Vittorio Forte le 17 novembre 2025 au Lavoir moderne parisien (Paris 18). Photo : Rozenn Douerin.
À l’occasion de son concert lançant son premier disque pour un nouveau label classieux, Vittorio Forte a décidé de finir en envoyant du boudin. Premier au revoir, Adiós Nonino d’Astor Piazzolla propose la quintessence de l’esprit argentin : chagrin de perdre l’ancêtre et exil loin de la patrie s’associent pour se cristalliser dans une œuvre phare. Jamais las de son programme, le pianiste exploite et partage avec une exigence musicale saisissante le plaisir
de la mélodie,
des embardées,
de la virtuosité tranquille, et
de la topique schizophrénie argentine, qui rejoint peut-être l’âme d’un Italien désormais méchamment français, entre recherche de sérénité et culture du déchirement.
La profondeur des basses du Fazioli de service ajoute ce qu’il faut de gravité pour donner à pressentir la puissance du propos, par-delà le narratif mettant en scène la musique. Le récital s’achève officiellement sur « Volver », de Carlos Gardel, compositeur qui ouvrait le concert comme il décapsulait le disque. La structure de l’arrangement fortiste se refuse à tout mystère, et il a bien raison.
Le prélude brillant est bref,
le thème est clairement exposé,
des mains virevoltantes enrichissent bientôt la mélodie fondamentale.
Finale oblige, Vittorio Forte lâche les grands chevaux de sa transcription avec, au programme,
virtuosité énergisante,
clarté de l’étagement des voix, ainsi que
distribution des différentes
intensités,
couleurs et
intentions.
Se quitter sur ce tube argentin eût été coquin. Évidemment, Vittorio Forte évite la facétie et dégaine « Malvaloca » du compositeur colombien Antonio Calvo. Le morceau n’évoque pas « une fille volage » (hélas), précise l’interprète, mais une nana qui a envie de voler. La transcription de la chanson permet d’apprécier
l’absence de falbalas superfétatoires,
les contrastes entre refrain et couplet, ainsi que
l’efficacité du groove de la basse.
Happé par son public, Vittorio Forte concède en sus une danse d’Ernesto Lecuona qui brille par
son swing méchamment balancé,
le bondissement ébouriffant
des attaques,
des octaves et
des accents, et
l’incroyable légèreté de la main gauche précédant le fabuleux decrescendo final.
Foin de gnagnagnas, le gars gagne sur tous les tableaux.
Aisance technique,
épaisseur du répertoire,
science de la musicalité,
aucun doute : Vittorio Forte est définitivement someone else. Son concert au Lavoir moderne parisien confirme un statut à part qui devrait le conduire à ne pas se produire très souvent dans ce lieu pourtant très agréable !
Au-dessus de Vittorio Forte ? Rien. Ou presque. Photographie de Rozenn Douerin, le 17 novembre 2025 au Lavoir moderne parisien (Paris 18).
Dans un concert latino, quelques noms permettent aux spectateurs de faire les malins. Guastavino, non. Ponce ou Leng, non. Lecuona, non plus. Mais Vilialobosse, ça, oui, on connaît. Pourtant, de Heitor Villa-Lobos, Vittorio Forte ne choisit pas les monuments – non que le gars fuie, pas son genre, puisqu’il est capable de tout jouer avec art, mais bien que le musicien
furète,
interroge,
inspecte.
Au programme, il inscrit donc deux œuvres peu connues de HVL, à commencer par les « Impressões sereisteras » qui déploient une tension saisissante entre
pulsion virtuose et mélancolie du thème,
envie de déborder le ternaire et pudeur empêchant de le faire franchement,
accès de démesure et camisole du retour à une contenance de bon aloi.
Ici, et peut-être était-ce l’âme brésilienne d’alors,
nulle contradiction,
nulle complémentarité,
nulle cohabitation :
juste deux mondes en un, suggère l’interprète. Chacun se dissout dans l’autre, qui se dissout dans l’un. À l’écrit, ça fait perché, j’y consens ; en live, c’est redoutablement efficace et poignant.
Avec « Valsa da dor », Vittorio Forte dégaine un Villa-Lobos tout aussi saisissant. Derrière le titre programmatique, la musique gratte. Il y a
de l’hésitation,
du tourment et
de l’instabilité
que l’apaisement médicamenteux peine à endiguer. HVL évoque une douleur non pas lancinante mais contrastée, polymorphe, puis contradictoire :
prenante mais domestiquée,
haletante mais familière,
détestable mais caractéristique de l’humain qui souffre.
L’interprétation est
puissante
pensée voire
spéculaire
pour le spectateur qui ne peut qu’être frappé (aïe) par la puissance évocatrice de la musique telle que l’exécute le pianiste. Lequel convoque le Cubain Ernesto Lecuona y Casado pour deux autres partitions. D’abord « La conga de media noche », très gottschwalkienne et sciemment propulsée par l’artiste pour son feeling rag qui tranche après la douleur brésilienne.
L’énergie,
l’harmonisation et
ces octaves aigus qui pétarardent,
mon Dieu, après une journée médiocre, ça fait sa mère du bien. « La comparsa » creuse ce plaisir du pomme-pet-deupe, comme on dit en musicologie, je crois, en profitant du groove fortistique mix’n’matchant
une main gauche pulsante et respirante,
une main droite alliant rigueur et nuances, et
une musicalité associant simplicité apparente et efficacité immédiate.
De quoi préparer l’auditeur au finale que nous évoquerons dans une prochaine notule. À suivre !
Pour lancer son disque à la face du monde surtout parisien, Vittorio Forte a eu les bullocks de sélectionner Manuel Marìa Ponce via sa première rhapsodie mexicaine. Le prélude est carrément lisztien :
gravité bien valorisée par le piano finalement in situ,
octaves spectaculaires,
parcours du clavier de gauche à droite et vice et versa.
Le thème s’énonce sur un fugato vite abandonné, ce qui valorise subtilement la suite. Il y a
de la tonicité dans les deux mains,
de la science dans les nuances subreptices et
de l’érotisme dans l’art de retenir la phrase juste ce qu’il faut pour allumer le désir.
Le projet rhapsodique permet au compositeur de concaténer doucettement des thèmes. Il
privilégie heureusement la discontinuité plutôt que le tuilage,
favorise la surprise sans gommer le plaisir du refrain, et
rhabille le segment matriciel d’oripeaux renouvelés, qu’ils soient
harmoniques,
stylistiques ou
rythmiques.
La virtuosité délirante, exigée par le compositeur et délivrée par l’interprète, libère un temps l’auditeur de la pesanteur du monde tant, comme sa concurrente, elle paraît naturelle grâce
à l’aisance,
au naturel et
à la simplicité
del signor Vittorio Forte. Lequel pokérise son propos en lâchant les cinq Doloras d’Alfonso Leng, dentiste-compositeur. Clairement, on est au centre du programme. Le pianiste a décidé de dire que le brio pour le brio n’était pas sa tasse de verveine. La première douleur est paisible puis cherche à se rebeller jusqu’à la tierce picarde finale. La deuxième douleur est lancinante et semble titiller l’auditeur pour lui dire que, grâce à elle, il a conscience d’être au monde. À la troisième douleur,
retenue,
lente et
têtue,
s’oppose la quatrième,
bouillonnant à l’intérieur,
cherchant à exploser,
prête à déflagrer
mais n’osant finalement pas s’exposer au grand jour. En regard, l’ultime douleur paraît presque
légère,
méditative, comme
libérée d’un paraître.
À croire que la musique, subrepticement et le temps d’une illusion, nous aidait à apprivoiser telle ou telle douleur plus psy que phy… Grâce à Vittorio Forte, on veut bien se laisser bercer par cette illusion jusqu’au prochain ploum-ploum célébrant la publication de son disque !
Vittorio Forte le 17 novembre 2025 au Lavoir moderne parisien (Paris 18). Photo : Rozenn Douerin malgré la panne du vrai appareil photo.
En choisissant le Lavoir moderne parisien pour son « concert de sortie de disque », Vittorio Forte et son label ont opté pour un décor presque indus dissonant comme le programme fomenté par Vittorio Forte est dissonant. Dans le monde feutré de la musique savante pianistique, oser inventer un disque latino avec si peu de grandes stars de la catégorie dans la manche (Villa-Lobos, Piazzolla et, pour les plus populaires, Gardel cautionnent certes l’expérience) pour un premier opus chez Mirare ne manque pas de toupet non plus. Le Lavoir moderne parisien, nous ne nous y étions glissé qu’une fois, pour le concert lançant le deuxième disque de Michèle Atlani, chanteuse atypique dont certaines fredonneries nous hantent encore joyeusement. Il y a donc de l’envie
de friction,
de singularité et
d’audace
dans cette manière de glisser du piano très savant dans un espace pas forcément conçu pour lui, comme l’ont vérifié les déménageurs de clavier avant le concert. En quelques mots, Vittorio Forte promet
de la mélancolie violente,
de la nostalgie réactive et
de la passion contradictoire.
Ça nous va. « Por una cabeza » de Carlos Gardel prend de l’ampleur sous les doigts vivants de Vittorio Forte, artiste qui allie sans chichiteries
extrême sensibilité,
technique superlative,
musicalité éclairante et
humble sobriété,
à vous faire croire qu’il ne fait rien d’exceptionnel en se donnant en concert, le gourgandin. Dans ce tube schindlérien par lui recréé, il joue, oui, il joue même sacrément, mais il laisse place à
la respiration,
l’attente,
la résonance.
En sus, il y a
des doigts,
de la clarté dans l’étagement des voix, et
de la caractérisation dans l’évocation de la versatilité de l’âme humaine.
Dans « Las niñas » de Carlos Guastavino, l’interprète habite les tranquillités
du tempo,
de la mélodie et
de la narration
puis l’intranquillité
des traits,
des accents et
des breaks à suspense.
On est saisi par
un brio sans affectation,
une variété d’intensités exempte de show-off, et
une fluidité du geste qui libère les possibles d’une œuvre.
Avec « Ballecito » du même compositeur, Vittorio Forte feint de revenir au calme, le roublard. Aussi laisse-t-il impunément
scintiller les différenciations de registre,
résonner les contrastes discrets, et
se dévoiler la relativité de la mesure.
On croirait que la vraie vie en mieux est possible. À suivre pour vérifier si.
Voici venu le temps de la dernière étape sud-américaine en compagnie de Vittorio Forte, dont le palimpseste original s’achève sur trois pièces courtes. Un intermède chantant le « lointain bleu » ouvre le diptyque évoquant le Colombien Luis Antonio Calvo. Ce multi-instrumentiste a commencé par jouer des instruments de fanfare
(cymbale,
grosse caisse,
tuba)
avant de s’intéresser au violon et au piano. Ainsi pianotera-t-il au fond d’un lazaret où celui qui est considéré comme un grand compositeur sera embastillé pendant la moitié de sa vie. L’intermède proposé en prise de contact impose le si bémol mineur, avec ses cinq bémols (au moins quatre de trop, sur notre échelle). La miniature joue sur la tension entre
claudication et rythme binaire,
fragilité et itération,
esquisse et entêtement.
Vittorio Forte l’interprète sans feindre la joliesse L’évocation suffit.
Précision du jeu,
science de la modulation, et
conviction que les reprises et les arpèges (même non inscrits sur la partition)
animent cette proposition qui ne manque pas d’aguicher l’esgourde.
En do dièse mineur, la danse « Malvaloca », autrement dite « Primerose », exige
de la souplesse dans la narration,
de l’aisance dans le groove, et
de la finesse dans l’attaque.
L’attention de l’interprète évite de laisser sombrer cette bluette vibrante dans l’oubli du mignonnisme. On apprécie
l’aisance du pianiste,
son sens du swing, et
son exigence qui va avec une certaine et essentielle idée de liberté.
Tout finit sur la transcription de « Volver » de Carlos Gardel, réalisée par ce foufou du clavier qu’est Vittorio Forte. Un prélude mélancolique ouvre le bal. L’énoncé du thème, harmoniquement riche, se passe sans encombre – ce qui est heureux pour une musique populaire. Puis la flamme prend, intégrant l’esprit ambigu du tango. Le transcripteur-interprète maintient cette tension entre virtuosité grondante, prête à exploser, et simplicité du projet. Il y a
des doigts,
du feeling,
du sentiment et
de la malice refusant de jouer à Liszt au Liszt italo-argentin, ce qui ne poserait aucun souci technique au pianiste-musicien.
C’est
habile,
malin et
superbement pudique.
En somme, une coda puissante car non explosive pour un disque époustouflant. En un mot : magistral.
Pour écouter gratuitement le disque, c’est par exemple ici.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple là.
Pour retrouver d’autres chroniques sur Vittorio Forte…
… live à l’institut Goethe (23 octobre 2018), c’est ici…
… live à la mairie de Paris 17 (23 janvier 2020), c’est ici…
… live au Showroom Kawai (17 février 2022), c’est ici et là…
… live à la salle Cortot (14 avril 2023), c’est ici, çà et là…
… en studio pour jouer Earl Wild, c’est ici et là.
Revendiqué par les bandonéonistes, les guitaristes et mille forme d’ensembles instrumentaux ou vocaux, Adiós Nonino (sans tilde mais avec une cap, contrairement à la set-list du disque physique) est un hommage d’Astor Piazzolla à son père défunt, hommage remixant un précédent tango du compositeur argentin. Vittorio Forte lance son Fazioli F278 (compter 60 000 € pour un tel bolide) à l’assaut de cette pièce qui s’ouvre sur une cadenza ad libitum figeant les longues improvisations, parfois virtuoses, que les joueurs de tango ont coutume de créer avant de passer aux choses plus sérieuses.
Digitalité,
liberté apparente,
richesse harmonique
préparent avec
foucades,
traits et
suspensions
l’arrivée du thème en La bémol.
La basse descendante chromatique,
le surgissement des triples croches secouant la mélancolie et lui évitant de devenir nunuche à souhait,
les à-coups du discours et
la modulation en Ut
séduisent d’autant plus qu’ils semblent couler de source sous les doigts de Vittorio Forte.
Humeurs tournoyantes,
suspensions et
fausse fin
précèdent l’arrivée d’un tango « deciso ».
Octaves,
main gauche bondissante,
souplesse du tempo et
alternance des thèmes
font pétiller ce mélange de musiques populaire et savante dans une rhapsodie secouant l’ensemble du clavier.
L’inventivité d’Astor Piazzolla pour costumer différemment ses thèmes,
la virtuosité sensible de Vittorio Forte,
le plaisir d’une richesse
harmonique,
rythmique et
nuancée,
en perpétuel renouvellement derrière le ressassement apparent
ébaubissent,
séduisent et
envolent
l’auditeur. De quoi mettre en appétit avant les trois prochaines et dernières œuvres du programme, dont la recension est prévue dans une prochaine notule… à suivre !
Pour écouter gratuitement le disque, c’est par exemple ici.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple là.
Pour retrouver d’autres chroniques sur Vittorio Forte…
… live à l’institut Goethe (23 octobre 2018), c’est ici…
… live à la mairie de Paris 17 (23 janvier 2020), c’est ici…
… live au Showroom Kawai (17 février 2022), c’est ici et là…
… live à la salle Cortot (14 avril 2023), c’est ici, çà et là…
… en studio pour jouer Earl Wild, c’est ici et là.
En orgue, il y a Bach, un romantique ou deux, Widor, Franck, pour les plus audacieux Alain, Messiaen, et, pour les foufous, Escaich (mais c’est pas obligé). En piano, éventuellement Mozart, surtout Chopin, Liszt, Schubert, Schumann, Beethoven, et, pour les foufous, un Russe type Prokofiev ou Rachmaninov (mais c’est pas obligé). Dans ce contexte où la set-list moyenne des récitals semble rigoureusement
limitée,
verrouillée,
banalisée,
il est heureux que des pianistes, à l’instar de Laurent Martin, osent nous guider sur les chemins de traverse. Vittorio Forte est de ces artistes pour qui, même s’il faut bien tenir compte de la réalité, la vie musicale ne s’arrête pas à la demande des programmateurs en vue d’un récital pour personnages âgées fleurant mauvais l’eau de toilette obtenue en échantillon gratuit pour toute commande Yves Rocher ou Damart. Après Gardel, Guastavino, Ponce, Leng et Villa-Lobos, nous voici – pour ce qui nous concerne – sur le bord de deux découvertes : Ernesto Lecuona et Alberto Nepomuceno.
Du premier, apprécié de Ravel et Gershwin, le pianiste expose deux danses afro-cubaines. « La conga de media noche » ouvre le cycle et capte aussitôt l’oreille grâce, notamment,
aux singularités harmoniques du prélude,
au déséquilibre rythmique apparent qui lance le thème, et
à l’efficace friction des dissonances dans l’exposition du sujet.
Pour peu que l’on ait le cœur à la réjouissance, on ne peut que se délecter
de la variation des registres tenant lieu de développement,
de la fausse simplicité distinguant mélodie et accompagnement, et
de la vraie gaieté qui sourd
du groove,
de la légèreté de la réalisation, et
des traces d’humour toujours efficaces – ainsi du glissando final.
Maurice Ravel préférait la deuxième danse du recueil ? Vittorio Forte, lui, opte pour la sixième, « La comparsa », évitant la polémique gottschalkienne qui aurait consisté à interpréter la quatrième, intitulée « Danse des nègres ». Moins touchy, « La comparsa » est une procession de carnaval qui, dit la partition, « vient de loin » et s’ouvre sur l’imitation d’un petit tambour.
Le rythme très particulier de la main gauche,
le charme des contretemps, ainsi que
la complémentarité
des staccati entêtants,
des phrasés mélodieux,
des arpèges et
des mordants
séduisent.
La modulation de la mi-pièce,
l’emportement des octaves,
l’absence d’effets inutilement sophistiqués, et
la fin en fade out
ne signalent certes pas une œuvre géniale et poignante mais une miniature
fort joliment écrite,
swinguante à souhait, et
interprétée avec aisance et idiomatisme :
que demander de plus ? Parfois, l’abus de génie est fatigant et alourdit les récitals. Un peu
de légèreté,
d’aérien,
de sémillant et
de bien troussé,
par ma foi, ça ne se refuse pas !
Du Brésilien Alberto Nepomuceno, Vittorio Forte choisit d’interpréter les Quatro peças lyricas op. 13. La première s’intitule « Anhelo » (« Désir ») et se joue « avec grâce et caprice ». Très expressive, l’écriture mélange
le ternaire au binaire,
le mesuré à l’agogique, et
le tonal au modulant.
En changeant radicalement de style et en montrant que Nepomuceno n’est pas réductible à l’image de nationaliste auquel les musicologues l’ont parfois réduit, l’interprète crée un décalage et une multiplicité de styles précieux pour qui se risquerait – il paraît que ça arrive encore – à écouter le disque en entier ou, a minima, à le considérer comme un tout. S’ensuit une valse en si bémol mineur, dont le pianiste rend la versatilité :
c’est une danse mais elle se dérobe à la rigueur planplan qui fige nombre de ses semblables ;
c’est un geste musical souple, mais elle semble parcourue de tensions rendant son tournoiement plus intéressant ;
c’est une mélodie simple, mais elle a
ses humeurs,
ses à-coups et
ses contrepieds modulants.
Après l’hésitation de la valse, Alberto Nepomuceno s’ouvre au « Dialogo », un projet à exécuter « carinhosamente e com muita expresão », ce qui sonne quand même mieux en brésilien qu’en français. Avec
retenue,
habileté digitale (comme elles rebondissent bien, ces notes répétées !),
onctuosité de phrasé,
Vittorio Forte parvient à installer un climat de calme et d’écoute tout en distillant un soupçon d’électricité car, enfin, rien n’est
rigoureux,
carré,
automatique.
Le surgissement d’un mouvement « muito vivo » qui, comme dans « Anhelo », substitue une mesure à trois temps à la mesure à deux temps jusque-là utilisée, semble ainsi découler de l’incertitude perçue dans le premier segment avant de se fondre à nouveau dans la réexposition du premier motif. Tout cela est habilement
composé,
joué et
senti,
et rappelle au passage que le dialogue peut aussi être
débat,
controverse,
emportement,
et non simple acquiescement confortable entre pairs ou paires ravis de se passer rhubarbe et séné.
Une « Galhofeira », danse farcesque dont se souviendra Darius Milhaud dans Le Bœuf sur le toit, conclut le cycle. Cette cavalcade qui est à la musique latino ce que le rag-time est au piano classique, sait mêler
virtuosité,
musicalité et
festoyade.
Une redoutable modulation « murmurée » enrichit la galopade de falopins jusqu’à son retour à la sage forme ABA. C’est
pétillant,
énergisant,
solaire, et
réalisé avec une technicité où
précision,
dextérité et
intuition artistique
superlativent – et hop – toujours l’œuvre. Prends ça, monde mou, et rejoins-nous pour une prochaine notule autour d’un certain Astor P.
Pour écouter gratuitement le disque, c’est par exemple ici.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple là.
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… live à l’institut Goethe (23 octobre 2018), c’est ici…
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Direction le Brésil et la valse (une spécialité de l’interprète), avec les deux pièces d’Heitor Villa-Lobos qui complètent le puzzle latino manigancé par Vittorio Forte ! L’affaire commence par le deuxième mouvement du Ciclo brasileiro, composé en 1936 et issu d’une volonté ethnologico-bartókienne visant à rendre compte de quelques aspects d’un Brésil
populaire,
méconnu,
authentique et
grandement ignoré par les musiciens savants.
D’emblée, on reconnaît le traitement post-lisztien du thème, avec
traits virtuoses,
énoncé clair de la mélodie, et
oscillations entre musique populaire et réinvestissement classique.
Durant ce prélude bithymique, et hop, le chromatisme autochtone ne nuit certes pas au plaisir de l’esgourde occidentale – d’autant qu’il se fond avec habileté dans le più mosso qui enquille. Partout, l’on est charmé par le souci du détail qui émeut l’auditeur et meut (hop !) l’artiste grâce, notamment
aux légers effets d’attente de la note la plus haute d’un trait,
à l’équilibre des rapports entre les différentes voix, et
à la manière de caractériser chaque passage soit de façon immédiate, soit par un fondu-enchaîné éblouissant.
Rien de démonstratif, cependant, dans le jeu de Vittorio Forte. Son aisance et sa musicalité sonnent moins magistrales qu’indispensables pour incarner une partition plus complexe qu’elle ne pourrait paraître à l’écoute.
Modulations,
emportements,
suspensions,
octaves retenues ou pétaradantes,
secousses de tempo et
retour du tempo primo
ne cessent de secouer l’œuvre.
Après un rappel du thème entre simplicité et traits, un nouvel à-coup arrive avec un « animato »
modulant,
secoué et
explosif,
moins exercice de virtuosité que test de musicalité (mais quand même vachement exercice de virtuosité). Sous les doigts de Vittorio Forte, le clavier en feu devient tour à tour
kalashnikov crépitante,
brise légère,
fracas étonnant et
harpe éolienne.
Bref, voilà bien une version spectaculaire et sensible d’une partition diablement séduisante, long point d’orgue inclus. Répondant au do dièse mineur de la pièce précédente, la « Valsa da dor » (valse de la douleur, thème omniprésent dans cette première partie d’album) est en Mi… mais pas longtemps. Après le prélude, voici que Sol pointe le bout de son nez… mais pas longtemps. Tout, ici, dit
l’éphémère,
l’insaisissable et
le tournoyant,
comme si la douleur poussait à s’inventer sans cesse des subterfuges pour détourner la pensée de la souffrance. Ainsi,
le rythme très martelé des douze croches par mesure s’enrichit de contretemps groovy ;
l’évidence de la mélodie se suspend entre
ralentis,
retenues et
points d’orgue ;
le tempo se cabre puis s’apaise ; et, donc,
la tonalité glisse, modifiant sans cesse les couleurs de la mélodie.
Les oreilles, pour ceux qui en ont au moins deux, et l’âme, pour ceux qui en ont au plus une, se délectent.
Les trouvailles harmoniques,
les ruptures d’évidence,
les nuances et
la liberté apparente de l’interprétation, cette délicieuse illusion
ébaubissent, là encore long point d’orgue inclus. On écrirait presque qu’une telle douleur donnerait envie de souffrir, si ce compliment ne souillait les brava par son mauvais goût déplacé. Biffons cette idée stupide qui se prenait, fanfaronne, pour un trait d’esprit, et prenons rendez-vous avec Ernesto Lecuona pour notre prochaine notule vittoriofortesque !
Pour assister au concert de lancement du disque à Paris : trop tard, c’était hier !
Pour écouter gratuitement le disque, c’est par exemple ici.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple là.
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… live au Showroom Kawai (17 février 2022), c’est ici et là…
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Les Doloras, « poèmes pour piano » écrits par Alfonso Leng en 1914, sont toutes précédées de propositions « lyriques » de Pedro Prado indiquant l’inspiration de l’œuvre ou dialoguant avec elle. Vittorio Forte choisit d’interpréter le cycle entier, soit cinq pièces painful.
La première « douloureuse » raconte le moment où le narrateur, cherchant un compagnon de route, rencontre un vieux souvenir et se rend compte que son passé, dont il souhaiterait qu’il l’embrasât, est son seul avenir. Ce qui se traduit en musique par un quasi allegretto mesuré à 6/8 guidé par des intervalles, entre tierces et quartes notamment, tirant la quintessence nostalgique des hésitations chromatiques. Dolente de prime abord, la miniature finit par s’électriser et trouver sa résolution – optimiste – en Ut dièse.
La deuxième « douloureuse » supplie à l’aimée de s’approcher encore et encore, puis se repent car, quand l’aimée se détournera, la solitude s’abattra sur l’amoureux. L’andante ternaire en La bémol n’hésite pas à jouer du retard pour dérouler
une passion plus suggérée qu’étalée,
un chagrin plus heureux du bonheur passé que désespéré,
une souffrance plus apaisée que vive.
La virtuosité de Vittorio Forte se clipse sur des détails qui font la différence entre une exécution littérale et une vibrante incarnation. On goûte ainsi
l’attention dans la manière de poser les notes couronnant une phrase,
la fluidité de tempo qui évite les à-coups grossiers grâce à une agogique limpide,
l’étagement des voix qui permet de sertir la mélodie têtue dans un accompagnement soigné, et
le tuilage fécond des nuances, dont l’éventail paraît ausculter les différents états d’âme esquissés par le compositeur plutôt que de les stéréotyper par des contrastes aussi simplistes que flashy.
Le larghetto à deux temps et en mi mineur de la troisième « douloureuse » évoque l’inquiétude qui, après l’incendie de la fin du jour, envahit le narrateur devant le crépuscule « quand on ne sait même pas si la nuit qui vient ne va pas rester pour toujours entre nous ». Il faut le talent de Vittorio Forte pour rendre cette page dramatique sans la lester d’un mélodrame sirupeux. Ainsi peut-on se repaître
d’une mélancolie délicate,
d’une harmonisation qui s’acidule souvent de surprises (et hop), ainsi que
d’hésitations voire de ruptures qui peuvent être tout autant prises de conscience de la fragilité de nos amours et de nos existences que derniers sursauts avant de céder à la fatalité qu’est la nuit.
La quatrième « douloureuse » s’enroule autour d’un lamento regrettant dans les larmes que les nuages et la tempête ont toujours raison de l’espérance, car toute lutte est vaine. L’andante est animé par un battement de doubles croches circulant
au soprano,
à l’alto et
à la basse.
Il semble s’attacher à traduire à la fois
le trouble,
le malaise et
les sursauts faisant alterner
l’envie de lutter,
la certitude que ça ne sert à rien, et
l’abandon
en recourant à différentes stratégies telles que
la gestion des nuances, notées précisément par le compositeur ;
le recours aux accélérations et aux ralentis ;
les frictions du binaire contre le ternaire ; et
le ressassement du motif rythmique perpétuel jusqu’à son épuisement final dans le registre grave.
C’est
astucieusement écrit,
agréablement inventif, et
interprété avec une intériorité d’une belle profondeur.
La dernière « douloureuse » est un largo rêvant de perdurer dans le flottement d’un temps suspendu, « pur, lumineux et infini ». On y retrouve le goût d’Alfonso Leng pour
un certain dépouillement,
un chromatisme suspendu,
une harmonie intrigante et
un mystère se dérobant à notre recherche
d’explicitation,
d’exhaustivité et
de happy end.
Il ne pouvait exister une sixième « douloureuse » tant la cinquième paraît épuiser les ressources d’un minimalisme où
la suggestion l’emporte sur l’affirmation,
le mouvement sur le résultat,
l’inexplicable sur le verrouillé.
De cette musique fine et tamisée, Vittorio Forte tire de jolies plages peu connues sur lesquelles les oreilles attentives auront plaisir à se prélasser. À suivre !
Pour assister au concert de lancement du disque à Paris, c’est ici.
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Pour retrouver d’autres chroniques sur Vittorio Forte…
… live à l’institut Goethe (23 octobre 2018), c’est ici…
… live à la mairie de Paris 17 (23 janvier 2020), c’est ici…
… live au Showroom Kawai (17 février 2022), c’est ici et là…
… live à la salle Cortot (14 avril 2023), c’est ici, çà et là…
… en studio pour jouer Earl Wild, c’est ici et là.
Faut-il feindre de s’étonner, comme le fait Charles Sigel dans l’entretien pourtant intéressant qui compose l’essentiel du livret, qu’un Italien plus que français joue de la musique d’Amérique latine ? Cette tarte à la crème de l’atavisme, dont on connaît les dérives possibles, est d’autant plus affligeante que les liens entre la Botte et l’Argentine, par exemple, ne sont pas tout à fait ténus. Or, si l’on tient tant que cela à nationaliser le débat, des deux premiers compositeurs joués par Vittorio Forte dans Volver, l’un (Carlos Gardel) est enterré à Buenos Aires, l’autre (Carlos Guastavino) est né et mort à Santa Fe. Deux Argentins, donc deux Italiens, en somme.
Mieux vaut se réjouir simplement de la mosaïque variée qu’a fomentée le pianiste pour son arrivée chez Mirare. En effet, le copieux programme – avec 81′, le disque est bourré jusqu’à la gueule – dissone avec les précédentes propositions studio du musicien, souvent centrées sur un compositeur (Medtner ou C.P.E. Bach) ou un transcripteur (Earl Wild). Ici, la géographie fait l’unité, et l’unité donne à savourer la diversité des inspirations, « la musique d’Amérique latine » étant à peu près aussi univoque que « la musique contemporaine » ou « la musique de chambre ».
Redoutable transcripteur lui-même, le musicien – qui a des liens pédagogiques très forts avec l’école latino-américaine – ouvre et ferme le bal sur des adaptations maison de tubes de Carlos Gardel. La transcription première, « Por una cabeza », sur un thème remis en lumière jadis par Steven Spielberg, musiquait un texte désespéré comme il sied d’Alfredo Le Pera (un Argentin très italien, pléonasme), auteur également du « Volver » qui clôt le disque et lui donne son titre. Obnubilé par le visage d’un coup de foudre, le narrateur s’y lamente : « Si elle m’oublie, que m’importe de perdre mille fois ma vie, car à quoi bon vivre ? » Les guidelines de Vittorio Forte pour pianiser le résultat ?
Viser « quelque chose qui soit proche du texte initial et qui en garde l’émotion » ;
respecter le thème et y injecter « quelques éléments contrapuntiques et de la virtuosité » ;
« garder la passion du tango ».
L’arrangement s’ouvre sur un bref prélude lisztien habilement contenu. L’arrangeur ne prend pas prétexte de la chanson pour froufouter (chacun sait qu’il a des doigts de feu et un sens musical d’une extrême sensibilité). Il la respecte – donc la sublime – par son art double de transcripteur roué et de monumental virtuose.
L’enrichissement harmonique,
l’alternance des registres et
les options pianistiques
(phrasés,
accents,
digitalité insensée)
ébaubissent et s’inscrivent dans la meilleure tradition des paraphrases pianistiques. C’est
fin,
brillant et
imaginatif,
et bien valorisé par le Fazioli de service, apparemment plus réceptif aux intentions de l’artiste qu’intrinsèquement subtil (mais, vu l’artiste, ça le fait bien, merci). Pour enchaîner, l’interprète choisit deux pièces de Carlos Guastavino, dont la première, « Las niñas », extraite des « Trois romances » de 1951 et parfois célébrée pour sa version à deux pianos, émarge dans la tonalité perverse de mi bémol mineur, donc avec six accidents à la clef, ce qui est franchement un max. Même indifférent à cette vacherie réservée à l’interprète, l’auditeur ne peut qu’être wowifié, si si.
Souplesse
de l’andante,
du croisement de mains,
du changement de mesure.
Labilité
de l’humeur,
de la modulation,
du chromatisme.
Puissance
des octaves,
des staccati,
des accents.
C’est
étourdissant,
captivant, et
aussi magnifiquement écrit qu’intensément incarné.
Bref, on palpite.
« Bailecito » du même compositeur survient alors, avec
ses quatre dièses,
ses trois portées et
ses deux mesures (6/8 et 3/4).
Sous une apparence simplissime, la partition joue
la complémentarité des registres,
le rubato à foucades, et
le plaisir de la redite.
Vittorio Forte l’interprète avec un mélange
de liberté rigoureuse,
de nonchalance vernaculaire, et
d’une attention aux détails qui
galbe ici une modulation,
cisèle çà un legato,
infléchit là l’intensité pour aciduler tel passage.
Parmi les rhapsodies du compositeur mexicain Manuel María Ponce, le pianiste choisit la première des rhapsodies mexicaines. Dès le début du maestoso, on est saisi par
le contraste avec le morceau précédent,
la puissance des octaves, et
l’écho lisztien que le compositeur et son interprète font résonner.
On goûte
l’amplitude du spectre des registres,
la capacité du prélude à gronder grave et à s’envoler aérien, et
l’habile développement en faux fugato qui surprend quand surgit l’allegro ma non troppo.
La suite pourrait relever de la paraphrase stéréotypée autour d’un thème donné – un exercice bien troussé mais moyennement captivant – n’eût été
l’équilibre des dialogues entre les deux mains,
le jaillissement de modulations imprévisibles,
l’insertion de fusées grommelantes à la main gauche, et
la pulsation associant deux en deux et détaché.
Un finale provisoire et efficace prépare le passage au second thème, serti dans un andantino espressivo à deux temps et en Fa dièse. Plus calme, le thème est néanmoins investi par Vittorio Forte conformément aux indications de Ponce :
ici « cantando »,
là « con anima »,
çà « dolcissimo ».
De quoi créer un suspense efficace, l’auditeur attendant le moment où la partition va lâcher les chevaux. Un « agitato » parcouru de frissons électriques se dissout pourtant dans la paix… avant que l’allegro con brio n’embrase le développement. Le pianiste réussit à le rendre
bondissant donc groovy,
nuancé donc élégant,
intense donc musical.
On se régale
de contretemps suspendus,
de modulations sapides, et
d’une virtuosité qui sait effacer la performance technique derrière le plaisir qu’elle procure.
On se pourlèche aussi les portugaises
des à-coups rythmiques,
des frictions de tonalités, et
de la narration
agréablement convenue,
savamment brillante,
artistiquement portée par un pianiste exceptionnel.
De quoi donner hâte de découvrir les trouvailles suivantes de Vittorio Forte, ce que nous commencerons à faire dans une prochaine chronique. À suivre !
Pour assister au concert de lancement du disque à Paris, c’est ici.
Pour écouter gratuitement le disque, c’est par exemple ici.
Pour l’acheter moins gratuitement, c’est par exemple là.
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