Première du disque, notre appareil photo ayant été confisqué à l’entrée (mais pas les autres photophones, bref)
C’est le grand soir. Après un rendez-vous raté à la Philharmonie pour cause de Covid annulant les concerts et sauvant la République, je vais enfin entendre le mec qu’un prof de musique un peu dingue (il y a prescription, on peut nommer Philippe Di Maria, qui projetait à ses petits cons d’élèves – j’en étais – et du Metheny et du Raoul Petite, entre autres) m’a fait découvrir et qui m’a accompagné depuis ce choc de la découverte que, parlant de Léo Ferré, le chanteur François Marzynski, alors adolescent, a parfaitement résumé en disant : « Je comprends rien à ce qu’il dit, mais nom de Zeus, qu’est-ce que ça a l’air important ! »
Voilà peut-être le génie du gars : jazzman jusqu’au bout des chaussettes, il s’adresse à tous, mais pas en se putifiant, fût-ce avec talent. Il explore. Il tente. Il ne montre rien, ne démontre pas, inutile.
En acoustique avec contrebasse,
en trio,
en grosse formation,
en musique de film,
il trace sa route. Sa créativité – mot qui va souvent revenir dans les histoires à venir, autant être prévenu – fait fi des chapelles. Ce gars a un étonnant mojo. Et il arrive pour l’étape parisienne de son impressionnante tournée européenne avec de l’envie et un nouveau groupe, au premier rang duquel Chris Fishman (valeureux artisan chargé de sécher les larmes des fans de feu l’artiste Lyle Mays) aux claviers, et l’exceptionnel Joe Dyson à la batterie.
Après une entrée façon fanfare des musiciens, le son envoie du pâté survolté issu du dernier album : « In on it ».
L’exposition du thème s’éventaille, et hop, sur
la digitalité virtuose,
les octaves en irisation,
les glissendi,
la clarté d’une ligne quasi continue et
quelques boucles qui vont bien,
le tout porté par une contrebasse savante et intuitive, et par une pulsation des cymbales qui fait la job. Le solo de Chris Fishman sur sons vintage, histoire de prolonger le décor auditif, épouse la complexité harmonique du titre mais peine à l’outrepasser par une intuition complémentaire. Heureusement, Joe Dyson le complémente par des interventions fractionnées particulièrement punchy.
Pat Metheny offre alors un prélude solo à l’un de ses tubes, « Bright Size Life ». Son solo incroyable
mâchonne le thème,
le répudie,
le régurgite,
l’éloigne,
l’auréole,
l’évoque à travers d’autres rythmes,
s’enflamme à coup d’accords obstinés.
On a beau savoir qu’il a dû soloïser un milliard de fois sur le machin, on est saisi par
sa spontanéité apparente,
son intelligence du son et
sa musicalité.
L’excellent contrebassiste (Jermaine Paul, nous souffle-t-on) prend le relais pour jouer
le contretemps,
le changement de registres, et
le groove de la célérité.
La version live de « Don’t look down » insiste moins sur l’impulsion qui embrasait la version studio, peut-être afin de favoriser la fructueuse tension entre fluidité et ruptures, chère à Patrick. La guitare s’élève du ternaire pour créer un balancement planant qui feuillette au fil du temps les plis et replis du thème. C’est la fête
des petites saucisses qui courent,
de l’harmonie qui s’enrichit sans cesse, et
de l’inventivité (j’ai pas encore répété « créativité »).
Le solo de piano assume les flux et reflux de l’inspiration propres à l’improvisation sincère. On goûte dans cette proposition
la promenade dans les registres medium et aigus,
la maîtrise savante des règles et
l’alternance de tonicité et des doigts déliés…
sans pour autant que, as far as we’re concerned, l’admiration technique ne se transforme en incrédulité musicale. En revanche, gros big up à la capacité du groupe à rythmer cet hymne complexe sous son apparence de simplicité, en dépit des miaulements fort superfétatoires de Leonard Patton, aussi inutile comme percussionniste – son apport au groove est et restera nul – que comme vocaliste à
la justesse,
l’intonation et
l’intuition
faiblardes au regard des musiciens monstrueux qui l’entourent. Pat Metheny profite d’une nouvelle guitare pour propulser ses chers sons vintage – le violon échantillonné d’Ornette Coleman, nous glisse un « connaisseur » (en anglais dans le texte) – avec la triplette gagnante :
sons plus longs donc plus malléables,
ligne plus entêtée,
triomphe d’un suraigu euphorisé.
Le titre bénéficie d’un retour au calme que diapre une coda suspendue. Magistral.
François Marzynski, le 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.
Nous avons quitté les foufous d’Ex-Normaen train de danser avec les macchabées, macchabées, macchabées. Nous les retrouvons avec « La métamorphose du chef sioux », une chanson signée François Marzynski et Yann Allano. On s’amuse d’écouter cet air blanchi sous le harnais, avec des jeux de mots dignes de Bertrand Ferrier (« je n’ai plus de Sioux ») et un exotisme topique alla Disney à faire frémir un woke, et le « e » final indique que je ne parle pas d’un ustensile pour cuire des légumes à la chinoise. Le visionnage en continu du concert permet d’apprécier le soin apporté aux transitions, qu’elle soient
tuilées,
parlées ou
contrastantes.
Deux chansons de Jean-Marc Fontaine suivent et nous obligent à avouer notre insensibilité aux paroles et aux mélodies du guitariste. Les interprètes tentent d’habiller « Drapeau blanc » d’une aura acoustique qui s’électrise un chouïa grâce au solo de gratte, puis le miracle advient. Jean-Claude Hujeux, prodigieux bassiste-paysan (c’est lui qui se définit ainsi) croisé dans L’Intermittent (titre provisoire), confirme son excellence enthousiasmante avec une modestie scénique qui lui sied bien. Il est aussi de service dans « L’épave », la seconde chanson de JMF qui nourrit notre scepticisme quant à notre compatibilité avec les créations du gratteux. Le formidable bassiste s’impose par un solo planant au-dessus du vide stéréotypé des paroles. Ce n’est pas juste une question de technique, bien que celle-ci soit époustouflante : c’est de musique qu’il s’agit, avec
du souffle,
de la présence et
de l’attention
à l’harmonie,
à la note et
à la pulsation.
Magistral ! « Le train », de François Marzynski et Christophe Patte, se présente alors comme une chanson atmosphérique et persiste dans le mid-tempo évocateur qui a désembrasé – et hop – la scène. Un solo de guitare sans excès démonstratif précède un joli break. Avec métier, le chanteur crée du liant entre les musiciens : c’est aussi son rôle ! « Bonne santé pour intérim » renoue avec la veine Jean-Marc Fontaine, où nous échouons à nouveau à nous enthousiasmer devant
un texte sans aspérité,
une mélodie qui se dérobe,
des trouvailles harmoniques qui se font attendre et
un beat dont nous peinons à sentir le groove.
Jean-Claude Hujeux, le 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.
Néanmoins, la fin, joliment synchronisée, montre que le groupe (feat. JMF) n’omet pas d’essayer de pulser afin de raviver la flamme avant « Allegro Jo », une chanson écrite en 1986 par François Marzynski et Michel Hujeux. La fredonnerie rappelle l’essence de la musique pop et la conviction de tant de chanteurs qui veulent d’l’amour au moment qu’ils le disent et à la place qu’ils le disent. Version Marzynski, ça donne : « Tu n’as personne dans ta vie / Rejoins la chanson / Ça va te changer. » Soli guitare et voix permettent au public de taper dans les mimines avant une nouvelle jolie synchro finale, qui rappelle que ceci n’est pas un spectacle de MJC mais bien un truc de gens qui ont failli être les Oasis de la chanson en français. « Tous les interdits », le tube espéré écrit par Michel Hujeux, le claviériste, s’agrémente d’effets spéciaux dans le DVD édité par Jean-Marc Boël.
Ambiance slow,
vintage assumé,
désir inchangé de musiquer pour « faire l’amour » :
les critères de la chanson d’époque sont là et s’enhardissent encore dans les « Nuits parallèles » dont rêvait François Marzynski en 1988. Avec son bagout de camelot pas dupe de lui-même, constitutif du personnage scénique qu’il s’est créé, il prélude à sa chanson en la présentant comme un titre qui « aurait pu être le générique d’un feuilleton de campus américain ». En tout cas, l’auteur-compositeur-interprète est formel : avec cette bombe, il compte « enterrer Elton John et Billy Joel » pour récupérer leur public et (ou donc) la belle qui l’a quitté. Sans être un tube caricatural, le titre est un slow qui assume et son efficacité, et sa singularité, et où
le batteur et son fiston travaillent leurs combinaisons sonores ;
les guitaristes adaptent leurs sonorités au style du morceau ;
le second degré est justement ostracisé, même si l’indispensable solo de gratte post-coda fait forcément sourire ; et
le texte est interprété avec l’intensité sans relâche qui caractérise le chanteur.
C’est la force proprement jubilatoire de ce concert que de jouer sur la tension et non la contradiction entre musique à consommation immédiate d’antan et pérennité de la date limite de consommation. « Batida de Coco », de François Marzynski et Yann Allano, le confirme en marquant l’arrivée du vaillant grand-père du percussionniste (et donc père du batteur). Pas de chougne sur ce combo trigénérationnel, juste une idée
judicieuse,
intime,
efficace :
bien joué. Les ex-futures stars sont comme tous les fredonneurs en particulier et tous les zicos en général : elles veulent du soleil sur quatre accords. Dans le public, les femmes s’approchent pour danser (un couple aussi, de sorte que l’on devine qui tient le lead dans ce duo). La froideur de la fin décembre et la tendance au gris d’Armentières s’éclairent à la chaleur de l’ambiance tube de l’été qui résonne au Vivat. Certes, le solo de clavier est mal valorisé par le mix, mais Michel H. y démontre
une ténacité,
une tonicité et
une créativité tranquille
qui vibrent bien.
Michel Hujeux et les fourneaux du temps qu’ils étaient jeunes, le 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.
Ensuite,
le triple solo mauricien des percussionnistes « le fait grave », ainsi que l’on eût dit jadis ;
le break déchaîné et dialogué qui les foudroie rayonne d’efficacité, eh oui ;
le chanteur endosse à nouveau avec pertinence son rôle chéri de musicien-réalisateur ;
le bassiste et le claviériste expriment leur plaisir d’être sur scène par la musique ou par la voix.
C’est ça, même, c’est ça ! Souvenance d’antan, deux titres anglophones surgissent soudain. D’abord le « Evil Ways » popularisé par Santana (l’origine du titre n’est pas à 100 % attribuée à Carlos), avec Éric Brousse à la guitare solo : quelle intervention
puissante,
juste,
percutante
du musicien en intro ! Trois notes suffisent quand
le son,
le rythme et
l’esprit
surgissent comme inopinément. Le texte narre l’histoire d’un type trompé qui, en rentrant chez lui, se sent « like a clown ». Néanmoins, l’ambiance est festive, ce qui pourrait surprendre si l’on oubliait que, longtemps, l’hymne des mariages fut « I will survive », éloge fougueux du célibat retrouvé. Les percussionnistes assurent la pulse, et le clavier s’offre un solo à nouveau sous-produit, propre donc un peu sage à nos esgourdes (on aurait bien aimé qu’il devînt foufou vers le finale, boudu !). « Long train running », écrit par Tom Johnson – pas le compositeur minimaliste, évidemment – a été popularisé par les Doobie Brothers – une référence pour les Ex-Norma d’alors – après son remix par Bananarama en 1991. L’incroyable Jean-Claude Hujeux revient pour offrir au titre un groove
puissant,
lourd et
aérien à la fois.
Pas du tout au sens husserlien, il faut se rendre à l’évidence : il est vraiment, il est vraiment phénoménal, ce zicos !
Jim Bachun, le 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.
Se joignant à la danse, un étranger investit la scène. David Krüger, le photographe, clique à tout-va et fait les chœurs – pas toujours pile poil très justes mais, dorénavant, qu’importe !
Le clavier opte pour un solo vintage ;
Loïc Bachun enflamme la salle ;
avant le guitariste, Jean-Claude Hujeux défonce tout : il y a
du son maîtrisé,
de la virtuosité joyeuse et
de la perfection dans la construction du solo.
C’est euphorisant. Pour terminer fort le concert, Ex-Norma envoie « Autour de la Terre » de François Marzynski et Michel Hujeux. Le titre ouvrait l’album enregistré en mars 1993. C’est donc une façon symbolique de boucler un voyage forcément circulaire puisque « tout commence à Armentières et tout finit à Armentières », du moins pour ces ex-jeunes-là.
Aspirés par une ambiance reggae de belle facture, les enfants se rapprochent pour danser même si les gamines moovent moins leur booty que les vieux venus s’enjailler. Sans perdre en rigueur, les artistes finissent de se détendre. François Marzynski profite des instrus pour se muer une dernière fois en cadreur sauvage. Comme chez les stars du rock, la gratte rythmique se rapproche de la six-cordes lead pour le solo. Ados et préados gagnent la piste de danse improvisée. Les enfants se laissent contaminer par le souffle chorégraphique qu’activent les musiciens. De part et d’autre de la scène, ça s’éclate. Un « Je t’aime » mutuel conclut la fusion entre groupe et public, couronnant ainsi une performance de haute volée, qui
chasse la naphtaline à coups de décibels,
accepte le temps qui passe sans se réfugier dans le regret ce qui ne fut pas, et
rappelle que c’est parfois dans les vieux pots qu’on fait les meilleurs punchs.
Le résultat suscite le respect du spectateur et l’envie de parler de cet événement étonnant, presque au sens étymologique du terme. D’où cette double chronique !
Yann Allano (guitare lead), Michel Hujeux (clavier), François Marzynski (chant, de dos), Christophe Patte (basse), Jean-Marc Fontaine (guitare rythmique) et Jim Bachun (batterie) en concert le 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.
D’ex-jeunes fourneaux reprennent du service trente ans après. À l’instar des sœurs Castagnette, ils ne sont pas devenus les stars françaises qu’ils étaient certains de devenir. Leur aura a même difficilement dépassé le Ch’Nord, où la politique de soutien à la culture live, quoique imparfaite, reste vivace, entretenant un maelström d’initiatives artistiques assez étonnant vu de Paris. Quant à moi, qui ai eu l’heur de chanter longuement les louanges du chanteur François Marzynski lors de sa première renaissance, je n’avais jamais ouï une note du quintette, composé dudit François, de Michel Hujeux aux claviers, de Yann Allano à la guitare, de Christophe Patte à la basse, de Jean-Marc Fontaine à la guitare rythmique et de Jim Bachun à la batterie. Nulle nostalgie, donc (ce qui n’aurait pourtant rien de cracra), dans ce compte-rendu, plutôt une envie de découvrir une autre facette d’un formidable artiste capable, en 2023, de mener à bon port un projet
facétieux,
ambitieux,
énergique et, par contamination,
énergisant.
D’autant que ce nouveau projet sur l’ancien n’a rien d’anodin dans la trajectoire artistique du monsieur. La première fois que François Marzynski est rené, il avait découvert que, à force de courir après l’intermittence et le professionnalisme, il avait perdu la part artistique de sa vie et notamment sa fonction de chanteur. Il en avait tiré deux perles, sans les lâcher :
d’une part, un projet de reprises en trio magnifiquement soutenu par David Lainé au clavier et au sax, et par l’incomparable Mike Rajamahendra à la batterie, avec qui il formait le « VF trio » ;
d’autre part, un documentaire irrésistiblement percutant, drôle et touchant sur, justement,
la chanson,
la professionnalisation,
l’intégrité,
la lutte,
le désir,
l’espoir et
la lucidité qui est à la fois nécessaire et dangereuse pour l’artiste.
Cependant, aussi autobiographique, choral et passionnant soit-il, L’Intermittent (titre provisoire) ne se résumait pas à un egotrip au demeurant très stimulant. Il résonnait en chaque spectateur dont il interrogeait, à la première personne,
les espérances tacites ou explicites,
les renoncements, indispensables à la survie ou simplement paresseux, à supposer que l’on puisse distinguer scientifiquement les deux espèces,
la ligne de vie, et
le rapport entre
fatalisme,
déni et
rage de vibrer sinon plus, du moins mieux.
François Marzynski au début du concert du 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.
François Marzynski est le meilleur biographe de tout le monde que je connaisse car, presque sans le vouloir, comme chanterait Jann Halexander dans « Le mulâtre », quand il parle de lui, il parle de nous, et sans la barrière infatuée de l’artiste qui sait que, bon, quand même, il nous est bien supérieur. Non, humainement, François ne se revendique pas comme notre supérieur, bien qu’il risque de l’être par sa capacité artistique à faire résonner en chaque spectateur, ce qui est le propre des artistes importants, quelle que soit leur notoriété encyclopédique voire, pire, francintérique,
ses espérances plus que ses ambitions,
ses orgasmes plus que ses petites satisfactions,
ses explosions plus que ses traumas, et
ses doutes plus que ses déceptions quand, le soir venu, il faut bien peupler son imaginaire avec des regrets, aussi assertifs soient-ils, et, quelques degrés plus tard, des lamentations magnifiques.
Cette fois, l’Armentiérois a collectivement décidé, grâce à des retrouvailles d’abord fortuites puis organisées, de sortir de la naphtaline Ex-Norma, nom final d’une aventure finie, oui, mais marquée par des concerts de prestige et un disque en 1993. Le 22 décembre 2023, était donc filmée simultanément la fin de la résurrection d’un zombie – après une tournée préparatoire – et le début de sa dissolution de première classe, dans une salle de six cents personnes blindée et incandescente. Ce soir-là, c’était leur dernier concert avant 2053. Si Dieu me prête vie, j’aurai alors soixante-seize ans mais peut-être essayerai-je de me téléporter à l’Ehpad d’Armentières, ne serait-ce que pour chasser le spleen en faisant mourir l’hiver. Dans son long discours introductif (il faut presque dix minutes avant que la première chanson ne retentisse), le chanteur ne masque pas la pression
des fausses notes,
des ratages et
des sorties de route,
d’autant qu’un DVD et un double CD sont gravés ce soir-là en one-shot. Lui qui maîtrise tant l’art de la scène semble pris par l’émotion. En témoignent par exemple son triturage de lunettes et son jeu de veste (je l’enlève, la jette, la cherche, la remets) presque convulsif. Cette fébrilité difficile à masquer est joyeuse pour deux raisons : et d’une, elle illustre l’importance du moment en laissant l’artiste professionnel participer de la ferveur du public ; et de deux, elle n’impacte aucunement le travail scénique car
les paroles sont sues,
le chant est présent,
le rôle de go-between et de M. Loyal est assuré avec le métier requis.
Connaissant l’exigence de l’artiste, on est d’abord un rien surpris par la qualité des plans larges, pas vraiment au niveau des précédents DVD. Cependant, on peut se demander si ce défaut n’est pas, en réalité, une touche vintage assumée pour la remise en scène de chansons vintage, interprétées avec des arrangements proches des originaux et des paroles inchangées. De plus, cette imperfection technique est largement subsumée sous une approche holistique :
les plans larges investissent une image parfois digne des années d’antan (pas toujours, heureusement : les plans plus serrés sont correctement définis), mais d’autres plans alternatifs travaillent les multiples qualités et types d’images possibles
le montage aux petits oignons est mené de main de maître par le maître-guitariste Jean-Marc Boël en personne, et
le son est excellent, même si le clavier semble souvent sous-produit, y compris pendant ses soli.
Pour combattre le stress, mieux vaut commencer par le « Trac », chanson « de fiotte » (entendez : susceptible de plaire à tous, le Ch’Nord a son langage et sa crudité déboutonnée, ça nous change du corsetage des éléments de langage bien donc trop cadrés) de François Marzynski et Christophe Patte. On y apprécie
la liberté de la versification alla Higelin (si, « et qui claque, CLAQUE ! », c’est du Higelin), dont le parolier-interprète tire brillamment le meilleur,
la bonne rythmique du groupe et
les bonnes synchros, et
ça l’fait grave.
Le public de zombies rassemblé pour le concert des Ex-Norma, le 22 décembre 2023 au Vivat (Armentières). Capture d’écran tirée du film de Jean-François Devos édité par Jean-Marc Boël.
François Marzynski assume seul de « Tuer le sommeil » même si, à force, il doit « tuer le soleil ». Le solo de guitare est assuré par un bras orné d’un vieux tatouage yin et yang qui va bien. À son image, le solo de Korg reste
sage,
simple et
gentiment convenu (on apprécie ce souci de ne pas en faire des caisses…),
avant l’attendue – et bien menée – modulation au ton supérieur pour le dernier double refrain avant la coda. Il y a de la joie dans cette volonté d’assumer une manière de chanson qui, grâce à la vitalité de la scène, n’a rien de has been ou de bof. Comme cette chanson en particulier, la chanson en général porte
des espoirs,
des questions et
des désirs d’envie d’avoir envie
disproportionnés par rapport aux humains qui la propulsent. C’est pour ça que l’aiment les humains qui l’écoutent : elle
les inspire,
les apaise,
les met debout – c’est ça : en érection, avec la fragilité des sculptures d’un Giacometti.
Comme l’admet le mode d’emploi habilement glissé par le chanteur également prof de scène, l’ambitieuse « Danse des macchabées » dudit François Marzynski et de Yann Allano (plus de 9′ dans cette version, mais déjà plus de 5’30 en version studio) vise à « faire l’amour avec le public », c’est-à-dire à enflammer son enthousiasme en métissant les deux tubes en vogue au moment de sa composition par les membres de Delirium vitae : « Thriller » et « La salsa du démon ». En gros plus qu’en gore, c’est l’histoire d’un gardien de cimetière qui retrouve sa Stratocaster, et les musiciens affluent pour l’accompagner. Après un coup dans le zig, un coup dans le zag, s’organise une danse des morts pas très saint-saënsienne. Porté par le bon son de Jean-François Devos et la batterie sérieuse, aux cymbales parfois poétiques, orchestrée par Jim Bachun, le groupe paraît prendre la confiance. Aux claviers, Michel Hujeux affiche un sourire radieux qui ne le quitte guère. À la basse, Christophe Patte propose un solo de bon aloi qui ne va jamais chercher les effets waouh propres à une virtuosité démonstrative. L’instrumentiste ne semble pas posséder
la palette technique,
la célérité digitale et
la créativité musicale du stratosphérique Nicolas Marsol
mais, bonne nouvelle, il le sait ou l’intuitionne, et hop. Par conséquent, il assume sa relative simplicité en dessinant
ses boucles entêtantes,
son rythme serein,
ses volutes inspirées
avec une gravité festive qui résonne joyeusement dans le cimetière local. Le bien fait n’est pas l’ennemi de l’efficace ! Un break transformé en mi-temps permet à ceux qui sont devenus de vieux fourneaux de
respirer,
s’hydrater (les vieux boivent de l’eau, incroyable !) et, pour le chanteur, de
détendre les cordes vocales que froisse, confie-t-il, le choix de reprendre les chansons dans leur tonalité originelle.
L’habile appel à la participation du public pour l’effet spécial visuel – dont le making of est détaillé dans le bref bonus du DVD – ouvre la voie à un mid-tempo bientôt électrisé par Loïc Bachun, le fils de Jim, aux percussions, en solo puis en duo avec son papounet. François Marzynski, possédé, déploie une chorégraphie macabre et dégingandée, parfaitement adaptée à son physique de grand escogriffe. L’ambiance est électrique. Comme on disait peut-être dans les nineties, c’est mortel – au point que nous allons faire comme les ressuscités du rock’n’roll alla francese : souffler dès à présent, et repartir en goguette avec le quintette élargi dans une prochaine notule !
De l’air. Des airs du désert. Lâchés lors du dernier concert autorisé dans une salle de spectacles, le 29 octobre 2020.
Une chanson géographique du voyageur Michel Bühler, un peu saucée à ma façon, rien de plus.
Une respiration. En passant.
« Je suis louche, donc je suis. » Théâtre du Gouvernail (Paris 19), 29 octobre 2020. Photo : Jacques Bon (http://www.cafcom.net/).
C’était le début d’un concert quasi impromptu. Il fallait qu’il fût donné vite et tôt et, malheur, sans after – mais il pouvait être donné, ô miracle surplombant l’incompétence éhontée des politocards en blues blanc.
Alors, avec le théâtre du Gouvernail et le chanteur Jann Halexander, assez frappadingue pour coproduire la représentation on a dit : on y va. On va chanter Michel Bühler.
Soyons poètes : évidemment, on va perdre de l’argent et, à notre échelle, beaucoup d’argent – moins de public, moins de représentations que prévu, alors que les frais fixes, eux, ne risquent pas de diminuer. Mais tellement important de remercier ceux qui viennent – masque au visage, gel sur les mains, distances de rigueur – pour résister, vibrer et chanter.
Certes, Michel B. avait dû repartir en pays vaudois avant que ne se fermassent les frontières, et c’était un peu plus qu’un peu triste de ne pas se goberger de sa présence bienveillante ; mais moult gens étaient là, par curiosité, fidélité à Jann Halexander ou admiration d’un répertoire exceptionnel – celui de Michel B. Donc on y fut.
Voici le premier éclat de ce moment improbable, volé au massacre de la culture et des cultureux par un gouvernement de banquiers, de justiciables, d’incompétents patentés et de wannabe dictateurs. C’est perfectible, c’est brut, mais c’est joliment capté par Jacques Bon, et c’était le début du dernier concert parisien. Pas prévu d’ouvrir le récital avec cette hymne, mais ça s’imposait : je suis vulgaire.
Bertrand Ferrier et François Marzynski. Photo : le Grand Grabuge.
Avec François Marzynski, coach artistique d’un de ses états, on a travaillé, soi-disant que le concert non pas « hommage à Michel Bühler » (pas le genre) mais « avec le répertoire de » n’était pas parfait.
Genre.
Donc j’ai plaidé, avec un « l » évidemment…
Bertrand Ferrier et François Marzynski au Phare de Tourcoing. Photo : le Grand Grabuge.
… et le chanteur – administrateur – metteur en scène a fini par se mettre à mon niveau pour m’expliquer.
Bertrand Ferrier et François Marzynski au Phare de Tourcoing. Photo : le Grand Grabuge.
Ai-je obtenu gain de cause ? Rendez-vous jeudi ou vendredi pour le bilan.
Après cinquante ans de chanson, Michel Bühler a cessé de chanter… mais ses chansons – drôles, puissantes, touchantes, fortes – courent encore dans les rues ! Pour preuve : dans ce spectacle piano-voix, soutenu par « Bübü » en personne (l’artiste annonce sa présence pour le 29 octobre), je ferai résonner ses hymnes à l’amour et aux gens, à la Terre et au vent, aux voyages – intérieurs ou géographiques – et aux révoltes. Les passionnés y retrouveront quelques-uns des grands succès du chanteur, de « Rue de la Roquette » à « Jean d’en haut », et y picoreront des raretés, comme « Au bord de la rivière ». Les curieux y découvriront le chantre du « PPPC », le plus petit produit culturel – une chanson intelligente, debout, qui se partage entre frères humains et imprègne de joie, de colère et de chaleur celui qui l’écoute. J’ai choisi de m’approprier ce répertoire en chanteur et en musicien, fidèle à l’idée que « la chanson n’encombre pas les bagages, ne fait sonner aucun portillon de sécurité et passe, sans la moindre question, devant les douaniers les plus suspicieux ». En ces temps troublés, la chanson selon sain(t) Bühler est donc l’objet d’art idéal. La quinzaine de titres et de textes proposés ces soirs-là le prouvera de façon savoureuse et profonde. ; et la patte de François Marzynski, chanteur et metteur en scène, permettra d’aller encore plus loin dans l’exploration joyeuse d’un répertoire puissant. Vous y retrouver, comme un pied-de-nez à la peur et aux barrières, gestuelles ou intériorisées, serait chouette.
La billetterie la moins chère est ici, mais on peut trouver plus cher et plus chic là, ce qui n’est pas si pire.
Le phare de Tourcoing – Studio. Photo : Bertrand Ferrier.
Les répétitions des concerts « Bertrand Ferrier chante Michel Bühler » se sont concentrées au Phare de Tourcoing dans la petite salle de concerts qui sert aussi de studio pour des résidences ou des enregistrements – comme l’incroyable « Tubular Bells » par Jean-Marc Boël.
Conditions idéales pour recueillir les conseils avisés de François Marzynski (hors champ), fin connaisseur du « concert de reprises » pas banal depuis son spectacle « L’Esprit Béranger », prolongé dans l’aventure du VF Trio…
Ex-église Saint-Louis, le Phare de Tourcoing, endroit incroyable réinventé par Silvany Hoarau et animé par François Mazrynski. Photo : Bertrand Ferrier.
On aura vécu un premier report, puis un second, dont on annoncera fort bientôt les détails. On aura vécu et – si tout va bien – survécu à la haine de la culture manifestée par Dictateur inavoué dit le Sossotteur honni, l’impossibilité de rentabiliser des productions et, l’on aura donc survécu itou à la raillerie des gens de bien qui vous expliquent que « se produire sur une scène quand les gains ne sont pas garantis, c’est un loisir, pas un boulot », classique. Bref, le 29 octobre, peut-être on aura vécu et survécu, ce que l’on fait depuis moult dizaines d’années, malgré que la vie.
L’ensemble de ces petits rien qui font nos petits touts n’eurent point de quoi nous empêcher d’aller travailler le tour de chant des 29 et 30 octobre dans un endroit magique comme le Phare de Tourcoing, sponsorisé par Silvany Hoarau et ouvert grâce à François Marzynski. Tu sais, ces endroits avec deux harmoniums, un orgue et un clavier Nord (« tracasse, c’est le vieux truc du claviériste qui prête ») où tu te dis, en substance : « Boutique, faudrait pas trop que je me chiasse dessus pour la journée de répétition – coaching – direction artistique. »
Plus de détails à suivre – oh, ce sens parisien du teasing !
Quatre mois pile après le dernier concert, je come back. Oui, moi aussi. Compter sur votre présence serait rigolo, sympathique et souple tout simultanément. Ce qui n’est pas rien, l’on en conviendra. Ah non, finalement, non. Désolé (moi le premier).
Du coup, voici un reste de répétition : un matin, je me suis réveillé, ça m’arrive, avec une reprise de Léo Ferré par François Marzynski et Jean-Marc Boël dans la caboche, issue duformidable DVD réalisé par le premier nommé– à noter que le double film auquel j’allusionne est toujours dispo et commandable en suivant l’hyperlien ; pour ma part, je continue de le conseiller inlassablement à tous ceux que la pratique artistique, que la chanson, que la vie cachée des p’tits musiciens (ceux qui passent pas dans l’écran plat, comme son non, ha ha, l’indique) intéresse. Voilà un documentaire qui prend aux tripes sous des allures de comédie et, hormis la pochette pas terrible (on n’est pas censé la glisser dans le lecteur, non plus), c’est fait avec ce mélange de professionnalisme et de talent qui te fait dire des concurrents, pardon, des presque-collègues : « Tudieu, les bâtards, ils sont bons. » Bref, la casserole (c’est pas que moi) de thé ayant fait son travail, j’ai décidé d’écrire une chanson de Léo Ferrier et d’en faire une gravure à la barbare. Elle n’était pas au programme du concert annulé, mais comme le concert non plus n’est plus au programme, voici, pour les amateurs de double inédit, « Jusqu’à ce qu’il n’en reste rien ». Oui, c’est du vol, mais du vol artisanal et un peu créatif.
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