Ta gueule– Bertrand Ferrier, ce mardi, vous vous apprêtez à répéter avec Fabrice Dupray, baryton au Chœur de la Philharmonie de Paris, trompettissse virtuose, prof en conservartoire et…
– Certes, ça va, calme-toi…
– Comment vous préparez-vous ?
– Je suis essstrêmement serein, et je n’hésiterai pas à lui réclamer qui un café, qui un rhum préparé. Y a un minimum de respect, quand même. Quant à le « on entend bien qu’vous avez pas enregistré à Abbey Road » et mes interludes en 4/4 contre le 3/4 pour évoquer le temps perdu, si c’est la question…
– Non. En dehors de votre taux d’alcoolémie, avez-vous vraiment travaillé, notamment les passages qui, lors de la dernière répétition…
– En même temps, j’ai pas vraiment à te répondre, gros con.
– Je n’ai pas d’autre question, Votre Honneur.

Paule-Andrée et Lou-Adriane Cassidy au Limonaire. Photo : Josée Novicz.

Paule-Andrée et Lou-Adriane Cassidy au Limonaire. Photo : Josée Novicz.

Nous l’étions allés voir en 2002 dans les locaux très officiels du Québec à Paris, à l’occasion de la sortie de son album Lever du jour, partagé entre créations (Marie-Christine Lé-Huu, Sophie Anctil avec notamment « À soir », repris dans le nouveau tour de chant, Stéphane Robitaille, Tomas Jensen…), québécismes (Gilles Vigneault) et chanson française, de talent (« Ça n’se voit pas du tout ») ou spécial instit cucul gnagnagnan (« La petite Kurde »). Treize ans plus tard, Paule-Andrée Cassidy chante encore – et peu importe quel âge ça lui fait donc : la villanelle le dit très bien, il n’y a plus de temps à perdre, il n’y a que du temps perdu.
Espèce rare, Paule-Andrée Cassidy est une interprète à succès spécialisée dans la chanson intelligente mais pas que. Elle est actuellement en tournée européenne et passait ces mercredi 27 et jeudi 28 par le Limonaire parisien. Entourée de Lou-Adriane Cassidy aux chœurs et Vincent Gagnon au piano, elle égrène un répertoire à la fois varié, stimulant et curieux. On y retrouve ses auteurs-compositeurs québécois préférés, Robitaille et Anctil, qui côtoient des classiques hexagonaux (Boby Lapointe pour « Lumière tango » et Barbara pour « Perlimpimpin », par ex.). Aux chansons graves, où l’emphase façon outre-Atlantique fait d’autant plus merveille que la voix grave de la chanteuse lui donne de l’ampleur, répondent les drôleries (savoureux « Béluga » de Stéphane Robitaille) bien portées par le sérieux de l’interprète, les textes parlés (« Aimer l’amer »), les adaptations de Nick Cave (« La malédiction de l’Ascension ») et les créations (« Libre-échange », titre du spectacle). L’ensemble crée un univers personnel, habité, plaisant et riche qui bascule vers le dernier tiers du set par une curieuse affirmation de l’artiste, selon laquelle le récital serait entièrement tourné vers le tango.

La set-list du 27 mai. Photo : Josée Novicz.

La set-list du 27 mai. Photo : Josée Novicz.

Cet artifice est un moyen de laisser libre cours à la veine hispanique à tendance argentine qui habite hic et nunc Paule-Andrée Cassidy. Disons-le tout net : cette facette de son répertoire peut laisser froid les amateurs monomaniaques de chanson française. Non que ses tangos soient risibles – même si Vincent Gagnon, accompagnateur correct à défaut d’être éblouissant, peine à donner l’illusion d’un pianiste latino ; mais, assurément, le mix Barbara-tango a de quoi désarçonner. On doit à l’objectivité de reconnaître que le remix un brin tango d’« Il n’y a pas d’amour heureux » nous a paru très toc et peu convaincant. On doit aussi admettre que cette tendance pampa-auriverde n’est pas ce qui nous a le plus séduit ce soir-là. Toutefois, étant donnée la qualité générale de ce qui fut présenté, dont le premier charme est sans doute de séduire par le vrai sens redonné à l’interprétation (voir à ce sujet le DVD pas cher de l’excellent François Marzynski), comment ne pas valider la démarche d’une chanteuse qui refuse de se contenter de son savoir-faire remarquable (regards public très francs et bien répartis, rythme et silence maîtrisés, perspicace construction du set) et de son répertoire habituel, afin de titiller le spectateur prompt à s’endormir dans son confort musical compassé ? Sous cet angle, même ce tanguisme propre sur lui peut plaire, dans la mesure où il agace les gnangnanteries de nous autres, kiffeurs embourgeoisés de chansons déjà installées et toutes bâties sur des schémas bien connus.
En conclusion, l’avis hésite : on ressort du « Libre-échange » de Paule-Andrée Cassidy pas tout à fait certain qu’elle ait eu raison de tromper la chanson avec le tango, mais heureux d’avoir entendu une interprète qui associe l’audace au talent.

Paule-Andrée Cassidy par Josée Novicz.

Paule-Andrée Cassidy par Josée Novicz.

MPBCAB

Le concept : après quarante-cinq ans de carrière, les artistes survivants ont parfois l’élégance d’avoir la peur de s’enfermer dans un musée chantant, sorte de juke-box déversant leurs succès en chevrotant. Marie-Paule Belle, elle, prend le problème à bras-le-corps – pas celui du chevrotage, laissons cela à Charles Aznavour, momie consternante dont seule la télévision publique s’obstine à ne pas constater le décès. Quatre ans après son dernier disque produit en crowdfunding, « MPB » était sur la scène du cabaret protéiforme La Nouvelle Eve, qui associe revues et spectacles du désormais médiocre Élie Semoun, par ex. Elle y donnait trois représentations d’un nouveau spectacle piano-voix intitulé « comme au cabaret ». La deuxième date était bien remplie sans être, ô surprise, complète en dépit de soldes de dernière minute. Le prix abusif des billets, 38 € en placement libre, peut sans doute expliquer pour partie cette incongruité.
Là qu’on sert : pour une fois, avant d’évoquer le concert, signalons l’excellent accueil réservé aux spectateurs par le cabaret au décor aguichant – étoiles et angelots au plafond, tentures, tables et chaises rouges à souhait, scène lumineuse. De fait, nous avons apprécié l’ouverture des portes trente-cinq minutes avant le spectacle (juste quand il commençait à pleuvoir sur des fans déjà au taquet), le sourire au contrôle, l’absence de pantalonnade sécuritaire sur le thème « montrez-moi vos sacs non je regarde pas c’est juste pour faire semblant », et la non-traque de nourriture voire de boisson alors que le cabaret commercialise du liquide à des prix prohibitifs – si, 8 € pour un Coca, ça commence à fleurer sec le prohibitif. Cet accueil accueillant, inattendu au vu de la concurrence, offre une image conviviale et positive de cette salle de spectacles.

Marie-Paule Belle vue par Josée Novicz.

Marie-Paule Belle vue par Josée Novicz

Le concert : encadré par un incipit et un envoi chantés, joliment tournés pour l’occasion – ce seront quasi les seuls inédits du tour de chant –, le récital s’appuie sur trois piliers – les chansons « obligatoires car trop connues », les reprises moins attendues, et de petits intermèdes parlés qui tissent un fil rouge narratif. Ainsi la chanteuse joue-t-elle la carte du métatexte et du concert en miroir : « comme au cabaret », elle s’adresse au public, l’invite sporadiquement à chanter avec elle, explicite ses rares sautes de mémoire, associe chansons de son répertoire et covers d’illustres anciens ; mais, à l’image de son domicile faisant face à ses débuts (« j’habite 7, rue Jacob, en face de là où était le cabaret de l’Échelle, vous pourrez venir en pèlerinage »), elle revient aussi sur ce qu’est, selon elle, un spectacle « comme au cabaret ». Cette explicitation du concert est l’occasion de narrer son épopée par petites touches, de décliner ses préférences chansonnistologiques et de faire glousser la salle. De la sorte, elle crée un spectacle original, alors que l’on pouvait craindre la simple resucée d’une set-list connue de tous (ce qui n’aurait déjà pas été si mal). La finesse de cette réalisation, faussement « à la bonne franquette », est un des signes du talent éclatant de Marie-Paule Belle.
Le répertoire qu’elle interprète est un autre signe de ce talent. Dans la tradition des cabarets de la rive gauche, Marie-Paule Belle associe trois types de chansons : les chansons d’antan (comique troupier façon Gaston Ouvrard, Yvette Guilbert, Harry Fragson…), les chansons de collègues (Jacques Brel et ses chansons pas-toutes-si-célèbres, Jean Arnulf et son « Point de vue », Barbara et son « Dis, quand reviendras-tu » pris avec un optimisme inattendu, Marcel Mouloudji et son « Un jour, tu verras », Guy Béart et son gréciste « Il n’y a plus d’après à Saint-Germain-des-Prés ») et les créations dont elle a écrit texte, partie de texte ou, au moins, musique. Dans cette dernière catégorie, le choix est à la fois large et limité. Large puisque longue carrière jalonnée de disques originaux. Limité car, en sus des reprises, souhait de ne pas frustrer le public qui « n’est venu que pour celles-là » : « La Parisienne », « Nosferatu », « Wolfgang et moi », qu’elle réussit à chaque fois à chanter comme si elle cherchait à remotiver ces hits d’une mimique ou d’une intonation nouvelle… Pourtant, la chanteuse réussit à glisser un étonnant « Chopin en jazz », savoureux et inédit à souhait, et des chansons de son dernier album, signées en l’espèce de la nullissime parolière Dominique Walls, incluant « Celles qui aiment elles », la moins pire des gnangnans grâce à la délicatesse de la mélodie, très simple, dénichée par l’artiste ; « Les asphodèles », qui copie-colle les codes des Brinvilliers ou de l’après-midi d’été chaud, très chaud, pour parler de jardinage donc de masturbation (quel dommage que pas de vraie chute puisque retour du refrain non modifié !) ; et « Assez », lamentable chougnerie contre les violences conjugales et la lapidation (faire rimer « Cécile » et « ses cils », pfff). Quel contraste avec les qualités qui irradient du reste du répertoire ! D’autant que l’art de mélanger les chansons pour chanter à la fois ce que le public veut et ce qu’elle-même veut est un troisième signe du talent sempervirens de Marie-Paule Belle…
La représentation : bateleuse hors pair, interprète sans égal, vocaliste séduisante (même si, à force de craindre pour ses aigus, elle finit par les fragiliser, alors qu’elle possède une large tessiture très assurée), l’artiste fait passer la faiblesse de certaines chansons par le plaisir de la nouveauté (après tout, le dernier album de Ricet Barrier ou celui d’Anne Sylvestre n’était guère justifiable que par ce petit plaisir-là) et, surtout, par l’énergie qui se dégage de sa set-list. Devant tant de maîtrise, on apprécie même son authenticité, absente des récitals trop mécaniques, quand les premiers « trous » apparaissent. Or, quiconque a un peu fredonné en public sait que, le plus difficile, ce n’est pas la gestion du blanc, puisque l’on peut en parler et en plaisanter ; non, le pire, c’est la pression que cette saute de concentration met pour les chansons suivantes. Ne plus oublier, ne pas trop bégayer, ne pas s’emmêler sur les prochains « gros passages »… Marie-Paule Belle affronte elle aussi ces défis, avec le métier et l’aisance que permettent une rouerie consommée et un public extatique, même si la gestion des admirateurs n’est pas si aisée. En effet, les spectateurs associent à la fois des réactions d’amateurs de chansons (applauses qui savent se taire au bon moment, interpellations limitées, écoute attentive) et des meuglements de fans écervelés semblant rêver de se reconnaître sur un disque live. Là encore, Marie-Paule Belle parvient à mêler bienveillance et ironie pour « tenir » sa salle… et finir, fait rare pour une chanteuse « à textes », même star émouvant les nostalgiques, par toucher les mains des spectateurs, entre vieux et folles, lors du dernier salut.
En conclusion, malgré les attentes très élevées que suscite tout récital piano-voix de Marie-Paule Belle, l’artiste séduit une fois de plus. Voix sûre, spectacle original où son répertoire de création est expulsé en périphérie comme un sublime prétexte, savoir-faire hors pair, styles variés, humours protéiformes, liberté de choix et élan musical intact : on dirait bien « chapeau », si la chanteuse n’avait expliqué qu’elle avait gagné une émission ainsi nommée, où l’on coiffait d’un chapeau les interprètes que n’appréciaient pas les téléspectateurs. Alors, soyons simples et estimons que « bien ouèj, MPB » fera l’affaire.