Ali Hirèche joue quatre Variations de Johannes Brahms, Intégral

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Voilà bien le dilemme d’une notule musicale : s’offusque-t-elle de ce qui lui déplaît, on l’accusera de snobisme ou de jalousie d’un incapable stipendiant un valeureux musicien ; à l’inverse, loue-t-elle sans réserve un disque mandé par un attaché de presse, elle souffrira, et c’est justice, d’être accusée de partialité lèche-bottes. Pour cette fois, nous avons choisi notre camp et, n’en déplaise à notre inclination pour la polémique et la friction, il est résolument du côté d’Ali Hirèche.
D’autant qu’il appert de ce projet que ledit Ali Hirèche, ouï tantôt, a un estomac solide. Clara Schumann ne dénonça-t-elle pas les deux cahiers de variations sur un thème de Paganini de gros patouillis indigeste (patouillis, c’est ma traduction, mais chacun l’entendra comme il lui siéra), cahiers par lesquels il choisit d’ouvrir son album ? Qu’importe au fringant gamin qui, il y a treize ans, mieux doté techniquement que l’idole des musicologues féministes, s’attaquait à un disque 100 % variations brahmsiennes (mais ne comprenant pas 100 % des variations brahmsiennes, faut suivre) par les 24’ op. 35, inspirées par le dernier caprice de Niccoló – on s’étonne une fois de plus du livret, qui n’a pas été corrigé après le montage définitif : « L’enregistrement se conclut avec les variations sur un thème de Paganini », y lit-on, alors que, tel qu’il est présenté, il s’ouvre avec elles, moment oups.

 

 

Let’s turn to the music, et reconnaissons trois difficultés à enregistrer un cycle de variations :

  • la répétitivité (les doubles des noëls du dix-huitième avaient la grâce de se fonder sur une brève période de temps) ;
  • la virtuosité nécessaire, obsessionnelle et accaparante ; et
  • la musicalité qui, une fois gérées les deux premières complexités, ce qui n’est pas exactement rien, différencie les artistes des bons élèves.

Quoique bon élève, Ali Hirèche refuse de jouer à l’Agnan de service, alléluia. Il y a

  • des nuances, oui, mais aussi du groove jusque dans les silences (écoutez la transition entre les vraiations 2 et 3 du volume 1) ;
  • des doigts mais aussi du feeling dans les choix de legato (si, à ce niveau, même à 400 km/h sur l’autoroute du clavier, les vrais sont capables de choisir la manière dont ils vont détacher un trait ou attaquer une note et ça – attention, on l’dira jamais dans les gazettes bourgeoises, mais faut r’connaître que –, ça, donc, ça te bouche bée sans barguigner) ;
  • un petit doigt musclé comme une cuisse de lutteur azerbaïdjanais (variation 4) ;
  • le sens de l’instabilité bienfaitrice pour l’oreille et l’attention (variation 5) ;
  • la science des réflexes qui pulsent (variation 6) ;
  • l’art du forte qui zouke mais n’arrache point les esgourdes (variation 7) ;
  • la puissance du premier temps qui fonde tout le ternaire sans niaiser façon mijaurée (variation 8) ;
  • le suspense inquiétant qui fait respirer la série en sachant à la fois opposer et embrasser binaire et ternaire (variation 9) ;
  • l’astuce du toucher qui fait ressortir, à temps et surtout à contretemps, les dialogues dans le grave proposé par la dixième variation ;
  • cette délectation du majeur qui, sans précipitation, éclaire la partition par un sens digital aigu de la polyphonie (variation 11) ;
  • le goût de la perle aiguë que l’on fait chanter dans les cimes droites du piano (variation 12) ;
  • l’art de contraster les deux pattounettes pour faire sonner les circonvolutions de la droite en consacrant la gauche au rythme discret (variation 13) ; et
  • l’énergie commune – saisie avec la friction nécessaire des notes répétées – en triples croches de la grande quatorzième variation ouvrant sur le Presto ma non troppo final en ébullition, le tout claqué avec une rare élégance.

Bref, ça l’fait grave.

 

 

Soucieux de fouiller un peu le sujet, Johannes Brahms est revenu à la charge pour livrer d’autres variations sur le même thème. Ainsi, il témoigne moins de la richesse du thème que de la nature de son génie, capable de pressuriser une idée pour en faire jaillir un geyser de suc, quand d’autres – et c’est potentiellement tout aussi louable – s’attachent à collectionner les idées en les effleurant pour laisser libre cours à ce que le musicologue Gad Elmaleh aurait désigné comme la guise de l’imaginaire. À dire vrai, l’un n’empêche pas l’autre ! L’intérêt des Variations est peut-être même l’étroite fusion entre une nappe thématique sur laquelle chaque variation-derrick puise l’or noir ou pétillant de ses idées, et la fragmentation du thème-terrain façon gaz de schiste dont chaque variation-miniature présente d’autres facettes.
Le thème,  énoncé avec la cristalline légèreté, prépare à peine au double dialogue de la première variation :

  • dialogue entre rythme ternaire (12/16) et binaire (2/4) ; et
  • dialogue en forme de questions-réponses entre les deux mains.

C’est brillant et finement réalisé tant digitalement que dans la gestion des breaks. La deuxième variation poursuit le jeu entre binaire à droite et ternaire à gauche. L’on apprécie à la fois

  • la délicatesse des triolets et
  • le soin apporté au toucher des octaves, qui permet de distinguer avec adresse les deux notes impliquées.

La troisième variation swingue, allègre et légère ainsi qu’indiquée, bien rythmée par les justes accents de la main gauche. On valse tranquillement au long de la quatrième variation, charmante à souhait. La cinquième variation poursuit le travail de contrastes qui caractérise ce cahier. Au ternaire du 3/8 s’ajoute un second ternaire, celui des triples croches qui dévalent le piano de droite à gauche, tandis que la main droite sautille, le thème au bout des doigts. Nuances et ritenuto en guise de respiration sont éclaboussants – comme éblouissants, mais encore plus.
Dans la même série, la sixième variation est constituée de grandes vagues de doubles croches en triolets, dopées par des appogiatures pétillantes. Grâce aux accentuations et au phrasé, on oublie presque la virtuosité pour ne plus entendre que son résultat : la musique. La huitième variation synthétise les précédentes en assumant sa polyrythmie : 2/4 à droite, 3/8 à gauche, donc trois croches associées à des triolets de doubles, et échange de rôles réguliers entre les mains. Mis comme ça, c’est technique et ennuyeux. Joué par Ali Hirèche, c’est fluide, saisissant et vertigineux… même si le montage aurait gagné à respecter davantage la résonance entre les variations 7 et 8 – le problème, bouclons ici cette incise, est récurrent (ouïr 5’57, par ex.).
La huitième variation travaille le rythme différemment : elle se sert d’une série de quatre doubles pour lancer (presque) chaque mesure avec énergie. L’interprète parvient à transformer l’accentuation en rebond sans jamais s’écraser sur le premier temps. Grâce à lui, on l’on parvient quinqué et requinqué à la neuvième variation où des doubles croches a priori immuables sont défiées par des appogiatures révélant, sous l’apparence marmoréenne (régularité et jusqu’à quadruple unisson), la fragilité et le déséquilibre qui nous meut et nous émeut.
La dixième variation est annoncée « féroce et énergique ». Elle creuse la veine de l’unisson, permettant au piano de gronder et tonner à souhait. La onzième variation, vivace, fracasse des doubles croches en mouvements contraires : quand la main droite descend, la gauche monte, et vice et versa. Ali Hirèche y démontre l’aisance roborative qui sied à la miniature. La douzième variation, « un poco andante », se risque à un certain lyrisme, avec mélodie à droite toute et ondulation de doubles croches d’accompagnement à gauche. Le changement de climat est à la fois saisissant et séduisant.
La treizième variation revient au binaire et décrit un lent dégravoyage (et hop) de notes, d’abord uniforme, puis dissocié, la main gauche remontant à contre-courant. L’on se laisse sans peine emporter par le son soigné que le musicien tire de son instrument, brillamment capté par Joël Perrot au célèbre temple Saint-Marcel de Paris. La quatorzième variation, « Presto, ma non troppo », fait courir les petites saucisses et bondir les petites pognes, s’amusant même à accélérer la gambade en substituant sporadiquement des quintolets aux quatre doubles croches attendues.

  • Travail sur l’unisson,
  • rupture de rythmes,
  • association entre binaire et ternaire, et
  • fanfare finale

concluent une partition brillante dont l’interprète, feignant d’être indifférent à la complexité technique de la chose, nous fait sentir

  • les charmes,
  • la variété et
  • la profondeur.

 

 

Comme un bon mis en cause, Johannes Brahms a beaucoup varié – plus dans ses compositions que dans ses déclarations, voilà la précieuse différence.
Ainsi a-t-il publié ses Variations sur un thème original en même temps que ses Variations sur un lied hongrois, n°2 du même opus et non retenues pour ce disque. Postérieures aux variations sur un thème de Robert Schumann qui concluront le disque, on le saura, elles s’ouvrent sur un thème « poco larghetto, molto espressivo e legato » en 3/8 et Ré. Ali Hirèche le prend avec la sérénité requise, sans craindre les accords de dixième – le gars est extensible de la main et solide des doigts. La première variation, paisible, « sempre legatissimo » malgré les écarts de notes, se balance avec douceur en savourant les mouvements inverses des deux mains.
On monte d’un cran avec la deuxième variation : le tempo s’emballe, la main gauche continue d’onduler ; la main droite mélodise et harmonise simultanément. Dans la troisième variation, l’interprète persiste dans sa retenue très intériorisée, préparation à la progression qui se profile. Cela est joué avec une souplesse rarement ouïe. La quatrième variation est présentée avec une suavité qui correspond bien à l’indication de dolce. Son apparente simplicité masque presque la richesse de l’harmonisation, souvent à quatre voix et associant volontiers

  • basse obstinée,
  • tierces et
  • octaves.

Sous les doigts d’Ali Hirèche, c’est tout sauf gnangan : c’est carrément envoûtant, tension vers le mode mineur incluse. La dentelle proposée dans la cinquième variation, jouant sur la contradiction bienveillante – et pourquoi pas ? –  entre binaire et ternaire, est rendue avec une élégance pimpante. On commence à envoyer du pâté avec la sixième variation, toute de doubles croches parées, et cependant ornée d’une sonorité habilement perlée. La septième variation, fondée sur des microquestions-réponses entre les deux mains, revendique un fonctionnement binaire que le toucher hirèchien rend avec une subtilité pour le moins sémillante.
Tout bascule avec la huitième variation : son Allegro non troppo signale l’arrivée du mineur. L’électricité est de retour, et elle n’est pas synonyme de bruit, plutôt de pulsation. La neuvième variation ne dégonfle certes pas cette tension, entre triples et doubles croches souvent octaviées. La dixième renchérit. À la fois « agitato » et « espressivo », la dernière variation en mineur fait gronder les doubles à la main gauche sur une main droite qui, arpège aidant, va chercher les accords de quinzième tout en fracassant des triolets de croches nerveuses contre des doubles furibondes. Le binaire mineur cède alors le pas au ternaire majeur qu’un trille têtu parcourt.
L’interprétation retenue rappelle que la tension n’est pas que décibels, elle est aussi vibration.

  • La limpidité de l’exécution,
  • la précision rythmique,
  • la pertinence des respirations,
  • l’absence d’effets superfétatoires et, stipulons-le en dépit de l’évidence,
  • une technique pianistique hors norme

habitent cet enregistrement jusque dans l’apaisement final. Le résultat est fascinant.

 

 

L’affaire se boucle avec les Variations sur un thème de Robert Schumann op. 9. Un thème lent et imprégné de la gravité du fa dièse mineur apparaît, joué avec recueillement mais sans emphase. Une première variation prolonge cette méditation, qui tente une évasion dans les registres aigus avant de s’engoncer dans les abysses du clavier. Les sachants attribuent le côté sombre de cet incipit au fait que sombre (haha) Robert Schumann, au moment où Johannes Brahms écrit ces variations-hommage, supputons qu’ils ont raison de le penser. Seule évidence concrète : Ali Hirèche, que l’on a vu virevolter dans les passages virtuoses, prouve ici qu’il sait aussi dépeindre une atmosphère… et passer d’emblée à la suivante, la deuxième variation rebondissant en 9/8 avec notes répétées.
Le nécessaire travail de caractérisation – l’œuvre de plus de 18’ serait vite fastidieuse sans contrastes et, précisément, variété – ne s’arrête point avec la troisième variation où la main gauche, croisant et décroisant avec sa collègue, tente de prendre le lead en énonçant le thème descendant de la lamentation. Le pianiste y sculpte le son, jusqu’à inventer un do dièse presque étouffé qui paraît à la fois incongru et pertinent (2’32, par ex. – on retrouvera ce son plus loin, par ex. dans la dixième variation à 8’54). Sans ruer pour autant, la quatrième variation secoue le cocotier avec accords répétés à gauche – dont la dixième fa dièse-la interdite aux quenottes de dimension restreinte – et, à droite, thème et accompagnement prolongeant la pulsation grave. La cinquième variation poursuit ce travail sur les unissons répétés, mais version Allegro capriccioso.

  • Suspension,
  • parcours de l’ensemble des registres du clavier et
  • tension

conduisent l’auditeur vers le toboggan de la sixième variation, officiellement en 6/8 mais plutôt en 18/16. D’abord simple ponctuatrice (je tente le terme), la main gauche s’exaspère en mouvements contraires avant de tonner de nouveau par ses croches bien marquées. Séduisent

  • la lisibilité du propos,
  • la retenue et
  • la différenciation des voix.

La septième et la huitième variations sont marquées « Andante ». Avant la septième, l’artiste choisit de laisser s’installer le silence afin, sans doute, que contraste ne soit pas concaténation mais frottement et respiration. La légèreté de la main gauche accompagne de son grave battement octavié le thème que la main droite déroule et harmonise en arpèges. La fin en Fa dièse prépare la modulation en si mineur qui anime la neuvième variation, indiquée « Schnell ». Dans les arpèges en triolets de doubles croches s’abrite la mélodie. La dixième variation, « poco adagio », exige un « accompagnamento » à la fois « pianissimo e dolcissimo ». L’artiste paraît vibrer de son propos. Son toucher est à la fois

  • égal dans les déclinaisons de doubles et
  • différencié pour faire sonner la mélodie au soprano comme à l’alto.

La onzième variation module du Ré au Sol et du 2/4 au 4/16, « sempre pianissimo dolcissimo ». En réalité, l’instabilité harmonique suspend le développement des variations, emmagasinant de l’énergie jusque dans les retenues sublimes quoique nullement surjouées (11’30). Tout se passe comme si

  • le piano neutralisait pour un moment le fatum,
  • les marteaux décalaient la fatalité et
  • la musique repoussait l’inéluctable…

… d’où le recours abondant aux contretemps qui ont rarement mieux porté son nom !
Décidée, la douzième variation renoue avec les trois dièses à l’armature bien qu’elle fixe le fa dièse mineur plutôt que le La.

  • Pulsation du staccato,
  • élévation des doubles,
  • allant de l’Allegretto et
  • sens des rythmes

animent le jeu d’Ali Hirèche. L’impressionnante accélération finale, avec ses réflexes foufous, file vers une treizième variation « non troppo presto » mais preste quand même et bien balancée par ses mouvements contraires. La quatorzième variation, en 3/8, fournit andante des arpèges en doubles croches à la main gauche pendant que la main droite, à deux voix, fait la belle avec ses dixièmes (fa dièse – la , sol dièse – si). La partition est sublime, l’interprétation n’en perd rien.
D’un ternaire l’autre : sans autre transition qu’un silence fracassant, la quinzième variation s’amourache d’un si bémol mineur en 6/4 « poco adagio ». L’exécution est un exemple de maîtrise de clavier incluant l’exposition parfaite des trois voix (dont une partagée entre les deux mains) à la fois distinctes et unies. Le tout glisse vers la seizième variation « sempre pianissimo », en Fa dièse, s’il vous plaît. Quelle belle idée de finir le disque sur une démonstration de sobriété contenue, qui n’est certes pas facilité mais

  • densité,
  • espace,
  • quête

que troublent à peine les signes de vie (17’21) prouvant que l’artiste a choisi la plus belle prise, pas la plus mignonne, et il a eu bien raison.
En conclusion, voilà bien un disque magistral, entre

  • virtuosité musicale et
  • intériorisation d’une rare profondeur,

qui, dès 2008, ne signalait pas l’arrivée d’un « petit prince du piano » mais la réalisation d’un musicien laissant une forte impression sur son auditeur. Au hasard des propositions de Laurent Worms, il était temps de le stipuler sur ce site !