Jann Halexander au théâtre du Gouvernail (Paris 19), le 29 novembre 2023. Photo : Rozenn Douerin.
Personnage récurrent de ce cybercalepin, Jann Halexander vient de publier un clip actualisant, prolongeant et explicitant l’une des chansons qu’il n’a quasi pas le droit de ne pas entonner lors de ses concerts de peur d’être taillé en pièces à l’issue de sa prestation. C’est l’occasion de faire une revue en 4X3 des principales vidéos qui ont jalonné les vingt ans de fredonneries affichés au compteur de l’abducté le plus célèbre de la chanson française actuelle.
Le programme 1. Les tubes de l’extraterrestre
2. Les territoires de l’extraterrestre
3. La galaxie de l’extraterrestre
4. Les extras de l’extraterrestre
Premier épisode
Les tubes de l’extraterrestre
Jann Halexander est à la fois très facile et très difficile à caractériser. Facile car aisément repérable :
il interroge ses racines gabonaises ;
il se revendique bisexuel ;
il assume son inclination pour les ovnis, affirmant lui-même avoir été en contact avec des extraterrestres.
La facilité devient complexité puisque ces trois pistes de compréhension de son travail – parmi d’autres – peuvent paraître déconnectées. Ce qui les relie, c’est précisément la spécificité du zozo et sa créativité. En d’autres termes, ses chansons ne creusent pas une veine exclusive mais fouillent la mine qu’est sa personnalité à travers divers puits. Loin d’être une source de narcissisme stérile, l’exploration égotique devient féconde à la fois pour l’artiste et pour ses clients.
La variété de son public témoigne de la variété de son inspiration. Plus fort encore, elle fédère. Aux concerts halexandériques (la prochaine grand-messe est prévu à la mi-mars 2024), se côtoient, se retrouvent, s’enjaillent notamment des Gabonais, des fanatiques voire des extrémistes de la chanson française, des yuppies avec des lunettes nouères, des trans, des hurluberlus (je ne parle pas que de moi), des bourgeois bon pied bon chic bon œil bon genre (non plus), tous rassemblés par la curiosité que nourrit le travail protéiforme de Jann Halexander. Ce qui les donc nous anime n’est certes pas limité à la curiosité.
Au fil des concerts, s’ajoute le plaisir faussement coupable de retrouver ses earworms souvent réarrangés en fonction de la scène et des musiciens qui l’accompagnent. On les glisse dans les esgourdes comme on s’installe dans un bon fauteuil Chesterfield patiné pour siroter un whiskey pas piqueté des hannetons. Cerise griotte sur le gâteau léger, le réservoir de « chansons que les gens connaissent » est vaste. Nous en avons choisi trois pour ce florilège, à commencer par « C’était à Port-Gentil », feat. Tita Nzebi…
On n’exagèrera pas en affirmant que tout Jann Halexander est dans cette chanson oxymorique, à la fois éloge de l’enracinement et exutoire du déracinement. Nulle contradiction, chez le chanteur, à, simultanément,
être et avoir été,
habiter un espace et y être étranger,
partir et rester.
Se mêlent
reconstruction d’une identité et sentiment d’une altérité inaliénable,
ivresse de l’éphémère souvent associé à l’obligation de jouissance et invention voire découverte d’une pérennité sciemment illusoire,
refus de la nostalgie et idéalisation poétique de sensations passées voire trépassées.
En somme,
le passé est une narration,
le futur une imagination, mais
le présent n’est qu’une habituation plus ou moins aboutie.
Cette indéfinissabilité structurelle du présent, entendu comme ce qui advient indépendamment de nous, participe du désenchantement consubstantiel au chanteur. Sur scène,
les explosions de joie,
les contrastes thymiques et
les excès démonstratifs
ne sont pas la tasse de vodka de l’artiste. Se protège-t-il du peu de prise que nous avons sur les événements ? Se préserve-t-il d’un engagement entier dont il soupçonne qu’il serait forcément décevant in fine – trahison, maladie, délitement, mort nous guettant sans cesse ? S’obstine-t-il à construire un espace entre le monde et lui pour faire, de cette prise de distance, un poste d’observation inspirant ?
Les trois hypothèses sont sans doute pour partie fondées. Malgré les apparences, il y a une forme de dandysme halexanderien, un dandysme intériorisé, qui se méfierait de l’arrogance mais aspirerait à une certaine rupture avec le monde et les mortels de cette planète. Ce peut être à la fois
une définition personnalisée de l’art,
une manière de vivre un peu comme ces extraterrestres qui nous visiteraient et
une aspiration baudelairienne à être autant ici, dans l’espace, qu’anywhere out of the world.
Pour Jann Halexander, ce genre de tension sinon de contradiction nous permet parfois d’avoir conscience que tout ça, ce que nous vivons, combattons et souffrons n’a, au fond, aucune importance. La chanson, minuscule objet artistique s’il en est, n’a-t-elle pas pour vocation de nous le rappeler, fût-ce malgré nous ?
Béninois « de mère catholique », Myster Ezin se faufile dans le monde du slam avec son premier disque, Espoirs,
pulsé par des beats de Sébastien Zacharie, avec harmonies et sons fonctionnels sertis de choristes féminines miaulant assez souvent pour nous inspirer un chouïa de gêne, Sébastien Zacharie étant remplacé çà par Afo Monga et là par Florian Perdrizot,
masterisé par la superstar sempervirens Dominique Blanc-Francard et
valorisé dans l’Hexagone par le chanteur franco-gabonais Jann Halexander et Purple Shadow Agency.
Le tout est assez étrangement subventionné par « le laboratoire de recherche PRISM-CNRS » visant, dans le cadre de ses productions artistiques, à « faire dialoguer l’art avec les sciences fondamentales avec les sciences humaines » (avouons que, au vu de la production, cette justification laisse en l’espèce un rien sceptique, mais nous n’avons pu en parler avec l’artiste parti tourner l’album en Afrique du 3 novembre à Abidjan à ce jour). Ici, autant que nous en puissions juger, point de sciences fondamentales. Quant aux sciences humaines, c’est à l’exploration de l’African lover topique qu’est consacré cet opus.
En effet, Myster Ezin est amoureux de nature mais certainement pas amoureux fou – sinon, suppute-t-on, il émargerait dans la rubrique faits divers, pas dans la rubrique culture. Le ténébreux beau gosse raisonne. Il
connaît les cadres,
maîtrise les codes,
jauge l’audace à l’aune du concrétisable.
Passionné, oui, mais sans réelle altération de son discernement, diraient Dominique Hondelatte et Christophe Rizet. Le mec veut construire. Un soir, une vie, une éternité, mais construire.
Dès le titre d’ouverture, il donne le ton entre
rimes évidentes comme un coup de foudre (« Dans les épreuves les plus difficiles / Tu as ce quelque chose qui rend tout facile », « C’est avec toi que je veux revivre / Tu as réveillé ma soif de survivre »),
parophonies sans fard (« Avec toi, je m’éclate, je ris aux éclats », « Loin de toi, je perds tout repère ») et
inclination pour le rythme ternaire des scansions.
Son africanité, le slameur l’assume par
son refus d’aimer à moitié,
son envie affirmée d’être le meilleur malgré ses erreurs et
sa vision de la mère.
En effet, dans sa poétique, la mère est la femme suprême, à la fois mère (si), père et repère malgré « les offenses répétées pendant ma puberté ». Sa mère étant la mère, elle a engendré Rosa Parks et Simone Weil (Veil, aurait-on tendance à penser, mais qui sait, pour un fils de catho ?). Elle est la matrice de toutes les grandes dames et de tous les grands hommes, amis ou stars, tels que Nelson Mandela et Martin Luther King côtoyant Michel Vallat et même le pourtant contesté par maints anticolonialistes Albert Schweitzer. On retrouve ici cette admiration africaine – un rien facétieuse car si la mère a engendré tous les grands hommes, elle a dû aussi porter quelques salopards, et je ne parle pas que de moi, hélas pour l’humanité – pour la maternité conçue comme un creuset, un modèle, un idéal – celle que chante aussi Tita Nzebi, expliquant aux Hexagonaux la générosité du concept.
Pas étonnant si Myster Ezin entrelace ses suppliques amoureuses avec sa description des femmes de sa famille : il semble s’inscrire dans une pulsion de vie où l’homme doit composer avec la réalité tout en se laissant inspirer par l’idéal mythifié par une certaine tradition. Ainsi, « Destin commun » martèle la nécessité vitale de la femme. L’héroïne de « Te chérir » a « réveillé [s]a soif de survivre » en lui ? Celle (peut-être la même, mais pas sûr) de « Destin commun lui a « redonné goût à la vie ». Pulsion érotique, pulsion vitale, oui. La topique africaniste est respectée avec l’importance de l’aspect pécuniaire (« Tu n’es pas la femme qui profite », compliment suprême, fût-ce pour proposer à la donzelle peu après d’aller faire les boutiques chez les Grimaldi) et un soupçon d’érotisme graveleux (ce qui « fait durer très bien nos ébats » étant forcément en relation avec : « Je le sens, tu me fais grandir », sciemment ambigu). Comme en écho à « Bilou » d’Allain Leprest, « Petite sœur » est un plaidoyer pour ne pas désespérer d’une contrariété amoureuse car, Myster Ezin l’admet en connaisseur, « Les hommes ne sont pas toujours sympa / Ils oublient parfois les grandes dates » ; mais, là encore, l’érotisme ambigu n’est jamais loin des grands sentiments, puisque si sa « petite sœur » et son habituel arrivent « si bien au septième ciel », c’est que la femme est « le bout du tunnel ». Voilà un tunnel lumineux…
L’intérêt textuel de ce diseur au verbe lent et réfléchi pourrait se nourrir de sa capacité à trifouiller l’ambiguïté structurelle de l’amour et du sexe, à la fois quête du sublime éternel et expérimentation du prosaïsme ancré dans l’éphémère. « Amour secret » fusionne ces thèmes quand Myster Ezin assume son paradoxe le plus cher : « Je dois t’avouer que je t’aime en secret », lâche-t-il, semblant évoquer la gêne de Michel Leiris pour qui vivre avec une femme n’est rien d’autre que le vivant proche d’avoir visé trop bas et d’avoir pu se contenter – ce que creusera « Ma beauté » où l’auteur supplie la nana de « rester » tout en précisant : « Je suis triste, es-tu la meilleure ? ». En réalité, le diseur revendique son désir, et le désir a trois axes :
un, il n’a pas de limites (la morale tâche de le contenir, mais elle ne l’éradique pas, heureusement) ;
deux, il est en prise avec la réalité (comme un rappeur bas de gamme, il invite sa « chérie » à partir à Monaco faire « du shopping toute la night » à moins d’aller faire « de l’oseille à Paname », sorte de fantasme pécuniaire se surimprimant sur le fantasme de cul) ;
trois, il est la principale crainte des religions, musulmane comme chrétienne.
Le surgissement de langues vernaculaires africaines pimente intelligemment « Amour secret », gardant de la sorte amoureusement secret le sens du texte face aux non-polyglottes. « Ma lumière » tente alors d’enjailler le disque presque alla Doc Gynéco, avec une métaphore foutchebolistique qui ne masque pas le projet : vêtir la donzelle de « Gucci, Dior et Chanel » pour qu’elle « frotte [s]on corps avec le mien » jusqu’à ce que Myster Ezin se sente « à jamais le premier ». La limite
de la métaphysique,
du respect de la tradition,
de l’amour vertueux,
semble stipuler le diseur, reste cisgenriquement l’envie de bander et plus si affinités.
« Espoir », que le titre de l’album étoffe d’un pluriel, renoue avec la veine dark du proférateur. Citant à peu près JFK, Myster Ezin rappelle la nécessite de se battre – nécessité qui vaut pour lui et pour ceux qui l’écoutent. Sur cette dernière chanson (avant une sympathique et inattendue reprise de « Caroline », la piqueuse de cœurs), la vedette préfère le pas de côté, celui de l’espoir qui consiste non pas à se pommader mais à attendre la rencontre de quelqu’un qui croit que, à défaut d’être Martin Luther King, tu seras Barack Obama, aka le king. Presque rien d’égoïste, dans ce projet – même si, dans ce monde où les altruistes se mettent tant en avant, on finirait par s’intéresser davantage à ces centrés-sur-leur-nombril qui ne font sans doute guère plus de mal que les saints officiels, bref. Juste l’envie stellaire de briller pour attirer vers soi les regards de celle qui, après avoir shoppé chez Chanel sur le Rocher, rejoindra le statut vénérable de Mère. De la zoulette tendance zlatana à la meuf-maman, du lover au papa rangé quoique caliente, il n’y a peut-être qu’un pas si l’on garde des espoirs (en deux mots) ?
Comme son nom l’indique, Tita Nzebi est avant tout une nzebi qui parle le nzebi. Mais elle fait mieux, en vrai : elle le chante.
Lancée par une excellente entrée en matière signée Jann Halexander (l’homme à la verte veste, ainsi que l’on sait), la dame arrive vers 20 h 10 sur la scène du 360 Factory, sorte de haut hangar aménagé entre Barbès et Château-Rouge. Soyons plus précis : elle arrive enfin. Les reports et annulations liés aux décisions gouvernementales n’y peuvent mais : elle est là. Et, ce soir, en dépit du bruit de fond intermittent montant du restau du rez-de-chaussée, alors que tant de salles de spectacles parisiennes galèrent, la dame garnit allègrement sa jauge, mixant
Blancoss et Gabonais,
connaisseurs et curieux,
halexanderomaniaques et nzebiologues.
Les gens sont venus pour l’applaudir, la revoir, la voir en vrai après avoir ouï ses disques, la découvrir suite aux rumeurs gracieuses qui l’enveloppent – en tout cas, pour kiffer la vibe – selon l’expression de Debussy, qui disait peu ou prou : la musique est avant tout faite pour kiffer la vibe, merde – et vérifier si la réputation d’ambianceuse qui colle à la peau de la chanteuse est toujours en vigueur alors que les premières froidures donc déprimes automnales sévissent.
Malick Diaw. Photo : Bertrand Ferrier.
Accompagnée de son batteur et de son bassiste coutumiers, la dame y adjoint Malick Diaw à la guitare électrique – il paraît qu’il est Sénégalais mais, à mon avis, il est surtout Iroquois, bref – afin de porter ses chansons tour à tour
méditatives et enflammées,
rythmées et suspendues,
directes ou festonnant autour
d’un thème,
de leitmotives et
de répétitions-déformations.
À la batterie, Georges Dieme
donne le tempo,
varie la rythmique,
alterne percussions manuelles et peaux à baguette,
parvenant à faire musique
en suspendant une cymbale,
en accentuant un contre-temps inattendu ou
en maintenant le carcan énergétique de la mesure.
Georges Dieme. Photo : Bertrand Ferrier.
À la basse et aux background vocals (comme ses collègues), Yannick Bamba est tantôt
l’étincelle qui fait flamber le titre,
le poète qui garde un riff dans l’aigu et
le modeste forcé qui ne joue point car, sur le titre le plus lié aux traditions nzebis, on joue sans gratte, sans basse, longtemps même sans tamtam, un instrument réservé aux hommes et aux temps de fête.
Sérieux et droit une large partie du concert, le musicien s’adoucit peu à peu et ose même sourire à mesure que le show se déroule plutôt pas mal. Les trois instrumentistes en soutien sont indispensables pour laisser l’artiste vedette chanter sur une solide structure rythmique. Cela permet à TIta de distiller ses mélodies souvent accrocheuses, glissées entre deux leçons de morale tirées de la sagesse africaine… et actualisées néanmoins.
Yannick Bamba. Photo : Bertrand Ferrier.
Dès lors, on pourrait croire que la chanteuse, solidement plantée sur sa musique aguicheuse et sa personnalité charismatique, est tiraillée entre africanisme et modernité. La réalité est plus complexe. L’artiste semble en train de synthétiser
son origine nzebi plus que fondamentale,
sa vie de musicienne occidentale-mais-pas-que, et
la complexité de la réception qui permet de voir en elle à la fois
un sujet exotique de kif pour Européens émoustillés par l’inclusion gnangnan, bonne pour auditeurs de France-Inter vivant dans des quartiers exclusifs, et
un fanal rassemblant la diaspora gabonaise.
Or, les deux hypothèses sont erronées.
Les Européens qui rêvent d’une Tita exotique à souhait déchanteront :
oui, les rythmes complexes (« L’sa ma kane ») ;
oui, l’éloge des mères ;
oui, la nécessité de dire en 2021 que le mariage n’est pas obligatoire même si c’est bien mais pas si c’est obligatoire ;
mais
non, aucune fascination pour une ancestralité qui resterait figée dans ses certitudes machistes et racistes,
non, aucune volonté de se soumettre aux diktats artistiques propres aux chanteurs africains qui ambiancent – les chansons mid-tempo sont là pour le rappeler, et
non, aucun désir d’incarner une africanité désincarnée, cimentée dans le carcan originel et indéboulonnable, sédimentée dans une magique et désespérante Afrique éternelle.
De la sorte, Tita renvoie davantage les natifs de l’Hexagone à leur propre questionnement sur leurs origines, leur rapport aux traditions et leur capacité à les assumer avec fierté plutôt qu’à les woker pour faire comme dit Télérama.
Pas plus de chance pour les Gabonais de la diaspora qui rêveraient d’inventer une Tita fédératrice. D’autres soucis les attendent au coin du bois :
oui, la colère contre la « dictature inavouée » en cours, propre aux exilés volontaires ou non ;
oui, la nostalgie gourmande du pays des origines ;
oui, la défense de cette culture en France et ailleurs ;
mais
non, pas d’éloge nationaliste malgré Bongo-et-plus ;
non, pas de soumission devant le sexisme vénérable et ses radicalités ;
non, pas de volonté de chanter dans des langues locales plus répandues que le nzebi (à part le français, peut-être) ; et
non, pas d’extrémisme empêchant de s’ouvrir à d’autres cultures (son album From Kolkata le martelait) ou à d’autres modernités en les considérant comme contradictoires avec la tradition.
Photo : Bertrand Ferrier
Un concert de Tita Nzebi, c’est donc tout ça :
la virtuosité de rythmes passionnants souvent dissimulés avec une habileté fascinante sous une chanson aux allures faciles ;
l’intensité d’une artiste incandescente, surtout sur scène, évidemment ;
les contradictions d’un dialogue des cultures internes (au sein du Gabon) et externes (dans l’Hexagone) ;
et le tout, ne le négligeons pas, nimbé sous la nappe de fredonneries variées et oscillant entre entraînantes et captivantes – on a fait pire programme.
Le concert du jour étant une renaissance parisienne après une longue éclipse, il n’évite peut-être pas certains excès ou certaines formules répétitives (
soli de guitare peut-être un peu trop récurrents (aucun solo de percu, en revanche, quel regret !),
rythmes similaires utilisés de façon rapprochée alors que, jusque-là, la kaléidoscopie des rythmes participait du charme du concert,
interludes parlés parfois systématiques donnant au rythme du concert un certain manque de surprises – je l’admets, l’Européen peine parfois à encaisser une moraline entre chaque chanson
), bien compréhensibles pour un concert dépassant les 1 h 45, signe de la générosité de l’artiste.
Néanmoins, force est de constater que rien n’entame le lien entre la chanteuse et son public qui n’est, Tita Nzebi le souligne et elle a raison, pas qu’une affaire pécuniaire. Cela se constate physiquement : du début à la fin, en croissant sans cesse, la communion est puissante, énergisante et autonourricière. Le résultat, actuellement en cours d’export hollandais, est fort goûtu. En conclusion, rappelons – quoique chacun le sût – que, en 1954, dans la postface intitulée « Comme les lamantins vont boire à la source » (Œuvre poétique, Le Seuil [1964-84], « Points », 1990, p. 168), Léopold Sédar Senghor disait
Je persiste à penser que le poème n’est accompli que s’il se fait chant, parole et musique en même temps.
Elle ne sera bien sûr pas d’accord avec cette hypothèse, qu’importe, risquons la question : et si, au sens de Senghor et fût-ce malgré elle, Tita Nzebi était moins une chanteuse qu’une poétesse ?
Pour ceux qui en rêveraient, avertissement : blinder le Café de la danse, dans sa configuration maximale de cinq cents spectateurs, ça n’a pas que des avantages.Tita Nzebi l’a appris à ses dépens puisque, à l’issue de ce concert-événement, elle n’a pu saluer chacun de ses aficionados, soit qu’ils aient dû filer après le concert pour rentrer chez eux, soit qu’elle ait été accaparée par d’autres histrions ou obligations et qu’ils se soient, donc, découragés. Pour remercier ces acteurs essentiels d’un spectacle – notamment pour une artiste indépendante – que sont les spectateurs, elle les a invités à inventer, ô humour quand tu me tiens, un concert privé public.
En clair (j’avais écrit « en gros », vue la nana, ça collait pas – du coup, je vois d’ici les jeux de mots liés à « en clair », mais faut que je me canalise), à peine habillée de l’excellent guitariste Lenny Bidens, fils du mythique Sec, elle a fomenté un mini-récital d’une dizaine de chansons, au milieu duquel, façon Jacques Dutronc en 1992 au Casino de Paris, elle a inséré des manières d’interviouves, éclairées par la présence d’invités. Ainsi, les spectateurs pouvaient la mieux connaître et, profitant de la proximité, lui poser leurs questions avant de discuter tranquillement avec elle à la sortie.
Photo : Bertrand Ferrier
Suivie par les caméras d’Unis TV News, l’artiste a revendiqué de s’adresser à l’ensemble de ses compatriotes, c’est-à-dire à ses concitoyens gabonais, français et kiffeurs transversaux de chanson. Malgré le brouhaha propre à ce lieu de passage, la p’tite chanteuse nzebi qui monte, qui monte, a manifesté son souci de chanter avec la même exigence qu’elle avait, tantôt, pour les cinq mille festivaliers indiens rencontrés, pour, cette fois, les quelques dizaines de curieux présents ce jour-là. En effet, dans une ambiance fraternelle et bienveillante, se mêlaient à l’EP7 curieux, admirateurs, amis, invités particuliers (le chanteur Jann Halexander et la photographe Milena Perdriel), collègues du monde de la scène et consommateurs de passage par le ramage et le groove de la dame attirés.
Loin d’être une opération promotionnelle visant à refourguer un max de disques pour se payer un meilleur yacht à Saint-Trop’ cet été, l’événement assumait sa singularité. Sis au milieu du troquet ultrabobo, la scène fonctionnait comme un triple révélateur.
Révélateur pour les chansons débarrassées de la séduction immédiate qu’apporte une solide section instrumentale à même de valoriser des rythmes fédérateurs.
Révélateur pour les spectateurs, découvrant ou fricotant avec une nouvelle forme de spectacle entièrement gratuit mais certes pas vain, où l’artiste se confronte aux questions, aux tabous, aux médisances, aux incompréhensions, aux limites du vivre ensemble que symbolise le choix de la barrière de la langue, à la tension qu’engendre l’opposition entre ce que l’on est – une chanteuse – et ce que l’on est en train de devenir, ne serait-ce qu’au regard des autres, id est manière de vedette.
Révélateur pour l’image de soi, celle d’une p’tite Africaine qui déploie ses ailes mais, avec zèle (pfff), s’obstine à rester proche de son public sans, pour autant, être dupe de ce que son succès croissant suscite d’admirations, d’envies et de jalousies polymorphes.
Photo : Bertrand Ferrier
Comme ne stipulent pas les poètes, à supposer que ces trucs existent, c’était un beau moment. Parce qu’il fallait de l’audace pour inventer un tel rendez-vous. Parce que le public présent mélangeait des publics divers. Parce qu’il interrogeait avec un mélange de mots, de notes et de questionnements, la possibilité d’un autre vivre ensemble. Non pas un vivre ensemble harmonieux, qui permet aux ordures gouvernant la France de se goberger en famille en plaçant, entre deux homards, des hashtags validés par les cochonneries d’associations « antiracistes ». Non pas un vivre ensemble joyeux, donc utilement taiseux, où l’on danse ensemble en oubliant les haines anticolonialistes ou en balayant les reproches anti-Françafrique. Un vivre ensemble culturel : celui où l’on ne feint pas de se réduire donc se soumettre à l’autre, mais où l’on se frotte à ce que son talent et son obstination – sans laquelle le talent ne serait qu’une sale manie – nous apportent, nous révèlent de nos différences donc de nous, bref, nous inspirent de connivence et de curiosités.
En somme, espérons – donc œuvrons pour – que, quoi qu’il arrive, il nous reste la musique, seulement celle qu’on fait à deux. Le reste, par la Madone, peut bien pourrir tranquillement comme nous le ferons tôt ou tard : n’en ayons cure.
Pour acheter les disques de Tita, c’estici. Pour voir Tita en concert, le 19 octobre à 20 h, ce sera à l’Espace Sorano.
C’est, au choix, une petite bonne femme ou une boule d’énergie. C’est une Gabonaise qui prend la précaution de prétendre qu’elle ne parle pas si bien français que ça, et une Française qui revendique de parler le nzebi, une langue peut-être pratiquée par 150 000 individus soit dix pour cent des Gabonais avec quelques confrères congolais. C’est une ex-artiste de bars ou une meneuse de projets musicaux pour le moins ambitieux. C’est, assurément, une chanteuse qui, avec un instrumentarium bien de chez nous, donc de chez elle, recrée une musique bien de chez elle, qui devient donc un peu de chez nous… et la métisse encore un peu plus en la mêlant à des expériences indiennes.
Dès lors, son nouveau disque, From Kolkata, n’est pas une énième galette, fût-elle talentueuse, d’Africains s’adressant à leurs compatriotes immigrés en Europe ou cherchant à séduire les ploucs que nous sommes pour la plupart et qui sont si vite éblouis par la puissance dansante et la fougue entraînante de certains rythmes « de là-bas », surtout quand ils ont été simplifiés au préalable. Non, Tita Nzebi, faire danser, elle s’en tampiponne un tantinet le bibobéchon, même si ses sons incitent souvent à bouger sa corporalité. Aller la voir en concert, c’est cependant aller voir une vraie chanteuse et une musicienne exigeante, pour qui faire de la variété est un projet sociétal. D’une part parce que la variété de thèmes, rythmes, constructions et genres illustre, de manière spéculaire, nos variétés externes (alléluia, on n’est pas tous pareils, n’en déplaise à la connerie du vivre-ensemble) et internes (chacun d’entre nous est polymorphe et multiple) ; d’autre part parce que la chanson, fût-ce dans une langue en soi peu pratiquée, est constituée tant de musique que de texte, si si, et les paroles ont le droit d’être signifiantes même quand la rythmique et la mélodie nous poussent à bouger la tête. Illustrons ces propos généraux par les cas particuliers disséminés dans ce nouveau tour de chant.
2.
Le contenu
Le disque s’ouvre sur « Ba ngu » et non « Ba gnu », voyons (« Les mères ») où l’on est instantanément happé par la batterie délicate de Georges Dieme. Le titre est un hymne entraînant pour « toutes les mamans qui se sont occupées de l’enfant que je fus », et pour tous les enfants qui ont la chance d’avoir, eux aussi, une maman. Porté par une construction lisible, un beat entraînant et un refrain accessible, le titre d’ouverture n’est pourtant pas un pied-de-nez à ceux qui voudraient réduire Tita Nzebi à son engagement politique. En effet, l’artiste refuse cette appellation « sauf si, par politique, tu entends l’exigence de droiture à tous les stades de la société », à commencer par l’espace familial, dont on connaît l’acceptation large si prégnante en Afrique. Après cette entrée en matière plus sociale que revendicative, « La caravane passe » s’appuie sur un joli contrepied : la première section de cuivres, quasi banalement reggae, est aussitôt subvertie par le décalage ternaire apporté par la guitare de Serge Ananou au bout de dix secondes. L’artiste file une métaphore qui animalise les humains victimes de l’administration et de la milice. De la sorte, elle rappelle à la fois l’importance de ces orateurs-chiens qui se font entendre… et la polysémique vanité d’un tel projet, dont témoignent les lamentations un brin surannées du saxophone de Nicolas Guéret, l’ingé son de l’album. Le recours à une construction associant couplet-refrain et fin façon ragga bref ajoute à l’efficacité de cette chanson militante et malicieusement bilingue. Oui, « malicieusement bilingue » car auditeurs et spectateurs francophones peuvent reprendre en chœur, avec joie, « la caravane passe », alors que le reste du texte, en nzebi, évoque la violence dont les sangliers sanguinaires – id sunt les dictateurs et sbires des potentats – sont capables ; or, les horreurs ainsi narrées avec fatalisme ne nous empêchent pas de trouver ce titre entraînant et plaisant. Bref, l’artiste témoigne, et notre caravane passe.
Tita Nzebi au Café de la danse, le 3 février 2018. Photo : Bertrand Ferrier.
« Bâul song » propose un pas de côté. C’est l’une des deux chansons co-créées en Inde avec des autochtones. Or, explique Tita Nzebi, ses co-créateurs venaient la rencontrer avec des œuvres de leur patrimoine, pas des envies de nouvelles chansons à fomenter ; d’où son choix, pour collaborer avec Gobinda Das Baul dit Gobinda Das Bairagya, de rendre hommage aux « veillées autour du feu à M’Bigou » via une comptine et un conte que chantaient sa grand-mère. Entre duo et dialogue, ce titre est fondé sur une boucle musicale, trampoline pour placer et laisser rebondir paroles et vocalises. Faute d’en saisir la substance, on apprécie cette troisième proposition musicale pour sa différence, bien animée par la basse d’Ivan Réchard qui n’oublie pas, youpi, de s’enflammer quelque peu sur la fin.
Significatif de l’ambiguïté de Tita Nzebi, « Mè ba bèle » (« On me déteste ») est une chanson qui pourrait s’appliquer à chacun, puisqu’elle pose que, si tu penses que tout le monde te déteste, y a p’t-être des raisons ; mais le titre n’exclut certes pas une exégèse politique (« Dans tous les récits, on cite ton nom / Partout où on dit du mal des gens, ton visage est vu / Et quand on te le signale, tu dis qu’on te déteste »). La voix de la chanteuse joue d’ailleurs d’une tonalité plus ironique, fût-elle sertie par des chœurs impeccables propulsés par Bouassa Yi Bouanga Harold Clark, Isaac John, Naëlle Nada, Steeve Rezendjani et Vyns Ona. Ici, séduisent singulièrement le soin porté à l’interprétation et la longue coda rythmique – celle qui, quel hasard, est la plus possiblement politique du lot.
Même si, sur le disque promo, « L’kwélé » (« Le mariage ») est souillé d’une faute orthotypo – faut toujours que l’on surjoue le mec soi-disant hyperattentif aux objets que l’on lui remet, c’est pénible –, ce titre creuse la veine familiale donc morale que fouille Tita Nzebi dans la mine de son inspiration. En substance, le texte rappelle que « chaque histoire a un responsable », que respect et déshonneur sont les deux pôles entre lesquels nos petites humanités tanguent, et que le mariage – entre personnes de sexe opposé, faut bien le dire – inscrit l’humain dans l’Histoire selon « des échecs et des réussites [qui] ne datent pas d’aujourd’hui ». Cette fois, le message prime sur la mélodie, confiée à la flûte improvisante de Nicolas Guéret, tandis que les percussions de Jimmy Mbonda soutiennent dans l’intimité les fûts et cymbales du batteur. Cette fois, on a tout loisir d’admirer ces rythmes incroyablement compliqués – la guitare complémentaire de Sec Bidens enrichit cette sensation – quoi qu’ils sonnent simples, et c’est cet oxymoron qui fait le prix à nos ouïes d’une telle musique. Notre perplexité à ce stade ? Nous cherchons toujours la présence des claviers de Landry Onguelle, à l’évidence ou superfétatoires selon le mixeur, ou sous-produits, l’un n’empêchant pas l’autre, ce qui sera le cas jusqu’aux nappes de « Mindombe ». « Sôle moyi à wè » (« Choisis ta vie ») poursuit le message du titre précédent. Le texte y trahit la tension tripolaire, et hop, qui anime Tita Nzebi : un, l’importance accordée à la leçon de morale ; deux, le rôle primordial de la famille ; trois, l’ouverture à d’autres possibles, à condition qu’ils ne contredisent pas fondamentalement les deux premiers pôles. En clair, ici, la narratrice conseille un « enfant », lui intime d’écouter ses parents sans forcément tout prendre pour argent comptant, le laisse libre de « choisir sa vie avec soin » mais rappelle à son interlocuteur, en conclusion, qu’il a « une racine ». Contrairement aux apparences, par le truchement de la chanson, l’humain transcende ici les spécificités géographiques : cette chanson fait résonner des classiques de notre répertoire bien hexagonal, du style « Auprès de mon arbre » du moustachu ou « Les murs de poussière » de l’autre moustachu.
Percussions et guitares ouvrent le bal sans dessiner illico la voie à suivre, comme pour souligner la complexité des choix de vie que nous avons tous (eu) à faire. La richesse rythmique, soulignée par les contretemps de Serge Ananou, contraste avec la simplicité de la grille de deux accords seulement. On l’avoue, allez : on peinera à s’enthousiasmer pour le solo de sax de Cyrille Méchin, qui sonne plus comme un remplissage que comme une nécessité dans la construction du morceau… en dépit du son plein qui rappelle, curieusement, les rares et belles heures de Morphine. Néanmoins, l’arrangement se révèle évolutif, avec accompagnement bouche fermée vers la fin puis coda plus enlevée. Ainsi se redessine le dessein de Tita Nzebi, considérant que « faire danser » entre moins dans ses prérogatives que faire passer un message… sans que, pour autant, l’auditoire doive se contenter de sa sapience : la fin énergique du titre témoigne que, même si le mot n’existe pas, un peu de pétillance point ne nuit.
Photographie reproduite avec l’autorisation de Bibaka
D’ailleurs, la chanteuse n’est pas dupe de cette posture pédagogique. « Mindombe » (« Les sages ») attaque vertement et vertueusement les donneurs de leçons dont chacun sait combien leur vie puduc – comme la nôtre, peut-être, mais nous, du moins, limitons notre propension à guider la vie des autres. Voici donc le retour du versant politique de la montagne Nzebi, même si Tita prend soin d’éviter de vilipender les puissants plénipotentiaires pour secouer ceux dont elle se sent plus proche, « les sages, les aînés, les maîtres de la parole, les oncles, les pères et les mères », ces garants d’une certaine rectitude que leur lâcheté devant le traître, quoique compréhensible, rend complice du massacre des enfants du Gabon, selon l’artiste aussi engagée qu’enragée. Une introduction bruitiste ouvre la chanson rythmiquement moins complexe que les précédentes, avec ce nonobstant un solo de guitare saturée, le renfort de Jeremy Grasso à la gratte et sa fin ouverte. Ici, la verve virulente prend toute la place ; l’introduction d’une jolie mélodie ou d’un beat trop riche risquerait sans doute de diluer le message qui gagne, dès lors, à être bien saisi pour entendre le véritable intérêt de ce titre. « L’ghôbe » (« Le respect ») part d’un constat: la plupart des humains ou, au moins, nombre d’entre eux, sont moches, bruyants, crétins et détestables à de nombreux titres. Pourtant, martèle, ultratolérante, Tita Nzebi, « ce sont des humains comme toi / Même s’ils sont tordus ». Intro rythmique, diction presque parlando sur une structure donnant l’impression d’enchaîner une mesure à quatre temps à une mesure à cinq temps, ce qui se prête à un solo scatté tout à fait bienvenu : cela fomente un titre pauvre en mélodie mais riche en possibles pour sonner en concert !
Titash Bhromor Sen est l’Indienne convoquée sur la chanson qui donne son titre à l’album, « From Kolkata » (« De Calcutta »). Tita Nzebi explique que le texte de cette piste est inexplicable car « à la question de savoir de quoi parle telle chanson, un Nzebi aura du mal à trouver une réponse synthétique : dans chaque couplet, il y a une sentiment ou une histoire différente, et le contenu d’une chanson peut varier d’un jour à l’autre. » Ce qui fait l’identité d’une chanson, cette fois, c’est sa musique. Laissons-nous donc happer par ce duo et ses acolytes, précédés par un bruitage d’oiseaux accompagnant les premières voix. Enregistré en Inde, le titre présente un grain spécifique qui ne manque pas de charme pour cette conterie interprétée sur une boucle (jouée live, bien sûr, et non samplée). Les deux voix des solistes, la présence juste des choristes et la solidité des musiciens assurent l’intérêt de l’auditeur, malgré l’absence de texte pour les raisons susnommées.
« Dictature inavouée » nous replonge dans la partie politique du propos de Tita Nzebi, dont on suit avec intérêt la progression au cours de l’album. De la métaphore du sanglier, on est passé à l’évocation des victimes les plus spectaculaires – l’artiste ne dénonce pas que les morts sanglantes, elle s’émeut aussi des détournements d’argent qui empêchent les Gabonais de bâtir les écoles payées des fortunes par les Occidentaux… ou de maintenir à flot des hôpitaux pour soigner les habitants, même faibles, même sidéens. Voilà une troisième phase de son discours, beaucoup plus virulent, beaucoup plus explicite. Cela s’accompagne d’une double conscience. D’une part, la chanteuse explique en entretien que son but n’est pas de culpabiliser ceux qui la viennent voir en concert, mais d’exprimer aussi cette part de ses émotions et de sa quête de justice. D’autre part, elle insiste moins sur les « faussaires hissés et soumis » que sur les valeurs qu’elle défend, donc la paix et, surtout, la liberté. Cette positivité se manifeste dès l’intro solo de Landry Onguelle qui met en valeur la voix de l’artiste. Un Occidental imbu de ses repères parolistologiques considèrera le texte comme naïf ; or, force est de constater que rarissimes sont les musiciens capables de s’élever contre le régime gabonais. Le texte n’est donc pas naïf : il est frontal, audacieux, encore plus que si, sans espérer devenir député européen et/ou gendarme, un chanteur français avait osé dénoncer la souillure que constituait le ministère de Manuel Valls, l’existence d’un Sénat – gabegie s’il en est, avec ces ministres inutiles, pléonasme souvent – ou la présence à la tête de l’État de Pharaon Ier de la pensée complexe, bref. D’autant que la chanson, co-signée par Tita Nzebi comme toutes les fredonneries présentées sur ce disque, s’accompagne d’une série savoureuse de breaks, richement sertis dans des arrangements incluant une section de cuivres feat. les non encore cités Christian Martinez à la pouët-pouët et Philippe Henry au trombone. Bref, ça balance pas mal ; et il est certain que, forgé pour le concert, ce titre en hommage à la liberté tant espérée et si lointaine, devrait finir de mettre le feu au Café de la danse.
Le disque ne s’en finit par moins sur « Bayéndi » (« Les partants »), titre étrangement arrangé – et c’est heureux – avec, entre autres, « bouteilles » et doubles cordes graves – Florence Hennequin est honorée d’un solo de violoncelle, et Ivan Réchard passe à la contrebasse. On apprécie cette capacité à se renouveler jusqu’au terme du disque, intro comprise, qui plus est à l’aune d’un texte suppliant : « Attends un peu, la conversation n’est pas finie, il y a tant de promesses à tenir » car, même si, « ici, rien n’est éternel », il reste un espoir complètement guedin à l’artiste, celui qui la pousse à continuer de chanter devant des audiences sans cesse croissantes : « Que l’Homme cesse de tuer l’Homme ! »
3. La miniconclusion
Une voix expressive, une jolie section musicale, une plaisante variété d’inspirations et d’aspirations et un souci de composer un disque qui ne soit pas seulement un goody pour arrondir les fins de concert sont autant d’éléments qui font de cette production de qualité une hypothèse que tous les curieux peuvent envisager avec appétit.
Pour s’informer sur le concert parisien de Tita Nzebi, c’est ici. Pour réserver, c’est là.
Alors on va être pulsatoire et stipulant : ce vendredi soir-là était un (bien) portant. Devant un théâtre archicomble – oui, de quarante places, mais bref –, il se fêtait les cinquante ans de chansons de M. Michel Bühler via un récital avec piano-voix-arrangements-mise en scène, basson-cor anglais-hautbois, trompette-baryton et récitant-haute-contre. Et des guest stars de luxe, a minima.
Mais pas que des invités vedettes, attention. Aussi des zozos qui ont mouillé leur motivation pour s’exfiltrer de la vraie vie, celle qui rapporte du pèze et suscite l’admiration des proches, pour se produire dans un petit théâtre afin de propulser des chansons même pas qu’elles passent à la télé française, cette conne. Tout à fait, des losers. Y a que ça, pour accompagner Bertrand Ferrier, chanson connue – ô humour ! Mais, mârde, des losers comme tous les winners se réjouiraient d’avoir de leur côté.
Jann Halexander et Michaël Koné. Photo ! Bertrand Ferrier.
Des losers comme Jann Halexander, THE chanteur franco-gabonais, spécialiste du fredonnement cabaret, de la variété engagée, du pas de côté, capable de dire : « OK, on fait cette soirée, je m’occupe de trouver un théâtre, je produis, tu t’occupes de l’artistique » quand tant d’autres auraient dit : « Tu viens d’faire un disque très beau, avec des chansons à tomber ? Pas d’pot, j’viens d’engager Duteil ! » Du coup, en son hommage et pour ouvrir au max notre public, on a proposé un spectacle hyper commercial. Genre qui touche tout l’monde. Aussi bien les p’tits qu’les gros, c’est dire.
Mais on est allés au-delà. Sans honte, en sus. On a accepté de faire de la chanson internationale. Pis, de la chanson en anglais. Comme elle était signée d’un Suisse, a priori, ça passe. Mais on s’méfiait quand même, quoi que cela nous valorisât vachement. Ou parce que cela nous valorisait vachement, va savoir.
Après, les beaux esprits diront : « C’était perfectible. On eût pu, etc. » Pour une fois, on est d’accord avec eux. Genre, cent pour cent. Mais, pour une première, sans sub’, sans résidence, sans financement, on est fiers d’avoir, grâce au prod’ et au public, pu proposer une esquisse partielle, partiale mais joyeuse, de fête à Bübü.
D’autant que les figures canoniques étaient là. Madame A, la muse désormais éternelle de Monsieur B. Claude A., le compositeur de la plus belle marche chromatique de toute l’œuvre de Michel B. Et, donc, Michel B. Putain, merde, Michel B. Le mec que j’entends depuis 41 ans, que j’écoute depuis moins, que je chante depuis encore moins, mais qui prend le risque de perdre une soirée en bonne compagnie pour se perdre dans un théâtre de quasi carton-pââââteuh. Just, you know, wow.
Photo : Rozenn Douerin
T’essayes d’être sérieux, strict, généreux. Genre « tout est normal, je te dis tout est normal » alors que, en fait, po, popo, popopo, po. Bien sûr, tu n’en laisses rien paraître, parce que les collègues bossent comme des oufs. Sauf qu’ils savent bien, eux. Et, en plus, au fond, on s’en fout, de nos p’tites personnes, surtout quand Michel Bühler propose de chanter « Rue de la Roquette » avec son vieux complice.
Soirée folle. Qui plus est en compagnie d’un des plus grands chanteurs français méconnus, dont on attend sans doute qu’il crève pour le jouer en symphonique du côté des Pays-de-la-Loire, mais puissiez-vous attendre longtemps, charognards. Merci à chacun qui se put déplacer jusqu’au-delà du métro Gaité, dont les chanteurs Tita Nzebi, c’est la classe, et misterJean Dubois, qu’habite une fenêtre sur Paris et qui sait combien les gens, notamment les Gens Importants Qui Savent sont ridiculement petits. Car, en résumé, grâce aux musiciens hypermotivés ; grâce à Michel Bühler et à son entourage, éditeur compris ; grâce à Claude Arini et à chacun de ceux qui crurent bon de claquer 13 € pour cette soirée, nous fîmes ce que nous pûmes : passer un putain de moment ensemble.
Merci, merci, merci.
Ceci est aussi Jann Halexander.
Pourtant, Jann Halexander, on l’a vu chanter ses compos, covériser Pauline Julien, multiplier les albums et leurs remix, se confier face caméra à propos de sa façon de vivre son art et métier de fredonneur polymorphe… Le voici aujourd’hui dans une veine plus transverse avec ce projet, sis à l’Atelier du verbe, qui fait résonner son p’tit cœur de mulâtre, intitulé Ceci n’est pas l’Afrique. Au programme, une alternance, d’une part, de textes issus des mémoires africaines (ou, plutôt, pas-africaines) de sa mère, à laquelle le fiston fait une superpub tant on ne peut qu’apprécier l’art de croquer les situations avec un mélange d’honnêteté et de sensibilité parfaitement articulées, parues chez ces forbans de L’Harmattan, et, d’autre part, de chansons de Jann-lui-même-en-personne évoquant, par exemple, les éléphants, Port-Gentil, le métissage, les migrants et le docteur Schweitzer.
Bon, soyons stipulatoire. Comme Jann produira mon prochain concert dans cette salle, le 18 janvier à 20 h, on se doute que la critique a peu de chance d’être furibonde. Néanmoins, elle tâchera d’être honnête. En l’espèce, elle évaluera le concept chanson-et-texte, qui pourrait paraître, au choix, hyper éculé – je l’utilise aussi pour le prochain spectacle in situ – ou expérimental – c’est pas de la chanson, c’est pas du théâtre, c’est quoi donc ? Mais elle postulera que la bonne idée est triple :
une sélection de textes percutants ou descriptifs mais pas que « facilement drôles » ;
une lecture assurée par des récitants très divers, tant de niveau que d’investissement dans la préparation de leur lecture – par exemple, on apprécie l’engagement sans grâce superflue du plus grand d’entre eux, très applaudi (ça va, j’ai pas le prénom du gaillard sous la main et je veux éviter d’écrire plus de sornettes que je n’en ai déjà dépgoupillées, ça m’arrive) et la présence de Tita Nzebi, comme presque d’habitude rayonnante et intérieure ; et
un écho non systématiquement direct entre le thème du texte et le sujet de la chanson.
Ceci n’est pas l’Afrique, extrait. Photo : Bertrand Ferrier.
Notre fascisme indécrottable nous fait regretter l’absence de par-cœur ou, à défaut pour les lecteurs, de système leur permettant d’être à l’aise avec leur papier (plutôt que de se débattre avec des pliures récalcitrantes) et leur chemise (sans la set-list collée en quatrième). Paradoxalement, cela se ressent d’autant plus qu’un effort de mise en scène a été assuré, notamment pour l’ouverture et la sortie. Pourquoi pas un p’tit truc pour que chaque lecteur soit plus confortable ?
Peut-être pour souligner l’importance de la diversité, de la rencontre, de la spontanéité derrière l’organisation rigoureuse qui permet à Jann de blinder la petite salle jusqu’à la gueule. Et, de fait, grâce à la personnalité de la vedette du jour, le projet capte l’attention, jusque dans les séquences qui, esthétiquement, nous intéressent moins mais, artistiquement, sont tout à fait stimulantes. Ainsi de la tribune offerte à Nanda, qui suscite, nous sommes têtus, les mêmes compliments et les mêmes réserves que tantôt, mais qui ouvre dans le spectacle, avec pertinence, une fenêtre différente – et puis, j’aime bien la tradition selon laquelle les petites mains ont le droit aussi, dans la limite des conventions de Genève, bien sûr, de partager leur propre vibe.
Le mulâtre en noir et blanc. Photo : Bertrand Ferrier.
Dès lors, on repart de la soirée avec le smile. Est-ce un critère de qualité ? Carrément. Surtout quand, comme le fffffatigué que je suis vient parce qu’il s’est engagé à venir et que, en regagnant ses pénates, il juge qu’il a eu bien raison de faire, pour un temps, la nique à sa fffffatigue pendant 1 h 30 parce que, en somme, c’était bien. Deuxième atout, le charme de la soirée est d’articuler métier, savoir-faire, spontanéité, intériorités et talents que l’amateurisme de certains lecteurs colore d’une bonne humeur plutôt plaisante car contenue à sa juste place. Troisième atout, il est joyeux à la fois que Jann Halexander puisse aboutir une nouvelle proposition artistique originale, et qu’il la valide devant une salle comble, mêlant Gabonais et blancoss. Un regret ? Toujours, mais celui-ci est conséquent ! Par exemple, en se mêlant aux spectateurs qui saluent les artistes à la sortie, l’on aperçoit un assortiment de gâteaux apéro alors que l’on n’est pas invité à l’after. Genre, trop dég’.
(Bon, ça va, Jann, tu produis toujours mon spectacle, en janvier ?)
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