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Geoffroy Heurard

Ensemble Perspectives, « Playlist », Outhere (2/2)

 

Une histoire de steppe, d’aigle, de Volga et d’espace : c’est par un chant folklorique russe trempé dans l’idiolecte requis et arrangé par Alexander Levine, que s’ouvre la seconde partie du récital de l’Ensemble Perspectives – la première peut être retrouvée ici. Un double bourdon (Mathieu Dubroca et Renaud Brès) accueille les premières circonvolutions du ténor (Sean Clayton). Puis les voix de femme (Mathilde Bobot et Geneviève Cirasse) se joignent à l’évocation de la vaste steppe. L’arrangement travaille à la fois

  • le son traditionnel (pédale + soliste),
  • la verticalité polyphonique, arrivant souvent comme manière de commentaire, et
  • l’horizontalité narrative, au sens où le traitement du petit chœur évolue dans la durée, avec constances et mutations.

L’interprétation, rigoureuse, ne cherche pas la puissance frontale, façon orthodoxe. Au contraire, elle privilégie les nuances et couleurs que permet l’utilisation fine d’un ensemble lyrique a capella. L’on se réjouit donc d’entendre la pièce suivante, où l’arrangeur s’est mué en compositeur.
Le texte choisi ressortit du psaume 41. Il s’agit du « Sicut cervus », souventes fois mis en musique – l’une des versions les plus célèbres est celle de Giovanni Pierluigi da Palestrina. Le narrateur aspire à voir Dieu en face-à-face « comme le cerf languit après les sources d’eau » (« sicut cervus desiderat ad fontes aquarum »). En attendant, il galère et pleure quand on lui demande : « Alors, il est où ton Dieu ? » Le mode choisi est résolument tourné vers une écriture traditionnelle que pimpent par petites touches des harmonies audacieuses et des dissonances rafraîchissantes. On s’abreuve surtout à

  • la souplesse de l’agogique,
  • l’expressivité de la partition (travail sur les valeurs de notes, notamment, dont la variété donne sens aux tenues) et
  • la plasticité du chœur.

 

Photo : Sandrine Expilly, reproduite avec l’autorisation de l’Ensemble.

 

Propre sur lui mais pas bégueule, l’Ensemble Perspectives a pensé à ses auditeurs qui préfèreraient la porneia à l’agapè. Avec Paul Simon, mis en quintette vocal par Alexander L’Estrange, il nous propose de découvrir « cinquante façons » de briser son couple et de recouvrer sa liberté.

  • Percussion vocale,
  • harmonies féminines et
  • soli masculins

articulent le premier couplet. Le refrain est traité de façon plus collective, snaps et walking bass inclus. Le duo entre le narrateur et sa nana est rendu avec soin, simplicité et ajout malin d’une once de sprechgesang, laquelle rend justice à l’expressivité de la chanson fors les charmes de la polyphonie savante.
Cette respiration de qualité – jusqu’à l’amusant roulement de batterie final – trahit la volonté de Geoffroy Heurard de composer un programme de récital plutôt qu’une série de titres indépendants. La conception globale de l’album correspond pleinement au projet de l’Ensemble : appliquer un même traitement aux musiques populaires, traditionnelles et savantes. Grâce aux espaces réservés à une musique plus swing et souriante, l’auditeur peut envisager une écoute en continu qui dessine fermement le dessein heurardien, tout en évitant les deux écueils de l’exercice : la lassitude liée à la similarité de traitement, et l’écrasement des spécificités propres à chaque œuvre.
Démonstration avec « That lonesome Road », une sorte de ballade irlandaise créditée James Taylor et Don Grolnick. L’affaire a été arrangée par Simon Carrington en 1981, et a connu moult reprises – dont celle des King’s singers. On peut trouver une partition de l’arrangement gracieusement sur l’outil Internet – ici, par exemple. Le propos : quand la lune d’argent brille au-dessus des toits, prends la route, assume, c’est trop tard pour revenir sur tes conneries, trace, maintenant, t’es seul, alors sois un bonhomme, man. On y goûte notamment

  • les trouvailles d’harmonisation,
  • le métier de l’arrangeur distribuant la parole pour mieux valoriser les moments en commun,
  • l’interprétation soignée du quintette… et
  • la prise de son de Franck Jaffrès, ici parfaitement adaptée.

 


Après ces escapades en terre pop, fût-elle varièt’ ou folk, l’Ensemble Perspectives se devait de revenir à la raison. Au programme, donc, « Il est bon, l’enfant, il est sage » de Maurice Ravel, finale du second tableau de L’Enfant et les sortilèges. Le contexte : l’enfant, puni, a été méchant ; créatures fantasques et animaux décident de sévir ; au dernier moment, l’enfant soigne un petit écureuil, donc ses tortionnaires lui pardonnent, et l’enfant se réconcilie en deux syllabes avec sa maman – c’est ce que raconte cet extrait. Une fois de plus, on s’étonne que l’auteur des paroles – Colette – ne soit pas mentionné, alors que les paroles sont reproduites. La musique, elle, ne prête guère à contestation : l’arrangement sait ne pas trop en faire (l’original est souvent écrit pour cinq voix… et orchestre, Fabien Touchard veillant à ne pas en rajouter inutilement et à respecter le moment a capella), et les interprètes, en dépit de paroles concon à souhait, expriment toute leur musicalité grâce

  • à la précision des attaques,
  • à la souplesse du balancement provoqué par le rythme ternaire comme par l’alternances de mesures 2/4, 3/4 et 4/4, et
  • grâce à la communion des nuances.

Délicatesse, assurément, jamais gnangnantise : c’est appréciable.
Après une berceuse d’enfant, une comptine enfantine, « Frère Jacques », revisitée par le so British Jonathan Rathbone. C’est le plus long morceau du service, avec près de 7′. Prise sans traîner, la pièce commence sur des unissons hommes/femmes qui se mettent à diverger. Une harmonisation traditionnelle embrase la scie. Un développement malicieux cligne de l’œil vers le canon de Pachelbel – jubilation de l’intertexte populaire !
La mélodie reste du côté des voix aiguës ; mais le swing anglophone secoue soudain cette sage mécanique avant que le sérieux ne remette les choses à leur place… en alternance avec le ternaire aux tentations gospel. La tentation mineure et dissonante frissonne çà, avant que les cloches ne tentent une dernière fois de réveiller le dormeur « who’d better wake up » car il est temps de sonner, vertuchou. Une brusque accélération prouve que l’arrangeur aura tout tenté pour réveiller le moine – du moins le spectateur, amusé par ce déploiement de savoir-faire rathbonien et séduit par le rendu sonore cohérent du chœur, n’aura-t-il pas couru le risque de ronquer pendant l’écoute ! Tout juste regrette-t-on, monnaie de cette pièce, qu’une pincée d’épice moins policée, ne s’amuse à un brin d’insolence, déployant ainsi d’autres possibles du thème.
Pour conclure le bal, après une cinquantaine de minutes, direction 2002 et « Alice », une chanson cosignée par Tom Waits et Kathleen Brennan (oubliée dans le livret). Morgan Jourdain se colle à la transcription de ce blues noir, où le narrateur chante, en patinant sur la glace, le prénom de celle qu’il ne peut effacer de sa pensée, jusqu’à se noyer, devenir fou et disparaître dans ce nom. Pas question d’imiter la voix dont les waitophiles loueront la raucité caractéristique, et que les waito-indifférents taxeront de pénible, d’impatientante voire d’inécoutable. Débarrassée de ce grain censé être authentique, la chanson est dénudée jusqu’à l’os. En tout cas, c’est ce que j’avais écrit. Après coup, j’ai un doute sur l’intérêt de cette remarque, mais bon, je laisse, on sait jamais, peut-être que c’est hyperprofond. Au fil de l’écoute, on goûte

  • le recours à des harmoniques audacieuses,
  • l’utilisation des spécificités des pupitres et
  • une aisance patente dans l’instauration, sans presser, d’un climat sinon désespéré du moins lucide dans sa noirceur.

C’est audacieux de quitter l’auditeur sur un titre ni punchy, ni ensoleillé. Ceux qui ont facilement tendance à la dépression (il paraît que ça existe) pourront regretter qu’un bis ne les réconcilie pas avec la vie ; mais le choix ne manque pas de cohérence car il rappelle a minima trois caractéristiques de l’Ensemble Perspectives en général et de Playlist en particulier :

  • le désir de ne pas s’enfermer dans un genre de musique ni d’arrangement, tout en gardant une ligne classique et tonale affirmée ;
  • le lien privilégié qui unit le quintette à la langue anglaise – ici sous la direction de la chef de chant suédoise Katarina Henryson ;
  • la volonté de glisser de la musicalité là où on peut l’attendre (d’où le recours au répertoire de la musique savante) et là où sa place paraît a priori limitée (popinette pseudo-profonde de vedettes pour Télérama).

 

Photo : Sandrine Expilly, reproduite avec l’autorisation de l’Ensemble.

 

On ne peut que saluer cette volonté de ne céder qu’avec parcimonie aux exercices de style (le « Joshua » liminaire) pour construire un répertoire singulier, riche de classiques et d’arrangements originaux voire d’une création. L’Ensemble se veut

  • repérable mais non réductible ;
  • identifiable mais revêche à la simplification ;
  • sapide mais avec la pointe d’amertume inquiète qui frappe du sceau d’originalité les remix propulsés par l’Ensemble.

Sans doute Geoffroy Heurard n’a-t-il pas choisi la voie la plus facile, mais les habitués de ce site connaissent notre conviction – si on veut faire des trucs faciles, on met des bouts de bois carrés dans des trous carrés de même taille, si on veut faire des trucs intéressants, faut trouver autre chose. À l’écoute de Playlist, il semble que la fortune ait privé l’Ensemble Perspectives, ses excellents membres et ses arrangeurs préférés, de bouts de bois carrés ou de trous correspondants. Dans un monde souvent uniforme, timoré et conformiste, enfin une bonne nouvelle !

 


Pour acheter le disque, c’est, par exemple, ici.

 

Ensemble Perspectives, « Playlist », Outhere (1/2)

 

C’est l’histoire d’un « quintette à cordes vocales » que dirige et anime depuis sa fondation le sieur Geoffroy Heurard, baryton ici secondé pour neuf des quinze titres par Renaud Brès, et entouré par Mathilde Bobot, Geneviève Cirasse, Sean Clayton et Mathieu Dubroca.
Disons-le d’emblée, la cohérence du nouveau chapitre, Play List (sans « z » entre le « s » et le « t »), est quasi nulle. Quel rapport entre Paul Simon et Gabriel Fauré, Ralph Vaughan-Williams et Tom Waits, « Frère Jacques » et Henry Purcell ? Aucun. Ça tombe bien ! Si l’on a saisi le projet, ce côté salad bowl est l’une des caractéristiques revendiquées par l’ensemble. En effet, la polymorphie des titres alignés dans le nouveau disque permet de valoriser la singularité de l’instrument à cinq têtes – la cohérence, c’est lui, c’est l’Ensemble Perspectives ; la diversité, c’est à la fois la variété des origines des pièces et le dialogue qu’entretiennent les différents arrangements.
Certes, le principe du mix’n’match n’est pas aussi exceptionnel que l’affirme le livret – Cinq de cœur, dans un registre plus théâtral et divertissant, est aussi un quintette vocal composé de chanteurs « classiques », trempant le plus souvent a capella des Spéculoos de musique savante dans le café des musiques populaires. Intérêt spécifique et complémentaire de l’Ensemble Perspectives : ses artistes chantent leurs titres au complet, quand Cinq de cœur excelle dans le tuilage ou la concaténation de tubes disparates. De plus, à côté des golden hits, ils n’hésitent pas à piocher dans un répertoire moins connu ni à commander des pièces à leur réseau de compositeurs. Qu’importe si l’exclusivité du concept prête à débat ! Ne pas être exceptionnel au – voire en – sens unique n’empêche point d’aspirer à être exceptionnel au sens artistique, ainsi que nous l’avions goûté çà en concert et là à l’occasion de leur précédent album. Acceptons-en l’augure, et appuyons sur « Play ».
L’affaire commence sur un negro spiritual refagoté par Philip Lawson. La prise de son très proche est osée, car elle ne pardonne rien. En échange, elle donne l’impression d’être au milieu du quintette pour profiter d’une proposition apéritive, techniquement bien troussée même si – c’est son rôle de premier titre – elle se refuse à tout approfondissement :

  • point de développements captivants,
  • point d’imitation gospel poussée, et
  • le chouïa d’harmonisations modernes qui pimente l’affaire sans choquer le chaland.

Pimpant pour lancer la fête sur une aguichante frustration.

 

Juste avant l’enregistrement. Photo inédite : Geoffroy Heurard, by courtesy of the artist himself en personne.

 

Alexander L’Estrange arrange ensuite la lamentation de Didon selon Henry Purcell. En gros : quand on m’enterrera, souviens-toi de moi mais pas de ce qu’il m’est advenu. Déjà, on rigole moins. Les voix graves amorcent cette histoire sur une semi-marche chromatique obsédante, laissant la soprano énoncer la mélodie. Une jolie coda épuise le sujet – terrible – que la prise de son rend présent et brillant mais moins poétique que certains pourraient espérer.
Plus tubesque que « Mrs Robinson », le premier des deux arrangements de Paul Simon monté par le combo, ce sera difficile. Soit, donc, une chanson dont le texte ne veut, à l’aune de notre intelligence, à peu près rien dire – pour de la variétoche, ce n’est pas si grave – et  la genèse cinématographique n’apprend rien, sinon la substitution de « Roosevelt » par « Robinson » et, probablement, l’état un peu second du fredonneur à ce moment. Soit aussi l’arrangement de Philip Lawson, qui se décapsule sur un scat collectif ne refusant pas des effets de percussion vocale sans pour autant beatboxer – processus que l’on retrouvera en version digest lors des interludes.
Appert peu à peu avec ce titre l’un des grands intérêts du disque : non pas classiciser du tout-venant tubesque, mais transversaliser l’exigence savante – héhé ! osons même écrire que la finalité est de la faire ruisseler, papapam – afin

  • d’ouvrir les consciences,
  • d’embellir le cool et
  • de remettre en question les barrières musicales, en démontrant qu’une harmonisation savante et une interprétation au cordeau s’adaptent fort bien à moult genres.

Ce n’est pas inutile de le rappeler, à une époque où la médiocrité voire la nullité grotesque est souvent érigée en critère suprême de qualité, selon les critiques des daubes populaires. Dans cette perspective rabibochant science, artisanat et plaisir, on goûte

  • la virtuosité de l’arrangement,
  • le refus des interprètes de faire les kékés et
  • le sérieux de la mise en place qui n’empêche pas les voix les plus expressives de pimper l’interprétation.

 

 

 

 

Mélodie pour baryton et piano, « Diane, Séléné » de Gabriel Fauré, extrait de L’Horizon chimérique, est ici arrangé par Fabien Touchard. Le texte de Jean de la Ville de Mirmont (on n’aurait pas été choqué que cela fût mentionné sur le livret, puisque son texte est reproduit) est à peu près aussi clair que celui de « Mrs Robinson ». En gros, le narrateur regrette le Soleil que fait fuir la Lune, tout en aspirant à la paix que lui inspire la « nocturne flamme ». Je conçois que, parfois, il est séant de  pardonner aux artistes, surtout s’ils sont poètes ; ce nonobstant, admettons que pour des clampins de base, on est plus sur du rugueux que sur du coruscant.
La mélodie fauréenne, est autrement douce à nos sens. Fabien Touchard travaille d’abord sur un accompagnement à bouche fermée avant de s’ouvrir à la parole partagée… et de mêler les deux options pour mieux valoriser les harmonies complexes de l’œuvre. L’Ensemble Perspectives s’y coltine avec art et, surtout, sans se départir du quant-à-soi qui l’habite quand il ambiance avec des airs d’ordinaire préemptés par RFM. Cette exigence identique, dans le gling-gling et dans le costume-trois-pièces-queue-de-pue-et-chemise-à-jabot, séduit.
Toujours dans la nuit, toujours sous la Lune, « In stiller Nacht », composé par Johannes Brahms sur un poème de Friedrich Spee von Langenfeld, pas davantage mentionné que JdlVdM, raconte en résumé que le narrateur est triste et que les animaux aussi sont tristes par compassion pour lui. Le quintette démontre l’intérêt des semaines de résidence que ses membres ont partagées en propulsant

  • une intensité commune,
  • des respirations qui font sens et
  • un partage d’intentions qui vibre remarquablement.

« Dúlamán », comme le reste des textes, n’est pas fourni avec son décodeur. Hélas, je ne parle le gaélique que sous la torture – et encore, pas toujours très bien, hélas. Il semblerait néanmoins que çà ou là flottent des algues d’océan, for that matters. Bah, ce sujet en vaut sûrement beaucoup d’autres ! L’arrangement de Michael McGlynn, excellent, et l’interprétation haletante des zozos rendent raison du projet populaire habillé de chic par les voix maîtrisées. Les artistes lyriques sévissent sans pour autant se la ouèj.

  • L’expressivité,
  • les nuances,
  • le travail sur les accentuations

tombent comme un gant sous la gourmandise des voix. Comme on ne dit pas en musicologie, cette escapade celtique, pour un non-celticien, est super réussie.

 

L’Ensemble Perspectives au pied du mur. Photo : Sandrine Expilly, reproduite avec l’autorisation de l’Ensemble.

 

Pas de mention de Charles Mackay, dont les paroles sont pourtant la base de « By the Lone Sea Shore » de Samuel Coleridge-Taylor – jamais compris pourquoi les mots valaient moins, en termes de droit d’auteur, que les notes. Le narrateur y décrit un paysage de grève déprimante, avant que la tristesse et la solitude ne se dissipent quand un smile éclaire la nature. Cette pièce écrite sur quatre portées (plus un piano « de sécurité », dont la partition est, selon la tradition, une réduction de ce que chantent les choristes) déploie un ternaire exigé « Larghetto ». Le tempo choisi par l’Ensemble Perspectives permet à la fois d’apprécier les dissonances parfaites distillées par le compositeur et de se laisser séduire par le groove de la grève sur laquelle clapote l’eau. Joli travail d’unité, y compris dans la coupure finale – même si l’on s’étonne d’entendre un [k] quand on devrait ouïr un [t]…
Sur un texte de Robert Louis Stevenson, « Whither must I wander », de Ralph Vaughan Williams (sans trait d’union, soit stipulé en passant, la faute étant répétée sur l’ensemble du disque physique) est donné dans un arrangement de Philip Lawson. L’une des versions de référence de l’original est bien sûr claquée par le duo Bryn Terfel / Malcolm Martineau. La version de l’Ensemble Perspectives évacue pour beaucoup la douleur du froid et de la faim en confiant le récit d’abord aux voix féminines, que leur qualité rend, fichtre, quasi immatérielles. Erreur, faute ou frime de l’arrangeur ? Certainement pas. Philip Lawson vise au contraire à travailler, selon la consigne, le quintette comme un tout, donc à faire circuler le lead d’un pupitre à l’autre, rendant plus universelle cette sensation d’être, techniquement, dans la merde, loin de chez soi, id est loin

  • de la sécurité d’une bonne bouffe,
  • d’une famille solide pour ceux qui aiment ça, et
  • d’une harmonie rassurante dans tous les cas.

Ce que l’on perd – forcément – en compassion immédiate pour le gars qui nous parle de nous en nous parlant de lui, on le gagne en émotion devant l’évidence, interprétée avec un brio époustouflant, que ce n’est pas de nous que parle Robert Louis Vaughan Williams, mais de nous tous. Même si l’on a parfois l’impression que l’arrangement se range à un souci égalitariste intelligible humainement (il faut laisser quinze secondes de lead à chacun) mais point nécessaire musicalement, on reste ébouriffé par

  • la qualité spécifique de chaque voix,
  • la précision des ensembles, respirations audibles comprises, ainsi que par
  • la subtilité des arrangements valorisant les harmonies récurrentes.

Du très haut niveau d’arrangement et d’interprétation qui augure du meilleur pour la suite.

 

 


 

Pour acheter le disque, c’est, par ex., ici.

À suivre !

 

Ensemble Perspectives, Songs of Experience, Outhere Music

Dans le beau disque de l’Ensemble Perspectives, impressionnant par sa maîtrise technique et son constant souci d’excellence musicale, il y a le savoir-faire d’arrangeurs excellents, la qualité de la production, le talent et le travail collectif de Mathilde Bobot, Marie Pouchelon, Sean Clayton, Romain Bockler, mais aussi, à la base, la provocation du brillant baryton Geoffroy Heurard. Fonder un quintette vocal, orienté lyrique-mais-pas-que, dans une France qui ne regorge pas de ce genre de formation classique à haut niveau, est-ce une bonne idée ou un défi facétieux d’artistes cherchant à se distinguer ?
Après de nombreux spectacles, le deuxième disque du combo, en partie financé par le crowdfunding, répond. Et il atteste, sans surprise, qu’il s’agit d’un projet réellement musical, dont nous rendions compte ici tantôt. Songs of Experience embrasse six siècles de musique, de Thomas Tallis à David Bowie. L’ensemble des pièces est traité avec la même attention au rendu, à l’expression et à la justesse d’intonation. L’auditeur ne peut qu’être happé par cette association entre, d’une part, cinq voix distinctes formant un tout et, d’autre part, six siècles de composition rassemblées dans un son reconnaissable.

Photo : Sandrine Expilly. Avec l’aimable autorisation de l’Ensemble Perspectives.

Toutefois, d’emblée, prévenons les oreilles distraites : Songs of Experience n’est pas fait pour elles. Parce que la première piste, ouvrant façon pop d’élite sur David Bowie, est une fausse piste. Et parce que, à force de commander des arrangements chic donc gouleyants mais un peu uniformes, évitant toute forme d’outrance caricaturante dans la caractérisation des pièces quintettisées, l’ensemble Perspectives peut paraître écraser, pas pu m’en empêcher, les perspectives. Écoutez à la suite les plages 6 et 7, arrangées avec brio par Vincent Manac’h : la spécificité des harmonies de Maurice Ohana par rapport à « Black is the color of my true love’s hair » n’apparaît pas avec acuité à un cerveau distrait. Ce défaut apparent exige l’écoute, ce qui affaiblit le qualificatif de « défaut ». En effet, il faut rendre justice à cette ambition de chanter dans un même souffle trois types de répertoire : la variét’ bon teint (Bowie, Brel, Salvador), la musique Renaissance et les compositions, en gros, du début du xxe siècle.
Or, le résultat est toujours remarquable d’artisanat (excellents arrangements de Philip Lawson, Étienne Planel, Vincent Manac’h et Libby Larsen, contrairement à ce que nous supputions avec une fatuité ridicule lors de notre précédent compte-rendu – j’ai laissé tel parce que, faut bien le dire, parfois, le critique qui s’y croit écrit des bêtises, à quoi bon le cyberbiffer), et réalisé avec une finesse et un sens du détail que la prise de son de Ken Yoshida valorise. C’est donc dans cette globalité qu’il faut apprécier le travail de la bande à Mr Heurard, même si des questions se posent : ce souci de cohérence ne risque-t-il pas d’effacer quelques aspérités et différences qui eussent pu paraître bienvenues ? le désir d’être perpétuellement so chic n’entraîne-t-il pas un manque de déprise dans les chansons contemporaines (ironie totalement absente de « Syracuse », sérieux plombant un peu « Bruxelles » alors que, à sa façon, la concurrence sur ce créneau semble un brin plus pertinente, des Cinq de chœur aux Jambons reprenant a capella « Antisocial ») ?

Photo : Sandrine Expilly. Avec l’aimable autorisation de l’Ensemble Perspectives.

Sans doute, dans ce questionnement, réside-t-il une partie de l’identité de Perspectives. Grande et louable est son exigence, qui pousse le quintette à refuser le contraste différenciant au profit de l’unité du répertoire. Ce nonobstant, carrément, peut-être certains verront-ils dans ce qui peut passer pour une ravissante indifférenciation, une piste d’approfondissement du travail : la cohérence vocale et la qualité musicale étant assurées, peut-être serait-il judicieux d’oser, avec délicatesse mais sans tabou, préciser l’interprétation des différents genres – notamment, pour ce qu’aussi loin je suis concerné, le sens des chansons, fussent-elles arrangées avec noblesse donc frisant, faute de rendu adapté, le contresens.
Pour conclure, saluons les qualités de ce disque : original, uni, ambitieux, techniquement séduisant et, à l’ère du mp3 réducteur, habillé d’un bel objet physique malgré une relecture perfectible (Philip Lawson sans cap sur le premier titre, graphie du castillan mal maîtrisée, nom des auteurs/compositeurs inégalement annoncés : n’est-il pas paradoxal que les paroles soient inscrites sous le seul nom du compositeur – le cas de la « batucada » offrant un nouveau cas d’amélioration pour les fanatiques du détail ?). Bref, une découverte vivement conseillée pour sa qualité d’ensemble et les vraies questions qu’elle agite.

Ensemble vocal international Bastille, Notre-Dame de Vincennes, 8 janvier 2017

Ténors : Davide Cusumano, John Bernard et Gilles Safaru. Basses : Bernard Arrieta, Pier Paolo Palloni, Marc Chapron. Sopranos : Jennifer Elaine Young, Barbara Montinaro, Vania Boneva. Altos : Eun Young Jung, Marianne Chandelier, Olga Oussova. Dir. : Luca Sannai. Photo : BF.

Douze voix plus une, pas de ploum-ploum derrière, rien que du chant de haut niveau : voilà le projet de l’Ensemble Vocal International Bastille (EVIB) dirigé par Luca Sannai et composé pour partie de chanteurs du chœur de l’Opéra.
Le concert du 8 janvier suit un cap : musique sacrée autour de Noël et de la Vierge, avec quelques embardées allant du « Notre Père » de Nikolaï Kedrov aux gospels… ce qui brouille donc enrichit le répertoire, sans témoigner d’un manque de biscuit noëllique puisqu’un medley de noëls servira de bis. L’EVIB fait montre de réelles qualités : un choix cohérent de pièces à la fois consonantes et contemporaines ; des solistes sachant allier souffle et projection, notamment lors des tenues ; un souci de spatialisation ponctuel (« Det är en Ros Utsprunger » de Jan Sandström, avec choral de Praetorius dissocié, façon Immortal Bach de Knut Nystedt, Notre Père entre hommes autour de l’autel, ou l’hymne à la vierge de Benjamin Britten avec chœur partiellement envoyé dans une chapelle au fond de cour) ; une belle brochette de chanteurs sachant chanter, parmi lesquelles on note, entre autres, les belles dispositions du chef ou de la soprano soliste, miss Jennifer Elaine Young. Peut-être certains pointeront-ils telle scorie selon son goût (justesse qui se cherche un peu dans certaine reprise ; interprétation de gospels volontariste mais un peu figée en dépit du plaisir communicatif de John Bernard – ténor aux faux airs de Geoffroy Heurard ; souci de cohérence des pièces pouvant ne pas rendre justice du potentiel du chœur à force d’harmonisations bien troussées mais un brin similaires – on aurait aimé entendre le groupe oser quelques compositions décapantes, même si le projet d’un concert grand public explique la très paisible set-list…).
Les qualités patentes emportant les réserves sous leur puissance, le spectateur est obligé d’être séduit par cette somme d’individualités, peut-être pas encore fondues dans un même souffle et cependant déjà capables d’offrir, avec enthousiasme, leur talent et leur désir de chanter ensemble devant un public venu nombreux les applaudir. À suivre, concluront les gourmands !