Photo : Josée Novicz

Fini le Noooord : désormais, on en sait tout aussi long sur « le Grand Est ». Après qu’Oldelaf a chanté les louanges de Nancy, ce « petit mouroir tout gris entre l’Allemagne et la vie », Redouane Harjane remonte sur scène pour encenser Metz, sa ville natale décrite comme un désert désespérant – et pourquoi pas ? Las, n’excitons point indûment les passionnés d’exotisme. En effet, « Miracle » (pour réserver, passer plutôt par billetreduc : c’est possiblement 46 % moins cher, ce qui n’est certes point négligeable), le semi-nouveau spectacle du comique chanteur, n’est pas strictement géographique. Au contraire, il revendique l’absence de fil conducteur, préférant à la logique apparente un enchaînement de thématiques allant du convenu (le bio, les réseaux sociaux, Pôle Emploi, le smartphone…) aux vrais sujets harjaniens, comme le système digestif de la girafe, la casquette Ricard, le jus de table, le bowling et la literie.
Surtout, l’artiste séduit en étendant le format du stand-up par un souci épatant et patent, pfff, de pousser le propos là où s’arrêtent les concurrents. En gros, le comédien, sous couvert d’autobiographie, évoque d’abord une situation qui ring a bell à l’assistance ; puis il profère des blagounettes autour de ce prétexte, éventuellement en interagissant avec le public, par choix ou par obligation quand les spectateurs réagissent – c’est la structure normée du stand-up. Redouane Harjane y ajoute deux bonus, avec un « s », qui constituent sa spécificité dans le rigolade-business : d’une part, il approfondit la blagounette initiale afin d’y dénicher des prémices d’absurdité ; d’autre part, il saupoudre son propos de chansonnettes, ces sketchs agrémentés de refrains susceptibles d’être repris par l’assemblée.

« – C’est pas Redouane Harjane de pied en cap ! / – Ben ouais, mais il avait pas de cape alors j’ai pris juste les pieds. En plus, on voit bien que, contrairement à ce qu’il prétend, le mec est pas à côté de ses pompes. / – Oh, maou. » Photo : Josée Novicz.

L’ensemble est articulé autour de questions fort stimulantes dont voici quelques aperçus.

  • Est-il préférable de mettre des céréales dans de la Stella-Artois ou de s’entendre conseiller par Siri d’aller voir un psy ?
  • Pourquoi, dans les écoles, ne fait-on pas les exercices d’évacuation le dimanche, quand personne n’est là ?
  • Ça existe, un bébé prof de math, ou c’est comme un bébé pigeon : non ?
  • Comment réagir quand, dans ta chambre de bonne, tu t’aperçois que c’est toi, la bonne ?
  • Pourquoi les chevaux n’ont-ils aucune connaissance en économie libérale ?
  • Les distributeurs de préservatifs dans le métro visent-ils les hommes soudain désireux d’enculer un train ?
  • Pourquoi la voix qui prévient les usagers du métro contre les pickpockets ne s’exprime-t-elle jamais en arabe ?
  • Les tomates en vente dans le RER ont-elles toutes un œil en moins ?
  • Est-ce vraiment aux usagers des transports en commun de chercher des colis suspects pour dénicher des bombes ?
  • Pourquoi un pilote qui a 20/20 à chaque zeuye te dit-il : « Nous allons traverser une zone de turbulence » alors qu’il aurait pu les éviter, ces turbulences ?
  • Puisque nous ne pouvons voir l’oxygène, est-ce à dire que les poissons, eux, ne peuvent voir l’eau ?
  • Le mec qui a mis des quilles et des bébés zguègues avec des abdos dans la salle où se donne ce spectacle, s’appelait-il Richard ou Riccardo ?
  • Peut-on rencontrer quelqu’un à un afterwork si on ne travaille pas ?
  • Un violeur au GHB a-t-il jamais bu la bière de sa victime en s’apercevant qu’il était fauché ?
  • À part le diabolo et le mot « Koltès », que font les gens de Nuit Debout la journée ?
  • Pourquoi tout le monde s’extasie-t-il sur un bébé qui marche alors que, quand j’entre dans une pièce sans ramper, personne ne s’ébaubit ?
  • Quand ta mère te casse les couilles, que lui dire hormis : va niquer ta mère ?

« Chapeau, Redouane », lance Josée Novicz.

  • Pourquoi les vendeuses de fringues te donnent-elles un avis sur tes essayages alors que, quand tu les vois, souvent, bon ?
  • Peut-on vaincre la honte de sortir d’un magasin sans acheter ?
  • Est-il préférable de manger, option un, ou, option deux, de se faire livrer de la bouffe dans le sixième pour donner à croire que l’on habite les quartiers (casual) chics ?
  • Le sans-gluten n’est-il pas une grosse arnaque, vu que personne n’a jamais vu à quoi ça ressemble, le gluten­?
  • Au kebap, quand le mec te demande ce que tu veux avec ça, chef, peux-tu demander un supplément vie meilleure ?
  • Quand tu n’as pas pris ton portable aux toilettes, qu’es-tu censé faire dans cette pièce ?
  • Le seul mec qui travaille encore à wanadoo zone-t-il en slip dans un hangar ?
  • Peut-on retirer de l’argent au DAB après minuit sans s’apprêter à rendre un culte à Sheitan ?
  • Dire que les digicodes ont remplacé les Portugais, est-ce mi-raciste ou mi-bizarre ?
  • La dépression, sera-ce pas comme attendre que l’on te débranche car tu as compris que t’es dans le coma et la seule personne qui te rend visite, c’est un Témoin de Jéhovah ?
  • Une porte sans poignée, est-ce un mur ?
  • Faut-il enterrer les gens sur un monte-charge afin qu’ils nous voient de là-haut, comme dans la phrase débile, et non à l’aveugle, en contre-plongée ?
  • Dans les avions, le rideau qui sépare la classe éco et les riches qui ont la classe : pourquoi ?
  • Au moment de mourir, un mythomane voit-il défiler la vie d’un autre ?
  • Combien de temps met une girafe pour vomir ?
  • Comment casser un miroir sans, en fait, le multiplier ?
  • Si on libère un enfant-bulle, va-t-il, enfin, s’éclater ?

Le cliché le plus proche du personnage. Photo : Josée Novicz.

La personnalité polymorphe de l’artiste ; ses multiples astuces allant des running-gags (incluant le célèbre « MEURS ! MEURS ! MEURS BIEN ! » et le plus récent « Smarty-smarty », équivalent du « J’vous laisse réfléchir là-d’sus » de Gustave Parking) aux ruptures soudaines (borborygmes de fin de phrases et coupure de chansons) ; son art d’interagir pleinement avec le public en évitant avec élégance de l’indisposer ; sa capacité à passer du coq à l’âne et du cheval à la girafe ; son plaisir à chanter avec une voix à la hauteur du projet, dont témoigne le retour pseudo-improvisé pour un extrait de « Ça n’arrive qu’à toi » ; tout cela mérite une pseudocritique fort positive dans la mesure où le comique qu’est Redouane Harjane, pratiquant des humours souvent efficaces et très variés, se double d’un évident tempérament d’artiste, par-delà les codes limitants du stand-up.
Quant à ceux qui jugeront que – bien qu’elles visent à portraiturer un spectacle et à en souligner l’intérêt kaléidoscopique, bien qu’elles reformulent les punchlines évoquées, et bien qu’elles ne s’appuient que sur des extraits très partiels des soixante-dix minutes du spectacle – les questions évoquées sont trop nombreuses voire attentent au droit d’auteur, lançons un débat : contrairement aux partitions, les paroles des chansons circulent librement sur le Net ; or, si l’on ne cite pas les propos d’un humoriste, quoi ?

Loïc d’Argut. Photo : Bertrand Ferrier.

Loïc d’Argut (Argut étant une petite commune de la Haute-Garonne) est un artiste en développement. C’est comme tel qu’il faut envisager son spectacle Premier volume (une heure de comique-qui-chante-avec-sa-guitare) et non à l’aune de pairs déjà méchamment installés dans le métier, tel Redouane Harjane. Aller voir Loïc d’Agut, c’est donc imaginer un potentiel plutôt que de jauger un résultat.
Dès lors, toute critique signale moins un défaut supposé qu’une piste que l’artiste s’apprête sans doute à creuser, à mesure que se déroulera sa carrière. Des exemples ? Donnons-en six.
Un, son personnage, peut-être peu défini en l’état, se nourrira au fur de l’expérience, même si l’on apprécie la tentative d’associer stand-up (saynètes pseudo autobiographiques) et petits bouts de sketchs.
Deux, les punchlines, encore sporadiques, vont s’affiner et se multiplier.
Trois, Loïc atténuera sa modestie qui le bride encore, nous semble-t-il, sur deux plans : il n’ose pas développer ses idées les plus prometteuses car les plus singulières, et il paraît s’obliger à délayer des tunnels sur des sujets convenus (du type : « Je respecte la religion mais j’ose critiquer que les cathos alors je vais critiquer les cathos avec des piques pas forcément injustes mais éculées donc pas toujours drôles »).
Quatre, ses audaces vont probablement s’audacifier, en transformant la provocation en ironie et le non-conventionnel en inattendu distancié : tenter de choquer en contant fleurette à la mort ou en se gaussant des victimes de criminels, éternel petit Grégory compris, ne suffit pas à se rapprocher de l’insolence d’un Desproges, référence revendiquée au début.
Cinq, détail qui a son importance, les retours d’expérience lui conseilleront très vite de changer de costume s’il veut continuer à lever les bras sans que le public profite de ses auréoles ensueurées.
Six, la mise en scène de Coralie Lascoux va se déniaiser : pour le moment, on a du mal à comprendre la maladresse qui consiste à mettre l’artiste sur scène pendant que les gens s’installent ou passent devant lui pour aller pisser en arrière-scène. Plus encore, on eût aimé que la conseillère scénique de Loïc poussât plus loin les bonnes idées, comme celle de boire une gorgée de Mort subite sur scène en parlant de la mort : il y aurait beaucoup plus à faire autour de ce running-gag (accumuler les bouteilles au lieu de les cacher, alléger ou varier la revendication du sponsor, par ex.), quitte à remotiver l’idée simplissime d’Elisabeth Buffet entrant sur scène et commençant par boire vraiment, elle, une bouteille de bière, bordel.


Pour le moment, on apprécie la méritoire prise de risque de Loïc d’Argut. Après s’être souvent produit sur de petites scènes comme chanteur, il tente à présent de chanter par la bande (qui n’est pas qu’un terme porno – thème cher au zozo), en se glissant dans la programmation du théâtre Le Bout, désormais spécialisé dans les one-man-show. Certes, cela change la vision des chansons qui, malgré l’enthousiasme du clan d’Argut, ne paraissent pas assez drôles pour remplir la promesse de rigolade pas bête faite aux spectateurs – parce qu’elles ne sont pas préconçues, pour la plupart, pour être uniquement drôles. Quelques ratures joyeuses – trou, si l’on peut dire sans avoir l’air con, redites d’amorces, jointures trop visibles – rappellent le plaisir de voir un artiste en live : plutôt qu’un DVD patché, nous avons affaire à un être vivant, certain du message qu’il veut communiquer mais potentiellement fragile. Ainsi, on est convaincu que l’artiste en développement, qui se sort souvent fort bien des aléas du direct, transposera bientôt ses chansons un peu plus haut, notamment la première qui, malgré la confiance de l’hurluberlu dans sa voix grave, semblait trop basse et était, du coup, peu audible.
De même, l’artiste en développement saura créer ses propres gimmicks, auxquels il travaille (« une chanson pour vous-même de moi-même », avec un savoureux effet d’attente que j’aurais encore prolongé : c’est gros, mais ça marche très bien car c’est joliment troussé…), tout en continuant à reprendre des intertextes de vedettes : Florence Foresti et sa nounou gothique disparue (technique de l’horreur macabre réutilisée à propos de l’épouse ou presque, tuée de plusieurs façons) ; Franck Dubosc et son « mais tout ça c’était avant le drame, bien entendu » ; truc repris par moult comiques du « vous pouvez me parler, je suis pas un DVD », ici bien remotivé par « je suis pas une VHS ». Artiste en développement, on l’aura compris, Loïc va, à l’évidence, continuer à travailler son jeu de scène, notamment sur les transitions, sur la diction (sporadique impression d’un texte plus récité qu’interprété) et sur la gestion du public (ce soir-là, les piques, euphémisme, au premier rang, où se trouvaient maman et deux autres « vieilles », sont trop faciles et appuyées : quand on n’est pas du clan quasi-toulousain, ces quolibets, même s’ils sont pris en bonne part par la famille, sont, pour les étrangers, plus gênants qu’amusants).
En résumé, il est joyeux de voir quelqu’un qui a partagé une scène de chansonniers avec soi remplir le petit mais chaleureux théâtre Le Bout grâce à un vrai spectacle à lui-tout-seul, qui plus est le soir où le PSG, fidèle à sa tradition, se ridiculise – cette fois devant le ridicule pantin au double Z. Faut-il, si on n’y alla point, regretter de n’être point allé applaudir LDA ? Soyons clair : non si vous rêvez d’un show léché et conforme aux standards mous que déploient benoîtement la plupart des « nouveaux talents » de « Rire & chansons » ; oui si vous souhaitez découvrir un talent brut mais riche de possibles, perfectible mais volontaire, provocateur mais mesuré, chanteur mais comédien, bref un type à la sauce Goldman-Jones : il est, comme les pôles, solide et fragile à la fois… comme tout respectable artiste en développement.

Redouane Harjane. Photo : Bertrand Ferrier.

Redouane Harjane est avant tout l’interprète d’un sketch d’un quart d’heure constitué d’une myriade de situations absurdes ou dérangeantes, et se terminant par la chanson « Tu te dis que ça n’arrive qu’aux autres », vidéo visionnée près de deux millions de fois sur YouTube. Mais c’est aussi un énergumène singulier qui, sur scène, alterne sketchs parlés et sketchs chantés, accompagnant fort bien sa jolie voix au son de sa guitare acoustique amplifiée. L’artiste est actuellement, les jours non-nobles (dimanche et lundi soirs), au Studio de la Comédie des Champs-Élysées, une sorte de grande boîte à chaussures très rouge et fort chic jouxtant le plus célèbre Théâtre des Champs-Élysées, même si tous ces lieux de culture sont sis (et non saucisse, ô humour quand tu nous frissonnes !) avenue Montaigne, pas sur l’autoproclamée « plus belle avenue du monde », bref.

Le genre : soyons spécifique, quitte à sembler pédant, avec « ant » à la fin, merci. « Redouane est Harjane », s’inscrit dans la veine du stand-up, terme désignant un spectacle comique où l’acteur, seul en scène, sans décor, enchaîne les séquences, souvent thématiques, au cours desquelles il interprète un personnage qui lui ressemble et affronte avanies du quotidien ou bizarrerie plus structurelle du monde. Cette mode humoristique s’oppose aux spectacles « à sketchs », où l’acteur interprète des personnages distincts de ses supposées autobiographie et personnalité.
Les atouts : on peut dégager trois grands atouts du zozo.
Le premier est sa personnalité artistique métissée, insérant dans le shaker de son humour

  • un sens de l’observation qui salive devant bizarreries et incohérences,
  • un rythme syncopé, et
  • un métier qui s’est poli dans le jeu avec le public (moins d’interactions agressives que dans certaines vidéos, ce qui rend toute punchline bien sentie plus drôle).

Le deuxième atout est, paradoxalement, constitué par la fragilité du comique. De fait, on croit sentir le bonhomme, pourtant rodé aux grandes scènes, presque inquiet de ce nouveau contact avec un public plus restreint réuni dans un théâtre chicoss ; on subodore que son running gag du « où j’en suis » et « qu’est-ce que je devais dire, là » comporte une grande part d’authenticité (en témoignent les couplets partiellement sabrés dans certaines chansons) ; on note que l’hurluberlu, d’ordinaire prompt à chercher son public, regarde volontiers vers la régie comme un boxeur malmené cherchant du soutien dans son coin ; et cependant, loin d’être rédhibitoire, ce manque d’assurance apparent, associé à un métier qui stabilise et professionnalise le tout, fait un heureux ménage avec le personnage acide qu’il joue, le rendant aussi humain que corrosif. On n’a donc pas affaire à un show furibond qui sentirait le factice, plutôt à un spectacle presque touchant où l’on voit dialoguer le comique-qui-fait-le-job et l’artiste qui cherche, par son humour et sa montée sur scène, à appréhender et apprivoiser son rapport au monde. Et ça marche.

Un extrait de Redouane Harjane. Photo : Bertrand Ferrier.

Néanmoins, le troisième atout, le plus important, est que Redouane Harjane chante en laissant sa guitare le démanger. Des vraies chansons avec couplets et, hélas, refrain (ce n’est pas ce qu’il pond de plus passionnant, fût-ce essentiel pour communier avec le public, comme dans « Burn-out ») ; des chansons judicieusement inachevées (« Dans quel monde Vuitton », qui partait local mais mal) ; des sketchs chantés (« Alzheimer ») ; voire des chansons qui auraient pu rester inachevées mais qui ont finalement trouvé leur intégralité… hélas (« Le game », que l’on aurait trouvée plus drôle si elle s’était achevée après les deux premiers vers et leurs répétitions). Sur ce spectacle, l’artiste ne se sert pas de sa guitare pour occuper ses mains ou pour se donner une contenance pendant les rires ou les applaudissements ; il lui attribue une fonction plus classique, concrète (accompagnement) ou technique (lisière entre deux styles d’expression) qui offre au spectateur l’occasion de mieux apprécier l’alternance texte / parties chantées. De la sorte, lesdites parties chantées acquièrent un statut spécifique, qui n’est pas toujours de « faire autant rire qu’un sketch » – Wally, par exemple, est bien meilleur auteur de chansons-pour-faire-rire ; toutefois, Redouane Harjane invente une chanson hybride, qui ne se réduit pas à la fonctionnalité comique, façon « Petit oiseau si tu n’as pas d’ailes » ou « La pneumonie » façon Gad Elmaleh, ou « Petit poney » côté Dieudonné M’Bala M’Bala (« c’est le nom qui est marrant, ça rebondit ») et qui n’a rien à voir, doit-on le préciser, avec les consternantes visées musicales qu’eut Élie Semoun. L’utilisation originale de la chanson sous ses multiples formes est, assurément, l’un des grands atouts de Redouane Harjane.

Redouane Harjane presque chauve. Photo : Bertrand Ferrier.

Les regrets : bien que la soirée soit sympathique, drôle et stimulante, on peut toujours trouver à redire vu que, ben, quand même, on fait c’qu’on veut avec ses ch’veux, tant qu’il en reste un peu.
Premier regret, par exemple, les passages rebattant des sujets « à sketch » déjà traités pas par un, pas par deux comiques, non, par moult, mais en vain : ainsi de l’appartement minuscule, qui permet à l’artiste de rentabiliser son gag du « il m’a dit : “Éteins” » que l’on trouve dans sa vidéo-phare – d’autres resucées, clins d’yeux aux habitués, émaillent le spectacle, comme le film porno partagé avec le père ou le second tube « Burn-out » ; l’orthorexie « sans gluten », où l’on apprécie néanmoins le gag du type qui s’énerve contre le cheveu ornant son plat (« mec, qu’est-ce que tu flippes pour rien ? t’as déjà une vache morte dans ton assiette, c’est quoi ton délire ? ») ; la complainte sur les réseaux sociaux qui nous happent et nous abêtissent, etc.
Le second regret est plus une question : on se demande en effet si Redouane Harjane n’aurait pas intérêt à travailler davantage son point fort et son point faible. Point fort : sens de l’absurde – quel dommage, par exemple, que ne soit pas poussée une idée aussi prometteuse que « j’adore les lits, j’en ai plein chez moi », dont l’exploitation n’est pas à la hauteur de l’auteur tant on l’imagine pouvoir en tirer bien plus. Point faible : le jeu. Comme beaucoup de ses confrères, Redouane Harjane a créé son personnage, son costume et ses mimiques telles que le froncement de paupières. Ce nonobstant, on sent que l’envie de jouer davanta
ge la comédie, et pas que le comique, le titille. Militant en ce sens, la séquence schizophrène placée en début de spectacle laisse penser que le travail avec Ahmed Hamidi, son metteur en scène, pourrait aller plus loin et offrir à l’acteur plus de variété en étoffant le personnage et ses gimmicks scéniques.

Redouane Harjane en mode yo, bien ou bien. Photo : Bertrand Ferrier.

Le bilan : depuis que son anaphore « tu connais ce moment, oh » est devenu un de mes tics, je tenais à aller voir ce plaisantin en vie afin, au moins, de payer mon écot à ce que je lui vole chaque jour avec gourmandise. Mais la question se posait : ce trublion serait-il aussi plaisant que je l’escomptais ? In fine, je peux fermement conseiller les curieux aux zygomatiques alléchés d’aller butiner ce spectacle, comique sans effet vulgairement trop connu, plus maîtrisé que les extraits visibles sur YouTube (ainsi de l’utilisation du rire dément, désormais parcimonieuse donc plus percutante), original sans que l’originalité soit une excuse masquant des baisses de tension ou d’inspiration, personnel sans être banalement autobiographique. La puissance des gimmicks (l’excellent « Meurs, meurs, meurs »), les petites piques sur des sujets sacrés (bref passage contre les bébés, voire contre les bertrandferriers qui marchent ou courent sur les escaliers mécaniques – « est-ce que je saute dans les ascenseurs pour monter plus vite, moi ? »), le plaisir des chansons bien chantées, l’incongruité connectant ce spectacle au Studio des Champs-Élysées et, surtout, la personnalité que le comédien compose sur scène, à la fois singulière, futée, acidulée et sympathique, font de Redouane est Harjane un moment savoureux… que l’on aura bon sens à réserver sur des sites du type billetreduc, où l’on trouve des places à – 50 %, ce qui est quand même plus raisonnable.