est vrai que ce n’est pas facile de convaincre que ces attaques sont totalement infondées. Permettez-moi de revenir d’abord sur la « déconnexion ». Dans la vie en général, si vous sentez qu’une personne vous fait du tort, dans un premier temps, vous essayez d’arranger les choses. Si vous voyez que ça ne fonctionne pas, quel que soit le domaine de la vie, vous vous dites : « Bon, celui-là, j’ai plus envie de lui parler. » Par exemple, les gens qui divorcent, c’est pas, spécifiquement, des scientologues. Quelqu’un qui vous emmerde, qui vous harcèle, qui insiste, vous êtes en droit de lui dire : « Écoute, soit tu arrêtes, soit je ne te parle plus. » La déconnexion, c’est aussi con que ça. Voilà.

Le harcèlement ou les violences entre scientologues…
… ça n’existe pas. On a raconté je ne sais pas quoi, que le nouveau patron de la scientologie… Comment il s’appelle, déjà ?

David Miscavige…
… comme quoi il frappait sa nièce, c’est totalement faux. C’est impossible pour une raison très simple : la dianétique combat la douleur. Quand vous lisez le gros bouquin et les cours qui vont avec, vous découvrez que le mental est fait de telle manière qu’une partie du mental, celle qui vous dérange, est issue d’incidents dans lesquels se trouve de la douleur physique. Donc la douleur physique, c’est quelque chose qui est totalement interdit. En scientologie, on ne peut pas frapper quelqu’un. C’est un mensonge.

On ne peut pas, mais ça peut arriver.
Non.

La nièce n’est quand même pas la seule à avoir proféré des accusations de violence contre David Miscavige !
Peut-être voulait-elle se venger de son oncle pour d’autres raisons. Je n’en sais rien, moi ! Mais ça n’existe pas, ce qu’elle décrit.

Je le répète, de nombreuses accusations de violence ont été portées contre David Miscavige. Vous pourriez dire : « Y a un doute » ou « C’est pas si important » ou « Ç’a été très exagéré ». Mais vous, vous dites : ça n’est jamais arrivé. Un scientologue n’a jamais frappé un autre scientologue.
Bien sûr ! Un scientologue n’a pas le droit de frapper quelqu’un ou d’utiliser la douleur, puisque c’est ce que l’on combat. Prétendre de telles absurdités, c’est aberrant.

Pour vous, toutes les accusations, écrites, audio ou vidéo, sont mensongères, ne reposent sur rien et ne relatent aucun fait réel.
Non, c’est impossible. Cela dit, il se peut que, avant qu’il soit scientologue, l’oncle se soit engueulé avec sa nièce quand ils étaient petits, j’en sais rien…

Ce n’est pas ce que Jenna décrit et, encore une fois, elle n’est pas la seule à avoir porté des accusations précises d’agressions physiques et mentales…
Bertrand, c’est normal que David Miscavige suscite des accusations : il est le patron de la scientologie depuis que LRH est mort[1]. Donc on essaye de le calomnier. Rien de surprenant. Mais ça n’a simplement pas pu exister.

En revanche, vous ne contesterez pas la marchandisation du savoir.
Ça me fait rire, ce que vous appelez « la marchandisation du savoir » ! Quand vous donnez un cours de piano, il y a un échange, donc vous êtes rémunéré. Quand vous donnez un concert, vous êtes rémunéré aussi. Un médecin est rémunéré, un psy est rémunéré… L’Église catholique sollicite par la quête le soutien de ses fidèles. Je ne vois pas pourquoi les bienfaits qu’apporte la scientologie devraient être donnés gratuitement. À quel titre ?

Au titre de la religion, par exemple, par opposition à une entreprise lucrative qui monnaye tout service proposé ?
C’est plus compliqué que ça, Bertrand. Quand vous avez des procès et des attaques, il faut bien avoir de l’argent pour payer les avocats… Alors, oui, certains cours coûtent 200 €, d’autres 60 €, d’autres 600 €… Si vous faites une douzaine d’heures d’auditing, selon les endroits, ça peut coûter plusieurs centaines d’euros, voire mille ou mille cinq cents… Mais ce n’est rien en regard de ce que cela vous apporte !

Cyprien Katsaris et le raton-laveur de Françoise. Photo : Bertrand Ferrier.

Cyprien, vous n’allez pas me dire que la marchandisation systématique du savoir est légitimée par le seul coût des avocats !
Si la personne est satisfaite, elle continue. Sinon, elle est remboursée. Bref, quel est le problème ? Vous voulez parler des quelques personnes qui ont quitté la scientologie ? Très bien.  Pourquoi partent-elles ? Ça peut être dû au fait que la scientologie a été mal appliquée. Pour que la scientologie fonctionne, elle doit être appliquée à 100%, donc de manière très standard ; et ça, c’est le rôle des professionnels de la scientologie.

Qu’entendez-vous par « professionnel » ? Parle-t-on d’une personne qui a suivi une formation ou d’une personne dont c’est, financièrement, le métier ?
On parle de quelqu’un qui a été formé, qui travaille dans une organisation de scientologie et qui se met au service du public que sont des gens comme moi… mais pas que comme moi, hélas. Il y a eu des cas de personnes venues en scientologie pour espionner et pour nuire. Il y a eu des cas de personnes venues pour voir comment ça fonctionne et qui, par la suite, ont mal appliqué la scientologie sur des personnes comme moi, des gens du public ; et les personnes du public ont arrêté, mécontentes ; ou bien la personne qui a vu que, en se comportant mal, cela pouvait lui porter préjudice, s’est retirée. Il y a eu des cas comme ça. Mais ce sont des cas rares. Je ne connais pas les statistiques exactes… Disons qu’un scientologue sur dix mille a arrêté la scientologie. Évidemment, les médias vont mettre l’accent sur eux.

Vous pensez bien que cet argument peut se retourner : si peu de scientologues quittent l’Église, sera-ce pas qu’il leur est difficile de le faire, en dépit du codicille auquel vous vous êtes référé ?
Non, il n’y a aucune inquiétude à avoir. Tout scientologue signe un papier stipulant que l’on peut arrêter à n’importe quel moment. Je peux arrêter à n’importe quel moment et demander à être remboursé intégralement. Tenez, prenons le cas de la Sea Org. En scientologie, c’est une organisation très importante, où ils sont très dévoués… en général. En effet, on trouve dans ses rangs quelques rares personnes mal intentionnées. Eh bien, une personne qui est dans la Sea Org peut quitter la Sea Org ! Où êtes-vous allé chercher l’idée que ce n’est pas possible ? Je me souviens de Liz Gablehouse[2], que j’avais connue en Floride. Elle s’est mariée avec un type dont la passion était la pêche à la ligne. Elle l’a suivi et a quitté la Sea Org. Personne ne l’a empêchée d’aller pêcher à la ligne avec son mari.

Le rapport à la médecine est aussi un point que l’on reproche souvent à la scientologie.
La scientologie s’intéresse à l’aspect spirituel. Il faut le dire, sinon, ils vont nous tomber dessus pour exercice illégal de la médecine… Quelqu’un qui est malade va voir son médecin[3], c’est même marqué au début des bouquins !

Le processus de Purification conduit à se demander si la scientologie ne prétend pas, sans pouvoir le formuler ainsi, être une forme de médecine.
Ce que nous appelons « Purification » est essentiel. Le but est d’avoir un corps sain pour avoir l’esprit clair. Nous entamons donc la purification avant de faire de l’auditing. Au préalable, nous avons l’obligation d’être examiné par un médecin – un vrai médecin, hein, pas un médecin bidon ! Le saviez-vous ? Si vous êtes cardiaque, vous ne pouvez pas le faire. Alors, la Purification, qu’est-ce que c’est ? C’est beaucoup de sauna, ce qui est essentiel pour des gens qui ont absorbé des drogues ou bu beaucoup d’alcool dans leur vie. Cela permet de faire partir les toxines ; et nous associons cela avec un programme de vitamines. Or, dans les années 1970, les vitamines étaient extrêmement utilisées aux États-Unis et beaucoup moins en Europe. Aujourd’hui, dans des pharmacies bio ou équivalents, on peut acheter des produits naturels, pas des produits chimiques comme avant. C’est beaucoup plus accepté en Europe qu’à l’époque. Donc la purification est un programme associant sauna et vitamines. Il y a quelques années, l’industrie pharmaceutique a intenté un procès contre la sciento parce qu’elle utilisait des vitamines. Est-ce criminel, franchement ?

Pardon, Cyprien, je ne prétends pas être un spécialiste, hélas ; mais vous omettez sciemment de stipuler que, dans le cadre de la Purification, l’Église de scientologie utilise les vitamines à une dose telle que les pharmaciens considèrent que ces compléments deviennent des médicaments et nécessitent donc une prescription médicale[4]
Bertrand, je vous le répète : nous ne parlons pas de médicaments. Il s’agit de vitamines, de sels et de minéraux. Pas de médicaments. En France, c’est parfois un peu compliqué, voilà tout ! En tout cas, bravo, vous vous êtes bien informé. C’est comme pour Zorba : vous avez tout disséqué ! Formidable !

Ah mais non, vous avez le talent, laissez-moi l’ironie, s’il vous plaît ! D’ailleurs, en devant affronter des questions semblables à ces clichés que je vous impose pour la dernière partie de notre entretien, rejoignez-vous l’impression d’un scientologue qui disait en substance : « Comprendre la scientologie en se fiant aux critiques, c’est comme vouloir s’instruire sur la religion juive en lisant Mein Kampf »[5] ?
Pour ma part, j’essaye simplement de communiquer mon expérience. J’ai commencé la scientologie il y a quarante et un ans. Suis-je détruit ? Dès que je peux, je tâche de monter sur les niveaux [du Pont conduisant vers la liberté totale] en étudiant et en me faisant auditer. Suis-je une loque ?

Tout prudent que je sois, je dois constater que vous n’en avez pas du tout l’air… même si des esprits sceptiques pourraient imaginer que vous êtes préservé parce que vous êtes une figure de proue de l’Église en France. Du coup, comment expliquez-vous le contraste entre votre ressenti, très posé, et ce qui s’écrit sur la scientologie, en général présentée comme une secte redoutablement destructrice, et pas que par des « racontars que l’on trouve sur Internet » ? L’explication s’appuie-t-elle sur une logique complotiste (« on nous déteste »), une tradition phobique contre les nouvelles spiritualités, un esprit rageusement sceptique à la française, une veine mercantile dans laquelle il est aisé de creuser, un lobbying des autres religions, ou sur autre chose encore ?
Le contraste dont vous parlez trahit
la malhonnêteté médiatique. Vous savez, il y a une vingtaine d’années, j’ai reçu un coup de fil d’un célèbre présentateur de journal télévisé. Il me dit : « J’ai appris que vous aviez des problèmes avec la scientologie et que vous aviez quitté cette organisation. Voulez-vous venir en parler au journal ? » Je l’ai détrompé. Il a raccroché aussitôt. Poliment, mais aussitôt. C’est grave. Ça montre qu’ils invitent les gens uniquement pour taper sur l’Église.

Partant, selon vous, ce sont les médias qui fomentent cette distinction entre la spiritualité que vous décrivez et la secte sans scrupule qu’ils dépeignent ?
J’ai constaté quelque chose, en France. Il y a une certaine catégorie de personnes, dans le milieu artistique comme dans tous les milieux, qui ont avalé tout ce qu’ils ont entendu dire contre la scientologie. Heureusement, il y a aussi une certaine catégorie de personnes non-scientologues qui passent outre. Je n’ai aucun problème avec ceux-là… et réciproquement : il y a des gens connus ou haut placés qui savent que je suis scientologue, et pour lesquels ça ne pose aucun problème. Je connaissais feu Lionel Stoleru, un économiste, juif roumain, qui avait été secrétaire d’État au Travail manuel sous Giscard. C’était un fou de musique. Il avait créé son Orchestre romantique européen avec lequel il avait une saison à la salle Gaveau. Malgré mes convictions, dont il était informé, jamais il ne m’a boycotté. Il m’appelait, on mangeait ensemble une fois par an, il m’invitait à ses concerts… À l’inverse, je suis boycotté par le National, l’Orchestre de Paris ou le Philharmonique de Radio-France. Je n’ai jamais joué avec eux. J’ai joué avec le Philharmonique de Berlin, de Londres, de Cleveland, de Philadelphie ; j’ai enregistré un disque avec Ormandy, le chef avec qui Rachmaninoff a enregistré une partie de ses concerti, quand même… mais je n’ai jamais joué avec les grands orchestres parisiens.

Hormis Lionel Stoleru, d’autres personnalités vous ont-elles honoré bien que vous soyez marqué du sceau infamant de la scientologie ?
En 2000, j’ai reçu une lettre de la ministre socialiste de la Culture de l’époque. C’était sous Lionel Jospin. Je n’avais jamais rencontré cette dame, mais elle m’écrivait pour m’annoncer qu’elle me faisait Chevalier des Arts et des Lettres. Pourtant, tout le monde sait que je suis scientologue… À la même époque, j’étais dans le jury du concours Marguerite-Long – qui ne m’a plus réinvité. J’étais là à la demande de feu Jacques Taddei, qui était directeur du concours, à l’époque… et qui, avant de gagner le concours de Chartres comme organiste, était au Conservatoire avec moi, il y a cinquante ans, chez Lucette Descaves, avec les sœurs Labèque, feue Brigitte Engerer, etc. Un jour, il me propose d’intégrer le jury. Chaque membre du jury est reçu à la mairie de Paris et reçoit la Médaille vermeil de la Ville. J’ai su que, plus tard, ça avait tangué car certains protestaient contre ma distinction en arguant du fait que je suis scientologue. Bref, il y a deux types de réactions, et puis c’est tout !

Vous sentez-vous victime d’un ostracisme anti-scientologue ?
Non, pas toujours. Tenez, j’ai fait un disque avec Hélène Mercier, l’épouse de Bernard Arnault. Elle sait que je suis scientologue. Elle aurait pu refuser de faire le disque avec moi pour cette raison. Elle a fait le disque. Pire : elle m’a présenté son mari… qui me connaissait pour avoir gagné le concours Cziffra et pour avoir interprété le Vol du bourdon dans la transcription invraisemblable de Cziffra, devant Cziffra et Jacques Chancel. Donc, elle m’appelle et me dit : « Bernard souhaiterait que tu donnes un récital d’une quarantaine de minutes pour conclure la convention. » Je crois qu’il avait réuni à cette occasion tous les grands directeurs du groupe LVMH pour leur montrer la Fondation avant l’inauguration officielle. Il m’a présenté dans des termes incroyables. Après, je n’ai pas forcément donné mon concert le plus précis, mais j’ai joué. Ils auraient très bien pu dire : « On ne l’invite pas parce qu’il est scientologue. » Ils ne l’ont pas fait…

Toutefois, en vous engageant en faveur de la scientologie, vous avez édifié au-dessus de vous un plafond de verre ?
Disons que, à soixante-six berges, je n’ai jamais joué avec un grand orchestre parisien. J’ai joué avec les orchestres Colonne et Pasdeloup, qui sont de très bons orchestres. Et ce n’est pas qu’une question d’orchestre : je n’ai jamais été invité à La-Roque-d’Anthéron non plus. Oh, pas forcément à cause de la scientologie, il faut être juste ! Ça peut, aussi, être des clans, des musiciens qui font venir leurs amis, des agents puissants… Le métier est siii difficile actuellement ! Je ne le leur reproche pas.

Ça laisse des perspectives pour les années qui viennent…
Pourquoi pas ?

Pour conclure sur ce troisième et dernier volet consacré au rapport enre la foi (scientologique) et l’artiste, permettez-moi de citer Renaud Capuçon qui, dans le numéro 666 (je n’ai pas fait exprès, c’est ainsi) de Diapason (mars 2018, p. 23), Renaud Capuçon déclare : « Ma foi aurait pu me lâcher souvent. J’ai traversé des révoltes, des remises en cause personnelles, je ne contemple pas le monde d’un air béat, comme si tout était merveilleux. Mais l’évidence du malheur n’arrive pas à me détourner de cette nécessité intérieure. » Et il conclut : « J’ai de la chance… » Partagez-vous cette impression que, pour un artiste, la foi est une chance ?
Vous pensez qu’il parle de la scientologie ?

Hum, j’ai un tout petit doute, mais force est de reconnaître qu’il ne précise pas la nature de sa croyance…
Sérieusement, je vais vous dire : non, je ne pense pas que j’ai de la chance d’être scientologue. Car la chance n’existe pas. Le hasard n’existe pas. On s’attire les bonnes et les mauvaises choses. La seule foi qui compte, c’est celle qu’il faut avoir en soi.

C’est ça, la scientologie : réussir à avoir et à nourrir la foi en soi ?
En petite partie, oui. Mais pas seulement. Aussi vais-je ajouter quelque chose pour conclure de mon côté, si vous le permettez… Bon, et même si vous ne me le permettez pas[6] ! De toute façon, vous agirez comme vous le souhaitez. La scientologie est un mouvement philosophique qui…

Pas une religion ?
Pour moi, c’est une religion, une philosophie et une science. Une religion parce que ça traite de l’être spirituel, même si on n’est pas en train de prier des divinités. Une philosophie parce que ça traite du pourquoi et du comment des choses de la vie. Une science, contrairement à ce que vous pourriez penser ou contrairement à ceux qui ironisent en prétendant que c’est une pseudoscience, car c’est fait – l’audition au premier chef – de manière très, très précise. Extrêmement précise. Jamais à la légère. Si c’est pas bien fait, ça marche pas. Du coup, comme vous dites, la scientologie est le mouvement qui augmente le plus rapidement sur cette planète. La scientologie continue de monter pour le bien de la Terre. Ce que nous, scientologues, essayons de faire, c’est d’apporter une transformation de la civilisation. En effet, nous vivons une époque très dangereuse, avec cette foutue bombe atomique. Ces bombes atomiques se trouvent en Israël, au Pakistan (un pays musulman où les talibans ne sont pas loin), en France, au Royaume-Uni, aux États-Unis, peut-être en Iran, en Corée du Nord… On ne plaisante pas, là. Il est facile d’accéder au pouvoir et d’appuyer sur le petit bouton. Heureusement, la scientologie est inarrêtable. Ils pourront tout essayer, ils ne la stopperont jamais. Ils ne nous stopperont jamais. En France, c’est vrai, il faut un peu plus de temps pour que la scientologie soit acceptée. Qu’importe : il a aussi fallu un certain temps pour que la scientologie soit acceptée aux États-Unis, au Royaume-Uni (c’est fait depuis un arrêt de la Cour d’appel de Londres, rendu il y a trois ans) et dans d’autres pays.

Des doigts, des touches et, quelque part, Cyprien Katsaris en toute intimité. Photo : Bertrand Ferrier.

Vous en parlez comme d’une expansion colonisatrice…
Ce n’est pas du tout de cela qu’il s’agit. Qui parle de conquête ? Pas nous. Nous, nous voulons apporter au monde de la santé mentale. Autrement dit, faire en sorte que cette folie, qui a toujours existé, s’apaise. Ne vous méprenez pas : c’est fabuleux que l’on ait des iPhone. Fabuleux que l’on puisse aller sur la Lune et au-delà. J’admire un type comme Elon Musk, avec ses fusées, etc., même s’il est un peu cinglé, mais dans le bon sens ! Cependant, depuis des milliers d’années, il n’y a pas eu de progrès spirituel. Quel progrès spirituel proposer ? Les nouveaux philosophes ? Très bien ! qu’ont-ils apporté à la société ? BHL écrit peut-être de beaux articles ; j’adore regarder Finkielkraut, avec sa manière de parler, tout ça ; mais soyons sérieux : qu’ont-ils apporté de concret à la civilisation ? Ont-ils aidé les gens, individuellement, à se sortir de leur merde ?

À ces bavards inopérants, vous opposez la scientologie.
Par sa technologie, tellement précise, cette philosophie appliquée est là pour aider les gens à se sortir de tout ce qui peut les déranger, à s’améliorer, à augmenter leurs aptitudes et à éradiquer la barbarie de cette planète. C’est pas mal, non ?

En tout cas, c’est un beau projet et une belle conclusion. Pour votre confiance et votre disponibilité, merci, Cyprien.


Bibliographie

Pour accompagner l’entretien, outre les reportages cités, quelques compléments d’information ont été utilisés.

  • Un livre-bilan : Lawrence Wright, Devenir Clair. La scientologie, Hollywood et la prison de la foi, brillante trad. Laurent Bury, Piranha, 2015, nous a paru le meilleur contrepoint aux assertions pro-scientologiques. La qualité de la traduction, le souci auctorial de sourcer les affirmations, la variété des témoignages recueillis, la volonté de donner la parole aux contestations de l’Église en font, autant que nous en puissions juger, un ouvrage important que tous les curieux gagneront à lire. (Non, et pas que parce qu’Éric Roux, le patron de la scientologie en France, l’a dénoncé comme un tissu de mensonges.)
  • Un livre-de-circonstance : Emmanuel Fansten, Scientologie. Autopsie d’une secte d’État, Robert Laffont, 2010, a été publié suite à l’arnaque qui a permis à la scientologie, via des complicités parmi les assistants de justice, de gagner un procès a priori perdu. Le manque de consistance de ce livre, la faiblesse de l’argumentation, la fragilité des connaissances rapportées, la déficience de problématique et la relative débilité de l’écriture n’en font pas un ouvrage de référence.
  • Un témoignage : Jenna Misacvige Hill (écrit par Lisa Pulitzer), Rescapée de la scientologie, Kero, trad. Sophie Henri, 2013. C’est le fameux écho de la nièce du grand patron de la scientologie, ouf. Souvent geignard, hélas handicapé par une traduction pitoyable, ce texte mal fagoté n’en dénonce pas moins avec force des pratiques d’exploitation des enfants et de manipulation des adeptes qui méritent d’être parcourues si l’on s’intéresse au sujet.
  • Un ouvrage d’analyse financé par l’université Paris-Diderot : Thierry Lamote, L’Envers obscène de la modernité. De la scientologie à Daech, Hermann, « Psychanalyse en questions », 2017). L’essai, résolument hostile à la scientologie, brasse large et peine parfois à embrasser des problématiques évanescentes. Toutefois, son souci d’analyse en profondeur des enjeux scientifiques, épistémologiques et philosophiques de la doctrine hubbardienne, ainsi que sa vigueur assumée et l’évidente intelligence de l’auteur, en font un volume précieux pour le lecteur, même peu sensible aux circonvolutions psychanalytiques, souhaitant réfléchir avec indépendance aux fondements et implications de la scientologie.
  • DVD : Une introduction à la scientologie, entretien enre Ron Hubbard et un interlocuteur pour le moins docile, Golden Era Production, 51′.
  • Émissions télévisées consultées sur YouTube : voir les notes du premier article.

 Notes

[1] D’autres sources stipulent que le nouveau patron a d’abord dû éliminer, par des moyens plus ou moins fair, Pat et Annie Broeker (Wright, 208).
[2] Certains sites liés à de grands médias présentent Liz Gablehouse comme « une confidente de Hubbard, riche héritière d’une famille de notables de Tallahassee en Floride », impliquée notamment dans les aventures marocaines de l’organisation. Voir par ex. ici .
[3] D’autres témoignages sont moins catégoriques. Ainsi, la nièce de David Miscavige raconte son internat scientologue où, enfant, elle était « chargée de liaison médicale », occupée à délivrer des « touch assists » et des « nerve assists » ainsi que « d’autres formes d’assistance écrites par LRH et conçues pour aider les gens à remédier à toute sorte de maux, rhumes, accès de fièvre ou rages de dents. (…) IL y avait aussi cette croyance selon laquelle on attrapait un rhume parce que l’on avait perdu quelque chose. Je demandais donc : tu as perdu quelque chose dernièrement ? Cela faisait partie de l’aide rhume, la cold assist. (…) Je ne vis jamais un seul docteur durant tout le temps que je passais au Ranch [sauf pour faire des points de suture]. » (Jenna Miscavige Hill avec Lisa Pulitzer, Rescapée de la scientologie, trad. pénible de Sophie Henri, Kero, 69)
[4] Voir le reportage de M6 cité ici, spécifiquement .
[5] Mark Isham cité par Wright, 365.
[6] Oui, il s’agit bien d’un trait d’humour. Au moment où nous mettons en ligne cet épisode, Cyprien Katsaris a relu avec attention, exclusivement après publication, les deux premiers épisodes. On le suppute peut-être, rien ne me pousse vers la scientologie, mais l’honnêteté m’amène à la stipuler : les propositions de rectification que l’artiste m’a glissées ont toujours visé à une plus grande précision de la restitution, jamais à une censure comminatoire.
Publié dans La musique des autres | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , |

Cyprien Katsaris : la scientologie, l’artiste et l’art (2)

Cyprien Katsaris chez lui, le 24 février 2018. Photo : Bertrand Ferrier.

Résumé des épisodes précédents : sur ce site, j’écris un p’tit mot à propos du dernier disque de Cyprien Katsaris en évoquant son appartenance à la scientologie. L’artiste s’emporte en estimant que les critiques, en sus de leur fatuité, ignorent tout de la scientologie. Je lui propose une rencontre pour évoquer ce sujet. Il accepte de dégager un créneau afin de me recevoir, m’accorde un entretien-fleuve au cours duquel nous évoquons sa vision de la scientologie (épisode 1), le rapport entre la scientologie, l’art et la pratique artistique (épisode 2) et le rapport entre la scientologie et le statut d’artiste (épisode 3, à paraître). Sur un sujet éminemment polémique, voici les dits d’un artiste engagé, parfois stigmatisé pour cet engagement et pourtant, après 46 ans de carrière, toujours considéré comme l’un des très grands virtuoses du clavier… et l’un des plus originaux. En voici quelques illustrations.

Épisode 2
La scientologie et l’art

Cyprien Katsaris, pour la deuxième partie de cet entretien, voulez-vous nous révéler comment vous êtes devenu scientologue ?
Avant tout, je veux préciser que je respecte toutes les religions à condition qu’elles ne portent préjudice à personne – je pense que l’on se comprend. Vous le savez, je viens d’une famille orthodoxe. Or, les orthodoxes sont extrêmement croyants. Pour moi, la religion est donc quelque chose qui ne se traite pas à la légère. Anecdote personnelle : j’avais une petite amie bavaroise, avec qui je suis toujours en contacts amicaux. Les Bavarois sont très, très, très catho. Dans les bâtiments publics, il y a la croix : rien à voir avec la laïcité française. Je respectais beaucoup la religion de mon amie. Elle, elle considérait que la scientologie, c’est, comment dire ? de la merde. Je me souviens de l’avoir emmenée à Rome le premier janvier 2000 ou 2001, afin d’assister à la bénédiction Urbi et orbi du pape. Hélas, elle n’a jamais eu le même respect à l’endroit de la scientologie. Bon, je le comprends aussi car, à l’époque, les attaques étaient encore plus violentes qu’aujourd’hui…

Vous êtes tolérant, soit. Mais comment avez-vous basculé dans la scientologie, reformulerais-je pour vous provoquer ?
Pour le comprendre, il faut remonter à mon plus jeune âge. Je n’ai eu de cesse de chercher à comprendre ce que nous faisons sur cette Terre, d’où nous venons, où nous allons, etc. Quand j’étais étudiant au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, j’ai constaté que l’on apprenait l’instrument mais pas comment affronter un public (sic). Donc j’ai lu quelques bouquins de psychologie ; j’ai fait un peu de radiesthésie ; j’ai étudié les histoires de phosphènes du docteur Albert Leprince – j’ai encore des bouquins où l’on vous explique que, en regardant une lampe, les yeux fermés, vous découvrez des petites lumières qui vous permettent de faire de la voyance. Ça n’a jamais marché. Je me suis intéressé à l’hypnose – j’ai essayé d’hypnotiser un copain, comme ça, pof… en vain ! J’ai aussi fait un peu de yoga – rien ! Et, un jour, fin 1976, des personnes me parlent de La Dianétique.

Quel genre de personnes ?
Il y avait un pianiste classique, professeur très réputé, qui vivait à Los Angeles et parlait très bien le français. Mario Feninger, qui nous a quittés très récemment à un âge avancé, était un ami de Hubbard. Grâce à lui, j’ai lu La Dianétique. Ça m’a passionné. J’ai décidé d’en savoir plus en allant au cœur de l’organisation la plus importante, en Floride. J’y suis souvent retourné. J’y ai rencontré Chick Corea, le grand pianiste de jazz, un type très très sympa ; mais j’ai aussi rencontré plein de gens venant du monde entier pour étudier à fond la scientologie. En Floride, c’est un endroit extraordinaire où l’on trouve plusieurs hôtels pour loger, ainsi que plusieurs bâtiments pour étudier les niveaux les plus avancés que l’on ne peut découvrir ailleurs. J’ai trouvé cette matière de plus en plus passionnante.

Quel impact ces découvertes ont-elles eu sur votre travail artistique ?
La scientologie m’a aidé et peut aider tout artiste à mieux comprendre le phénomène émotionnel de l’art, et à mieux communiquer au public une émotion – par exemple musicale. Il y a même un cours sur l’art que peuvent faire des acteurs, des danseuses, etc. Cela dit, de nos jours, il faut faire attention, alors je le dis tout rond : il ne faut pas confondre la scientologie et la médecine. La scientologie n’est pas là pour guérir un corps. En revanche, en scientologie, on peut faire un travail spirituel, grâce à énormément de procédés, et ce travail peut contribuer spirituellement à accélérer le travail de la médecine officielle.

Vous l’avez vécu personnellement ?
C’est le cas de le dire ! Je vais vous révéler deux exemples. L’un, j’en ai parlé très brièvement sur France Musique il y a cinq ans ; l’autre, je ne l’ai encore jamais révélé. Il y a cinq ans, je ne faisais pas attention à ce que je mangeais ; et, en plein concert à Berlin, cinq minutes avant la fin du récital, tandis que je jouais ma transcription du Deuxième concerto de Liszt… Pardon pour la parenthèse, mais voilà encore un morceau qui me rend dingue sur le plan de la difficulté ! Je l’ai joué il y a sept jours aux Pays-Bas… Bref, cinq minutes avant la fin du récital que je donnais pour l’ambassade de Chypre, à l’occasion de l’anniversaire de la fondation de notre République, je ne sens plus rien. Je le signale au public. Les gens pensaient que je plaisantais. En réalité, je faisais un AVC sur scène. Ils ont envoyé une ambulance. J’ai été hospitalisé dans le plus grand hôpital allemand, l’hôpital Charité, héritage de l’exil huguenot lorsque les protestants n’étaient plus les bienvenus en France, euphémisme. Le diagnostic était simple : soit je mourais, soit je finissais mes jours dans un fauteuil roulant. Tout avait disparu à gauche. J’avais le visage déformé. Toute la nuit, à l’hôpital (je suis tombé en plein enchaînement de jours fériés…), j’ai fait ce qu’il fallait. Vers six heures du matin, j’avais recouvré toutes les sensations et toute la mobilité.

Grâce à la scientologie ?
Vous vous en doutez, j’ai été très bien soigné sur le plan physique. Néanmoins, les médecins m’ont dit : « C’est incroyable que vous ayez récupéré aussi rapidement. » Ils m’envoient quand même une physiothérapeute, tout à fait superfétatoire. Je demande : « Est-ce qu’il y a un piano, dans ce bâtiment ? » Ils en trouvent un dans une pièce où se déroulent des conférences. Je m’y rends. Je joue avec la main gauche plein de traits rapides pour leur montrer que ça marche bien. Devant moi, il y a cinq ou six médecins. L’un d’entre eux me demande l’autorisation de filmer en m’expliquant vouloir montrer mon cas à des collègues. Le concert avait eu lieu le premier octobre. Le lendemain, la Saint-Cyprien chez les orthodoxes, ça ne s’invente pas, mon assistante m’appelle et m’annonce : « Je viens de recevoir une demande pour un récital en Hongrie. Il s’agirait de remplacer Zoltán Kocsis [mort en 2016 d’un cancer]. Il a de graves problèmes cardiaques et a dû annuler. Le problème, c’est que la date est fixée au 15 décembre. » Malgré mon AVC de la veille, j’ai répondu : « Je le ferai. » Et je l’ai fait. Le concert a eu  lieu à Györ, la troisième plus importante ville de Hongrie. Ils ont dû aimer, puisqu’ils m’ont réinvité pour un concert là-bas et un autre à l’Académie Franz-Liszt.

Le 17 octobre, je donnais un récital à Bruxelles. Le 19 octobre, je donnais un autre programme au festival Piano en Valois à Angoulême. Je crois qu’ils font partie des meilleurs concerts que j’ai donnés.

Cette série d’exploits, malgré vos précautions oratoires, vous sous-entendez que vous l’attribuez à la scientologie…
Je ne raconte pas cela pour me vanter, mais je ne peux m’empêcher de penser que, cela, oui, je le dois à la scientologie à 50 %, et à 50 % à la médecine.

Nous voilà prêts pour le second épisode que vous n’aviez jamais raconté…
Il y a deux ans, Bertrand… Comprenez-moi bien. Je ne prends pas de vacances, pas de week-end. Je suis tout le temps au piano. Peut-être que j’abuse. Toujours est-il qu’il y a deux ans, j’ai ressenti une douleur insupportable au niveau d’un majeur, puis de l’autre. Je vais voir, pas très loin de chez moi, une grrrande spécialiste à la Clinique de la main. Elle était passée à la télé peu avant car la ministre de la Santé était une copine à elle ; or la ministre avait pris des dispositions obligeant les médecins à faire plus d’administration, ce qui n’avait guère plu aux médecins. La spécialiste était montée au créneau, et elle en a été bien récompensée… par un contrôle fiscal. Bref, elle m’a infligé des infiltrations. Le protocole n’a rien donné. Comme elle ne savait plus quoi faire, j’échoue chez un autre très grand spécialiste, hors de Paris. Il m’explique qu’il ne m’opèrera pas : trop dangereux, je suis pianiste, il ne veut pas prendre le risque, etc. La seule solution consistait à ne plus toucher un piano pendant cinq mois.

J’imagine que cette solution qui n’en était pas une ne vous a pas complètement satisfait…
Ma carrière était en jeu, Bertrand ! Ma carrière était en jeu… Et, une fois de plus, j’ai été sauvé par la scientologie. Je ne leur dirai jamais assez merci. Au Celebrity Centre, 69, rue Legendre, on a accompli un boulot inimaginable. Maintenant, je peux l’affirmer : de nouveau, j’ai été sauvé à 50 % par la scientologie, via le travail spirituel que j’ai fait dessus, et à 50 % par Jean-Marie Legé, mon ami ostéopathe, un scientologue extraordinaire. C’est un type absolument génial, sympa comme tout, fou de musique, consulté par des tennismen, des actrices et des acteurs extrêmement célèbres…

Donc la scientologie vous a aidé à conserver votre intégrité physique. Qu’en est-il de son impact sur votre gestion du public ?
Si vous saviez à quel point cet impact est important ! Et si vous saviez à quel point j’aurais aimé aider Martha Argerich… Hélas, je ne la connais pas assez. On a fait un disque ensemble, il y a quarante ans. C’étaient Les Noces de Stravinsky, le ballet, dirigé par Leonard Bernstein. Martha était premier piano ; Krystian Zimerman, deuxième piano ; moi, troisième ; et Homero Francesch, un jeune Uruguayen que Deutsche Grammophon essayait de lancer, quatrième. On a donné le concert au Royal Hall Festival de Londres, sous les caméras de la BBC, puis c’est devenu un disque DG. Mais quel dommage, quel gâchis que Martha ait arrêté de donner des récitals il y a trente-cinq ou trente-huit ans ! Glenn Gould, idem, avait arrêté trop tôt, et on le sait, nous, pourquoi tant de merveilleux artistes abandonnent.

Alors, pourquoi ?
Parce que c’est très dur, un récital, très redoutable. Pour affronter ce défi, la scientologie peut aider considérablement.

Pouvez-vous expliquer comment ?
Par rapport au trac, voyons ! Presque tous les musiciens ont ce problème. Pensez que Vladimir Horowitz lui-même avait arrêté dans les années 1950 et se retrouvait aux mains des psychiatres ! Vous savez que les psychiatres nous combattent, nous scientologues. Hier soir, sur Arte, alors que je faisais une pause pour manger un morceau avant de retourner travailler jusqu’à minuit, je suis tombé par hasard sur un film[1] qui confirmait ce que me disaient mes amis scientologues et que je refusais de croire. C’est l’histoire d’un homme tout à fait normal, qui a été interné parce que sa femme a magouillé. Il a juste passé un examen psychiatrique dans une horrible prison allemande. Ce n’est qu’en 2016 que l’Allemagne a changé ce système invraisemblable complètement nazi ou soviétique. Et nous, scientologues, nous sommes la cible des psychiatres, car nous obtenons des résultats qu’eux n’obtiennent pas. Or, quand un fou viole ou assassine une petite fille, qu’on le met en prison et que, quelques années plus tard, un psychiatre soi-disant expert autorise sa sortie, si le gars récidive, avez-vous vu un procès contre le psychiatre qui a donné son autorisation ? Jamais. C’est grave. Regardez, Nordahl Lelandais : il va peut-être prendre perpétuité, il sera relâché dans moins de vingt ans, et on ne sait pas ce qu’il va faire après puisque les psychiatres ne savent pas le soigner.

Affirmez-vous que la scientologie saurait soigner Nordahl Lelandais ?
Vous le dites de manière un peu ironique, Bertrand, mais je suis obligé de vous répondre que je ne suis pas un professionnel de la question. Je n’ai pas reçu une formation très poussée dans ce domaine. Néanmoins, je vous le dis : les scientologues peuvent aider beaucoup de gens… quoi que nous préférions nous occuper des gens capables.

Pourquoi ?
Les fous, ça prend beaucoup de temps. Ce qui n’empêche que nous pouvons obtenir des résultats avec eux. Absolument. Et avec des procédés très, très simples. C’est incroyable ! Attention, la scientologie ne remplace pas la médecine officielle pour le corps. En revanche, elle aide l’individu qui pratique les exercices correctement. Avec la scientologie, il s’en sort mieux et plus vite. Parfois, quand la médecine ne peut plus rien, c’est la scientologie qui va faire la différence. Je l’ai vécu quand mes doigts m’ont fait tant souffrir. Si je n’avais pas connu la scientologie, Bertrand, je serais actuellement à la retraite, comme un con. Je n’aurais pas pu faire le Zorba et tous ces disques…

Au-delà des aspects concrets que vous revendiquez (gestion du trac, accélération de la guérison), estimez-vous que la scientologie a aussi influé sur votre appréhension de certaines œuvres, dès lors qu’il s’agit d’une doctrine spirituelle et non cantonnée au pragmatisme des choses ?
Sur le plan technique, pianistique, non, la scientologie ne pouvait rien pour moi ! J’avais déjà tous mes moyens avant d’être scientologue. En décembre 1976, quand j’ai commencé la scientologie, j’avais déjà été lauréat du concours Reine-Elisabeth de Belgique (1972), et j’avais gagné le concours Cziffra (1974). Vous savez, nous, pianistes, sommes comme les patineuses : c’est jeune que l’on acquiert la technique, ou on ne l’acquiert jamais. En revanche… Attendez, vous n’avez pas bu le jus de cerise que je vous ai servi. Ne vous inquiétez pas, il n’y a pas de poison scientologue dedans, vous pouvez le boire !

Hélas, je l’ai déjà attaqué. Le poison-qui-n’existe-pas est donc en train de couler en moi…
Tant mieux, vous entendrez mieux ce que j’ai à vous dire ! En l’occurrence, oui, la scientologie m’a été utile pour comprendre ce que représente la musique par rapport au besoin de la société. Quel est ce besoin ? Nous vivons dans une société très folle, on l’a évoqué. Au même titre qu’un médecin va soulager un organisme en y injectant un produit, je considère que les artistes en général et les musiciens en particulier, pendant les brefs moments au cours desquels le public écoute la musique qui leur est donné, doivent faire oublier les soucis quotidiens et élever l’assistance spirituellement. Voilà une chose essentielle à accomplir, même si elle paraît toute petite. Nous, musiciens, contribuons à ce que nos spectateurs se sentent mieux ; et, lorsque nous comprenons la manière dont ce processus fonctionne, nous pouvons être encore plus efficients. Je l’ai vécu. Cela étant, il faut savoir une chose. Certains ont des aptitudes naturelles et sont, sans savoir pourquoi, hauts ; or, même quelqu’un qui est très haut, on peut l’amener à être encore plus haut.

« Rendre les gens capables plus capables » est l’un des mantras de la scientologie…
Cela vaut pour tous : quelqu’un qui est bas, on peut le faire monter très haut.

Pardon d’être concret, mais grâce à quoi ?
Grâce, entre autres, à la technologie de l’étude. Il existe un cours entier pour apprendre comment apprendre. La question est : qu’est-ce qui fait que j’ai du mal à apprendre ? D’où vient la difficulté ? Quand je donne une masterclass, je dis toujours aux étudiants : si y a un petit problème technique, je veux le résoudre sur place. Or, je découvre de plus en plus que les profs de piano ne savent pas comment se dépatouiller. Je leur dis : « Ça prendra trente secondes ou trente minutes, mais on y arrivera. » Et, croyez-moi, on y arrive.

Comment ?
Grâce à la technologie d’étude de Hubbard. Mais Hubbard ne s’intéressait pas qu’aux artistes. Il a mis au point une technique pour la réhabilitation des drogués. Je précise que cela ne me concerne pas car je ne me suis jamais drogué. Néanmoins, cette technique est couronnée de succès dans 75 à 79 % des cas, je crois, soit beaucoup plus que les organisations officielles ; et c’est basé, je vous l’ai dit, sur des choses très, très simples.

Pour en revenir à l’apport de la scientologie dans votre pratique artistique, avez-vous profité d’une promesse de la scientologie qui consisterait à doper la mémoire de ses adeptes ?
Vous ne me ferez pas dire que les scientologues n’ont jamais de trou de mémoire ! Par exemple, il m’arrive d’apprendre trop de morceaux à la fois, donc de me mélanger les pinceaux et d’avoir des trous de mémoire. Mais ce n’est pas le plus important. Le plus important, c’est la communication de l’émotion musicale. Pour Hubbard, l’art est un mot qui résume la qualité de la communication. Une fausse note ou un trou de mémoire reste préférable à un jeu impeccable et ennuyeux. Vous avez des acteurs ou des musiciens qui savent naturellement communiquer au plus haut niveau. La scientologie peut les aider à s’améliorer, comme elle peut aider ceux qui ne savent pas comment faire. Quand un artiste monte sur scène et ennuie, la scientologie peut débloquer ça.

Paradoxalement pour une Église portée sur les artistes et soucieuse de leur épanouissement professionnel, l’art scientologique est déficient. Disons les choses autrement : pour ceux qui, comme vous, sont convaincus, la scientologie peut irriguer l’art et les artistes. En revanche, l’inverse n’est pas vrai – l’art n’irrigue pas la scientologie.
C’est une question très intéressante. Je n’y avais jamais pensé auparavant. Est-ce que l’art irrigue la scientologie ? Honnêtement, je ne connais pas tous les scientologues ! J’en connais quelques-uns ici, quelques-uns en Floride… Il est vrai que les « musiciens classiques » n’y sont pas légion, ce qui s’explique en partie parce que le mouvement est récent : à peine 68 ans ! Parmi les musiciens classiques, je connais Paul Polivnick, un chef d’orchestre formidable, qui dirigeait l’Orchestre symphonique de l’Alabama et qui a été très souvent invité par l’Orchestre national de Lille. C’est un chef exceptionnel. Il m’a invité à jouer le Concerto de Ravel puis le Troisième concerto de Beethoven. Quand il a interprété la Turangâlila Symphonie d’Olivier Messiaen, à Milwaukee, avec l’orchestre local, Messiaen a entendu l’enregistrement et l’a félicité dans une lettre que Paul m’a montrée. Et puis, l’art irrigue la scientologie notoirement grâce aux acteurs – inutile de citer les plus célèbres, nous en avons débattu l’autre jour.

Lawrence Wright, que l’éminent Éric Roux considère comme un menteur patenté bien que son livre, cité dans la première partie de l’entretien, me paraisse solide et mesuré, pointe avec pertinence que « la scientologie a construit beaucoup d’églises impressionnantes, mais ce ne sont pas des hauts lieux artistiques » comme si, à l’instar de ces noms de « Celebrity Centre », l’Église cherchait plus à séduire par la notoriété des artistes que par l’art lui-même.
Non, il n’y a pas de recherche de la notoriété, c’est faux. Il est arrivé que Tom Cruise, que je ne connais pas, s’intéresse à la scientologie, comme John Travolta, que j’ai rencontré une fois à Los Angeles. Il nous emmenait avec une copine commune au concert de Julia Migenes [scientologue revendiquée, voir dans la vidéo supra à 11’23]. Lui conduisait sa Rolls. Je lui avais donné une cassette de la Neuvième Symphonie dans la transcription de Franz Liszt que je venais d’enregistrer pour Teldec.

Je me souviens que John l’écoutait dans la voiture ; et il chantait en même temps, et la voiture commençait à zigzaguer, et… Bref, si des artistes s’intéressent à la scientologie, ils viennent et puis c’est tout. À ce sujet, je dois vous dire une chose importante. On raconte que l’on ne peut pas quitter la scientologie.

Effectivement, de nombreux témoignages vont dans ce sens…
Ce sont des mensonges. Il existe un document administratif que vous lisez au départ, si vous voulez suivre un cours. Ce document stipule que, à n’importe quel moment, si vous décidez d’arrêter, vous pouvez arrêter et être remboursé intégralement de l’argent que vous avez dépensé pour les cours et l’auditing.

Vous n’avez pas tout à fait répondu sur l’existence d’un art scientologique : la plupart des religions ont créé leur système artistique. La scientologie, non. N’est-ce pas curieux pour une religion qui attire autant d’artistes, ne fussent-ils pas spécifiquement classiques ?
La scientologie aide les artistes. C’est cela, sa contribution à l’art. En revanche, non, il n’y a pas de vitrail ou d’icône, comme chez nous, orthodoxes !

Oui, il n’y a pas de cathédrales, pas de musiques spécifiques…
Les organisations de scientologie sont considérées comme des églises. Alors, évidemment, le terme évoque l’église chrétienne ; mais rappelons-nous ce que signifie le terme ecclesia : c’est un mot grec dans lequel se trouve une racine signifiant « fermé ». L’église est donc un lieu fermé où s’assemblent des gens ; et l’Église de scientologie est une religion, oui, mais pas au sens occidental du terme, comme nous l’avons vu.

Néanmoins, l’Église de scientologie s’est dotée des signes marketing rappelant ceux des églises chrétiennes…
Vous lirez le livre d’Éric. Il explique tout ça très bien.

À suivre : « La scientologie et le statut d’artiste »

[1] L’Homme qui n’existait plus, téléfilm de Hans Steinbichler, réal., et Kit Hopkins, scén.


Le témoignage de Judith*

Moi qui m’intéresse à tout, et notamment en matière de « religion – groupes spirituels », je m’étais intéressée à la scientologie, pas pour en faire forcément partie mais déjà juste pour les connaître. Je m’étais inscrite à une conférence sur la dianétique qui présentait de travail de Hubbard, dédiée justement à ceux qui ne connaissaient pas (les scientologues distribuaient des petits tracts bleus à Saint-Lazare, les mêmes depuis dix ans, vous avez dû en avoir aussi).
Il se trouve que, le jour et l’heure où je devais y aller, une obligation d’ordre musical m’est tombée dessus (un examen ou un truc du genre). J’ai donc appelé pour annuler, ils m’ont proposé d’autres dates et j’ai dit que je les rappellerais pour confirmer une autre date. Et là, ça a été le début d’un enfer qui a duré presque un an. Ils m’ont appelée en moyenne cinq, six fois par jour, laissé des messages vocaux, ont envoyé des lettres à mon adresse. Ça m’a fait tellement peur et m’a tellement rebutée que, évidemment, je n’y suis du coup jamais allée.

*Le témoignage, qui nous est parvenu spontanément, n’était pas anonyme, j’aime pas ça ; mais le prénom de la personne a été changée.

Publié dans La musique des autres | Marqué avec , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , |