Photo : d’après Serge Ollive

J’ai de bonnes nouvelles, vole l’hirondelle, j’ai de bonnes nouvelles à vous donner de moi. Malgré les architectes, les monuments – la France, en somme – mardi prochain, sauf cataclysme nucléaire ou assimilé, j’irai fracasser les claviers de l’orgue de la cathédrale de Gap. On y fera notamment zouker Sigismond Neukomm, Wolfgang Amadeus Mozart, Louis-James-Alfred Lefébure-Wély et Hector Berlioz.
Vous y croisillonner serait un sus.

Photo : Rozenn Douerin

Voici le récit d’un récital qui risque de sonner comme la description de déceptions. Baste, assumons-le, brof.

Le concept

Yusif Eyvazov n’est pas un ténor comme un autre. C’est M. Netrebko. Est-il pour autant suspect de vivre aux crochets de madame, présente pour le concert, qui l’a imposé sur les plus grandes scènes du monde ? Certes non. Si les contacts et les exigences de la diva du moment lui ont permis d’accélérer méchamment sa carrière, l’artiste n’en a pas moins les moyens et l’envergure des défis qu’il relève. Il nous souvient ainsi d’avoir alterqué avec un paltoquet qui le huait, comme moult autres, à l’issue de sa première à Bastille, où l’artiste avait pourtant été brillant. Quand je rentrai, l’on m’expliqua la raison de cette bronca : M. Netrebko, piston, etc. C’est donc avec curiosité que nous nous rendons, à l’invitation d’une fan du couple doré, à son récital russo-rital.

Photo : Rozenn Douerin

Le concert

La première partie enchaîne huit romances, trois de Sergueï Rachmaninov, trois de Piotr Ilitch Tchaïkovski et deux de Kara Karaïev. La première déception arrive alors : l’artiste est rivé à son classeur. Difficile, avec cette béquille scénique, de faire passer l’émotion d’un homme censé être déchiré par les séparations (Rachma), qui se languit loin de sa belle (Tchaïko) ou simplement, s’il est possible de l’être avec simplicité, triste (Kara). D’autant que l’artiste, dont la voix met quelques strophes à se hisser à la hauteur de son talent, semble emprunté scéniquement, tantôt tenté par la mise en espace, tantôt rattrapé par son absence de par-cœur et contraint de chercher de sa main droite les courbes sensuelles du piano. Celui-ci est la deuxième déception du récital : rarement un Steinway nous a paru sonner aussi mal. Sans traiter ce mastodonte de casserole, faut pas abuser, l’instrument manipulé par Enrico Reggioli, « coach vocal » du couple doré, manque, à nos ouïes, de tout : de justesse, de chaleur, de finesse, de beauté, en somme. Couronnant la première partie, les deux extraits opératiques de Piotr Ilitch Tchaïkovski – un air d’Eugène Onéguine, où Lenski regrette avant de peut-être-mourir les jours dorés de sa jeunesse, et un air de La Dame de pique, où Hermann est sur le point d’emballer Lisa – injectent enfin de l’émotion dans un concert moins monotone qu’éteint, en dépit des passions décrites, d’une voix puissante et d’un souffle impressionnant.
La seconde partie est italienne. Quatre chansons de Franco Paolo Tosti (je ne t’aime plus, reviens, souviens-toi, que je meure) précèdent la « Musica proibita » de Stanislao Gastaldon, dit Flick-Flock, qui met curieusement dans la bouche de Yusif Eyvazov les mots d’une jeune fille. Après un intermède interactif (le premier duo de Don Carlo avec Juan Carlos Heredia, qui a gagné un concours lancé sur les réseaux sociaux par la vedette), trois mélodies de Salvatore Cardillo (« Cœur ingrat, tu as volé ma vie », avec harmonisation improvisée), Rodolfo Favo (« je t’aime, je t’aime beaucoup ») et d’Ernesto de Curtis (« Je veux être avec toi ») ressassent avec métier les mêmes ficelles que l’artiste peine à rendre palpitantes à chaque épisode tant les structures musicales, les enjeux techniques et les projets émotionnels se ressemblent d’une chanson l’autre. La séance se termine par deux tubes : un clin d’œil bizétique au public français (« La fleur que tu m’avais jetée » : la voix est là, à la différence de la langue, tout à fait originale) et un mégahit de Puccini pour non pas la mais le Calaf, « Nessun dorma ». Se faufile alors un semi-bis. En effet, la pièce est annoncée sur le programme, suscitant la perplexité du public quand l’artiste quitte la scène après Giaccomo, attendant les « Encore ». Avant que, avec humour, le musicien prétende qu’il n’en peut plus, résonnera la supplique d’Ernesto de Curtis, « Non ti scordar di me », avec re-harmonisation improvisée, enlevé comme un morceau de gala.

Photo : Rozenn Douerin

Le bilan

Deux déceptions majeures : le prompteur acoustique, d’une part, et, d’autre part, la succession de pièces certes cohérentes et globalement trrrès exigeantes, mais dont l’enchaînement paraît sans enjeu artistique. On croit entendre un disque, souvent admirable mais, en live, l’on peine à masquer son ennui. Sur ce format du récital, à Pleyel, la Fleming, la Westbroek et le Bryn, par exemple, avaient su nous emporter dans leurs défis (il revient à ma mémoire les souvenirs des colliers et des cycles redoutables – avec un formidable pianiste polonais – affrontés par la Renée, avec un vrai bis approximatif car en chantier ; pas plus avons-nous oublié la jubilation canaille et techniquement superbe du Terfel avec l’Orchestre de Belgique à Pleyel). Il y avait, dans ces concerts, un projet, une envie, une dynamique. Ici, l’accumulation de paillettes ne manque pas d’éclats sporadiques qui attirent les wow, mais son scintillement finit par lasser, faute de nous guider vers des ombres chatoyantes, des abîmes moins uniformes ou des lumières plus variées. Ajoutons à cela deux déceptions mineures : faire payer, en plus du billet, les ouvreuses et les programmes (cinq euros pour un livret bourré de pub !) est une dégueulasserie qui justifierait presque que la salle fût à moitié vide ; et l’attitude désinvolte de la vedette pressée devant les fans qui, contrairement aux privilégiés ayant accès à sa loge, l’ont attendu longtemps à la sortie, est assez moche non pas dans l’absolu mais de la part d’une star qui joue les accessibles sur les réseaux sociaux.
En bref, rien de mauvais, d’indigne ou de bâclé, point du tout : juste un sentiment de déception à plusieurs titres. Au moins avions-nous prévenu nos lecteurs que nous risquions d’être un peu plus incisif que de coutume. Peut-être ça passe moins mal de la sorte.

Photo super originale, mais bon : Bertrand Ferrier

L’avantage d’être convié à des événements chic et choc comme Les entretiens de Royaumont, c’est par exemple de zoner le soir autour de l’abbaye – avouons que cela a quelque peu ce que les architectes animaliers appellent « de la gueule ».

Photo : Bertrand Ferrier

Mais l’autre avantage, c’est aussi d’être invité à assister à un concert de la soprano Julie Fuchs, feat. Karolos Zouganelis au Fazioli, le tout dans un lieu qui est à your average grange ce que la reine Elisabeth est à l’ancêtre de base. Du coup, notre critique est forcément biaisée : dans une atmosphère si spéciale, nous voulons retenir le meilleur de cette heure de musique.

Photo : Bertrand Ferrier

(En revanche, comme nous aimons bien les plans biscornus, celui-ci aura six branches. Et pourquoi pas, nom d’un p’tit cochon tout rond ? En sus du contexte exceptionnel, nous avons synthétisé six raisons de nous réjouir d’assister à ce récital, donc les voici, na.)

Julie Fuchs. Photo : Bertrand Ferrier.

Premièrement, séduit l’audace qui conduit à mêler les répertoires, réunissant ainsi des mélodies délicates (Hahn, Debussy, Poulenc), de grands hits du répertoire puccinien (« Quando me vo’ », « O moi bambino caro ») et la musique d’opérette ou de musical, poussant la chanteuse à passer sans frémir du français à l’italien avant de fricoter avec l’anglais d’outre-Atlantique.
Deuxièmement, c’est lié, on applaudit le choix judicieux de ces pièces variées, présentées avec cœur pour un public mêlé à défaut de se prétendre en tout point mélomane.
Troisièmement, emballe un sens de l’incarnation qui fait fi des p’tites sautes de texte et défie les aléas d’aigus parfois plus ou moins précis ou d’un vibrato à la générosité çà ou là surprenante – jugera, sentencieux, tel snob que nous sommes quand ça nous chante, ha ha.
Quatrièmement, saisissent un charisme magnétique et une spontanéité travaillée qui irradient et unifient les répertoires abordés en donnant son plein sens au récital où, avec peu d’effets, la vedette doit entraîner l’auditoire dans ses mondes.

Karolos Zouganelis. Photo : Bertrand Ferrier.

Cinquièmement, convainc un souci d’intégrer dans la musique Karolos Zouganelis, pianiste délicat, qui rend bien à la cantatrice ses attentions par une complicité artistique jamais surjouée.
Sixièmement, happe un désir de rendre à chaque musique sa spécificité : le temps hors-temps des mélodies, le drame à fleur de peau des golden hits de l’opéra vériste (ou presque assimilé), et la facétie coquine des chansons qu’elle restitue avec un talent fou. Si l’artiste lit ces lignes, sans doute rugira-t-elle derechef ; bien qu’elle ait eu souci, comme dans l’album, Yes!, de ne pas s’en tenir à l’opérette, c’est pourtant dans ce répertoire qu’elle nous séduit le plus en associant la maîtrise vocale de l’artiste lyrique qui-n’a-pas-besoin-d’en-faire-des-caisses à la gouaille d’une Marie-Paule Belle que l’on retrouve dans « Yes » de Maurice Yvain, Pierre Soulaine et René Pujol, ou dans « J’ai deux amants », le standard d’André Messager et Sacha Guitry.

Jérôme Chartier, grand manitou des « Entretiens ». Photo : Bertrand Ferrier.

Bref, joyeuse fut cette escapade à Royaumont, sous l’égide de Jérôme Chartier, à l’instar de l’heure en compagnie d’un pianiste remarquable et de la charmante soprano-maman française la plus célèbre du plateau hexagonal… qui annonce, avis aux impatients, un nouveau disque et une tournée pour 2019.


Suite de notre reportage en trois mouvements sur les coulisses du concert de Jean-Luc Thellin à la cathédrale Notre-Dame de Paris. Avec un premier arrêt pour s’éclabousser des dernières gouttes de lumière du jour, dans le Quartier latin, avant de monter vers la Bête pour la seconde répétition…


Près du Monstre, la lumière est toute autre.

Photo : Bertrand Ferrier

C’est la minute des derniers préparatifs. Le Belge dégingandé se défait de ses chaussures d’homme presque normal pour passer celles qui symbolisent sa mutation en rganiss virtuose – l’objectif pragmatique étant de ne pas souiller avec ses souliers, ha-ha, le pédalier sur lequel vont virevolter les semelles du maître. Les partitions sont prêtes. On peut commencer l’ultime répétition.

Photo : Bertrand Ferrier

Cette fois, la pression n’a rien à boire avec la bière. Elle est cette émotion qui sourd de la difficulté des compositions à interpréter, de l’importance de l’enjeu que constitue un récital en ce lieu, et de la brièveté du temps de répétition imparti. Partant, l’élégance exige d’esquisser un exquis sourire afin de masquer le juste stress. D’esquisser, oui. Mais un sourire quand même.

Photo : Bertrand Ferrier

C’est alors que « les chos’s aussi retiennent leur souffle, et puis le moment vient ». Vient, donc, le moment de remplir un triple objectif : exécuter sans faiblir l’enchaînement précis des notes ; vérifier et ajuster la pertinence des registrations (choix des sons dans le catalogue infini dont dispose cet orgue) ; et parfaire la synchronisation entre l’interprète et l’assistant – celui-ci est chargé de tourner les pages à peu près au bon moment ainsi que de changer les registrations selon les annotations et les respirations du musicien.

Extrait de la « Sonate » de Reubke annotée. Photo : Bertrand Ferrier.

De prenantes demi-heures plus tard, il est plus que temps de quitter la cathédrale. La prochaine fois que l’on y reviendra, ce sera pour le concert – l’instant magique et dangereux que documentera le dernier volet de notre reportage !

Bertrand Ferrier de retour au Clin’s 20 (Paris 20), le 19 janvier 2017. Photo : Rozenn Douerin.

Tantôt, j’étais de retour au Clin’s 20, après des siècles d’absence, pour fredonner des chansons « au pied levé » et à la main légère, suite à deux défections – ce n’est pas un gros mot. Histoire de fêter ce retour sans retard, voici l’intégrale du concert, avec un peu de peinture fraîche qui goutte çà et là et un peu de glotte sèche qui, elle, aimerait goûter ceci ou cela (essscuz qui permet de boire un coup, comme on sait… puis d’autres coups, bien sûr).
 Et, avant même que le groupe de collègues en goguette ne s’éloignât vers 3’30, ça commençait ainsi…

00:00 Introduction
01:00 American Movie (B. Ferrier / D. Ferrier)
04:36 Interlude 1
05:16 Rich (B. Ferrier / D. Ferrier)
09:53 Interlude 2
10:37 À la brocante du cœur (B. Ferrier)

Restait à aborder des thèmes universels comme le pognon donc l’immobilier, et l’importance de l’armoire dans la biographie des humains. Autrement dit…

00:00 Le hold-up (M. Bühler)
05:03 Interlude 3
05:30 Le monde est tout petit (B. Ferrier)
10:56 Interlude 4
11:39 Hanna Elisabeth Bethel (B. Ferrier)

Bertrand Ferrier au Clin’s 20 (Paris 20), le 19 janvier 2017. Photo : Rozenn Douerin.

Apparemment, avec le sérieux qui s’impose, l’immobilier et le love étaient les deux fils rouges de ce concert. Me demandez pas pourquoi.

00:00 Interlude 5
00:35 Fais-moi l’humour (B. Ferrier)
03:45 Interlude 6
04:02 La maison la plus énervante du monde (B. Ferrier)

Le verre officiel de Claudio Zaretti, ce tentateur. Photo : Rozenn Douerin.

Mais difficile de rester sérieux éternellement. Surtout quand, en percevant un verre sans propriétaire à portée de lèvres, on se met à rêver de glaçons tout nus…

00:00 Quand tu t’enfonces (B. Ferrier)
02:38 Interlude 7
03:00 La gare d’Arras (B. Ferrier)
07:35 Le glaçon tout nu (B. Ferrier)

Bref, ce fut un bonheur de s’assécher la glotte derechef dans un endroit accueillant où l’on mange bien et l’on boit sec. À la vôtre et à la prochaine !

00:00 Gribouillages (B. Ferrier)
05:23 Interlude 8
05:43 Glotte sèche (B. Ferrier)
11:15 Remerciements
11:41 C’est si bon le bonheur, version brève (B. Ferrier)