Avant la bataille. Photo : Rozenn Douerin.

Un beau concert, un programme ambitieux, un ensemble plutôt cohérent… et néanmoins, admettons-le, Denis Comtet sera le personnage central de ce post. Couteau suisse DeLuxe de la musique, il est virtuose du piano et de l’orgue, chef de chœur et d’orchestre admiré dans toute l’Europe, et en sus artiste généreux – si, c’est l’un des premiers à avoir accepté de donner un concert magistral à Saint-André de l’Europe en dépit d’un cachet rigolo (quand c’est pas toi qui le touches).
Oui, pas de cachet, ça va.
Donc, quand ce musicien formidable et ce chef fascinant ses ouailles – à l’époque où il suppléait sporadiquement Lolo, force chanteurs d’Accentus nous confiaient leur joie d’être dirigés par lui plutôt que par leur grande cheftaine adorée – décident de se poser à Paris pour diriger un concert de l’ensemble vocal Les Discours qu’il coache, nous y courûmes – qui plus est pour un concert a capella, un genre dont nous sommes friand, et pour un projet qui fait un effort de problématisation : il s’agira ici de « Nuits d’hiver », dans un sens large incluant tranquillité, Scandinavie, « quiétude jubilatoire » et ésotérisme.
D’emblée, toutefois, reconnaissons un défaut patent au discours des Discours : la langue de bois. Pâteuse, même, la langue. Disons donc langue pâte de bois, vue la bio du combo : « À l’origine des Discours, un noyau de chanteurs issus d’un même parcours musical et animés par le désir de chanter un répertoire intimiste. » C’est sans doute beau comme du Macron si on pense que cet infâme banquier produit du beau ; sinon, ça sonne comme une insulte aux êtres sensés, capables de se rendre compte que cette phrase n’apporte, juste, aucune information tout en prétendant le contraire.
Certes, la présente notule aspire à rendre compte d’un concert, pas d’une piètre tentative de noyer un poisson qui n’en demandait pas tant. Mais c’est aussi l’occasion de rappeler aux rédacteurs de programme que pourquoi cacher ? Les codes sont connus, surtout en musique ! Ne dis rien si t’oses pas, embellis si tu t’amuses, assume si tu penses qu’un prix de CNSM ne fait pas tout, mais jouer au pipeauteur, franchement, c’est médiocre. Un détail, oui, mais un détail qui ne rend pas justice du travail musical accompli.

Église évangélique allemande de Paris (détail). Photo : Rozenn Douerin.

Au programme, ce soir-là, le grand écart cher à cet ensemble : Renaissance et musique du vingtième siècle. Articulé en deux mi-temps, à la fois bref et riche, le concert, passionnant contrairement à ce que pourrait laisser supputer le préambule de cet articulet, propose d’abord une alternance entre Roland de Lassus et modernité bien tempérée – en l’espèce, « O sacrum convivum » d’Olivier Messiaen et les « Quatre motets pour le temps de Noël » de Francis Poulenc.  D’emblée, malgré des attaques liminaires parfois perfectibles, on est frappé par l’équilibre des voix, en dépit de la modularité de l’ensemble (si nous avons bien compté, sept voix féminines, sept voix mâles, même si quinze chanteurs sont crédités et tous ne sont pas toujours sollicités). Seule nous chagrine une soprano 1, dont la propension à se mettre en avant même dans les ensembles paraît tout à fait excessive et inappropriée.
La seconde partie du programme explique en partie notre regret. La dame est la soliste du troisième Rechant d’Olivier Messiaen, qui succède à une troisième pièce de Roland de Lassus et une première de Jan Pieterszoon Sweelinck. Bien qu’elle apparaisse comme formatrice en technique vocale à la prestigieuse antenne de la Maîtrise vocale de Radio-France de Bondy, l’acidité de son timbre, ses difficultés de justesse et l’incapacité apparente de l’artiste à se fondre dans un groupe nous déçoivent. Ce nonobstant, cela ne doit en rien celer notre plaisir à ouïr deux types de musique que nous aimons fort, et qui se retrouvent ici, sous le regard et l’ouïe de Vincent Rigot, grantorganissépianiss planqué à la tribune, particulièrement valorisées par l’exigence et la précision de la direction comtétique… et l’engagement de l’ensemble Les Discours. Pas suffisant, soit, pour convaincre que, même gentiment spatialisé, le remix banal de Praetorius par Jan Sandström, façon « Immortal Bach » de Knut Nystedt comme nous le notions tantôt, relève de la grande composition. Mais assez pour mériter les applaudissements, partant l’exigence de bis, qui saluent le travail d’un ensemble sciemment mystérieux, où l’auditeur peut préférer la discrétion efficace des voix graves et la modestie de certaines voix aiguës aux excès disgracieux, as far as we’re concerned, d’Anne-Laure Hulin.

Denis Comtet, le 7 décembre 2017. Photo : Rozenn Douerin.

Notons pour finir que, lors de ce concert à entrée libre, l’association a la bonne idée d’offrir aux spectateurs un programme abondant, incluant contextualisation, texte et traduction. Cette aide au concert, fût-elle entachée de stéréotypes inutiles (« Francis Poulenc grandit dans une famille aisée, ce qui lui permet d’avoir une éducation musicale »), est très appréciable en cela qu’elle témoigne d’une volonté de permettre à chacun de participer pleinement tant de la musique que de sa substance. Bien ouèj, et même yo.

Le type est titulaire de Saint-Louis-en-l’Île. Il vient jouer des pièces qu’il connaît quasi par cœur et a donné des dizaines de fois. Le tout pour un cachet qu’il aurait dû trouver insultant s’il avait un brin de grain dans la tête. Pourtant, il vient répéter de longues heures à plusieurs reprises sur l’orgue de Saint-André. Il renonce à un assistant pour réclamer juste un tourneur de pages, afin de contrôler seul ses registrations. À ces détails près, qui ne sont clairement pas des détails, tout pourrait laisser à penser que ce concert, accepté parce qu’il connaît un peu le programmateur, est voué à être un truc vite emballé et oublié, du genre « et maintenant, laisse-moi en paix ». Et le résultat est, pan dans ta gueule, formidable.
Bach précis, Vierne virtuose et fin, Schumann qui propulse la virilité de la fugue contre le chichiteux des fines bouches, et surtout un Mendelssohn magnifiquement transcrit qui prolonge l’émotion poignante d’un Deuxième choral de Franck éblouissant de précision, de diversité, d’intimité et de science de la registration, la maîtrise technique permettant tout cela et le talent l’apportant… encore un concert bouleversant qui oblige joyeusement le programmateur à remercier les artistes qui se sont produits et ont accepté de se produire dans ce festival, car tous ont donné au public une émotion sincère et profonde, parfois si forte que les rappels n’en finissaient pas – comme ce jour. D’où la nécessité pour les auditeurs, après cette avalanche d’altérations, de se ressourcer à de plus terrestres désaltérations, en ce Mardi-Gras.

Comme Vincent est, sinon un copain, ne nous la pétons pas, du moins une vieille connaissance, c’est pas possible de lui dire en face, donc n’allez pas lui répéter : son concert, bref et dense, était extraordinaire. Oserez-vous courir le risque d’être bientôt sidérés par le talent et le sens de la musique que démontreront samedi un ténor wagnérien, le formidable Sébastien d’Oriano, et l’incroyable organiste titulaire de Notre-Dame de Versailles, mazette, Mr Christophe Henry ?

Mr Vincent Rigot himself s’apprête à secouer Saint-André de l’Europe avec sa fougue, sa virtuosité et sa malice. Gageons que son programme, déjà ébouriffant, ouvrira sur un bis à couper le souffle. Mais ça, les documents ci-dessous n’en disent rien. Faudra venir. En plus, on offre les crêpes et le cidre à la fin pour ceux qui auront survécu. Alors, heureux ?
Et quelle chance : vous pouvez vous préparer à cet événement en nous rejoignant sur Facebook. (Si ça vous tente, hein.)

L’air de rien, Vincent Rigot est l’un des organissses français les plus réputés. Improvisateur salué par de multiples victoires dans des concours internationaux, professeur dans des conservatoires prestigieux, titulaire du grand orgue Aubertin de Saint-Louis-en-l’Île au côté de Benjamin Alard, il vient nous et vous offrir un récital de Carême puissant – doigts et orteils vont se dandiner – mais certes pas triste. En prime, les Zozotorités qui chapeautent Saint André de l’Europe offrent crêpes et cidre à l’issue de ce concert de Mardi-Gras.
Comme d’hab, retransmission sur écran géant, église chauffée, entrée libre, programme offert, blablabla. Et, en plus, en général, on est sympa. Plus, ce serait trop, suppute-t-on.
Retrouvez l’événement Facebook en cliquant ici !

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Sur une idée et des propositions de Mathieu Lours, pour fêter ses vingt-cinq ans de squat à la tribune de Saint-Acceul d’Écouen (Val-d’Oise), j’ai arrangé quelques tubes de dessins animés d’antan en chants de messe pour une inoubliable, au moins, Missa manga. Voici quatre extraits du nouveau kyriale. Le Kyrie est adapté de « San Ku Kai », le Gloria des « Cités d’or », le Sanctus de « Goldorak », l’Agnus Dei de « Heidi ». Pour les gourmands, rendez-vous ce dimanche à 16 h à l’église d’Écouen pour une battle d’improvisations, feat. Vincent Rigot, herr titulaire of Saint-Louis-en-l’Île… et moi-même-je, quand même.

Kyrie de la Missa manga

Gloria de la Missa manga

Sanctus de la Missa manga

Agnus de la Missa manga

Et hop !