Photo : Bertrand Ferrier

S’abaissera-t-on à crier à une déception qui frôle l’écœurement ou la trahison ? Point, car c’est notre coulpe qu’il faut battre, et on n’est pas percussionniste – on ne peut avoir toutes les qualités, que diable. Inculte que nous sommes, après avoir vu une version en 2011, nous retournâmes voir La Forza del destino en fin  de bal, id est pour la dernière de la saison. Autour d’un opéra paresseux, s’articulaient une mise en scène factice, un décor moderne (donc pas de décor) et un projet musical routinier. On va pas se mentir, madame Lucet, ce que je vais dire, ça va peut-être pas me plaire, mais je vais le dire quand même : l’ensemble a eu raison de ma bonne volonté méga-admirative.
L’histoire : Leonora veut se barrer de chez papa pour niquer avec son chéri Alvaro. Le mec est un mulâtre mais, ouf, a du sang royal – on parle pas du Syrien de base, hein. Sauf que, quand le marquis tente de choper le v(i)oleur de sa fille, il meurt « accidentellement », genre. Le frère de la garce poursuit les fuyards, malgré les diversions de la bohémienne Preziosilla. Leonora se réfugie donc dans un ermitage. Dans l’armée, Alvaro et Carlo ont trouvé refuge et occasion de se lier. Sauf qu’Alvaro réussit à se faire quasi-buter, livrant ses secrets à Carlo. Après avoir fui dans l’armée, Alvaro, démasqué, se faufile dans l’Église. Carlo le retrouve et le provoque en duel. Il se fait tuer mais a le temps de poignarder à mort celle qu’il considère comme sa pute de sœur. Alvaro chougne mais décide de vivre, ce grand seigneur.

Elena Stikhina. Photo : Bertrand ferrier.

Le spectacle : ben, le spectacle, c’est rien. Il s’agit d’une piètre prestation de Jean-Claude Auvray ressuscitée par Stephen Taylor (un Français, c’était trop ringard), avec des lumières ridicules de Laurent – et en tant qu’homme du jour Ferrier, on ne se permettrait aucun jeu de mot patronymique, on le suppute – Castaingt (« et si éclairer, c’était mettre dans l’ombre ? Ma qué c’est oune idée yéniale ! »). Le spectacle, chronométré avec dix minutes de plus que la VO de 2011, s’ouvre sur une mise en scène muette, reportant l’ouverture au deuxième acte. Sans doute y a-t-il des raisons musicologiques hyperpuissantes à cette connerie qui contrevient à la stéréotypie de l’opéra verdien, mais aucun connard grassement rémunéré n’a pensé à l’expliquer au clampin venu se goberger. Est ainsi minimisé le premier air de la Stikhina, successeuse d’Anja Harteros pour ceux qui ont moins de pognon.
En termes dramatiques, la direction d’acteurs abandonne d’emblée – c’est un tantinet fâcheux – l’idée de diriger des acteurs : aucun regard ne tombe juste ; aucune fuite n’est justifiée ou logiquement arrêtée ; la descente de la bohémienne au milieu de la foule est – atténuons le propos – approximative. Aussi bien le décor démissionne très vite, pour se réduire, genre, à un Christ et une chaise, wow. Ainsi, la deuxième partie de la représentation permet de profiter d’un écran de MJC sur la moitié de la scène, stoppé à mi-hauteur, associant le cheap au grotesque. L’utilisation des rideaux et du vieux truc bien nase de l’écriture de V.E.R.D.I. vous a un air de bien moisi. Comme, en sus, l’on s’offusque bourgeoisement de l’inadéquation entre le texte et le visuel – ainsi de « Il ne m’est pas donné de goûter une heure de tranquillité » alors que le plateau est paisible car vide – ça sent mauvais le laudatif, pour ainsi dire… d’autant que le déplacement des artistes confine au ridicule (oh, cette provocation en duel où les chanteurs marchent sans but, quelle honte pour la première scène lyrique de France !).

Željko Lučić, Elena Stikhina et Brian Jagde. Photo : Bertrand Ferrier.

La musique : l’orchestre assume sa lassitude sans vergogne. L’été pèse à l’évidence sur l’excellente phalange pressée de décarrer. Alors que le clarinettiste soliste fait le job, la deuxième clarinettiste se tient l’oreille gauche – on imagine pour réprimander les cymbales mais, de la sorte, elle trahit aussi le manque de cohésion de la phalange, que Nicola Luisotti peine à mener à bon port. Les chanteurs vedettes sont à l’avenant : Varduhi Abrahamyan (Preziosilla) privilégie l’engagement à la justesse – les cordes n’hésitent pas non plus à se relâcher, par exemple lors du pourtant, en théorie, magnifique « Madre, pietosa Virgine » du II. Un son d’orgue tout pourri, carrément sa mère indigne d’un opéra national, accompagne la fin de la première partie mais couronne le sentiment d’ennui et de désinvolture méprisante offert, moyennant sesterces, aux spectateurs.
Appuyant cette impression, le casting est incohérent : quel que soit son investissement scénique, il faut bien admettre que le quasi sosie de Julos Beaucarne, en l’espèce Željko Lučić (Carlo), pourrait être, physiquement, le grand-père de celle qui est censée être sa sœur. Comprendre qu’il est en fait son frère demande une cogitation dont seuls les experts opératiques se seront dispensés. Un chouïa de costumage, pour ainsi dire, aurait fait sens. Ici, chacun semble en donner le minimum : disons par exemple que l’on a connu le chœur carrément plus investi – sa prestation paysanne ne restera sans doute pas comme la plus aboutie d’une formation que l’on a cru entendre plus puissante, plus subtile et plus motivée. L’ensemble vocal n’est pas une exception : après le deuxième tiers-temps, l’orchestre ne semble pas électrisé à l’idée d’y retourner ; les graves de don Carlo s’évanouissent dès ce quatrième acte, et… Pas envie d’en dire plus.

Nicola Luisotti. Photo : Bertrand Ferrier.

La conclusion : dans une proposition dramatique médiocre où, les artistes français sont quasiment absents (on imagine comme d’hab’ que c’est censé être classe), on apprécie le métier d’Elena Stikhina (Leonora), étincelante au dernier acte, l’impressionnante technicité qui permet à Brian Jagde (Alvaro) de tenir avec constance de bout en bout son redoutable quatrième nouveau rôle de l’année, la sûreté de Rafał Siwek (Padre Guardiano) et la faconde de Gabriele Viviano (Fra Melitone). Une fois de plus, le non-spectacle empêche les artistes d’exprimer leur potentiel dramatique. La primauté accordée à une pseudo-mise en scène passe-partout, réductrice et insultante pour le potentiel dramatique de l’opéra, réduit les virtuoses à des rôles de piètres pantins. C’est d’autant plus dommage que cet opéra, sans doute pas le plus pimpé de Giuseppe, mérite et nécessite d’être énergisé, et hop, par des gars qui pensent que ça vaut la peine. Ce soir-là, force était de reconnaître que ce n’était pas le cas.

Juste avant. Photo : Rozenn Douerin.

On va pas se mentir, après le Siegfried de la veille, c’est le grand moment que tout wagnérophile attend. Le moment qui suscite une jubilation inquiète dépassant même le plaisir d’aller applaudir un « compositeur antisémite » dans ses œuvres, ce qui, espère-t-on, fait suer en abondance les bien-pensants luttant, moyennant bénéfices, Légion d’Honneur et reconnaissance éternelle pour courage admirable, 85 ans plus tard, contre les pires heures nauséabondes les plus sombres de notre Histoire, ce qui n’est pourtant pas peu. Ce 23 septembre est donc le jour, attendu depuis le 23 mars – et, plus largement, la réservation du billet pour L’Or du Rhin – du Crépuscule des dieux, aka par les snobs à permanentes pluzoumwin violettes croisées la v(i)eille à la sortie comme le Gueutedamrounegue. À peine plus long que Siegfried, cet aboutissement de la tétralogie du Ring claque comme un Everest pour les chanteurs, l’orchestre et les spectateurs incontinents (le premier acte dure deux heures cinq), au point que la Philharmonie promet un bouclage en 4 h 45 – il faudra, entractes compris, 45’ de plus. Subséquemment, voici venue, alléluia, l’occasion de présenter quelques remarques sur la réalité d’un concert à la Philharmonie.

La grande salle de la Philharmonie vue par Rozenn Douerin à la demande d’un passionné des « plans de coupe ».

D’abord, un constat : il y a beaucoup plus de chiottes au parterre qu’en haut ; il est vrai que les décideurs vont rarement dans les étages. Après la couleur diarrhée foireuse choisie pour souiller cette salle, cette discrimination de la vessie à l’aune du portefeuille est une honte de plus à mettre au crédit des nouvélophiles. Ensuite, puisque l’on aborde le sujet, un dégoût : combien d’années de réseautage pour fourguer un jingle au son de chasse d’eau au moment d’ouvrir les représentations ? On imagine la réunion des « designers sonores », mais l’évoquer m’eût obligé à croquer des scènes en des termes que rigoureusement ma mère m’a défendu d’citer ici. Enfin, un amusement : suite, suppose-t-on, à la rumeur ouïe hier (« c’est pas comme à Vienne, ici, les chanteurs sont sonorisés »), la Philharmonie fait préciser pour le quatrième tome que « le concert sera enregistré », donc que, si y a des micros, c’est pas pour que Carla Bruni ou Zaz puisse chanter Brünnhilde, ou pour compenser une Monnaie provisoire, pauvres connes de tout sexe.
Bien.
Et maintenant, laissons la musique grouver.

L’histoire

Voir ici.

Le concert

Reconnaissons-le d’emblée : pour le grand jour, l’orchestre du Mariinsky ne paraît pas tout à fait sous son meilleur (grand) jour. Certes, on écoute une phalange rouée, rodée et pas érodée ; mais de nombreuses scories sont là pour nous rappeler que le concert est une prise de risque permanente, surtout sur une telle durée : dérapages redoutés et advenus du premier cor solo, fourchage du clarinettiste solo jusque-là impeccable comme son collègue si important à la clarinette basse (principe de l’auditeur : on retient les fausses notes, presque jamais les bonnes), départs moins synchrones que la veille – des signes d’humanité dans un océan de beautés sonores, peut-être aidés par une direction d’un chef plus précis sur ses gestes vers les chanteurs qu’en direction de ses serviteurs instrumentaux.

Mikhail Vekua (Siegfried) et Olga Volkova. Photo : Bertrand Ferrier.

Le plateau vocal est impressionnant, chœur puissamment fonctionnel compris, quoique peut-être plus sujet à subjectivité que la veille. Mikhail Vekua chante Siegfried après avoir chanté l’opéra-titre la veille. Par prudence, subodore-t-on, il fait annoncer qu’il « relève de maladie ». Sans doute a-t-on donc mal ouï lors de l’épisode précédent, qui nous avait époustouflé techniquement. Aussi nous tournons-nous vers notre voisine avec un sourire entendu – un sourire de connard, donc, que nous maîtrisons, c’est curieux, super bien : évidemment, on ne peut pas chanter deux trucs aussi énormes en vingt-quatre heures. Alas, we should have known better : Violeta Urmana nous avait fait le coup à Bastille. L’homme-phare sera constant, impeccable, franc devant les difficultés, maître de son souffle, faraud devant les aigus, tonique dans ses dialogues. S’il peine à nous émouvoir ou, plutôt, si nous peinons à être ému par son incarnation, il serait insultant de n’insister que sur sa performance technique : son souci musical est patent, comme en témoigne une ligne vocale qui ne se dérobe jamais devant les nuances, donc les redoutables piani. Ce ténor est super fort sa mère, par Zeus.

Tatiana Pavlovskaya est Brünnhilde avec constance et mérite. Constance : la voix est au niveau du rôle, sans dureté dans les extrêmes de la tessiture et avec un très joli médium. L’artiste n’en fait jamais des caisses, ni vocalement, ni scéniquement – pas de tenue extravagante, pas de surjeu immobile. Elle chante avec talent, sans tenter de feindre un charisme sexy ou tellurique que ni sa personnalité, ni son don, ni son travail, ni son savoir-faire ne lui donneraient. C’est sans doute rédhibitoire pour nous faire frissonner pendant toutes ses interventions, mais cela reste une performance mélodieuse devant laquelle il convient de s’incliner. Car à la constance s’ajoute le mérite : sa dernière tirade, qui conclut la tétralogie, est extraordinaire. Pendant un quart d’heure, la cantatrice oublie sa retenue et fait vibrer la salle. Certes, elle est obligée de demander au « coursier » Grane d’aller se faire cramer avec elle, mais elle touche lors de son stupide sacrifice à quelque chose qu’elle avait simplement effleurée jusqu’à ce moment. Ça larmoie autour de nous, avec justice : Tatiana Pavlovskaya est plus qu’une solide Brünnhilde.

Elena Stikhina (Gutrune). Photo : Bertrand Ferrier.

Alors que les filles du Rhin chantent leurs rôles plutôt correctement – peut-être Irina Vasilieva en Wellgunde nous séduit-elle moins qu’Ekaterina Sergeeva en Flosshilde ou Zhanna Dombrovskaya en Woglinde –, aucun personnage secondaire n’est desservi par son interprète. Olga Savova grave son personnage dans les impressionnantes profondeurs de la fille de dieu plus soucieuse de son destin que de sa race, ce qui est plutôt honnête de la part de Waltraute. Fort de sa voix sûre et de son aisance scénique, Roman Burdenko est un Alberich bête, méchant et impuissant comme il sied. Elena Stikhina, Brünnhilde brillante le vendredi, rayonne dans sa robe beaucoup plus échancrée que la veille : voilà une Gutrune qui, timbre assuré et sensibilité loin des mièvres sensibleries, exprime à la fois l’envie de mâle et la mâle envie de mener sa vie en assumant les hauts comme les bas. Evgeny Nikitin est le Gunther parfait, celui qui ronchonchonne et fait la gueule – mais on aimerait bougonner comme lui ! Et, cerise sur ce majestueux gâteau, Mikhail Petrenko est le Hagen puissant qu’il faut pour tenter de tout manigancer… en vain.

La conclusion

Peut-être n’est-ce pas la version la plus aboutie que nous ayons ouïe ; mais, comme version scénique 100 % russe, ce Ring de la troupe à Valery Gergiev se pose là dans la hiérarchie du savoir-faire, de la juste distribution et des grands chanteurs méconnus. Sans être souvent tellurique, cette interprétation de la tétralogie séduit grâce au métier de l’orchestre et à la richesse du réservoir vocal de l’ex-empire soviétique. C’est déjà fort fieffé, malepeste.

L’orchestre du Mariinsky avant les neuf dernières heures du Ring. Photo : Rozenn Douerin.

Re-driiing ! Ce samedi 22 septembre, nous étions au lancement des deux derniers épisodes de la tétralogie du Ring wagnérien. Le samedi, quatre heures de musique sont annoncées, entrecoupées de deux entractes. C’est le Mariinsky qui vient boucler l’affaire commencée tantôt avec son grand manitou, et laissée en plan après une célèbre chevauchée. Le prix, cossu pour une version de concert sans brochette de vedettes, a-t-il contribué à laisser çà et là de nombreuses places vides ? Qu’importe puisque cela nous permettra de tester différentes configurations et de vérifier, une fois de plus, l’inégalité de l’acoustique (au premier balcon, préférer être vers le fond, face jardin).

L’histoire

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Andrei Popov (Mime) et Mikhail Vekua (Siegfried). Photo : Rozenn Douerin.

Le concert

La prestation du soir souffre d’un défaut évident, du moins pour le critique – que trouver à redire ?
L’orchestre de Valery Gergiev est sérieux à défaut d’être survitaminé, ce qu’il est rarement sous la direction de la star gergiévique ; et, en dépit de l’absence des vedettes wagnériennes du moment (le cantateur tatoué excepté), le plateau vocal est d’un niveau stupéfiant. Ce soir, Mikhail Vekua affronte la première partie de son Everest : non seulement le Siegfried de Siegfried, mais re-Siegfried le lendemain. Deux rôles à la double exigence technique et quantitative, ce qui peut être désigné sous le syntagme musicologique de « truc de ouf », même si, logiquement, Siegfried devrait périr en cours de route, et non en roue de croûte – cela ne voudrait rien dire. Le ténor, crâne rasé comme presque tous ses confrères, est impressionnant. Certes, il n’a pas le charisme de notre référence, Torsten Kerl, euphémisme ; mais il chante avec aisance, esprit et décontraction ; il a l’air heureux que tout se passe bien pour lui et ses confrères ; et, s’il est encore un brin contraint par la partition, conformément à ce qu’autorisent les versions de concert, il a les aigus, le souffle et la résistance requis. Puissant.

Elena Stikhina (Brünnhilde). Photo : Rozenn Douerin.

Pourtant, à notre applaudimètre, il est devancé par Andrei Popov. Le sournois Mime touche davantage que le héros-titre grâce aux circonstances : il semble malade, mouchant et s’asseyant dès que possible, picolant tant qu’il crée des jeux de scène pour chouraver des bouteilles à ses partenaires, inquiétant à ce point que Siegfried se décale d’un pupitre afin d’éviter ses miasmes. Or, sa fragilité n’est que visuelle : contrairement à Evgeny Nikitin en mars, il est parfait de bout en bout. Il rend excellemment les trois principaux registres de son personnage (discours intérieur furibond, discours extérieur sournois, autocitations nasales) ; il a les aigus et la maîtrise de l’incarnation requises ; et, si l’on compatit à la souffrance physique du mec – on sent qu’il va au-delà du bout de lui-même –, on salue surtout la technique, l’assurance et la maîtrise du chanteur. Comme dirait un philosophe indochinois, putain de respect, mec, et bravo en sus.

Le Wanderer du susnommé Evgeny Nikitin est excellent : profond, maîtrisé, précis, sans esbroufe. Roman Burdenko (Alberich) rend avec talent le bouillonnement double qui l’anime, entre haine intérieure et fureur extérieure de voir, sans vouloir y croire tout à fait, que les autres sont plus malins et plus forts que lui. On a hâte de le réentendre le lendemain… Mikhail Petrenko, acclamé ici en 2013, est impeccable : sa voix monstrueuse et néanmoins musicale est idéalement adaptée au dragon Fafner. Les filles sont à l’avenant. L’oiseau d’Anna Denisova est éblouissant de lumière… sans le recours au miroir ridicule qui escagassait à juste titre dans la version Bastille. L’Erda de Zlata Bulycheva est parfaite : graves de circonstance, aigus sans reproche, sérieux indéridable qui donne l’impression que le rôle et la personnalité s’accordent. Quant à la Brünnhilde d’Elena Stikhina , prévue en Gutrune le lendemain, son rôle est, proportionnellement, court, mais il suffit pour mettre en émoi la Philharmonie. Projections, notes extrêmes, intention, osons encore un terme technique : wow.

La conclusion

Une interprétation instrumentalement sûre et vocalement solide ; en prime, une idée pour l’Opéra faussement dit « national » de Paris à travers un modèle de plateau national porté par un orchestre national – quoi d’autre ? D’ici que les poules se dentifient, une idée : vivement que les dieux crépusculent.

Valery Gergiev. Photo : Bertrand Ferrier.

Devant la montagne, osons le rappel : le ring, c’est seize cordes ; le Ring, c’est quatre soirées et vachement, vachement plus de cordes. Ce dimanche, le Mariinsky, sous la direction de Valery Gergiev, venait zouker La Walkyrie à Paris. Nous y étions, pas que, même si, à la marge, ça joue, parce que nous tendons bien haut un médius préalablement humecté aux débiles qui pensent que Wagner, c’est le nazisme ; pas que, non plus, parce que nous adressons la même expression digitale à ceux qui prétendraient boycotter Valery Gergiev sous prétexte qu’il est le laquais culturel de Vlad Poutine ; et pas que, ben non, parce que c’est mal d’aller applaudir Yevgeny Nikitin, dont on regrette davantage les explications risibles pré-Bayreuth que son droit à avoir des tatouages, même honnis par des bien-pensants si prompts à être choqués pour avoir leur entrefilet de gloire médiatique. Tiens, puisqu’on, c’est le caca de le dire, parle des cons, saluons Claude Guéant, l’homme qui ne dépense que 80 € par an… mais arrive au con(ha, ha)cert avec berline de luxe, chauffeur, garde du corps et entrée sécurisée payée par les cons qui, eux, payent leurs billets. Claude, j’espère que, la prochaine fois que tu entreras avec une telle gloire dans une institution publique, ce sera dans un cul-de-basse-fosse à ton image. Mais c’est pas le sujet du post, enquillons, avec un « i », merci.

Passons donc au synopsis du jour. La Walkyrie, c’est essentiellement l’histoire d’un frère qui nique sa sœur et la féconde (c’est mieux pour préparer les prochains épisodes). Le dieu qui a engendré le bâtard veut le protéger. Sa femme lui lui ordonne de le défoncer. Courageux comme un dieu, Wotan envoie sa fille préférée faire le sale boulot. Comme elle le fait pas, il se résout, pour sauver son couple et ses pantoufles, à buter le fripon et punir l’insolente. Voilà. En gros, hein. Pour plus de précisions, par exemple, c’est zizi.
L’opéra est hénaurme, puisqu’il enchaîne trois actes d’1 h 10 à 1 h 30, avec deux p’tits entractes. On apprécie d’emblée l’accueil ridicule de la placeuse qui lâche : « Je vous donne qu’un programme pour deux, j’en ai pas assez. » Premièrement, t’en as, tu donnes, pauvre sotte. Deuxièmement le concert est annoncé complet depuis plusieurs mois : c’était pas possible de prévoir un programme par siège ? ou juste une distribution, parce que c’est ça l’intéressant ? ou, si tu veux la jouer généreuse, un programme qui inclut les durées des parties, parce que ça peut être sympa pour les naïfs ? Troisièmement, jeune péronnelle et sale menteuse, tout le monde en a déjà piqué deux, des programmes, sur ton stock situé à l’entrée, car chacun écule ton mensonge. Non, ça ne veut rien dire, mais je propose une question qui est peut-être un détail pour vous mais qui, pour nous, veut dire beaucoup : c’est quoi, ce truc du « j’en ai pas assez », choupette ? À la fin, tu les revends à un recycleur de papier ? Tu te les tailles en biseau et, avec ou sans une giclette de vaseline, tu en profites ? M’énerve, les trompeurs satisfaits. M’énerve aussi l’inégalité républicaine : devinons à combien de programmes a droit (dans ses bottes ou son fesse, nul ne sait) cette cochonnerie de Claude Guéant quand il vient accompagné. Bien.

Varvara Solovyova (Siegrune), Anna Kiknadze (Girmgerde), Oxana Shilova (Helmwige), Zhanna Dombrovwkaya (Gerhilde), Natalya Yevstafieva (Waltraute), Evelina Agabalaeva (Rossweisse), Irina Vasilieva (Ortlinde), Yekaterina Krapivina (Schwertleite). Photo : Josée Novicz.

La prestation de l’orchestre est remarquable, même avec les miniscories constitutives du live de grands orchestres, du type petites baisses de tension à mesure que les actes se déroulent, ou couacs sporadiques des cors pour rappeler qu’ils sont humains. L’ensemble est joué avec art et professionnalisme. Côté solistes lyriques, les gros rôles sont au rendez-vous ou presque. Mikhail Vekua, qui a pourtant chanté Loge la veille, est un Siegmund excellent. Certes, il n’a pas l’aisance onctueuse d’un Jonas Kaufmann ; il ne semble pourtant jamais en difficulté. Il a le rôle dans la voix et dans les intentions d’interprétation – ce qu’il chante est juste et bon. Sa Sieglinde, Elena Stikhina, n’est pas en reste : en dépit de la niaiserie de son rôle, elle ne laisse jamais le sentimentalisme déborder l’exigence pyrotechnique qui lui incombe. La Brünnhilde de Tatiana Pavlovskaya est solide, et l’on regrette que la miss ne soit reconduite que pour Siegfried, pas pour le Crépuscule de septembre (il est vrai qu’elle chantera la veille, mais Mikhail Vekua est annoncé pour les deux Siegfried), tant elle convainc sur cet épisode.

Le débat arrive avec Yevgeny Nikitin. En effet, après un début impressionnant, l’artiste craque complètement. Visiblement hors de forme, il souffre le martyre et peine à tenir jusqu’au terme de sa prestation, malgré l’assistance aquatique de Brünnhilde et la main portée à son oreille droite. Doit-on pour autant le blâmer ? À notre sens, certainement pas : il faut plutôt saluer la performance d’un chanteur sans doute malade, à l’instar d’un Christian Franz touchant en Tristan grâce à son courage, qui fait l’effort de chanter jusqu’au bout, avec des faiblesses mais sans ridicule, ce qu’il a promis d’interpréter. On a hâte de le réentendre dans deux rôles, moindres (le Wanderer et Günther), en septembre. Les autres artistes sont sans reproche : on apprécie les graves du méchant Hunding, bien servis par Mikhail Petrenko, la bonne tenue globale des filles de Wotan et la solidité rageuse de Yekaterina Sergeeva en Fricka, bafouée mais manipulatrice : beau travail.

Yevgeny Nikitin, enfin libre. Photo : Josée Novicz.

En conclusion, une belle prestation de la bande à Valery Gergiev, qui sait déjà que du lourd l’attend dans quelques mois, pour leur retour à la Philharmonie qui ne devrait pas tarder à afficher complet, le Ring étant en tête du boxe office. Bien.