Après avoir ouï les Variations Goldberg en concert sous les doigts enthousiasmants de Jean Muller, après avoir reçu confirmation par Stéphane Blet des admirables qualités de l’interprète dans tous les répertoires pianistiques (y compris dans les œuvres pas piquées des hannetons dudit Stéphane Blet !), est-il raisonnable d’écouter le disque sur lequel l’artiste a préalablement gravé les trente-deux pièces entendues en live ? On connaît les deux risques majeurs : déception pour l’auditeur, répétition pour le critique. Par chance, dès les premières notes, fin du suspense pour le risque numéro un : pas de déception en vue. Fin décembre 2015, lors des trois jours d’enregistrement sous les micros de Marco Battistella, la patte Muller était déjà là.
En effet, d’emblée, avec cette aria ultralente, le pianiste laisse chacun s’imprégner du thème qui, de façon plus ou moins reconnaissable, va irriguer ces cinquante minutes de musique. Les variations suivantes et l’aria finale, au tempo tout aussi modéré, confirmeront, en revanche, le risque de répétition pour le critique. C’est un risque paradoxal puisque l’artiste, au contraire, choisit avec pertinence d’alléger la partition des reprises les plus fastidieuses – la basse ressassée étant un élément lui-même assez répétitif ; mais c’est un risque dont il faut bien assumer les conséquences.


Hélas, donc, nous nous répéterons. À cause d’un enregistrement séduisant à tout point d’audition, nous voilà derechef contraint de pointer la clarté du discours qui anime cet « art de la variation » – par complément à l’« art de la fugue », ce que Gilles Cantagrel appelle « les arts du varié et du variable », dans J.-S. (sic) Bach : l’œuvre instrumentale (Buchet-Chastel, 2017, p. 249… et non 155 comme l’annonce l’index). Nous sommes obligé de réitérer notre rengaine admirative sur, entre autres,

  • le sens du swing (variation 7) ;
  • la rigueur de cette force qui va sans barguigner (8, 10) ;
  • la légèreté (9) de ces doigts qui coulent (11) avec délicatesse (13) ;
  • l’art convaincant de retenir l’énoncé du thème (mettant par ex. en valeur la bizarre séquence enchaînant D7/F# sur Fm dans 25) ;
  • la particularité d’avoir des balles de ping-pong montées sur ressort à la place des saucisses terminant les mains des hommes ordinaires (17) ;
  • le souci de moduler l’énergie quand reprise il y a (atténuation dans 12) ;
  • la capacité à dessiner la polyphonie même dans le brouhaha des notes virtuoses (14) ;
  • la manière de faire chanter les moments d’apaisement (15) ;
  • le sens du toucher (jeu sur les liaisons et les détachés dans 19) ;
  • le plaisir de la virtuosité rigoureuse (20, 27 par ex.), de l’ironie et des contrastes, grâce à un judicieux temps d’enchaînements des pistes audio, et… Bon, ça ira pour cette fois.

Des critiques par-delà les brava ? Et pourquoi pas ? Même si on aimerait dénoncer, effarouché comme une Vierge voyant ses reproductions dans une rue de Lourdes, l’absence légère d’ornement sur la mesure 20 de la première aria, car ce serait sans doute hyperclasse, on préfère admettre que, parfois, même si l’on a conscience du renoncement à la facilité que constitueraient de plus nets contrastes d’intensité, on frétillerait si davantage de nuances coloraient des monolithes (22, 27), quelque solides et bien amenés fussent-ils. Autre exemple : n’aurait-on pu envisager un complément de programme, la version Muller pesant 49’20, ce qui laissait la place pour quelque autre gourmandise susceptible d’agrémenter le disque…
Toutefois, en l’état, cette version pour piano, concise et maîtrisée, nous paraît mériter les applaudissements les plus sonores et pour l’artiste, et pour cette réalisation pensée sur le fond (choix des reprises jouées), sur la forme (choix du piano) et sur le rendu (choix des techniques de prise de son). Une belle ouvrage.

Dans un monde aseptisé, où l’on oblige les gamins à mette un casque pour faire du vélo mais où les deux-roues peuvent librement rouler sur les trottoirs, où les chiens sont interdits dans les supermarchés alors que les gens non, et surtout où l’on préfère les pianistes aux bouilles de gamins, de gendres parfaits, ou d’ancêtres domestiqués, côté mâle, et, de l’autre, les damoiselles en petite tenue, tous avec des discours et des personnalités bien cadrés et, souvent, inintéressants surtout quand relus par le storytelling façon grimaldienne, dans ce monde mou, donc, Stéphane Blet, en dépit de son apparence de bon fils bon genre, détone par ses convictions tournantes mais affirmées. À l’instar de Cyprien Katsaris, grand pianissse et scientologue sans complexe, ou d’un Michel Tabachnik, fervent à mi-temps de l’Ordre Solaire, il est passionné d’ésotérisme et en parle assez autour de lui pour que ce ne soit pas un à-côté biographique négligeable. D’abord franc-maçon passionné et auteur herméneuticien, l’artissse du jour, quadrilingue et turcophone, a ensuite choisi de fustiger les sionistes qui règnent en maîtres dans les loges (pas celles des théâtres) et de se réfugier dans l’admiration d’Erdogan, ce que le pays du dictateur lui revaut bien. Bref, hors l’apparence, rien de lisse chez l’énergumène qui, soit aussi dit en passant, est quand même prof de piano à l’École Normale de Musique sise à Paris, compositeur et vedette d’une quarantaine d’enregistrements. Cette conjonction entre un zozo non-consensuel et un grantartissse met en appétit.
L’olibrius étant croqué, lui reste à jouer. Sur un Blüthner difficile à faire joliment sonner, Stéphane Blet, partitions sur le pupitre, attaque par la Toccata aux six bémols d’Aram Khatchaturian. C’est une manière – redoutable – de prendre contact avec la bête en montrant son souci d’interprète : privilégier le travail sur le son et les contrastes d’atmosphère contre la virtuosité brute. On retrouve tout aussi peu d’esbroufe dans les cinq mazurkas de Chopin, que l’artiste a choisies contrastées et piquantes, histoire de former un tout cohérent et varié plutôt qu’un catalogue à numéros. Premier gros morceau de la soirée, la quatorzième Rhapsodie hongroise et ses douze minutes montre un pianiste libre de toute contrainte technique mais confronté à la difficulté de faire sonner l’œuvre dans une acoustique sèche qui ne rend pas justice aux séries d’accords plaqués (et Dieu sait qu’il y en a !). Loin d’une interprétation exubérante ou excessive, l’artiste, familier du compositeur s’il en est, s’amuse à chercher de la cohérence dans une pièce qui joue, précisément, du collage d’atmosphères. Cette tension entre unité et variété, apparemment fil rouge du récital, prend ici chair.
Comme pour libérer la tension accumulée par cette pièce tonique et exigeante, Stéphane Blet propose une respiration de bon aloi avec deux gnossiennes d’Erik Satie, offertes avec élégance et ce bon goût qui évite de surjouer. Le second gros passage du récital est constitué par les « Scènes d’enfant » de Robert Schumann. Ici, la dextérité digitale est vitale mais ne suffit pas : prime la capacité à créer des climats spécifiques à chaque pièce. Sans abuser de la pédale, Stéphane Blet y parvient avec un évident métier qui lui permettent de déjouer et les pièges de la partition, et la difficulté de faire sonner ces pièces sans véritable résonance acoustique. La sobriété des effets l’y aide et guide l’auditeur dans ce dédale de miniatures délectables. Le concert se termine officiellement sur deux pièces signées par le pianiste lui-même. Sa dixième sonate, intitulée « Résistances », aurait aussi bien pu s’intituler « Tentations », tant elle s’amuse à danser sur de multiples crêtes – entre atonalité et modalité, énergie et apaisement, fantaisie et inquiétude… Avec ses sonorités orientales bien tempérées, la Première rhapsodie ottomane, « Anatalya », célèbre, elle, les affinités du musicien avec sa terre d’accueil. Elle lui permet de faire sonner le piano selon une logique lisztienne que l’artiste s’est appropriée : collage et mélodie, virtuosité et puissance, diversité et unité énergique.
Après trois bis, dont une nouvelle œuvre de Stéphane Blet et, pour conclure, les « Adieux » de Frédéric Chopin, on sort intrigués de ce récital grand public mais malin, partiellement mainstream et toujours personnel – mais avant tout, c’est l’essentiel, mené de mains de maître. On est curieux d’entendre le dernier concert de cette belle série, organisée avec un succès spectaculaire par Socadisc à l’Institut Goethe. Il sera donné par Frédéric Pélassy au violon le mardi 23 juin. Il est prudent de s’y prendre à l’avance pour réserver, tant les places sont peu chères mais fort courues !

Avant la bataille. Photo : Rozenn Douerin.

Ce 4 avril, sweet suite de la série « Classique en suites », concerts mensuels auxquels me convie bien aimablement le distributeur Socadisc, à et avec l’Institut Goethe, pour des tarifs presque rigolos (billets de 5 à 10 €) et un principe qui change presque tout : le « pot » d’après concert, visant autant à vendre les disques des artistes qu’à faire du moment, après la découverte et l’émotion, une occasion de convivialité et de sociabilité, ce qui n’est pas rien. Au programme : un trio piano – violon – violoncelle, et deux œuvres signées Rachma et Tchaïko. Bien sûr, le lien entre les deux compositions choisies n’est pas un hasard : arguant de l’émouvante marche funèbre qui clôt la première œuvre comme la seconde, on prétendit parfois que le Trio élégiaque n°1 en sol mineur avait été composé par Sergueï Rachmaninov en hommage pré-posthume à Piotr Ilitch Tchaïkovski. Il semble qu’il n’en soit rien, bien que la date de la composition (1892, en quelques jours de janvier) et celle de la mort de Tchaïkovski (1893) soient presque proches.

Ben quoi ? Juste avant un concert, même les dames très chic peuvent rendre hommage à Tchaïkovski en jouant (à) la dame de pique ! Photo : Rozenn Douerin.

Caroline Sageman (piano), David Galoustov (violon) et Maja Bogdanovic (violoncelle) ne plaident pas pour cette hypothèse. Ils prennent l’œuvre pour ce qu’elle est musicalement et non conjoncturellement (œuvre « de jeunesse » ou « de circonstance »). Ils s’attachent donc à faire chanter ses trois forces : sa constante recherche mélodique, son sens aigu d’une continuité discontinue (si, ça veut dire quelque chose, en l’espèce : le trio tient en un seul mouvement, donc continuité, qu’animent des forces contradictoires, donc discontinuité vu que c’est pas toujours la même affaire, mais cohérentes, donc re-continuité – franchement, « continuité discontinue », c’était pas si mal trouvé, non ?) et son souci de faire chanter les différents timbres des instruments. Chaque musicien brille par ses qualités propres : compacité, nuances et précision pour la pianiste ; pour le violoniste, refus du pathos (élégiaque n’est pas gnangnan), rigueur et insertion humble dans le petit ensemble (par opposition à une posture de supersoliste que l’on subit parfois, même en musique de chambre) ; écoute, justesse et variété des couleurs pour la violoncelliste.

Ce premier « gros morceau » emballant met en appétit pour le Trio en la mineur op. 50 de Piotr Ilitch Tchaïkovski, imposante pièce de 45’ à l’étrange construction (premier mouvement classique, second constitué de douze variations se terminant moriendo). Ses différents développements placent tour à tour chacun des quatre instruments (piano, violon, violoncelle, trio) au centre de l’écriture. Une telle variété, démontrant une palette d’écriture séduisante quoique moins immédiatement bouleversante, peut-être, que la pièce précédente, offre de savourer l’art consommé des interprètes. En conséquence, le spectateur à la fois réjoui et prétentieux a toute occasion de pointer tel ou tel choix qui, dans sa suprême subjectivité, ne le convainquent pas complètement. Ainsi, la volonté de David Galoustov de dessiner sa partie à la pointe sèche fait gagner en netteté et en intériorité ce qu’elle perd en évidence émotionnelle. En clair, c’est à l’auditeur de se laisser gagner par la musique et non par des effets faciles – quitte à ce que le violoniste donne, sporadiquement, par-delà sa virtuosité, une impression de froideur ou de manque de chair responsabilisant, certes, le mélomane, mais pouvant susciter, sur la longueur, un p’tit manque de vibrations intimes. Le piano solide de Caroline Sageman ne souffre, en lui-même, d’aucune contestation. D’autant que les nuances de l’artiste sidèrent par leurs subtilités et leurs capacités à faire chanter distinctement les voix de la partie pianistique. Toutefois, on regrette parfois que le Blüthner de concert sonne de manière plus grêle que ronde et chaleureuse. De plus, l’outrecuidance des critiques n’ayant aucune limite, l’ouverture béante du couvercle, mettant à nu sa tendance métallique, entraîne, d’où nous sommes situés, un problème d’équilibre de son – en clair, piano trop fort ou violoncelle trop avalé par l’acoustique. C’est ce que Diapason pointait tantôt à propos du disque live reprenant le programme du concert, enregistré en 2014 et paru récemment : souci structurel ou coïncidence ?

Le violoncelle de Maja Bogdanovic, bien vivant même s’il a été un peu étouffé par la puissance du piano. Photo : Rozenn Douerin.

On l’aura compris, ces critiques s’appuient sur des points de détail et des goûts personnels ; ils ne remettent en cause ni l’intérêt de ce concert à la fois dense, solennel et pétillant, ni l’engagement de l’interprétation, la cohésion du trio et la personnalité des interprètes (le monolithe Galoustov, la sévérité froncée de Sageman et le sourire perpétuel de Bogdanovic). Fayotage de ma part pour avoir droit à un prochain concert gratuit ? Ben non, j’me méfie tellement de ce risque que j’dis c’que j’pense et puis c’est marre. Bien. En revanche, je ne finirai pas la rédaction de ce souvenir sans mentionner la finesse du programme qui s’achève sur trois bis. Loin de nous offrir une resucée d’une variation brillante ou une pièce lente et douce, les musiciens choisissent de faire tout péter. Caroline Sageman, dont j’imite désormais la grimace renfrognée avec beaucoup de talent, soit dit sans me vanter, oublie ce que son patronyme peut évoquer à l’onamisticien amateur, et s’apprête à faire étalage de sourires, rythmique talonnistique, chant primal et chorégraphie de la jambe droite (tout en jouant fort bien simultanément) ; et la voilà qui entraîne ses comparses dans une galerie d’encores réjouissants. Idéal pour finir d’enflammer l’assistance qui garnit l’auditorium (« on avait plus de 250 réservations, malgré le débat présidentiel ! » s’étonne l’organisatrice) : au swing hongrois succèdent le cancan joué « bien français » et un tango au balancement convivial, suscitant même des p’tits arrangements entre musiciens in vivo. En conclusion, encore une soirée où le talent, le métier et la singularité de jeunes artissses ont su être mis en évidence par un programme intelligent et une organisation aux petits oignons. De quoi donner hâte d’applaudir ici même, le 2 mai, le pianiste Stéphane Blet jouant Mozart et Schumann.