perspectivesLa salle Colonne est pleine, ce 23 novembre, pour le concert événement du quintette vocal Perspectives, fondé, dirigé et animé par Geoffroy Heurard avec des chanteurs mimi tout pleins (une préférence pour le ténor stachu, so typical). Alors qu’ils peaufinent leur second album, tout juste enregistré, Mathilde Bobot, soprano et quasi sosie de NKM en moins sorcière, ouf, Marie Pouchelon, alto, Sean Clayton, ténor, Romain Bockler, baryton, et Geoffroy Heurard himself, baryton tirant avec gourmandise sur la basse, proposent un récital-concept intitulé « Songs of experience ». Le défi : explorer les expériences de l’amour, de la mort et du sacré, avec des œuvres, toujours consonantes, allant du seizième siècle à aujourd’hui. Fil rouge aussi lâche que prometteur !
Une première partie de dix titres interprétés devant pupitres offre – en trio, quatuor ou quintette – un éventail de chants tant sacrés (via deux pièces d’André Caplet) que profanes, incluant le ravissant « O Happy Eyes » d’Edward Elgar, mais aussi des arrangements bien troussés (« Die Nacht » de Franz Schubert, revisité par Philip Lawson, et des « Chansons populaires expagnoles » de Maurice Ohana, remixées par Vincent Manac’h). Cette diversité permet aux artistes de parler une langue musicale harmoniquement riche, qui se présente éclatée entre de multiples langues humaines (anglais, allemand, latin, espagnol, italien, bientôt portugais du Brajiou pour Marcos Valle, français et même pelche). La seconde partie, de durée équivalente à la précédente, soit environ demi-heure avec prise de risque du « sans partition », revendique un côté plus « chanson », même si elle s’ouvre sur deux belles pièces d’Arthur Sullivan et d’Edward Elgar. Au menu principal, donc : Henri Salvador (et Bernard Dimey, le programme omettant de citer les paroliers…), Jacques Brel, David Bowie et des « chansons de cow-boys » traditionnelles. Les arrangements d’Étienne Planel et de « L. Larsen » (on suppose qu’il s’agit plutôt de Lloyd Larson) ou des deux sus-cités séduisent. Les couleurs musicales, jusqu’à présent « dépressives » selon l’expression de Geoffroy Heurard, disons entre gris clair et amande foncée, osent ici davantage conter fleurette à l’humour, ce que couronnent trois bis oscillant entre oiseau noir (celui de Paul McCartney, pas de Barbara) et facétieux blues instrumentalo-vocalistique.

Mathilde Bobot, Marie Pouchelon, Geoffroy Heurard, Romain Bockler, Sean Clayton (Ensemble Perspectives) à Colonne. Photo : Rozenn Douerin.

Mathilde Bobot, Marie Pouchelon, Geoffroy Heurard, Romain Bockler, Sean Clayton (Ensemble Perspectives) à Colonne. Photo : Rozenn Douerin.

Le critique peut bien pointer quelques ombres au tableau : tel grain de voix çà et là moins moelleux qu’espéré (l’acoustique de la salle doit jouer, y compris pour l’équilibre, quand le spectateur est situé au fond à cour) ; telle justesse parfois un peu juste, justement (probablement pour prouver que c’est du live, si tu veux de la perfection, t’as qu’à écouter le compact laser disque) ; telle prononciation hispanique semblant, peut-être à tort, plus exotique que vernaculaire, ou telle prononciation du français paraissant insuffisamment claire pour être 100 % intelligible (le baryton ne peut cependant être accusé de cette fautissime aux esgourdes d’un fan de chanson avec texte intégré) ; telle composition du programme qui aurait pu varier davantage les ambiances en première partie, afin de permettre au minichœur d’exprimer d’autres émotions que le feutré et le retenu (même si, de cette option, sourd un joli dégradé de nuances et de contrastes, moins spectaculaire que si le chromatisme était plus large, certes, mais plus subtilement musical) ; telle difficulté à se situer entre un ensemble classique – capable de chanter avec goût Michelangelo Rossi ou Thomas Tallis – et l’absolu « Cinq de cœur », pôle vers lequel le dernier bis tend évidemment (la seconde partie mériterait, certainement, un embryon de mise en scène que l’on imagine en projet)…
Reste l’essentiel : l’élégance du projet (et des tenues, même, dialoguant entre elles avec intelligence) ; la classe du mix’n’match ne sacrifiant pas l’art classique sur l’autel de la chanson, mais n’éteignant pas non plus la chanson sous le boisseau d’un lyrisme hors de propos dans ce répertoire ; le travail commun effectué et manifesté par une remarquable unité de respiration, et par des notes finales parfaitement éteintes ; le plaisir distribué aux spectateurs quand le savoir-faire de bons chanteurs frotte la polyphonie à son histoire et à ses extensions les plus plaisantes pour l’oreille, etc.

Le salut. Photo : Rozenn Douerin.

Le salut. Photo : Rozenn Douerin.

En conclusion, un bel ensemble dont l’évolution est à suivre avec intérêt, mais que l’on aura grande joie à écouter dès à présent, tant on le sent sur le fil entre respectabilité classique, envie de faire péter les codes et désir d’allier art savant et jubilation populaire… ou l’inverse. Oui, on a hâte de les voir s’encanailler, et de travailler en profondeur leur mise en scène et la scénarisation de leur propos – on croit supputer que cela les titille. Ce nonobstant, pour le moment, sans aucun doute, c’est cette alchimie en cours perpétuel de réalisation (cette tension est une marque de fabrique qui marquait déjà le premier concert de Perspectives, à Saint-André-de-l’Europe, il y a cinq ans) qui a su susciter le frisson de plaisir ayant balayé et rebalayé la salle Colonne ce 23 novembre. C’est aussi cette singularité fière de ses aspérités et puissamment assise sur un collectif sûr de ses ambitions qui motive le triomphe fait à l’Ensemble Perspectives pour son grand concert parisien de la fin 2016… et en attendant la sortie de son nouveau disque, que vous pouvez soutenir ici – même si, honnêtement, 150 € pour recevoir ladite galette paraît viser des donateurs un brin fortunés.

TCE le 7/11/13

Aux programmes cousus de corde blanche, l’Orchestre national de France oppose ce 7 novembre un enchaînement curieux.
Le concert s’ouvre sur la création française de Circle Map de Kaija Saariaho, une pièce d’une demi-heure pour orchestre et électronique, signée par une vedette de la musique contemporaine, Parisienne d’adoption et présente ce soir-là. La composition s’articule en six mouvements, fondés sur un poème persan chuchoté ou clamé en persan par la voix d’Arshia Cont, « un chercheur ». Les deux premiers mouvements permettent à l’auteur de faire froufrouter l’orchestre de manière retenue, tout en jouant sur l’électronique pour enrichir une écriture retenue, dont l’inventivité ne saute pas immédiatement aux oreilles. L’Orchestre national ne paraît d’ailleurs pas pleinement convaincu par ce qu’il joue, si on en croit l’attitude désinvolte de certains violonistes (parmi lesquels on balance le sosie de François Damiens, toc). Pourtant, les deux mouvements suivants, dont le prenant « Circles », donnent une envolée cinématographique au morceau, avec grands effets orchestraux et voix grave inquiétante. Les deux dernières séquences superposent des moments de tension exacerbée (intéressant « Dialogue », illustrant un poème qui dit : « Regarde tes yeux. Ils sont petits / mais ils voient des choses immenses ») et des jeux sur la frontière entre note et silence (chuchotements vocaux, frottements de cordes, souffles instrumentaux). Le morceau s’achève dans le calme précaire entendu au début, traduisant de la sorte et le titre circulaire de l’œuvre, et le texte final (« Si la musique disparaît, nous disparaissons »). Au final, cette composition ambitieuse démontre une nouvelle fois le savoir-faire de la compositrice (usage pertinent et varié des plans sonores, valorisation des ressources d’un grand orchestre – percussions comprises, différenciations des pupitres, électronique multifonctionnelle, division du temps…), même si la beauté patente de certains passages peine à nous convaincre de l’inventivité du langage utilisé sur l’ensemble de cette symphonie-qui-ne-dit-pas-son-nom.
Un singulier enchaînement attend l’auditeur, puisque succède à Circle Map le Concerto pour piano n°5 de Camille Saint-Saëns. Composée en 1896, cette pièce d’une demi-heure, respectant les trois mouvements de rigueur, offre une vision saisissante de l’art romantique finissant. Tout y est : thèmes clairement énoncés, dialogues orchestre-soliste, alternance lyrisme-virtuosité, et même exotisme harmonique dans le deuxième mouvement avec le thème censément nubien énoncé en duo par le piano pour rendre justice au sous-titre de cette œuvre à semi-programme (« concerto égyptien »). En vedette, Javier Perianes joue d’abord précis, avec un minimum de pédale de résonance. Puis, comme s’il se sentait autorisé à se fondre dans l’orchestre, il se glisse entre cordes et bois, mêle sa sonorité à celle de ses accompagnateurs lors de longues plages discrètes, et n’en émerge qu’à bon escient et avec un engagement évident. Sur quelques pétouilles, on ne jurerait pas que tout est exactement joué avec une exacte exactitude, mais on jurera volontiers que ces éventuelles imperfections, consubstantielles du live, sont sans importance en regard du travail accompli pour positionner, de manière intelligente et réfléchie, le piano contre, avec ou dans l’orchestre selon les moments. Le résultat est donc pleinement musical et loin du stéréotype du gros plat romantique trop connu et difficilement digeste, malgré une partition qui pourrait prêter çà et là son flanc à la caricature dou grand sensible qui joue avec oune fougue de fou ou oune sensibilité abousive. Un bis, que certains connaisseurs attribuent à Turina, achève de convaincre que Javier Perianes est avant tout un pianiste de conviction, capable de faire sonner toutes les compositions qui lui tombent sur les doigts non pour briller mais pour valoriser la partition et la spécificité du créateur. C’est une bien belle qualité pour l’auditeur.
Après la pause chips-grenadine (pour ceux qui aiment les chips et la grenadine, évidemment), Juanjo Menja reprend la baguette pour enlever les Variations Enigma d’Edward Elgar. C’est le tube du programme, surtout pour le fameux « Nimrod », qui a enterré tant de zozos (y compris l’orchestre de la télévision grecque) et fait chougner dans tant de films. Le thème liminaire s’articule autour d’une structure simple opposant le mineur au majeur et retour. Les douze variations et un intermède qui suivent, présentées comme des pièces à programme décrivant des proches du compositeur, permettent à l’orchestre de faire entendre ses différents pupitres ainsi que son son (ha, ha) d’ensemble, plus compact que tonitruant. Outre le tutti, les bois et les cordes – y compris les pupitres d’ordinaire discrets – sont les mieux servis, alto et clarinette immisçant leurs mélopées dans cette demi-heure de belle musique, où il nous manque pourtant un peu de tension et de contrastes pour être totalement séduit. Peut-être notre position dans la salle, snobistiquement proche de l’orchestre, explique-t-elle cette légère déception en empêchant le son de prendre toute son ampleur acoustique avant de nous parvenir.
En conclusion, une soirée fort agréable, portée par un programme stimulant (entre modernité à grand spectacle et musique subtilement consonante), un chef précis et des musiciens au métier très convaincant. Pouce levé, en attendant le coude, ce qui ne devrait pas tarder sauf décès et plus si affinités.

Nina Stemme backstage à Pleyel, le 11 décembre 2012. (Photo : lui-même-je. Et toc.)

Le 11 décembre, Nina Stemme était à la salle Pleyel pour affronter son paradoxe. Vedette montante des soprani wagnériennes, elle justifie le concert de ce jour et sa diffusion en direct sur France Musique. Mais, faute de combattants sans doute, les spectateurs placés en arrière-scène sont repositionnés à l’arrière du parterre. Peu de monde, proportionnellement, donc ? Certes, d’autant que les tarifs habituels n’ont pas été augmentés pour la venue de la Suédoise. Et pourtant, après la mi-temps, quand la soprano a fini sa prestation, la salle, connement, se vide – c’est le paradoxe Stemme : à la fois pas si connue que ça en France, et cependant enveloppée de fans.
Le concert, financement par le bar oblige, était donc constitué de deux parties. La première partie associe la cantatrice à l’Orchestre de chambre suédois, dirigé par Thomas Dausgaard. Le programme est séduisant : il fait alterner intermèdes orchestraux et mélodies ; et, à l’intérieur des mélodies, airs nordiques (Grieg, Sibelius), lieder germanophones (Wagner – un extrait des Wesedonck-Lieder que la semi-vedette a enregistré avec ce même orchestre pour un disque à paraître en 2013, Strauss, Schubert), tube francophone (« Le spectre de la rose » de Berlioz) et air de musical (« The Saga of Jenny » de Kurt Weill, dans une orchestration idoine d’Olov Helge). L’idée de la diversité unie autour d’un thème pour le moins large (Love, hope & destiny) est joyeusement soutenue par des efforts cheap mais bon enfant de costume et même, chose rare dans un presque-récital, de scénographie (y compris le jeu jeannemassien en rouge et noir pendant la Pavane pour une infante défunte).
Ces facéties allègres, malgré les textes chantés où la trahison amoureuse et la mort sont obsédantes, n’excluent pas des moments d’excellence musicale : ainsi, l’ouverture de Coriolan de Beethoven montre d’emblée un orchestre soudé, précis, engagé ; pas grand-chose à reprocher au semi-sosie de Waltraud Meier dans le Morgen de Strauss ; belle interprétation « dans l’esprit » du texte d’Ira Gershwin mis en musique par Weill, etc. Parmi les musiciens, le regard circule, et le sourire – chose rare dans les formations de très haut niveau – trahit une complicité musicale dont l’auditeur profite. Le chef, qui dirige par cœur, veille au grain. Surtout, Nina Stemme assure vaillamment sa partie, osant des nuances piano séduisantes et montrant une aisance convaincante tant dans le registre grave digne d’une mezzo que dans les quelques aigus qu’elle distille çà et là. On pourra soupçonner quelques faiblesses, peut-être liées à l’aspect bâtard du concert (une sorte de récital avec orchestre, néanmoins doté d’un programme un peu léger pour justifier une préparation assez importante) : le lied dialogué avec le violoncelliste semble passer ric-rac, le souffle et la prononciation du « Spectre » sont assurément perfectibles… Mais, même si cette petite heure de musique et chant enchaînés paraît courte, ce qui est plutôt un compliment, l’originalité du propos, la variété de la voix, l’incarnation rigolarde de cette Jenny qui nous conseille de ne pas « make up our mind » emportent l’adhésion. D’autant que la soprano a la grâce de coincer de façon très vilaine sur une dernière prise de risque, lors de la reprise du Jeg elsker deg de Grieg en bis, prouvant ainsi que, même à haut niveau, même sur des airs connus et a priori sans danger, un concert reste un rique permanent que la déconcentration ou l’inattendu peut pimenter à tout moment. C’est l’intérêt de la musique vivante : la fausse note dans un océan de musique vraie est, ici, plus touchante que choquante !
D’autant que, lors de l’entracte, la vedette accepte que les fans et autres directeurs artistiques de microfestivals viennent la rencontrer backstage. Elle sourit, prend le temps de faire des photos et de les refaire (« hope you have a red eye device », lance-t-elle quand un flash arrive), glisse qu’en février 2014, elle sera à Bastille pour La Fianciulla del West… alors qu’elle n’a toujours pas ôté sa curieuse perruque à la Mireille Mathieu en encore plus moche, ce qui est une performance notable. Sympa et pro.
La seconde partie s’ouvre devant une salle Pleyel franchement clairsemée. Autour de nous, seuls les invités suédois semblent avoir « fait l’effort » de rester ; et l’on exagère à peine ! Pourtant, l’Orchestre de chambre suédois propose une appétissante Cinquième symphonie de Beethoven. L’interprétation de ce classique (il s’ouvre, doit-on le rappeler, sur le célèbre « pom pom pom pooom ») met en valeur les qualités de l’ensemble : énergie, souplesse (les tempi ne crachent pas sur les accélérations et les effets de rubato, quitte à frôler de brefs instants un concept qui serait à mi-chemin entre la vision personnelle du chef et une forme de facilité abusive), sonorités chambristes (on reconnaît distinctement certains musiciens, notamment les violon et violoncelle solistes)… C’est entraînant, séduisant, et cependant on n’est pas sûr que tout soit archi calé – la justesse paraît, sur de petites phases, limite ; et la préposée aux timbales nous semble avoir régulièrement un p’tit retard à l’allumage. Est-ce une illusion ? Possible. Car, en fin de compte, on retient surtout la variété des nuances, l’engagement audacieux à mille lieues d’une lecture plan-plan, bref, une véritable interprétation, ce qui n’est pas toujours garanti quand un ensemble s’attaque à un tube aussi massif.
Pour finir joyeusement, la bande à Dausgaard offre, en bon orchestre invité, trois bis, dont la Danse hongroise exécutée pied au plancher, pour le plaisir. Effet garanti : moins époustouflé par la célérité dégingandée (je sais, c’est pas clair, mais je voulais dire à la fois que ça allait vite et que, bon, le but n’était pas non plus de prendre la tête à Papineau avec des questions musicologiques) que par la vitalité souriante de ces petits cadeaux d’adieu, le public encore sur zone fait un triomphe à l’Orchestre de chambre suédois. Ce programme, bizarre mais original donc séduisant, le valait bien.