Qu’est-ce qu’une fiction pour la jeunesse ? Au lu des pitchs de la production de janvier 2024 (un vieux supplément de Livres Hebdo qui traînait…), voici quelques pistes selon vos goûts, nouveautés et nouvelles éditions mêlées. Si pour vous, une fiction pour la jeunesse…
… c’est un truc avec un plot pourri mais signé par un auteur à succès, on privilégiera
Le Rivage des survivants (« Le labyrinthe », tome 2) de James Dashner, traduit par Guillaume Fournier (PKJ, 351 p., 18,5 €) où, « alors que l’avenir du monde entier est en jeu, le groupe est divisé, chacun faisant face à ses propres doutes » ou
Bienvenue dans l’anthropocène, voir infra,
… c’est un truc qui parle d’homosexualité, on privilégiera
Ce coeur empoisonné, tome 1, de Kalynn Bayron, traduit de l’anglais par Isabelle Perrot (Sabran, 363 p., 25,9 € [édition collector]) où l’héroïne « hérite d’un domaine délabré dans la campagne new-yorkaise où elle s’installe avec ses deux mères » ou
L’Embrasement (T.J. Klune, trad. Isabelle Troin, De Saxus, 462 p., 18,9 € [édition collector]), où « Nick file le parfait amour avec le petit ami de ses rêves »,
… c’est un truc écolo, on privilégiera
Chanteleau (Emma Del et alii, Naturalia publications, 40 p., 14 €) où, « pour sauver l’eau, le jeune garçon [Tilo] rejoint Bahar à dos d’oiseau », ou
Zinzins, les humains ! (Véronique Delamarre Bellégo etalii, Sarbacane, « Pépix », 153 p., 11,5 €), où « Moutt et Kanda aperçoivent les moches, des hommes barbares et sanguinaires », des hommes, en somme, ou
Bienvenue dans l’anthropocène… (John Green, trad. Nathalie Peronny, Gallimard Jeunesse, « Pôle fiction », 405 p., 9,3 €), où « 44 textes courts explorent l’impact des hommes sur la Terre et sa biodiversité »,
… c’est un machin mystique et engagé, on privilégiera
Dieu le père (Roda Fawaz, Les oiseaux de nuit [Etterbeek], « L’éléphant dans le boa », 84 p., 10 €), où « Roda [cherchant son papa] en appelle à Dieu. Avec sa mère et Allah, ils forment trio infernal » ou
NEB (Catherine Solé et alii, L’école des loisirs, « Médium », 288 p., 15 €) où Alex « découvre les méthodes de manipulation utilisées par les géants du web », ces méchants,
… c’est un truc qui fait rêver, on privilégiera
Amies pour la vie (Geneviève Guilbault et alii, Fleurus, BFF, 368 p., 15,9 €) où « Charlotte a retrouvé son amoureux, sa meilleure amie et sa routine, mais un mal de gorge l’empêche d’embrasser Sasha » ou
Avis de tempête (Catherine Kalengula, Hachette Jeunesse, « Bibliothèque rose », 88 p., 5,9 €), où « les amis de Marinette l’aident à se rapprocher d’Adrien, bien qu’ils risquent de provoquer une akumisation »,
… c’est un truc bien traduit, on privilégiera
This time, it’s real (Anne Liang, trad. Lucie Marcus, PKJ, 368 p., 18,5 €) ou
Wayward Son (Rainbow Rowell, trad. Maud Desurvire, PKJ, pages non précisées, 18,9 €)
… c’est un truc avec un pitch qui wow, on privilégiera
La Fête des crêpes : niveau 2 (Magdalena et alii, Père Castor-Flammarion, 32 p., 5,8 €) où « Zélie et Roméo veulent faire des crêpes. Ils préparent la pâte. Le père de Zélie les aide à les cuire » ou
Mais qui es-tu, Nahida ? (Lucie Zoé Meusy, La maison rose [Cossonay-Ville], « La maisonnette », 201 p., 15 €), où l’on apprend dès la première phrase du pitch que « Nahida est une sorcière », affaire classée, ou
Fugue (Stéphane Pirard, Les oiseaux de nuit, « L’éléphant dans le boa », 81 p., 10 €), où l’on apprend avec surprise mais dès la première phrase qu’il s’agit d’une « pièce qui aborde le thème de la fugue » palsambleu.
Quand Marie-Aude Murail ne reçoit pas le « Prix Nobel des livres pour la jeunesse”, ce qui constitue à peu près l’essentiel de son temps, le reste étant consacré à justifier cette distinction, quand elle ne prépare pas le septième tome de sa série Sauveur & Fils, ce qui constitue là encore l’essentiel de son temps actuel, elle écrit aussi des albums pour les plus jeunes. L’école des loisirs édite tout bientôt sa nouvelle réussite, magnifiée par un packaging parfait et des illustrations idéales signées Régis Lejonc. Pitsi-Mitsi est un conte presque à l’ancienne qui, partant, devrait horrifier les sandrinesrousseaux de tout poil. En effet,
pas d’inclusivité (les personnages sont blancs, bon, déjà, mais, pire, sont illustrés par des personnages blancs, t’imagines le niveau de racisme ringard encroûté dans ces représentations hitléro-poutiniennes pré-Sirène de Disney ?),
pas de théorie du genre (MAM met même en scène une fille qui s’intéresse aux chiffons et aux princesses, hello-o, et même un garçon qui aime une fille et une fille qui aime un garçon, mais allô, quoi !),
un ancrage revendiqué dans la tradition narrative et fictionnelle européenne (alors que les griots ont tant à nous apprendre sur nous-mêmes et sur le monde, c’est bien la peine d’écrire des trucs comme « qu’on parle ou qu’on se taise, il n’y a qu’un seul monde pour tous », franchement !)…
Quoique l’auteur ait malaxé tous ces possibles – et bien plus, heureusement – au long de ses plus de cent ouvrages, on imagine le choc pour les tenants d’un wokisme malsain mais si souvent adulé !
Soit, donc, le royaume de Courcouronnes, un tantinet plus attractif que la ville associée à Manu la Tremblotte, ce triste sire. Ce qui caractérise le royaume ? Les animaux y parlent. Enfin, y parlaient. Maintenant, ça devient plus rare. Pour ne rien arranger, la famine guette. Un jour, les parents de Gaston le mettent à la porte, lui et sa souris Pitsi-Mitsi, l’une des dernières à parler le langage des humains. Direction l’aventure et, si Dieu le veut (car il y a du dieu et même du curé dans cette histoire, l’auteur n’a décidément aucune vergogne), le Graal : des épousailles avec la princesse Chantilly, qui est tout sauf une crème. Chemin faisant, Gaston s’acoquine avec Joséfine (sic), une fille de riches à la recherche d’un animal parlant pour assurer le standard social de ses parents. Les gamins
s’apprivoisent,
cheminent,
manquent de se friter autour du mot « quichenotte »,
se font détrousser,
sauvent un renard volaillophile (qui lui-même épargne un dessert en forme de rongeur),
tombent sur une aubergiste super sympa qui, très comtesse de Ségur, fait frétiller le concept de « fricot » en l’accordant avec le substantif « cuillère ».
Après le road-movie, l’auteur varie les plaisirs en sollicitant un autre plot cher aux livres pour la jeunesse : le concours – que l’on peut traduire ailleurs, dans les pires pensums du genre, par la préparation d’un spectacle, argh. En effet, le roi offre sa fille à qui répondra à la question posée par feu son cochon parlant : « Quelle est la différence entre un animal qui parle et un homme qui se tait ? » La suite est réservée aux lecteurs qui iront au bout du livre, car elle pose des questions trop graves pour être abordées sans un débat complémentaire qui n’a point sa place dans sa présente notule – notamment autour des noces et des joies de l’hymen, dont l’auteur, passionnée par le couple, ses formes, ses délitements, ses grandeurs, ses rebonds et évidemment son ultra essentielle gastronomie (« fervente lectrice des enquêtes du commissaire Maigret, Nelly Hautecloche est convaincue que le célèbre enquêteur doit en grande partie ses succès aux petits plats préparés par son épouse », écrivait-elle par exemple avec feu Lorris dans Souviens-toi de septembre !, l’école des loisirs, 2021, p. 345), décortique quelques points de friction, du type :
peut-on s’épouser à huit ans ?
une souris peut-elle prendre une princesse comme femme, surtout si ladite princesse est une pimbêche, une peste, une péronnelle, bref, une connasse ?
peut-on vivre heureux en étant marié en particulier et, plus généralement, peut-on vivre heureux ?
une épouse, sera-ce pas toujours celle qui gueule quand son époux envoie de l’argent (ou de l’or, for that matters)à ses parents nécessiteux, alors qu’il aurait pu le garder pour lui, c’est-à-dire pour eux, c’est-à-dire pour elle ?
Illustration de Régis Lejonc (ce n’est pas celle de la page 62)
Ces questionnements s’accompagnent de profondes interrogations métalinguistiques, typiques de Marie-Aude Murail. En effet, avec une discrétion souvent malicieuse, l’auteur ne cesse de creuser la question de ce médium polymorphe, pas par snobisme délétère, pas par autoadmiration d’écrivain égocentré sur ses problèmes d’écrivain, mais parce que le langage, jamais universel, est universellement la manifestation extérieure de notre capacité
à communiquer,
à ne pas communiquer et
à mal communiquer
et parce que, parfois, ne pas se comprendre, se comprendre à demi-mots, se comprendre par malentendus interposés, c’est plus rigolo que de renoncer à échanger – ou de rafaler avec sa guitare en bas des tours, par exemple. Les murailloâtres le savent : dès Le Hollandais sans peine, la lauréate du prix Hans Christian Andersen plaçait au cœur de sa démarche artistique le rapport entre
profération,
dicible et
incommunicabilité.
Ici, le langage est notamment interrogé à travers
son articulation (langage humain versus expressions animales, avec conjugaison ou non… et traduction de ces animalismes en langage humain),
son potentiel spectral
(expression non-verbale,
silence expressif,
cri non articulé face à la peur de la souris,
cri articulé pour admonester vertement le vainqueur du concours,
construction de phrases avec des Meccano plus ou moins d’équerre,
registres de langue employés,
efficience et limites d’intelligibilité du propos…),
son rapport à des idiolectes archétypaux (notamment autour du conte et ses formulations iconiques),
sa capacité d’évocation du réel
(description,
construction,
comparaisons,
effets d’écho,
figures imagées,
rapport à l’onomastique…),
son inscription dans une épaisseur intertextuelle (allusion à d’autres récits),
sa remotivation contemporaine souvent par le biais du décalage humoristique (« sortit une jeune demoiselle avec des yeux vairons (…), des lèvres pincées, le front barré de soucis, mais quand même jolie ») ou des mots-valises (la souris réfléchit au concept de « se miambriter »), etc.
Mais, sinon, participant de ces interrogations pas du tout intellichiantes, y a aussi des illustrations mimi tout plein ou hyperflippantes, hein. Pour les lecteurs pressés, la meilleure du monde entier est à la page 62. Associée à l’énigmaticité des proverbes d’ânes (« quand je pète à huit heures, tout le monde pète à huit heures deux » : sera-ce
que l’odeur englobe ?
que le pet inspire le pet ?
que chacun profite de la nauséabondité pour dégazer itou ?
mystère !), ce dessin pourrait bien justifier les douze euros cinquante exigés pour le beau livre cartonné susmentionné. À se demander pourquoi on a surtout parlé du texte, mais bon, voilà, quelque part, quoi, c’est fait, de base, on est prêt pour l’épisode 7 de Sauveur & Fils.
beaucoup de patients mais un seul compte en banque au rouge fixe,
plusieurs cochons-hamsters d’Inde régulièrement décédés,
quatre ou cinq enfants et demi qui ne sont pas tous de lui (ni de sa compagne),
un SDF à domicile avec flingue et fusil mitrailleur,
un livre parfois de chevet intitulé Pour en finir avec la culpabilité,
un coupe-file à l’hôpital du coin pour parler aux comateux et partager du Champomy avec la fille de la Reine des Neiges, et
deux oreilles pour écouter, avec professionnalisme ou non, le cœur des gens qui bat plus ou moins fort dans un monde foufou où, comme poétise Romain Didier, « des milliards d’êtres humains se courtisent et se détestent ».
À travers ce cristallisateur, c’est bien le monde-qui-va que Marie-Aude Murail tâche de fixer, elle dont les quasi mémoires viennent d’être rééditées au Livre de Poche, manière de gloire suprême s’il en est. La dame qui écrit toujours a toujours écrit – eh oui – pour fixer son temps. Le sien et celui du monde. Les deux coïncident, parfois. Jamais complètement, par chance : ce décalage, cette dissonance, ce vantail entre les fenêtres, chez cette raconteuse d’histoire hors pair, cela doit s’appeler le regard. Avec cette particularité que l’on ne sait plus, en lisant ses livres soi-disant « pour jeunes lecteurs » (ils le sont à maints égards, donc ils ne le sont pas du tout à maints autres), si c’est ce qu’elle regarde qui nous intéresse, ou plutôt la manière dont elle regarde. J’ai bien ma p’tite idée, mais j’ai claqué quelques travaux universitaires sur le sujet, et j’aime pas trop ressasser.
Restons-en au tentant patent : pétris dans le chaudron du feuilleton et du plaisir de raconter encore et encore une autre histoire, les sujets d’ultra-actualité jalonnent, façon strie d’arbre, le travail d’écriture de la romancière. De même que les top topics de l’année guidaient la série des Nils Hazard, de même les mutations de notre monde, superficielles ou profondes, battent dans sa série « Sauveur & fils », dont la sixième saison vient de pointer le bout de ses moustaches. Déjà, avant que les vies noires eussent – seules, forcément seules, il convient de décolonialiser la vie, par pitié – de l’importance, le héros – le Sauveur en question – était noir. C’est pas rien. Moderne avec anticipation et persistance, on vous dit. Ensuite, on trouve tous les signes d’une société mutante
dans le roman,
dans le cabinet (pas dans les cabinets, assez peu abordés même si on parle de prouts de cochons et d’emmerdes du quotidien) et
dans la vie du Sauveur.
Parmi les ingrédients fournissant matière à récit, si des secrets de famille à l’ancienne et, chose rare, une messe de Noël festonnent dans le récit, il y a surtout, sonnant up to date,
de la famille recomposée,
des ados transgenres (c’est un peu ringard, toutefois : aujourd’hui, on préfèrera les garçons habillés en filles et reprénominalisés, hop, dans une cour d’école non genrée)
de l’homosexualité,
une femme enceinte d’un homosexuel,
un iPhone et
de l’écriture inclusif.ve, heureusement à dos.e allégé.e (321).
Il y a aussi
le principe décomplexé de la série, à la fois moderne et atemporel eu égard à l’histoire du feuilleton,
des punchlines à tire-larigot,
des dialogues qui pètent (« – Vous pouvez m’appeler par mon prénom. / – Oui, répondit le docteur qui n’en voyait pas l’intérêt »),
des notations qui font toute la différence (« – J’ai faim, dit Grégoire à titre indicatif », 300),
une allusion récurrente à JJG (« la famille, c’est ceux que l’on choisit », 306),
des intertextes à foison,
un souci pédago d’apprendre du vocabulaire avec un récapitulatif à la fin (le texte est quand même publié à l’école des loisirs – le didactisme a donc, hélas, le droit de polluer le plaisir de lire),
plein d’animaux (ce qui est toujours bon signe) même s’ils meurent parfois (ce qui n’est jamais bon signe, même si ça permet de découvrir un Léopard),
de rares fautes orthotypo (comme ce « Mieux » qui manque de cap, p. 203),
des palanquées de répétitions qui contribuent à l’impression de facilité de lecture (par ex. : bien, tout, déjà, et « faire » – au moins huit occurrences pp. 194-195),
un parfum de France surannée avec, majoritairement, des noms qui deviennent rare dans les établissements d’enseignement hexagonaux (Grégoire, Gabin, Géraldine, Iris, Maxime, Paul, Lazare, Alice, Ambre, etc. – heureusement, la famille de Solo assure un peu de diversité, appréciée par la quatrième qui se concentre sur Sarah – un des nombreux prénoms bibliques présents dans le livre –, Ghazil Naciri, Kimi le Vietnamien homosexuel, et Jovo le légionnaire armé, comme si l’éditeur avait honte de ce qui sent la vieille et fière France)…
Enfin, le résultat trahit la pérennité d’un talent qui sait se nourrir de l’immédiat pour s’exprimer dans le temps long du récit à suivre. Quels que soient les sujets du moment ou les trépignements agacés que l’on s’attend à manifester devant un univers aussi gentiment consensuel que positif, l’écriture muraillique transforme le glucose en saveur, le sirupeux en gouleyance et la convention en rock’n’roll. L’effet addictif est assuré de main de maîtresse à travers ce bonheur de la sequel, saupoudré de ce qu’il faut de sucre, de guimauve et d’invraisemblances pour nous rendre addict. Ainsi en va-t-il de la jouissance perpétuée que nous offre la fiction populaire… quand elle est maîtrisée avec savoir-faire ET talent. De la sorte, et sans le vouloir, car la polémique n’est pas son fort, Marie-Aude Murail renvoie dans les cordes la double méprise de Nathalie Azoulai, placée dans « Le Monde » des 13-14 septembre 2020, p. 32, selon laquelle « lire un roman a un coût », d’où la victoire des séries, dont la « plasticité virtuose » permet de ne « demander presque aucun autre effort au spectateur que son temps ». La chougne d’Azoulai est grotesque, démontre malgré elle la saga « Sauveur & fils ».
Ce n’est pas la fiction mais la médiocrité autosatisfaite qui dégoûte le lecteur.
Ce n’est pas l’écrit mais le ronflement conventionnel qu’exhalent les « grands romans de la rentrée », cooptés par une petite caste putride, incestueuse et inculte.
Ce n’est pas la série qui le séduit mais la puissance d’imagination et d’écriture dont sont coupables leurs auteurs, surtout quand leur succès et leur carrière leur offrent manière de liberté. Au contraire, rendre quotidien l’inaccessible, prenant le présent, probable l’impossible, charnel l’abstrait, onirique l’immédiat, et enthousiasmant le pragmatique par le truchement d’une langue maniée avec saveur et science, cela demande le contraire d’un effort. Toutes les entourloupes romanesques, manipulées avec un art du scénario faussement linéaire malgré les cahots, et avec une écriture faussement plane en dépit de ses embardées, Marie-Aude Murail s’en sert depuis près de cent livres, traduits dans plus de vingt langues, avec une délectation qui fait la nôtre. Hélas, on nous annonce que pour raisons familiales, la prochaine saison de la saga ne paraîtra sans doute pas l’an prochain. Évidemment, nous en éprouvons une vive colère, mais c’est le plus beau compliment critique que nous avons à notre disposition.
On écrit toujours d’un lieu, l’objectivité n’est qu’une feinte critique et tout ce genre de balabalas justifiés. Partant, soyons précis : il s’agit, ici, de rendre compte du tout chaud En nous, beaucoup d’hommes respirent (L’Iconoclaste) de Marie-Aude Murail. Or, Marie-Aude Murail, je lui dois à peu près presque tout ce que j’ai été quand j’ai failli être. Aussi m’est-ce, en trois mots quoi qu’il soit souvent question de « messe » voire de mess dans ce livre, compliqué.
Stratégie de contournement : on va jouer cette partition en deux épisodes. Le premier épisode, celui de l’honnêteté, c’est le post du jour qui explique pourquoi c’est compliqué de rendre compte de ce texte. Le second suivra, logique, afin de, enfin, rendre compte dudit texte.
Ce nonobstant, en préambule, message personnel pour un correspondant anonyme qui envoie des mots d’insulte parce que ce que j’écris lui disconvient.
Cher lecteur,
Merci pour ta curiosité, celle qui te pousse à feuilleter le présent site. Toutefois, si ce diptyque te déplaît, je t’invite, avec beaucoup de délicatesse, il me semble, après t’être carré au fion ta peu ragoûtante verve, avec deux « v », coquin, je t’invite, dis-je, à t’aller tranquillement ouvrir le bide du pubis au cou, de ton propre chef il va de soi, puis de jouer avec tes entrailles en attendant l’arrivée des pompes funèbres étant donné que, à titre personnel, de ton avis, ben, je m’en balec.
Saluant l’honnêteté qui t’a fait m’écrire ta curieuse réprobation mais tordant le nez devant ton anonymat, je suis au regret de te signaler que c’est les première et dernière fois que je réponds à ta sotte et lâche malveillance. Ben, parce que, d’une part, je m’en fous, ça joue, et, d’autre part, tempus fugit, évidemment.
Cela dit, sais-tu, fougueux cybercorrespondant, ce qui me navre le plus ? Ce n’est point toi. C’est moi. Ou, plus précisément, que j’en sois réduit, par la fatigue, la hâte engendrée par d’autres obligations et mon manque de créativité du moment, à vitupérer à ton encontre en des termes violents et bas, malgré que j’en aie. Je trouve ça 100 % daubé du cul. Aussi sache que, si tu me rejoins sur cette estimation, suggérant que je ne fus point capable, sur-le-champ, de te répondre avec cette pointe digne de madame de Villedieu plutôt qu’en rajouter sur ces quasi rodomontades ennuyeuses faisant écho à la platitude de ton courriel menaçant, nous aurons été, sur ce point, fort proches tous deux.
Par chance, sur ce point seulement.
À nous, à présent.
1.
Pourquoi Marie-Aude Murail ?
Après avoir été le second puis le premier recalé à ne pas intégrer Normale Sup, le jour où le RER a explosé à Saint-Michel, j’ai dû retourner à la fac où je voulais explorer, dans un mémoire de maîtrise, « la monstruosité chez Amélie Nothomb » (ben oui, on m’avait dit que la littérature contemporaine n’avait pas droit de cité à la Sorbonne – hélas, même à l’époque, c’était faux). Ne trouvant pas le prof au rendez-vous – apparemment, il m’attendait dans la bibliothèque, mais j’avais pas osé rentrer –, je l’ai conspué dans une missive fort agacée. Il l’a, curieusement, peu apprécié. J’ai donc décidé de passer un cran supplémentaire dans l’insolence universitaire, et proposé de rédiger un mémoire sur les « typologie, fonctions et fonctionnement du dialogue dans Dinky rouge sang de Marie-Aude Murail ». Non seulement de la littérature contemporaine mais, en sus, un livre (rien qu’un) pour la jeunesse. Genre, total rebelle, no future, mon cul sur ta commode Louis XV, tout ça tout ça.
Ce fou d’Alain Lanavère, maître de conférences éminent de l’université, avait accepté… car il connaissait Marie-Aude Murail, son ancienne élève – so long, insolence et originalité. Je me souviens de, euh, surtout de la soutenance de ce mémoire de maîtrise, moi prenant la chose très au sérieux, lui essayant de ne pas me vexer tout en gérant sa progéniture qui poireautait dans la petite salle de soutenance en lisant un Tom-Tom et Nana. De ce mémoire, que je ne veux surtout pas relire pour ne pas m’avilir une fois encore à mes propres yeux, je me rappelle surtout avoir reproché à l’auteur de confondre « réceptionnaire » et « réceptionniste » avant d’essayer, en étudiant de prépa médiocre mais têtu, d’y trouver un sens puissant – c’est le jeu. (Non, aujourd’hui, je ne connais plus la différence entre les deux termes, mais je n’ai jamais nié la sélectivité opportune de ma mémoire, bon sang – et, du mémoire à la mémoire, on s’approche presque de la critique du livre dont, mine de rien, il est question. Ou plutôt, il sera bientôt question. Presque bientôt. Passons.) Par l’intérêt de ce qu’elle écrivait, Marie-Aude Murail m’a conduit à penser que, par-delà la provoc, y avait de quoi creuser dans les livres pour la jeunesse et chez ceux qui les fomentaient. Dans cette perspective, outre les caciques de l’école des loisirs et mes éditeurs à moi, j’ai surtout rencontré feue Charlotte Ruffault, l’éditrice qui, à son tour, a changé ma vie – pas seulement par le pognon, la gloriole ou la confiance, même si ça compte : par l’exigence, le talent et la singularité tenace que représentait cette hurluberlute. Longtemps, comme quelques-uns de ceux qui ont su s’engueuler avec elle donc être choisis par elle, je me suis dit que, si j’avais pu exercer un métier sérieux, j’aurais fait charlotte-ruffault.
2. Marie-Aude Murail, so what?
Sans le savoir, Marie-Aude Murail m’a ainsi poussé à faire, parallèlement à un DEA puis à une thèse sous la direction du grrrrand ponte local et la supervision de mon idooole universitaire en sémiologiiiie, un mémoire de DESS d’édition spécialisé sur la jeunesse. En fin de compte, MAM m’a permis de devenir « enseignant en université » pendant, pfff, huit ou neuf ans, la coquine, en crédibilisant mes recherches au moment où moult pensaient que réfléchir sur le rapport entre jeunesse et littérature (et pas pédagogie, socialisation ou dressage) n’avait aucun sens, qui moins est si l’on n’est ni normalien ni agrégé ni, pire, mère de famille. Néanmoins, je dois avouer que je n’ai pas toujours mis tous les atouts de mon côté. Par exemple, le jour où on m’a demandé si j’avais rencontré Marie-Aude Murail pour « recueillir son ressenti sur son œuvre et vérifier ce qu’elle pensait de l’analyse de ses romans », j’ai dit : « Oui, je l’ai rencontrée quand je buvais du champagne / – À un prix littéraire ? / – Non, à l’enterrement de son père ; et / – Oui, et quoi ? / – Ben, elle m’a proposé de choisir une œuvre du défunt. / – C’est pas ça, rencontrer un auteur ! / – Alors non. »
(Du coup, j’ai choisi la taupe lectrice de Gérard Murail, qui ouvre ce post.)
(Détail)
Bref, si j’ai tardé à rencontrer MAM, j’ai, à cause d’elle ou grâce à elle, rencontré des auteurs, des éditeurs, des traducteurs (ai-je dit ce que je devais à cette grande traductrice qu’est Vanessa Rubio ?), de vrais chercheurs – pas des… oh, chacun subodore ceux dont il aurait pu s’agir ici –, soutenu mon doctorat sur le sujet, publié des dizaines d’articles « dans des revues à comité de lecture », présenté mes recherches sur le rapport entre la notion de littérature et d’horizon de réception jeunesse « dans des colloques avec comité scientifique », et même, exploit hénaurme à mes yeux, diffusé un riche remix de ma thèse chez l’éditeur qui me paraissait le plus grand éditeur universitaire français de l’époque car le seul à publier des travaux poussés de recherche tout en se proposant d’ouvrir ses publications aux curieux selon trois axes : la qualité du travail éditorial (retravail intelligent, marketing, valorisation), l’attractivité de l’objet-livre réalisé et le prix public affiché. Le fait qu’il se serve doublement, sur l’université de rattachement et en arnaquant les droits d’auteur sur les 500 premiers exemplaires, était hélas un signe que l’on parlait d’un éditeur professionnel, mais bref – ou presque bref. Marie-Aude Murail a rédigé la préface de cette version de ma thèse, premier de mes deux livres chez cet éditeur – préface où, dans mon souvenir, elle disait en substance et avec sa modestie humoristique coutumière qu’elle n’était pas du tout d’accord avec moi, de sorte que moult lecteurs me dirent : « C’est quand même la partie la plus intéressante de votre livre, et la seule que l’on comprend. » Pour le souvenir, quand la plus grande romancière française pour la jeunesse a accédé à ma demande de préface (dois-je le préciser ? gratis pro Bertrando), je me souviens d’avoir fait le tour du quartier en criant « wouh-wouh-wouh », l’index tournoyant au-dessus de ma tête. Ceux qui m’ont déjà vu marquer un point dans quelque sport ou jeu de carte que ce soit savent que ce genre d’anecdote est tout sauf une exagération.
3. Marie-Aude Murail, et après ?
Chemin faisant, je suis devenu, pendant quelques années, un grotraducteur et un noteur pour la jeunesse. J’ai connu des succès, des moments de grâce autant que de gloire, vécu des « trucs », croisé de nouvelles silhouettes étonnantes. En peu de termes, disons que Marie-Aude Murail a écrit de nombreux chapitres de ma vie (même si ce n’est pas la seule raison pour laquelle je continue de conseiller systématiquement son bouleversant roman Ma vie a changé). Intellectuellement, son œuvre, en dehors de son aspect immédiatement séduisant, m’a permis d’aborder autrement la question de l’horizon de lecture qui m’intéressait aussi à travers « le nouveau théâtre », l’autobiographie en poésie ou le travail éditorial. In fine, jusqu’à nunc, l’exploitation – un adhérent à la CGT comme moi ne peut employer ce terme sans conscience – de son travail a orienté ma vie sans l’ensuquer, et m’a surtout permis d’apprendre à dire « bravo » en français (ça se dit « bravo », professe Le Hollandais sans peine). Or, voici que ledit auteur publie ces jours-ci le type de livre qui m’intéresse le moins du monde. Un livre bandeauisé « Une grande saga familiale française », le genre de truc qui me fait pfffer (qui donne : je pfffe, tu pffes, que nous pfffions, que vous pfffissiez, etc.) a priori. Un livre sur la famille, ce grand sujet, ce grand machin livresque qui ne m’intéresse pas, mais alors, pantoute. Un livre autobiographique – au sens large, mais autobiographique quand même –, ce qui me palpite autant que, disons, de savoir ce que bouffe à mes frais cette cochonnerie de Pharaon Ier de la Pensée Complexe tous les soirs. Un livre, enfin, qui s’annonce gorgé de petites boîtes de souvenirs où l’on trouve des scoupses, et de lettres en paquet que l’on défait avec émotion – j’ai tant « tonné contre » cette stratégie d’écriture dans mes articles fustigeant la marchandisation et la hashtaguisation de la Shoah dans les romans soi-disant pour la jeunesse, en fait pour les prescripteurs envasés dans un consensualisme prétexte à souiller l’Histoire d’un massacre par une rentabilisation aussi éhontée que stéréotypée, alors pensez… Synthétisons : pour quelqu’un qui prétend aimer réfléchir sur la notion de littérature en tant que rapport entre une écriture et un horizon de réception, ou pour quelqu’un qui prétend réfléchir sur l’édition comme marché d’offre transformé en marché de demande, l’occasion de rendre grâces en faisant le kéké est pourrie. Ce n’est pas un livre pour la jeunesse. Ce n’est pas un roman, contrairement à ce que croit l’éditeur du texte (on y reviendra). C’est un texte devant lequel il faut à la fois pas dire de mal même si le projet motive peu, et rester honnête parce que, hé, ça va bien, quand même, à la fin. J’en ai déduit que ça valait une recension en deux épisodes.
Bref, rendez-vous pour le second tome de cette aventure critique.
Quand on ne peut pas sauver le monde, peut-on au moins sauver du monde ? C’est la question qu’affronte le héros de Lunerr, le premier roman de Frédéric Faragorn publié à l’école des loisirs (192 p., 14,2 €, soit environ sept centimes la page), sous une originale couverture de couleur dorée.
L’histoire
Le roman (un premier tome, si l’on en croit la fin ouverte) est clairement organisé : il s’articule en trois parties bien distinctes, narrées en sages chapitres par Lunerr en personne.
La première partie raconte, comment sa vie a basculé. Gentil enfant, il est exclu de l’école et mis au ban de la société car il a prononcé un mot tabou, « Ailleurs ». Sa maman, bonne, est chassée par ses employeurs car le fils a commis le blasphème irréparable. Sera-ce la misère ? Point, car un mystérieux vieillard aveugle qui fait hyper peur embauche mère et fils.
La deuxième partie raconte l’expérience professionnelle de Lunerr chez le vieux Ken Werzh. L’inconnu semble à la fois fascinant et répugnant. En tout cas, il cache un étrange secret, qu’il finit par révéler : grâce à des exercices mentaux et physiques, il est devenu une manière d’ascète asexué, capable de s’enfoncer dans le sable à la manière d’un ver afin de soutenir l’aël, l’ange local. Las, il devient vieux. Lunerr acceptera-t-il de l’aider ? Non, le gamin a visiblement trop peur de perdre son sexe. Il s’enfuit. Retour à la case départ : maman sans travail, fiston sans avenir. Alors quoi ?
La troisième partie, la plus brève, montre comment les druides locaux, appelés drouiz (ça change tout), essayent de récupérer Lunerr et de lui faire déballer son savoir. Sauf que le nouvellement cueilleur de fruits (et non de frouiz, bien entendu) refuse se mettre à table. Or, sur ces entrefaites, la fin du monde, plus ou moins annoncée par l’aveugle, s’abat sur Keraël : épidémie, à laquelle succombe la maman – pardon, la mamig – du héros, et tremblement de terre. Alors que plus rien ne le retient à Keraël et qu’il a appris que son père, réputé mort, vivait loin d’ici, Lunerr retrouve sa petite copine avec laquelle il s’était brouillé comme un con, faute de savoir lui dire qu’il l’aime (snif). Dès lors, à la tête d’une bande de loustics, il décide de quitter l’Ici, désormais invivable, pour gagner l’Ailleurs. Le tabou a cédé.
Le bilan
Dans ce livre, Frédéric Faragorn fait du Frédéric Faragorn : ambiance de fantasy basique (même si la découverte de tenues antinucléaires laisse supposer que la suite ne s’en tiendra pas à ce genre), simplicité des personnages, intrigue étique pour être comprise voire anticipée par les jeunes lecteurs. Partant, les critiques que l’on peut lui adresser sont de trois ordres. La première critique est liée à l’excès de limpidité scénaristique. Quelques surprises n’auraient pas manqué d’épicer la lecture. Des personnages plus fouillés, donc moins prévisibles, on y reviendra, auraient contribué à rendre ce texte plus palpitant sans forcément lui ôter toute lisibilité. Ce nonobstant, même en l’absence de figures vraiment séduisantes, un synopsis moins cousu de corde blanche nous aurait davantage incité à louer ce texte. La deuxième critique est liée à la difficulté de tenir les deux extrêmes : simplicité et préciosité. Cette dernière, très souvent agaçante, n’est tout simplement pas maîtrisée. Les registres de langue sautent comme un vinyle gondolé, et l’usage du subjonctif imparfait laisse entrevoir un maniement grammatical défaillant : ainsi, p. 125, « bien que tous ces écrits fussent bouleversants, je les accueillais » est correct, mais « il souhaitait que je défasse » devient, par contrecoup, fautif. L’ensemble du texte est à l’avenant : la saturation du verbe « faire » pour « faire simple » côtoie l’insertion de mots surannés, comme « estourbir » ou « badine » explicitée p. 155, et l’introduction d’expressions du narrateur de douze ans comme « il avait instauré cette philosophie de la sédentarité », guère crédible. L’effet d’étonnement ou de sens qui était peut-être souhaité par l’auteur m’a d’autant moins convaincu que surnagent de ces tentatives de « belle écriture » les répétitions visant à limiter les difficultés de lecture, suppose-t-on (ainsi de « hocher la tête », 46, 53, 54, 65…, par opposition à « hocha de la tête », 21), les doubles signes de ponctuation sursignifiants (« ?… »), les anglicismes de simplification (nombreux « réaliser » pour « se rendre compte », présence de « désappointé » pour « déçu », du I knew he was right, 133, nombreuses questions intérieures orientant le suspense pour le lecteur un peu concon), les brusques pudeurs risibles (« il s’est mal comporté », 139, euphémisant le soupçon de viol), qui font sonner faux les envolées dans les registres élevés. La troisième critique est liée à la platitude des personnages principaux, bien qu’elle rende sympathique, par opposition, l’animal de compagnie parlant, le pitwak, dont l’insolence, quelque limitée qu’elle soit, fait du bien. Pour le reste, Lunerr joue au petit saint gnagnagna, qu’on résumera en citant une de ses premières répliques : « Je suis si triste de te causer tant de tracas, mamig, pleurai-je tout bas », 15. Tout est dit : tant de gnagnagnasserie mérite la mort lente par torture. En tout cas, je ne vois que ça. D’autant que Lunerr est le parfait héros du roman pour la jeunesse : âge en rapport avec la cible, excellent élève, effacé mais ayant séduit la plus belle fille de l’école alors qu’il n’a aucun argument pour lui, judicieusement distant vis-à-vis des croyances religieuses totalitaires, respectueux des adultes qui le lui rendent bien (« Mamig m’embrasse à son tour les cheveux avec une extrême douceur », 70, « Ken Werzh me prit la main avec une extrême douceur », 78, etc.) soucieux de ses parents (« je pris la main de mamig dans la mienne [non, pas avec une extrême douceur] et me jurai à cet instant de ne laisser quiconque mettre en danger nos vies », 57), prédestiné pour « accomplir de bonnes choses » (71), de parents séparés donc à la recherche du père, etc. Cette perfection le rend schématique, plus destiné à séduire les prescripteurs grâce à sa portée morale qu’à emporter les lecteurs, jeunes ou vieux, dans une aventure soufflante et vaillamment menée.
Le résultat des courses
Avec Lunerr, Frédric Faragorn semble ouvrir une série destinée aux jeunes lecteurs. On peut regretter qu’il n’ait pas étoffé sa science de la lisibilité par une recherche scénaristique (pauvre déroulement sans cliffhanger ni twists, pauvres retrouvailles attendues avec la p’tite chérie à la fin) ou linguistique (pauvre vocabulaire exotique constitué de onze mots seulement sont insérés, c’est soit trop, car visible et peu inventif, soit trop peu, car pas assez nourri et répétitif). Peut-être les prochains tomes lui permettront-ils d’étoffer ce non-lieu et ces personnages, actuellement trop élémentaires pour paraître séduisants.
C’est quelque part, environ jadis, dans une manière d’îles Marquises. Il y a un grand-père, une petite-fille, une communauté, l’eau, le destin. Et donc un roman, Au Ventre du Monde (280 p., 15,2 €, soit cinq centimes la page), le premier texte que Gilles Barraqué publie à l’école des loisirs.
L’histoire
Comme l’exigent les clichés des livres pour la jeunesse promis non-sexistes, Paohétama a beau être une fille, elle refuse la soumission des damoiselles. Quand son grand-père pêcheur obtient qu’elle devienne son apprentie, elle doit – c’est la première partie – se garçonniser en se rasant la tête et en jouant avec les petits mâles, ce qui est autorisé car, est-il martelé, elle n’a pas eu « ses premiers sangs ». Voici alors la fille-garçon à l’école de la pêche, entre poissons dangereux, maîtrise de l’hybris, connaissance des coquillages, art du tissage de fil, respect des équilibres écologiques et croyances aux dieux des éléments. Lesquels, un jour où son père avait osé attaquer un thon et un requin, ont exigé la disparition d’une victime expiatoire supplémentaire : la mère de la narratrice. Or, Paohétama, une fois formée (j’ai pas fini) au sacerdoce de la pêche, alors que s’éteint son grand-père, démoralisé par la disparition de son grigris flottant, Paohétama, donc, décide d’aller régler (ha, ha) ses comptes avec les divinités. Pour cette seconde partie, elle se rend au Ventre du Monde, loin du rivage, récupérer une perle dans un coquillage géant. Elle échoue sur une île réputée être l’Autre Monde, où elle rencontre le beau Mani, marcheur solitaire dont elle voudrait bien un gros, gros câlin (« reprends-moi dans tes bras, espèce de garçon », 203). Quand elle ne conte pas fleurette, elle apprend que : un, pour les gens de l’Autre Monde, l’Autre Monde, c’est son pays à elle, ce qui implique d’accepter la différence, la diversité, l’autre, gnagnagna ; deux, sa mère a « fait souche » ici lors de sa « disparition » ; et trois, munie de sa perle, elle, Paohétama, deviendra reine de l’Autre Monde même si, est-il maintes fois répété, elle a « besoin de temps » pour se trouver elle-même au niveau de la compréhension introspective de ce qui s’est passé, gnagnagna. Bref, grâce à elle, les deux Mondes qui s’ignorent pourront vivre en harmonie, réunifiés par sa personne exceptionnelle. L’épilogue heureux, et pourquoi pas, renoue avec le topos attendu de la narratrice à la veille de sa mort, qui rrrrrefait le point sur les heureux événements survenus au cours des décennies passées, dont, pouvait-il en être autrement ? point, son mariage avec désormais feu Mani. Femme moderne, oui, mais n’abusons pas, n’a-bu-sons-pas.
L’avis
D’emblée, l’auteur assume nombre d’archétypes du roman pour la jeunesse. La narration est assurée par une fille, indépendante-mais-respectueuse, un peu sauvage mais soucieuse d’hygiène (par opposition au sorcier-qui-pue), prête à se soumettre aux enseignements d’une figure sapientale écolo avant la lettre. Elle a un trauma familial et un destin exceptionnel alla Harry Potter ; et elle est quand même sensible à l’amûûûr – les passages que nous préférâmes furent ainsi les pages, certes un peu appuyées mais bon, narrant sa rencontre avec Mani. Ces codes posés, acceptés, il est cependant difficile de se laisser séduire par ces bons sauvages modernes et par le cadre pourtant préservé de l’archipel supposé paradisiaque. Et ce, pour deux grandes raisons. Première raison de la déception, les effets de pédagogie pédante, manifestés par l’insertion de mots indigènes traduits par de pénibles notes de bas de page. Non seulement ce côté infotainment du « j’apprends en m’amusant » m’escagasse, mais il pose deux problèmes : d’une part, cela casse l’effet romanesque (qui annote, puisque ce n’est pas la narratrice ?) ; d’autre part, cela enlève toute cohérence au propos. En effet, plus rien n’est littérairement cohérent : déjà, que le roman se présente comme un récit de Paohétama, alors que tout est structuré façon roman contemporain pour la jeunesse (parties, chapitrage, découpage…), bon ; mais pourquoi cette narratrice qui parle correctement le français n’a-t-elle pas incorporé les grumeaux linguistiques qui surnagent ? Soyons clairs : les tapu, mana, tiki, kava, faé, etc., auraient pu se glisser incognito dans le flux du récit. Au contraire, ils sont mis en valeur à l’instar de ces impatientants mein Herr dans les récits featuring des Allemands, comme si quelques mots archétypaux garantissaient l’authenticité d’une narration, ou comme si, pour un Allemand, mein Herr n’était pas de l’allemand et donc devait être traduit dans une langue étrangère. Nan, dans ce livre, y a pas d’Allemand, mais vous voyez l’idée. Certes, ici, la double finalité didactique et exotisante est claire. Mais elle nous paraît, et c’est notre liberté de lecteur d’en rendre compte, superflue voire dommageable, sauf, sans doute, si l’on souhaite s’immiscer dans les ordres d’achat du gros marché scolaire. Seconde raison de la déception, la lourdeur des questionnements intérieurs empèse le roman – serait-ce, sans surprise pour l’école des loisirs, le marché des prescripteurs soucieux d’intelligibilité explicitée qui constituerait l’horizon de réception visé ? Littérairement du moins, ces questionnements ont trois fonctions : la fonction Stabylo, la fonction Tadaaam, et la fonction Google. La fonction Stabylo vise à souligner qu’il va se passer quelque chose d’important et qu’il convient donc de bien lire ce passage du récit, le questionnement de la narratrice guidant celui de la lectrice (« Drôle de cérémonie où je vais aller sans être apprêtée… Ou bien était-ce seulement lui, grand-père, qui avait une visite importante à faire ? »). La fonction Tadaam vise à créer un suspense en tuilant l’annonce d’un événement et le moment où il va se produire, de façon à donner de l’intensité à ce délai chronologique – ce qui s’opposerait à une ellipse postulant que la lectrice est assez intelligente pour créer son suspense elle-même (« mais pourquoi, alors, m’avoir demandé de l’accompagner ? J’aurais pu l’attendre au faé »). La fonction Google vise à sous-titrer le propos, selon la technique de « la reprise enrichie par une incise » bien connue des profs (« – On va chez Aiki. Il nous attend. / Chez Aiki, notre chef ? Dans son propre faé ? »). Entendons-nous à peu près bien : ces trois fonctions se retrouvent probablement dans à peu près tous les romans pour djeunses. Mais de l’habileté de leur maniement, de leur dosage, de leur camouflage aussi, peut dépendre une partie du plaisir de lecture. Et nous devons admettre que, hic et nunc, nous fûmes un brin déçus, d’autant que la fonction Gnagnagna peut s’ajouter aux trois principales, comme dans : « Je ne veux pas donner de leçon. Qui suis-je, au fond, pour prétendre le faire ? De quelle hauteur est-ce que je parle ? Qui suis-je pour démêler dans le cours du destin les intentions des dieux et la volonté propre des hommes ? Qui suis-je aussi pour juger la façon de penser, la façon d’être de grand-père, cet homme sage et simple ? » (124), pfff, sur quoi peuvent se greffer en sus d’autres fonctions principales, comme la fonction Badaboum (« Ce qui s’est passé (…) a bouleversé nos destins. Un fait qui, par tout ce qui allait entraîner, changerait même le fondement du monde », 125), aveu d’impuissance de l’auteur à appâter son lecteur par sa seule science du style et du scénario.
Le résultat des courses
Si l’on ajoute aux griefs mentionnés que le style du roman aurait parfois, à notre goût, gagné à être plus personnel, moins pataud (expressions perfectibles comme « le fait de faire », banalités comme « le passé avait évidemment son poids », récurrences abusives des « déjà », « bien sûr », « bien », « maintenant », « un peu », le tadaaamique « bientôt »…), voire moins fautif (mélange inapproprié de passé composé et de passé simple, redondant « pouffer de rire », etc.), on pourrait oublier les quelques trouvailles plaisantes qui laissent espérer en Gilles Barraqué, artiste multicartes que l’on a hâte de lire dès qu’il se sera libéré des sages carcans ici en tout point respectés. Allez, un exemple d’idée pomme-pet-deup avant de boucler ? Au premier tiers du livre, le grand-père plonge pour visiter un énorme mérou. Commentaire : « On s’entend très bien. Je regrette seulement qu’il ne fume pas la pipe. » (102) C’est pas rigolo, ça ? Moi, je like, et j’espère bien que je likerai plus largement la prochaine variation de cet auteur, même s’il est actuellement trop sage et propret pour me soulever d’enthousiasme.
L’Anniversaire du 28 octobre 1962, de Gil Ben Aych (l’école des loisirs, « Médium », 108 p., 7,5 € soit 0,07 € env. la p.) ?Ach, voilà un livre qui laisse perplexe. Ce n’est pas, en soi, un défaut, mais on aurait aimé en être, sur ce cas précis, franchement convaincu. (Voilà, c’est mon accroche pour ce livre. Elle est très perfectible, comme disait cette chère Malina Stachurska du temps qu’elle jaugeait mon travail, mais bon, c’est l’approche qui existe, reconnaissons-lui à tout le moins, j’adore cette expression qui donne envie de cogner quelqu’un, ce défaut ou cette qualité, c’est la moindres des causes.) L’histoire : Gil quitte les Batignolles pour Champigny, où il a de nouveaux profs et de nouveaux kômôrôdes de klass. Il les décrit, mais on s’en fout car le coeur du sujet, c’est le week-end des 27 et 28 octobre 1962, marqué par le référendum gaulliste, la crise des missiles cubains… et le quatorzième anniversaire de l’auteur. Dans une chaude ambiance politique, imprégnée par le communisme virulent des uns et l’indifférence des autres, mais aussi une chaude ambiance religieuse, que nourrissent le judaïsme résolument casher des uns et l’ouverture au halouf des autres, l’auteur esquisse deux jours de tension, où égocentrisme annuel et mondialisme rouge cherchent, bon an mal an, un terrain d’entente. Le bilan : forcément, chez un fils de pied-noir algérien (si) vivant aux Batignolles et dont une soeur s’est installée à Champigny, il y a un intérêt sinon communautaire du moins familial pour ce genre de témoignage. Pourtant, si ledit fils de pied noir n’oublie pas qu’il a aussi un cerveau et qu’il a passé des années, à tort ou à raison, à construire des critères de jugement argumentés, il doit bien admettre que le troisième livre de Gil Ben Aych publié à l’école des loisirs ne l’a pas entièrement séduit. Voici pourquoi.
En cause, en premier lieu, les artifices dont le maintien en l’état par l’éditeur vise, sans doute, à attester l’authenticité du témoignage, mais nous semble a contrario le desservir méchamment. Les doubles ou triples signes de ponctuation (« ?! », « !!!… », etc.) nous ont toujours paru traduire une faiblesse de l’expression – c’est donc aussi le cas ici. Le langage, le style, les astuces linguistiques de tout poil doivent pouvoir, à notre sens, éviter ces coups de Stabylo entre lourdeur et puérilité. De même, les notes de bas de page, intégrées au texte, qui sous-titrent sporadiquement le récit (« Lenny Escudero, célèbre chanteur d’origine portugaise »), nous désobligent aussi : ou le contexte permet de cerner le sens de cette référence, ou on s’en fout, c’est un petit bonus pour les connaisseurs et les curieux (pas d’ma faute ou presque, j’ai toujours détesté les donneurs de leçon qui exerçaient leur sacerdoce en dehors des cours ou équivalents). Ces astuces peu astucieuses visant à paraphraser et surligner le sens, attestées même dans de très bons livres pour la jeunesse, sont ici si nombreuses qu’elles peuvent paraître saturer le récit et donner une impression d’amateurisme maquillé en signe de véracité, sur le thème : le témoignage n’a pas été écrit par un professionnel de la littérature pour la jeunesse, d’où ces dissonances… D’où, surtout, notre frustration.
Celle-ci est motivée par, en second lieu, une structure bancale, grevée par un long chapitre de quarante pages (les dix autres font donc en moyenne six pages chacun), truffant de commentaires dialogués le récit radiodiffusé de la journée de crise. Cette pénible leçon d’Histoire, même personnalisée de façon assez grossière (itals pour la radio, romain pour les commentaires, tuilage parfait entre les deux), donne l’impression que l’anniversaire du narrateur-autobiographe est un prétexte à un long panoramique didactique sur ce moment, au lieu d’être un réinvestissement personnalisé d’un événement international. Pour les gourmands, disons que c’est l’anti-Quand j’étais soldate de Valérie Zenatti, qui tendait à montrer comment être une jeune femme malgré les tensions israélo-palestiniennes et les joies de la vie militaire – faisant donc le choix du récit construit, nourri et enlevé contre le didactisme ou la plate série de notations d’époque. Cette impression peu favorable est renforcée par des listes descriptives (les profs, les élèves) dont il n’est fait aucun usage narratif. Leur intérêt est sans doute évident pour Gil Ben Aych, mais pour le lecteur, ce sont des pensums inutiles. Bien sûr, on aimerait dire qu’ils permettent de saisir, par petites touches, l’esprit d’une époque, mais on serait carrément des gros menteurs qui puent si on prétendait penser ça. Le résultat des courses : les faiblesses patentes pointées supra sont d’autant plus agaçantes que le dernier tiers du livre est plutôt prenant. Les personnages de la boulangère et de son mari velu sont bien campés, on s’amuse à la dégustation de conserves interdites, on se réjouit de l’indifférence ironique de la mère, on apprécie l’ambiance assurée par les gens-qui-sont-malgré-tout-venus-à-l’anniversaire. Mais le mal est fait : faute d’un travail éditorial, même sciemment défaillant, qui aurait pu inciter Gil Ben Aych à alléger les répétitions sur l’onomastique, mieux construire son texte pour le gorger d’anecdotes croustillantes et significatives, bref, dépeindre de façon plus personnelle et moins ennuyeuse ce week-end spécial, plus jouer sur les formulations comme il le fait parfois (« merde, pour une fois que j’avais quatorze ans », 45 ; « Où t’y as vu jouer ça, déjà ? », 54 ; « un anniversaire, ça te fait une année de plus à vivre en moins », 104 ; « si je me vois comme une figue, que serai-je dans une troisième vie ? », 107), bref, rédiger un fragment autobiographique plus personnel et plus prenant à la fois, on est déçu et, pensant au livre que l’on n’a pas lu, on peste à coups de « nom d’un petit bonhomme » (oui, comme le village gaulois) et autres saperlipopette.
Un roman qui commence par un clac (celui d’une claque) et finit par un smack, ne peut sans doute pas être tout à fait mauvais. Mais peut-il être bon, se demande-t-on en se lançant dans la lecture de Des yeux bleu trottoir d’Anaïs Sautier, tout frais sorti de l’école des loisirs, « Médium », pour 8,5€ les 180 p. soit, à une vache près, 5 centimes la page ? (Je sais, je sais, mais j’ai trouvé que ça, comme accroche, sur le coup. C’est débile, mais on n’a qu’à laisser à titre provisoirement définitif, ce qui est un titre fort honorable.) L’histoire : quatre amours sont en jeu. Louis, dit Loulou, quinze ans, en croque pour Pauline, qui a la grâce d’être belle sans être jolie. Otto, son petit frère peut-être aussi surdoué que le grand, en croque pour Émilie, sa maîtresse de trente ans (mais sans beaucoup de nichons, apprend-on avec, car on sait être snob, mârde, un angliciste désappointement, tellement plus classe qu’une déception). Doris et Marc, leurs parents, sont en bout de course amoureuse. Et Marc en croque pour une petite nouvelle, dont on découvrira qu’elle s’appelle Émilie et n’est autre que l’Émilie d’Otto. Quand ses géniteurs se séparent, Louis, le narrateur (mais rassurons-nous, la titraille est rose pour attirer les lectrices), a donc trois missions : survivre au divorce ; draguer Pauline dans ses filets ; aider son frère Otto à surmonter la trahison paternelle. Y parviendra-t-il, poil au beau style ? L’avis : voilà un petit roman plutôt sympathique. Propos, style et humour semblent délibérément imités d’un roman d’amour de Marie Desplechin, ce qui est loin d’être une insulte – même si, sur la longueur, la comparaison est, comment en aurait-il pu être autrement, cruelle pour Anaïs Sautier. Fondé sur le registre pseudo oralisé typique de l’école des loisirs, construit autour de chapitres de longueurs très variables, le récit fonctionne en s’appuyant surtout sur des trouvailles saugrenues, parmi lesquelles on pointera les propositions :
canines et câlines (« appeler un chien Câline, c’est téléphoné, alors qu’Odile, ça a du chien », 17),
musicales (« Otto est sûrement le dernier enfant de la galaxie à écouter des cassettes audio de Dalida », 22),
télécommunicationnelles (le père a un « naïfone », 12),
stratégiques (Louis est le seul mec au monde à séduire une nana en la traitant plus ou moins de « bâton merdeux », c’est testicouillu, 41),
chronologiques (pourquoi, se demande Otto, « quand on perd une heure en hiver, c’est jamais celle qui va de quinze à seize ? », 50),
digestives (la grosse copine qui bloquait Pauline ne réapparaît pas en janvier, « trop de chocolats pyrénéens, ça ne fait aucun doute », 65),
pédagogiques (« je me demande si les enseignants ne font pas un concours de médiocrité » pour se venger de leur vie de merde, par ex. en choisissant « le Molière le plus chiant, le plus convenu », 75),
immobilières (Otto s’étonne de l’appartement en U, « en forme de voyelle », 79 : quel dommage de pas pousser plus loin mémé dans les orties, en imaginant un appartement en consonne, type X, ça pourrait être rigolo),
mutilantes (mode d’emploi pour rapetisser une fille jugée « trop élancée pour un lutin », afin de lui « donner la main, ce serait le pied », à retrouver p. 83),
évaluatives (« c’est combien, ton problème, sur une courte échelle de un à dix ? », 105), voire
Dès lors, pourquoi ne pas s’enthousiasmer pour ce roman ? Tentative d’explication en trois points.
Premièrement, parce que l’exercice d’imitation paraît parfois un peu vain : comme contrainte par des modèles où l’humour gît volontiers dans les saillies, Anaïs Sautier reste toujours un peu trop sage à notre goût. Son imagination a, c’est quasi sûr, toute capacité à partir en brioche avec un sens de l’absurdité ironique très efficace ; dès lors, comment ne pas regretter de ne pas la voir pousser à son avantage ce talent si rare, dans la production pour la jeunesse, qui pourrait imprimer une marque sautiérique ?
Deuxièmement, parce que le récit lui-même semble patiner un chouïa, rendant lourdaud sur la durée l’humour léger qui teinte le texte : faute de compte à rebours, de défi, de rebondissement vraiment bondissant (oh la la, à la fin, alors que tout semble résolu, Otto disparaît, ouf, on le retrouve et on échange un premier baiser – Anaïs, merde, qu’est-ce que c’est que ce gâchis facile ?), de péripéties saisissantes (argh, ce « truc » du romancier pour la jeunesse qui, quand il ne sait pas quoi raconter, nous colle un spectacle à préparer – ici, la scène de Molière pour Louis + Pauline, et les shows de Doris-la-guitariste), de personnages secondaires prenants dont l’histoire, parallèle au récit principal, nous rapterait à jamais dans les rets de la romancière… Il m’a manqué un vrai projet narratif, avec son lot d’inattendu et d’embardées, voire de suspense, pour accrocher pleinement à cet opus, notamment dans la partie la plus marie-aude-muraillenne sur « comment, moi petit ado, je suis plus responsable que les adultes et j’essaye de gérer la situation même si je suis, aussi, un petit con comme tout le monde ».
Troisièmement, parce que, de la part d’un auteur attentif au langage (récurrente référence à l’agaçant « voilà », inventivitude verbale d’Otto, pistes de germanismes hélas trop timidement utilisées…), on ne peut que regretter de voir, au milieu des trouvailles, des astuces grossières d’excuse (« c’est nul, un vrai cliché », 13, exa-act, alors, pourquoi ne l’investis-tu pas, Anaïs ?), d’enrichissement sémantique très pédago et guère utiles (par ex. « vague à l’âme », 39 « garçonnière », 51 – même si l’ironie tente de désamorcer l’intégration de la définition dans le récit, etc.), des syntagmes figés oubliés dans le flot du récit (« je reconnaîtrais cette odeur entre mille », 83, par ex., pas à la hauteur du reste), des dialogues parfois patauds avec reprise de la phrase d’avant (par ex. « s’arracher », 44, « salut les mecs », 162…). Si on voulait chipoter sur la mise en page, ne serait-ce que pour faire chier, pour montrer qu’on a lu le livre ou juste parce qu’on fait c’qu’on veut avec ses ch’veux, on ajouterait que le foliotage en bas de la dernière page des chapitres est, quoique habituel chez cet éditeur, inutile et moche (alors qu’un point sur la dernière phrase, ça se fait, 137) ; mais on ne le fera point afin de n’être point confondu avec quelque pinailleur, cet adultérophile, ce qui n’est pas notre genre, Dieu au moins nous en est témoin.
Ou pas. Le résultat des courses : hum, pour synthétiser tout c’la, comment dire ? Que, à l’évidence marquée par ses lectures médiumiques, Anaïs Sautier publie avec Des yeux bleu trottoir un premier roman qui pourrait bien annoncer de belles suites. Sous une condition : que son éditeur la pousse davantage à creuser sa veine (aïe) qu’à se conformer aux standards auxquels elle s’est nourrie. Cette première expérience la contraindra-t-elle à encore plus de normalitude, ou lui donnera-t-elle plus de liberté pour oeuvrer par la suite avec plus de foufouisme, d’ambition romanesque et de manipulation linguistique à la Juan Cocho ? Et c’est r’partir pour un diabolique suspense…
Arrêtons de déconner. Au moins cinq minutes. Bon, disons deux ou trois. Une, d’accord.
Sérieusement, les gens, on n’écrit pas pour le plaisir de caresser son clavier ou de contempler sa génialité profonde. Surtout pour la jeunesse. Non, la vérité, c’est qu’on publie des livres pour la jeunesse afin d’être invités, si possible, plutôt à Nice et Marseille fin septembre qu’à Besançon en plein hiver. Quoi que. Au moins, c’est typique, j’ai testé, et en fait c’était sympa. Sauf la remontée de la gare le soir dans la glacialité de l’immensité déserte, j’avoue. Mais bon, vous voyez l’idée.
En 1997, Sophie Chérer, elle, était invitée – et là, attention, on tape dans le top moumoute -, par des bibliothécaires de La Réunion. Sur place, elle découvre l’embryon d’une histoire captivante, et décide de faire partager sa révolte : pourquoi un enfant noir ne pourrait-il être considéré comme un grand savant, s’il a réussi ce qu’aucun grrrand biologiste ne savait faire ? Quinze ans plus tard paraît La Vraie Couleur de la vanille (l’école des loisirs, « médium », 210 p., 9 €), tout fraîchement arrivé en librairie. L’histoire : Ferréol est gentil. Il lit des livres. Beaucoup. Il recueille Edmond, le fils nouveau-né d’une esclave noire qu’il n’a pas engrossée. Mais Ferréol est juste, il défend les Noirs, n’a pas peur de l’abolition de l’esclavage, n’aime pas les racistes, et a une vision moderniste de l’éducation (première partie). Il enseigne la biologie au fils de feue l’esclave, lors de longs développements sur l’acquis et Linné – on comprend mieux, à ces occasions, son goût pour les plantes fondé sur leur mutisme -, prétexte à une dénonciation des « mariages arrangés de la haute société de Bourbon » opposés aux « mariages d’amour » qui unissent les plantes. On apprend aussi, grâce à lui, c’est dire si on se passionne, l’origine de fuschia, qui se devrait dire fouxia (wouah ! ça trépide !) ; et on s’extasie avec ce guide sur l’intelligence d’Edmond, qu’il a pourtant formé avec l’aide des écrits pédagogiques de Jean-Jacques (deuxième partie).
Puis soudain, c’est le drame : inspiré par un viol, Edmond féconde la vanille, ce qui est un exploit. Ferréol refuse de le croire, se fâche, s’en veut, finit par se réconcilier avec lui et comprendre qu’Edmond a vraiment réussi cette merveille (troisième partie). Humain en dépit de sa bonté liminaire, Ferréol profite de la découverte d’Edmond, tente de s’accaparer cette avancée foudroyante sans en faire bénéficier l’inventeur – il aurait pu, pourtant, le récompenser en l’associant à sa publication, ou en l’affranchissant et en le rémunérant. Heureusement, auprès de lui, on veille pour montrer que ce n’est pas bien. Et l’abolition arrivant, Edmond devient Edmond Albius car, par sa découverte, il aurait mérité d’être blanc – albius en latin. Mais cela le sauvera-t-il, poil au pistil (quatrième partie) ? Soudain, la chronologie s’emballe. Tous les personnages lèchent les fesses du plus puissant dignitaire de l’île. Même Ferréol s’y met. Edmond « prend femme », puis devient veuf au paragraphe suivant. Des chiffres de production montrent qu’il s’est fait méchamment enfler puisqu’il vit misérablement alors que les quantités de vanille explosent, boum. Néanmoins, quand Edmond meurt en rêvant de sa mère, il sait qu’il a sauvé l’île grâce à son coup de génie, donc que la vraie couleur de la vanille est noire comme sa gousse… et comme le héros (cinquième partie). Une brève annexe, écrite dans un petit corps – ça fait sérieux -, clôt le livre en offrant une manière de making of. Le bilan : livre à message, La Vraie Couleur de la vanille peut agacer pour plusieurs raisons.
La première est sans doute le principe du livre à message consensuel : les colons sont tous des salopards sauf un, l’esclavage c’est pas beau, il faut respecter l’enfant dans l’unicité et la spécificité de son développement, et la lecture c’est super mais connaître la nature c’est bien aussi. Sans doute un message plus corrosif aurait-il davantage captivé que cette propagande en faveur d’une posture désormais seule à être admise.
La deuxième raison d’agacement est liée à la première : elle accompagne le développement d’un jugement rétrospectif.La distribution a posteriori de bons points historiques, compréhensible mais d’une facilité intellectuelle que l’on peut aussi juger guère digne, incite l’auteur à multiplier les archétypes à la fois favorables à sa démonstration et défavorables la dynamique romanesque (adieu surprise, émotion, attachements inattendus, etc.). Une telle façon de raconter l’Histoire en jaugeant le passé à l’aune de notre opinion contemporaine met mal à l’aise, tant elle stimule peu la réflexion. L’utilisation de formules figées (« si vous pensez à lui, Edmond ne sera pas mort en vain » – c’est quoi, pas mourir en vain, surtout pour le mec qui est mort ?) et de lourds signes de ponctuation d’insistance (récurrents « !? ») surlignent, entre autres stratégies, la leçon de choses qui nous est infligée. Cette « histoire vraie » (dit la quatrième, insiste la postface) se transforme en une pesante leçon qui vise à édifier les jeunes lecteurs, ce qui n’est pas mon premier critère de valeur littéraire, séduire les prescripteurs voire, pourquoi pas, susciter une nouvelle invitation. Pas de quoi faire vibrer le lecteur, quel que soit son âge.
La troisième raison d’agacement est donc liée à la deuxième : Sophie Chérer, qui sait être une styliste efficace et rusée, semble ici réduire sa plume à un marteau lourdingue cloutant les planches d’un cercueil de la pensée. Point d’ivresse de la nature, point d’émotions : ici, tout paraît cadenassé par la volonté de transmettre Le Message – de sorte que l’on ne ferme pas le livre avec la conviction que cette stratégie pataude est la plus convaincante. Pour une belle scène onirique (la dernière du livre), combien de pensums didactiques ? Combien de passages visant à apprendre des choses au lecteur (donc à guigner lourdement vers le prescripteur) sans se soucier de capter son attention par le charme d’un roman ? Combien de chapitres guindés, empesés, convenus, dont on pourrait croire que le sérieux pédagogique vise à excuser les habiles sautes de style potentiellement littéraires (changement de focalisation, modification du temps et du rythme du récit…), comme si elles risquaient de détourner le lecteur du Message ? Non, j’vous rassure, j’ai pas compté « combien », mais je dirais, en gros : beaucoup. Le résultat des courses : l’intérêt de La Vraie Couleur de la vanille, pour quiconque ne souhaite pas être réduit à la « dame du CDI » à moustache, est sans doute de découvrir ce que peut être un type très particulier et non moins répandu de livre pour la jeunesse : un produit pour prescripteurs scolaires, à stricte vocation morale et didactique. Dans cette catégorie, le nouveau texte de Sophie Chérer n’est certes pas le plus mal fichu, comme en témoigne le soin apporté à la construction d’un chapitrage cohérent, et le souci, fort louable, de distiller quelques bizarreries littéraires dans le sage flot d’un propos très cadré. Néanmoins, les lecteurs en quête d’une littérature pour la jeunesse qui soit dérangeante, émouvante ou délirante – au sens étymologique, tant chéri par Ferréol -, feront mieux de passer leur chemin.
On le sait, mais, parfois, faut l’assumer : c’est pas vrai que, quand on vous donne un livre, vous crevez toujours d’envie de le lire. Même quand c’est un peu votre métier. Exemple : j’avais pas trop envie d’ouvrir le nouveau Jean-François Chabas. Ben oui, quand l’école des loisirs m’envoie des SP, je suis toujours un peu gêné de pas en dire du bien, et comme j’avais pas du tout aimé le précédent livre de l’auteur, boum, j’étais méfiant rapport à la politesse, tout ça. Mais comme j’aime pas non plus ranger les services de presse dans ma bibliothèque sans les avoir lus – ce qui souligne que c’est compliqué voire paradoxal, la politesse, alors que péter, hypermoins -, j’ai quand même testéJ’ai tué l’océan (l’école des loisirs, « Neuf », 92 p., 8,7 €). Voilà l’résultat. L’histoire : Pridi, dix ans comme le lecteur-cible, est possédé par le « démon de la farce », la bonne excuse. Cela lui vaut des ennuis, mais il n’y peut rien : il ne maîtrise pas son corps quand les esprits exigent de lui un nouveau sacrifice sur l’autel du gag. Jusqu’au jour où il tente un gros coup en allant fourrer des crustacés pourris sous le plancher du gros richard du coin. Paniqué, en un mot, dès qu’il imagine les conséquences de son inconséquence (c’est nul, mais j’ai pas mieux pour l’instant), il fuit à l’autre bout de l’île. Il devrait pourtant savoir que, pire que la rage d’un magnat, il y a l’ire d’un cobra royal, la colère aveugle d’un vieillard veuf qui aspire à tuer l’océan et ses enfants en harponnant sans cesse les flots, et la fureur d’un requin mako luttant pour sa survie… Marqué par la fréquentation de ces dangers, Pridi se repentira-t-il, poil au nombril, de son penchant pour la blague limite, poil à la mite ? Le bilan : passé la dédicace pas très excitante, j’ai bien aimé. Si.
Bien aimé la construction du récit : ce petit livre pour jeunes lecteurs a l’air d’un conte (c’est bref, ça s’passe en Afrique, ça part sur des airs moralisants) vaguement mis en roman (y a des chapitres). En fait, c’est plutôt une nouvelle, bien construite avec ses rondeurs et ses vides, ses précisions et ses flous, et en prime bien ficelée par une fin ouverte.
J’ai bien aimé aussi que l’on rende hommage à un farceur. Même si on suppute à la lecture que l’auteur n’est pas du tout un familier de la blague (les gags, attendus, ne sont ni drôles ni fouillés), et c’est un euphémisme, ça fait quand même zizir d’avoir un tel projet dans un livre pour la jeunesse, même si on est loin des excès rapides et excellents de Dan Gutman (dont les traductions françaises sont dispo ici).
J’ai bien aimé aussi l’écriture, qui assume de bout en bout un registre élevé, ce qui n’exclut pas un irritant aspect « rédaction sage » par moments, avec « mots de vocabulaire » intégrés, mais ce qui cadre le propos et installe une convention qui est honnêtement tenue de bout en bout.
Enfin, bien sûr, j’ai apprécié que le repentir moral se prenne un doigt d’honneur dans sa face de Carême, même si je me serais réjoui d’apprendre les projets de déconnade envisagés par Pridi pour la suite. Le résultat des courses : J’ai tué l’océan offre une lecture plaisante, où la blagounette ne se taille pas la part du cobra royal, mais où le propos de l’auteur cadre avec le genre du « livre pour lecteurs de dix ans » sans être inintéressant dans sa forme ou gnagnagnesque dans son propos. Pouce levé, donc !
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